I.e Capilole attend ses fiers triomphateurs
Marchons ! suivons les pas des sacrificateurs.
Entendez-vous, du bruit des jeux qu'elle idolâtre.
Mugir comme une mer son vaste amphithéâtre.!*
Mécène, reçois-moi dans ces soupers divins.
Assaisonnés de vers , de bons mois et de vins.
Hélas ! ce goût si pur , celte molle élégance ,
Des empires mûris marquent la décadence !
Tardez, éloignez-vous, termes de sa grandeur;
Laissez-moi contempler Rome dans sa splendeur.
Il n'est plus temps. Je vois, j'entends déjà les chaînes,
Et le joug va peser sur des tètes romaines.
De ces murs où les arts vont trouver leur tombeau, La Grèce me rappelle aux lieux de leur berceau : C'est là que, s'enlourant de tout ce qu'elle adore, L'Imagination est plus active encore :
Là, tout [)arle ou de vers, ou de gloire, ou d'amoiu-; Tout est dieux ou héros. Une barque, en un jour. Parcourt sur cette mer, eu merveilles féconde. Cent lieux plus renommés que tous les lieux du monde. Mène-moi , dieu des arts, vers la chère Délos ! Ici Sapho charmoit les rochers de Lesbos ; C'est là qu'Anacréon, oubliant la vieillesse, Chantoit , tout jeune encore et d'amour et d'ivresse. Rochers , l'écueil du Perse et de ses légions. De vos trois cents héros redites-moi les noms. Sparte , où sont tes débris ? Montrez-moi cette Athènes Où méditoit Platon , où tonnoit Demosthenes. Que de charmes encor dans ces restes flétris ! Hélas ! le temps alloit consumer ses débris. Parmi les voyageurs qui de ce beau rivage Emportent en partant une stérile image, Le génie éploré de ces fameux remparts '» Distingua dans la foule un jeune amant des arts, Qui , pour ces murs sacrés rempli d'idolâtrie, Trisie, sembloit pleurer sur sa propre patrie; Pour voir de ces beaux lieux l'auguste antiquité ,
CHANT IV
Plaisirs , amis , parents , il avoit tout quitté.
« Tu vois , lui dit le dieu , ces merveilles divines :
Le temps va dévorer jusques à leurs ruines ;
Bientôt l'œil affligé ne reconnoîlra plus
L'asile des beaux-arts et celui des vertus :
Hâte-loi: rends la vie à leur gloire éclipsée !
Pour prix de tes travaux , dans un nouveau lycée ,
Un jour je te promets la couronne des arts. » Il dit; et dans le fond de leurs tombeaux épars,
Des Platons , des Solons les ombres l'entendirent ;
Du jeune voyageur tous les sens tressaillirent.
Aussitôt dans ces murs , berceau des arts naissants ,
Accourent à sa voix les arts reconnoissants.
Le Dessin le premier prend son crayon fidèle ;
Et tel qu'un tendre fils , lorsque la mort cruelle
D'une mère adorée a terminé le sort ,
A ses restes sacrés s'attache avec transport ,
Demande à l'air, au temps, d'épargner sa poussière,
El se plaît à tracer une image si chère :
Ainsi, par l'amour même insiruit dans ces beaux lieux,
Le Dessin, de la Grèce enfant ingénieux.
Va chercher, va saisir, va tracer son image;
Et belle encor, malgré les injures de l'âge,
Avec ses monuments, ses héros et ses dieux,
La Grèce rcparoît tout entière à nos yeux.
L'histoire ainsi l'apprend : sur ce globe où uons sommes.
Les lieux ont leur déclin aussi bien que les hommes !
Mais ces fameux revers et ces grands changements.
Qu'ont fait naître autrefois le hasard et le temps,
Offrent à noire esprit une moins vive image ,
Que lorsque sous nos yeux un violent orage
D'un séjour magnifique a détruit la splendeur,
El montre sa ruine auprès de sa grandeur.
