LIVRE IV
1 Progné , sanglante encor du meurtre de son flU.
L'hirondelle porte des marques rouges sur la poitrine, c'esl ce qui a fait imaginer la fable de Progné.
2 Ainsi , lorsqu'au printemps développant ses ailes. Le nouveau roi conduit ses peuplades nouvelles...
On sait actuellement que c'est une reine et non pas un roi. Swammerdam a disséqué des mères abeilles dans le temps de leur ponte, et leur a trouve l'ovaire reuipli d'une quantité prodigieuse de petits œuls, dont plusieurs pouvoient se dis» tinguer à la simple vue, sans le secours de la loupe. M. Maraidi les a observées dans le temps même de leur ponte, et M. de Reaumur les a surprises dans des moments plus décisifs encore.
3 Un suc plus onctueux que la gomme des bois.
C'est la propolis , nom qui lui a été donne par les anciens, et que les modernes lui ont conservé. Cette matière est différente de la cire et du miel; c'est une résine extrêmement visqueuse, d'un brun rougeàtre, qui répand communément une odeur agréable lorsqu'elle est échatiffée, et qui se dissout facilement dans l'esprit-de-vin et l'huile de térébenthine : elle varie pour la consistance et pour la couleur qui est plus ou moins foncée, et pour l'odeur qui est plus ou moins aromatique. Les anciens, à qui ces différences n'avoient point échappé, reconnoissoient trois sortes de propolis, auxquelles ils avoient même donné des noms. La première, qui étoit noirâtre, et la plus amère au goût, ils la nommoient como' sis; la seconde sorte, qui avoit beaucoup moins de consistance, ils l'avoient appelée /'^«ocern.î / et ils avoient réserve le nom de propolis pour la troisième espèce, qui étoit moins visqueuse que les deux autres, et se rapprochoit davantage de la nature de la cire. On ignore encore quels sont les plantes et les arbres qui fournissent cette matière aux abeilles, et jamais on n'a pu les trouver occupées à cette
NOTES DU LIVRE IV
récolte : il paroît cependant que celte déconveite ne scroll point difficile à faire.
('/est à boucher les crevasses de leur Labitution que les abeilles emploient comniuncraent la propolis. Cependant dans des occasions particulières, elles savent en l'aire un usagée qui prouve retendue de leurs vues, et les ressources de leur es- ])rit. M. Maraldi vit uu jour un gros limaçon qui eut l'imprudence d'entrer dans une ruche : aussitôt l'imbécile animal fut expédié par les mouches. Mais ce n'étoit point là le plus difficile": il s'agissoit de transporter au dehors le cadavre, dont l'odeur auroit pu les infecter par la suite. C'étoit une masse énorme; toutes les forces de nos ^jctites abeilles réunies ne pouvoient la soulever : le cas étoit embarrassant. Dans une circonstance aussi critique, elles eurent recours à leur propolis, dont elles masquèrent le corps de leur ennemi mort, et l'erabaumèreut comme une momie.
Dans l'histoire des animaux, les faits généraux qui appartiennent à l'espèce entière, qui sont copiés fidèlement par tontes les générations qui se succèdent, et qui se renouvellent perpétuellement avec une régularité invariable, ue sont pas ceux qui prouveroient le plus en faveur de leur intelligence. La régularité même de ces actions devient suspecte : on croit y entrevoir une sorte de nécessité, de mécanisme aveugle ; et notre raison, qui est si changeante, si capricieuse et si déréglée, nous ne sommes point portés h la reconnoitre dans des mouvements aussi constants et dans des opérations aussi uniformes. Ce qui fait le plus d'honneur à l'industrie des animaux, ce sont, pour ainsi dire, leurs anecdotes secrètes, les faits particuliers, les événements rares et imprévus, qui supposent une réflexion subite, une détermination prompte; et si l'on avoit un certain nombre de faits pareils, recueillis avec soin, et vérifiés avec scrupule, la fameuse question du machinisme des bêtes ne tarderoit pas à être décidée.
4 Loin de là sur le feu fais rougir l'écrevisse.
11 ne faut pas faire grande attention aux conseils que Virgile donne ici. Il est à croire que le vif attachement qu'ont inspiré les abeilles a pu mettre quelquefois de l'excès et de la timidité dans les précautions que l'on a prises pour les conserver. 11 est prouvé maintenant que les vapeurs du limon , toutes les odeurs fortes, celle du fumier, de l'urine même, leur conviennent. Vraisemblablement celle des écrevisses brûlées ne leur seroit pas plus funeste : cependant je n'en ai ooint de certitude; et il est fort étonnant qu'aucun de ceux qui ont écrit l'histoire des abeilles n'ait pris la peine de faire cette épreuve.
5 Défends à l'if impur d'ombrager leur maison.
C'est ce qu'on observe encore en Languedoc, où l'on éloigne des ruches, non seulement l'if, mais le tilhymale, la jusquianc, la ciguë, et en général toutes les plantes amères et venimeuses, dont le suc donneroit au miel une mauvaise qualité. On peut se rappeler que, dans la fameuse retraite des dix mille, les soldats grecs, ayant mangé auprès de Trébisonde une quantité de miel considérable, éprouvèrent pendant plusieurs jours les crises les plus violentes, qui les mirent aux dernières extrémités. M. de Tournefort, qui s'est transporté sur les lieux, dans ses voyages du Levant, croit avoir reconnu la plante dont les abeilles avoient tiré un miel aussi funeste. Elle est de l'espèce de celles que les botanistes appellent d'un nom bien barbare , chaincEiododrendon.
6 Bientôt abandonnant les ruches maternelles... C'est un grand événement que la sortie d'un essaim, et pour les propriétaires des mouches, dont les essaims sont le
principal produit, et pour les abeilles, qui abandonnent leur patrie, leuis foyers, une ville toute bâtie, pour aller former un établissement tout nouveau dans une demeure totalement inconnue. Cet événement s'annonce par plusieurs signes extraordinaires : un bourdonnement plus fort et plus continu dans l'intérieur de la ruche; riiiterriiption de presque tous les travaux pendant un jour ou deux qui précèdent l'émigration; et l'agitation tumultueuse des mouches qui se rassemblent en loule à la porte, s'y entassent les unes sur les autres, forment une grosse masse de groupes très-épais, et semblent préluder, par tous ces mouvements fréquents, au mouvement général qui doit ébranler une partie de la nation. Les essaims prennent l'essor en différents temps de l'année, suivant que les chaleurs sont plus ou moins fortes, le temps plus ou moins serein, les fleurs du canton plus ou moins précoces; et à différentes heures du jour, suivant que la ruche est plus ou moins exposée au midi ou au nord, au levant ou au couchant. Cependant, dans ce climat, il est rare qu'ils se déterminent à sortir plus tôt que la mi-mai, et plus tard que la mi-juillet. Pour l'heure du jour, c'est communément depuis dix à onze heures du matin jusqu'à trois heures après midi , lorsque le soleil est dans sa plus grande force, et que sa chaleur, augmentant celle qu'a produite le grand nombre des abeilles, leur rend leur demeure insupportable.
