MADEMOISELLE AL'ZET
Bonne mère! des extravagances, le drapeau blanc l Ah ! mon beau-frère, vous avez bien changé depuis que yous fréquentez M. Anglès.
M. DUMEURIER.
Je fréquente Anglès, moi? Allons, vous êtes folle.
MADEMOISELLE AUZET.
Enfin, vous lui parlez, h M. Anglès !
M. DUMEURIER.
Je lui ai parlé une fois, il y a cent ans, là-bas, près du figuier des figues-fleurs...
Ah ! vous voyez !
M. DUMEURIER.
Attendez... ce fut pou» lui dire : «Monsieur Anglès, votre paysan prend toutes mes~figues qui tombent dans votre bien*.» Alorsil me répondit : «Quevoulez-
* Campagne.
vous que j’y fasse? Voilà cinq francs, donnez-les aux pauvres delà paroisse; ce sera une espèce de restitution.» Et je pris les cinq francs.
MADAME DUMEURIER.
Ce brigand a parlé des pauvres !
M. COBARD.
C’est un philosophe.
M. DUMEURIER.
Voilà tout. Quand je le rencontre dans le chemin : «Bonjour! bonsoir!» Qui a passé là? Personne.
MADEMOISELLE AUZET.
C’est égal, vous ôtes un peu bonapartiste.
M. DUMEURIER, furieux.
Allez vous promener! Elles vous feraient damner, ces femelles!... On ne mettra pas le drapeau blanc.
MADAME DUMEURIER.
On le mettra !
MADEMOISELLE AUZET.
On le mettra !
M. COBARD.
Nous le mettrons !
M. DUMEURIER, furieux.
Allez le mettre chez vous, monsieur Cobard ; ah !
UNE NUIT DU .AUDI
SI
pat- exemple, celui-là est trop fort. . . Qu’est-ce que vous ôtes ici, vous? Un quinola à l’écart, pas davantage.
M. COUARD
Touchez là, monsieur Dumeurier; vous ôtes un . bon enfant, ne nous fâchons pas.
M. DUMEURIER.
Je ne me fâchef* pas... mais aussi pourquoi nous presser de mettre ce drapeau blanc; attendons encore un peu; che va piano, va sono.,. Vous arrivez, vous, monsieur Cobard, et vous dites : «Il n’y a plus les canons sur le Cours; il n’y a plus de drapeau de la nation aux croisées; Brune s’est allé enfermer au fort Saint-Jean; j’ai rencontré Angles, qui cherchait à la ville une maison pour se cacher;» voilà tout ce que vous venez de nous dire, pas vrai?
M. COBARD.
Oui... eh bi^n?
' M. DUMEURIER.
Eh bien, tout de suite, là-dessus, vous voulez que nous mettions le drapeau blanc !
MADBMOISEIjT.il AUZET.
Comment ! il n’y en a pas assez là, de bonnes nouvelles? veus en voulez davantage?
M. DUMEURIER.
Mais, oui, j’en veux davantage.
MADAME DUMEURIER.
Allons, tu n’a pas confiance en Dieu.
MADEMOISELLE AUZET.
Et puis, sans bouger d’ici, regardez chez le voisin, il n’y a plus le drapeau de la nation... Elle est claire, celle-là, de nouvelle!
M. DUMEURIER.
Oui, oui, il y a bien quelque chose... Mais, saint Joseph ! attendons encore jusqu’à demain.
MADAME DUMEURIER.
Allons, nous serons les derniers; ça te fera un bel honneur, Dumeurier.
MADEMOISELLE AUZET.
Ah ! voilà M. Godeau qui arrive en courant par l'allée... 11 nous fait des signes avec son chapeau... Sainte mère de Dieu, il a la cocarde blanche !
TOUS
La cocarde blanche ! Arrivez ! arrivez! '
(Entré M. Godeau. 11 te jette tout essoufflé sur un liane de pierre. On se précipite sur son chapeau pour baiser la cocarde.)
P i{ )it i 7 pri hy Hnngl e
M. GODEAU
C’est fini !
TOUS
C’est fiai !
(Ilss’embrMunt tons.)
MADAME DUMEURIER.
Eh bien, Dumeurier?
Ah! j’ai toujours dit que c’était possible... (A m. Godeau.) Vous venez de la ville?
, M. COBARD.
Laissez-le respirer.
