‹ Ouvrages de Méry Une nuit du midiChapitre 8 sur 29 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

X/ hôtel du maréchal Brune, ù MarselUa - 23 JUIN —

LE MARÉCHAL, LES GÉNÉRAUX VERDIER et M 0 U T 0 N - D U V E R N E T , des Aides de camp.

LE MARÉCHAL

Oui, c’est la volonté de l’empereur : dans les moments de calme et de soumission, justice, douceur, oubli du passé, administration paternelle; dans les moments d’insubordination, de révolte bourgeoise, répression instantanée, terreur même par des moyens innocents. A des parodies de la Vendée, il faut répondre par des parodies de la Terreur; voilà notre plan de campagne.

LE GÉNÉRAL VERDIER

Il voudrait mieux être sur le Rhin qu’ici, maréchal.

LE MARÉCHAL

Pourquoi? C’est un poste d’honneur aussi : ne som-

mes-nous pas aux frontières maritimes? L’amiral Nill peut débarquer celle nuit à deux lieues, avec dix mille hommes; on vient de me signaler sa flotte; nous avons, pour lui résister, raille hommes d’infanlerie légère et deux cents cavaliers. Je ne crois pas que la part de gloire soit plus belle sur le Rhin.

LE GÉNÉRAL MOUTON

D’ailleurs, en cas de débarquement, il faudrait bien encore diminuer notre petite armée en laissant un corps de réserve en ville; ôtez la garnison une heure, et l’insurrection éclate.

LE MARÉCHAL

Oh ! c’est infaillible; jusqu’à présent, nous n'avons essuyé que des taquineries de bourgeois, des mutineries d’écoliers, des vaudevilles de halle; les quatre pièces de canon sans poudre, et mèche allumée, braquées sur le Cours, en imposent au peuple; les cavaliers du 14 e sont un grand épouvantail aussi : les chevaux effrayent toujours dans les villes où il n’y a jamais garnison de cavalerie; mais, si nous sommes obligés de porter toutes ces petites forces sur le rivage, à deux lieues d’ici, nous nous plaçons sur l’heure entre deux feux. 11 y a dans les montagnes quatre mille hommes armés qui n’attendent qu’une occasion pour descendre en ville; que faire à tout

cela? C’est une position délicate; l’empereur a besoin de tous ses régiments; notre garnison est déjà beaucoup trop nombreuse en raison des dangers de la France. Au surplus, nous avons toujours la ressource des vieux soldats : nous crierons : Qui vive? et nous tomberons après.

LE GÉNÉRAL MOUTON

Crier : Qui vive? devant l’ennemi et tomber après, ce n’est rien; mais la guerre civile! la guerre civile!

LE GÉNÉRAL VERDIER

Ah ! maréchal, voilà l’horrible !

LE MARÉCHAL. Il sc promène quelque temps les brus croisés et lu tète baissée.

Je Je sais comme vous... et la guerre civile peut commencer avant que celte aiguille soit sur midi... Elle est commencée peut-être dans la vieille ville... Qui sait?... Oh ! le sang dans les rues est horrible à voir!... Aussi, pourquoi ce diable de peuple s’est-il engoué de ses Bourbons ! Je ne comprends pas celte épidémie de royalisme... Sont-ils furieuxeontre l’empereur!

LE GÉNÉBAL MOUTON.

L’empereur a négligé cette ville, et...

L’empereur n’a rien négligé... Ce pays ne l’aime pas; il n’aime pas ce pays, voilà toul.

„ LE GÉNÉRAL VERDIER

Remarquez, maréchal, que la guerre maritime porte ici un coup mortel au commerce. Ici, ils aiment les Bourbons comme la représentation vivante de la paix et de leur industrie; le pavillon tricolore est comme une chaîne de fer qu’ils jettent à l’entrée du port.

LE MARÉCHAL

Inde irce. C’est tout le contraire à deux pas d’ici, à Toulon : qu’y faire encore? Quand les intérêts commerciaux se contrarient, il faut administrer pour le bonheur du plus grand nombre, et négliger les exceptions. C’est ce que fait l’empereur. Mais nous ne sommes pas ici pour remonter aux causes; il faut voir les effets isolément, et agir en aveugles, d’après les ordres reçus d’en haut. ^

LE GÉNÉRAL VERDIER

Maréchal, avez-vous reçu quelques bonnes dépêches aujourd’hui?

LE MARÉCHAL

La campagne s’annonce bien, l’armée est pleine

d’enthousiasme; décidémentl’Autriche est pour nous; ou je me trompe fort, ou l’empereur a battu les Prussiens et couche à Bruxelles ce soir. Au premier bulletin reçu, je fais tirer cent coups de canon, et nous allons chanter un Te Deum à la cathédrale. Cela fera du bien à l’opinion.

