‹ Ouvrages de Méry Une nuit du midiChapitre 17 sur 29 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Le cabinet du maréohul Brune S5 JUIN, DIX HEURES DU MATIN

Entrent BRL'NE et ANGLÉS.

ANGLES. '

Maréchal, je suis pénétré de reconnaissance pour ce service; je sais bien qu’en usant de votre pouvoir discrétionnaire pour pardonner à ces bonnes gens, mes voisins, vous avez écoulé plutôt votre générosité qu% ma recommandation; mais je vous saurai toujours un gré infini...

LE MARÉCHAL

Eh ! que vouliez- vous que je fisse? Que je donnasse suite à cette insurrection de famille? que j’assemblasse un tribunal militaire pour faire fusiller deux vieilles femmes et deux vieux fous?... C’est alors qu’on m’en donnerait, par les rues, du Robespierre et du Marat. Voyez, Anglès, je n’en suis pas à mon

UNE NUIT DU MIDI U7

noviciat de ces sortes de campagnes bourgeoises, où l’on fait souvent la guerre un an sans tirer un coup de fusil ; j’ai déjà eu mon commandement de pacification dans la Vendée, et il y a là des hommes autrement trempés qu’ici. Quant à vos voisins, ils ne sont en eux-môraes nullement redoutables , malgré leur chant royaliste et leur drapeau blanc ; et, à coup sûr, ce n’était pas la famille Dumeurier que nous comptions trouver chez elle : le coup a été manqué cette fois.

ANGLES

Je vous comprends, maréchal ; un seul homme, dans ce parti, vous donne quelque inquiétude.

LE MARÉCHAL

Oui, un seul; mais il est leste et adroit: c’est un brave des Abruzzes, qui a le pied fait aux montagnes et n’est pas novice au métier... Au reste, je suis bi#n aise de m’étre montré, à si peu de prix, magnanime envers vos voisins ; on n’aurait pas manqué, dans les commérages villageois, de mettre leur arrestation sur votre compte, et, en ces temps de trouble, on arrive à l’assassinat par des commérages de vieilles femmes.

ANGLES

Oh! maréchal...

HS

LE MARÉCHAL

Eh! ce ne sont pas les vieilles femmes qui vous assassineraient, ni quelques méchants prêtres fanatiques, ni quelques vieux bourgeois, royalistes d’habitude, qui ont reçu de leur père leur opinion avec les meubles de l’hoirie; mais toutes ces petites -exaltations de famille, ces innocentes conspirations de sofa campagnard ont des contre-coups terribles, des ricochets de haine où il y a du sang au bout; ce sont les conseils de la faiblesse, souvent, qui mettent le poignard aux mains de l’énergie... Laissez-moi veiller sur vous, Angles; je veux, avant huit jours, vous mettre en bonne odeur auprès de vos voisines; j’ai déjà fait, hier, une petite affaire de commerce avec M. Dumeurier ; je lui ai acheté sa récolte de fourrage, que je iui payerai bien : il est marchand, avant d’être royaliste; il sera sensible à ce procédé. Je vCux qu’il aille vous en remercier dimanche, après la messe; mais, en attendant, tenez- vous toujours sur vos gardes...

Les Mêmes, LE GÉNÉRAL M Oli TON- DU VERNF.T.

LE GÉNÉRAL MOUTON

On apporte les dépêches à l’instant, maréchal.

LE MARÉCHAL

Ah! voici quelque bonne nouvelle, j’en suis sûr.

(Entre un aide de camp qui remet un pli au maréchal. )Que ditee petit

billet? Ah ! l’estafette a subi douze Jieures de retard par un accident de route... C’est certainement l’orage de la dernière nuit qui a abîmé les chemins... Voyons la dépêche. N

ANGLES

Je me retire, maréchal.

LE MARÉCHAL

Non, non... Il n’y a rien de secret là dedans, à coup sûr; restez... (mit.) Une victoire! une victoire! (Anglès et le général Mouton se serrent les mains.) A Fleurus !

ANGLES

Oh ! c’est une plaine de bonheur!

LE MARÉCHAL

Nous avons battu les Prussiens; c’est un début décisif; maintenant, la campagne est à nous.

ANGLES

Dieu protège la France.

LE GÉNÉRAL MOUTON

El l’empereur.

LE MARÉCHAL

Général, diles à l’aide de camp de service d’appeler ici tous les officiers qui sont dans l’hôtel... Anglès, je vous retiens à dîner aujourd’hui; vous ne m’échapperez pas. Nous boirons à la grande armée de Fleurus.

ANGLÈS

J’accepte, maréchal; mais, comme il y a bien du temps encore d’ici à six heures, j’irai faire une promenade jusqu’à la campagne; je veux annoncer la grande nouvelle à mon vieil ami Philippe, et revêtir l’habit de fête, l’habit de Fleurus l’aînée; c’est une relique de drap qui, je l’espère, ne déparera point les brillants uniformes de votre état-major.

LE MARÉCHAL

C’est cela... Nous avons tous notre amour-propre national; pour faire honneur à votre habit de Fleurus l’aînée, je mettrai mon vieil uniforme de Berghem et du Helder... A ce soir. Adieu. (Anglèssort. Entrent les officiers d’état-major.) Messieurs, l’empereur a battu...

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