Vovez ces murs déserts ! là le pompeux Versailles
Étaloit autrefois l'orgueil de ses murailles ;
Là , mille passions , mille vœux à-la-fois ,
Les princes et les grands , les députés des rois ,
Les intérêts rivaux, les vanités trompeuses.
Sans cesse s'agiloient sur ces routes pompeuses;
Là, \enoit en silence, attendant un coup d'œil,
Aux pieds de la faveur s'agenouiller l'orgueil ;
De là , portée au loin sur la terre et sur l'onde ,
La volonté d'un seul faisoit le sort du monde.
Tant d'éclat irriloit l'univers ébloui ;
Un orage a grondé, tout s'est évanoui!
Où sont les attributs de la toute-puissance.
Cet appareil de gloire et de magnificence ?
Le deuil et le silence habitent dans ces lieux ;
A peine un vieux gardien, triste et silencieux.
Dans ces murs, qu'enlouroient tant de fières cohortes,
A quelques voyageur? ou^Te en pleurant les portes;
Et l'étranger cherchant ces palais d'autrefois.
Se dit : « C'étoit donc là la demeure des rois ! »
Rêve à tant de malheurs après tant de puissance,
Jette encor une larme, et s'éloigne en silence.
Après ces grands tableaux , pour nos yeux indiscrets Les lieux mystérieux ont encor des allrails; L'Imagination , ingénieuse à feindre , Embellit les objets que l'œil ne peut alleindre
Un auguste mystère entouroit autrefois
Et les temples des dieux et les palais des rois.
Au fond du saint des saints, dans sa gloire invisible,
L'Éternel enfermoit sa majesté terrible ,
Et le grand-prètre seul , une fois tous les ans ,
Offioit, au nom du peuple, un solennel encens.
Les monarques d'Asie, adorés par la crainte,
Habitoient d'un palais l'inabordable enceinte.
Le mystère piquant et la difficulté
Parent encor les arts , l'amour et la beauté :
Eh ! qui de ce ressort ne connoît la puissance ?
Que de fois dans les murs de la fière Byzance ,
Je m'en souviens encor, d'un œil présomptueux
Contemplant du sérail les murs voluptueux.
Ses murs, ses minarets, ses kiosques, ses portiques,
Et leurs globes dorés et leurs cyprès antiques ,
D'un désir imprudent mon esprit excité.
Et par l'air du mystère en secret irrité.
Malgré ses fiers gardiens, ses portes redoutables,
Brûloit de pénétrer ces murs impénétrables
Où veille la terreur à côté du plaisir.
Où la variété réveille le désir :
Dans mon illusion , grilles , tours , janissaires ,
Mon œil franchissoit tout ; mes regards téméraires
Osoient percer l'asile où l'indolent orgueil
Flotte entre mille appas et choisit d'un coup d'œil.
Autour d€ ces sophas où la langucm- repose.
J'aspirai le moka, je resjiirai la rose;
J'osai plus : dans ces bains frais et mystérieux ,
Que jamais ne profane un regard curieux ,
Où cent jeunes beautés, plus belles sans parure,
Pour voile à la pudeur donnent leur chevelure.
Malgré l'affreux cordon, malgré le sabre nu.
J'entrai brûlant de voir cl tremblant d'avoir vu ■ ^.
L'amour même chérit les ombres du mystère M;
L'amour désenchanté fuit un œil téméraire.
Belles , défiez- vous d'un regard curieux !
La beauté s'embellit d'un air mystérieux ;
Les désirs ignorants sont vos premières armes;
La beauté dévoilée a perdu de ses charmes ;
L'amour le plus aveugle est le plus éloquent ;
L'ignorance aux objets prête un charme piquant :
Ce qui nous plaît le mieux dans toute la nature.
Ce n'est pas ce qu'on voit , c'est ce qu'on se figure.
L'ignorance nourrit la douce illusion.
Des Grecs ingénieux l'aimable fiction ,
Qui donnoit plus d'éclat à la vérité même ,
Cacha cette leçon sous un heureux emblème.
L'imprudente Psyché veut voir de près l'Amour;
Elle le voit; le dieu disparoît sans relour:
Et Psyché, d'un regard téméraire victime.
