‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 194 sur 391 · COS · texte numérisé non relu

COS

Ictlro communément consacrée à peindre les choses lugubres. Virgile a souvent usé , avec un art infini , de ces consonnances , et de l'opposition expressive des mêmes voyelles : il faut remarquer seulement que le nombre de ces lettres étant borné, ces consouuances peignent souvent des cfl'ets fort différents. Ainsi, dans ce vers d'une des cglogucs,

Mollia lutcola pingit vaccinia caltha ,

Ègloguc II, V. 5o.

c'est l'aimable assortiment des différentes fleurs que le poète a voulu exprimer. Dans cet autre vers ,

Omnia sub magna labentia flumina terra ,

Géorgiques, liv. IV, v. 366.

c'est le bruit monotone des fleuves qui coulent et s'épanchent sous les voûtes de la terre. On pourroit citer une infinité d'exemples de ce genre , qui prouvent à-la-fois combien Virgile cherche avec soin ces imitations par les sons, et combien les éléments de cette harmonie sont bornés. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun poète, sans en excepter Homère, n'a autant multiplié les imitations musicales que Virgile; et je ne puis être de l'avis de M. Heyne, l'un de ses meilleurs commentateurs, qui prétend que c'est dans la chaleur de la composition , et par hasard , que ces effets se rencontrent sous sa plume. Cela me rappelle la réponse d'un homme d'esprit à quelqu'un qui vouloit mettre une action très belle sur le compte du hasard : « Cela peut être , dit-il ; mais il n'y a que des gens « d'esprit qui rencontrent de ces hasards-là. »

* Trojaque , nunc stares ; Priamique arx a! ta , maneres.

On a remarque , avec raison , la beauté de cette apostrophe, fort différente de celles que prodiguent les jeunes poètes en général; elles refroidissent toujours le récit, lorsqu'elles ne réchauffent pas. Celle-ci rappelle ces vers si touchants d'Andromaque :

Non , vous n'espérez plus de nous revoir encor, Sacrés murs, que n*a pu conserver mon Hector! Kacine, Andromaque , act. 1, se. iv.

6 Ecce manus juvenem interea post terga revinctum Pastures magno ad regem clamore trahebant Dardanidae; qui scignotum venientibus ultro, Hoc ipsum ut strueret, Trojamque aperiret Achivis , etc.

Cet épisode de Sinon est justement admiré pour l'artifice de la composition. D'abord, il faut remarquer que c'est le roi qui l'interroge; mais ce sont les impressions produites par ses discours sur le peuple qui doivent décider de son sort : aussi emploie-t-il les serments, genre d'éloquence qui s'empare le plus sûrement de la multitude; car il est des sentiments qui gagnent plus facilement les hommes en masse que les hommes isolés : de ce nombre sont la joie et la pitié. 11 n'est pas moins vrai, et cela est trop prouvé par l'expérience, qu'il est plus aisé de tromper une nombreuse foule qu'un seul homme d'un sens droit. Sinon n'eût pas trompé un agent de police; mais la populace auroit été sa dupe. Le recueil des harangues de ceux qui nous ont gouvernés pendant quelques années suffiroit pour prouver quels médiocres frais d'éloquence il faut faire pour séduire la multitude. Cependant le discours de Sinon est remarquable par plus d'un artifice : ses exclamations sur son malheureux sort, la haine des Grecs qu'il est forcé de fuir, et enfin le désespoir qu'il affecte de ne pouvoir désarmer la colère des Troyens. La pitié une fois excitée, il se pare d'une feinte franchise, en s'avouant pour Grec; et d'un air de magnanimité, en assurant que la fortune a pu faire de lui un malheureux, mais qu'elle n'en fera pas un imposteur, il se dit le parent, le protégé du vertueux Palamède, et

la victime d'Ulysse, dont on sait que les ruses avoicut été plus fatales aux Troyens que la valeur même d'Achille. C'étoit uu titre à leur amitié que d'être haï d'Ulysse. Ayant excité la curiosité et l'intérêt, il s'interrompt avec adresse, et fait désirer plus vivement ce qu'il paroit refuser, la continuation de son affligeant récit. Son malheur est celui de tous qui émeut le plus sûrement : c'est l'oppression et la jiersécution. Toutes les âmes appartiennent à l'homme persécuté : c'est l'effet naturel de ce sentiment de justice et de liberté qui règne impérieusement dans les cœurs. Victime dévouée à la haine d'Ulysse et à la lâche complaisance de Calchas, il a fui les autels et les couteaux déjà levés sur lui.

