LES DAMES
Ah! miséricorde! miséricorde! mon bel enfant ! mon bel ange ! Pauvre innocent! comme il ressemble à son pauvre père !
(Elles couvrent le portrait de baisers. > MADEMOISELLE AUZET.
Oh! prétez-le-moi pour cette nuit ; je vous le rendrai demain !
M. COBARD.
Ayez-enbien soin.
MADAME DUMEURIER.
Mais, alors, qu’esl-ce qu’on attend pour mettre le drapeau blanc?
On attend... on attend que le duc d’Angoulême débarque, ou Louis XVII.
MADAME DUMEURIER.
Alors, s’ils débarquent demain?
M. COBARD.
Demain, nous aurons le drapeau blanc.
MADEMOISELLE AUZET.
Demain?... Ah ! je ne dormirai pàs cette nuit; je vais faire un drapeau blanc.
MADAME DUMEURIER.
Moire coquin de voisin ne s’attend pas à ce coup-là.
M. COBARD.
Oh 1 celui-là, son compte est fait.
M. DUSlEURIER.
Ah ! mon Dieu !
M. COBARD.
Nous lui apprendrons à faire des guillotines.
MADAME DUMEURIER.
Moi, je ne voudrais pas qu’on le tuât ici.
MADEMOISELLE AUZET.
On le tuera où le bon Dieu voudra; c’est un coquin.
M. DUMEURIER.
Et son ami le mamelouk, l’Égyptien?
MADAME DUMEURIER.
Et qui jure comme un païen.
MADEMOISELLE AüZET.
Et qui a une jambe de bois.
M. COBARD.
Nous lui casserons l’autre.
MADEMOISELLE AUZET.
Oh ! ce sera une punition de Dieu!
M. DUMEURIER.
Avec cela, ce coquin d’ Angles n’a pas lamine d’un coquin.
Oui, fiez-vous à celte mine ! Et puis vous ne l’avez jamais regardé de près, vous, madame Dumeu* rier ?
MADAME DUMEURIER.
Non.
M. COBARD.
Il a deux yeux de sabreur.
MADEMOISELLE AUZET.
Ah ! sainte Vierge des AccoulesI
M. DUMEURIER.
Il a d’assez beaux cheveux blancs.
M. COBARD.
Ah ! que dites-vous là? des cheveux blancs, un monstre comme ça !
MADAME DUMEURIER.
Qui a un pavillon tricolore qui ne finit plus,
Oui, oui ; mais ça n’empôche pas qu’il n’ait de beaux cheveux blancs comme un patriarche de la bible.
MADAME DUMEURIER.
Eh ! ne dis pas ça, Dumeurier, ne dis pas ça, tu me donnerais des attaques. C’est un patriote de 89.
M. COBARD.
C’est celui-là qui a faitnlu mal, dans la Terreur !
MADEMOISELLE AUZET.
11 a fait les cent coups.
M. DUMEURIER.
C’est un coquin ; mais je croyais qu’il n’avait pas fait de mal dans...
MADAME DUMEURIER.
Ce brigand 1 avec son drapeau ! il n’a pas fait de mal !
M. COBARD.
C’est un buveur de sang.
MADEMOIZELLE AUZET.
Voilà M. Cantol qui rentre; il adéjà fait sa promenade.
(Entre M.Canlol.)
M. CANTOL.
Eh bien, on ne soupe pas encore?
MADAME DUMEURIER.
Nous attendons les amis.
M. CANTOL.
Les amis lardent bien.; si nous faisions un petit boston en attendant?
MADAME DUMEURIER.
Il est encore là avec son boston! Asseyez-vous ici, monsieur Cantol; nous parlions du voisin.
M. CANTOL.
Ab ! le païen ! on ne l’a jamais vu à la messe !
MADEMOISELLE AUZET.
Non, pas môme le saint jour de Pâques.
M. CANTOL.
Pas môme le jour de Noôl. Il dit qu’il se moque de la messe. C’est un athée, un Helvétius !
