i O fortnn:iti , quorum jam mœnia surgunt
Rien de plus touchant et de plus naturel que le sentiment exprimé dans ce vers admir.fljle. F.née doit aussi bâtir une ville; mais, par quelle longue attente, quels sanglants combats , ce bonheur doit être acheté ! Il faut conquérir jusqu'au sol où doit s'élever cette cité future. Dans une pareille situation, qu'il est naturel de s'écrier, à l'aspect de Carthage naissante :
Peuple heureux , qui déjà vois naître tes murailles !
Voltaire a mis le même sentiment dans la bouche de Henri IV, lors(prà la vue du bonheur dont jouissent les Anglais, et dont les Français, déchirés parla guerre civile, sont encore si éloignés, il lait dire à son héros :
Quand pourront les Traneais Réunir, comme vous, l'abondiinee et la paix?
Ce vers en ra[)pelle un non moins charmant de la première églogue de Virgile. iMclibée, chassé du patrimoine de ses pères , dit à un vieillard conservé dans la possession de son domaiue :
Fortunate senex ! ergo tua rura manebunt!
Fénclon disoit : « Malheur à celui qui peut lire ce vers sans n verser quelques larmes ! » C'est que personne n'étoit plus digne que Fénclon de sentir et d'admirer Virgile , avec lequel son o-énie , et plus encore son cœur, ont une si bcureusc ressemblance.
35 Videt Uiacas ex ordine pngnas ,
Bellaque jam fama totnni volgata per orbem , etc.
Quelque fidèle imitateur que Virgile ait été d'Homère, voici un de ces passages qui n'appartiennent qu'à Rii et à son siècle: cettej, idée, sans être recherchée, est pourtant trop ingénieuse pour le siècle d'Homère; et quiconque a comparé les deux poètes s'en apercevra d'abord. J'ai déjà dit qu'Énce ne devoit point arriver à Carthage comme un homme ordinaire; son arrivée devoit être préparée, ainsi que l'accueil de la reine. Déjà Mercure avoit été envoyé par Jupiter pour disposer en faveur du héros fugitif Didon et ses sujets. Voilà qui est tout-à-fait dans le goût d'Homère; mais ces tableaux où sont peintes les infortunes célèbres des Troyens, où le héros lui-même se rcconnoît au milieu des plus vaillants guerriers de Troie; voilà, je pense, une invention qui n'appartient qu'à un siècle plus ingénieux et plus poli. Ce morceau me paroit le plus agréable et le plus intéressant de ce premier livre. Parmi les tableaux que Virgile suppose tracés sur les murs du temple, les plus touchants me semblent être celui du jeune Troïle, renversé de son char, tenant encore les rênes, et traînant sur la terre sa chevelure souillée de poussière; celui du malheureux Priara , tendant au fier Achille ses mains
NOTES DU LIVRE I
dcsariDc'cs, et lui redemandant le corps sanglant de son fîls.
36 Maxumus Ilîoneus placido sic pectoro rœpit , etc.
Je n'entrerai jias dans de longs détails sur la beauté des discours suivants. Les esprits les moins altenlils distingueront aisément dans celui d'ilionée la gravité de son âge, la douce insinuation d'une éloquence également touchante et majestueuse, la fierté du malheur, et uu souvenir modeste de l'antique spicudeur de Troie. La ré[)onse de Didoii est pleine de douceur et de dignité. Lorsqu'on sait d'avance dans quels malheurs doit la précipiter l'arrivée du prince trojeu à Carthage, on ne peut lire sans intérêt les vers où son cœur, imprévoyant de sa destinée, exprime le désir de le voir, de l'accueillir dans ses états. Le lecteur jouit aussi, dans le discours d'ilionée, du plaisir que doivent causer à Énée, encore invisible dans son nuage , les expressions d'intérêt et de tendresse des Troyens pour leur prince. 11 est inutile de dire combien l'apparition subite d'Enéc est heureusement préparée, combien l'ell'et en est frappant et pour les Troyens et pour Didon elle-même. La peinture des charmes dont Vénus, en ce moment, rehausse la beauté naturelle de son fils, est d'une admirable poésie:
Lumenque juventœ Purpureum , et laetos oculis afflarat honores.
Toutes ces images sont d'une hardiesse heureuse.
37 Est locus, Hcsperiam Graii cognomine dicunt. Terra antiqua, potens arniis atqiie ubere glebde : UEnotri coluere viri ; nunc farna minores It^iliam dixisse , ducis de nomine , genteni.
Virgile rappelle ici avec beaucoup d'art et d'exactitude les noms anciens de l'Italie : celui ^He.spéiie , ou Contrée de l'Ouest, fut d'abord donné à l'Épire, ensuite à l'Italie, et enfiu à l'Espagne. Ces changements successifs dans les dénominations marquent les progrès des découvertes géographiques des Grecs. La dernière contrée connue vers l'ouest rccevoit exclusivement le nom A' Hespéi ie ; il en fut de même sur le continent o]iposé. Le Jardin des Hcspérides et VUe Fortunée furent d'abord placés dans la grande Oasis, ensuite plus à l'ouest, au midi de la Cyrénaïque; puis après, encore plus à l'ouest, au.ï environs du fleuve Lalhon, qui se perd dans la grande Syrte, et enfin, dans des temps encore postérieurs, sur l'océan Atlantique, et vis-à-vis les iles Canaries, qui fu- i rent alors nommées les îles Fortunées. Les autres noms que ■ rappelle ici Virgile sont dus à des peuples ou à des chefs de j peuples qui ont successivement occupé quelques parties de l'Italie. On n'y trouve point celui A\4usonie , souvent cm- I ployé, comme synonyzne (Tltiilie, par M. Delillc, sur-tout au ] commencement de ce livre; mais, indépendamment d'autres exemples, le poète français a pour lui l'autorité de Virgile, qui, dans un grand nombre devers, se sert du mot Ausonia , pour désigner l'Italie. Au reste, les quatre vers qui fout l'objet de cette note se trouvent encore répétés, liv. III, vers