7 Hic aliud majus miseris multoque tremendum Objicitur magis, etc.

Cette peinture de Laocoon et de ses deux enfants étouffés et dévorés par deux serpents monstrueux est justement fameuse : expressions énergiques, images vives, harmonie imitative, tout y est réuni. Je ferai remarquer les coupes savantes employées dans plusieurs de ces vers :

Tranquilla per alta...

Cette circonstance est choisie avec goût. Ces serpents, voyageant sur une mer orageuse, ne feroient point d'effet; le calme profond fait mieux ressortir les mouvements de leur marche terrible : ce ne sont plus les flots, ce sont les monstres eux-mêmes qui frappent l'attention.

8 Horresco referens.

Ces mots font un bel effet; ce qu'on raconte avec effroî produit plus sûrement l'effroi.

9 Incnmbunt pelago.

Cette expression est pleine de force.

10 Pectora quorum inter fluctus adiecta , jubaeque Sanguineœ exsuperant undas : pars cetera ponturn Ponc legit , sinuantque immensn voluminc terga.

La variété de ces coupes , dont pas une ne ressemble à une autre, est d'une grande beauté; la première sur-tout exprime parfaitement les cous des serpents dominant sur les eaux , et redressés en l'air. Immensa volumme /^rg-a rappelle ce beau vers de Racine :

S."» croupe se recourbe en replis tortueux.

Phèdre , act. V, se. vin.

Ces yeux remplis de sang et de feu, la vibration rapide de leurs langues sifflantes , sont des images terribles.

11 Spirisque ligant ingentibus , et jam

Bis medium amplexi , etc.

C'est avec un goût infini que la phrase s'arrête au mot ingentibus , dont la longueur exprime parfaitement celle des replis qui ceignent Laocoon; elle est encore mieux rendue par les vers qui suivent. Déjà les serpents l'ont entouré deux fois par le milieu du corps, deux fois par son cou; et cependant leurs têtes s'élèvent au-dessus de la sienne. Ce malheureux lutte contre ces effroyables nœuds, tout couvert de sang et du poison de ces monstres. Images terribles ! Le mot aiittas ajoute à la beauté de la peinture : ce n'est point une victime ordinaire, c'ïst un prêtre des dieux, que les serpents dévorent; et les bandelettes, .symbole de sa dignité sacrée, ne leur en imposent pas. La comparaison de ses cris avec les mugissemenls d'un taureau qui s'enfuit, blessé au pied des autels, n'a rien de bien ingénieux; mais rien n'égale la hardiesse du mot excussit securiin (a secoué la hache), qui exprime si bien le mouvement de tète de la victime frappée.

L'épithètc incei tam est aussi parfaitement choisie. Ce mor-

NOTES DU LIVRE II

cemi éloil un des plus difficiles à traduire, parce que la poésie descriptive est celle ])Our laquelle notre langue, dénuée de longues et de brèves , a le moins de ressources.

A l'époque où Virgile composa ces vers, on ne connoissnit pas encore à Rome le fameux groupe de Laocoon et de ses fils dévores par des serpents: ainsi le poète a précédé le sculpteur. Mais c'est ici sur-tout qu'il faut remarquer la dillcrence qui existe entre la sculpture, la peinture et la poésie: les deux premières ne peuvent peindre qu'un moment, la poésie peint plusieurs moments successifs. Ainsi Virgile nous montre les serpents partant de Ténédos , voyageant sur les eaux , abordant ensemble au rivage, saisissant d'abord les deux (ils de Laocoon; leur père volant à leur secours, lui-même saisi par ces monstres, et les tourments affreux produits par leurs morsures. Le sculpteur n'a pu peindre que le moment où les fils et le père sont en même temps la proie des serpents. En supposant que Virgile ait servi, dans quelques détails, de modèle au sculpteur, il en est quelques uns où celui-ci a été obligé d'abandonner les idées du poète. Ainsi, celui-ci, après avoir fait replier deux fois les serpents autour de la taille et du cou de Laocoon , peint leurs tètes s'élevant au-dessus de la sienne; ce qui, dans la sculpture, aiiroit présenté à l'œil deux pointes désagréables, et l'auroit nal-à-propos distrait de l'ensemble de ce bloc magnifique. Virgile a !)ien pu fr>irc sortir de la bouche du grand-|)rctre des cris épouvantables , cl semblables au mugissement d'un taureau fra|)pé delaliacbe ; mais celte idée ne pouvoit convenir au sculpteur, qui n'auruit pu exprimer ces cris qu'en étant au visage du pontife le caractère de calme cl de dignité qui, dans ce groupe, est le premier objet de l'adiniralion des connoisseurs. Mais supposons le sculpteur méditant cet admirable ouvrage : « Je veux, se sera-t-il dit, mettre dans ma composition toute la variété et toute l'expression dont le sujet est susceptible; je veux que les enfants soient de deux âges différents , et que la différence des âges produise celle de l'expression ; je veux mettre sur le visage du père, et le caractère de la souffrance, et celui de la pitié paternelle : sa douleur n'est ])oint celle d'un homme ordinaire ; je veux que ses traits soient altérés et non déformés, et que la dignité du pontife se montre encore dans l'homme souffrant. » Toutes ces conceptions se trouvent en effet dans ce groupe inimitable. Joignons à cela le jeu des nerfs, des muscles, moins ressenti dans le corps plus foible et plus délicat des enfants , et plus prononcé dans celui du père; tant d'autres beautés réunies sur le marbre vivant ou plutôt mourant, selon la sublime expression de Sadolel , vcnis saxo inoriente dolores : et bénissons à jamais le hasard heureux qui a fait découvrir ce beau monument dans une fouille des bains de Titus.

