LES DAMES
Nous ne nous en souvenons pas. #
C’est bon, c’est bon; je vous en dois deux cenls. Ah! quelle leçon!... C’est bien la dernière fois que je joue. Je vous en dois deux cents, monsieur Cantol.
M. CANTOL.
Deux cents... sans regret. Une autre fois, j’écrirai les dettes sur une mauvaise carte. A vous à donner, mademoiselle Auzet.
MADAME DUMEURIER.
Vous venez de la ville, monsieur Cobard?
M. COBARD.
Oui, j’ai profité de la carriole deM. Martin.
MADAME DUMEURIER.
Et qu’est-ce qu’on fait à la ville'*
M. COBARD.
Il y a toujours les chevaux sur le Cours, à Mar-
seille ; ces coquins de chevaux mangent les arbres ; on les fait mourir de faim; Brune n’a pas un sou pour les nourrir, et les royalistes ne veulent pas lui vendre leur foin.
Boston !
MADEMOISELLE AUZET.
11 n’y en a que pour lui.
M. DUMEURIER.
La couleur?
M. CANTOL.
A la préférence.
MADAME DUMEURIER.
Toujours à la préférence. — Monsieur Cobard, et les mamelouks? Il y a toujours des mamelouks sur le Cours ?
M. COBARD.
Ah 1 les brigands ! ils ont des mouslaches comme cela ; et des mines !
MADEMOISELLE AUZET.
Oh ! ne parlez pas de ces gens ; ils me font peur la nuit quand je rêve.
M. COBARD.
Je viens de faire baisser les yeux à un, au grand,
qui a un chapeau pointu, vous savez celui que j’ai prisàtic... Servez carreau, madame Dumeurier.
MADAME DUMEURIER.
Oh ! vous vous compromelirez, vous; quelque jour, ils vous guillotineront.
M. COBARD.
A propos de guillotines, il y a un menuisier deCastellanequi en a fait vingt-sept.
- TOUS
Ah ! mon Dieu !
M. COBARD.
Vingt-sept. C’est un de mes amis qui les a vues; elles sont dans une cour.
M. CANTOL.
Vous me coupez mon as, mademoiselle Auzet !
MADEMOISELLE AUZET.
Eli ! je n’ai pas de cœur ; je renonce... Vingt-sept guillotines !
M. CANTOL.
Alors j’ai perdu : je comptais sur cet as.
M. COBARD.
11 y en a trente-six de commandées pourle la août. C’est M. Anglès qui les a commandées.
MADAME DUMEURIER.
Encore ce brigrand de jacobin !
M. DUMEURIER. '
Chut donc, Marie !... ne parle pas si fort.
M. CANTOL.
Ah ! vous ôtes bien imprudente, madame Dumeurier. Payez-moi le coup, c’est vingt-quatre, à la préférence... et j’ai les honneurs.
MADEMOISELLE AUZET.
Mais vous m’aviez dit que voire as coupé vous faisait perdre?
M. CANTOL.
Oui; mais j’ai fait une dame de trèfle troisième.
MADEMOISELLE AUZET.
Il se raccroche à tout.
M. CANTOL. ,
Ne parlez pas si haut, bone Jésus, madame Dumeurier, surtout de notre voisin.
MADAME DUMEURIER.
Faut-il être malheureux, d’avoir un voisin de campagne comme celui-là ! Tenez, regardez par la fenêtre: il est là sur la terrasse... ce ûeux patriote... Il a un bonnet blanc, le coquin !
ONE NUIT DU MIDI
M. DUMEURIER.
Chut! chut ! .
. MADEMOISELLE AUZET.
Est-ce que vous avez peur qu’il ne vous entende? Je le lui dirais sur le nez, moi qui ne suis qu’une femme.
M. DUMEURIER.
C’est à vous à donner, monsieur Cantol. Dernier tour qui commence.
M. CANTOL.
Nous ferons un tour de grâce, pour ces dames, qui perdent.
M. COBARD.
Attendez, je vais lui faire une farce, à ce coquin d’Anglès.
M. CANTOL, m levant.
Monsieur Cobard, si vous êtes fou, allez vous promener à la Pinède, et laisscz-nous tranquilles. Ces dames ne sont plus au jeu depuis que vous êtes arrivé; vous serez cause qu’on fera fermer mon église.
MADEMOISELLE AUZET.
Moi, je le voudrais, qu’on vous fit fermer votre égli-e ; nous aurions la réserve ici comme dans le
temps de la Terreur ; je sais une cache, monsieur Canlot, où ils seraient biens fins s’ils vous trouvaient.
M. CANTOL.
Bien, bien... Huit levées.
MADAME DUMEURIER.
Ah! il a encore donné!
M. DUMEURIER.
La couleur?
M. CANTOI,.
A la préférence.
MADEMOISELLE AUZET.
Oh! ça...
M. CANTOL.
Tiens, j’ai les quatre as; misère rot/alé! je n’y faisais pas attention! tour double! c’est quarantehuit...
Oh ! il n’y a pas de plaisir avec ce saint hommelà : toujours les as, quand il donne !
MADAME DUMEURIER.
11 dit que c’est la Providence qui les lui envoie.
M. COBARD.
Ah ! l 'étranger, y a-t-il longtemps qu’il n'est venu?
MADAME DUMEURIER.
Hier au soir. Nous l’atleudons à souper aujourd’hui.
M. COBARD.
Il vient toujours déguisé?
