LIVRE IL
Ce second livre est généralement regardé comme le plus beau de V Enéide. Le sujet n'en pouvoit être iii plus majestueux, ni plus louchant : c'est la dernière catastrophe d'un des plus grands empires de l'Asie; ce sont les derniers moments du meilleur et du plus puissant des rois; c'est pendant la nuit que se passent ces épouvantables scènes. Les autres livres de VÉiiéidc ne sont que la suite de l'histoire lamentable des Troyens; celui-ci en présente le moment le plus intéressant. Achille , Hector, ne sont plus ; mais Pyrrhus remplace Achille , Hector revit dans Énéc. C'est le courage cl la piété tour-à-lour, l'impétuosité de la rage guerrière, et le courage du désespoir; tantôt l'adresse des pièges militaires; les Grecs et les Troyens se méconnoissant dans l'ombre, et combattant contre leur propre parti. Là, c'est le siège d'une vaste tour, que les assiégés font écrouler et précipitent à grand bruit sur les assaillants écrasés par sa chute; ailleurs, on attaque l'antique palais des rois. Aux peintures du carnage qui entasse les mourauts et les morts dans les places publiques succède le tableau lamentable des palais livrés à la furie des vainqueurs ; dans ces sanctuaires augustes d'infortune et de douleur, pères, mères, enfants, vieillards se pressent ensemble autour du même autel. Le dernier fils du roi, tombant sous le fer de Pyrrhus, souille de son sang les cheveux blancs de son malheureux père. Ce père lui-même , armant pour venger son fils ses mains glacées par l'âge, mêle son sang à celui de cet enfant, au pied même de l'autel consacré par ses mains. Enfin, Énée raconte les derniers malheurs de sa famille. Là , se montre tout ce que le courage et la tendresse ont de plus touchant et de plus auguste. Un vieillard vénérable, ne pouvant s'arracher au séjour de ses pères, et résolu de mêler ses cendres à celles de sa patrie; Énée le menaçant d'aller affronter de nouveau tous les traits des Grecs, s'il ne se rend à ses instances; ses prières, d'accord avec les présages des dieux, déterminent enfin Anchise; sa piété filiale, devenue si fameuse, se chargeant de ce poids vénérable; son épouse égarée dans la précipitation de sa fuite; poursuivi par l'ennemi, il hâte ses pas pour leur dérober son père; le désir de retrouver son épouse le rejette dans le sein de la ville enflammée , et lui donne lieu de peindre les dernières scènes de cette horrible catastrophe; Troie, devenue la proie des Grées, et son antique magnificence leur butin; les risonniers, mères, femmes et enfants, rangés par Gle , en attendant que le sort décide auquel de leurs vainqueurs
ils vont tomber en partage : tels sont les grands tableaux qun présente ce second livre. C'est le plus beau des sujets, tracé par le plus grand des poêles.
1 Infandum , regina , jubés , etc.
Tout ce début d'Énée est plein de noblesse et de sensibilité. 11 raconte des malheurs dont il fut témoin et victime, des maux qui auroient arraché des larmes aux plus cruels ennemis des Troyens : rien ne pouvoit mieux commander rallention, m exciter la curiosité. Le mot miles n'est pas inutile à la force de l'expression : non seulement les héros, mais la soldatesque elle-même, ordinairement plus insensible, auroient donné au récit de tant de maux des larmes involontaires. La fable d'un cheval de bois bâti par les Grecs, et rempli de leurs soldats, ctoit une vieille tradition populaire, faite pour amuser les enfants et les vieilles femmes. Quelle noblesse, quel intérêt, quelle vraisemblance a su lui donner l'art du pocte! Pour mieux motiver la crédulité, d'ailleurs si naturelle aux peuple» demi-civilisés, il emploie avec adresse la superstition des présages et l'autorité des prodiges : tel est le récit de la mort de Laocoon, doublement admirable, et parcequ'il est écrit d'une manière sublime , et parceque ce châtiment de Laocoon rend plus vraisemblable l'introductioD de la fameuse machine dans les murailles de Troie.
j Nos nbiisse r.iti , et vento petiisse Myccnas. Eigo omnis longo solvit se Tcucria luctu.
Deux sentiments pleins de vérité animent ce tableau des Troveus persuadés du départ de leurs ennemis, et sortant en foule de leurs murailles : l'un, c'est la joie d'être enfin délivrés des horreurs d'un long siège; et l'autre, la curiosité si naturelle de voir, de parcourir les lieux abandonnés par les Grecs. Celle seule idée fourniroit à un poêle médiocre une foule de vers. Virgile a été plus sobre de détails, mais aucun trait important ne manque à celle peinture rapide. La situation de la flotte, celle du camp sur-tout, la tente du terrible Achille, n'y sont point oubliées. 11 n'y a pas moins de vérité dans la peinture des sentiments divers qui partagent les Troyens à la vue du cheval funeste qui recèle leurs ennemis. Une variété singulière dislingue les expressions par lesquelles le poêle les représeute.
3 pars stupot innuptae donum exiliale Mincrvœ , Et molem miraiitur eqiii : primusque Thymœtes Diici intia nmros liortatur, et arce locari; Sivc dolo, sou jam Tioja: sic fata ferebant.
At Capys , et quorum melior sententia menti , etc.
Mais il faut remarquer que cette fécondité d'expressions ne nuit point à la rapidité du récit, et qu'il y a là abondance sans prolixité.
4 TImeo Danaos et dona ferentcs.
Ce vers est passé en proverbe, et les applications en sont fréquentes. M. de Voltaire l'a imité ainsi :
Les doits d'un ennemi leur semblaient trop à craindre. Henriade , chap. ii.
Ou ne peut rien ajoutci^à la force, à l'harmonie, et à la vérité des vers par lesquels Virgile peint la lance de Laocoon enfoncée dans les flancs du cheval. J'indique ici ce qui est remarquable, soit comme harmonie, soit comme énergie, soit comme vérité dans l'image :
Sic fatus . val'nlis ingentem viribus bastam In latns, inque feri curvam compagibiis alvum Contorsit : stetit iîla tremens^ uleroque recusso Insonucre cavcv gcmitumcme dcdere cavernœ.
Ce dernier vers sui-lout est admirable, par la réi)étition d'une
NOTES DU LIVRE II