12 Dividimus muros et mœnia pandimus urhis, etc. Ces vers, où Virgile peint l'entrée de la fatale machine, sont un des plus beaux passages de ce livre. 11 a mis en contraste avec beaucoup d'art l'effroi de ce moment terrible, avec la joie et l'empressement aveugle des Troyeus travaillant eux-mêmes à leur perte; et, ce qui est encore d'un plus grand effet , avec l'ingcnuite confiante des jeunes garçons et des jeunes filles, qui, aidant à ce travail funeste, se plaisent à saisir la corde qui traîne le monstre, se font un sujet d'alégresse de ce qui menace leur ville , le palais de leur roi et leurs propres foyers, fêtent a l'envi leur ruine, et chantent, pour ainsi dire , leur cantique de mort.

i3 O pntrin, o divom domus Ilium, pt incluta Ixllo Mœnin DanI.-inUliiin I

L'apostrophe est toujours d'un grand effet dans Virgile ( parce qu'il ne la prodigue pas; ici cette figure est belle et louchante. C'est avec la même sensibilité que les tribus des Hébreux, dans un chœur d'Est/ier , modèle de la poésie lyri(pie , s'écrioicnt :

O rivos du Jourdain ! ô champs aimés des ciouxî Sacrés monts! fertiles vallées Par cent n)ir.acles signalées; Du doux pays de nos aieux Serons-nous toujours exilées?

Kaciive, Esther f net. I, se. il.

Il faut faire observer aux jeunes poètes que plus les figures soiil brillantes, plus il faut en user avec sobriété; l'apostrophe doit toujours s'annoncer comme l'expression d'une émotion vive, et l'élan d'une arac fortement affectée.

14 Quater ipso in limine portée

Substitit, atqup utero souitum quater aima dederc.

Rien n'est jilus pathétique et plus naturel à-la-fois que ces souvenirs des avertissements inutiles des malheurs dont l'admission de la fatale machine mcnacoit les Trovens. Il n'y a point de malheureux dont la pensée, par un instinct invincible, ne revienne vers les circonstances et les prono.slics qui ont précédé et présage son désastre : le regret de n'en avoir pas profilé ajoute encore au malheur. C'est toujours dans une profonde connoissance'du cœur humain que Virgile puise ses plus grandes beautés. Des deux présages marqués par le poète, le premier est peut-être le plus frappant: quab'C fois, près d'entrer, le colosse homicide s'arrête tout-à-coup sur le seuil même des portes de la ville qu'il menace.

t5 Verliîur interea eœlum, et ruit oecano nox , luvolvcns umbra magna terramque, potumque , Myt imdonumque dolos.

Ces vers sont beaux d'images et d'harmonie; le monosyllabe qui termine le premier est un des artifices dont Virgile s'est servi qiiehpiefois heureusement pour marquer à l'oreille la chute subite d'un objet quelconque. On lit dans le premier livre, Insequitur ciimulo prœruptiis aquae mons ; dans le cinquième, Proctimbit liumi bos.

On doit remarquer ici la belle consonnance cTumbra magna , si propre à exprimer le voile Immense que jette la nuit sur l'univers.

i6 Per arnica silentia lunx...

Cette expression est d'une hardiesse remarquable , si elle signifie , comme je le crois, que la lune favorisoit les Grecs de sou absence. Kn effet, sa présence les auroit trahis : on peut donc dire poétiquement que son absence leur garde le .secret; c'est sans doute ce que Virgile veut exprimer. t7 Laxat claustra Sinon...

