‹ Outre-mer. Notes sur l'AmeriqueChapitre 6 sur 9 · I. EN GÉORGIE · texte numérisé non relu

I. EN GÉORGIE

Le malheur dun voyage un peu prolongé aux Etats-Unis, c'est que Ton reconnaît à chaque étape que ce pays est vraiment trop vaste, trop complexe. Après avoir amassé des montagnes de notes, il en faudrait amasser d'autres montagnes; après avoir vécu dans telle ou telle ville un mois, il y faudrait "vivre un an; après avoir vu telle ou telle sorte de gens, il en reste à voir des milliers d'autre sorte. J'ai surtout senti cette immensité et cette complexité au cours d'une excursion dans le Sud que je n'essaierai même pas de rattacher aux notes précédentes. Ce sera la meilleure manière de conformer ce journal de route à la réalité, car vraiment, passé Charleston, un autre pays commence. La flore a changé, et le ciel, et la faune, et les hommes. Les profondes raisons qui, sous le prétexte de l'esclavage, précipitèrent ces deux mondes l'un contre l'autre, vous apparaissent aussi claires que, si vous franchissez le Rhin, celles qui ont causé la guerre de 1870. Seulement notre vieille Europe, semblable à un corps empoisonné de

diabète et qui ne refait pas de tissu cicatriciel, n*a pas refermé ses plaies. La nation Américaine, elle, n'a pas seulement guéri, elle a oublié les siennes,

— et elle a recommencé la tâche difficile de m-êler, de fondre, d'amalgamer d'une façon définitive ces deux morceaux de son vaste empire, ce Nord et ce Sud, si naturellement, si radicalement antithétiques. Vous ouvrez un journal par hasard dans le train qui vous emporte vers ce Charleston, vous y voyez que le Speaker actuel du Congrès — notre prési'dent de la Chambre des députés — a été officier dans l'armée confédérée. Prisonnier de guerre pendant un an, il s'est tourné, sitôt la paix conclue, vers l'étude du droit. Il a fait carrière d'avocat, et le voici un des chefs importants du parti démocratique. M. Wilson est dans le même cas, ce M. Wilson si populaire, cet auteur acclamé d'un bill célèbre, que l'autre jour je voyais, dans ce même Congrès, porté en triomphe, après un discours, sur les épaules de ses admirateurs, — avec une corbeille de roses entre ses bras ! Le flot de la vie a repris son cours dans ce puissant organisme, et d'une guerre terrible de plusieurs années, — guerre de races, guerre de climats, guerre de principes, guerre d'intérêts, guerre d'amours-propres,

— il ne reste d'autres signes que la liste des pensions inscrites au budget. Elle va, détail invraisemblable pour qui n'est pas initié aux dessous de la politique Américaine, augmentant de chiffre à mesure que cette guerre s'éloigne. En attendant, soldats du Nord et soldats du Sud se retrouvent

et fraternisent, comme si les tueries de Chancellorsville et de Gettysburg n'avaient pas eu lieu. Je me trompe. Cette lutte héroïque a laissé des vestiges plus nobles que ce honteux abus des pensions électorales : — le souvenir d'abord de la bravoure commune, la preuve que l'industrialisme Américain n'a rien diminué des énergies du sang, — la légende de Lincoln ensuite, d'un de ces hommes qui, par la seule propagation de leur exemple, modèlent à leur image la conscience de tout un pays. Ce personnage, si Américain par le caractère composite de sa figure, cet humoriste pathétique à la fois et goguenard, ce politicien rompu à toutes les roueries et cependant si capable d'idéalisme et de mysticisme, ce demi-lettré avec des simplicités magnifiques d'éloquence, cet ancien bûcheron à la face amère de dégoût et lumineuse d'espérance, ce lutteur épuisé d'épreuves et si fort, cet homme d'Etat très voisin du peuple et d'une telle amplitude de coup d'œil, demeure le plus moderne des héros, celui à coup sûr que les Etats-Unis peuvent le plus hardiment opposer à Napoléon, à Cavour, à Bismarck. Le Sud reconnaît aujourd'hui sa grandeur comme le Nord. Il aura eu cette chance d'être exactement l'ouvrier de la tâche qu'il a entreprise et de mourir aussitôt cette tâche achevée. Ce sont de telles rencontres qui font les immenses destinées.

En choisissant pour premier point d'arrêt, au cours de mon voyage dans le Sud, une petite ville

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de Géorgie, dont je ne peux pas écrire le nom ici,

— je dirai tout à l'heure pourquoi, — j'avais justement le projet d'y rencontrer un ancien officier de l'armée du Nord, ami particulier du grand Président. Je dois aussi taire son nom, et je l'appellerai simplement le colonel Scott, — petit déguisement qui ne le déguisera pas à ses intimes. Mais il le veut ainsi. L'ami commun qui m'avait, à Washington, remis une lettre pour lui, me l'avait défini : « Attendez-vous à voir le plus compliqué des hommes, — un homme vraiment many sided, comme nous disons. Vous en jugerez : il est originaire du Massachusetts, et il y a du puritain en lui. Il a fait la guerre et il y a du soldat. Il a étudié la médecine ensuite et il y a du savant. Puis il est entré dans les affaires, il a dirigé une grande compagnie de boutons d'uniformes et de livrées, et il y a de l'industriel dans son cas. Et il y a encore du propriétaire de campagne, du gentleman farmer^ depuis qu'il a acheté une grande plantation dans le Sud; c'est la santé de sa fille qui l'a décidé... Et il y a surtout un homme excellent, très charitable et très droit, avec toutes sortes de curieux souvenirs sur Lincoln, sur Grant, sur Hooker, sur Sherman... Enfin, vous causerez avec lui... » J'ai beaucoup causé avec le colonel, en effet, et j'ai recueilli dans ces conversations bien des détails qu'un chroniqueur de la guerre de Sécession utiliserait. J'avoue que je les donnerais tous,

— étant donnée l'opinion que j'ai déjà exprimée à maintes reprises sur le mensonge des anecdotes,

même quand elles passent par les bouches les plus véridiques, — oui, je les donnerais tous pour les quelques scènes locales auxquelles j'ai assisté en sa compagnie. Il m'a autorisé à les raconter après beaucoup d'hésitations, et en me demandant de les modifier d'abord sur plusieurs points, puis de ne pas le nommer non plus que k ville où ce petit drame se déroula. Telle quelle, cette exférience me semble jeter assez de lumière sur les mœurs particulières au Sud, pour que le lecteur l'accepte, sous la réserve de cette transposition, si l'on peut dire; qu'il y voie une de ces short storieSy chères aux Américains, où tous les détails significatifs sont du moins exacts, et copiés d'après nature. Celle-ci pourrait s'intituler : V Ancien Maître,

J'arrivai donc à Philippeville, — c'^st le pseudonyme que ce lecteur voudra bien admettre pour cette petite cité de Géorgie, — vers le milieu du mois de mars. Ma première action fut de demander l'adresse de M. Scott. On me dit qu'il habitait à deux milles environ de la ville, mais que je devrais lui écrire pour ne pas le manquer.

— a II est passionné pour la chasse, » ajouta M. Williams, l'hôtelier qui me donnait ces détails, a et il reste des trois ou quatre jours sans rentrer. Vous savez, monsieur, que nous avons les plus belles chasses d'Amérique : des daims, des canards et des dindons sauvages, des perdrix, des

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cailles, et pas une bête dangereuse, pas un ours, pas un puma. Ah! Philippeville bat toutes les villes du Sud, — Philippeville beats every town in the Souhty » répéta-t-il.