Pour que les essaims se mettent en marche, il faut qu'ils soient accompagnés d'une reine qui ait été fécondée, et qui puisse perpétuer le nouvel état. Toutes les fois que différents accidents auront fait périr les reines qui dévoient conduire la nouvelle colonie, il n'y aura plus d'émigration, et les abeilles s'obstineront à rester dans leur ancienne demeure, quoiqu'elle soit devenue trop étroite pour contenir le grand nombre des habitants. Alors on n'a point d'autres ressources, que de leur donner ce qu'on appelle des hausses ; ce sont des cercles de la même matière ef du même diamètre, dont on élève et agrandit leurs paniers : en augmentant ainsi l'étendue de leur logement, on prévient lesiuconvénieuts d'une population trop nombreuse, et on les met à portée de continuer leurs travaux. Lorsqu'un essaim a pris enfin l'essor, il voltige pendant quelque temps dans l'air avec une sorte d'irrésolution , et puis va s'abattre sur une branche d'arbre : alors on prépare une ruche qu'on a pris soin de frotter de mélisse ou de thym, et secouant la branche, on fait tomber l'essaim dans la ruche.
Lorsqu'il s'élève assez haut pour qu'on puisse appréhender de le perdre, on lui jette du sable et de l'eau : cette aspersion faisant l'eflct de la pluie, que les abeilles redoutent, les force de descendre pour se fixer dans un endroit qui soit plus à portée. Il y a des pays où l'on suit encore l'usage des anciens, de frapper sur des chaudrons ou sur des bassins de cuivre. On croit imiter par-là le bruit du tonnerre, et retenir les essaims par la peur de l'orage : mais nos naturalistes et nos écrivains économiques ont reconnu et démontré l'insuffisance de ce moyen; et la preuve en est que, lorsque les abeilles sont dispersées aux champs pour leur récolte, on a beau les étourdir du bruit des chaudrons, on ne les en voit pas plus intimidées, ni plus empressées à revenir.
11 est vraisemblable que cette pratique bizarre doit son origine à la superstition païenne, et à l'usage où l'on étoit, dans les fêtes de Cybéle, de frapper sur des bassins de cuivre, en mémoire d'un bruit pareil qu'avoicnt fait les Corybantcs en faveur de Jupiter. On sait que le vieux Saturne ayant la manie de dévorer tous ses enfants, sa femme Cybèle voulut au moins dérober celui-ci à sa fureur; qu'elle le fit cacher avec soin dans un antre du mont Ida, qu'on nomraoit Dictys ;
NOTES DU LIVRE IV
et qu'elle engagea les Corjbantcs , qui ctoient ses ministres et «es prêtres , à faire autour du berceau de son fils un si beau tintamarre, que les cris de son enfant ne pussent point percer. On sait aussi que nos abeilles jouèrent, avec les Corybanles, un grand rôle dans cette importante affaire; que ce fut à leur miel que Jupiter dut la conservation de ses jours, et qu'elles eurent la gloire d'être les nourrices du plus grand des dieux. Il est bien étrange qu'un usage inutile, ridicule, fondé sur une tradition aussi absurde et aussi puérile, se soit conserve fidèlement jusqu'à nous, et que nos fermiers fassent encore tous les jours, sans le savoir, les bonneurs du berceau de Jupiter.
7 Fais broyer en ces lieux la mélisse ou le thym.
11 y a dans le texte, tri ta milisphjlla , et cerinlhte ignoh'de gramen. La raélissc est une plante h plusieurs tiges, hautes d'une coudée, carrées , dures, et aisées à rompre ; ses feuilles sont noirâtres, d'une odeur de citron, et d'un goût un peu acre. 11 y a plusieurs espèces de cérintbcs décrites par les modernes; il est probable que celle des anciens est celle qu'on appelle Ceriiuhejlavo flore asperior : c'est une des herbes les plus communes de l'Italie et de la Sicile.
8 Mais lorsque entre deux rois l'anlente ambition Allume les flambeaux de la division...
Il y a du vrai dans ce que Virgile dit ici sur les dissensions qui sont occasionées par la pluralité des reines ; mais ce vrai se trouve mêlé de quelques erreurs, dont plusieurs appartiennent au philosophe Aristotc, et les autres ne doivent être mises que sur le compte de la poésie.
Quand les essaims ont pris l'essor , il se trouve souvent plusieurs reines, et dans la ruche-mère qu'ils viennent de quitter , et dans la nouvelle où ils commencent à s'établir : .ilors le désordre se met effectivement parmi les abeilles, les ouvrages sont interrompus, et la paix et l'activité ne reviennent que lorsque les causes du trouble ont cessé, et que toutes les reines surnuméraires ont été mises à mort. On ignore si c'est la reine-mère qui se charge de cette barbare exécution , ou si ce sont ses sujets qui s'écartent pour cette fois de leur amour inviolable pour leurs chefs , et les sacrifient au repos de l'état. Ce qu'il y a de certain , c'est que le combat ne se livre jamais que dans l'intérieur de la ville , et tout le carnage se borne à-peu-près à celui des reines surnuméraires. Ainsi la pompeuse description de ces armées commandées par leurs rois , et de cette bataille sanglante qui se livre dans les champs de l'air, sont de l'imagination du poète, qui, en cherchant à flatter les objets, a manqué leur ressemblance.
L'unité d'une reine chez les abeilles est un point fondamental de leur gouvernement, et un fait incontestable dans leur histoire. M. de Reaumur a plongé dans l'eau un grand nombre de ruches, dans différents temps de l'année ; et, après en avoir examine toutes les mouches les unes après les autres, il n'a jamais pu y découvrir qu'une seule mère. Le seul temps ou il en paroit plusieurs, c'est au printemps, lorsque la nation s'est renouvelée par la fécondité de la reine-mère, et que les jeunes essaims ont besoin d'un nouveau chef. Ce fait, dont OD ne peut douter, n'a pas été indiqué avec assez de précision, et annoncé avec assez de confiance.
Eu revanche , ils nous ont donné une erreur de plus, pour une vérité qu'ils ont omise. Us ont dit que les abeilles immoloient ceux de leurs chefs qui étoient les plus sédilicux et les plus méchants. C'est faire assurément bien de l'honneur à la morale et à la politique des abeilles.
Il y a d'autres combats ùc ces peuples, qui sont plus sérieux et plus meurtriers que ceux qui se livrent à l'occasion de la pluralité des reines; c'est lorsqu'un essaim a l'injustice ou l'imprudence de se loger dans une ruche déjà occupée par un autre corps d'abeilles : alors il s'allume entre les deux partis une guerre très opiniâtre, qui dure même plusieurs jours : on combat sans relâche, et avec acharnement, depuis le matin jusqu'au soir; et le champ de bataille se trouve à la fin jonché de j)lu.sicurs milliers de morts.
Il est assez inutile de parler maintenant des petits combats particuliers qui se livrent fréquemment d'abeille à abeille , et qui se terminent assez souvent par la mort des deux champions : ce sont de petits faits peu intéressants , après les grands événements dont nous avons fait le récit, et qui n'influent pas sur la fortune de la ruche, comme ces grandes guerres nationales qui emportent la moitié de ses habitants.
9 Et dans un foible corps s'allume un grand courage.
Ce vers est de M. Racine le fils.