Le mot claustra est encore un exemple de la variété infinie des expressions que Virgile a employées à représenter ce que nous appelons le cheval de bois. L'énumération des guerrier? qui sortent de ses flancs se termine ingénieusement par le nom de celui qui l'avoit fabriqué :

Et ipse doli fabricator Epeus.

i8 Tempus erat quo prima quies mortalibus aegris lueipit , etc.

Ces vers mêmes sont pleins d'élégance et de douceur; mais rapparilion d'Hector à Énée est , sous plusieurs rapports , d'une admirable beauté. Virgile , par la nature de son sujet, ne pouvant offrir ce héros vivant, comme le fait Homère, le reproduit du moins pour quelque temps à notre pensée par l'artifice d'un songe, et nous le montre, dans l'espace d'un

NOTES DU LIVRE II

en

petit nombre de vers, tel qu'il étoit aux jours de sa gloire : contraste qui console de l'état horrible où le réduisit l'impitoyable Achille.

Énéc, non encore instruit de ce qui se passe dans Troie devenue la proie des Grecs, ne pouvoit l'être d'une manière plus forte et plus fra|)panle que par l'apparition de celui qui l'avoit le plus courageusement défendue : par ce récit le lecteur est déjà transporté au milieu de cette ville en flammes.

Cet épisode touchant influe sur le reste du poërae, par l'ordre qu'Hector donne à Énce de chercher un nouvel empire au-delà des mers : jamais composition poétique ne fut plu6 belle et plus savante.

ig Quanquam secrPta parenlia

Anchisse domus, arboribusque obtecta recessit, clc.

L'éloignement de la maison d'Anchise, reléguée dans un bois, étoit nécessaire pour jiKstifier Énée de n'être pas déjà réuni aux défenseurs de Troie.

20 In segetcm vcluti 'luuni flamma fiirrntibiis Austris lucidit , etc.

La beauté des images et de l'harmonie imitative rend cette comparaison admirable. On entend et la course rapide de la flamme, et celle du torrent qui se précipite, grossi des ruines de tout ce qu'il rencontre. L'image du berger épouvanté, prêtant du haut d'un rocher une oreille attentive au bruit dont il ignore la cause, est d'uue extrême beauté. Mais ici se présente une objection, et je demande la permission de conter comment et par qui elle me fut faite pour la première fois. J'étois à Ferney en 1776; M. de Voltaire me pressa beaucoup de lui lire de suite ma traduction des deuxième et quatrième livres de VÉnéide. Sa critique épargna les deux ou trois premières comparaisons qui se trouvent dans le récit d'Énce ; mais, lorsque arriva celle où ce héros compare la superbe Troie, tombant du faîte des grandeurs, à la chute d'un arbre antique attaqué par les coups redoublés des bûcherons, succombant enfin, et couvrant la montagne de sa ruine immense, il m'arrêta, et me dit avec humeur : « Mais, monsieur, est-il « convenable qu'Énée emploie dans son récit des comparaisons « qui ne conviennent que dans la bouche du poète? » Je lui répondis qu'Énée étoit né dans l'Orient, que les Orientaux aiment tout ce qui est figuré, les allégories et les comparaisons. J'ajoutai : « [Jn de nos plus grands poètes a fait dire à « Henri IV, en parlant de la mort de Joyeuse :

• Telle une tendre fleur, qu'un matin voit /;clorc

• Des baisers du Zéphire et des pleurs de l'Aurore,

• Brille un moment aux yeux, et tombe, avant le temps,

• Sous le tranchant du fer, ou sous l'effort des vents... •

Voltaire, Hcnriade , ch. m.

Un sourire un peu embarrassé fut sa réponse.

îi Eccc autem telis Pantbus , etc.

Cette rencontre de Panthée est, pour plus d'une raison, très ingénieusement imaginée. Tout la rend intéressante : il est prêtre d'Apollon; ii porte d'une main les symboles des mvstères sacrés et ses dieux vaincus; de l'autre il conduit son petit-fils. C'est une manière heureuse de présenter au lecteur l'image de Troie livrée à la flamme et au fer : rien de plus animé, de plus énergique et de j)Ius touchant que la description que Virgile en a mise dans la bouciie de ce personnasje auguste. Voltaire en a fait une belle imitation dans la tragédie de V Orphelin de la Chine (acte I, scène li). 22 Juvenisque Corcebus.

C'est avec beaucoup de goAt que Virgile a mis au nombre

de ceux qui suivent Énée le jeune Corèbe, amant de Cassandre : cela prépaie la scène touchante où il se précipite au milieu des Grecs pour leur arracher son amante.