MADEMOISELLE AUZET.
Ah ! il respirera demain. Vous venez de la ville?
M. GODEAU
Oui... non... j’y allais... J’ai rencontré à l’octroi un de mes amis qui en venait, et qui m’a dit que c’était fini...
M. COBARD.
Eh bien, vous voyez, monsieur Dumeurier !
M. DUMEURIER.
Laissez parler.
M. GODEAU
Que tout était fini; que Brune avait été mis en pièces à Saint-Jean.
MADEMOISELLE AUZET.
Ah ! le coquin !
M. GODEAU
Que les Anglais avaient débarqué...
MADEMOISELLE AUZET.
C’est Louis XVII! Vive Louis XVII!
M. GODEAU
Et qu’on avait mis le drapeau blanc à la Commune.
Vive le roi!
TOUS, excepté Dumeurier.
(Mademoiselle Auzet rentre.)
MADAME DUMEURIER.
Et Bonaparte?
M. GODEAU
On l’a pendu à la porte de Paris.
M. COBARD.
Ah ! je vous l’avais dit hier; c’était sûr.
M. GODEAU
Demain, vous viendrez manger une tourte chez moi; nous nous régalerons... A propos, et M. Cantol, il n’est pas ici?
MADAME DUMEURTER, (l'un air mystérieux.
M. Cantol ne viendra que demain ; il est ep course.
M. DUMEURIER.
Et votre ami que vous avez rencontré, comment l’appelez-vous, celui qui vous a donné ces nouvelles?
MADAME DUMEURIER.
Ah! le voilà encore, ce saint homme !
M. DUMEURIER.
Mais enfin, cet ami a bien un nom?
M. GODE AU
C’est Chose... vous ne connaissez que ça... quia des lunettes vertes...
MADAME DUMEURIER.
Ah! oui, oui, c’est un saint!
M. GODEAU
Il était sur la liste de ceux qu’on devait guillotiner le 2i, pourla Saint-Jean.
(Une croisée s’ouvre, mademoiselle Auzet y arbore le drapeau blanc.)
MADEMOISELLE AUZET.
Le voilà ! le voilà ! le béni ! le saint !
Chantons l’antienne Qu’on chante dans M lan !
M. COBARD.
Attendez, attendez... Tous en chœur, en chœur...
(Il chante d'nne vois fausse.)
Peuple français, peuple vaillant,
Né pour l’honneur...
Je l’ai pris trop haut.
Peuple français...
M. GODEAU
Encore trop haut.
Peuple français ..
Voilà le ton.
Pas celle-là, pas celle-là; il faut trop monter.
Français, quel est ce chevalier Du bon Henri. ..?
Je ne suis pas en train aujourd’hui.
MADAME DUMEÜRIER.
Ahl c'était votre triomphe, celle-là.
M. COBARD.
Oui, je faisais pleurer tout le monde...
Français, quel est ce chevalier Du bon Henri, portant l’air mure ?
Son...
Non.
Dans ses bras...
MADAME DUMEURIER.
Oui, oui.
Dans ses bras il porte un olivier.
Vive Henri-Quatre !
Vive ce roi vaillant !
MADEMOISELLE AUZET, de la croisée.
Pas celle-là, pas celle-là ; il y a des immodesties à la fin.
M. COBARD.
Ah ! le vert galant ?
MADAME DUMEURIER, bas.
Non; à la fin de cette chanson, on parle des mauvaises femmes de larue Beauvau... J’aimons... Vous savez?...
M. COBARD, exalté.
Attendez, attendez, j’en sais trente mille, quatre cent mille!
Soldat, descends de tes créneaux,
Porte aux genoux...
MADAME DUMEURIER, lui mettant la main sur la boaehe.
11 y a encore des amourettes dans celle-là.
M. COBARD.
L'aurore du bonheur luit enfin sur la France,
L’airain n’uppellc plus nos conscrits a la mort.
Accourez, troubadours...
Ah ! ici, vous avez un chœur superbe; attention au chœur :
Accourez, troubadours, chantez avec transport La chute du despote et notre indépendance-.
Le refrain, le refrain... le refrain, monsieur Godeaulje ne souviens plus du refrain. Diable de refrain !
MADAME DUMEURIER.
AhI ne jurez pas, monsieur Cobard.
' M. COBARD.
J’ai dit diantre de refrain; c’est permis, les prêtres le disent. Diantre de refrain !
