Et lenis crepitans vocat Auster in altum
Notre poète commet ici une inadvertance assez forte. (;he/. les anciens, les vents du nord étoient considérés comme impétueux et ennemis des voyageurs; ceux du midi, au contraire, ramenoient le calme sur les flots, et sembloient toujours accompigncr la belle saison. Ainsi Virgile, voulant dire qu'Énée attendit le printemps pour partir, fait souffler les vents du midi ; mais il oublie que ce vent étoit directement contraire pour les Troyens qui se rendoieut à Délos; avec ce vent, ils n'auroieut pu sortir du port d'.Enos. Homère , plus exact, fait souffler le Borée ou le vent du nord , pour écarter Ulysse des mêmes rivages de Thrace où se trouve Énée (Hom., Odyssée, liv. IX, V. 67), et Virgile lui-même appelle ce même vent à son secours, lorsqu'il veut porter la Hotte des Troyens sur les côtes de Crète. C'est, en effet, le vent du nord qui.
NOTES DU LIVRE III
dans la belle saison, souffle le plus liabitucUciueiit dans l'Arcbipel. Voyez ci-après, note 20. c. a. walckenaer.
,3 Teiraeque urbesque recodunt.
Ces ranls me rappellent un de ces bons vers qu'on trouve en si petit nombre et en si mauvaise compagnie dans la Pucelle de Cbajjclain :
Chinon baisse, décroit, S'tloigiie , se blanchit , s'efface , et «lisparoit. Ch. V, V. i5i.
Dans tout le morceau qui suit, où Virgile décrit la navigation d'Énce, il n'y a guère d'autre intérêt que celui de la variété. On est tenté de trouver quelque ridicule dans les oracles qui ne s'expliquent qu'à moitié, et qui égarent, par une funeste ambiguïté, de inallieurcux bannis, ainsi que dans l'apparition de ses dieux pénates qui redressent les torts de l'oracle de Delphes. Mais Virgile a tiré parti de toutes ces absurdités par la variété des lieux que ces erreurs font ])arcourir aux Troyens, par les détails, tantôt géograjiblipies, tantôt généalogiques, que ce récit amène; détails qui intéressoient également les Romains, et comme voyageurs, et comme descendants des Troyens. Peut-être Virgile auroit-il pu donner plus d'intérêt poétique à Délos, que le poète Caliimacpie compare si ingénieusement à une fleur jetée au sein de l'onde.
14 Sacra mari colitiir medio gratissim-n tellus Neieidum matri et Ncpluno yîigapo :
Quam plus Arcilencns, oras et litora circum Errantem , Myconc ctlsa Gyaroque rcvinxit.
Par cette longue périphrase poétique, Virgile désigne la célèbre Délos, nommée Sdilis sur plusieurs de nos anciennes cartes. On doit être étonné de voir la fable atlacber cette petite île à Gjaros, qui est l'ile Jniira des modernes : cette dernière est à plus de trente milles géographiques vers le nord-ouest; d'ailleurs deux autres iles, Rliénéc et .Syra , se trouvent entre elle et Délos. Cependant on sait, par plusieurs passages des anciens et sur-tout par un fragment en vers de Pétrone, que Virgile se conforme ici à la tradition commune. Thucydide dit que i'olycrates avoit attaché Délos à Rliénèe , et ce récit est un peu moins absurde, car Khénéc ou la grande Délos n'est qu'à une demi-lieue de distance de Délos; à l'est et à peu de distance est Myconi : deux petits écueils nommés le grand et le petit Rématiari ' sont à l'entrée du port de Délos, du côté de l'ouest et vis-à-vis de Rhénée. Le plus grand de ces écueils et le plus méridional est l'iie à^ Hecate ou Psammetichê des anciens. C'est de ce côté et au pied du mont Cjnthus qu'étoicnt la ville et le temple d'Apollon , oii affluoient les dons et les offrandes d'une multitude de peuples. Aujourd'hui Délos est déserte; et l'empliccment de la ville n'offre plus qu'un amas confus de colonnes brisées, des morceaux de granit, de porphyre, des débris de bas-reliefs et des fragments d'inscriptions. Ces ruines curieuses ont été décrites par Spon, Tournefort, M. de Choisenl et d'autres voyageurs. Cette ile est schisteuse et granitique; elle n'offre aucune trace de volcan, et rien qui puisse expliquer, par les lois de la physique, les merveilles que les Grecs nous ont transmises à son égard. Elle n'est point élevée non plus, comme Tinc, INaxos et Myconi 2. L'épithète de celsa que Virgile donne à cette dernière est très exacte, tandis que celle d'humilis , que lui applique Ovide, ne lui convient pas. L'ile
1 Comparez. Olivier , J'oyages , toni. H , p.Tg. i56 , in-8" , avec la carie 38 de l'atlas d' Anacliarsis , quatrième édition.
