LES ARTS
Toi, que l'anli(|uilé fit éclore des ondes. Qui descendis des cieux et règnes sur les mondes; Toi , qu'après la bonté l'homme chérit le mieux , Toi, qui naquis un jour du sourire des dieux, Beauté, je te salue! Hélas! d'épais nuages A mes yeux presque éteints dérobent les ouvrages! Voilà (|uc le printemps reverdit les coteaux, Des chaînes de l'hiver dégage les ruisseaux, Rend leur feuillage aux bois, ses rayons à l'aurore; Tout renaît: pour moi seul rien ne renaît encore; Et mes yeux, à travers de confuses vapeurs, A peine ont entrevu tes tableaux enchanteurs. Plus aveugle que moi , Milton fut moins à plaindre >; Ne pouvant plus le voir, il sul encor le peindre; El, lorsque par leurs chants préparant ses transports. Ses filles avoient fait entendre leurs accords. Aussitôt des objets les images pressées En foule s'cvcilloient dans ses vastes pensées; Il ehantoit; el tes dons, les chefs-d'oeuvre divers, Éclipsés à ses yeux, revivoient dans ses vers. Hélas ! je ne saurois égaler son hommage ; Mais dans mes souvenirs j'aime encor ton image. Source de volupté, de délices, d'attraits, Sur trois règnes divers tu répands tes bienfaits! Tantôt , loin de nos yeux, dans les flancs de la terre. En rubis enflammés tu transformes la pierre ; Tu donnes en secret leurs couleurs aux métaux, Au diamant ses feux, el leur lustre aux cristaux; Au sein d'Antiparos tu filtres goutte à goutte Tous ces glaçons d'albâtre, ornement de sa voùle ; Edifice inconnu qui, dans ce noir séjour , Attend que son éclat brille à l'éclat du jour. Tantôt nous déployant ta pompe éblouissante Pour colorer l'arbusle, el la fleur, et la plante. D'or, de pourpre el d'azur tu trempes les pinceaux ; C'est toi qui dessinas ces jeunes arbrisseaux. Ces élégants tilleuls et ces platanes sombres Qu'habitent la fraîcheur , le silence et les ombres. Dans le monde animé qui ne sent les faveurs ? L'insecte dans la fange est fier de ses couleurs; Ta main du paon superbe éloilale plumage; D'un souffle tu créas le papillon volage ; Toi-même au tigre horrible, au lion indompté, Donnas leur menaçante el sombre majesté ; Tu départis au cerf la souplesse et la grace ; Tu te plus à former le coursier plein d'audace, Qui, relevant sa lète et cadençanl ses pas, Vole et cherche les prés , l'amour ou les combats ; A l'aigle, au moucheron tu donnas leur parure; Mais tu traitas en roi le roi de la nature ; L'homme seul eut de toi ce front majestueux , Ce regard noble et doux , fier et voluptueux ,
CHANT V
Du sourire et des pleurs rinléressant langage; El sa compague eufm fut lou plus ht\ ouvrage. L'homme en naissant voyoit les globes radieux ; Sa compagne naquit , elle éclipsa les cieux ; Toi-même t'applaudis en la voyant éclore; Dans le reste on t'admire , et dans elle on l'adore. Que dis-je ? cet éclat des formes, des couleurs, O i)eauté ! ue sont pas les plus nobles laveurs ; Nou; Ion chef-d'œuvre auguste est une ame sublùue 3; C'est l'Hôpital, si pur sous le règne du crime 4; C'est Mole , du coup d'œil de l'homme vertueux Calmant d'un peuple ému les flots tumultueux 5; C'est Bavard, dans les bras d'une mère plaintive, Sans tache et sans rançon remetlant sa caplive ; C'est Crillon.6, c'est Sully, c'est l'austère Catou, Tenant entre ses mains un poignard et Platon, Parlant , el comballant, et mourant en grajid homme. Et seul resté debout sur les débris de Rome.
Soit donc que vous teniez la plume ou le pinceau J* La lyre harmonieuse ou l'habile ciseau ; Soit que du cœur humain vous traciez la peinture. Soit que dans ses travaux vous peigniez la nature, C'est le choix du vrai beau qu'il faut étudier. N'allez pas imiter cet artiste grossier, Qui va choisir sans goût ce qu'il peint sans adresse. Veut-il représenter les trails de la vieillesse ? Son crayon fera choix d'un pauvre à cheveux blancs , Qu'a flétri le besoin , bien plutôt que les ans. S'il peint les champs, ses fleurs, ses arbres sont vulgaires- Dans l'asile honteux des amours mercenaires Il cherche une 'Vénus qu'il copie au hasard. L'opprobre de son sexe el la honte de l'art. O combien chez les Grecs , où l'art a pris naissanee Des modèles plus purs assuroient sa puissance ! Là, dans les jours brillants de leurs solennités, De superbes rivaux, l'élite des beautés, Dans la première Ileur de leur fraîche jeunesse, Dispuloient de vigueur, de grace et de souplesse. Toujours le ris moqueur ou rapplaudissement Jugeoil chaque attitude el chaque mouvement. Qui tomboil avec art , ne tomboil point sans gloii'e El souvent le vaincu remporloit la victoù'e. Ainsi de la beauté le modèle certain Inslruisoil le regard et dirigeoil la main. Mais , pour en retracer la peinture fidèle , Ne croyez pas que l'art fût content d'un modèle; La nature se plaît à diviser ses dons. Dans le pompeux concours de trente nations , Parmi l'essaim charmant des filles de Crotone 7 Des vierges de Lesbos ou liien de Sicyone , Tout œ qui, dans 1 celai des fêles el des jeux, Dans le cirque, au théâtre, avoit frappé les yeux, Composoit la beauté du choix de mille belles : Ainsi Vénus naquit sous le pinceau d'Apelles.
C'est peu ; l'art plus hardi, plus noble en Son essor, Dans ce monde borné se sent captif cncor : Dérobé dans les cieUx, le beau feu qui l'anime, Se ressouvient toujours de sa source sublime. 11 est entre la terre et la voûte des cieux
Vn sanctuaire auguste où le maître des dieux
A déposé les plans de ses vastes ouvrages,
Des mondes qu'il médite immortelles images.
L'Imagination, avec une clef d'or,
Seule a le droit d'ouvrir ce céleste ti-ésor.
C'est là que, sur un trône éclatant de lumière,
Réside la beauté dans sa source première ;
Non point avec ces traits foibles, décolorés,
Que lui prèlenl ici nos sens dégénérés.
Que le temps afi'oiblil, que l'ignorance altère,
Ou qu'enfin dénature un mélange adultère ,
Mais vierge, mais gardant toute sa pureté,
El tout empreinte encor de la divinité :
C'est là qu il faut la voir, c'est là qu'est son empire.
Sous les traits d'Apollon l'affreux Pilhon expire :
Qui nous retracera ce dieu triomphateur ?