MADEMOISELLE AUZET.
Oh! toujours, et de nuit; vous savez qu’on a donné son signalement à tous les gendarmes.
M. CANTOL.
Pas si haut, pas si haut, mademoiselle Auzet; vous voulez donc passer pour une vierge folle?
Mon Dieu, mon Dieu! mais qu’est-ce qui peut m’entendre?
M» CANTOL.
Votre voisin; à la campagne, on entend tout d’une lieue. Il n’y a pas deux Cents pas d’ici au premier figuier de ce<..
MADAME DUMEURIER;
Oh! il est toujours sur sa terrasse... II lit les papiers... Quels papiers il doit lire, ce coquin!..; Il re a
garde de ce côté... Il met le pavillon dé la nation à sa bigue.
M. COBARD.
Il faut que j’aille lui brûler son pavillon celle nuit.
M. CANTOL.
Allons, faites encore celte bêtise.
M. DUMEURIER.
C’est un enragé, ce M. Cobard.
Oh ! s’il y avait cent hommes décidés comme moi à la ville, vous verriez demain le drapeau blanc. Mais ce sont tous des poules mouillées. M. le comte de*** se donne une peine d'enfer pour arranger quelque chose...
M. CANTOL.
Laissez-le faire, laissez-le faire, il est plus adroit que vous, celui-là.
M. COBARD.
Oui, c’est un homme de tête, un bon royaliste, riche, et qui donne hardiment son argent; mais il a disparu depuis quinze jours, et on ne sait où il est allé.
MADEMOISELLE AUZET.
11 est allé au rencontre du duc d’Angouléme, qui
doit débarquer à Montredon , le jour de la Saint- Jean.
MADAME DUMEURIER.
Ah ! grand saint Jean !
M. DUMEURIER.
Vous êtes des bavardes.
M. COBARD.
Oh ! il n’y a pas d’indiscrétion, monsieur Dumeurier; il y a un mois que je sais que le duc d’Angculême doit débarquer avec cinquante mille Anglais, Je vous en apprendrais bien d’autres, si je voulais : je sais tout.
M. CANTOL.
Eh bien, gardez tout, et laissez-nous faire nos comptes.
. MADEMOISELLE AUZET.
C’est fini?
M. CANTOL.
Fini. Nous avons fait deux tours de grâce. *
MADAME DUMEURIER.
Allons, encore un tour.
M. CANTOL.
Je ne puis pas; il faut que je me promène avant souper. J’ai laissé mon bréviaire dans votre chambre,
madame Dumeurier; dites à Claire d’aller le chercher. J’en gagne sept cents. A quelle heure le souper, madame Dumeurier?
MADAME DUMEURIER.
A neuf heures, nous attendons Y étranger.
Appelez-moi, si je suis dans la campagne.
(il son.)
M. COUARD
C'est un homme insupportable I
MADEMOISELLE AUZET.
Et il gagne toujours.
M. COSARD.
Et poltron! Ah !... J’avais beaucoup de choses à vous dire; mais j’ai fermé la bouche...
MADAME DUMEURIER*
Voyons, voyons, contez-nous ce que voüs savez... Asseyons-nous et fermons les fenêtres.
M. COUARD
D’abord, il y a en ville des lettres de Paris;*.
TOUS, dxeëplé Dumeurlèr.
Àh 1 voyons, vdyons.
M. COBARD.
Ça va bien ! L’armée s’est révoltée contre Bonaparte, et a crié : Vive le roi! Ceci est sûr ; un de mes amis a lu la lettre.
MADAME DUMEURIER.
Je l’avais prédit.
MADEMOISELLE AUZET.
Après? après?
M. COBARD.
Alors, Bonaparte a donné sa démission; ses soldats l’ont pris, l’ont mis dans une cage, et on l’a pendu à la porte de Paris.
MADAME DUMEURIER.
Ah ! le doigt de Dieu 1
MADEMOISELLE AUZET.
11 est pendu enfin!
MADAME DUMEURIER.
Je l’avais prédit; vous devez vous en souvenir* monsieur Cobard, je vous ai dit là, sur la terrasse, dimanche après vêpres : «Bonaparte sera pendu par ses soldats. »
M. COBARD.
Jè ne m’en souviens pas;
MADAME DUMEÜRIER.
Nous étions à côté du puits, il était sept heures.
M. COBARD.
C’est possible. Écoutez, écoutez encore ! LouisXVII arrive demain à Marseille.
MADAME DUMEURIER.
Louis XVII ! Ah ! mon Dieu ! donnez-moi de l’air.
M. COBARD.
Il y en a même qui disent qu’il est arrivé; moi, je ne veux vous conter que des choses sûres. Une demoiselle, une sainte, mademoiselle Françoise, de votre congrégation, a presque vu Louis XVII dans une campagne près Cassis.
MADEMOISELLE AUZET.
Elle a vu Louis XVII?
M. COBARD.
Elle a vu la campagne où il a passé une nuit.
MADAME DUMEL’RIER, plenraM.
Ah ! je mourrais de joie. Que je vous embrasse, monsieur Cobard.
(D* s'embrassent. ’i
A présent, regardez bien si toutes les fenêtres sont fermées.
UNE NUIT PU MIDI
MADAME DUMEURIER.
Tout est fermé.
M. COBARD sc lève et va examiner les portes et les fenêtres.
Chut! chut! voilà le portrait de Louis XVII! c'est mademoiselle Françoise qui me l’a prêté.