LE GÉNÉRAL MOUTON

Je ne crois pas que le clergé fasse chorus avec nous à ce Te Deum.

LE MARÉCHAL

Ah ! ce diable de clergé ! c’est lui qui fait la moitié du mal : pourtant son commerce va toujours ; les prêtres n’ont pas de vaisseaux qui pourrissent dans le port; l’Angleterre ne bloque pas leurs enterrements et leurs baptêmes; ils n’ont pas de comptoirs dans leurs sacristies. S’ils craignent que l’empereur, qui a ouvert leurs églises, ne les ferme aujourd’hui, eh bien, au moins, qu’ils attendent pour se plaindre que ce malheur soit arrivé; en se plaignant avant le mal, ils s’exposent à le subir plus tôt. Ces gens-là tuent la religion.

LE GÉNÉRAL MOUTON

Ces gens-là se plaignent tant qu’ils ne gouvernent pas.

LE MARÉCHAL

Oui, on peut leur appliquer le vers de Rritannicus :

Mais, si vous ne répez, vous vous plaignez toujours !

LE GÉNÉRAL MOUTON

C’est cela.

LE GÉNÉRAL VERDIER

Maréchal, midi sonne ; avez-vous quelques ordres à nous donner?

LE MARÉCHAL

Non, général; continuez le même régime à cette pauvre ville malade; il faut trois choses : douceur, douceur et encore douceur; nous sommes assez forts pour être modérés. Si j’ai besoin de vous, vous serez averti sur-le-champ.

(Le général Verdier sort)

LE GÉNÉRAL MOUTON

Je puis me retirer aussi, maréchal? J’ai ma revue à une heure.

LE MARÉCHAL

Ah 1 oui, la revue ! Il ne faut pas négliger les revues. Dites aux capitaines de mettre les visages sévères à l’ordre du jour; beaucoup de sérieux et de gravité en

défilant; les cavaliers, sabre au poing, poitrine en avant, l’œil animé, comme pour une charge. Faites grâce aux bourgeois de la Marseillaise aujourd’hui; cela les irrite, quoique ce soit un chant compatriote ; ne les irritons pas pour si peu. Qu’on joue les airs de Cendrillon et de la Vestale; les royalistes battront la mesure du pied et de la main : si quelque mutinerie éclate, alors, je vous le répète, une terreur de grimaces, une parodie de terreur. S’il faut faire des charges au galop, choisissez les rues désertes. Adieu, général.

' (Le général Mouton sort.) •

LE MARÉCHAL, seul.

Peut-être qu’un jour la tranquillité reviendra; Dieu le fasse! Au moins, n’ayons point de regrets... C’est une partie difficile à jouer ; lâchons de faire le moins de fautes possible... Les remords sont les fils des grandes fautes... Mais avec une population volcanisée comme celle-ci... Ah! mon Dieu! mon Dieu!... («appelle en dehors.) Vincent ! (Entre un aide de camp.) Portez cet ordre au capitaine d’artillerie... (il donne un pii u raide de camp, qui sort.) Voici une amélioration, je vais débarrasser la place publique de cet attirail de canons qui consterne la ville. Ce soir, les boutiques vont se rouvrir.

Entre ANGLES.

LE MARÉCHAL

Ah ! vous allez approuver mes mesures, monsieur Angles... (Iis se serrent cordialement les mains.) Ce soir, TOUS ne verrez plus de batterie sur le Cours : je la fais enlever.

ANGLES

Très-bien, maréchal; je vous félicite de la mesure : ce soir, au souper, la ville dira du bien de vous.

LE MARÉCHAL

La ville ne m’aime pas trop, je le sais ; Mouton et Verdier sont en faveur, eux, dans les beaux quartiers; Mouton estun homme charmant qui va dans le monde, lui ; il chante Partant pour la Syrie aux dames royalistes avec une voix délicieuse, et on lui pardonne sa cocarde en faveur de son amabilité de salon. Moi qui ne chante pas et qui reste dans ma tente, je subis les inconvénients de ma haute position. Je suis un tigre, un Robespierre, un buveur de sang, et même un monstre qui a porté la tête de la princesse Lamballe; vous savez que c’est le crime banal dont les royalistes ont déjà chargé cent personnes au moins; c’est à mon tour aujourd’hui. Ces bonnes gens ! Je parie que

pas un d’eux ne serait mon ennemi demain, s’il pouvait causer aujourd’hui cinq minutes avec moi.

ANGLES

Oh ! c’est bien sûr, maréchal.