(k'iui qu'il embrasa de son feu créateur,
Celui qui, pour atteindre à sa forme épurée.
Dédaigneux de la terre, habita l'empyrée;
Sans doute, en le formant, il avoit sous les yeux.
Non les plus beaux mortels , mais les plus beaux des dieux.
O prodige ! long-temps dans sa masse grossière 8 , Un vil bloc enferma le dieu de la lumière. L'art commande , et d'un mai'bre Apollon est sorti ! Son œil a vn le monstre, et le trait est parti; Son arc frémit encore entre ses mains divines : Un courroux dédaigneux a gonflé ses narines ; Avec ces yeux perçanis devant qui l'avenir. Le passé, le présent, viennent se réunir; Du haut de sa victoire il regarde sa proie. Et rayonne d'orgueil, de jeunesse et de joie. (Jhez lui rien n'est mortel : avec la majesté Son air aérien joint la légèreté ; A peine sur la terre il imprime sa trace ; Ses cheveux sur son front sont noués avec grace. D'un tout harmonieux j'admire les accords ; L'œil avec volupté glisse sur ce beau corps. A son premier aspect, je m'arrête, je rêve; Sans m'en apercevoir , ma tète se relève , Mon maintien s'ennoblit. Sans temple, sans autels, Son air commande encor l'hommage des mortels ; El, modèle des arts et leur première idole, Seul il semble survivre au dieu du Capilole.
A ces brillants contours que dessina sa sœur, La Peinture plus riche ajouta la couleur. Son empire est plus vaste , et sa noble magie Parle aux yeux , parle au cœur avec plus d'énergie ; Mais leur but est le même : ainsi que du ciseau. Le choix d'un beau modèle est l'objet du pinceau ; Tant que l'art plus borné ne montre à noire vue Que le monde visible et la beauté connue. Le choix est plus facile, et l'art judicieux Des trails qu'il faut choisû- avertira les yeux. Mais du monde réel franchissant la barrière, Dans le monde idéal s'il étend sa carrière. Comment montrer à l'homme un objet plus qu'humain, Peindre un être immortel d'une mortelle main. Lui composer des sens, une forme, un visage. Et créer à-la-fois le modèle et l'image ?
L'IMAGINATION
C'est là que du génie épuisant les «ecrcts,
L'Imagination épure tous ses traits ;
Là, triomphe son art. C'est toi que j'en atteste,
O divin Raphael , dont le pinceau céleste
Osa représenter, par un sulilime essor,
Le Christ transfiguré sur le mont de Thabor.
Ah! pour ce grand momeni où, reprenant son être,
Le dieu va se montrer et l'homme disparoilre.
Où prendre ton modèle , artiste audacieux ?
Il n'est point sur la teiTe, il n'est point dans les cieux ;
Il esl dans sa pensée. Il dessine, il colore.
Il dit : « Que le dieu naisse, » et le dieu vient d'éclore !...
Ses vêtements, ses traits, ses yeux éblouissants.
Des célestes clartés semblent resplendissants :
Tout l'Olympe attentif contemple sa victoire :
Ses disciples tremblants se courbent sous sa gloire :
L'ouvrage étoit parfait, si la cruelle mort
Ah! jeune infortuné, digne d'un meilleur sort, Ilàte-loi : le temps fuit , achève Ion ouviage 1 Si le destin sévère épargne ton jeune âge. Tu seras Rapliacl 9 ! Vain espoir! il n'est plus, El ses noi)les travaux restent interrompus: En vain se soulevant, à son heure dernière, Il tourne encor vers eux sa mourante paupière ; En vain , pour achever son ouvrage naissant , Il reprend en ses mains son pinceau languissant ;
Il meurt Courez , portez à son ombri; chérie
Ces fleurs , ces frêles dons , emblèmes de sa vie. Mais, non.... son ombre attend un hommage plus beau; Muses, talents, beaux-arts, placez sur son tombeau Ce chef-d'œuvre échappé de sa main défaillante ; Joignez-y ses pinceaux, sa palette brillante; Et, changeant en triomphe une pompe de deuil, Conduisez un trophée et non pas un cercueil : Rome n'aura jamais vu de fête plus belle. Et moi, moi, qui jadis, d'une voix solennelle, Jurai de visiter ces beaux champs, ce beau ciel, Où "Virgile chanloit, comme a peint Raphaël ; J'irai, j en jure encor, j'irai voir cet asile Où Raphaël peignoit, comme a chanté Virgile '°. Virgile ! Raphaël ! ô douleur ! ô destin ! Tous deux sitôt ravis par le sort inhumain : Tous deux ils ont pleuré sur leur gloire imparfaite ; Mais le temps ne peut rien sur les vers du poète. Et dans le Vatican , par le temps outragés, Les traits de Raphaël périssent négligés ! Rome, au nom de ta gloire, arrête ce ravage; Chaque trait effacé te dérobe un hommage ; Et, quand ton culte saint renaît de toutes parts. Garde encor dans tes murs le culte des beaux-aris. Ah! quand mon œil à peine entrevoit la nature. Malheureux ! de quel droit vanté-je la Peinture ? O divine Harmonie ! au moins tes doux accents Pour mon oreille encore ont des charmes puissants. Et qui ne connoît pas ton pouvoir ineffable ? L'histoire, en te louant, le dispute à la fable. Combien ma déilé fut prodigue pour toi ! Elle ordonne : et tu peins l'alégresse et l'effroi Animes les festins, échauffes les batailles,
Mêles des pleurs touchants au deuil des funéraillei;
Et du pied des autels, en sons mélodieux.
Vas porter la prière aux oreilles des dieux.
Ainsi Mars s'enflammoit aux accords de Tyrlhée;
Ainsi sur mille tons le fameux Timolhée
Touchoil son luth divin, parcouroit tour-à-tour
Le mode de la gloire et celui de l'amour;
D'un regard de Tliaïs enivroit Alexandre;
Rouloit son char vainqueur sur Rabylone en cendre;
Ou peignant Darius et sa famille en deuil,
Des pleurs de l'infortune attendrissoit l'orgueil.
Dans ses noirs ateliers, sous son toit solitaire,
Tu charmes le travail, tu distrais la misère.
Que fait le laboureur conduisant ses taureaux.!*
Que fait le vigneron sur ses brùlanls coteaux,
Le mineur, enfoncé sous ses voûtes profondes.
Le berger dans les champs, le nocher sur les ondes,
Le foigcron domptant les métaux enllanmiés .-'
Ils chanlent : l'heure vole, et leurs maux sont charmés.
Mais si je veux trouver tes plus brillants prodiges,
Je cours à ce théâtre où régnent les prestiges :
Là, lu peins les amours, la haine, la fureur,
Les tempêtes de l'air, les orages du cœur;
Ici gémit Al) s, là frémit Hermione.
Honneur de la nature , adorable Antigone,
D'un père infortuné viens dissiper l'effroi !
Dans l'univers entier OEdipe n'a que toi.