10 II faut, eomme les rois, distinguer les sujets.
La distinction des deux espèces d'abeilles est une chimère d'Aristote, qui n'a d'autre fondement que les différences que l'âge apporte dans la couleur de ces insectes. Les jeunes abeilles sont grises, et même brunes; elles deviennent rougcàtrcs lorsqu'elles vieillis.sent.
11 Qui dompte l'àpreté d'un vin fougueux et dur.
Les anciens mettoient du miel dans les vins forts. u Arrache seulement les ailes de ses rois.
Ce précepte est-il bien praticable ? Comment prendre les rois ? comment les choisir au milieu de cette foule de sujets? Cependant Columelle et Pline ont prescrit la même chose que Virgile. Columelle nous ajiprend comment on peut prendre le roi impunément ; c'est, dit-il, en frottant sa main de baume. Mais la difficulté de le saisir ne subsiste pas moins. Cependant j'ai entendu dire à un de mes amis qu'il avoit vu, près de Londres, une personne qui avoit trouvé l'art d'apprivoiser les reines, et par ce moyen de gouverner sans peine tout ce petit peuple, religieux adorateur de ses souverains. i
i3 Que Priape , en ces lieux , écarte avec sa faux...
Il V a dans le texte, IJellespnntiaci seivet tutela Priapi. Priape étoit adoré principalement à Lampsaque , ville bàtie sur l'Hellespont.
14 Si mon vaisseau, long-temps égaré loin du bord, Ne se hâtolt enfin de regagner le port, Peut-être je peindrois les lieux chéris de Flore...
On sait que Rapin a saisi ce sujet présenté par Virgile " Cet ouvrage estimable le seroit encore plus, si les épisodes étoient moins froids.
i5 Le narcisse en mes vers s'cmpresseroit d'éclore.
D'après la description que les anciens nous ont dounée de leur narcisse, M. Martyn, botaniste anglais, croit le reconnoitre dans le narcissus albus circula purpurea , et dans un autre espèce appelée narcissus albus circula croceo minor.
iG Les roses m'ouvriroient leurs calices brillants. Il y a dans le texte, hiferique rosaria Ptvsti. La ville de Paestum n'est plus aujourd'hui qu'un village appelé Pesti,Aans la Lucanie, c'est-à-dire dans la Calabre. Ce pays étoit autre-
* Et DeliUe lui-même, après Rapin , et avec biin plus de succès.
NOTES DU LIVRE IV
fols célèbre pour ses belles roses , qui croissent dciix fois dans l'année.
17 Je courberois le lierre et l'acanthe en berceaux.
J'ai déjà observé qu'il y avoit deux sortes d'acanthe : l'un est un arbre d'Egypte, décrit par Théophraste ; l'autre est une plante de jardin , décrite par Dioscoridc. C'est d'elle qu'il s'agit ici. Ses feuilles sont plus longues et plus larges que celles de la laitue; elles sont divisées comiue celles de la roquette, blanchâtres, épaisses, douces au toucher; la tige est haute de deux coudées, épaisse d'un doigt, entourée, vers le sommet, de feuilles longues et épineuses, d'où sort une fleur blanche: la semence est longue et jaune; les racines sont longues, raucilagineuscs, rouges, et gluantes. Tous les botanistes conviennent que cette plante est la même que celle qu'on cultive dans les jardins, sous le nom de branche ursine. Elle sert d'ornement dans l'ordre corinthien. Vitruvc nous rapporte ce qui y donna lieu. Un panier, couvert d'une tuile, avoit été placé, par hasard , sur une racine d'acanthe ; au printemps, la tige et les feuilles embrassèrent le panier, et, après s'être élevées jusqu'au haut, furent repliées en bas par les rebords des coins de la tuile. Callimaque , fameux architecte, passant par hasard, en trouva le coup d'œil agréable, et imita ce panier dans une colonne qu'il bâtit à Coriiithe. Effectivement , rien ne ressemble plus à un chapiteau d'ordre corinthien, qu'un panier couvert d'une tuile, environné de feuilles d'acanlhe, arrêtées et repliées par les coins de la tuile ; c'est peut-être ce qui l'a fait appeler par Virgile /7cxi acanthi. A l'égard du Wtne hXanc, pallentes hederas , 'fa\ àé']3i remarqué que nous ne connoissons point cette plante.
18 Aux lieux où le Galèse en des plaines fécondes...
Il y a dans le texte, ■•^ub OEbaliœ memini me turribus arcis Corjciuin vidisse sensm. Tarente est ici appelé OEbalia, du nom (ÏOEbalus, venu de Lacédémone dans la I^ucanie, où il établit une colonie, et bâtit la ville de Tarente. Le Galèse, aujourd'hui appelé Galeso, coule dans la Calabre, et se décharge dans la mer près de Tareute. Coryce étoit une ville de la Calicic , aujourd'hui nommée Curco, dans la Caramanie, vis-à-vis l'ile de Chypre.
Il n'y a personne qui ne sente la beauté de ce morceau ; rien de si touchant, de si frais, de si naturellement amené. Je n'en reoonnois pas qui y ressemble davantage , que celui du vieillard que M. de Voltaire a peint dans le premier livre de la Henriade : c'est le même ton de sentiment, avec des idées différentes.
19 Lui déjà de l'acanlhe émondoit les rameaux.
Comment l'hiver, lorsqu'il ravageoit tout, pouvoit-il respecter les arbustes de ce vieillard? Il est probable qu'il connoissoit l'usage des serres, et qu'il y mcttoit à couvert les arbres, pour les sauver des rigueurs de l'hiver, et pour hâter leur verdure, ou leurs fleurs, ou leurs fruits.
20 Le sapin pour l'abeille y distilloit ses pleurs...
11 y a seulement dans le texte, illi tiliœ, atqite uberrima pinus. J'en ai fait entendre dans ma traduction le véritable sens, qu'aucun traducteur ne paroit avoir saisi. Ces tilleuls et ces pins étoient destinés à fournir non seulement de l'ombre au maître du jardin, mais encore du miel et de la cire à ses abeilles. En effet, ces arbres sont onctueux et pleins de suc. Voilà pourquoi Virgile a dit uberrima pinus ; et dans un autre endroit, en parlant des arbres chers aux ahciWts, pinguem
tiliam. Les deux vers suivants en sont encore une nouvello preuve :
Ergo apibus fetis idem atque examine multo Primus abuudare...
Ce vieillard plantoit des tilleuls et des pins : aussi, dit Virgile, voyoit-il le premier ses essaims fécondés, etc.
La liaison de ces deux vers avec les précédents dépend du mot ergo , qui a été passé par presque tous les traducteurs. Ces remarques sont, je crois, moins minutieuses qu'on ne pourroit le croire au premier coup d'œil, puisqu'elles tombent sur des méprises qui défigurent Virgile dans la plupart des traductions.