— a Pas de bêtes dangereuses? » fis-je; « et les alligators et les serpents à sonnettes? »

— « Ils sont tous là-bas en Floride, » me répondit-il, « oui, mon cher monsieur, il y a vingt ans que je passe tout l'hiver ici et tout le printemps. Je n'ai jamais vu d'autres serpents que des couleuvres... »

Le digne M. Williams négligeait d'ajouter que durant ces vingt années de séjour il n'était pas sorti cent fois de son hôtel. Il avait d'ailleurs réalisé là un idéal d'installation confortable pour ses voyageurs, qu'il traitait comme des amis, aussi soucieux de leur bien-être et de leur distraction que s'il eût été réellement un châtelain de campagne hébergeant un groupe d'invités. Vous ne rencontrerez nulle part, sinon aux Etats-Unis, ce type du propriétaire d'hôtel, qui dîne en habit chaque jour, dans la salle commune, vis-à-vis de sa femme en grande toilette; et tous deux passent la soirée ensuite dans le hall commun, parmi leurs hôtes, aux sons d'un orchestre loué pour la saison. Je dois croire cependant que chez le propriétaire de Williams House^ Philippevilley Ga^ la charité envers mes inquiétudes de promeneur peu habitué aux bêtes féroces l'emportait sur la véracité. Car j'avais à peine séjourné quarante-huit heures dans l'endroit, et je faisais déjà connaissaneé" avec un

de ces monstres, relégués si complaisamment en Floride. J*a jouterai que la limite qui sépare l'Etat de Géorgie de celui de Floride est à trois heures de voiture de Philippeville. Un alligator ou un serpent à sonnettes de la grande espèce peuvent franchir cette distance, sans se fatiguer, dans leur matinée ou leur après-midi, quand le dur soleil réchauffe leur sang trop froid, et que la faim ou l'amour les tourmentent. Admettons donc que l'animal dont je vais parler était venu de cette terrible Floride, et que M. Williams n'avait pas menti.

Aujourd'hui que je rassemble ces souvenirs loin de ce climat brûlant, j'ai peine à croire moi-même que je ne mens pas, et que j'ai bien réellement, au lendemain de mon arrivée à Philippeville, pris cette petite voiture légère, que bien réellement aussi cette voiture a suivi la longue rue bordée de cases en bois et peuplée de nègres, que bien réellement nous avons traversé, mon cocher noir et moi, un grand morceau d'une forêt de térébinthes, parsemée de chèvrefeuilles en fleur, hauts comme nous, pour arriver à une barrière tournante à claire-voie sur laquelle étaient écrits ces simples mots : « Scotfs Place. » Je me revois, comme dans un rêve, descendant de la calèche et m'engageant le long d'une allée sinueuse, entre de grands arbres de même essence, et je revois, à l'extrémité, la maison, large et basse, évidemment celle du maître. Elle était tout en bois, comme celles des nègres de Philippeville, mais d'un bois vernissé, laaué de jaune.

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avec un toit peint en rouge sombre. Un promenoir, de bois aussi, peint en blanc bleuâtre, courait autour. Je n'eus pas la peine de sonner et de demander le seigneur de cette gentilhommière du Sud, si paisible et si coquette avec son unique étage, sous le revêtement de ses roses grimpantes. Une troupe de quinze à vingt nègres, hommes, femmes et enfants, se serrait devant l'escalier. Ce cercle de têtes crépues environnait un homme de scîixante ans peut-être, très grand, très rouge, mais robuste encore et svelte dans son costume de chasseur, avec ses guêtres montantes de cuir et son veston de velours brun à grosses côtes. Le colonel, car c'était bien lui, ne s'aperçut pas plus de mon approche que ces noirs qui le regardaient, avec une attention haletante, vaquer à une bien étrange besogne. Il était penché sur une grande boîte de bois blanc, fermée de lattes disjointes. Elle devait contenir un animal singulier et singulièrement irrité, à juger par le bruit qui s'en échappait : celui d'une râpe frottée furieusement contre une substance très dure. M. Scott tenait à la main droite un bâton à l'extrémité duquel il avait fixé un énorme tampon d'ouate, et il promenait ce tampon à travers les interstices de la boîte, en l'imbibant de temps à autre avec le contenu d'une grande bouteille, remplie d'un liquide de la couleur de Teau. Je reconnus presque aussitôt l'arôme fade et sucré du chloroforme. Quelle était la bête que le colonel essayait d'endormir ainsi? Le bruit de la râpe se fit un peu plus faible, plus faible

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encore. On Tentendait s'apaiser comme les gémis* sements d'un malade envahi par un puissant anesv thésique. Un nègre dit : a II dort maintenant. » Le colonel versa le fond de la grande bouteille à, même la boîte. lî fourragea avec le bâton pour bien s'assurer de ce sommeil. Puis, empoignant une tenaille, il arracha une des planches du couvercle et renversa le tout. Je vis sortir une tête d'abord, immobile, une monstrueuse tête de serpent, large comme ma main, triangulaire et plate, avec des glandes renflées. Elle pendait inerte, comme flot^ tante, à l'extrémité d'un cou dont la peau de dessous tremblait molle et blanche. Le corps de la bête se déroula, s'écoula tout entier, long de huit pieds peut-être, et plus gros qu'un bras. Une petite queue le terminait, composée d'une douzaine d'anneaux comme taillés en rond dans de la corne grise. L'aspect de ce serpent à sonnettes était 91 hideux, si vraiment digne de ce surnom d'atrooe donné par le naturaliste à cette variété, — crotalus atrox, — qu'il y eut parmi les nègres comme le remous d'un recul devant cette bête, pourtant inoffensive à cette minute. Le colonel, lui, avec la rapidité d'un opérateur qui sait que les instants lui sont comptés, ouvrit de son bâton la bouche formidable du monstre. Il la maintenait ainsi, la mâchoire levée, rose d'un horrible rose de chair vivante, avec la mince langue bifide comme collée au palais. Je le vis qui, de sa main libre, empoignait un instrument de métal, un de ces daviers dont se servent les dentistes. Le voilà qui assure II. 14

la pince sur cette gueule qui s'ensanglante. Un premier effort et il secoue sur le sol un des crocs du serpent, puis un second, — deux longues aiguilles d'ivoire recourbées, horribles et délicats outils de morsure qui, à cet instant même, contenaient assez de venin pour que de s'en piquer fût être assuré de mourir. Il arracha par précaution deux autres dents, les remplaçantes. La bête cependant continuait de dormir, avec une bave de sang sur le bord refermé de sa bouche. Le colonel la saisit de sa main velue, par le milieu du corps. Il rejette le paquet inerte dans la boîte, recloue le couvercle de trois coups de marteau, ramasse une par une les dangereuses défenses creuses qu'il pose soigneusement sur le tambour de bois du perron, destiné aux cavaliers, et, appelant un des nègres :

— a Ce gros garçon (this big fellow) sera un peu étonné quand il se réveillera. Débarrassezm'en, et ne prenez pas l'habitude de m'en présenter un nouveau chaque semaine... »

A la seconde même où il venait de prononcer ces mots, ses yeux me rencontrèrent, des yeux tout gris et qui brillaient d'un singulier éclat de jeunesse dans sa face rouge. Il n'hésita pas plus sur mon identité que je n'avais hésité sur la sienne. La lettre d'introduction que je lui avais fait tenir le matin en lui annonçant ma visite pour l'après-midi, ne lui permettait guère le doute. Il me salua par mon nom en me serrant la main, et il me dit en Français, sans autre préam-

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bule, avec son immédiate familiarité Américaine :

— « Cest le sixième que j'opère ainsi depuis deux ans, et le troisième de cette année. Voilà pourquoi je leur ai parlé comme j'ai fait... Ce Jim Kennedy qui ramasse cette boîte est le propriétaire d'une collection de monstres qu'il apprivoise, je ne sais comment. Il va les montrer de ville en ville, de village en village, et gagner en quelques semaines de quoi ne plus travailler pendant des mois. Voilà tout leur caractère, à ces noirs, » continua-t-il en haussant les épaules, a aussitôt (Qu'ils ont de quoi manger, vous ne leur feriez pas remuer le petit doigt... »

— a Mais s'ils sont heureux ainsi, colonel? » lui répondis- je.