Qui ne s'atlendriroil aux sons touchants d'Alcesle ?
(yourez, affreux remords, courez saisir Oreste;
Il a tué sa mère ! Ah ! quels cris de douleur
En accents étouffés s'échappent de son coeur!
Clytemnestre, est-ce loi? Mère désespérée!
Enlendez-vous les cris de sa fille éplorée ?
Agamemnon superbe, Achille furieux,
Les prêtres, les soldats , et la foudre, et les dieux .'
Dans ces bosquets fleuris , près de celle eau limpide ,
N'eutends-je pas Renaud soupirer pour Armide ?
Jamais des sons si doux, des accenis si flatteurs ,
N'amollirent les sens et n'émurent les cœurs.
Toutefois, de cet art quelle que soil la gloire, Où sont ces grands effets que nous vante l'histoire, Quand de cet art divin les sons toujours vainqueurs Gouvernoient les esprits et commaudoienl aux cœurs .'' Quand, d'une seule corde ajoutée à la lyre, Le grand événement troubloit tout un empire.' Ah! sur lame des grands, des peuples et des rois, Si l'honneur conservoit encor ses premiers droits, Je lui dirois : Hélas! vois ma triste patrie, De revers accablée et d'opprobres flétrie ; D'affreux spoliateurs se faisant avec art Du malheur une proie, et des lois un poignard; Les rois chargés d'outrage , et les dieux de blasphèmes ; Un monde d'intrigants , un chaos de systèmes ; Le droit des assassins, le devoir des forfaits... Déesse , prends ta lyre el ramène la paix !
Tandis que les amours , les plaisirs , la tendresse , Accourent à ta voix, quelle autre enchanteresse Marche au son de la lyre , et , mesuraut ses pas , Aux lois de la cadence asservit ses appas ?
CHANT V
Ces», ta sœur, c'est l'aimable el jeune Terpsichore; C'est ma divinité qui la conduit encore : C'est elle dont la douce et vive émotion A tous ses mouvements donne l'expression. Sans elle, à nos regards vainement elle étale De SCS pas sans dessin l'insipide dédale : Tel jadis l'acrostiche , admiré par les sots , Tounnentoit le langage et se jouoit des mots. <)ue la danse toujours, ou gaie ou sérieuse. Soit de nos sentiments l'image ingénieuse ; Que tous ses mou^■emenls du cœur soient les échos, Ses gestes un langage, et ses pas des tableaux! Tantôt échevelée , impétueuse , ardente , Le ihyrse dans sa main, s'élance mie Iwcchanle; Ses longs cheveux aux vents flottent abandonnés; Son regard est brûlant, ses pas désordonnés; De l'amour et du vin sentant la double ivresse, Elle tourne en fureur sous le dieu qui la presse; L'œil qui la suit la perd dans ses sauts vagabonds. Tandis qu'elle s'élance et s'échappe par bonds. Voyez-vous s'avancer cette nymphe timide? La décence en secret à tous ses pas préside; Ses regards sont baissés; ses deux bras demi-nus Semblent nager dans l'air, mollement soutenus ; A peine de ses pas elle laisse la trace ; L'innocence est son chai'me et la pudeur sa grace. Les yeux avec respect semblent suivre ses pas, Et le faune qui l'aime en palpite tout bas.
Pourrai-je t'oublier, auguste architecture. Qui domptes des rochers la rebelle nature .-• Le marbre sous les mains se découpe en festons, Se taille en chapiteaux, se déploie en frontons, S'arrondit en volute, en frise se façonne. S'alonge en architrave ou s'élance en colonne ; Et des proportions la savante beauté A joint la symétrie à la variété.
Cependant, qui l'eût cru? pour des formes si belles, La nature à notre art n'offroit point de modèles ; L'Imagination seule en fit tous les frais. Je sais que nos aïeux, au sortir des forêts. Des arbres imitant les voûtes végétales , Courbèrent en arceaux leurs vastes cathédrales : Mais ces formes sans goût, le goût les rejeta; Image de leurs troncs, la colonne resta. Alors des temples grecs et des palais antiques L'art plus majestueux releva les portiques. Et le ciseau qui flt les dieux et les héros , Tailla pour leur séjour les marbres de Paros. Enfin vient Michel-Ange, et son audace extrême Prétend surpasser Rome et la Grèce elle-même. Il n'imitera point ces masses de rochers. Ces aiguilles , ces tours , ces énormes clochers , Qiii , menaçant les cieux de leur cime tudesque , Alloient perdre dans l'air leur hauteur gigantesque. Il commande : à sa voix accourent tous les arts ; Il veut que son chef-d'œuvre , attachant les regards. Avec l'immensité joigne encor l'élégance; Soit simple , mais haidi , grand sans extravagance. Il s'élève , et jamais les arts audacieux
D'aspects plus imposants n'étonnèrent les jeux. L'œil admire en tremblant ces voûtes colosscdes, Des voûtes de l'Olympe orgueilleuses rivales, Dont la proportion trompant le spectateur, Mémo en la déguisant, ajoute à la grandeur. Le ciel semble appuyé sur sa vaste rotonde, De sa hauteur sacrée elle commande au monde '°. Que dis-je? l'Eternel, en descendant de^ cieux, Habite avec plaisir ce dôme spacieux ; Sublime effort de l'art , miracle d'un grand homme ! Digne séjour d'un dieu, digne ornement de Rome! Rome, Athènes, les rois, les Césars sont vaincus, Et l'univers admire un prodige de plus.
Et pourrai-je oublier tes talents et ton zèle, O toi, de l'amitié le plus parfait modèle, l'icspectable Ledoux! artiste citoyen ", Par-tout le nom français s'enorgueillit du lien. C'étoit peu d'élever ces portes magnifiques, De la ville des rois majestueux portiques : A l'honneur des Français que n'eût point ajouté Le généreux projet de ta vaste cité !
Là , seroit le bonheur; là, de la race humaine Le monde eût admiré le plus beau phénomène; Les modestes réduits , les superbes palais , Les fontaines coulant en hmpides filets , Les comptoirs de Plutus, père de la fortune, Les forges de Vulcain, les chantiers de NeptuEe, Les temples de Thémis , les arsenaux de Mars , Les dépôts du savoir, les ateliers des arts , Le cirque des combats , les pompes de la scène , Où vient rire Thalie et pleurer Melpomene, Tout ce que dans le sein d'une vaste cité Commande le plaisir ou la nécessité ; Tout ce qui, des humains fécondant l'industrie. Pare , enrichit , éclaire et défend la pairie. Qu'Amphion, aux accords d'un luth miraculeux. Bâtisse des Thébains les remparts fabuleux^ Sur de plus grands bienfaits notre hommage se fonde : Il fil naitre une ville, et tu bâtis un monde; Puisses-tu l'habiter, el voir en cheveux blancs Ta jeune colonie honorer les vieux ans !