23 Quos ubi confertos auderc In pr.'Blia vîdi , etc.

Ce discours d'Énce est l'expression la ))lus vive du désespoir courageux. Le vers qui le termine,

Una salus victis nullam sperare salutem , a été souvent traduit ou imité ; il est d'une grande vérité : se battre en désespéré est passé en proverbe. La comparaison qui le suit a quelque chose d'énergique et de sortibre, très convenable à la situation du héros et des braves qui l'accompagnent; ce sont des loups furieux qui s'élancent au milieu d'une ombre épaisse, pressés par la rage d'une faim dévorante; et, ce qui est plus pressant encore que leurs propres besoins, parles besoins de leurs petits. On aime à rencontrer cette expression énergique de l'instinct paternel dans une description de la fureur guerrière : elle plaît par le contraste.

24 Nox atra cava circumvolat umbr.n.

Voilà encore une de ces consonnances qui ajoutent infiniment à la force de l'expression. Observons que la première partie du récit du sac de Troie est dans la bouche d'Hector, la seconde dans celle du prêtre d'Apollon, le reste dans celle d'Énce : de là naît la variété si nécessaire dans un long récit.

25 Plurima pcrquc vias sternuntur inertia passim Corpora , perque domo.s , et religiosa dcorum Limina.

11 y a ici une belle gradation; les morts qui jonchent les rues sont moins touchants que ceux qui périssent dans leurs maisons , et moins encore que ceux qui sont immolés dans les temples où ils ont cherché un asile. Corneille, dans le récit de Cinna, qui contient peut-être les plus beaux vers qui existent dans notre langue, pnroit s'être souvenu de ce passage de Virgile :

Les uns assassinés dans les places publiques. Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques , etc. Cinna , act. I , se. nt.

Ce dernier vers renferme lui seul les deux dernières parties de la gradation que j'ai remarquée dans ceux de Virgile. 26 Et plniima mortis imago.

Ce trait est beau, parce que, dans une raclée, ce qu'il " « de plus affreux, c'est la variété des blessures qui distinguent les victimes de la guerre; c'est l'horrible variété des formes sous lesquelles la mort se présente de toutes parts.

27 Primus se, Danaum magna comitante caterva , etr.

Les peintures générales du massacre ne pouvoient suffire au tableau de cette désastreuse nuit ; il a fallu décrire des engagements particuliers. La rencontre et la méprise d'Androgce , qui prend les Troyens pour des Grecs, sont ingénieusement imaginées, ainsi que le stratagème qu'emploient les premiers, en se revêtant des armes de leurs ennemis tombés sous leurs premiers efforts; d'autant que le déguisement, par une nouvelle méprise très-naturelle, produira par la suite une aventure fort tragique et fort touchante.

28 Improvisum aspris veluti qui sentibus anguem , etc.

L'idée de cette comparaison , quoique belle , l'est moins que l'exécution, surtout sous le rapport de cette harmonie imitative si admirable d.->ns Virgile , et si méconnue. Il n'y a personne qui ne sente la beauté de la dilîércnce des sons qui existe entre les deux moitiés de ce vers :

Pressit biinii nitens trejudusque repente refugit ;

ÔJ2

NOTES DU LIVRE II

dont l'une, pnr ic mot ni fens, exprime si bien le pied du voyageur apjiuyc sur le serpent; et l'autre, par des daelylcs multiplies, exprime si bien sa fuite précipitée. Le vers suivant est encore plus admirable ;

MtoUentem iras, et caenila eolla tnmentcm... AU lieu de dire, comme tout le monde eût \n\ le faire, se dressiinl en courroux, le poëtc dit avec une hardiesse qui n'est admissible que dans sa langue, ou dans celles qui s'en rapprochent, dressant sa colère. 1,'étcndue du mot adtnllentein semble déployer le serpent dans toute sa lougueur.

2y Ecce Irahebattir passis Priamcia virgo

Criiiibus a tcniplo Cassandra adytisque Minorvœ , etc.

On ne peut en moins de vers tracer un plus touchant tableau; tpiiconqucadu g<)iùt sent quelle harmonie mélancolique résulte de ces mots ecce trahebatur. Dans tout le reste, pas «ne expression <pn ne concoure à l'effet. C'est une vierge traînée par des soldats; celte vierge est fdle de Priam, le plus grand roi de l'Asie, et la grandeur de l'infortune se mesure toujours parla hauteur de la chute; elle est arrachée, non seulement au temple, mais au sanctuaire de la divinité même dont elle est la prêtresse; elle ne peut, dans cet horrible état, lever vers le ciel que ses yeux, car ses foibles mains sont chargées de chaînes. La répétition du mol luminn est d'un bel effet. La doideur et le désespoir du jeune Corèbe, à qui sa main est destinée, ont été adroitement |>réparcs , comme nous l'avons yu dans les vers précédents.