— a Heureux? » répéta-t-il avec brusquerie : <£ Heureux? Mais oui. Ils ne le sont que trop. Seulement c'est d'un bonheur de brute et qui les dégrade plus encore que l'esclavage. Oui, monsieur, j» affirma-t-il avec une insistance où je retrouvai le puritain dont on m'avait parlé, t ils valaient mieux quand ils étaient esclaves, vous pouvez m'en croire. J'ai été un de ceux qui ont suivi M. Lincoln avec le plus d'enthousiasme... Et je ne discute même pas cela. Non, je ne le discute pas. On n'est pas un homme, quand on admet qu'il puisse y avoir un seul esclave au monde, dix-huit cents ans après Christ. Mais nous avons cru que nous avions fini quand nous les avons délivrés. C'eût été trop simple. Notre devoir commençait alors. Nous n'avons pas réfléchi qu'un

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être d'une race inférieure, comme ceux-là, ne passe point du coup à une condition supérieure sans danger. Vous verrez de tristes choses, monsieur, dans notre Sud, si vous y voyagez. Mais je vous tiens sous ce soleil de deux heures, qui ne me fait rien à moi, et qui doit vous brûler. Vous allez entrer dans la maison. Je vous présenterai à miss Scott... C'est une très modeste maison. Elle vous donne bien l'idée de ce qu'était une habitation d'un propriétaire d'esclaves en Géorgie, il y a quarante ans. Tout autour, vous voyez, il y avait les cabanes des nègres. J'en ai gardé trois ou quatre. La cuisine se faisait dans ce petit bâtiment, en dehors. Ici les écuries. J'ai seulement remis en état ce que les Chastin ont laissé. Vous reconnaissez un nom- Français?... C'était celui de la famille qui vivait là. Le dernier est mort voici cinq ans. Ils venaient de la Nouvelle-Orléans. Croiriez-vous qu'après la guerre, ruinés par l'affranchissement de leurs esclaves, et n'ayant pour subsister que cette terre, ils ont duré ici plusieurs années, sans presque en sortir, sans la travailler, tuant un cochon de temps à autre, chassant un peu, mangeant les tomates du potager que leur cultivait un pauvre nègre qui n'a jamais voulu les quitter? C'étaient des gens de cœur et de braves maîtres. Cela n'empêche pas qu'ils avaient vendu l'un après l'autre les sept enfants de ce bonhomme... Il a dû vous ouvrir la barrière... »

— « Ce personnage tout petit, presque comique, avec des cheveu^c et une barbe qui sont comme de

la mousse grise, comme du lichen sur cette vieille face parcheminée? »

— a Lui-même, » dit le colonel. < Hé bien! Voyez à quel degré l'esclavage dénature l'homme. Celui-là n'en a jamais voulu à ses maîtres de cette vente. Il trouvait et il trouve tout naturel qu'ils aient disposé de ses hls comme de petits veaux ou de petits porcs. Et il les aimait, ses maîtres, et ses maîtres l'aimaient!... C'est inconcevable d'inhumanité... Mais asseyez-vous. Je vais chercher ma fille. On m'a appelé juste au sortir de mon lunch, pour cette besogne. Vous n'allez pas noter ce rôle de dentiste de serpents à sonnettes comme une caractéristique des colonels de mon pays, j'espère?... Ces noirs sont si imprudents. Ça leur épargne toujours quelques chances de recevoir une mauvaise morsure... 1

Nous étions entrés, en devisant de la sorte, dans une antichambre décorée de deux têtes énormes de caribous, glorieux trophées qui prouvaient que le colonel avait promené sa passion de la chasse dans les neiges du Canada comme il la promenait au soleil de la Géorgie. Le salon sur lequel donnait cette antichambre et oii mon hôte me laissa seul, était une longue pièce meublée de fauteuils munis de bascules et destinés au délicieux exercice du rocking. Sur les murs, des photographies encadrées rappelaient des voyages lointains. Je reconnus, au hasard du premier coup d'œil, Ifei Mosquée d'Omar à Jérusalem, le Parthénon, la Sainte Agnès d'Andréa qui se trouve sur une des

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colonnes du dôme de Pise, la Fontaine des Lions à TAlhambra. Un gigantesque Bouddha de bois laqué faisait planer sur ces témoignages d'une existence errante et active le vague sourire du prophète de l'immobilité et du Nirvana. — J'ai su depuis qu'entre temps, le colonel et sa fille avaient fait deux fois le tour du monde. — Un portrait à l'huile peint à un tiers de la grandeur naturelle, assez gauchement, mais franchement, montrait M. Scott à vingt-cinq ans, sous son dolman de cavalier de l'armée du Nord. Il était reconnaissable, même après ce quart de siècle, avec sa rude figure d'officier improvisé, pareille dans son indomptable énergie à celle des généraux de notre première Révolution. Je n'eus pas le loisir de me livrer à un examen plus minutieux de ce salon, ni de lire les titres des livres rangés dans la bibliothèque basse à compartiments inégaux. La porte coulissée venait de s'ouvrir, et je voyais entrer le colonel lui-même, poussant devant lui, avec des délicatesses de garde-malade, un fauteuil roulant où était assise une jeune fille d'environ vingt-cinq ans.

La vue de toute infirmité irrémédiable, si cette infirmité se trouve unie à la jeunesse, remue dans rame une corde profonde. Lorsque cette jeunesse ainsi atteinte dans sa fleur est celle d'un être parfaitement bon et parfaitement beau, cette pitié se fait plus douloureuse encore. Miss Ruth Scott montrait au regard, quand on ne voyait d'elle que son visage, de ces grands traits, délicats et larges

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à la fois, qui résistent à la flétrissure des années, un teint où éclatait la force d'un sang magnifique, une bouche ourlée et fine, dont le sourire découvrait des dents sans une tache, — celles de son père. Ses yeux d'un bleu clair, un peu plus tendre que le bleu gris des yeux du colonel, disaient le plus loyal, le plus fier des cœurs .de femme, et, sur son front d'une coupe si noble, c'était la poussée d'une opulente, d'une incomparable chevelure, des torsades d'un or fauve, épaisses et puissantes, de quoi dérouler un glorieux manteau de lumière sur des épaules de déesse. Hélas ! La plus humble, la plus implacable des maladies, presque la plus ridicule à nommer pour une fille de cet âge et de cette splendeur, — un rhumatisme déformant, — nouait ses pieds que l'on ne voyait pas sous les châles, et lui interdisait de marcher, tandis qu'elle montrait sans coquetterie des mains cruellement enflées aux articulations, de pauvres mains d'infirme, qui ne pouvaient plus ni manier une plume ni tenir une aiguille. Et cependant, une résignation souriante, mieux que cela, une joie sérieuse et sévère se lisait sur ce visage, qui eût dû, semble-t-il, exprimer les mélancolies d'une destinée de martyre. Je ne tardai pas à comprendre d'oti dérivait cette sérénité d'esprit dans une infortune si grande et impossible à seulement soulager. Miss Ruth n'avait pas encore prononcé dix phrases qu'elle m'avait révélé le secret de sa force intérieure. Elle était, comme son père, obsédée par la responsabilité des gens

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de sa race vis-à-vis des noirs, et tout de suite, je pus reconnaître, en elle comme chez son père, cette fièvre de prosélytisme qu'il est si difficile pour un Latin de ne pas considérer avec quelque défiance. L'histoire des Anglo-Saxons serait pourtant inexplicable sans cet instinct héréditaire de la mission active et personnelle dont miss Scott n'était qu'un exemplaire, entre des milliers, plus touchant que beaucoup d'autres, à cause de sa propre infortune. J'ai dans l'oreille, maintenant encore, sa voix un peu rude, où frémissait la brusquerie d'une conscience toujours tendue pour l'apostolat, et je l'entends me dire, à propos de ces pauvres nègres dont j'avais du moins vanté l'insouciante incurie :

— a Non, ce n'est pas toujours vrai. Il y a des tragédies de race, même aujourd'hui, qu'on ne soupçonne pas... Voici dix ans, je faisais mes études à Boston. Une fille de couleur vint se présenter à notre collège. La directrice avait des idées de justice. Elle nous fit toutes venir pouf nous demander de lui promettre que nous traiterions la nouvelle venue comme une des nôtres. Sinon, elle ne la recevrait pas. Elle nous laissa une heure pour nous décider à cette promesse. Nous délibérâmes toutes ensemble, et comme les avis étaient partagés, nous décidâmes de voter, et de nous soumettre à la décision du scrutin. Il fut favorable à l'étrangère. Quelle cruauté, n'est-ce pas, de la priver d'un peu de culture à cause de son sang, d'autant que son père était un médecin distingué?... Elle resta quatre ans parmi nous.