21 II savoit aligner, pour le plaisir des yeux. Des poiriers déjà forts , des ormes déjà vieux.
Les commentateurs n'ont pas mieux compris ce passage que le précédent. Virgile veut dire que ce vieillard avoit trouvé le secret de transplanter des arbres déjà forts : il est aisé de s'en convaincre par les épithètes qu'il a données à chacun des arbres, qu'il nomme, seras ulmos , eduram pjrum, spinas jam pruna Jerenles , jamque niinistranlem platanum potantibus umbras. En effet, Virgile, dans tout ce morceau, représente ce vieillard comme un cultivateur habile , qui avoit su perfectionner le jardinage. Au reste, ce secret n'a point été inconnu aux modernes. J'ai vu à Chaulnes une allée entière de tilleuls qui avoient été transplantés très grands, et qui avoient parfaitememcnt repris. Plusieurs endroits de Marly, grace au génie du fameux machiniste le P. Sébastien, se trouvèrent ombragés, comme dit Fontenelle, d'allées arrivées de la veille. Mais ce qui étoit un prodige chez le vieillard de Virgile, cesse de l'être chez les rois et les grands, où l'on est accoutumé à voir forcer la nature.
22 L'une s'en va des fleurs dépouiller le calice.
Aussitôt que les abeilles sont établies dans une ruche , leur premier soin, après avoir bouché avec la propolis toutes les fentes de leur nouvelle demeure, est de recueillir la cire. C'est sur les fleurs qu'elles vont la chercher, et ce sont les étamines ou la poussière de ces fleurs qui fournissent la matière première. La nature les a équipées de tous les instruments propres à cette récolte : elle a hérissé leurs jambes de poils très longs, et qui leur servent à ramasser les petits grains de poussière : elle a ménagé dans les deux dernières une petite cavité qui présente la forme d'une -cuiller ou d'une palette creuse, pour faciliter le transport de leur moisson : en même temps elle a fait la dépense d'un estomac parliculier, dans lequel les abeilles font passer la cire et la préparent. Auparavant, la cire n'est qu'une matière brute, un amas de petits grains durs, incohérents, sans souplesse, sans ductilité; et il faut qu'elle ait subi, dans l'estomac de l'abeille, une espèce d'analyse, avant que de pouvoir être employée avec succès. M. de Reaumur, à qui nous devons cette découverte, et qui n'avoit pas encore reconnu la nécessité de celte préparation , avoit imaginé de se passer des abeilles, et de faire de la cire tout comme elles. Il avoit les matériaux, rien ne lui paroissoit si simple que de les mettre en œuvre; mais après plusieurs essais infructueux, il fallut abandonner le projet; la nouvelle manufacture de cire n'eut pas lieu, et il fut forcé de revenir aux anciennes ouvrières, à celles de la nature, qui travailloieut plus habilement et plus sûrement que lui.
23 Pétrit les fondements de ses murs réguliers-
Lorsque les abeilles ont préparé la cire dans leur estomac elles songent à l'employer, et commencent à bâtir les petit*
NOTES DU LIVRE IV
murs de leurs cellules. Quelquefois celles qui ont prépare les matériaux sont aussi chargées de la construction de l'édilice ; quelquefois ce sont d'autres qui leur succèdent : mais toujours celles qui ont élevé le corps de l'ouvrage ne sont point celles qui le polissent; il en vient d'autres qui ont cette commission, qui rendent les angles plus e\acls, aplanissent les superficies, et donnent à tout la dernière perfection. On a remarqué que celles-ci travailloient beaucouj) plus long-teuips que les autres sans se reposer, comme si le travail de polir éloit moins fatigant que celui d'édilier. Pour la plus grande économie du temps, pendant qu'une |)artie des abeilles est occupée à la construction des rayons, une autre partie est chargée de la nourriture des ouvrières; ainsi les travaux ne sont point interrompus, et l'ouvrage avance avec une vitesse incroyable. Aussi a-t-on vu des mouches élever, en vingt-quatre heures, des rayons d'un j)icd de haut, et de six pouces de large, qui contcnoient prés de quatre mille alvéoles.
Les abeilles travaillent d'abord au haut de leur panier ; c'est là qu'elles attachent leurs g.àtcaux, dont la direction est perpendicidairc à la base de la ruche. Oette méthode paroit avoir bien des inconvénients. Leur ville est, pour ainsi dire, sus[)endue en l'air. Le poids des alvéoles, et des magasins de miel et de cire, sembleroit devoir faire craindre pour la solidité de l'ouvrage ; mais nos architectes ont pourvu a tout. Ils attachent d'abord les ravons avec une glu extrêmement visqueuse, avec leur propolis; ils multiplient de tous côtés ces attaches, et ne négligent rien pour assurer les fondements : en même temps, pour diminuer le poids du bâtiment, ils donnent aux cellules la moindre épaisseur qu'il est possible; et comme les inconvénients naissent les uns des autres, et que le peu d'épaisseur de ces cellules les racttroit hors d'état de résister au mouvement perpétuel des mouches , elles ont soin de fortifier d'un rebord de cire l'entrée de leurs alvéoles, comme étaut la partie qui doit souffrir le plus, et qui sera attaquée le plus souvent.
Elles ne se contentent pas de travailler à un seul rayon; elles en élèvent plusieurs à-la-fois, qui sont parallèles entre eux, et qui, attachés égalemeut à la voûte de la ruche, tombent aussi perpendiculairement sur la base, il y a toujours entre les différents rayons un espace vide, propre à laisser passer deux mouches de front : ce sont les grandes rues de leur cité. De plus , elles ont ménagé différents petits trous par lesquels une mouche peut passer pcomptement d'un rayon à l'autre, sans prendre un long circuit. Ainsi la communication paroit fort bien établie entre les différentes parties de leur empire, et la correspondance entre les citoyens peut être fort prompte.
Chaque rayon est composé d'un double rang d'alvéoles qui sont adossés les uns contre les autres, et qui ont une base commune. La figure de l'alvéole est un hexagone régulier, à six pans. Pappus , fameux géomètre de l'antiquité , a prouvé que cette figure avoit le double avantage de remplir un espace sans y laisser de vide, et de renfermer un plus grand espace dans le même contour; et il est bien étrange que les abeilles aient précisément choisi ou rencontré, entre une infinité de ligures, la seule qui pût remplir exactement deux conditions aussi essentielles. La figure de la base est une pyramide formée de trois losanges parfaitement égales; les quatre angles de CCS losanges sont encore si heureusement combinés, et leur ouverture est dans une telle proportion, que la cire se trouve employée avec la plus grande économie possible; en sorte que toute autre losange, composée d'angles de toute autre grandeur, n'auroit pu procurer le même avantage. M. Kœnig ,
qui avoit employé l'analyse des infiniment petits pour résoudre ce problème qui lui avoit été donne par M. de Héaumur, après bien des calculs, n'ctoit arrivé qu'au résultat des abeilles. La manière dont elles s'y prcunent pour construire tous ces cotés de leurs hexagones, toutes ces losanges de leur base, et tous ces angles de leurs losanges, est aussi étonnante que le choix même des figures; mais tous ces détails sont trop compliqués pour avoir place dans une note, et il faudroit que mes lecteurs eussent eux-mêmes bien de la géométrie, pour eutendrc toute celle de nos insectes.
