LES OFFICIERS
Vive l’empereur! vive l’empereur! vive l’empereur !
(II* l'embrassent tous.)
LE MARÉCHAL
L’empereur a battu l’ennemi à Fleurus : nos camarades de l’armée, grande par excellence, ont sauvé l’empire d’une seconde invasion; vous savez tous, messieurs, ce qu’est une victoire au début d’une campagne, surtout une victoire avec le nom de Fleurus; c’est un premier coup d’épée qui tue la coalition. Cette victoire nous impose, à nous, de nouveaux devoirs dans le poste honorable où nous a placés la confiance de l’empereur : que la modération soit plus que jamais à l’ordre du jour; que nos réjouissances militaires éclatent sans air de morgue et de bravade au milieu de cette ville. On dit que nous attendons une victoire pour commencer la persécution des royalistes, il faut leur prouver que celte victoire assure leur repos et leur sécurité. Que des idées de paix et d’union civile soient désormais dans tous nos entretiens.,, (il fait signe d'approcher h l'aide de camp de serrice.) Il y aura fêle ce soir dans mon hôtel ; vous donnerez vos ordres pour les invitations; vous ferez vos choix dans le commerce, la marine et la bourgeoisie. Nous irons au théâtre de neuf à dix; vous ferez prévenir qu’on joue l’Oriflamme; on ne doublera pas les postes à midi; le 14 e de chasseurs est consigné dans sa caserne hors ville; toute patrouille de jour est supprimée jusqu’à nouvel ordre ; le service des ron •
des-majors se fera à pied... Au coucher du soleil, cent et un coups de canon... Allez, (faute de camp fort.) Messieurs, vous me ferez tous l’honneur de dîner avec moi, aujourd’hui; ainsi, ayez soin que toutes vos affaires de service soient terminées avant six heures; après le dîner, nous aurons bal et concert. Vous pouvez vous retirer.
(Les officiers sortent. Restent le maréchal et le général Mouton. Le maréchal sonne ; entre un valet de chambre.)
LE MARÉCHAL
Mon chocolat, je suis encore à jeun; il faut prendre des forces, nous aurons de la besogne aujourd’hui. Général" Mouton, voulez-vous déjeuner avec moi?
LE GÉNÉRAL MOUTON
Merci, maréchal, j’ai déjeuné.
(On apporte le déjeuner sur le guéridon. Le maréchal s’assoit.) LE MARÉCHAL.
Général, je compte sur vous ce soir au concerts. D’abord, il faut que vous m’aidiez à composer le programme; c’est urgent... Voyons, quelle ouverture choisissons-nous?
tE GÉNÉRAL MOUTON.
Mais... la Bataille <T Austerlitz, je crois...
Oui, c’est toujours de circonstance, avec l’empereur... Point de petites ariettes, n’est-ce pas? il nous faut un concert male, tout militaire... Ah lie chœur obligé de la Vestale : De lauriers couvrons les chemins.
LE GÉNÉRAL MOUTON
Indispensable! c’est encore de circonstance... après, le duo de VOriflamme.
LE MARÉCHAL
C’est cela!... II faut nous exécuter de bonne grâce, et supprimer pour celte fois Veillons au salut de l’empire. Nous aurons à coup sûr quelques dames royalistes, qui viennent parce qu’on danse, mais qui, aux premières mesures de l’air républicain, demanderaient leur châle et leur chapeau... Allons, il faut faire ce sacrifice aux dames... Avez-vous une idée pour le chœur final?
LE GÉNÉRAL MOUTON
Oh! c’est trouvé... le chœur de Fernand Cortez ; Marchons! suivons les pas du guerrier intrépide.
LE MARÉCHAL
A merveille ! à merveille !.,.. (Entre un aide de camp qui remet un pii.) C’est encore un pli du gouvernement... Ce
sont les détails de la victoire, sans doute... Voyons... (il lit.) Ah ! c’est à tuer sur place comme un boulet l
LF. GÉNÉRAL MOUTON.
Maréchal! maréchal! qu’avez-vous?
LE MARÉCHAL
Soyons hommes, général... La grande armée est morte !
LE GÉNÉRAL MOUTON
Impossible, maréchal ! c’est un piège qu’on vous dresse...
LE MARÉCHAL
Non, non... voilà le sceau du ministre, et puis regardez, regardez... c’est justement la même plume qui a tracé la nouvelle de la victoire... Oh! c’est à s’abîmer à cent pieds sous terre.
LE GÉNÉRAL MOUTON
Et l’empereur? l'empereur?
LE MARÉCHAL
On ne parle pas de l’empereur... Il doit être mort avec sa garde... C’est à Mont-Saint-Jean que nous avons été écrasés... Ah! ils étaient dix contre un; pauvre garde impériale 1
LE GÉNÉRAL MOUTON
Excusez, maréchal... il faut que je pleure... laissez-moi pleurer...
LE MARÉCHAL
Eh! nous sommes seuls, pleurons du sang... du -sang... comme eux... ah !...
(Il s'assoit, et laisse tomber sa tète sur scs mains.)
LE GÉNÉRAL MOUTON
Après le miracle de l’ile d’Elbe !... rien... inutile... un jeu du destin... Et celle garde n’a pas tout écrasé!... on a résisté à la vieille garde!... les cuirassiers de Yalmy n’ont pas entr’ouvert la terre !... Oh ! la tète. se fend d’y penser!
LE MARÉCHAL se levant.
Vingt contre un !... trente, peut-être!... qui sait?... Quand la garde est démolie sur un champ de bataille, il faut que le monde entier et la trahison soient de l’autre côté... pas possible autrement... Enfin, c’est fait! Maintenant, songeons à nos devoirs, nous, v général; nos devoirs sont grands... nous avons toute notre vie pour pleurer ce désastre... toute notre vie! Ce sera bien peu de temps, peut-être... S’il nous était donné, au moins, de mourir en soldats, comme nos frères de Mont-Saint-Jean... Mais voilà la guerre
civile qui va éclater dans ce malheureux pays... Pour moi, je ne puis, je ne dois pas en sortir... Cela me rappelle l'insurrection de Milan, où je faillis être assassiné. (n pense.) Oh ! h Milan, pays ennemi... au milieu d’Italiens... mais ici, en pleine France, je n’ai que la guerre civile à craindre... l’assassinat jamais !
LE GÉNÉRAI, MOUTON
Maréchal!
LE MARÉCHAL
Au reste... à notre devoir, tous!... Général, vous restez, vous, à Marseille, avec Verdier; la dépêche m’apporte l’ordre de partir sur-le-champ pour Toulon, avec des instructions nouvelles... Je vais donc partir pour Toulon... (n sonne; outre un valet de chambre.) A propos, et ce pauvre Angles qui est allé en toute joie porter la bonne nouvelle à son vieil ami... Ils mourront tons les deux du contre-coup... Je vais écrire à ce pauvre Anglès de venir coucher à l’hôtel; vous aurez la bonté de le recevoir, général, (n écrit un petit billot, sonne, et le remet au valet de chambre.) Donnez ceci à un chasseur d'ordonnance... Quant h nos invitations, il faut les contremander, ça va sans dire... Y a-t-il exemple d’une aussi brusque transition delà vie à la mort!... Oh! que le destin est écrasant, avec ses ‘■’ombinaisons... Ce serait bien le cas de réciter VO