Elle était intelligente, ce que les noirs sont souvent, et très droite, ce qu'ils ne sont pas toujours. Nous l'aimions beaucoup. Même celles qui n'avaient pas voté en sa faveur tinrent leur parole et ne lui firent jamais sentir qu'elles la considérassent autrement qu'une blanche. Enfin, elle était heureuse... Son père mourut 6t la laissa sans fortune. Elle dut retourner à Savannah, dans la famille de son grand-père. Là, cette enfant, habituée à vivre dans la meilleure société du Nord, ne trouva pas une personne décente qui voulût la recevoir ni même la connaître. 11 lui fallait fréquenter uniquement des gens de sa race, inférieurs, grossiers, brutaux, se sachant tels, et sans instruction, sans éducation... Elle a tant souffert, qu'elle a fini par un crime. Elle a commis un suicide. Elle s'est jetée à l'eau. N'est-ce pas une tragédie, comme je vous disais, et affreuse?... »

— « Mais pourquoi n'est-clle pas restée dans le Nord? » demandai-je. a Est-ce qu'elle n'aurait pas pu s'y marier, dans le milieu où elle avait été élevée?... »

— « Cela, non, » ât le colonel à son tour, « et je le comprends. Ces mariages entre noirs et blancs ne sont pas admis chez nous, et c'est juste. Dieu n'a pas voulu que ces sangs se mélangent, et la preuve, c'est que les mulâtres sont presque toujours des hommes si mauvais... Non, il ne s'agit pas de corrompre la race blanche par la race noire. Il s'agit de faire avec cette race, si longtemps avilie, un monde d'hommes qui soient des hommes,

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des citoyens qui soient des citoyens, enfin quelque chose d'autre que des enfants ou des animaux... »

— «Mais ils sont déjà Chrétiens? » interrompis-je.

— « Et bons Chrétiens, » reprit miss Ruth. « Il faut les entendre chanter leurs cantiques, où ils parlent du vieux Paul et du vieux Moïse comme de gens qu'ils auraient connus, et quelquefois ces cantiques sont d'une poésie!.,. Vous rappelez-vous, mon père, celui sur les os et le jugement dernier? Si vous nous le chantiez?... »

— « Je vais essayer, » dit le colonel. Et il s'assit au piano, sans plus de façon. A quel âge avait-il trouvé le loisir d'apprendre assez de musique pour jouer et chanter avec agrément ? Il préluda, cherchant ses notes, de ces mêmes doigts souples qui avaient tenu l'épée de l'oiïicier, la lancette du médecin, la plume du grand administrateur, et que j'avais vus, une demi-heure plus tôt, enfoncer le davier dans la gueule du serpent à sonnettes. C'était un air doux et sourd, une de ces mélodies étouffées où il passe l'écho d'une mesure monotone battue sur une peau tendue de tambour, pendant les nuits chaudes. Et les paroles disaient à peu près ceci : « Je sais que ces os sont à moi, — qu'ils sont à moi, — et qu'ils ressusciteront, — dans ce matin-là... j> Quelle phrase d'une pénétration navrante et singulière, quand on pense qu'elle a dû être inventée et chantée par de pauvres esclaves qui n'avaient en effet à eux que ces os, que cette armature de leur squelette,

impossible à leur arracher du corps pour la vendre! Quelle misère et quelle espérance!...

— « Et ils faisaient claquer les os de leurs talons et de leurs genoux, la nuit, quand nous les entendions chanter ces paroles, le long de notre maison, » reprit miss Scott. « Si vous aimez ces cantiques, nous vous en chercherons d'autres. »

— « Il y a une chanson, » répondis-je, a que je n'ai jamais entendue et que vous devez savoir, colonel. J'imagine que les nègres doivent la chanter aussi, puisqu'elle a été l'hymne de leur délivrance. Cest la marche de John Brown... »

Ce n'était pas sans intention que j'avais demandé à mon hôte, le voyant si complaisant, cet admirable chant guerrier qui m'a toujours paru si impressif dans sa mâle nudité :

« Le corps de John Brown — va pourrissant dans sa tombe. — Gloire! gloire! alleluiah! — Mais son âme marche en avant. »

Je comptais que cette Marseillaise de l'armée du Nord me servirait d'occasion à quelques récits de bataille, comme les héros aiment à en faire. C'était mal juger l'étonnante simplicité de celui-ci. Il parut un peu étonné de ma fantaisie, comme si ce couplet de John Brown était une chose démodée et sans intérêt : — « chestnuty — une vieille châtaigne », c'est un de leurs mots. Pourtant il se pencha de nouveau sur le piano, et il entonna l'hymne guerrier. C'est une mélodie très nette, celle-là, très vive et presque gaie. Elle exprime la confiance en soi, une confiance presque joviale, et

ie courage au service d'une cause très juste. Je regardais le chanteur pendant qu'il prononçait ces mots, associés pour lui à des souvenirs sanglants. Il chantait l'air, comme il est écrit, jovialement, avec une physionomie de s'en amuser qui déconcerta moins mes idées que son offre, aussitôt après, de me chanter la marche du Sud : « La Terre de Dixey,., », un véritable air de danse, guilleret, agile et frivole. Le colonel prenait un plaisir égal à se les rappeler tous les deux, tant cette guerre civile était pour lui un événement d'un autre âge, presque un spectacle rétrospectif, d'un ordre purement pittoresque, et, quittant le piano pour balancer son grand corps souple dans un des fauteuils à bascule, il disait :

— € Il vous aurait fallu entendre chanter ces deux chansons par des milliers de soldats le long des routes.*. C'étaient de braves gens, allez, les uns et les autres, et de hers soldats à la fin. J'ai vu ces armées se faire, se construire, jour par jour, heure par heure, comme une ville neuve... Je me souviens. Dans les tout derniers temps, un officier Français qui assistait à une de nos parades me demanda : — « Maintenant que vous avez cette « belle armée, par où allez-vous commencer? Par a le Canada ou par le Mexique? » — « Nous « allons commencer par les renvoyer tous tract vailler, » lui ai-je répondu. Et c'était vrai. A la fin de la guerre, nous avions douze cent mille hommes, et, six mois après, cinquante mille... » Et il eut un beau rire d'orgueil tiational. Il était

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plus fier de ce licenciement que de vingt victoires. — Puis, sérieux, et revenant à son point de vue, comme un véritable Américain : — « Mais, » conclut-il, « nous n'avons tout de même pas fait assez pour les noirs. Il ne fallait ni leur donner les droits qu'on leur a donnés, ni les délaisser si complètement. » •

— a Est-ce qu'on peut améliorer une race? » interrompis-je. t Au Canada, dont vous venez de prononce? le nom, et près de Montréal, j'ai visité un village d'Iroquois convertis. Leur prêtre me disait qu'il est impossible de les instruire au delà d'un certain point. Il y a comme une limite de culture inscrite d'avance dans le sang de chacun de nous... »

