SCÈNE PREMIÈRE
Un salon tlo campagne x (22 JUIN 1815)
M. DUMEURIER, MADAME DUMEURIER, M. CAN- TOL, MADEMOISELLE AliZET. ( Ils jouent au boston.)
M. DUMEURIER.
À vous à donner, monsieur Cantol.
MADEMOISELLE AUZET.
Nous sommes au quatrième tour simple, et je n’ai pas eu un boston 1
Mi CANTOL;
Vous jouerez aux tours doubles.
MADAME DUMEURIER.
C’est M. Cantol qui gagne tout. Moi, j’en perds cent vingt déjà!... près de deux sous : c’est comme ça tous les soirs.
M. DUMEURIER.
Allons, à loi à demander, ma femme.
MADAME DUMEURIER.
Moi, je passe... Oh! quel jeu!
Vous passez tous... Huit levées.
MADEMOISELLE AUZET.
Oh! ça, quand M. Canlol donne, il a tous les as.
M. CANTOL.
C’est la Providence qui me les donne. Atout de l’as.
MADAME DUMEURIER’.
Oh! faites voir votre jeu; mettez sur table.
M. CANTOL.
Voilà dix levées forcées... J’abandonne un roi troisième.
MADAME DUMEURIER.
Belle grâce!
M. CANTOL.
Le coup est quarante-huit.
MADEMOISELLE AUZET.
Ce n’est pas à la préférence.
Si fait; il tournait pique.
MADEMOISELLE AUZET.
Il tournait cœur.
M. CANTOL.
Il tournait pique; c’est si vrai, que j’ai dit : « Il tourne pique. » M. Dumeurier s’ensouvient.
M. DUMEURIER.
Je ne m’en souviens pas.
MADEMOISELLE AUZET.
Oh! finissons vite ce jeu; il y a de quoi prendre des vapeurs.
MADAME DUMEURIER.
C’est bjen la dernière fois que je joue.
M. CANTOL.
Les tours doubles commencent. Ne vous fâchez pas, madame Dumeurier ; faites comme moi.
MADAME DUMEURIER.
Quel front! Eh bien, voyez-vous ce frons?Tout les jours, il nous gagne notre argent, et puis...
M. CANTOL.
J’ai perdu tous ces jours-ci.
M. DUMEURIER.
Allons, c'est bon, c’est bon. A vous à donner, ma belle-sœur; il se fait tard...
MADAME DUMEURIER.
On gratte au portail... Flore n’aboie pas; c’est M. Cobard.
M. CANTOL.
Voyons, attention au jeu. Vous renoncez à cœur , et vous en avez.
MADAME DUMEURIER.
Comment savez-vous que j’en ai?
MADEMOISELLE AUZET.
Eh ! il voit les cartes; il est si grand ! Et puis il s'allonge toujours.
M. CANTOL.
Attention au jeu.
MADEMOISELLE AUZET.
Mais qui est-ce qui joue?
M. CANTOL.
lione Jésus! c’est M. Dumeuricr qui a demandé misère i
MADEMOISELLE AU'ZÈT.
je ne l’avais pas entendu. Ah ! mon Dieu, le beau jeu qu’il m’Ote, huit levées!
MADAME DUMEURIER.
Et moi neuf! La première fois que j’avais un jeu; et il perdra sa tnisère!
M. CANTOL.
Eli bien, il la payera!
M. DUMEURIEIt.
Ah! si \ous parlez, je jette les cartes : on ne parle pas à la misère.
M. CANTOL.
Il a raison.
MADAME DUMEURIER.
Ah ! voilà M. Cobard.
(Entrfc M. Cobard.)
M. COBARD.
Eh bien . qui gagne? qui gagne?
Chut donc! on joue misère.
• M. COBARD.
Ab ! je vais conseiller madame Dumeuricr.
M. CANTOL.
Point de conseil , monsieur Cobard , s’il vous plaît.
MADAME DUMEURIER.
Allons, laisez-vous, monsieur Cobard.
M. CANTOL.
Vous y êtes, monsieur Dumeurier... Voilà le deux de cœur... Tous les cœurs ont passé.
TOUS
11 y est ! il y est !
M. DUMEURIER.
Je vous préviens que c'est la dernière fois que je joue au boslon avec vous.
Il y a trente ans qu’il dit ça tous les jours, quand il perd au jeu.
M. DUMEURIER.
Eh bien, vous verrez cette fois. Prôtez-ir’en cent, monsieur Canlol, pour payer le coup.
M. CANTOL.
Voilà. Vous m’en devez deux cents maintenant.
M. DUMEURIER.
Comment, deux cents?
M. CANTOL.
Ah! voilà encore une discussion... Je vous en ai prêté cent au second tour, après la gi'ande indépendance que vous avez perdue.
M. DUMEURIER.
Je n’ai point perdu de grande indépendance !
M. CANTOL. \
Ah! celle-là est forte! Demandez à ces dames,