Vive le roi ! vive le roi ! •
Chers camarades, fîtivons rasades A la santé de notre roi
MADAME DUMEURTER.
Ali! qu’il es! sol. ce! air! Je le déleste.
M. COUARD
On le chante à la comédie.
UNIS NUIT DU MIDI
MADAME DUMEURIER fait le signe de la croix. •
Jésus! Maria! Joseph!
M. COBARD.
Après souper, je vous chanterai jusqu’il minuit, et puis nous irons faire un charivari au voisin.
M. GODEAU
Allons, mes enfants, je vais vous souhaiter le bonsoir; ma femme ne sait encore rien... J’ai peur qu’elle ne tombe morte de joie.
MADAME DUMEURIER.
Ah ! c’est bien fait pour ça.
M. GODEAU
Je le lui ferai venir peu à peu... C’est qu’elle est plus royaliste que moi, ma femme.
MADAME DUMEURIER.
Si vous vouliez vous rafraîchir, monsieur Godeau, vous devez avoir soif... Allons, un verre de capillaire.
Ce n’est pas de refus; je boirai volontiers aussi; le chant m’a échauffé.
MADEMOISELLE AUZET , sortant de la maison.
11 n’y a plus de capillaire; M. Cantol l’a fini hier
soirfn disant son office : il boirait tout le revenu du corpus Domini, ce M. Cantol.
M. GODEAU
Ce sera pour une autre fois; bonsoir, mes enfants, bonsoir; à demain.
(Tous l'accompagnent jusqu'au perron.)
MADAME DUMEURIER.
Une idée ! une idée, ma belle-sœur ! nous allons nous habiller pour aller à la ville voir les illuminations ce soir.
MADEMOISELLE AUZET.
Ah! nous mettrons notre robe blanche du comte d’Artois, et des Heurs de lis aux bonnets. Ah! qu’elles doivent être jaunes, ces fleurs de lis ! C'est égal.
MADAME DUMEURIER.
Bah ! le soir, ça ne se voit pas ! Allons à la ville.
M. DUMEURIER.
Un moment, un moment!... Oh ! ces saintes femmes!
MADAME DUMEURIER.
Eh bien, tu vas recommencer ton train, après tout ce que t’a dit M. Godeau?
M. COBARD.
Eh bien, monsieur Dumeurier, après ce qu’a dit M. Godeau, je vous parie six francs d’aller planter ce drapeau blanc sur la place Royale.
M. DUMEURIER.
Un moment, un moment! C’est drôle, que je ne puisse jamais parler chez moi!
M. COBARD.
Eh bien, parlez.
M. DUMEURIER.
Ce M. Godeau est une tète verte qui...
MADAME DUMEURIER.
M. Godeau a quarante-huit ans sur son dos, ce n’est pas un enfant; il communie tous les huit jours.
M. DUMEURIER, furieux.
Voulez-vous me laisser parler, sacrebieu!
MADEMOISELLE AUZET.
Ah! que de péchés il fait aujourd’hui! Bonjour, bonne œuvre.
MADAME DUMEURIER.
Si lu entendais le diable comme il rit derrière toi, quand lu jures comme un païen.
Depuis quelque temps, on ne vous reconnaît plus, Dumcurier; vous ôtes un Voltaire, la!
M. DUMEURIER.
C’est vous autres qui me ferez devenir un Voltaire, un Rousseau, un Piron...
MADAME DUMEURIER.
Ah! bel ange gardien, garde-le bien! il déparle; il faut que je lui brûle son Histoire romaine, qu'il lit le soir.
M. COBARD.
Allons, monsieur Dumcurier, voyons, parlez... Ces dames.sont un peu vives aujourd’hui ; nous sommes tous fous aujourd’hui, en voyant ce drapeau; si je ne me retenais pas, moi, je me jetterais dans la citerne, de joie.
M. DUMEURIER.
Je vais essayer de parler... Un voit la Vierge de la Garde d’ici, pas vrai?
M. COBARD.
On la voit très-bien.
M. DUMEURIER.
Je vais prendre ma longue-vue, et nous verrons s’il y a le drapeau blanc au fort; s’il y est, je me mets la faqaine bleue, cl nous allons tous h la ville.
MADEMOISELLE AUZET.
Il est blanc, oh ! ça, blanc comme le mien.
• M. DDMEÜRIER.