Autre merveille. Il y a dans une ruche trois sortes de mouches; les ouvrières, qu'on trouve au nombre de plus de quinze mille dans les ruches ordinaires; les faux bourdons, ou les mâles, qui n'excèdent guère le nombre de mille lorsqu'ils abondent le plus; et les reines ou mères, qui sont les moins nombreuses de toutes; on n'en trouve jamais plus de vingt dans la ruche la plus peuplée. Les ouvrières sont les plus petites; les inàles sont beaucoup plus gros, et plus longs; et les reines encore plus que les males. Les abeilles, dans la construction de leurs alvéoles, ont égard à ces deux combinaisons, celles de la grosseur et du nombre de mouches qui doivent y naître. Les alvéoles destinés aux ouvrières sont les plus petits et en très grand nombre; les logements qu'occuperont les m.ilcs sont en moindre nombre et plus grands; et la même combinaison se trouve pour les logements des reines, qui sont les moins nombreux et les [)lus spacieux de tous, dont un seul pèse autant que cinquante alvéoles ordinaires, et qui sont les palais de cette petite ville.
Les abeilles conservent encore l'hexagone pour les alvéoles des miles; et se contentent de leur donner plus d'étendue; mais elles abandonnent cette figure pour les cellules des reines, qui sont d'une forme arrondie, oblongue, et en tout assez irrégulière.
M. de Buffon, effrayé des merveilles de l'architecture et de la géométrie des abeilles, et se refusant à leur reconnoitre une intelligence qui auroit surpassé la nôtre, a essayé d'expliquer tous ces faits par le mécanisme seul. « Ces hexagones, " dit-il, tant vantés, tant admirés, me fournissent une preuve « de plus contre l'enthousiasme et l'admiration. Cette figure, « toute géométrique et toute régulière qu'elle nous paroit, et « qu'elle est dans la spéculation , n'est ici qu'un résultat mé- « canique et assez imparfait, qui se trouve souvent dans la « nature, et que l'on remarque même dans ses productions « les plus brutes, les cristaux, et plusieurs autres pierres : « quelques sels prennent constamment cette figure dans leur « formation. Ou'on observe les petites écailles de la peau <■ d'une roussette, on verra qu'elles sont hexagones, pareeque « chaque écaille croissant en même temps, se fait obstacle, « et tend à occuper le plus d'espace qu'il est possible dans « un espace donné. On voit ces mêmes hexagones dans le sc- « cond estomac des animaux ruminants : on les trouve dans « les graines, dans les capsules, dans certaines fleurs, etc. « Qu'on remplisse un vaisseau de pois, ou plutôt de quelque « autre graine cylindrique, et qu'on le ferme exactement, « après y avoir jeté autant d'eau que les intervalles qui res- " tent entre ces graines peuvent en recevoir; qu'on fasse « bouillir cette eau, tous ces cylindres deviendront des co- « lonnes de six pans. On en voit clairement la raison , qui est « purement mécanique : chaque graine, dont la figure est « cylindrique, tend, par son renflement, à occuper le plus « d'espace possible dans un espace donné; elles deviennent " toutes nécessairement hexagones par la compression réci- « proque. Chaque abeille cherche à occuper de même le plus
NOTES DU LIVRE IV
•I «Fespace possible dans un espace donné ; il est donc ncces- « sairc aussi , puisque le corps des abeilles est cylindrique , « que leurs cellules soient hexagones par la même raison des « obstacles réciproques. »
Cette explication est assurément très ingénieuse; mais j'ose dire, avec le respect que l'on doit à un écrivain tel que M. de Uuffon, qu'elle est encore insuKisante. Un des faits les plus certains dans l'Iiistoire de ces insectes, c'est que tous les ouvrages de leur petite république ne sont faits que par les ouvrières, et que les miles et les reines, loin de contribuer aux travaux publics, n'ont pas même reçu de la nature les organes et les instruments qui' y sont propres. Or, si la régularité de ces alvéoles n'avoit pas d'autre cause que celle que M. de Buffon lui assigne; si elle n'étoit produite que par une loi mécanique, et par la compression réciproque de ces insectes, combinée avec leur figure, il est certain que tous les alvéoles auroieut la même forme et la même dimension, puisqu'ils sont tons construits par les ouvrières. Ceux des mâles auroient la même grandeur; ceux des femelles auroient la même grandeur et la même figure; et l'on ne verroit point cette étonnante proportion du nombre des différentes cellules avec le nombre des différentes mouches qui doivent y uaitre. Au reste, je soumets cette observation au jugemeut de M. de Buffon lui-même.
24 L'autre forme un miel pur d'une essence clioisie. Le miel est une matière liquide qui se trouve au fond du calice des fleurs, dans de petites glandes* que M. Linnaeus a découvertes le premier. Cette matière sort souvent des glandes par transpiration, se répand au fond du calice, et se trouve même quelquefois épanchée sur les feuilles.
Les anciens donnoient au miel une origine bien plus noble; ils le regardoient comme une rosée qui tomboit du ciel, comme une transpiration de l'air ou des astres qui s'épuroient. Ceci sert à expliquer le premier vers de ce livre, Aerii mellis cœlestia dona. Ces deux épithètes ne sont pas , comme on seroit tenté de le croire d'abord, des mots vagues et brillants, qui ne servent qu'à remplir et qu'à orner les vers; elles sont l'expression juste et exacte de la mauvaise physique de ce temps.
Les abeilles ont des organes propres pour la récolle du miel, comme pour celle de la cire; une trompe et un estomac particulier. La trompe est une espèce de langue musculeuse, très forte et très flexible, que l'abeille allonge et raccourcit à sa volonté, et dont elle se sert pour laper le miel, et le conduire jusqu'à une petite ouverture qui est sa bouche. Cette bouche avoit été méconnue jusqu'à M. de Reaumur : elle avoit même échappée au fameux Swammerdam, grand observateur et habile anatomiste. La méprise de ce savant homme prouve bien l'extrême difficulté d'observer des objets aussi délicats. 11 avoit cru que l'abeille pompoit le suc des fleurs par un petit trou qu'il supposoit à la trompe; mais M. de Reaumur, en pressant le bout de cette trompe, n'a jamais pu eu faire sortir la moindre goutte de liqueur, quoique la pression l'eût gonflée prodigieusement. Il a fait sur la bouche la même expérience, et la liqueur est venue aussi abondamment qu'il l'a désiré.
Le miel, transporté par la trompe dans la bouche, passe dans le premier estomac, oii il essuie, comme la cire dans le second, une espèce d'analyse et de coction. Une partie reste pour la nourriture de l'insecte, et l'autre est rapportée
C'est lu partir rjuc M. Liunœu:> appelle le nectar.
fidèlement dans la ruche, et déposée dans les cellules, pouf la subsistance journalière des mouches, et pour les provisions d'hiver. Une remarque très curieuse, c'est que les cellules qui renferment le miel dont les abeilles se nourrissent tous les jours, restent ouvertes, au lieu que celles qui servent de magasins pour l'arrière-saison, sont fermées avec un couvercle de cire.