— « Encore faudrait-il Tatteindre, » dit vivement miss Ruth. — • Je sentais dans sa voix le petit frémissement de malaise, presque de colère, que l'évidence des fatalités physiologiques inflige aux âmes d'apôtres. — « Vous changerez peut-être d'idée, » continua-t-elle, a quand vous aurez vu l'école que nous avons fondée à Philippeville. Je vous la montrerai, si vous restez quelques jours... •

Lorsque je quittai le colonel, nous avions, en effet, fixé un rendez-vous pour cette visite. Je devais prendre mon lunch chez lui, et nous gagnerions l'école en compagnie de sa fille, qu'un ingénieux appareil, perfectionné par lui, permettait de transporter d'un fauteuil dans une voiture. Il me racontait ce que nous ferions cette après-midi-là,

tout en me reconduisant vers ma voiture à moi, à travers son parc. Nous avions pris un chemin différent de celui par lequel j'étais arrivé, et comme nous passions devant un petit enclos rempli d'arbres et fermé de murs assez bas :

— a Voilà, » me dit mon guide, « le cimetière où tous les Chastin sont enterrés depuis cent cinquante ans. Voulez-vous voir leurs tombes? Ces coins-là sont un reste de cette vieille Amérique que les voyageurs oublient trop souvent pour n'étudier que la neuve. Cette dernière pourtant ne s'explique pas sans l'autre... »

Nous entrâmes donc dans ce cimetière. La violente végétation méridionale faisait, en ce moment, de ces quelque trente mètres carrés, une immense corbeille de fleurs. Des jasmins sauvages, des aubépines, des chèvrefeuilles, des narcisses y poussaient dans le plus glorieux pêle-mêle. Des glycines montaient aux arbres, et des roses jaunes, de ces miniatures de roses que l'on appelle des banksias, grimpaient par larges touffes le long des noirs cyprès. Des pierres apparaissaient, rongées de vétusté, dans ce jardin de jeunesse, de printemps et de parfums. J'écartai les branches fraîches et les douces fleurs pour déchiffrer quelques épitaphes. La plus neuve de ces pierres, dressée sans aucun doute par les soins de M. Scott, était décorée d'un sabre sculpté. J'en lus l'inscription, et je vis que c'était la tombe du dernier des Chastin, et que ce suprême héritier du nom avait été colonel, lui aussi, mais dans l'armée confédérée.

Tout à côté, et sur une autre tombe qui disparaissait sous la végétation, je distinguai la date 1738, et ces mots : 'Nouvelle-Orléans. Je compris que le successeur des maîtres disparus avait eu la pieuse idée de faire reposer à côté l'un de l'autre le fondateur du domaine et son descendant Ce qu'il tenait d'humanité dans * cet enclos me remua le cœur. Une lignée de* Français dormait là tout entière. Elle avait été puissante, et personne ne restait pour lui rendre honneur, sinon un ennemi généreux qui possédait leur héritage. Et le printemps prodiguait ses splendeurs dans cet asile funèbre, avec cette glorieuse indifférence de la nature que l'on hait quand on est tout jeune, que l'on aime quand on commence à vieillir. De sentir le peu que nous sommes nous aide à recevoir la défaite inévitable d'une âme pacifiée. Quoique, en sa qualité d'homme d'action et qui avait fait la guerre, le colonel ne dût pas éprouver tout à fait la même sorte d'émotion, cette petite oasis mortuaire que le bourdonnement des mouches emplissait seul de bruit, par cette heure lumineuse, ne le laissait pas indifférent. Il se taisait comme moi, et ce fut seulement une fois sortis qu'il reprit sa verve pour me dire :

— a Vous avez vu que ce cimetière est bieii entretenu? C'est encore une de leurs anciennes esclaves qui s'en charge. On l'appelle tante Sarah. Vous la connaîtrez à notre école. Elle y tient le ménage des enfants. Cette fidélité fait leur éloge, à ces Chastin, et elle achève de me rendre cet

endroit plus cher... Oui, l'on a du plaisir à penser que l'on occupe une maison habitée par des braves gens pendant quatre ou cinq générations. C'est comme de penser qu'il n'y a pas de malheureux autour de vous. Car il n'y en a pas, je vous le répète. Quand vous viendrez à l'école, nous visiterons quelques cases. Vous verrez comme ces gens ont la physionomie contente. Un peu de porc salé et des fruits, et ils se sentent aussi à l'aise que s'ils avaient tous les millions de tous les cottager$ de Newport... Mais voilà la barrière et votre voi^ ture... »

Ma petite calèche, en effet, m'attendait dans la propriété même et presque à la porte du cimetière. Je reconnus à cette délicatesse d'hospitalité le gracieux esprit de la rnalade. Le colonel donna quelques instructions au cocher, et quand il me dit : <ï A mardi, une heure, » en nie serrant la main, je dus réprimer ma tentation de lui répondre ? « Mardi?,,, comme c'est loin!... » tant j'aurais voulu le revoir plus tôt. L'originalité de son caractère, la noble figure de sa fille, le pittoresque de leur demeure m'avaient saisi d'un de ces intérêts subits que les romanciers de profession connaissent peut-être seuls. C'est comme un ensorcellement de notre nature imaginative qui nous donne un passionné désir de tout savoir sur quelqu'un, de respirer son air, de vivre sa vie, de penser ses pensées. Tandis que je revenais du côté de Philippeville, le long des routes sablonneuses,

à peine si je remarquai la magnificence du paysage, absorbé que j'étais par mes réflexions sur ces deux personnages, inconnus de moi voici quelques heures. J'admirais comment l'ardeur puritaine, dont avaient été dévorés leurs ancêtres, les brûlait encore d'une flamme inextinguible. Je retrouvais dans leur fièvre d'apostolat l'atavisme des passagers de la Mayflower. Je m'étonnais de la persistance du sentiment de la race, qui, même dans cet apostolat, leur faisait regarder comme une souillure le mariage d'un des leurs avec la meilleure de leurs protégées noires. Je pensais à la richesse, à l'opulence physiologique et morale de cette nature d'homme que cinq ou six métiers et soixante ans de travail n'avaient pas épuisée, à la triste destinée de son enfant, aux inattendues fantaisies de cette invraisemblable contrée, à cette étonnante apparition, par exemple, de M. Scott en train d'arracher ses crocs à un crotale chloroformé. Enfin cinquante idées remuaient en moi, qui me faisaient désirer de revoir au plus tôt cet homme rencontré d'aujourd'hui. Je ne me doutais pas que je le reverrais ce mardi-là dans des conditions bien différentes, très loin du lunch familial présidé par miss Ruth, et que je prendrais part en sa compagnie à une battue plus étrange que n'eût pu l'être, pour un écrivain Parisien, même une chasse au serpent à sonnettes.

J'avais fait ma visite au colonel le vendredi. Durant les trois jours qui suivirent, il tomba sur II. 15

Philippeviîle une de ces pluies des cîknatâ chauds qui semblent charger Tatmosphère de vapeurs plus tièdes au lieu de la rafraîchir. Emprisonné dans l'hôtel, je n'avais d'autre distraction que de regarder cette eau s'abattre par intarissables cataractes, et de causer avec l'hôtelier. J'avais eu la malice de lui raconter mon immédiate rencontre avec un de ces redoutables reptiles dont il se serait, je crois, obstiné à nier l'existence, même s'il en avait vu un se lover au milieu de sa pelouse à tennis. — « Ces nègres seront allés chercher ce serpent en Floride, » m'avait répondu M. Williams sans hésiter. « Ils ont la manie de les prendre vivants pour les vendre à quelque jardin zoologique. » — (Il disait : un zoOf par abréviation.) « M. Scott, qui est un si brave homme, ne devrait pas leur rendre des services comme celui-là, qui les encouragent, sans compter que le serpent aurait bien pu se réveiller pendant l'opération... Mais le colonel a toujours été trop bon pour ces gens de couleur. Il en est quelquefois bien récompensé!... Il ne vous a pas raconté qu'il y a en ce moment dans la prison, à Philippeviîle, un ancien domestique à. lui, un certain Henry Seymour, qu'il avait renvoyé pour vol, et qui, depuis, a ravagé le pays?... Cet homme s'était sauvé dans les bois après un meurtvQi et il y a vécu un an, avec son Winchester. Il tirait si bien qu'il terrorisait tous les autres nègres. Ces lâches lui fournissaient de quoi manger, du tabac et des cartouches. On a fini par le prendre. Un faux ami lui mêla de l'opium dans son whis-

key et le livra. On a fait son procès à ce Seymour, et on Ta condamné à mort... Croiriez-vous que M. Scott s'est indigné que Ton se fût assuré de cet homme ainsi, et il a obtenu qu'on reculât l'exécution? Il est parti pour Atlanta afin d'avoir la grâce. Il n'a pas réussi, d'ailleurs; et c'est jeudi que cette canaille sera pendue... »