3o Apparent; primi clypcos mentitaquo lela Agnoscunt , atqiic ora sono discordia signant.

On' ne peut exprimer plus élégamment l'artifice de ces armes empruntées, et la différence du langage qui trahit les Troycns. La suite de cette description est pleine de détails qui ajoutent à l'intérêt: c'est Corèbe qui succombe le premier, cela est naturel; combatta.it pour sa maîtresse, il a droit d'etre la première victime, car l'amour ne calcule point le danger; il meurt auprès de l'autel dont son amante est prêtresse. On donne ensuite des regrets à la probité et à la vertu iraiDOlées dans la personne de i\hipée, à la mort d'Ilypanis et de DvniaSjtués par leurs propres concitoyens; enfin Panthée est mal protégé par sa piété et par les ornements d'un prêti-e d'Apollon. Tout ce choix admirable et varié de circonstances ajoute à la perfection du tableau. Cependant Énée avoit à s'excuser d'avoir échaj)pé à ce massacre; il ne faut pas que son courage soit soupçonné: aussi Virgile met à propos dans sa bouche cette belle apostrophe :

Iliaci cincres, et Oamma extrema meorum , Tester , in occasu vestro , nec tela , iiec ullas Vitavisse vices Danauni ; et , si fata fuissent Ut caderem , meruisse manu.

Virgile ne pouvoit faire jurer Enée par rien de plus saint et de plus touchant que les cendres d'ilion, et les dernières flammes qui dévorèrent ses habitants. Ce n'est pas non plus sans intention qu'il fait dire à son héros qu'il s'arrache à ce combat avec un vieillard et un Troyen blessé par LUysse; c'est assez dire que sa défense étoit devenue impossible Protinus nd sedes Piiaini clamore vocati , etc. Dans celte admirable peinture de la dernière nuit de Troie, l'intérêt est toujours croissant. Nous avons parcouru les scènes de carnage dont cette malheureuse ville est le théâtre; mais c'est le palais du roi qui devient maintenant l'objet de tous les efforts des assiégeants el des assiégés. I^à réside ce que Troie a de plus touchant et de plus auguste ; un monarque égale-

ment intéressant, et par son âge, et parses vertus, et par sa longue infortune; autour de lui se sont rassemblés les restes d'une famille à moitié moissonnée par Achille; c'est le sanctuaire de toutes les douleurs et de toutes les vertus. Aussi le ton du poète semblc-t-il augmenter de force et de chaleur pour peindre ces intéressants tableaux des grandeurs humaines précipitées. J

Toute cette peinture de l'assaut livré au palais de Priam I

est pleine de verve, de rapidité el de pathétique; ce qu'on y remanpie do plus touchant, c'est le désespoir des Troyens, qui , au défaut d'autres armes , se défendent avec les combles mêmes el les débris du palais, et roulent sur l'ennemi des poutres dorées, monuments de l'antique magnificence de leurs ancêtres.

3r ... I.imen crat , raecanque fores , et pervius usus Tectorum inter se Priami , pcstcsque rclicti A tergo , etc.

C'est dans les plus petits détails qu'on reconnoît souvent le mieux le grand talent de Virgile. 11 avoit à exprimer ici une fausse porte, ou un passage de communication entre les différents appartemenls du palais : cela a peu d'importance; mais si c'est par cette porte et par ce passage que , dans des temps plus heureux, Andromaquc, sans suite, conduisoit à son aïeul le jeune Aslyanax , ce petit détail acquiert un grand intérêt. Ce n'est plus celte porte que l'on voit, c'est la plus tendre des mères, le plus chéri des enfants, le jiliis grand elle plus heureux des rois, et le souvenir attendrissant de cette grandeur évanouie. La peinture de la tour renversée sur les ennemis n'est pas moins admirable : la facilité qu'avoient les Troyens de voir de là leur ville entière, et les vaisseaux des Grecs, et leur camp , augmente le regret du sacrifice qu'ils font de ce monument à la nécessité de se défendre. L'harmonie imitative produite par la coupe variée de la mesure est une des principales beautés de cette peinture; je les indiquerai aux lecteurs qui ne sont pas accoutumés à saisir ces effets :

Aggressi ferro circiim , qua summn labantes Juiieturas tabulata dabant, eonvellimus altis Si'fiihus f impuiimusqui. Ea lapsa repente ruinam Cum sonitu trahit , et Danaum super agniina late Incidit : ast alii subeunt, etc.