Bon, bon, je vais chercher la longue-vue.
(Il reniro.)
M. COBAUD.
Je le vois comme si j’étais dessus; j’ai une vue de chat.
MADAME DUMEURIEU.
Enfin, le rouge et le bleu se verraient bien...
MADEMOISELLE AUZET.
Ni rouge ni bleu ; oh! qu’il est blanc! blanc sans tache. Oh! mon bel agneau!
M. COBARD.
Je parie douze francs contre une pièce de vingtquatre sous. Oh ! il faudrait être aveugle !
(M. Dumcnritr sort et braque sa longue-rue sur in mûrier. On se groupe autour de lui.)
M. DUMEURIER.
C’est le drapeau de la nation !
TOUS
Pas possible l pas possible 1
MADAME DUMEURIER prend la longue-vue et regarde
Il est blanc comme la neige! Tenez, regardez.
MADEMOISELLE AUZET la remplace.
Blanc, avec trois belles fleurs de lis au milieu* Regardez, monsieur Cobard.
M* COBARD i
Oh! je n’ai pas besoin de regarder; j’y vois mal, moi, avec les porte-vues. Tous les bons yeux sont Comme cela.
M. LüMEURIER.
Eh bien, appelons le fils du paysan...
MADAME DUMEURIBR;
C’est inutile.
MADEMOISELLE AUZET.
C'est manquer de confiance en Dieu.
M. DUMEURIER. Il appelle en dehors.
Antoine, Antoine!
M. COBARD.
Oh! Antoine n’a pas de meilleurs yeux que moi.
M. DUMEURIER.
C’est le premier chasseur du quartier ; il verrait d’ici monter une mouche sur ce pin là-bas.
M. COBARD.
C’est possible, mais il ne connaît rien aux drapeaux; il a été réformé au corps.
M. DUMEURIER.
Il a été réformé pour son bras cassé, mais pas pour ses yeux... Ah! le voilà! (Entre Antoine.) Antoine, regarde là, à cette longue-vue, de quelle couleur est le drapeau de la vierge de la Garde.
ANTOINE regarde.
Attendez, attendez ; nous ne sommes pas pressés, pas vrai?
MADAME DUMEURIER.
Oh! celui-là a un flegme à vous faire mourir.
Attendez, je vois le fort... un peu trouble.
MADEMOISELLE AUZET.
Oh! c’est un porte vue de notre grand-père.
ANTOINE
Attendez... AU! voilà le màt...j’aiie mût... 11 n’y a point de drapeau.
Tors.
11 n’y en a point !
ANTOINE, se relevant cl cédant la longuc-vuc i> M. Colianl.
Pas plus de drapeau que sur cet amandier... Eh! je le vois bien sans votre porte-vue... il n’y a rien. Avec le mistral, on ôte toujours le drapeau... il en mangerait bien, le mistral!
M. COltAliD, fermant le porte-vue.
Rien, il a raison... C’est une preuve qu’on va mettre le drapeau blanc.
MADAME DUMEURIER, h mademoiselle Auzet.
Oui, oui, on va le mettre.
M. DUMEURIER.
C’est un peu fort... Moi, j’ai vu le drapeau de la nation.
M. COBARD.
C’est possible, mais on l’a ôté tout de suite après; vous n’avez jamais vu ôter un drapeau \Pst, on n’a pas le temps de dire Amen.
ANTOINE
C’est tout ce que vous vouliez, monsieur?
M. DUMEURIER.
Oui, mon ami- .
ANTOINE
Eh bien, soyez à Dieu, je vais à l’aire; il fera beau temps demain.
Rouge de soir,
Beau temps d’espoir *.
(Il sort nonchalamment.)
M. COBARD.
Allons, à laville, à la ville!... Nous prendrons M.Godeau en passant.
M. DUMEURIER.
Eh bien, puisque vous ôtes des entôtés, allez h la ville, et que le bon Dieu vous accompagne.
MADAME DUMEURIER.
Tu ne viens pas avec nous, toi?
* Proverbe du pays, traduit littéralement du provençal.
M. DUMEURIER.
Pardi pas 1 je vais fumer ma pipe sur la terrasse, cl je me coucherai avec Je soleil, comme les poules.
MADAME DUMEURIEK.
Ma belle-sœur, vite, vite, allons nous habiller; monsieur Cobard, une minute, et nous sommes à