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NOTES DU LIVRE II
bien peu aux mœurs et aux passions primitives. La barbarie de CCS temps étoitdc l'ignorance, et non de la férocité; une sorte de politesse et de galanterie, inconnue aux Grecs de ces tempslà, dislinguoit les caractères chevaleresques.
Maintenant examinons jusqu'à quel point ces mœurs primitives, foibleracnl adoucies par un commencement de civilisation, conviennent à la poésie. La poésie vit de la peinture des grandes passions et des émotions fortes; cette seule ol)servation décide la question : un certain degré de civilisation alToiblit l'énergie des caractères et l'explosion des passions violentes. Pyrrhus immolant le vieux Priam est du temps d'Homère; Énée prêt à pardonner au jeune Turnus est du siècle d'Auguste. Mais, puisque nous en sommes revenus à Pyrrhus, n'oublions pas que Priam vient de reprocher à ce héros, héritier de toute la (icrté d'Achille , d'avoir dégénéré de son père : c'est ce mot qui décide la mort de Priam ; et si ce malheureux prince, au moment où Pyrrhus est prêt à tuer son fils, se fût écrié, <« Songe quelle eût été la douleur d'Achille, si sous ses •< yeux l'on eût attenté à tes jours ! » peut-être que ce peu de mots l'auroit désarmé.
35 Snbiit rari gcniloris imago
Ut regcm œqufcvuin crudeli vulnere vidi Vilam exlialantcm , etc.
Enée a rempli ses devoirs de héros et de citoyen ; mais il est fils, époux et père. On ne pouvoit revenir à ce que lui imposent ces titres d'une manière à-la-fois plus ingénieuse et plus touchante: il vient de voir périr un prince infortuné; ce prince est de l'âge de son père; toute sa tendresse se réveille à ce souvenir. Ce passage prouve combien les poètes sont obligés d'étudier le cœur humain, pour en toucher tour-à-tour les différentes cordes. Us doivent apprendre la savante généalogie des idées, comment elles sont de proche en proche réveillées ics unes par les autres. C'est un art que Virgile a peut-être mieux connu qu'Ilotuère; on pourroit dire que l'un a plus d'instinct, l'autre plus de raison poétique : ces nuances si fines, ces passages si délicats, se trouvent plus rarement dans son modèle.
36 Janitjuc adeo super unus eram , etc,
Virgile a grand soin de conserver à sou héros toute sa dignité : après la mort de Priam il se trouve seul ; tous ses compaguous l'ont abandonné; l'inutilité de ses efforts le rend donc oaturellcmeut à la défense de sa famille.
37 Quum limina Vi-stae
Servaiitom et tacitam sécréta in sede latentem Tyndarida .ndspicio , etc.
La fameuse Hélène , cause de tant de maux, devoit nécessairement paroître dans quelqu'une des scènes de cette épouvantable nuit : pour mieux sentir avec quel art Virgile choisit, pour la peindre, les circonstances, le lieu, et saisit les convenances, il faut rappeler un des plus beaux passages du troisième livre de Y Iliade, relatif à Hélène. Des vieillards assis sur les remparts de Troie la voient passer auprès d'eux. Ces vieillards, dit Homère, ont à peine encore quelques gouttes de sang dans les veines; cependant, à son aspect, ils s'écrient tous à-la-fois : « Qu'elle est belle! IJ n'est pas étonnant que ■■ deux empires se soient armés pour elle >> Voilà, ce me semble, le plus bel éloge qu'on ait fait de la beauté. Ce cri d'adrairalion n'auroit pas eu la même valeur dans des bouches plus 'cunes: c'est ce qui m'a fait dire, dans un éloge d'Homère :
Par la voix des vieillards tu louas la beauté.
Imagination , cli. v.
Au iiiumcut OU les vieillards troyens louoieni ainsi Hélène,
Troie existoit encore; Priam lui-même voyoit moins en elle la cause de ses malheurs, que l'épouse de Paris son fils. Mais, dans le moment présent , Troie a péri victime de ses funestes charmes; ce n'est donc plus la belle et séduisante Hélène qu'il falloit peindre, c'est l'Hclèue destructrice d'ilion : c'est ce quo Virgile a fait d'une manière sublime. Tourmentée par ses remords, fléau de sa patrie et des Troyens, elle se cache dans J'ombre auprès de l'autel de Vcsta, la plus révérée des déesses de Troie.
11 n'y avoit que deux déesses à qui il convînt de protéger Hélène : Vénus, parcequc c'est à elle que cette femme devoit ses célestes attraits ; Junon , parcequ'ellc avoit détruit une ville que cittte déesse abliorroit : mais cette protection convenoit mieux encore à celle qui éloit à-la-fois la mère des Amours et celle d'Enée. Du reste, ce passage prouve ce que j'ai dit ailleurs, que les dieux ne se montroient sans voile que dans les occasions importantes : c'est pour calmer un emportement violent, et empêcher la mort d'une des beautés les plus chères à Vénus, que cette déesse se montre dans tout l'éclat de la divinité. .Son discours est doux et touchant; il ne faut pas oublier de remarquer ces mots, quonam nostri tibi cura recessit? Vénus, pour mieux déterminer Énée, veut être de la famille malheureuse qu'elle recommande à sa tendresse, et qu'il » long-temps abandonnée.
38 Adspicc; namque omnem , quae nunc obducta tucnti niortalis hebetat Tisus tibi, ct humida circum Caligat, iinbcm enpiam , etc*
Ce passage, où Vénus, levant le bandeau mortel qui couvre les yeux d'Énéc, lui montre tous les dieux ennemis de Troie occupés à sa destruction, et Jupiter même les excitant contre elle, est imité d'Homère, mais avec une grande supériorité de mouvement et d'images : on pourroit dire que celte lutte de deux grands poètes est plus intéressante que tous les comliats qu'ils ODt décrits, etc.
39 Ac veluti summis antiquam in montibus ornum Quum fcrro adcisam crebrisque bipennibus instant Eruere agricolae certatim , etc.
Cette comparaison est une des plus magnifiques de V Enéide, non qu'elle offre rien de bien rare et de bicu nouveau, mais parcequc l'Iiarmouie et les images en sont admirables. C'est un vieux frêne qui, du sommet d'une montagne, domine au loin tout le paysage. On ne pouvoit mieux peindre une ville antique et puissante; on ne pouvoit mieux exprimer l'acharnenicût des bûcherons ligués pour sa ruine. Cet arbre balançant dans l'air sa tête ébranlée, et menaçant de sa chute ceux mêmes qui le détruisent, présente une image d'une grande beauté. Cet arbre enfin succombe, pousse un dernier gémissement, et couvre la montagne de son vaste débris. Ce fut à cette comparaison que Voltaire m'arrêta dans la lecture que je lui fis de ma traduction du second livre de V Enéide , pour me faire observer que le poète seul avoit le droit de faire des comparaisons. Indépendamment des raisons que j'ai alléguées dIus haut en faveur de Virgile, je laisse à juger au lecteur si la beauté de cette comparaison n'a pas droit d'obtenir grace pour la petite inconvenance que Voltaire s'est permise luimême, eu faisant parler non un ancien, non un personnage oriental, mais un Français dans un entretien avec Elisabeth.