— a Mais le colonel a dû donner d'autres raisons que cette traîtrise pour plaider l'indulgence ?... »

— a Sans doute. Il a prétendu que Seymour avait été fait convict trop jeune. Vous avez vu des hommes en costume brun et blanc travailler le long de nos routes, avec une chaîne aux pieds ? Ce sont nos forçats. Ce garçon a fait, lui aussi, cette besogne. Je me le rappelle. Il avait dix-sept ans, c'est vrai. Mais pourquoi avait-il déjà commis deux vols, sans compter celui pour lequel M. Scott l'a congédié sans vouloir le. poursuivre?... »

— a Dix-sept ans, » répondis- je, « c'est bien jeune tout de même. A cet âge on est très influençable, et une pareille compagnie n'est pas pour redresser un caractère qui tourne mal... »

— a Well, » reprit M. Williams, « il y en a beaucoup qui restent à la chaîne un an, deux ans, et puis ils refont leur vie. Quand un homme a payé sa dette, nous estimons, nous autres Américains, qu'elle est vraiment payée... Ce Seymour aurait pu payer la sienne en travail. Il a préféré se conduire de telle façon qu'il doit la payer autrement C'est son affaire... Et, à ce propos, est-ce

que cela ne vous intéresserait pas d'assister à Texécution? En Géorgie, nous n'avons pas adopté l'électricité. Nous nous en tenons à la pendaison. Vous comparerez avec la France. Vous avez chez vous la guillotine, n'est-ce pas?... »

— a Je ne l'ai jamais vue fonctionner, » lui dis- je, « et je doute que j'aie la force nerveuse de regarder pendre un homme, sans vider la place. »

— « Je demanderai toujours pour vous un billet au shériff, » fit l'hôtelier; « vous vous en servirez ou ne vous en servirez pas... »

Il tint parole, et dès le surlendemain, qui était le lundi, j'avais la promesse du billet. Mais, le soir du même jour, il m'abordait de nouveau, dans le hall de l'hôtel, pour me dire, avec le visage soucieux d'un bon citoyen qu'afflige une mauvaise nouvelle et d'un logeur qui prévoit de fâcheux contretemps à ses locations :

— « Hé bien! Vous savez l'histoire? Vous ne pourrez pas profiter du permis. Ce damné coquin de Seymour ne sera pas exécuté... »

— a M. Scott a obtenu sa grâce? » demandai-je.

— « Non, mais le brigand s'est échappé. On le laissait trop libre dans sa cellule. Il recevait beaucoup de visites. Quelqu'un lui a passé un couteau, et, cette après-midi, comme le geôlier lui apportait sa nourriture, Seymour a saisi le moment où cet homme posait le plat à terre, et il lui a

planté ce couteau entre les deux épaules. Le geôlier est tombé mort du coup. Seymour lui a pris son revolver, ses clefs, il a délivré sept autres noirs ou mulâtres, prisonniers comme lui. Et ces huit scélérats s'en sont allés, par la porte de derrière la prison qui donne dans la campagne. Ils ont eu la chance que personne ne* les ait vus, en sorte qu'on n'a su leur évasion que deux heures après. Et les voilà dans les bois, par cette pluie et sur ces chemins détrempés où il n'y aura plus de traces. Dieu sait quand on les rattrapera! N'avais-je pas raison de vous dire que le colonel est trop faible pour ces gens-là? S'il n'avait pas demandé de sursis, Seymour aurait été pendu l'autre semaine, le geôlier vivrait, et nous n'en, serions pas, nous autres, à perdre nos clients. J'avais une famille de millionnaires de Philadelphie qui devaient arriver la semaine prochaine. Qu'ils lisent dans les journaux cette fuite, ils prendront peur et ils iront à Saint-Augustine, en s'ima-s ginant que la Géorgie n'est pas sûre... »

J'étais trop habitué moi-même à la lecture de ces journaux redoutés par M. Williams, et à leurs prodigieux faits divers, pour m' étonner beaucoup de son récit. Une fois les grands centres quittés, l'Amérique continue 'd'être le pays des coups de main exécutés avec une audace qu'aucun danger n'arrête. En revanche, je ne m'attendais aucunement à me trouver, moi paisible littérateur Gallo- Romain, mêlé à cette tragique histoire d'un bandit eu rupture de geôle. Je passai la soirée qui suivit

la révélation de M. Williams à me demander comment, au déjeuner du lendemain, j'amènerais le colonel à me parler de son ancien domestique. Je devinais, aux quelques mots de l'hôtelier, que c'était là, chez le philanthrope de Scotfs Place^ un point de sensibilité tout à vif. L'étrange homme devait m'épargner cette hésitation, car, ce mardi matin, et dès les neuf heures, on me faisait passer sa carte avec un mot. Il était en bas qui me demandait Je le trouvai, vêtu de son costume de chasse, comme la première fois, les jambes prises dans des guêtres de cuir, et d'énormes semelles à ses bottines. Il tenait une carabine à la main.

— a Je suis venn vous prier de m'excuser, » fit-il sans préambule, a il nbus faut remettre le déjeuner à un autre jour... Vous savez que plusieurs prisonniers se sont échappés du cachot public, entre autres un condamné à mort, un ancien domestique à moi... »

— a On me l'a dit, » répondis-je, « et même que vous aviez été très bon pour ce malheureux...»

■ — c On ne vous a pas dit la vérité, » répliquat-il, « d'ailleurs cela importe peu. Ce qui importe, c'est de le reprendre, pour qu'il ne recommence pas à terroriser la contrée. Nous avons tout de suite télégraphié et fait venir d'Atlanta des blood houndsy des chiens dressés à chasser l'homme. J'ai recruté dix citoyens pour cette besogne. A tout hasard je vous ai amené un cheval, si vous voulez être des nôtres... »

— c Pourquoi pas? » lui répondis-je après

quelques minutes d'hésitation, a pourvu toutefois... »

— « Vous appréhendez quelque scène de lynchage?... » interrompit le colonel qui avait lu ma pensée dans mes yeux. « N'ayez pas peur. Moi présent, ils n'oseraient pas... Avez-vous un fusil?... » Et sur ma réponse négative : « D'ailleurs vous n'en aurez pas besoin. Vous n'êtes pas du pays, et vous ne serez avec nous que comme spectateur, c'est tout naturel. Et puis, il n'y a d'armé que ce Seymour et seulement d'un Coït n** 48, celui du geôlier. S'il avait son Winchester, je ne vous emmènerais pas. Car il ne se laisserait pas prendre sans abattre cinq ou six de nous... »