25 L'autre élève à l'état des enfants précieux.
Rien n'égale les soins que les abeilles prennent de leurs petits, quoique la maternité ne semble pas devoir parler chez elles, et qu'ils ne soient que les enfants de l'état. Elles ont soin de déposer dans les alvéoles où il y a un œuf, une espèce de bouillie ou gelée transparente, qui servira pour la nourriture de l'insecte lorsqu'il sera éclos. De temps en temps elles ont l'attention de visiter les alvéoles pour renouveler la provision , au cas qu'elle soit épuisée. M. Maraldi a eu souvent des preuves de leur attachement pour leurs petits. 11 avoit détaché du haut de la voûte un morceau d'un rayon, dans lequel il y avoit plusieurs vers d'abeilles, et l'avoit transporté au bas de la ruche; aussitôt un certain nombre d'abeilles sont descendues sur ce fragment de ravon, et y sont restées fidèlement jusqu'à ce que tous les petits vers eussent pris tout leur accroissement, et ne l'ont abandonné qu'avec les jeunes abeilles.
26 En des corps différents les essaims se séparent.
Les anciens ont été plus hardis que nous. IVos naturalistes modernes n'ont point eu d'expérience assez décisive, qui leur apprit si les différents travaux étoient partagés entre les différents corps d'abeilles, ou si toutes les abeilles ne s'occupent point successivement de différents ouvrages.
27 Sur le safran vermeil , sur la sombre hyacinthe... L'ardeur du travail est incroyable chez les abeilles : elles
vont quelquefois chercher des fleurs à plus de deux lieues de leur ruche. Or, l'on imagine bien ce que c'est que deux lieues pour une petite mouche. Ce qui nous a instruits de ces grands voyages, ce sont les poussières de certaines plantes qui ne croissent pas dans le voisinage. Virgile, en cet endroit, nomme des plantes et des arbres qui fournissent aux abeilles leur récolte. On connoit le safran; Virgile l'appelle rubentem.he. pétale de sa fleur est couleur de pourpre. A. l'égard de l'hyacinthe, il y a dans les jardins plusieurs fleurs connues sous ce nom; aucune ne paroît conforme à la description que les anciens nous ont laissée de cette fleur. Ils prétendent qu'on voit tracées sur le pétale les deux lettres A S, qui, selon eux, sont l'expression de la douleur que ressentit Apollon de la perte du jeune Hyacinthe, métamorphosé en la fleur de ce nom. M. Marty n, que j'ai dc'ja cité, croit voir dans le martagou, que les botanistes appellent lilium Jloribus reflexis, le narcisse célébré par les poètes anciens. Il y a vu, dit-il, des taches d'une couleur foncée, qui semblent former les lettres A S.
28 On les voit s'occuper, se délasser ensemble.
INous sommes forces de convenir qu'il se trouve encore ici plusieurs méprises. Les abeilles travaillent la nuit comme la jour, se reposent le jour comme la nuit, et ne travaillent jamais toutes à-la-fois. Dans la plus grande chaleur de l'ouvrage, on voit toujours une partie des ouvrières qui se tiennent dans l'inaction, attachées les unes aux autres par les petits crocs qu'elles ont aux pattes antérieures; et vraisemblablement dans celte position elles se délassent de leurs fatigues. Effectivement, il ctoit naturel d'imaginer que des iusectes qui babl-
NOTES DU LIVRE IV
tent perpétuellement les ténèbres d'une ruche, et qui dans ces ténèbres élèvent des ouvrages aussi finis que les leurs ; qui ont plus de seize mille yeux, lorsque nous n'en avons que deux, qui ont ces yeux taillés différemment que les nôtres, qui aperçoivent sûrement des différences où nous ne voyons que de l'uniformité, des espaces oii nous ne découvrons que des points, qui voient enfin où nous ne voyons plus; il étoit, dis-ie, naturel d'imaginer que des êtres ainsi conformés ne dévoient guère connoilre et attendre ce retour périodique de lumière et d'obscurité que nous avons appelé \cjour et la nuit. ■
29 Lesté d'un grain de sable, tl affronte le vent.
Ceci n'est qu'une fable débitée par Aristote, copiée par Virgile, et répétée par F'iine. Il y a une espèce d'abeille, qu'on appelle maçonne , qui bâtit son nid contre les murs, avec un mortier composé »ie sable et de gravier. Comme cette abeille ressemble à l'autre, des yeux inattentifs les ont confondues d'abord; et ensuite, les erreurs du jugement se mêlant à celles de la vue, on a imaginé à celte pierre, qu'on croyoit voir dans les pattes de notre abeille, un usage qu'elle n'avoit point.
30 L'Iiymen est inconnu de la pudirjue abeille.
Il y a encore ici plusieurs erreurs. Pour les faire remarquer, il est nécessaire de reprendre un peu j)lus haut l'histoire des abeilles.
Il y a un temps de l'année où l'on voit dans une ruche trois sortes de mouches : les abeilles ouvrières ou mulets, les faux bourdons ou les mâles, et les abeilles reines ou mères. Les femelles ou les reines ont le corps près de la moitié plus grand que celui des ouvrières, l'aiguillon plus long, les ailes beaucoup plus courtes, les dents plus petites, point de palettes triangulaires, point de brosses, tous les organes du travail sacrifiés en faveur des organes de la génération, où la nature a mis un appareil singulier, des ovaires énormes pour la grosseur de l'insecte, où Swammerdam a compté, dans le temps de la pleine ponte, plus de cinquante vaisseaux, qui chacun renfermoient plus de dix-sept œufs, et tous plus de cinq mille de ceux qui étoient visibles, sans compter une foule d'autres qui, n'étant point encore formés, et ne devant se développer que successivement, échappoient aux yeux et à la loupe. Aussi la reine abeille peut-elle pondre jusqu'à deux cents œufs par jour, dix ou douze mille dans l'espace de sept semaines, et près de trente ou quarante mille dans le cours d'une année. Les faux bourdons ou les mâles sont privés, comme la reine, de toutes les parties propres au travail, et n'ont que les organes distinctifs de leur sexe, tandis que les ouvrières, fournies de tous les instruments nécessaires pour les ouvrages, manquent absolument de tous les organes du plaisir qui potirroicnt les en distraire.
La reine n'est destinée qu'à produire la nation, les mâles à féconder la reine, et les ouvrières à faire du miel et de la «ire; et il semble que cette république ressemble assez à ces gouvernements anciens, où les citoyens étoient partagés en différentes classes, dont chacune avoit ses fonctions constantes et ses emplois héréditaires.
11 a été facile de connoitre les opérations des ouvrières ; elles sont à découvert: celles des mâles et des femelles étoient moins faciles à observer. Les gâteaux de cire qui arrêtent les yeux de l'observateur, la multitude d'abeilles qui environnent la reine, son séjour presque continuel dans son sérail, dont elle sort rarement, tout cela a dérobé long-temps à notre coonoissance le mystère de la génératiou : il n'est pas étonnant qu'il ait échappé aux anciens. Les ruches de
corne qu'ils avoient imaginées n'étoient pas aussi transparentes que les nôtres; ils n'avoient pas porté aussi loin que nous l'esprit d'observation, et se livroient trop à l'esprit de système; enfin, ils n'avoient pas le microscope. M. Maraldi, qui le premier se servit des ruches de verre, qui avoit déciit le sexe des bourdons, et qui avoit soupçonné le mystère de la génération , n'avoit jamais pu en être témoin. Swammerdam, qui a travaillé dans le même temps que M. Maraldi, quoique son ouvrage n'ait paru que depuis, s'étoit arrêté au même point. 11 sembloit que cette découverte avoit été réservée pour M. de Reaumur : il perfectionna les ruches de verre, en imagina de difiérentes formes pour les différentes découvertes qu'il se proposoit de faire, sut mettre les abeilles dans des circonstances où elles fussent obligées de révéler leur secret, tira la reine du milieu de son palais, la mit tête à tête avec un mâle, prit la nature sur le fait; et vit qu'à quelques bizarreries près, elle agissoit chez les abeilles comme chez les autres animaux.
