RÉPONSE DE L'ABBÉ DELILLE
« MADAME
« La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire est venue me trouver à Constantinople, où j'ai accompagné M. le comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur de France dans ces mêmes lieux qu'il a parcourus autrefois comme voyageur. Vous connoissez le beau monument qu'il a élevé à l'honneur de la Grèce. Si le; arts, rappelés dans leur première patrie, en consacrent un à ceux qui auront préparé leur retour, mon ami aura des droits à une des premières places. Je prévois qu'il laissera dans ce pays un nom illustre dans plus d'un genre.
« Pour moi, madame, avide depuis long-temps de connoîlre ce beau pays de la Grèce, j'y ai porté des illusions trop tôt détruites : j'ai cherché les Athéniens dans Athènes; je ne les y ai point trouvés, et j'ai appris par votre lettre, pleine d'esprit et de grace, qu'ils étoient réfugiés parmi les Sarmates. En la lisant, je l'ai crue écrite par des particuliers aimables et instruits, à qui un goût naturel et la médiocrité de leur état rendoient agréable le séjour de la campagne; je l'ai trouvée signée par tout ce que l'Europe a de plus distingué par la naissance, la valeur, l'esprit et les graces. J'en ai été plus flatté que surpris : votre nom et votre rang, madame, vous condamnent à n'avoir point de goûts obscurs; ie le connoissois depuis long-temps pour tout ce qui est simjile et beau. Ce Virgile, à qui vous destinez dans votre hameau une place qui ajoutera encore à sa gloire, semble avoir dit pour vous :
Les (lieux ont quelquefois habité les forets ;
Habitarunt (li quoque silvas.
Je suis loin de prétendre à la place que vous voulez bien me donner près de lui dans le charmant projet de votre pyramide. C'est bien assez d'avoir défiguré sa poésie dans mes
foibles traductions, sans g.îter encore les honneurs que vous lui rendez. Quelques personnes d'un rang distingué, qui veulent bien aimer mes vers champêtres, ont fait planter dans leur jardin un arbre qu'elles ont nommé de mon nom. Ce monument est le seul qui convienne à la modestie d'une muse des champs : elle se rend justice quand elle a peur des marbres et des pyramides; ces honneurs ne sont dus qu'à ce même Virgile, qui sut, en chantant les forêts, rendre les forêts dignes des consuls : et si vous vous rappelez, madame, que ces consuls étoient à-la-fois de grands guerriers et de grands hommes d'état, l'application de ces vers d'un poète latin ne vous sera pas difficile. Je travaille dans ce moment à un poëme sur l'imagination : j'ai tâché d'y peindre le pouvoir qu'elle exerce sur l'esprit par les monuments; le vôtre^ madame, n'y sera pas oublié. Pour prix de mes vers, je ne demande à la divinité que je chante, que de me transporter dans votre hameau, de m'associer à vos goûts et à vos entretiens. Si mon nom est quelquefois prononcé dans vos scènes champêtres; si mes vers, rappelés par les objets qu'ils décrivent, sont quelquefois répétés dans vos bois, je me croirai trop heureux.
« Votre société, unie par les liens du sang, par l'amour des arts, surtout par l'amitié, est la plus aimable confédération qu'ait vue la Pologne. Cette liberté que les héros de votre patrie et de votre maison ont cherchée si courageusement le sabre à la main , vous l'avez trouvée sans frais et sans danger dans la solitude et dans la paix des champs.
« Vous me parlez, madame, de vos souvenirs; d'autres à votre place se rappelleroient l'antiquité d'une noblesse illustre et l'honneur d'appartenir au sang des rois. Vos souvenirs, au lieu d'être ceux de la vanité, sont ceux de l'amitié et de la reconuoissance; celle que vous témoignez pour les auteurs fameux dont la lecture charme votre retraite, est bien juste et digne de vous. Permettez-moi seulement, madame, quelques observations sur la place que vous leur offrez. Ni Racine ni Gresset ne me paroissent faits pour être placés à côté des poètes champêtres. Racine mérite une place bien supérieure. Gresset, qui a traduit les Eglogues de Virgile, paroît n'en avoir pas rendu la belle simplicité: il a peint avec finesse les ridicules de la ville; mais il sentoit peu les charmes de la camjiagne.
« Pour moi, madame, ma place ne m'appartient pas assez pour avoir le droit de la céder, ni pour désigner celui qui doit me remplacer; c'est à la société d'y nommer : mais, en vous rendant votre bienfait, permettez que je conserve ma reconuoissance.
« A l'égard de l'inscription que vous me faites l'honneur de me demander, j'oserai vous faire observer encore qu'il seroit difficile, pour ne pas dire impossible, d'exprimer, aussi brièvement que le genre l'exige, le caractère d'un aussi grand nombre d'auteurs, tous différents de langue, de nations et de siècles : j'ai tâché do la faire simple, précise, dans le style lapidaire et antique; et, pour rendre dans le moindre nombre de mots possible l'hommage que des personnes illustres offrent dans une retraite champêtre aux grands écrivains qui charment leurs loisirs, je crois qu'il sid^fira de graver sur la pyramide :
DIEUX DBS CHAMPS,