La Poésie, enfin, plus féconde en merveilles, Charme à-la-fois l'esprit, le cœur et les oreilles. Tout est de son empire : elle plane à-la-fois Sur le chaume du pâtre el les palais des rois. Tel, du haut de son char, le dieu de la lumière S'empare, en se montrant, de la nature entière; Et, sur tous les objets répandant ses couleurs. Peint les monis et les champs, el l'insecte et les fleurs. Art sublime! art divin, que j'aimai dès l'enfance,
Accepte le tribut de ma reconnoissance !
Par toi tout est sacré , par toi l'homme ennobli, Brave la nuit des temps et le fleuve d'oubli. Tu protèges son nom, son tombeau, sa retraite; Le rameau d'or le cède au laurier du poète ; Le mûrier de Milton, debout jusque aujourd'hui, "Vieux comme son poêlé, est sacré comme lui. Du f^u des passions tu sauves la jeunesse; Tes doux accents encore amusent la vieillesse.
lO
14ti
L'IMAGINATION
Dans nos jours orageux , que ne te dois-je pas ?
Relire, tu le sais, loin des fougueux débats,
Seul je louchois ma lyre; et, plus heureux qu'Orphée,
Quand ses chauls atliroieiit les monstres du Riphée,
L'ambition, l'orgueil, et la liaiiie cl l'effroi.
Tous ces monstres affreux s'enfu) oient loin de moi.
Qu'en vers pleins de bon sens, et quelquefois de grace,' Boileau dicte eu détail les règles du Parnasse; Le sublime idéal seid m'occupe aujourd'hui. Deux genres avant tout semblent formés pour lui : L'un fait nailre les ris, l'autre couler les larmes. Qui d'eux veut le plus d'art, letpiel a plus de charmes.? A d'oisifs discoureurs je laisse ce débat. Je sais que parcoin'ant les mieurs de chaque état, Le comique ne peint (pie la vie ordinaire; Le sujet est conmiuu, mais l'art n'est pas vulgaire : Il a sa vérité, ses modèles à part; Il ne prend point des sols , des méchants au hasard; Le cœur n'est pas toujours plaisant dans sa bêtise. Il faut des passions bien choisir la sottise ; Il faut dans le tissu d'un plan ingénieux, La faire vivre, agir, et mouvoir à nos yeux; Il faut nous attacher, nous égayer, nous plaire , Il faut suivre, en un mot, la nature ou Molière...
Molière ! à ce nom seul se rassemblent les ris; Les fronts sont déridés, les cœurs épanouis. Qui dans les plis du cœur surprend mieux la nature p Qui sait mieux lui donner celte adroite tortiu'e, Qui rend le ridicule ou le vice indiscret, El fait, avec le rire, éclater leur secret.' Quel naïf, et souvent quel sublime langage! () Molière! ô grand homme! 6 véritable sage! Avec un vain amas de sols admirateurs.
Je ne te louerai pas , dans mes portraits flatteurs , D'avoir du cœur humain corrigé le caprice, Détruit le ridicule et réformé le vice : Tous deux sont immortels , et ne font que changer ; Tu peux charmer le monde et non le corriger. Comme par une vague une vague est poussée, La sottise du jour est bientôt remplacée. Sans cesse variant nos volages lumieiu's , Le temps conduit la mode , et la mode les mœurs ; Ainsi pour un travers il s'en reproduit mille. Mais, puisqu'il nous disirait, ton art nous est utile: Tous ces fous, tous ces sots, par toi si bien décrits, Incommodes ailleurs, charment dans tes écrits. Que dis-je.»* chacun d'eux, grace à ton art suprême, Chez toi, sans le savoir, vient rire de lui-même : Ainsi l'oiseau léger , crédule et curieux , Vient se prendre au miroir qui le montre à ses yeux.
Bien plus puissante encor sur la scène tragique , L'Imagination, de son sceptre magique, Maîtrise en souveraine et l'esprit et le cœur. C'est là que le poète, ou plutôt l'enchanteur, De mille illusions peuple à son gré la scène. Me transporte à son choix, à Rome, dans Athene, Dans le palais des rois, au sérail des sultans, Rapproche les climals, les peuples et les temps; . Réalise la fable, et reproduit l'histoire;
Peint les crimes d'amour, les forfaits de la gloire;
Verse la peur, l'espoir, la joie et les erreurs,
Et des feux de son ame embrase tous les cœurs.
Tel , au fond d'un volcan , dont les fournaises grondent,
Brûle un vaste foyer, où cent foyers répondent.
C'est dans cet art profond, que, d'un adroit pinceau.
Il faut savoir chercher et saisir le vrai beau.
Voyez l'adorateur de la belle nature ,
Racine, des forfaits adoucir la peinture-:
Dans cette grande lutte où d'un jeune empereur
Le vice et la vertu se disputent le cœur,
Néron, monstre naissant, s'essaie encore au crime;
Narcisse, à force d'art, est deveiui sublime;
Mais le cœur déchiré ne les soutiendroit plus.
Si Burrhus n'y versoil le baume des vertus.
Avec plus d'art encore, aux tragiques alarmes. Les Grecs religieux ont su prêter des charmes. Là, la fatalilc sur ses sanglants autels. Tyran même des dieux, enchaînoil les mortels. Et souilluit un cœur pur d'un crime involontaire. Tels Sophocle , Euripide, ont peint Phèdre adultère, OEdipe malgré lui cruel, incestueux, Oresie parricide , et pourtant vertueux.
Par ces forfaits du sort la scène ensanglantée, Emeul profondément mon ame épouvantée:
J'admire, en frémissant, le pouvoir souverain. Qui fait déchir les cœurs sous son sceptre d'airain ; Et dans le même instant, dans la même victime, Je pleure la vertu , le malheîir et le crime.
Dignes du même hommage et des mêmes lulels, Deux modernes rivaux, deux chantres immortels, L'orgueil de notre scène , et Voltaire et Racine , Ont tenté d'égaler cette hauteur divine. Joas peut me toucher : cependant je n'y voi Qu'un enfant malheureux, menacé d'être roi; Mais qu'un pontife saint plein du Dieu, qui l'inspire, Attache à cet enfant les destins de l'empire. De l'antique Sion déplore la grandeur.
De la Sion nouvelle annonce la splendeur. Ce n'est plus une fable, une action humaine. C'est un Dieu qui me parle, un Dieu remplit la scène, El cet enfant divin s'agrandit à mes yeux , A la voix du pontife, interprète des cieux. Voyez-vous Ninias , que le destin sévère Appelle pour venger le meurtre de son père .' La tombe s'ouvre! il entre, et le sang a coulé; Le voyez-vous sortir, farouche, échevelé.'' Il demande quel sang rougit sa main fumante, Et sa mère à ses pieds s'en vient tomber mourante ! Ce temple, ce tombeau, ces mânes gémissanls, Tout d'un sublime horrible épouvante mes sens.