LE MARÉCHAL

Mais je ne puis pas appeler en détail une population en audience particulière; et, d’ailleurs, il faut que je garde une atmosphère de terreur, plutôt dans leur intérêt que dans le mien. Quand on ne veut pas ensanglanter les villes folles, il faut les effrayer. C’est que c'est un pays bien singulier, celui-ci! Marseille se croit toujours ville indépendante; elle s’égare avec le souvenir confus de ses vieilles traditions, de ses vieilles franchises; elle vit, môme à son insu, sous l’influence du passé. La France n’est rien pour les Marseillais; ils sont la France, eux: s’ils s’insurgent aujourd’hui contre notre garnison, et qu’ils soient vainqueurs, ils n’ont pas l’air de se douter que, demain, quatre régiments peuvent accourirpour étouffer la rébellion; ils s’imaginent que le destin de Louis XVIII est en leurs mains, et qu’une petite victoire de carrefour peut rouvrir les Tuileries aux Bourbons. 11 y a sans doute du beau, du louable, dans celle confiance individuelle, dans cette étourderie de dévouement; je l’aime, tant qu’elle ne se

manifeste pas; mais mon devoir sacré est d’en prévenir la fatale explosion. Que pensez-vous de ce jugement, mon cher avocat, vous qui ôtes ancien dans le pays?

ANGLES

Bien jugé, maréchal, sans flatterie.

LE MARÉCHAL

Eh! les patriotes de 89 ne flattent pas; ils ne feraient pas leur coup d’essai sur un maréchal de l’Empire. Ah çà ! quand serez-vous tout à fait des nôtres, monsieur le républicain?

Quand Napoléon nous reviendra.

LE MARÉCHAL

Ce sera bientôt... Une bonne victoire, encore un Austerlitz, et nous aurons un empereur constitutionnel. Mais il faut l’Austerlitz d’abord.

ANGLÉS

Oh ! avant tout, la gloire de la France ! Le despotisme plutôt que l’invasion.

LE MARÉCHAL

Eh bien, nous voilà d’accord.

ANGLES

J’ai oflerl de prendre les armes, et de partir en

poste pour la frontière ; j’aurais prêté serment de fidélité à Napoléon, à l’empereur absolu, et cela de tout mon cœur; mais on m’aditquc les engagements des septuagénaires n’étaient pas reçus.

LE MARÉCHAL

Je sais cela. Vous ôtes un citoyen, vous.

ANGLES

Eh! j'aurais mis volontiers un schako sur mes cheveux blancs. Mais, si les Anglais débarquent, maréchal, vous savez que je suis engagé pour l’avantgarde.

C’est convenu! Mais, à vous dire vrai, ce ne sont pas les Anglais que je crains ici. Il ne me vient point de mauvaises nouvelles de la mer; ce sont nos montagnes qui m’inquiètent.

ANGLES

On grossit peut-être les rapports qu’on vous fait, maréchal ; les imaginations de ces compatriotes sont vives, et l’hyperbole est la figure favorite du pays...

LE MARÉCHAL

Aussi je retranche toujours la moitié du tableau dans les rapports qu’on me fait; eh bien, l’autre moitié suffit encore pour être alarmante. Au reste;

je ne cesserai de le répéter : ce n’est pas pour nous que je tremble, c’est pour eux. Tout cela ne peut finir qu’avec du sang... Il y a chez eux tant d’irritation et de folie, de confiance aveugle dans leurs oracles de sacristie, de clubs religieux!... Dans les partis éclairés, toute nouvelle favorable qui leur tombe comme du ciel n’est pas accueillie avec enthousiasme; on la commente de sang-froid, on discute sur son plus ou moins de vraisemblance, on se tient sur un doute de prudence et de raison; mais, chez les royalistes, tout conte absurde a un caractère officiel dès qu’il caresse leurs espérances et leur opinion. Ce sont des gens ainsi faits : comme ils se croient perpétuellement l’objet exclusif des attentions de Dieu, ils ne mettraient pas même en doute une nouvelle miraculeuse. C’est ce qui les relient dans cette perpétuelle exaltation si inquiétante pour nous; ils sont prêts à accueillir, dans le même jour, mille nouvelles successivement démenties les unes par les autres, sans que l’expérience leur apprenne jamais à se tenir en garde contre leurs nouvellistes de club et de café ; et ils peuvent vivre trente ans comme cela ! Si leur cause vient à triompher, c’est toujours justement par des moyens sur lesquels ils n’avaient pas compté, et que leurs prophètes n’avaient pas prédits-.,. Ils ont aussi une foi entière aux

prêtres. Qu’un prêtre, dans un moment d’exaltation, leur dise : «Allez!» elils iront; etvoilàle feu au; poudres. Et les victimes de cette échauffourée inévitable seront de pauvres diables jetés en avant; les machinateurs, les véritables criminels échappent toujours. Ce n’est point ici comme en Espagne, où les nobles payent de leur personne , où les prêtres marchent au feu la croix à la main. Ici, les prêtres poussent à la révolte, entre les deux grilles du confessionnal : que la bataille arrive, ils resteront chez eux à dormir ou à faire, leur cent de piquet.