Après la fécondation, vient la ponte de la reine. Suivie d'un ])clit cortège de mouches elle entre dans chaque alvéole, ne manque jamais de choisir parun les différentes cellules celle qui convient à la nature de l'œuf qu'elle va pondre. L'œuf éclôt deux ou trois jours après la ponte, et parolt sous la forme d'un petit ver, qu'on nourrit, comme nous l'avons déjà dit, avec une espèce de bouillie. Au bout de cinq ousixjours, le vers a pris tout son accroissement : on cesse de le nourrir, et les abeilles couvrent son alvéole d'un couvercle de cire. Alors le ver file une soie, et se convertit en nymphe : il reste dans cet état quinze jouBs; quand il s'est débarrassé des langes de sa nymphe , et que les parties qui le constituent abeille sont développées, l'insecte rompt lui-même son couvercle de cire, et après quelques moments de langueur, prend enfin son esfor. M. Maraldi a vu des abeilles, qui, le premier jour de leur sortie, avoient déjà rapporté deux petites pelottes de cire. Les mâles ou faux bourdons travaillent à la génération jusqu'à la fin de juin, et même de juillet, auquel temps ils sont exterminés par les ouvrières, de peur qu'ils n'alïamenL l'état : leur défaite est facile, quoiqu'ils soient deux fois plus gros que les ouvrières, parce qu'ils sont sans aiguillon. 3i Quel peuple de l'Asie honore autant son roi?
Ce que dit ici Virgile de l'attachement des abeilles pour leurs rois est exactement vrai pour les reines; il faut seulement en excepter les deux derniers vers, qui sont une exagération poétique. En général, les abeilles paroissent avoir un but marqué et un objet suivi dans tous leurs travaux, c'est l'amour de leur postérité; et cet amour semble être la source de celui qu'elles ont pour leur reine. INous avons vu que les essaims ne sortoicnt point lorsqu'ils n'étoient pas accompagnés d'une mère qui eût été fécondée. Lorsqu'ils en ont une qui est peu féconde, les ouvrages languissent à proportion de sa stérilité : si elle meurt, ils sont absolument interrompus, la nation se détruit; et si, dans cet interrègne funeste à leur empire, on leur donne seulement un ver, une nymphe mère, la société subsiste, les ouvrages sont continués, quoique avec lenteur; et lorsque la jeune reine a quitté sa dépouille, et se trouve en état de remplir les vues de son peuple, toute leur activité revient, et les travaux sont poussés avec la plus grande ardeur.
32 Enfin, veut-tu ravir leur nectar éeumant? Devant leur magasin porte un tison fumant.
Il y a plusieiirs manières de l'aire la récolte du miel : il ne m'appartient pas de décider quelle est la meilleure; je dirw
NOTES DU LIVRE IV
seulement qu'il faut choisir la moins meurtrière pour les abeilles, puisque c'est la plus avantageuse pour le possesseur des ruches.
33 Et laisse duns la plaie et son daid et sa vie.
Les abeilles ont, dans l'intérieur du ventre, une petite bouteille de venin, située à la racine de leur aiguillon. Cet aiguillon est un tuyau creux qui renfei'me deux petits dards, dont l'extrémité est taillée comme une scie; les dents de cette scie sont dirigées comme le Icr d'une flèche, eu sorte que le trait pénètre facilement dans la plaie .^ et s'en retire très difficilement. Aussi la vengeance des abeilles leur est presque toujours mortelle. On voit par là que le pardon des injures devroit être une des premières lois de ce peuple.
34 Taygète monte aux cieux pour éclairer le monde.
Tavgète est une des Pléiades. Les Pléiades s'élèvent avec le soleil le 22 avril, selon Columelle.
33 Et lorsque Cftte nymphe, au retour des hivers, Redescend tristement dans le gouffre des mers
Le coucher des Pléiades indique ici la fin d'octobre, ou le commencement de novembre. 11 y a dans le texte, ^ut eadern sidus fiigiens ubi Piscis aquosi, etc. Les commentateurs sont fort partagés sur ce que signifie le mot piscis. Les uns jjensent qu'il s'agit du signe des Poissons, qui se lève en effet après le coucher des Pléiades; les autres, que Virgile a voulu désigner le Dauphin. La Rue prétend qu'il faut entendre par ce mot la constellation de l'Hydre, ce qui paroit moins vraisemblable. Dryden, avec moins de fondement encore, a supposé qu'il s'agissoit du Scorpion. 36 Toutefois, si l'hiver, alarmant ta prudence..
L'hiver est une saison critique pour les abeilles; c'est dans cette saison qu'elles ont le plus besoin de la protection de l'homme, et il faut que ses soins commencent où il semble que ceux de la nature Jinissent. Elles ont alors deux fléaux à redouter, le froid et la iàmine; et ce qui augmente le danger de leur situation , c'est cpi'elles ne peuvent guèreé chapper à l'un des deux qu'en succombant à l'autre. Le froid les tue dans les hivers rigoureux; et dans les hivers trop doux, c'est la famine.
Les abeilles sont les plus frileux des insectes qui habitent uotre climat. Renfermées en petit nombre dans un récipient de verre, elles seroiei.< gelées par les chaleurs de notre printemps; et lorsqu'elles sont entassées par milliers dans une ruche nombreuse, au milieu de leurs retranchements de cire, où ces vapeurs chaudes qui s'exhalent du miel et de la cire, et le séjour per|)étuel de douze à quinze mille habitants, entretiennent dans les jours froids de janvier une chaleur égale à celle des beaux jours de notre été, elles sont encore saisies par les premiers froids de l'hiver : ceux qui arrêtent la végétation et la naissance des fleurs suffisent pour les plonger dans un engourdissement qui ressemble à la mort. Cette espèce de léthargie est commune à la plupart des insectes. Dans cet état, toutes les fonctions animales sont suspendues, la transpiration cesse; et comme il ne se fait plus de perte, il n'est plus besoin de réparation. Cet état n'est point funeste aux abeilles; il est même avantageux pour les propriétaires des ruches, qui conservent également leur miel et leurs mouches : mais si l'hiver devient trop rude, et que les rigueurs du froid augmentent, l'engourdissement devient dangereux, et la léthargie mène ,à la mort. Pour prévenir cet accident, il faut donner à leurs logements l'exposition la plus chaude ; il faut avoir le soin de proportionner le nombre de paniers
au nombre de mouches qui les occupent, et sur-tout peupler les ruches, en réunissant ensemble tous les essaims qui ne seroient pas assez nombreux. Les ruches plus fortes résisteront il des froids qui feroicnt périr les ruches pins foibles. Lorsque les hivers sont doux , les abeilles ont à redouter la famine. La douce température de l'air les tire de leur engourdissement; et en reprenant tous les mouvements de la vie, elles en ressentent tous les besoins. Alors elles sont réduites à consommer les provisions qu'elles ont amassées, et souvent il arrive que leurs magasins sont épuisés avant le retour des beaux jours et des fleurs, et alors elles périssent inévitablement par la famine. Le remède est encore trèssimple. 11 ne s'agit que de mettre au bas de la ruche une assiette pleine de miel, sur laquelle on aura seulement le soin d'étendre une feuille de papier percée de petits trous, afin que cette liqueur gluante ne mouille et ne colle pas leurs ailes. Ce qu'il y a de difficile, c'est de trouver le degré de froid, la température convenable qui maintienne les abeilles dans cet engourdissement utile qui ménage leurs provisions sans exposer leurs jours, et concilie l'économie du miel avec la conservation des mouches.