Vingt minutes après cette conversation, et sans autres préparatifs, j'étais en train de suivre le colonel sur une des routes qui traversent l'énorme forêt de térébinthes plantés autour de Philippeville. Mon cheval était une bête du Kentucky, très douce et dressée à ce trot que les Américains appellent le single foot\ — espèce d'amble très rapide et très allant que je n'ai trouvé nulle part ailleurs. Notre petit cortège était composé, je l'ai su depuis, de simples boutiquiers. Sauf les guêtres, ils étaient tous vêtus comme à leur comptoir, mais avec des physionomies d'une énergie singulière et une habileté non moins singulière à manier leurs montures. Visiblement, ils avaient tous exercé quelque autre métier et payé de leur personne, avant de s'établir dans ce coin perdu de Géorgie, qui épicier, qui sellier, qui marchand de nouveau-

tés, qui entrepreneur de pompes funèbres. Sauf le dolonel et moi, toute la caravane chiquait. Je voyais les mâchoires aller et venir, et les canons des carabines — tous en avaient aussi — luisaient d'un éclat sombre auprès de ces faces remuées par ce mouvement automatique. Les chiens, huit bêtes d'assez petite taille, identiques, pour un novice comme moi, aux plus vulgaires chiens de chasse,, couraient devant nous, autour de nous, à droite, à gauche, flairant, hésitant, tournant, reprenant une piste, la perdant L'orage avait cessé de la veille, et la matinée, après ces jours de déluge, était admirable de lumière humide et brillante. Quoique les routes de la forêt, tracées à même un terrain de sable, eussent déjà bu presque toute la pluie, il en était trop tombé, de cette pluie torrentielle, pour qu'il n'en restât point dans les portions plus ravinées. Les moindres des cours d'eau qui vont vers la rivière voisine avaient débordé, et nous devions sans cesse franchir quelque ruisselet transformé en étang, où nos chevaux baignaient jusqu'au poitrail. Sans cesse aussi nous devions sauter pardessus des troncs qui jonchaient la route. Dans ces grandes forêts de Géorgie et de Floride, les nègres ont l'habitude de prendre la résine aux térébinthes en les entaillant. Cette entaille est si profonde qu'un passage de vent un peu fort suffit ensuite à casser l'arbre, et une véritable tempête s'était déchaînée sur la région pendant deux fois vingt-quatre, heures.

— c Les noirs appellent ces troncs tombés des

ouragans, » me dit le colonel en m'expliquant cette jonchée nouvelle, qui, elle-même, m'expliquait les anciennes, ce pourrissement dans le sol d'innombrables fûts entre lesquels poussait une végétation vivace et violente de palmiers minuscules, étalés, comme écrasés à terre. Et soudain hors de ce tapis de larges feuillages plats, jaillissaient de ces grands chèvrefeuilles en fleur, comme j'en avais déjà admiré l'autre après-midi, tout mêlés de rose et de blanc, — un rose si frais et un blanc si tendre. De colossaux jasmins jaunes s'enlaçaient aux arbres. Des violettes s'ouvraient dans les herbes, larges comme des pensées. L'aboiement des chiens qui maintenant suivaient une piste, commença de remplir ce paysage de printemps d'une rumeur pour moi bien étrange. N'ayant pas les préoccupations civiques dont je voyais l'empreinte sur les faces des cavaliers en train d'aller au pas, la bride autour du poignet, les yeux tendus, le rifle en main, j'avais le loisir de songer, et je songeais en effet que l'ardent appel de ces chiens féroces était écouté avec épouvante par sept ou huit malheureux tapis dans les feuillées, immobiles, ou bien écrasant d'une course furieuse des fleurs pareilles, écartant ces branches d'un bras frénétique, haletants de terreur, pantelants de lassitude. A une minute, la meute, qui venait d'hésiter de nouveau, s'élança sur un chemin de traverse avec une telle fureur que bientôt nous l'eûmes perdue de vue. Le colonel nous avait ordonné à tous de nous arrêter. Il écouta quelque* instants,

avec rattention profonde d'un vieux routier de guerre, habitué à traduire les bruits en distance.

— a Les chiens sont arrêtés, » dit-il enfin, « ils en tiennent un. Il faut que nous nous déployions en éventail pour les cerner, et l'homme avec eux. »

Sur ses indications, la petite troupe s'égailla, en quelques minutes, à travers les arbres. Je vis les cavaliers, les uns après les autres, s'enfoncer dans les profondeurs, la bride tout à fait lâchée maintenant et le fusil prêt à mettre en joue. Les intelligents et fins chevaux semblaient avoir, eux aussi, un instinct d'aller où ils devaient aller. Le cavalier donnait une pression avec un des larges étriers de bois revêtus de cuir où il avait le pied engainé, à la Mexicaine, et la bête tournait, assurant son pas dans les flaques d'eau, franchissant les obstacles des grands fûts couchés de toutes parts, sans les effleurer du sabot. Nous restâmes seuls, le colonel et moi, et nous commençâmes de nous diriger, à notre tour, du côté des aboiements. Nous n'avions pas chevauché ainsi deux cents mètres que notre marche dut se ralentir. La rivière — un de ces petits fleuves presque sans nom, comme il en coule par centaines là-bas et qui sont larges comme l'Adige ou comme le Pô — avait débordé. Elle noyait de son eau bourbeuse la partie de la forêt où nous avancions maintenant. Le colonel me précédait.

— € Je connais un peu la route, » m'avait-il dit, a et j'ai moins de chance de laisser ma bête se casser la jambe dans quelque trou. »

Je le voyais, à une tête de cheval de moi, et son corps, si leste malgré l'âge, sur sa monture un peu lourde. Par moments, il se tournait pour se pencher et comme recueillir dans une de ses oreilles toute la rumeur vers laquelle nous nous dirigions. J'apercevais son profil, alors, résolu, sérieux, mais empreint d'une triste^e que je m'expliquais déjà et par les indiscrétions de l'hôtelier et par son propre caractère. A cette heure même où il exécutait son devoir de bon citoyen en donnant la chasse à un brigand, il revoyait sans aucun doute ce brigand, tel qu'il l'avait eu chez lui à son service : un tout petit jeune homme, presque un enfant. Le contraste était trop fort entre le jour oii il avait renvoyé Seymour de sa maison après une première peccadille, et ce jour-ci, où il conduisait à travers ces bois noyés d'inondation la troupe chargée de traquer son ancien domestique devenu un abominable malfaiteur. Avec son puritanisme de responsabilité, il était impossible que le colonel ne rapprochât point ces deux épisodes, impossible qu'il ne se dît point : — « J'aurais empêché peut-être cette destinée, si j'avais été moins sévère. » Ce souci d'une conscience inquiétée se mêlait sur cette mâle physionomie à la naturelle tension du soldat en embuscade. Tout d'un coup, cette double expression de ce martial visage s'accentua jusqu'à l'angoisse. Le colonel venait d'arrêter à nouveau son cheval, ses mains assuraient leur position sur la carabine, et il épaulait l'arme avec un geste d'une effrayante lenteur. Je me pen-

chai sur l'encolure de ma bête, et voici qu'entre les feuillages des térébinthes j'aperçus le bord de la rivière, reconnaissable, dans cette énorme crue, à l'absence soudaine de végétation, — les chiens à la nage sur la nappe de l'eau presque rousse, et leurs huit gueules aboyantes, ramassées, dressées autour de la tête d'un homme. D'un bras le malheureux nageait, tandis que de l'autre il maintenait un pistolet au-dessus de l'eau. Lentement, presque imperceptiblement, il avançait, essayant de lutter contre le courant et d'atteindre un pont submergé, dont le câble de fer était encore visible à cinq mètres. C'était la seule chance qu'il eût de traverser ce terrible fleuve, dont la force se mesurait à la vitesse des troncs d'arbres charriés par places. C'était un miracle que le nageur n'eût été frappé par aucun d'eux, un miracle qu'il gagnât sur le courant même le peu qu'il gagnait... 11 devait lutter ainsi depuis longtemps déjà, et il ne se décourageait pas. Quand la meute le serrait de trop près, terriblement unie et hurlante, mais sans le mordre, il frappait les mufles des chiens avec la crosse de son revolver. Ce coup furieux écartait cette barrière vivante de gueules implacables et lui rendait assez d'espace pour qu'il avançât encore un peu. Evidemment, il gardait son arme intacte pour un usage plus effectif, s'il lui fallait renoncer à son unique espoir de fuite. Il y avait, dans cet acharné débat contre tant de forces contraires : éléments, bêtes et gens, quelque chose de courageux et de vaincu d'avance, qui serrait le