Déplore , mais trop tard ! son malheur et son crime.
Tant d'un dieu prévoyant l'atlenlive bonté
Exprès derrière un voile a mis la vérité ;
Et cache, dans la nuit d'un nuage qu'il dore,
El les biens qu'on espère et les maux qu'on ignore.
Eh ! pourrai-je oublier le site inspirateur , Où l'on goûta des arts l'attrait consolateur; Témoin de nos travaux, bienfaiteur du génie.
L'IMAGINATION
De quels heureux moments il charma notre vie ! Là , d'une longue exiase on connut les transports ; Là, noire ame en silence amassant ses trésors, D'un long recueillement toul-à-coup a fait naître Ces traits à qui notre art doit sa gloire peul-êlre. Ces lieux, dont tant de fois on sentit le pouvoir. Quels co'urs rerounoissants n'aiment à les revoir ? Monibar charmoit lUiffon, et du bois des Charmettes Jean- Jacques se plaisoil à vanter les retraites ; Et toi, loi, que j'aimai dès mes plus jeunes ans, Meudon, à qui je dois tout l'hoiuieur de mes chants. Que de fois, en hiver, dans tes donjons gothiques, Près d'un foyer, nourri de tes chênes antiques. Seul, écoutant de loin les vents, les Hols, les bois, A leur vasie concert j'associai ma voix ! Que de fois, aux beaux jours de tes bocages sombres Tu me vis traverser les vénérables ombres ! Hélas! ces liois sacrés, ces bosquets ne sont plus; Par le fer destructeur je les vis aballus; Abattus au printemps ! (juand tout gros de feuillage. Déjà les verts boutons nous promelloieut l'ombrage : En vain de ces vieux troncs les jeunes successeurs De leur nouvel abri m'ont offert les douceurs ; Ils n'ont point ii'spiré, n'ont point vu mon délire : Ne m'ayani rien appris, je n'ai rien à leur dire ; Mais ton sol m'est sacré, mais j'y viendrai toujours Demandea- d'heureux vers, et sur-tout d'heureux jours.
Des divers lieux sur nous j'ai chanté l'influence ; Presque tous de nos cœurs empruntent leur puissance: Ceux où l'astre du jour et l'homme sont absents, Seuls, par leur propre force, agissent sur nos sens. A peine l'œil eulr'ouvre une foiijle paupière. Il veut voir son semblable, il veut voir la lumière : La pensée, il est vrai, connoîl peu de déserts. Si l'on ne voit point l'homme et ses trails toujours chers, On voit ses monimienls; les champs et la verdure Nous parlent des bienfaits , des soins de la nature : Tantôt d'une rivière on suit les longs détours ; L'on voyage avec elle et l'on poursuit son cours. Mais quand l'honnne accablé, qu'un long ennui désole, Ne voit ni les humains , ni rien qui le console , Sa double solitude épouvante sou cœur.
Sous les cieux africains voyez le voyageur, Des sables de Rosette, ou des landes du Caire, Traverser lentement l'espace solitaire ^^ , Les torrents de poussière, et les vents enflammés , Et la terre, et les eaux contre lui sont armés; Mais de ces champs poudreux la chaleur est moins rude Que cette désolante et longue solitude.
L'ennui, le triste ennui qui mesure le temps, Eternise ses jours, ses heures , ses instants. Flétrie au seul aspect de ces lieux effroyables , L'Imagination expire sur ces sables; Il se traîne, il épuise un reste de vigueur '^, Lorsqu'au lever du jour, ô surprise ! ô bonheur ! D'un obélisque au loin il découvre le faîte. Les kiosques des pachas, les temples du prophète, De palmiers, d'orangers des bois délicieux, Que le désert encore embellit à ses yeux.
C'est là qu'un doux repos , acheté par ses peines ,
L'attend sous ces berceaux, au bord de ces fontaines,
Où, sur un mol amas de coussins fastueux ,
Le superbe Ottoman, triste et voluptueux.