2 Olivier, torn. II, pag. taO.
de Délos avoit un grand nonibie de noms que l'bne a l'apportés ; celui d'Ortygiii, dont Virgile se sert ci-apres , vers 124, 145 et i54, étoit un des plus anciens.
c. A. WALCKF.NAER.
i5 Linquimus Ortygiœ portus, pelagoque volamus; Dacchatamque jtigis Naxon , vindemquc Donusam , Olcaron , niveamque l'aron , sparsasque per cequor Cycladas , et crebris legimus fréta consila terris.
Prosequitur surgens a puppi ventus euntis; Kt tandem antiquis Curetum adiabimur cris. Ergo avidus muros optatcK mulior urbis, " le voco.
l'ergam
Ces vers , d'une grande exactitude géographique, dévoient se graver facilement dans la mémoire des Romains, auxquels ils rapj)eloicnt des rivages amis et souvent visités par eux. En quittant l'ile d'Ortygie ou Délos, et eu cinglant au midi vers l'ile de Crète , la flotte d'Enée avoit trois iles devant elle : Naxos , Olearoscl Paras. Naxos (Naxie des modernes) est celle que Virgile nomme la première, parceque c'étoit la plus grande et la plus considérable; il y joint Donysa, parcequ'clle étoit près de Naxos , et liée à cette dernière par des souvenirs historiques. Virgile distingue Naxos par ses hauts sommets parcourus par des bacchantes, Bacchatamque jugis Naxon. Eu effet, on sait que Bacchus étoit révéré dans Naxos; il y avoit un temple dont on voit encore les ruines près de la côte du nord-ouest, à l'entrée du port ', sur une petite ile voisine de la fontaine d'.Ariadne, qui n'c«'t qu'un simple filet d'eau. L'ile de Naxie, conforme à la peinture qu'en fait Virgile, est parsemée de hautes montagne.' de marbre blanc ou de pierre calcaire dure ; une de ces montagnes porte encore aujourd'hui le nom de Corono, qu'elle a pris de la nymphe Corouis, nourrice de Bacchus; une autre est nommé Dia ou Zia par les habitants , et un scoliaste d'.\pollonius nous apprend que Dia étoit l'ancien nom de Naxos '■. Au pied du mont Dia est une grotte célèbre de beau marbre blanc, où les bacchantes, selon la tradition des gp'is du pays, venoient célébrer leurs fêtes et leurs mystères. De ces monts découlent une multitude de sources. Au bas des coteaux, el dans les plaines qui ne sont pas arrosées, les habitants cultivent des vignes; mais le vin qu'ils en tirent n'est pas propre à faire renaître en cette ile le culte de Bacchus. Mêla , Pline, Tacite et Etienne de Byzance ont fait mention de Donysa. Le dernier ^ nous apprend que Bacchus transporta Ariadne de l'ile de Naxos dans celle de Donysa ; et, quoique cet auteur ajoute que INaxos alors appartenoit aux Rhodiens, il n'est pas nécessaire pour cela de supposer une autre île du même nom parmi les Sporades et dans la mer de Crète, comme font un grand nombre de modernes. Le passage de Virgile et celui d'Etienne de Byzance sont les seuls qui nous donnent quelque indication sur la position de Donysa. Je crois qu'on doit la rapporter à celle des deux îles modernes nommées Guplwnisa , qui se trouve la plus proche de Naxie, M. Barbie du Bocage , dans sa carte générale de la Grèce et de ses colonies, place Donysa à Rakiia, ou Héraklia des modernes, ce qui l'éloigné un peu plus de Naxie. D'Anville l'a omise sur ses cartes de géographie ancienne. Dans l'incertitude où nous sommes, il est im])ossible de décider si Virgile donne à cette île l'épithète de verte à cause de ses
I Voyez Tournefort, P^oyages, torn. I, pag. 219; M. de Cboiseul , fuyiigi: pittorc&qite de la Grèce ^ pi. 23; Olivier, Voyages ^ tom. I, pag.