M. COBARD.
Et un buveur de sang.
M. CANTOL.
Aussi.
Oh ! si celui-là n’est pas damné!
4fi
UNli NUIT DU MIDI
' M. CANTOL.
Il est dans l’impénitence finale jusqu'au cou.
M. DUMEURIER.
Il se convertira peut-être... 11 ne faut qu’un bon acte de contrition.
M. CANTOL.
Opi : il passe toujours devant l’église sans ôter son chapeau. Il est excommunié de droit jure, comme on dit en théologie.
MADEMOISELLE AUZET.
Miséricorde! excommunié! Et son Égyptien aussi, son mamelouk?
M. CANTOL.
Eh! il adore les faux dieux... les idoles d’Égypte, simulacra gentium.
MADAME DUMEURIER.
Quel abominable voisin ! Moi, je tremble' toujours quand il fait des tonnerres ; j’ai peur que le tonnerre ne se trompe de maison; nous sommes si près de ces deux coquins! Savez-vous, j’ai fini mon eau pascale, et j’ai usé, aux Rogations, ma dernière bougie de la Chandeleur; elle était bordée de vert, ce sont les meilieures contre les tonnerres. Comment allons nous faire à présent? Nous sommes dans quelques
jours à Sainle-Anne, c’est un jour de tonnerre. Monsieur Cantol, envoyez-nous un grain d’encens du ciêrge pascal, et une bougie du lumen Christi du samedi saint.
M. CANTOL.
Je vous l’enverrai; c’est vingt-huit sous pour les deux.
MADAME DUMEURIER.
Ah! que j’ai bien envie de voir toutes ces affaires s’arranger ! Nous irons à la ville, et nous ne verrons plus ces deux mdnstres.
M. CANTOL.
Madame Dumeurier, nous souperons demain : aujourd’hui, vos amis nous ont oublies. Voilà votre mari qui dort; nous aurions eu le temps de faire un petit • boston.
La chienne aboie, chut! voici quelqu’un.
(M. Dumeurier se réveille. Ils se lèvent. Entre Claire.)
CLAIRE
Voici deux paysans.
MADAME DUMEURIER.
Bien ! La table est-elle mise?
CLAIRE
Oui, madame, il y a trois heures, et tout est brillé.
(Elle sort.)
• M. CANTOI,.
C’est ça, tout est brûlé.
MADEMOISELLE AUZET.
Ah bien , à la campagne comme h la campagne.
M. COBARD.
C’est Y étranger et son fils ?
MADAME DUMEURIER.
Oui.
M. CANTOI,.
Fermons bien les portes quand ils seront entrés.
M. COBARD.
Je suis fâché qu i! ait amené son fils avec lui.
MADEMOISELLE AUZET.
Oh! ne dites pas cela, monsieur Cobard; son fils est un saint.
M. COBARD.
Oui, oui, c'est un brave garçon; mais il n’est pas . dégourdi, et je le crois un peu poltron.
MADAME DUMEURIER.
Chut ! chut !
M. CANTOL.
M. Cobard a raison; ces imbéciles-là, comme Joachim, sont dangereux; ils vous compromettent.
MADEMOISELLE AUZET.
Ne craignez rien, ne craignez rien, c’est tout l’image de son père ; il est modeste, le pauvre enfant; il est timide comme une carmélite, mais c’est un bon fils, un brave royaliste ; son père lui a donné une bonne éducation, il ne pouvait avoir de meilleur maître.
M. CANTOL.
Moi, il m’a toujours fait l’effet d’un imbécile.
MADAME DUMEURIER.
Oui; mais que son père ordonne à cet imbécile d’aller jeter notre païen de voisin dans sa citerne, une pierre au cou, vous verrez si on désobéira.
M. DUMEURIER.
Ce n’est pas ce qu’il ferait de mieux.
M. CANTOL.
On doit toujours obéir à son père.
MADAME DUMEURIER.
Moi, je n’ai dit ça que pour comparaison.