ANGLES

Oh ! maréchal, on vous a bien irrité contre nos prêtres! Ce sont, en général, ici, des gens bons et simples, qui n’aiment sans doute pas l’empereur, mais qui se garderaient bien de le dire tout haut, et même tout bas ; ils se sont fait une petite vie douce, cloîtrée, sensuelle, mystique, et ils tâchent de la conserver. Quant aux exceptions...

C’est pour les exceptions aussi que je parle... Ce sont toujours les exceptions, dahs les corps religieux, qui gâtent tout. Je puis vous montrer la liste de nos prêtres conspirateurs; elle est courte, on ne m’en désigne que cinq... Mais ceux-là font du mal pour

mille; et, pour ne vous en citer qu’un... voire voisin, M. Cantol ; il fraye avec tous les chouans ; c’est le confesseur du seul homme énergique que nous ayons à craindre, V étranger.

ANGLES

Oh I M. Cantol est un fou.

LE MARÉCHAL

D'accord ; mais ce sont précisément les fous qui sont dangereux la veille des guerres civiles. Je vous l’ai déjà dit, ce fou vous jouera quelque mauvais tour, à vo us le premier, monsieur Anglès; et, sans votre protection de voisin, je l’aurais déjà fait arrêter, lui, l 'étranger, et cette famille Dumeurier, dont la maison est une hôtellerie de chouans... Hier au soir encore, il y avait club chez eux; Yétranger et son fils y sont venus en armes. Ah ! nous sommes instruits de tout; la police a glissé dans la bande de Yétranger un espion adroit et dévoué; ce n’est pas moral, mais c’est l’affaire de la police. Voilà le rapport, vous pouvez le lire.

C’est inutile, maréchal.

LE MARÉCHAL

Mais ce qui ne serait pas inutile, ce serait de prendre vos précautions; ces gens-là vous en veulent; il

n’est sorte de calomnies qu’ils ne répandent contre vous; cette irritation peut vous être funeste.

ANGLES

Ohlje suis bien tranquille, mes cheveux blancs me protègent, maréchal ; la couronne blanche du vieillard est plus sacrée que celle des rois.

LE MARÉCHAL

Je vous croirais pourtant plus en sûreté dans l’apparlemcnt que je vous ai vingt fois offert ici.

ANGLES

Il me faut la campagne, et mon vieux camarade, mon vieil ami Philippe, a besoin de moi ; c’est un soldat invalide. Il nous faut la campagne à tous deux; c’est notre vie, maréchal.

LE MARÉCHAL

Ùieu le fasse! Mais mon heure de récréation d’après*raidi s’est passée à causer; aujourd’hui, nous ne lirons rien d’Horace *; il faut que je sois à cheval dans un quart d’heure. Je vais visiter le fort Jean.

* Les deux hommes qui' ont paru U Marseille dans deux circonstances critiques, et qui ont fait sur le peuple une vive impression, Brune et le brave général Delort, avaient tous deux une affection particulière pour Horace, qu’ils ont traduit dans leurs rares loisirs d’orageuse garnison.

U NE NUIT Dü MIDI

ANGLES

Vous m’aviez promis de me montrer cette traduction...

LE MARÉCHAL

Ah ! oui, celle de l’ode sur la guerre civile : Quo ruitis, cives; c’est presque de circonstance... Le temps m’a manqué pour finir cette ébauche; les affaires doivent passer avant la rhétorique; et quelles . affaires!... Mon cher Angles, nous ferons de la littérature, quand nous aurons de plus doux loisirs...

A propos, avez-vous reçu mon petit bulletin hier au soir?

ANGLES

Oui, maréchal... J’ai brûlé un feu de joie; j’en huilerai à chaque bonne nouvelle... A' la première victoire, je donne bal sur ma tefrasse.

LE MARÉCHAL

Oui, mais n’invitez pas vos voisins à ce bal ; ils brouilleraient les contredanses, par esprit de royalisme... Adieu... Si j’ai^quelque chose de nouveau ce soir, je vous enverrai une espèce d’estafette...

Vous ôtes bien bon, maréchal.

LE MARÉCHAL

A demain... cl méfiez-vous de votre voisinage.

(ils sortent ensemble.)

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