Enivré de ces sues dont la vertu l'inspire.
De ses rêves charmants entretient le délire.
Ou dans son beau harem achève en paix le jour,
Pressé par le désir, et jamais par l'amour.
Moi-même, que séduit cette riante scène,
A ces bords enchantés je m'arrache avec peine;
Mais ma muse m'appelle en des déserts nouveaux.
Voyez-vous ce navire attendu sur les eaux "7 ; Tout est prêt : l'air fraîchit, la voile s'enfle; Éole S'anuise en se jouant de cha(|ue banderole; L'enfant pour la saisir vers elle étend les bras; Autour des voyageurs dont on retient les pas. De parents et d'amis un groupe tout eu larmes. D'un adieu prolongé goùle les tristes charmes; Et, du souunet d'un roc élevé dans les airs. Suit long-temps le vaisseau t|ui s'enfuit sur les mers.
Sur ce vasie élément, d'abord l'ame enhardie Se croit indé|)endante et se sent agrandie; Il semble qu'étendant son vol illimité , Dieu même l'associe à son immensité.
Mais, hélas! le bonheur demande peu d'espace : De ce désert sans fin l'homme bientôt se lasse; Solitaire, à l'aspect de l'immense horizon, Bientôt dans son navire il croit voir sa prison. Ses tristes compagnons qui languissent ensemble. Ce n'est point le penchant, le choix qui les rassemble; Leur ennui mutuel redouble son ennui; Il habite auprès d'eux, et vit seul avec lui. Ah ! quand pourront ses yeux entrevoir le rivage ! Qiu?l(juefois l'abusant par une fausse image , L'Imagination, dans un lointain confus.
Lui montre un port, des tours, qui bientôt ne sont plus. Leur fantôme trompeur s'efface comme un songe , Et l'immense océan devant lui se prolonge. Il faut entendre encor le bruit des matelots, Des cordages, des mais, et des venis, el des flols; Toujours les cieux , toujours les noirs gouffres de l'onde, Et l'aquilon grondant sur la vague qui gronde. Hélas! où sont ses champs, ses bois, ses prés fleuris. Ses foyers paternels el ses enfants chéris .►' Le regret , au départ , en forma ses supplices , fcVspérance, au retour, en fera ses délices. Il part, il vogue , avance, espère, el voit le port. Ah ! son cœur pourra-l-il suffire à son transport : Sa fille.. ! en le quittant son adieu fut si tendre ! Que fail-elle à préseul ? Lasse enfin de l'attendre, Sur son portrait peut-être elle verse des pleurs, Peut-être que sa main le couronne de fleurs ; Ces tissus , ces trésors que la Perse a vus naître, Sa femme avec plaisir s'en parera peul-êlre; Et et fils , dernier fruit d'une longue union , Til-il ? commeuce-t-il à bégayer son nom.'' Son simple et vieux pasteur répandra tant de larmes ! A ses arbres grandis qu'il va trouver de charmes !
Cependant les objets semblent se rapprocher;
CHANT IV
Il reconnoît ce mont , cet arl)re , ce clocher ; De moment en moment les tours lèvent leur faîte ; Enfin la rive approche, et son bonheur s'apprête; Et sur la mci-, qui fuit et roule à gros bouillons , Son rapide vaisseau fend les derniers sillons. On aborde : d'un saul il a louché la rive ; Le cœur tout palpitant, il s'élance, il arrive, Avec ce vil' besoin que donne un long désir. Mais ce n'est pas à moi d'exprimer son plaisir. L'Imagination, dont je peins la puissance, Aime à chanter l'espoir et non la jouissance.