Ce dernier trait exprime vivement une des choses les plus frappantes dans les choes militaires , les morts remplacés à l'instant par des soldats qui succèdent à leurs dangers. J'ai tâche d'en rendre la précision et l'énergie. Peu de personnes m'ont p;u-u avoir bien compris la description de cette tour, et les efforts que font les Troyens jiour la renverser. 11 me semble que Virgile la suppose appuyée sur le comble du palais, de manière à procurer aux habitants de Troie une vue très-étendue sur le camp des Grecs el sur la mer. Les ouvertures entre les combles du palais et le pied de la tour donnant plus de prise aux Troyens qui veulent la renverser, c'est là qu'ils l'attaquent, qu'ils l'ébranlent avec des leviers de fer introduits dans ces ouvertures exprimées par ces mots , qua summa labantes juneturas tabulata dabant.

32 Vestibulum ante ipsum primoquc in limine Pyrrhus, etc. n éloit naturel que, dans l'attaque du palais, Pyrrhus tînt h place d'Achille son père. On ne peut rien ajouter à la vivacité des couleurs dont Virgile l'a peint exerçant sur le palais de Priam cette terrible hérédité de haine et de vengeance qui lui fut léguée par le plus irréconciliable ennemi des Troyens. Les vers où il le compare à un jeune serpent débarrassé de sa vieille dépouille, tout brillant de jeunesse, et s'étalant ficrc-

NOTES DU LIVRE II

mcïil aux rayons du soleil , sont do la plus belle cl do la plus riclie poésie. Dans cet assaut donné au palais, Virjcilc a sagement marqué les différents degrés de l'attaque, et suspendu la catastrophe; l'yrrlius, la hache à la uiain, assiège la porte, et lui l'ait une largo ouverture: c'est, pour ainsi dire, le premier acte. Les oreilles sensibles à l'analogie que mettent les grands poètes entre les sons et les idées ,n'entendront pas sans uu extrême plaisir les vers suivants :

Jpparct Jonuis intus, et atria longa pntcscunt; apparent Priami et veteriim penetralia reguni , etc.

La répétition du même verbe, tout composé de syllabes longues, l'ait un bel effet. L'imagination s'enfonce dans les profondeurs de ces vastes et augustes demeures, sanctuaire de la royauté; et déjà l'reil voit de loin les scènes douloureuses dout ces lieux vont être le théâtre : les femmes éplorécs, collant leurs bouches tremblantes sur ces portes sacrées, sont le trait le plus louchant de ce tableau. Pyrrhus poursuit son attaque, les poitcs succombent, et le torrent des Grecs se précipite dans l'intérieur du palais.

33 Vidi ipse furentem

Cîede Neoptolemuni , etc.

Ce tableau de Pyrrhus au milieu du carnage rappelle ces vers de Racine dans Andromaque :

Figure-toi Pyrrhus, les yeus élincelaiila , Errant à la lueur de nos palais brûlants , Sur tous mes frères morts se faisant un passage , Et , de sang tout couvert , échauffant le carnage. Act. Ill , se. VIII.

Ce dernier trait me paroît supérieur aux vers de Virgile. Tout ce qui suit est du plus grand pathéti(pie; c'est Ilécube et ses cent brus, dans chacune desquelles souffre sa maternité; c'est Priara souillant de son sang l'autel que lui-même avoit consacré :

Quinquaginta illi tlialaml , spes tanta ncpotum , etc.

Racine paroît aussi avoir voulu imiter ce vers, quand- il fait dire à Aricie :

J'ai perdu dans la fleur de leur jeune saison Six frères ; quel espoir d'une illustre maison !

Phèdre, act. II, se. I.

34 Forsitan et Priami fuerint quae fata requiras. Je ne crois pas qu'il y ait rien dans Homère d'aussi beau que ce récit de la mort de Priam. Que, surpris au milieu do son palais, déjà vaincu par le chagrin et la vieillesse, il perde sous les coups de Pyrrhus une vie prête à s'éteindre, cela seroit déjà touchant; mais que ce monarque ranime sa vieillesse, et, résolu do mourir en roi , arme ses foibles mains d'un for inutile; qu'llécube, réfugiée avec ses malheureuses filles sous un laurier sacré, à côté d'un autel protecteur, détourne ce vieillard d'un vain projet de défense, et le place à côté d'elle; qu'un de ses enfants, poursuivi par Pyrrhus, vienne tomber mort à ses pieds, et souille de son sang ses cheveux blanchis par l'âge; qu'alors l'indignation paternelle s'exhale en imprécations; que, par un dernier effort, il jette d'un bras débile un trait languissant qui vient mourir sur le bouclier de Pyrrhus; que ce guerrier naturellement violent, et surtout irrité par la comparaison que fait Priam de sa lâcheté avec la magnanimité de son père qui lui rendit le corps d'Hector, le traîne à l'autel, et termine sa vie : voilà une belle, une admirable, une sublime composition. Tous les détails ajoutent à l'ensemble; la comparaison d'Ilécube et de ses filles avec de foibles colombes qui se ])ressent l'une contre l'autre pendant l'orage, est à-la-fois gracieuse et touchante. Rien n'est plus