l63 à 166. C. A. WALCILEKAER. I
38 Non ignara roali , miseris succurrere disco.
Ce vers est justement célèbre; il exprime parfaitement une vérité sentie par les belles âmes, que le malheur est l'école de la sensibilité. Plusieurs poètes l'ont imité plus ou moins heureusement. Voltaire , le premier, dit :
Qui ne sait compatir aux maux qu'on a soufferts? Zaïre , act. II , se. lî.
Du Belloj ;
Vous fûtes malheureux, et vous êtes cruel !
Siège dt Calais, act. V, se. vu.
Lemierre, parlant à un homme sans pîtîd :
Tu n'as donc , mallieureux , jamais versi- de larmes î Veuve du Malabar, act. Ill , se. v.
Mais aucun de ces imitateurs n'a rendu le mot philosophique, le mot véritablement essentiel, disco, qui exprime si bien que la pitié, comme je l'ai dit, se forme à l'école de l'adversité; aussi ai-je traduit ainsi ces vers dignes de la belle ame de Virgile : Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur.
39 At domus interior regali splendida luxu Instruitur.
La peinture de la magnificence royale de Didon aurott fourni à un poëte de mauvais goût une page entière. Virgile est fidèle à sa précision ordinaire; mais on reconnoît toujours son talent pour relever les plus petits détails. Dans l'intérêt qu'il donne à l'argenterie placée sur les buffets du lieu du festin, c'est moins la valeur du métal et même la beauté du travail, qui en fait le prix, que la représentation des aïeux de Didou, et la suite glorieuse de leurs exploits, depuis leur origine jusqu'à la fondation de Carthage.
40 At Cytherea novas artis , nova pcctore versât Consilia.
Ce stratagème de Vénus, ce déguisement de l'Amour empruntant les traits d'Ascagne pour séduire Didon en faveur d'Énée, est sans contredit une des plus heureuses inventions de Virgile. Indépendamment de ce qu'il entre comme moyen dans l'action, l'idée en est pleine de grace.
Un poëte d'un goût moins sévère auroit prodigué les détails et les descriptions; il auroit peint les bosquets d'Idalie, la cour de Vénus; il auroit peint Ascagne endormi, les Amours s'approchant légèrement et d'un pas suspendu du lit de fleurs où ce bel enfant repose, l'éventant doucement de leurs ailes, faisant tomber sur lui une pluie de roses, le prenant pour un de leurs frères, comme Énée prend l'Amour pour son fils, épiant le momeut de son réveil pour l'admettre à leurs jeux; il auroit peint l'étounement d'Ascagne à son réveil, son ravissement à l'aspect de ces lieux enchantés, enfin son inquiétude filiale et ses tendres accents redemandant son père. Mais Virgile court à l'événement, il n'a pas même marqué le moment où Ascagne prend sa place à la cour de Didon et dans les bras de son père; tous ces détails auroient embarrassé le poëte, sous le rapport de la vraisemblance, et alongé inutilement la narration. Une foule de vers heureux distingue ce morceau; rien de plus agréable, comme image et comme sentiment, que ces deux-ci :
Ille , ubi compleiu .Eneae colloque pepejidit , Et magnum falsi implevit genitoris amorem...
La peinture d'Ascagne endormi dans les bosquets d'Idalie est d'une mollesse délicieuse. On ne peut trop remarquer non plus quelle énergique volupté, si je puis parler ainsi, règne dans la peinture de la cour de Didon , et des impressions brûlantes de l'Amour assis sur ses genoux; le dernier trait cause une espèce d'effroi :
Insidat quantus miserae deus.
J'ai oublié de remarquer le goût que Virgile a mis dans le choix des présents destinés à Didon : c'est le voile d'Hélène et le sceptre d'Ilione, l'aînée des filles de Priara, c'est-à-dire l'ornement de la beauté et le symbole de la puissance. Peutêtre, je le dis avec toute la circonspection que l'on doit mettre à critiquer un grand homme , peut-être auroit-il pu mettre plus d'imagination et de poésie dans la description du festin que donne au prince troyen la reine de Carthage. Un des plus
NOTES DU LIVRE II
beaux morceaux de Lucain est .a dcscripliou de la fête que Cleopàtre donne à César. S'il est vrai que Virgile ait péché par trop de sobriété, Lucain, à son ordioairc, est tombé dans la profusion des peintures; mais ce morceau, parfaitement traduit par M. de La Harpe, est plein de poésie. Du reste, celte fête se termine d'une manière véritablement solennelle, par les livmnes du poêle lopas, chantant sur sa lyre les lois éternelles de la nature.
Ce premier livre marche rapidement; les discours y sont fréquents, mais nécessaires à l'exposition : la description de la tempête excitée par Éole, apaisée par Neptune, et les tableaux où Éncc rcconnoll la peinture des malheurs de 'l'roic; l'Amour empruntant les traits d'Ascagne , cl préparant, assis sur les genoux de Didon, la passion malheureuse dont bientôt elle sera la proie, sont sans contredit ce que le premier chaut de VÉnéide offre de plus remarquable, soit pour l'invention, soit pour l'exécution.