Des solitaires lieux j'ai tracé les effets : O loi, de qui ma muse cpiouva les bienfaits , Quand ma voix va chanter le pouvoir des lieux sombres, O nuit ! inspire-moi. Que de fois, dans tes ombres, Recherchant ton silence et non pas ton repos , Et des eaux d'Hippocrène humectant les pavots, Du délire des vers j'éprouvai les délices ! Du poêle , inspiré par tes veilles propices , Il semble que les chants soient plus doux et plus fiers, Pour lui le dieu du jour n'est plus le dieu des vers. Mais les amants heureux , mais les heureux poêles Ont seuls droit de se plaire à tes scènes muettes. Tout être avec regret voit mourir la clarté; Alors mon chien me jette un regard attristé. L'instinct des plantes même en chérit l'influence, Et la fleur du soleil pleure encor son absence ; Tout bénit ses faveurs; mais l'homme, enfant des dieux. L'homme, avant tout, chérit ce flambeau radieux; Il veut voir ses rayons, il veut sentir sa flamme , El ce besoin des sens est un besoin de l'ame : Cet astre heureux console et charme nos ennuis. Que je plains la douleur dans le calme des nuits ! Ah ! que la nuit alors , jointe à la solitude , De l'homme délaissé nourrit l'inquiétude ! Ij'absence des objets rend ses maux plus présents; Rien n'en distrait son cœur, son esprit , ni ses sens. Exhalant en soupirs sa tristesse farouche , De sa longue insomnie il tourmente sa couche; Il se roule , il se lasse à chcrrher le repos ; Tout son sang embrasé précipite ses flots. Jusqu'à l'heure où l'Aurore , humide de rosée, Apporte un peu de calme à son ame épuisée ; Et , chassant de la nuit les funèbres vapeurs , Rend et le jour au monde, et l'espérance aux cœurs. Quels intrépides cœurs , quels courages célèbres , N'ont élé quelquefois émus par les ténèbres ! Quand du fer, de l'airain , le brillant appareil Eclate et resplendit aux rayons du soleil. Le soldat, avec joie, affronte les tempêtes : Les dangers sont des jeux, les combats sont des fêtes; Mais quand la nuit répand sa ténébreuse horreur, Quand l'œil ne peut juger l'objet de sa terreur, Alors tout s'exagère à notre ame tremblante; Le danger moins connu cause plus d'épouvante, Sur-tout , lorsque perdu dans un lieu ténébreux , L'homme seul reste en proie à ses pensers affreux ; Ah ! que la nuit alors, jointe à la solitude. De l'ame délaissée accroil l'inquiétude J
D(î ce comble d'effroi , de ces scènes d'horreur. Un exemple terrible effraie encor mon cœur.
Sous les rcniparls de Rome et sous ses vastes plaines Sont des antres profonds, des voûtes souterraines '8 Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains, Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains ; Avec ses rois, ses dieux et sa magnificence, Rome entière sortit de cet abime inmiense. Depuis, loin des regards et du fer des tjrans. L'église encor naissante y cacha ses enfants, Jusqu'au jour où du seiu de celle nuit profonde, Triomphante, elle vint donner des lois au monde, El marqua de sa croix les drapeaux des Césars. Jaloux de tout connoître, un jeune amant des arts, L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture, Brûloil de visiter cette demeure obscure, De notre antique foi vénérable berceau.
Un fil dans une main, et dans l'autre un flambeau. Il entre ; il se confie à ces voûtes nombreuses Qui croisent en tous sens leurs roules ténébreuses. Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté, Ce palais de la nuit, cette sombre cité. Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles. Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles. Dans un coin écarlé se présente un réduit , Mystérieux asile où l'espoir le conduit. Il voit des vases saints et des urnes pieuses. Des vierges, des martyrs dépouilles précieuses; Il saisit ce trésor ; il veut poursuivre. Hélas ! Il a perdu le fil qui conduisoit ses pas; Il cherche, mais en vain; il s'égare, il se trouble, Il s'éloigne , il revient , et sa crainte redouble ; Il prend tous les chemins que lui montre la peur ; Enfin de route en route , et d'erreur en erreur. Dans les enfoncements de celte obscure enceinte. Il trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe, D'où vingt chemins divers conduisent alentour. Lequel choisir ? Lequel doit le conduire au jour ? Il les consulte tous, il les prend, il les quille; L'effroi suspend ses pas , l'effroi les précipite : Il appelle ; l'écho redouble sa frayeur ; De sinistres pensers viennent glacer son cœur. L'aslre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures ; Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel. En trois lustres entiers voit à peine un mortel ; El pour comble d'effroi, dans celte nuit funeste. Du flambeau qui le guide il voit périr le reste. Craignant que chaque pas, que chaque mouvement , En agitant la flamme, en use l'aliment, Quekpiefois il s'arrête et demeure immobile. Vaines précautions ! Tout soin est inutile; L'heure approche , et déjà son cœur épouvanté Croit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité. Il marche, il erre encor sous ce<le voûte sombre; El le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ombre. Il gémit; toutefois d'un souffle haletant. Le flambeau ranimé se rallume à l'instant. Vain espoir ! par le feu la cire consumée ,
L'IMAGINATION
Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée ,
Alteint sa main souffranle , et de ses doigts vaincus
Les nerfs décourages ne la soutiennent plus :
De son bras défaillant enfin la torche tombe,
El ses derniers rayons ont éclairé sa tombe.
