UNE NUIT DU MIDI MADEMOISELLE AUZET
Je vais passer la nuit à faire un drapeau blanc. l'étranger.
Avez-vous des armes... vous... les hommes?
M. DUMEURIER. \
Moi, j’ai mon fusil de chasse.
l’étranger.
Bon pour les chardonnerets... Et vous,Cobard?
M. COBARD.
Moi, soyez tranquille, j’ai ce qu’il me faut. l’étranger.
Et qu’est-ce qu’il vous faut?
M. COBARD.
J’ai...
Allons, vous n’avez rien.
mademoiselle auzet.
Moi, je prierai Dieu pour vous.
l’étranger.
Ah! ça vaut mieux que les armes de M. Cobard : oui, priez Dieu pour moi; vous m’aviez promis une neuvaine.
MADEMOISELLE AUZET.
Je dis le rosaire tous les soirs à voire intention ; c’est six fois plus long que le chapelet.
l’étranger.
Bien, bien. Il me faut le secours des bonnes âmes.
(M. Cainol , Madame Dumeurier entrent avec précipitation. Joachim les suit nonchalamment et mange.)
MADAME DUMEURIER.
Nous sommes perdus ! nous sommes perdus ! (L’Étranger va lentement prendre son fusil, dans un des angles de la cheminée. L'effroi est au comble dans le salon.) Nous sommes perdus! il y a quelque mauvaise nouvelle de Paris. On tire des fusées sur l'aire de notre brigand de voisin... N’ouvrez pas les fenêtres, n’ouvrez pas.
(L'Étranger éteint les deux flambeaux et entr'ouvre uue croisée.)
Comme ça, nous uc risquons rien.
L'ÉTRANGER, les yeux dans la campagne; on se groupe autour de lui. Joachim mange toujours. Ou entend dans le lointain chanter la Marseillaise.
Ob! chantez, chantez, brigands!... Ils allument un feu sur la terrasse.
M. CANTOL.
C’est le feu de la Saint-Jean.
MADAME DUMEURIER.
Pardi pas! nous ne tenons que 22; la Saint-Jean est le 24, et puis ils se moquent bien de la Saint-Jean, ces païens, c’est quelque feu de bonne nouvelle.
l’étranger.
C’est pour se f..... de nous, je crois, qu’ils font leurs farces.
MADEMOISELLE AUZET,
Ah ! mon Dieu, il jure, ce sainl !
M. CANTOL.
C’est permis dans ce cas.
Ces bonapartisles! ils chantent!... Joachim, ici.
JOACHIM, laisse tomber son pain.
Oui, père.
l’étranger.
Écoute; tu vois bien ce vieux qui regarde le feu... là, devant le cerisier?
Oui, père.
JOACHIM
- DigitijedJay
l'étranger.
On dirait que tu le touches avec la main.
JOACHIM
Oui, père.
l’étranger.
Il n’y a pas deux cents pas d’ici au cerisier.
JOACHIM
Oui, père.
Eh bien, tu me comprends?
JOACHIM
Oui, père. *
(tl faU le signe de la croix, prend son fusil, et l'arme. Tous, excepté l'etranger, se précipitent sur lui pour l'empêcher de faire feu.)
M. DUMEURIER.
Mais vous «avez perdu la tète; voyez ce grand benêt 1 est-ce qu’il n’allait pas tirer!
l’étranger.
C’était pour rire seulement; me prenez-vous pour un fou ?
M. CANTOL.
Si vous aviez un fusil à vent, encore passe.
UNE NÜIT DD MIDI
Tt. COBARD.
Ah ! c’est bien commode, les fusils ü vcnl!
MADAME DUMEURIER.
Quelle peur vous m’avez donnée, saint homme !
MADEMOISELLE AUZET.
Pas à moi.
Allons, VOUS êtes tous des... (Madame Dmaenrier rallume les flambeaux.) Mais il ne m’échappera pas, le brigand... Qu’il tremble ! j’ai une petite dent de lait contre lui depuis longtemps... Il a voulu piller ma campagne.
MADEMOISELLE AUZET.
Voyez donc! un homme riche comme ça!
l’étranger.
Oh ! riche, riche., et de quel argent? Je le sais, moi, de quel argent : de l’argent des braves royalistes qu’il a fait guillotiner. Il faudra bien qu’il retourne aux pauvres, cet argent . . t
M. CANTOL.
11 faudra l’obliger à cette t-estilution..i l’étranger.
C’est mon affaire. Il voulait me piller, mol ! jtisquè moi I ce voleur de la Sambuque;.;
MADEMOISELLE AUZET.
Eh ! qu’est-ce qu’il aurait trouvé chez vous, pauvre homme?
l’étranger.
% Rien ; pas une épingle ; mais c’est égal, il voulait venir piller... c’est son paysan qui me l’a dit. Eh! ne suis-je pas un chien à présent, un chien enragé que tout le monde peuttuer, voler, assassiner? Est-ce que ce brigand de votre voisin n’a pas donné mon signalement à Brune? est-ce que tous les gendarmes ne sont pas à ma poursuite?... Ah! scélérat, tu ne la porteras pas en enfer, celle-là!... Tu ne tireras pas de fusées demain à cette heure!... Allez vous coucher, mes amis, et bonne nuit... Demain sera un grand jour... Après-demain matin, nous irons chanter le Salve Jlegina à Notre-Dame de la Garde ; moi pieds nus avec mon fils, c’est un vœu. Nous prierons pour l’âme d’Anglès.
M. CANTOLi
C’est une pieuse et salutaire pratique de prier pour les morts.
l’étranger.
Bonne nuit... Joachim, ici. Bonne nuit, braves gens. Nous avdns trois lieues à faire dans les mon-
tagnes. Priez pour nous. A demain, au soleil tramont.
M. CANTOL.
Allons finir de souper. J’ai été bien malheureux aujourd’hui en souper.
M. COUARD
Plus qu’un jour à souffrir, monsieur Cantol.
Je vais faire mon drapeau blanc.
(Us rentrent tons en échangeant des adieux.)