2 Cellarius, Ocogr. aiiliq. , pag. loio.
3 Stephanui, De urbibus , pag. 307 , édlt. Berk.
NOTES DU LIVRE III
marbres ou de sa belle vé^'étalion. Ce dernier sens est le plus vraisemblable, car l'cpitliète de niveam , donnée à Paros , est bien certainement due au beau marbre blanc qui a rendu cette île si célèbre. Olearos est l'ile que les modernes nomment Antiparos, parcequ'elle est vis-à-vis et tout proche de l'ilc deParos; elle n'est remarquable que par sa belle grotte , décrite avec tant de détails par Tourncfort. Les Cyclades offrent un groupe d'iles très rapprochées les unes des autres, qui forment entre elles des détroits parsemés d'écueils, ce qui exige de la part des navigateurs beaucoup de prudeuce et d'habileté. Virgile exprime admirablement bien tout cela par ce vers :
Cycladas , et crehris legimus fréta consita terris. Enfin, pour qu'aucune circonstance favorable ne manquât à cette heureuse navigation, ce n'est qu'après avoir franchi ces îles et ces détroits, que le vent souffle en poupe et fait voguer à pleine voile, sur une mer libre et dégagée de tout écueil, les vaisseaux du héros trojen. Virgile ditlcs rivages de Curetés pour l'île de Crèle , qui est l'ile de Candie des modernes , parceque les Curetés étoient considérés comme les premiers habitants qui eussent civilisé celte île. Plus haut, Anchise dit Gnosia régna petamus , parceque Gnose étoit le nom d'un des principaux états et d'une des principales villes de Crète. Cette ville étoil sur la côte septentrionale , et on en voit encore les ruines près d'un couvent grec nommé Énadieb, suivant M. Barbie du Bocage, qui a dressé une carte intéressante de la Crète ancienne', et ci-après, vers 171. Les dieux pénates d'Éuée lui disent :
Dictœa negat tibi Jupiter arva ,
parceque la montagne orientale de l'ile de Crète portoit le nom de Dictée. La montngne du milieu, qui étoit la plus élevée, fi'appeloit Ida, de même que celle de la Troade, dont les habitants étoient originaires de Crète, suivant d'anciennes traditions. Ainsi Virgile satisfait à-la-fois à l'histoire et à la géographie, lorsqu'il fait dire à Anchise,
Creta Jovis inagni medio jacet insula ponto; Mons Idaeus ubi , et geatis ruiiabula nostrse.
Le mont Jda de Crète se nomme aujourd'hui Psiloriti. La ville de Pcrgame en Crète, dont Virgile attribue la fondation à Enée, a été mentionnée par Vclléius Patcrculus, Strabon , Pline et Plutarque; mais Servius, auteur du cinquième siècle et commentateur de Virgile , est le seul qui nous donne quelque renseignement sur sa position. 11 nous ajiprend qu'elle étoit près de Cjdonie ; et comme Strabon nous dit que le temple de Diane-Dictynue étoit situé dans la partie septentrionale du territoire de Pergame , on a pu placer Pergama sur leeôté oriental du promontoire de Spada,à un lieu nommé Cognes, sur la carte d'une partie de l'empire de la Turquie d'Europe d'.\rrowraith *. A peu de distance vers le sud, et près du ■village moderne A^ Acladia^ , sont les ruines de la célèbre Cjdonia, dont les habitants étoient renommés comme d'habiles archejs , et savoicnt fabriquer d'excellentes flèches.
Libet Partho torquere Cydonia cornu Spicula.
ViRG. , eclog. X , V. 54.
1 Barbie du Bocage, Géographie ancienne; dans VAbrégé de Géogravltig moderne , par Pinkerton et Walckenaer , tom. H , page 657 , et analyse de la carte de l'ile de Crète, dans l'ouvrage de M. de Sainte-Croix, iiitilule : Des anciens Ouuverncnients fi'dératifs , pag. 467.
2 Cette carte est 1 idiculement intitulée : Conslunlinople unit ils environs. 4 feuilles 1802.
3 iiarbic du Uucnge, loc. cil. , pai;. 6^7.
Anchise, en exhortant les Troycns à se rendre en Crète, dit qu'à partir de l'ile de Délos, il ne faut qu'une navigation de trois jours par un vent favorable.
PlacfTiius ventes , et Gnosia régna petamus. Nec longe distant cursu ; modo Jupiter adsil Tei-tia lux classem Cretajis sislel in oris.
Nos meilleures cartes modernes nous font compter cent vingtcinq milles géographiques de distance entre Délos et le lieu oij nous plaçons Pcrgame; par conséquent les vaisseaux des anciens, dans cette mer, faisoient quarante-deux milles géographiques, ou quatorze lieues marines, dans les vingt-quatre heures, lorsqu'ils étoient favorisés par le vent. M. Olivier, qui de Délos se dirigea sur Naxos, et de Naxos sur l'ile de Crète, fut, comme Énée, favorisé par lèvent du nord, qui, ajoiitet-il, souffle régulièrement en été sur l'Archipel '. Ainsi le surgens a puppi 'ventus euntis de Virgile .s'accorde donc avec les vents dominant dans cette mer, et il n'y a pas un seul trait de ce tableau qui ne soit d'une justesse parfaite.