O loi , qui d'Ugolin traças l'affreux la!)leau,
Terrible Dante, viens, prête-moi ton pinceau!
Prête-moi tes couleurs; peins, dans ces noirs dédales,
Dans la profonde horreur des ombres sépulcrales.
Ce malheureux qui compte un siècle i)ar instants ,
Seul... Ah ! les malheureux ne sont pas seuls long-temps ;
L'Imagination, de fantômes funèbres
Peuple leur solitude et remplit leurs ténèbres.
L'infortuné déjà voit cent spectres hideux;
Le délire brûlant, le désespoir affreux,
La mort... non cette morl qui plail à la victoire,
Qui volt! avec la foudre, et que pare la gloire,
Mais lente, mais horrible, et traînant par la main
La faim qui se déchire et se ronge le sein.
Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines.
El quels regrets louchants vienneni aigrir ses peines ?
Ses parents, ses amis qu'il ne reverra plus!
El ces nobles travaux qu'il laissa suspendus !
Ces travaux qui dévoient illustrer sa mémoire ,
Qui donnoient le bonheur et promelloient la gloire !
Et celle dont l'amour, celle dont le souris
Fut son plus doux éloge et son plus digne prix !
Quelques pleurs , de ses yeux , coulent à cette image ,
Versés pai* le regret , el séchés par la rage.
Cependant il espère , il pense quelquefois
Enti-evoir des clartés , distinguer une voix.
Il regarde, il écoute. Hélas ! dans l'ombre immense,
Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence,
El le silence encore ajoute à sa terreur.
Alors , de son destin sentant toute l'horreur.
Son cœur tumultueux roule de rêve en rêve;
Il se lève , il retombe , et soudain se relève ;
Se traîne quelquefois sur de vieux ossements ,
De la morl qu'il veut fuir horribles monuments !
Quand tout-à-coup son pied trouve un léger obstacle :
Il y porte la main... O surprise! ô miracle!
Il sent , il reconnoît le fil qu'il a perdu ,
Et de joie el d'espoir il tressaille éperdu.
Ce fil libérateur, il le baise, il l'adore.
Il s'en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore;
Il veut le suivre, il veul revoir l'éclal du jour.
Je ne sais quel inslincl l'arrête en ce séjour.
A l'abri du danger, son ame encor tremblante
Veut jouir de ces lieux el de son épouvante.
A leur aspect lugubre , il éprouve en son cœur
Un plaisir agité d'un reste de terreur;
Enfin , tenant en main son conducteur fidèle ,
Il pari, il vole aux lieux où la clarté l'appelle.
Dieux! quel ravissement, quand il revoit les cieux
Qu'il croyoit pour jamais éclipsés à ses yeux !
Avec quel doux transport il promène sa vue
Sur leur majestueuse el brillante étendue !
Ij3l cité, le hameau, la verdure, les bois.
Semblent s'offrir à lui pour la première fois ;
El , rempli d'iuie joie inconnue el profonde. Son cœur croit assister au premier jour du monde.
CHANT V