L'homme seul . sans prodige, attache dans Corneille; Son génie est divin , c'est sa seule merveille. Ainsi que ses héros, ses vers sont plus qu'humains. Il peint presque des dieux , en peignant des Romains; Mais à leur renommée il manquoit ce grand homme. Le ciel devoit Corneille aux grands deslins de Rome.
Quels que soient les excès de leurs divisions, Le talent réunit toutes les nations;
CHANT V
En vain Loiidre el Paris , orgueilleuses rivales,
Prolongent sur les mers leurs discordes falales:
Je ne t'oublierai point, toi, dont le noir pinceau '»
Traça des grands malheurs le terrible tableau ,
Qui de «ombres couleurs rembrunissant la scène,
D'une robe sanglante habillas Melpomene.
Poète des enfers , de la terre et des cieux,
Dès que la nuit reprend son cours silencieux ,
A la pâle lueur des lampes sépulcrales ,
Aux gémissements sourds des ombres infernales,
A travers des débris, des urnes , des tombeaux.
De la pourpre des rois promenant les lambeaux.
De spectres, d'assassins, ta muse s'environne :
Ton sceptre est un poignard , un cyprès la couronne;
La nature pour loi n'est qu'un vaste cercueil ,
Que parcourent l'effroi , la douleur et le deuil.
Non, dans ses plus beaux jours , jamais la scène antique
N'imprima plus avant la tristesse tragique :
Soit que le grand César, entouré d'ennemis.
Parmi ses meurtriers reconnoisse son fils ;
Soit qu'Hamlet éperdu , dans sa coupable mère
Retrouve avec horreur le bourreau de son père;
Soit qu'un Maure jaloux , d'un bras désespéré.
Immole, en le pleurant, un objet adoré;
Soit que d'un conjuré la femme criminelle
Dans le sang de son roi trempe sa main cruelle.
Et , du bras cpii trancha ses vénérables jours ,
Efface en vain ce sang qui reparoit toujours ;
Soit que , de ses états chassé par sa famille ,
Le vieux Léar s'exile , appuyé sur sa fille,
Et mêle dans la nuit ses lugubres accents
Au fracas de la foudre , au murmure des vents. L'Anglais, de son Eschyle amateur idolâtre,
Se presse, en sanglotant, autour de son théâtre;
De Sophocle lui-même égalant la terreur.
Il tend plus fortement ions les ressorts du cœur ;
A la mort étonnée arrache ses victimes ;
Aux tombeaux leurs secrets , et leurs voiles aux crimes ;
Fait rugir la fureur , fait pleurer les remords ;
Et mai'che dans le sang sur la cendre des morts.
Les spectateurs troublés frissonnent ou gémissent ;
L'épouvante l'écoute, et les pleurs l'applaudissent,
Et les héros qu'il chante en sont encor plus fiers. Après ces grands travaux de l'art brillant des vers ,
Des genres plus bornés savent encor nous plaire.
Du Parnasse français législateur sévère,
Boileau les peignit tous: épigramme, sonnet.
Madrigal, vaudeville, et jusqu'au triolet.
Sa muse cependant, je l'avoue avec peine,
Oublia l'apologue, oublia La Fontaine!
La mienne, en le blâmant, contrainte à l'admirer.
Peut venger son oubli , mais non le réparer.
L'Imagination, dans cet auteur qu'elle aime.
Du modes'e apologue a fait un vrai poème:
Il a son action , sou nœud , son dénoùment.
Chez lui, l'utilité s'unit à l'agrément:
Le vrai nous blesse moins en passant par sa bouche:
Il ménage l'orgueil qu'un reproche effarouche;
Sous l'attrait du plaisir il cache la leçon ,
Et par d'heureux détours nous mène à la raison.
(Jet art ingénieux, que la crainte a fait naiire.
Qu'inventa le sujet pour conseiller sou maître.
Par Ésope l'esclave, et Phèdre l'affranchi,
A Rome et chez les Grecs fut sans faste enrichi.
Il reçut le bon sens, l'élégante justesse;
Mais né dans l'esclavage, il en eut la tristesse.
La Fontaine y jeta sa naïve gaîté.
Quel instinct enchanteur! quelle simplicité!
Il ignore son art, et c'est son art suprême;
Il séduit d'autant plus, qu'il est séduit lui-même.
Le chien, le bœuf, le cerf, sont vraiment ses amis;
A leur grave conseil par lui je suis admis.
Louis qui n'écoutoit, du sein de la victoire,
Que des chants de triomphe et des hymnes de gloire ,
Dont, peut-être, l'orgueil goùtoit peu la leçon
Que reçoit dans ses vers l'orgueil du roi lion ,
Dédaigna La Fontaine, et crut son art frivole.
Chantre aimable ! ta muse aisément s'en console.
Louis ne te fit point un luxe de sa cour;
Mais le sage t'accueille en son humble séjour ;
Mais il te fait son maître, en tous lieux, à tout âge :
Son compagnon des champs , de ville, de voyage ;
Mais le cœur te choisit, mais tu reçus de nous,
Au lieu du nom de grand , un nom cent fois plus doux ;
Et, qui voit Ion portrait, le quittant avec peine.
Se dit avec plaisir, « c'est le bon La Fontaine. >•
El dans sa bonhomie et sa simplicité.
Que de grace ! et souvent, combien de majesté !
S'il peint les animaux, leurs mœurs, leur république,
Pline est moins éloquent, Buffon moins magnifique;
L'épopée elle-même a des accents moins fiers.
De la divinité que célèbrent mes vers, La sublime épopée est le plus beau domaine. C'est là qu'elle commande et qu'elle habite en reine. Salut! toi, le plus cher de tous ses favoris '3, Vieil Homère , salut ! De les divins écrits Tous les talents divers empruntent leur puissance. C'est toi que l'on peignoit ainsi qu'un fleuve immense, Où , la coupe à la main , venoient puiser les arts. Virgile sur toi seul attachoit ses regards; Bouchardoa des héros t'empruntoit les modèles; Ta muse à Bossuet prêta souvent ses ailes '4; Phidias sur le lien tailla son Jupiter, Tel que lu peins ce dieu sur le trône de l'air , Bien loin des autres dieux qui devant lui s'abaissent; Ainsi tous les rivaux devant toi disparoissenl : Ou , tel que tu peignois ce souverain des cieux , De sa puissante main enlevant tous les dieux; Les maîtres du pinceau , les rois de l'harmonie , Tu les suspendis tous à ton puissant génie. Par-tout cher à la Grèce, et par-tout citoyen, Sept langages divers enrichissent le tien. Que n'as-tu point tracé dans la vaste peinture .' Les champs et les cités , les arts et la nature , Ton ouvrage peinl tout ; tel brille dans les vers Le bouclier céleste où se meut l'uni' ers. Que tu m'offres du cœur des peintures savantes ! Les mains du sang d'Hector encor toutes fumantes,
L'IMAGINATION
Achille au nom de père adoucit sa fierlé;
Par la voix des vieillards tu louas la beauté.