pathétique que le discours do Priara couvert du sang (k <oh fils;

Telumquc imbclle sine ictu Conjecit , rauco quod protinus a:re repulsum , Et surrimo clypei ncquicquam uniboue pependit. Cui Pyrrhus , etc.

Cette peinture est admirable. Une elision beuieusc exprune bien la foiblcsse du trait qui vient mourir sur le bouclier de Pyrrhus, et demeure suspendu à l'airaiu qu'il effleure. L'indignation de Pyrrhus, attaqué dans ce qui le louche le plus, dans sa gloire et dans son orgueil à-la-1'ois , rend plus excusable l'atrocité de sa vengeance.

Au reste, pour bien juger des caractères violents et des excès terribles qui eu sont la suite , il est nécessaire d'examiner deux choses : quelles éloient les mœurs à l'époque dont Homère et Virgile nous peignent les événements, et jusqu'à quel point ces mœurs convenoicnt à la poésie. La Grèce, au temps d'Homère, étoit peuplée de petits états rivaux qui sortoient à peine de la barbarie, et se trouvoicut placés entre uu reste de férocité et un commencement de civilisation; des rivalités do ces petites peuplades naissoient des haines violentes, et de ces haines des vengeances atroces : c'est ce qu'on pourroit ap|)elcr les passions primitives. Les droits de la nature, avec toute la force do l'instinct, existoient encore entre les parents et les amis; mais, entre ennemis, sa voix étoit entièrement étouffée. Ces habitudes de haines une fois établies, après avoir divisé les états, boideversoient les familles; de là les haines fameuses d'Éléocle et de Polynice, d'Atrée et de Thycste, les imprécations d'OEdipe contre sou fils; de là aussi des contrastes fraj)pants dans les caractères et les actions. Achille aime Patrocle autant qu'il hait Agamemnon; et c'est ce contraste de tendresse et de fureur qui nous attache à lui, beaucoup plus que le caractère égal et peut-être uu peu monotone du héros de VÉiiéide. Ce ue sont point là des déiàuts marqués dans sa peinture, comme l'a dit Boileau; ce sont de grandes passions se portant avec la même impétuosité vers les bonnes et les mauvaises actions, vers la haine et l'amitié; ces deux excès se balancent dans ces sortes de caractères d'une manière tout-à-fait intéressante pour le lecteur, qui y trouve le charme des oppositions et de la variété. Cet Achille, qui a traîné trois fois le cadavre d'Hector autour des murailles de Troie, s'émeut tout-à-coup lorsque Priam lui dit : " Achille , souviens- « toi do ton père Péléc; peut-être que dans ce moment il trcin- « ble pour les jours de son fils. » Achille, à ces mots, se rend à la nature : ce n'est déjà plus l'ennemi d'Hector; il se souvient seulement des malheurs de la paternité; sa tendresse pour son père, si adroitement réveillée, lui recoraifiandc le père malheureux qui baise ses mains encore sanglantes du meurtre de son fils. Voilà la nature, voilà les mœurs primitives. 11 y a plus: les lecteurs, attentifs aux horribles traitements qu'Achille fait éi)rouver au cadavre d'Hector, y voient moins encore sa haine pour le Troyen, qu'une horrible expiation de la mort de sou ami : ce n'est pas un rival qu'il punit, c'est le meurtrier de Patrocle; et, sous ce rapport, il est iutéressant dans son atrocité même. La civilisation n'avoit pas encore amené ces sentiments de bienveillance philosophique pour tout ce qui est homme, et ce code de la guerre, oij l'on trouve toute l'humanité dont cet horrible métier est susceptible : le sang des prisonniers couloit sur le bûcher des morts pour consoler leurs ombres. Ou a voulu comparer les mœurs de celte époque à colles de la chevalerie; et, en effet, quelques nuances, le courage, et surtout le sentiment d'honneur, semblent les rapprocher; mais la chevalerie ressemble encore

Page 1