‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 326 sur 391 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

Les admirateurs les plus passionnés de Milton conviennent que ce chant est inférieur à tous les autres, quoique le sujet paroisse d'un assez grand intérêt et d'une extrême fécondité. L'histoire du peuple de Dieu, si merveilleuse, si variée; la race de David, dont devoit sortir le Meesie; le mystère sublime de la rédemption, dévoient mieux inspirer notre poète. Le début de ce chant, malgré l'adresse que Milton a employée, paroit peu naturel. La vision d'Adam cesse, et fait place au récit de l'ange, de manière que l'intérêt el le merveilleux vont en décroissant.

11 est incroyable que Milton ait omis dans ce récit plusieurs événements du plus grand intérêt, tels que le sacrifice d'Abraham , les malheurs si intéressants de Joseph , qui pouvoient contraster avec ses brillantes destinées, el enfin les différents miracles opérés dans le désert, les eaux jaillissant du rocher, la manne tombée des cicux : jamais on n'a stérilisé plus malheureusement un sujet plus fécond. Mais on ne peut nier que ces défauts ne soient rachetés par de grandes

REMARQUES DU LIVRE XII

beautés; de ce nombre sont la description de la confusion des langues, très poétiquement exprimée; la peinture énergique et rapide des sept fléaux qui alfligent l'Égvpte. On n'en sauroit dire autant du passage de la mer Rouge : ici le législateur hébreu est fort supérieur au poète anglais; et la Vulgate même, tout intérieure qu'elle est au texte sacré, nous fait entendre la chute de l'armée égyptienne , de ses chevaux et de ses chars, dans ce peu de mots, descenderunl quasi plumbum.

J'ai redoublé d'efforts pour me rapprocher du beau passage que je viens de citer. La manière dont il a peint la publication de la loi sur le mont Sinaï ne paroîl pas non plus proportionnée à la hauteur du sujet. La naissance, la passion, la résurrection du Sauveur, le grand mystère de la rédemption, sujet si fécond et si pathétique, m'ont aussi paru foiblement traités; et, si souvent inférieur à mon original, j'ai dû m'efforcer d'obtenir ici sur lui quelque supériorité.

Mais on ne peut donner trop d'éloges à la manière dont il a peint le moment où les deux époux sortent du paradis terrestre; la douloureuse nécessité de renoncer à ce beau séjour; le spectacle terrible de la milice céleste et de l'épée flamboyante , leurs regards qui se tournent involontairement vers ces beaux lieux qu'ils ne reverront plus; ces deJix infortunés s'avancant tristement appuvés l'un sur l'autre, et cherchant dans le désert une nouvelle patrie; tout cela est de la plus grande beauté.

Oserai-je me permettre ici d'indiquer le principal défaut de ces deux derniers chants? On sait que le poète épique, à mesure qu'il approche de la catastrophe, doit accélérer la marche des événeraeuts. Ces deux chants, purement épisodiqucs, semblent donc déplacés à la (in du poème. Peut-être n'étoit-il pas dilficil%à Milton de tenir une marche plus régulière et plus heureuse. Après leur sentence prononcée par Michel dans le dixième livre, quatre cents vers auroient suffi pour leur montrer dans l'avenir les malheurs et les consolations réservés à leur postérité; le Christ naissant de la race de David, ses prodiges, sa mort et sa résurrection. Alors seroicnt arrivées naturellement les plaintes touchantes qu'Eve et Adam adressent, l'une à ses fleurs, au lit nuptial qu'elle se plaisoit à parer, l'autre aux lieux où si souvent il avoit joui de la présence de Dieu et de l'entretien des anges.

Ce morceau, l'un des plus touchants de l'ouvrage, auroit été infiniment mieux placé à la fin du poème, et l'auroit terminé d'une manière plus pathétique. Malgré ces observations, je répète que ces deux chants renferment de grandes beautés, et que si l'on y remarque quelques foiblesses, ce sont celles d'un grand poète; et l'on ne peut s'empccher de se rappeler, à ce sujet , ce que Milton a dit lui-même de l'ange de lumière dégradé par sa chute :

D'ombres et de lumière incroyable mélange; Et si c'est un débris, c'est celui d'un archange.

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