Qui peint mieux les héros que la muse guerrière ?
Alexandre pleura de n'avoir point d'Homère.
Ton berceau fut caché! c|u'importe aux nations :
Le Nil nous tait sa source et nous verse ses dons ;
Le monde est ta patrie : enseigne tous les âges,
Plais à tous les esprils, vis dans tous les langages;
Tes vers , que la nature a marqués de son sceau ,
Comme elle en vieillissant ont un charme nouveau.
L'anli(|uilé crédule a perdu ses mira'cles;
Tous CCS dieux que tu fis, leur culte, k'urs oracles;
Tout est anéanti; les autels sont debout;
Tu n'eus point de tombeau, mais tontenii)lecst par-loul.
Acceple donc mon hymne, ô dieu de riiarnionie !
Mais quel mortel guidé par un plus doux génie, Avec un air si simple et de si nobles traits. S'avance d'un front calme ? Ah ! je le rcconnois , C'est Virgile accordant sa lyre harmonieuse; '
La flûte qui soupire est moins mélodieuse. Le génie, il est vrai, moins prodigue pour lui. Le laisse quelquefois sur les traces d'autrui; Pour former son nectar il imite l'abeille. Peuple heureux, dont sa muse a chanté la merveille, Qui compose son miel de mille sucs divers; Et quel miel, ô Virgile! est plus doux que les vers? Si d'un accent moins fier la voix chaula les armes. Ah ! combien la Didon m'a fait verser de larmes ! Son charme le plus doux, son art le plus flatteur, L'Imagination le puisa dans ton ccrnr.
Homère, déployant sa force poétique, Dans sa mâle beauté m'offre l'Hercule antique ; Ta muse me rappelle, en ses traits moins hardis, De la belle Vénus les charmes arrondis. Ta vigueur sans effort, c'esl la grace elle-même; Avant de t' admirer, le lecteur sent qu'il l'aime. Des trésors du génie économe prudent.
Brillant mais naturel, et pur quoi(|ue abondant, Chez loi toujours le goût employa la richesse : Le goût fut Ion génie, et ma fière déesse. Dont les coursiers fougueux erroient encor sans frein , A mis, pour les guider, les rênes dans la main : Règle , sans l'arrêter , sa marche impétueuse.
Celte divinité vive et îumultueuse Se plaît aux temps de trouble ; ils animent ses jeux ; Et, comme un feu brûlant part d'un ciel orageux. C'est du choc des partis qu'elle sort plus ardente ; Ainsi naquit Millon , ainsi parut le Dante ; Le Dante, qui mêla dans sa vie et ses vers, Les beautés , les défauts , les succès , les revers ; Qui monte, qui descend, inégal, mais sublime. Du noir abîme aux cieux , des cieux au noir abime. D'une affreuse beauté son style étincelant Est , comme son enfer , profond , sombre et brûlant : Soit qu'aux portes du gouffre où règne la vengeance, Il écrive ces mots : 1er, plus d'espérance; Soit que du noir cachot où rugit Ugolin, Au milieu de ses fils qui demandent du pain , Et dont un feu cruel dévore les entrailles,
Il ferme sans retour les fatales murailles
Où l'affreux désespoir se renferme avec eux ;
Ah! de quels traits il peint ce père malheureux,
Ses sotipirs étouffés, son horrible constance.
Cette douleur sans larme et ce morne silence;
Tandis que l'un sur l'autre il voit tomber ses fils!
O miu's ! écroulez- vous à ces affreux récits !
Non, Oreste fuyant les déesses sévères,
Ces scènes qui hàloient l'enfantement des mères,
N'effrayoient point autant l'oreille ni les yeux.
Comme lui parcourant et l'enfer et les cieux, Milton a pris son vol : zéphyrs, faites silence I Il va chanter Éden, va chanter l'innocence, Et le jeiuie univers commençant ses beaux jours. Et le premier hymen , et les premiers amours. Loin d'ici le poêle et le peintre profane, Loin la lyre d'Homère et les pinceaux d'Albane ! Cet amour innocent, pur et délicieux.
Veut des pinceaux trempés dans les couleurs des cieux : Milton prend sa palette; et la fleur près d'éclore. L'eau pure, qu'un berger n'a point troublée encore. Les doux rayons du jour sont moins purs, sont moins doux, Que les chastes couleins dont il peint ces époux. Est-ce donc là celui qui, du séjour du crime, Creusoil au fier Satan l'épouvantable abîme ; Qui l'ensevelissoit dans des gouffres de feu. Sous la masse du monde et sous le poids d'un Dieu ? C'est lui : ce Dieu qu'il chaule échauffe son délire; Sa main des séraphins sendjie toucher la lyre; Il sendîle qu'introduit dans les chœurs éternels, Il répèle aux humains les chants des immortels. Allumez donc vos feux au feu de son génie.
De tableaux sérieux quelquefois rembrunie, L'Imagination , pour égayer sa cour.
Permet aux Ris légers d'y paroître à leur tour. Un jour que de l'ennui les vapeurs léthargiques S'cxhaloient d'un amas d'écrits soporifiques. D'insipides sonnets, d'odes sans majesté. De poèmes sans art, de chansons sans gaîlé. Pour chasser les vapeurs de la mélancolie, Ma déesse appela le Goût et la Folie, Et leur dit d'enfanter un prodige nouveau. L'Arioste naquit : autour de son berceau Tous ces légers esprils, sujets brillanis des fées, Sur un char de saphirs, des plumes pour trophées. Leurs cercles, leurs anneaux et leur baguette en main, Au son de la guitare, au bruit du tambourin, Accoururent en foule ; et , fêtant sa naissance , De combats et d'amour bercèrent son enfance : Un prisme pour hochet, sous mille aspects divers. Et sous mille couleurs lui montra l'univers. Raison, gaîté, folie, en lui tout est extrême; Il se rit de son art, du lecteur, de lui-même; Fait naître un sentiment qu'il étouffe soudam ; D'un récit commencé rompt le fil dans sa main, Le renoue aussitôt ; part , s'élève, s'abaisse : Ainsi, d'un vol agile essayant la souplesse. Cent fois l'oiseau volage interrompt son essor; S'élève , redescend , et se relève encor ,
chaî;t v.