cœur. Nous étions si près de l'homnic, que je voyais avec une extrême netteté les lignes de son visage. C'était une face de mulâtre, plus jaune que brune, plus voisine du sang blanc que du sang noir. Les cheveux n'étaient pas crépus, ils bouclaient à peine. Le nez, au lieu de^ s'écraser, était aquilin. Quelle hérédité avait imprimé ce masque d'aristocratie à ce voleur et à ce meurtrier? De qui descendait cet Henry Seymour? Car c'était bien lui. Si j'avais pu garder quelque doute après la description que l'hôtelier m'en avait faite, le trouble du colonel me l'aurait enlevé. Sa carabine continuait de rester épaulée, mais le doigt ne pressait pas la gâchette. L'eût-il pressée, la balle n'eût pas touché son but, tant le bras de l'ancien maître ajustant son ancien domestique s^était mis à trembler. Puis le canon se releva sans que le coup fût parti, et j'entendis M. Scott dire à haute voix, comme s'il eût été absolument seul :

— « Non, je ne peux pas tirer sur lui ainsi. » Il donna alors de l'éperon à sa bête qui s'avança encore un peu. L'eau était si profonde maintenant que le cavalier en avait jusqu'au-dessus du genou. Il ne pouvait aller plus loin qu'à la nage. Il était sur la lisière même de la forêt, sans aucun arbre devant lui. Il jeta un cri, et le nageur se retourna. Je vis le revolver que le fugitif continuait de tenir hors de l'eau, se diriger du côté du colonel et se relever comme avait fait la carabine de ce dernier. Seymour venait de reconnaître M. Scott et il ne tirait pas. Cette hésitation devant le meurtre

était si complètement inattendue chez un assassin professionnel, et dans de telles circonstances, que, même à cette seconde et dans la fièvre d'une pareille aventure, je ne pus m'empècher de m'en étonner. Cet homme avait dû concevoir pour son maître un bien étrange sentiment de vénération, pour reculer ainsi devant un coup de pistolet de plus, lui qui avait déjà versé tant de sang. Ou bien avait-il vu le geste du colonel tout à l'heure, et, certain que ce dernier ne ferait pas feu, estimait-il insensé de perdre une de ses cinq balles? Ou bien encore cet excellent tireur se rendait-il compte qu'il était incapable de viser juste en nageant ainsi? Je ne saurai jamais les secrets motifs de cette scène d'une rapidité si tragique, dont le colonel ne parut même pas s'apercevoir. Debout sur ses étriers, et faisant de sa grande taille une cible plus atteignable encore, il criait d'une voix qui dominait et les aboiements furieux des chiens et la clameur de l'eau et la rumeur de la forêt :

— « Allons, Henry, mon garçon, vous voyez que vous êtes perdu. Il faut vous rendre. Il y a neuf autres fusils qui vous cherchent et qui seront ici dans cinq minutes. »

L'homme secoua la tête sans répondre. Puis, comme si la présence de ses ennemis lui eût rendu une force nouvelle, il tira sur les chiens un coup de revolver à bout portant qui en fit hurler un de douleur et reculer les autres, et, jugeant que son arme ne pouvait sans doute plus lui servir à rien,

il la laissa tomber à l'eau, et il plongea, nageant des deux bras.

— a II va s'échapper, » dit le colonel dont les yeux clairs se firent fixes. Il releva sa carabine, et je compris que maintenant il n'hésiterait plus. Cet héroïque effort de civisme lui fjit épargné. Seymour, quand sa tête sortit de la rivière, était en effet tout près du pont, — assez près pour en saisir le câble. Encore un moment, et nous le vîmes qui plongeait de nouveau, puis il reparut de l'autre côté de ce câble. Peut-être s'il avait, aussitôt sur le pont, recommencé de plonger, tout en marchant, eût-il réussi à s'échapper. Le besoin de se détendre les membres après un tel effort le fit, une fois ses pieds posés sur le plancher du pont, se redresser. Son torse apparut hors de l'eau, et au même moment deux coups de fusil partirent à notre droite, tirés par deux des rabatteurs. Une des balles toucha le mulâtre au bras, et nous le vîmes qui laissait tomber ce bras comme inerte. L'autre vint frapper la corde de fer du câble, et, en ricochant, elle atteignit le bandit à la tête. Il porta sa main non blessée à son front, puis il chancela. Les quelques mouvements qu'il fit pour s'accrocher au câble étaient le convulsif effort de l'instinct. Il se sentait s'évanouir et glisser sous l'eau. Mais déjà le colonel avait lancé son cheval à la nage. Déjà il était à côté du blessé qu'il soulevait de sa main puissante, et il l'avait ramené parmi les arbres à une place où on pût déposer Seymour à terre. Un quart d'heure plus tard, la troupe entière,

attirén par les coups de feu, était rassemblée autour du blessé toujours évanoui. Les chiens se glissaient entre les jambes des chevaux pour venir flairer et lécher les linges ensanglantés, avec lesquels M. Scott essuyait les deux plaies, d'ailleurs légères, du misérable. Nous sûmes depuis que, dans l'espérance d'empêcher son exécution, il avait feint une maladie et refusé de manger durant plusieurs jours. Ce fut la vraie cause de sa perte. Plus robuste, il ne se fût pas attardé comme il avait fait; il eût passé le pont comme les autres une heure avant notre arrivée, et, une fois dans l'autre partie de la forêt, il eût trouvé, comme eux, une ligne de chemin de fer, et, comme eux sans doute, escaladé un train en marche à la manière des tramps professionnels. Je dois ajouter qu'une fois l'assassin pris, personne ne s'inquiéta plus de ses compagnons. On était bien sûr qu'ils ne resteraient pas à errer dans les environs, ni vraisemblablement en Géorgie. L'Etat s'en trouvait débarrassé, a Good byBy old chums. — Bonsoir, vieux copains. » J'imagine que les braves citoyens de Philippeville auraient volontiers jeté aux fugitifs cet adieu cordial, s'ils n'avaient été occupés en ce moment à soigner leur prisonnier, dont ils tenaient à faire un exemple instructif pour tous les messieurs colorés des alentours.

Cependant, Henry Seymour revenait à lui. Au premier mouvement qu'il fit pour se redresser, un des hommes tira son pistolet, tandis que deux

autres saisissaient les jambes du blessé et les lui liaient solidement. Seymour n'essaya d'ailleurs aucune nouvelle tentative d'une résistance désormais impossible. La seconde balle, en ricochant contre le câble, avait frappé l'arcade sourcilière. Toute la partie gauche du front et de la paupière avait été cruellement meurtrie. Elle était déjà enflée, en sorte que l'œil droit était seul capable de s'ouvrir. Le regard de cet œil unique se fit, pour parcourir notre cercle, si féroce et si insoleait, qu'un des chasseurs répondit à ce défi silencieux par une parole dite à voix haute, comme involontairement :

— « // is too laie, man. — C'est trop tard, homme. »

Seymour ne parut même pas avoir entendu ces mots qui résumaient si simplement sa destinée. C'était le colonel qu'il regardait maintenant, et d'un tout autre regard. Sa prunelle brune avait repris cette douceur humide, celle d'une tache noire, comme mouillée, dans une sclérotique très blanche, presque bleue. Je m'attendais, devant ce regard, à quelque phrase étrange ou touchante. Elle eût démenti la simplicité animale d'une pareille nature. Ce que le blessé pouvait éprouver de sentiments particuliers envers M. Scott aboutit seulement à cette demande, qu'il lui adressa d'une manière directe, comme s'il ne daignait connaître que lui :

— « A boire, colonel! J'ai si soif!... Voulezvous me donner à boire?... »

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