S'abal sur une fleur, se pose sur un chêue. L'heureux lecteur se livre au charme qui l'enlraîne : Ce n'est plus qu'un entant qui se plait aux récils De géanis, de combats, de l'sntômes, d'esprils; Qui, dans le même inslani, desire, espère, tremble, S'irrite ou s'attendrit, pleure et rit tout ensemble ; Trop heureux, si sa muse ornoil la vérité 1
Non qu'ici je prétende avec sévérité Proscrire la féerie, aimable enchanteresse, Héritière aujourd'hui des fables de la Grèce; Mais, fdle de l'aimable et sage fiction. Que sa mère l'inslruise à suivre la raison ; L'art en a plus de force, et n'a pas moins de grace. Voyez cet arbre aux cieux monter avec audace : Son feuillage est peuplé d'harmonieux oiseaux, Ses fleurs parfument l'air; ses ondoyants rameaux Amusent les zéphyrs ; mais sa base profonde Attache sa racine aux fondements du monde. Telle est la Poésie ; ainsi cet art flatteur Fonde sirr la raison son prestige enchanteur. Voyez, dans ses récils, le fabuleux Ovide, Qui d'erreurs en erreurs conduit l'esprit avide, De prodiges sans nombre embellir l'univers ! La raison en secret présidoit à ses vers ; C'étoient des fictions, mais non pas des chimères; Chaque être, en dépouillant ses traits imaginaires , Reste dans la nature et dans la vérité. Les bois offrent encore à l'œil désenchanté L'arbre de Philemon , celui de sa compagne : Narcisse est une fleur, Atlas une montagne; Hyacinthe expirant ne meurt pas tout entier; Que Daphne disparoisse, il nous reste un laurier; Du palais du Soleil les brillantes demeures , Ses coursiers enflammés, attelés par les Heures, En s'évauouissant laisseront sous nos yeux Et l'ordre des saisons , et la marche des cieux. Dans Ixion enfin , dans la vapeur qu'il aime, L'Imagination se peignit elle-même : Ainsi la vérité sort de la fiction; Ainsi la vigilante et sévère raison Ne se laisse bercer que par d'heureux mensonges, Et veut à son réveil aimer encor ses songes. L'Arioste lui seul l'oublie impunément.
Quelques sages, fâchés de leur amusement, S'efforcent de blâmer sa fiction frivole, Sa morale un peu libre et sa muse un peu folle; Mais qui peut gravement censurer ses écrits.' La plainte commencée expire dans les ris.
Avec plus de grandeur , avec non moins de charmes. Le Tasse sur l'aulel va consacrer les armes Qui du tombeau d'un Dieu doivent venger l'affront. Des palmes dans les mains, le casque sur le front. Sous les drapeaux du ciel et l'œil sacré des anges , Du Christ aux fiers combats il conduit les phalanges ; Et la religion, et la gloire et l'amour, De lauriers et de fleurs le parent lour-à-tour. Que ces pinceaux sont vrais ! qu'il trace avec génie Et la fière Clorinde, et la tendre Herminie! Ami de la féerie, en ses vers séducteurs
Lui-même est le premier de tous les enchanteur»; Et, noble, intéressante, et brillante, et rapide, Sa muse a, pour charmer, la baguette d'Armide.
() Voltaire ! combien ton sort fut moins heureux ! Ton sujet, un peu triste, est trop près de nos yeux , Trop voisin de nos temps. L'hisloire rigoureuse Sans doute effaroucha la fable ingénieuse. Qui de loin nous montrant la riche fiction , Se plait dans les vieux temps et vit d'illusion : Aussi tu préféras, dans ton style sévère, La plume de Tacite à la lyre d'Homère. Mais quel Français peut voir, sans en être attendri, Les douleurs de d'Estrée et l'ame de Henri ? Je ne citerai pas ta trop fameuse Jeanne ; Si l'esprit lui sourit, la vertu la condamue; Et la chaste Pudeur, alarmée en secret, Du coin de l'œil à peine en effleure un feuillet. Mais combien de lauriers réunis sur ta tète ! Conteur, historien, philosophe, poète.
Comment, fier, gracieu*, fort et doux à-la-fois, De tant de sentiments peux-lu porter le poids ? Si l'on peut au géant comparer le grand homme, Je crois voir cet Atlas que la fable renomme, Qui, seul, réunissant les diverses saisons. Embellit de vergers, hérissé de glaçons, Enlendoil lour-à-lour les zéphyrs, les orages, La chute des torrents, les combats des nuages. Les hymnes des mortels, les doux concerts des dieux, S'appnyoit sur la terre et supporloit les cietix.
L'Eloquence elle-même , ou sublime , ou touchaute , Que ne doit-elle pas à ce don que je chante ! L'Imagination redouble son pouvoir :
C'est trop peu d'éclairer, elle sait émouvoir; Sans elle la raison glisseroit sur notre ame. Avant qu'un Genevois gravât en traits de flamme. Ce que Locke autrefois avoit dit avant lui, La clarté sans chaleur vainement avoit lui. Heureux si quelquefois , sa voix enchanteresse N'eût dans de faux sentiers égaré la jeunesse 1 Par lui du faux honneur tomba le préjuge; Des liens du maillot l'enfant fut dégage ; La baleine cessa d'emprisonner les belles , On vit, au cri du sang, les mères moins rebelles; Et, la nature enfin reprenant tous ses droits, Leur fils leur dut la vie une seconde fois.
Mais ces beaux-arts si doux, si brillants, si sublimes, Ont-ils seuls noire amour ? Non, le Pinde a deux cimes: Sur l'une, les neuf sœurs animent le ciseau, La lyre harmonieuse et le savant pinceau, Inspirent le poète et conduisent la danse; Les trois Graces en chœur y sautent en cadence. Sur l'autre, est dans leurs mains le tube observateur. Le prisme des rayons heureux distributeur, Le cercle, le cadran, le compas et l'équerre. Qui divisent le ciel et mesurent la terre. Croyez-vous qu'à ces arts, moins gais, plus sérieux, L'Imagination ne prèle point ses yeux ? Non : elle a fait Newton comme elle a fait VollairoL Pénétrez de Newton le secret sanctuaire :
L'IMAGINA^TION
Loin d'un monde frivole et de son vain fracas ,
Et de ces vils pensers qui rampent ici-has,
Dans cette vaste mer de feux éliucelante,
Devant qui noire esprit recule d'épouvante,
Newton plonge; il poursuit, il atteint ces grands corps
Qui jusqu'à lui sans lois, sans règles, sans accords,
Rouloicnt désordonnés sous ces voù'cs profondes:
De ces l)rillants chaos Newton a fait dt'S mondes.
Allas de tous ces cieux qui reposent sur lui,
Il les fail l'un de l'aiilrc et la règle et l'appui ;
Il calcule leur cours , leur grandeur , leurs distances.
C'est en vain qu'égarée en ces déserts immenses
La comète espcroit échapper à ses yeux ;
Fixes ou vagabonds , il saisit tous ses feux ,
Qui suivant de leur cours l'incroyable vitesse,
Sans cesse s'attirani , se repoussent sans cesse;
Et par deux mouvements, mais par la même loi,
Roulent tous l'un sur l'autre, el chacun d'eux sur soi.
O pouvoir d'un grand homme et d'une ame divine!
Ce que Dieu seul a fait , Newton seul l'imagine ;
El chaque aslre répèle en proclamant leur nom :
« Gloire au Dieu qui créa les mondes et Newton ! >■
Quelle science enfin, à cette enchanteresse, Ne doit point son éclat , sa force et sa richesse ? Ce géoniclre même, armé de son compas, Qui semble mesurer et compter tous ses pas. Que ma divinité lui prête son audace.
De la vieille routine il va quitter la trace; Et tandis qu'à pas lents quelque chiffreur obscur Suit le chemin tracé, lui, d'un vol prompt el sûr. Laissant loin le troupeau des tètes calculantes Par ses signes fictifs, ses formules savantes. Des auteurs, où la foule à peine arrive encor, Vers des mondes nouveaux a déjà pris l'essor; Des termes inconnus perce les routes sombres; Parcourt tous les degrés de l'échelle des nombres; Des vitesses, des chocs, de l'espace et du temps. Révèle la mesure; et, comme ces Titans, Sur leurs monts entassés menaçant les cieux même, Met calcul sur calcul, problème sur problème: Tels à pas de géants, au seni des infinis, S'avançoient les Newton, les Euler, les Lcibnilz; Tel Lagrange sous lui voit ramper le vulgaire; Ainsi , semblable aux dieux que fait marcher Homère , Dans son sublime essor, des règles affranchi. Il part, forme trois pas, et le monde est franchi.
De la philosophie et des hautes sciences, Descendrai-je à ces aris que tant d'expériences Ont polis lentement, et qui, par tant de soins, Nourrissent noire luxe ou servent nos besoins .'' D'abord , avec ses mains l'homme creusoit la terre , Aux monstres des forêts ses mains livroienl la guerre ; Au lieu des vins pourprés, de la jaune moisson, Les glands étoient ses mets , un torrent sa boisson ; Le carnage ses jeux , sa couche le feuillage , Les forêts son séjour , son abri leur ombrage ; Mais l'esprit inventeur enfin fut excité Par l'aiguillon pressant de la nécessité; I^es arts prirent naissance, et l'heureuse indusli'ie
Vint cultiver la terre et défricher la vie.
Le blé sort du sillon; et, de son jus brillant,
I,a vigne fait jaillir le nectar pétillant.
Au sortir de la chasse ou des travaux rustiques.
Sa maison le rappelle à ses dieux domestiques;
Sa maison, doux séjour de la paternité.
Est le premier berceau de la société.
Mais avant de semer, de planter, de construire ,
Combien de jours perdus ! En vain dans son empire,
Le ciel avoit pour lui jeté de toutes parts.
Avec profusion , la matière des arls :
En vain , dans son esprit, la nature, en silence,
Avoit de leurs secrets déposé la semence;
Leurs germes inféconds reposoieni dans son sein ;
Nul instrument n'aidoil son ignorante main. Et SCS bras désarmés languissoient sans adresse. Mais enfin le fer vint seconder leur foiblesse;
Il abat les forêts ; il dompte les torrents;
De l'outre mugissante il déchaîne les venis;
Par leur souffle irrité l'ardent fourneau s'allume;
J'entends le lom'd marteau retentir sur l'enclume;
L'urne aux flancs arrondis se durcit dans le feu ;
Il fait crier la lime, il fait siffler l'essieu;
Ou sur le frêle esquif hasarde un pied timide.
Tournez, fuseaux légers ; cours, navette rapide,
Et venant , revenant , par le même chemin.
Dans le lin, en glissant, entrelace le lin.
Les jours sont loin encore, où la riche peinture,
Sur des tissus plus beaux tracera la nature ;
Où figurant le ciel, l'homme et les animaux,
Le peintre, sans les voir, formera ses tableaux.
Us viendront , ces beaux jours ! Cependant l'industrie
Allège à chaque instant le fardeau de la vie:
L'équilii>re puissant nous révèle ses lois,
El par des poids rivaux on balance les poids.
A l'aide d'un levier l'homme ébranle la pierre,
Par la grue enlevée elle a quitté la terre.
L'art s'avance à grands pas ; mais c'est peu que ses soiuj
Satisfassent au cri de nos premiers besoins;
liientôt accourt le luxe et sa pompe élégante;
Du lion terrassé la dépouille sanglante ,
Dès long-temps a fait place aux toisons des brebis ;
Un jour un noble ver filera ses habits.
La beauté se niiroit au cristal d'une eau pure;
La glace avec orgeuil réflécliit sa figure.
L'ombre, le sable et l'eau lui mesuroient les jours,
Un balancier mobile en divise le cours;
Des rouages savants ont animé l'horloge ,
El la montre répond au doigt qui l'interroge.
Quel Dieu sut mettre une ame en ces fragiles corps ?
(lomment, sur le cadran qui cache leurs ressorts.
Autour des douze sœurs, qui forment sa famille ,
Le temps, d'un pas égal , fait-il marcher l'aiguille ?
An sublime ! par lui la durée a ses lois ;
Les heures ont un corps-, et le temps une voix.
A tous ces grands secrets un seul man({Uoit encore ;
Ma divinité parle, et cet art vient d'éclore.
Avant lui, d'un seul lieu, d'un seul âge entendus.
Pour le monde et les temps les arts étoient perdus,;
CHANT VI
Cet ai'l conservateur eu prévient la ruine.
Quand le bienfait est pur , (juimporlo l'origine ?
Des vils débris du lin que le temps a détruit ,
Empâtés avec arl , et foulés à grand bruit ,
Vont sortir ces feuillets où le métal imprime
Ce que l'esprit humain conçut de plus sublime.
Un amas de lambeau.x et de sales chiffons
Éternise l'esprit des Pliues, des Buflons ;
Par eux le goût circule, et, plus prompte qu'Éole,
L'instruction voyage et le sentiment vole.
Trop heureux , si l'abus n'en corrompt pas le fruit !
Mais veux-tu voir en grand ce que l'art a produit ? Regarde ce vaisseau, destiné pour Neptune, Favori de la gloire, ou cher à la fortune, Qui doit braver un jour, navigateur hardi, Ou les glaces du nord , ou les feux du midi. Quelle majestueuse 3t fière architecture ! Le calcul prévoyant dessina sa structure; Dans sa coupe légère, avec solidité, Il réunit la force à la rapidité.
Emporté par la voile, et dédaignant la rame, Le chêne en est le corps , et le vent en est l'ame. L'aimant, lidcle au pôle, et le timon prudent. Dirigent ses sillons sur l'abîme grondant. L'équilibre des poids le balance sur l'onde; Son vaste sein reçoit tous les trésors du monde ; La foudre arme ses flancs ; géant audacieux , Sa carène est dans l'onde, et ses mâts dans les cieux. Long-temps de son berceau l'enceinte l'emprisonne; Signal de son départ , tout-à-coup l'airain tonne : Soudain , lassé du port, de l'ancre et du repos, Aux éclats du tonnerre , aux cris des matelots , Au bruit des longs adieux mourants siu' les rivages , Superbe , avec ses mais , ses voiles , ses cordages , Il part, et devant lui chassant les flots amers , S'empare fièrement de l'empire des mers.
CHANT VI