37 La chenille en rampant gagne leur pavillon.
L'animal dont parle Virgile est la teigne de la cire. Comme le mot teigne n'a point de noblesse dans notre langue, je me suis servi du mot générique de chenille. Effectivement c'en est une, qui essuie les métamorphoses communes aux chenilles, et se change à la fin de ses jours en phalène ou papillon de nuit. Quoique cet insecte soit sans armes et sans défense, c'est l'ennemi le plus dangereux pour les abeilles. Le frelon et la guêpe, armés d'un aiguillon redoutable, les attaquent à force ouverte, et leur livrent un combat toujours périlleux pour eux , malgré la supériorité de leurs armes. La teigne a des movens plus sûrs et moins brillants; elle les prend par la famine, sape leurs murailles de cire, détruit leurs provisions de bouche, et, n'employant que la ruse et ses talents, parvient souvent à se rendre, sans danger, maîtresse d'une place que la valeur auroit pu disputer à la force. Voici comment le fait arrive. Le papillon qui vient de cette chenille, à la faveur de la nuit, s'introduit secrètement dans la ruche; il traverse un camp de quinze mille ennemis bien armés, et va déposer en silence ses œufs dans un coin de leurs rayons. L'œuf vient à éclore : l'insecte se dérobe d'abord, par sa pe titesse, aux yeux vigilants des abeilles; bientôt après, au moment que sa grosseur pourroit le trahir, il s'enveloppe d'une petite coque de soie, qu'il fortifie de jour en jour, et qui devient enfin impénétrable à leur aiguillon. A l'abri de ce retranchement, il se nourrit impunément des provisions qui sont auprès de lui. Quand elles sont épuisées, il file une nouvelle soie, alonge toujours sa galerie, et s'avançant sous son chemin couvert, traverse tous les rayons, mine tous les alvéoles; et si plusieurs de ces iusectes se réunissent, et croisent en même temps leurs travaux, la ruche devient impraticable, et les abeilles sont obligées de l'abandonner.
38 Le lourd frelon se rit de leur foible aiguillon.
Le frelon est une espèce de guêpe, mais beaucoup plus grosse que l'autre : son aiguillon est si meurtrier, qu'un observateur ayant été piqué à la jambe par un de ces frelons, en perdit connoissaiice pendant quelques moments, et eut la fièvre pendant deux ou trois jours. Cet insecte seroit fort dangereux pour les abeilles, sans sa lourdeur et le bruit de sou vol, qui avertit sa proie et nuit à sa voracité. Les autres animaux dont il est parlé dans ce morceau , tels que le lézard ,
NOTES DU LIVRE IV
les cloportes, l'araignée, ne sont pas bien à craindre pour les abeilles , quoi qu'en disent les anciens. Ils n'ont point parlé du mulot, qui est pourtant un de leurs j)lus grands destructeurs. C'est l'hiver que cet animal choisit pour ses ravages, dans le temps que les abeilles sont engourdies par le froid, et incapables de se déi'endre. Il est aisé de prévenir ie mal, en fermant alors la porte des ruches avec un grillage de fer.
39 Comme nous, cependant, ces foibles animaux Eprouvent la douleur et connoissent les maux.
La seule maladie à laquelle les abeilles soient sujettes, et que nous connoissons, c'est le dévoiement. H paroit certain, par plusieurs expériences de M. de Reaumur, ([ue cette maladie ne les afflige que lorsque, la cire brute venant à leur manquer, elles ont été réduites pendant long-temps à ne vivre que de raie). On les guérit en leur donnant cette cire dont la privation avoit causé tous leurs maux.
I^a pomme de chêne est la môme chose que la noix de galle; c'est une excroissence qui vient sur les feuilles des chênes au Levant, et qui est occasionée par la piqûre d'un insecte qui y dépose ses œufs.
40 Et l'herbe du centaure.
L'herbe du centaure est, à ce que pense le P. La Rue, la
petite centaurée. Son nom lui est venu du centaure Chiron, qui guérit, dit-on, avec le suc de cette plante une blessure faite par les flèches d'Hercule. Ce|)eiidant l'épithête de grave olentia , que Virgile donne au centaureum , ne convient poiut à la petite centaurée, qui a une odeur douce, assez suave , et qui n'est qu'amère au goût.
41 Mais il est une fleur plus .salutaire encore.
T^es commentateurs ont été fort partagés sur la qualité de la fleur dont parle ici Virgile. H est probable qu'il s'agit de Vaster Atlicus. Cette fleur pousse d'une seule tige un grand nombre de rejetons, ingentem silvam uno de cespiie. Sou disque tsl \3.\mc -, Jlos aureus ipse; mais ses rayons sont pourprés, sed in Joliis wolte suhlucet purpura nigrœ. Indépendamment de la conformité de cette fleur avec Vamellum de Virgile, cette interprétation est appuyée sur la meilleure autorité possible en fait de botanique, celle du célèbre M. de Jussieu.
^2 Le Melle la voit naître , et lui donne son nom. 11 y a plusieurs rivières de ce nom : celle dont Virgile parle ici est une rivière de Lombardie.
43 Le peuple dont le Nil inonde les sillons.
Ce passage est le plus difficile de toutes les Géorgiques. Je crois que Virgile veut parler ici de la basse Egypte, autrement nommée le Delta. Ce pays forme un triangle : Cannpe forme l'angle occidental, Pcluse l'angle oriental, qui est le plus voisin de la Perse. Ce que Virgile appelle les confins de l'angle méridional est l'eudioit où le INil, en se divisant, représente un delta. Mais comment Virgile a-t-il pu dire que le iNil descendoit de l'Inde? lluct, pour lever celte difficulté, nous dit que les anciens croyoient que le Ml prenoit sa source dans les Indes : mais il est prouvé que, du temps de Virgile, on étoit détrompé de cette erreur; d'ailleurs il n'est pas besoin d'avoir recours à cette opinion absurde, puisqu'on sait que les anciens appcloicnt Indi les Éthiopiens, chez qui le Nil prend sa source.
44 Et de son noir limon voit la verdure éclore.
Il y a daus le texte, Et viridein /Egyplum nigra fecundat
irena. Lacerda prétend que ce vers n'est pas de Virgile, fondé sur ce que cette opposition nigra arena et njiridem yEgjptum n'est pas digne de ce poëte. Pour réfuter Lacerda. il stii'fit de rapporter cet autre vers du quatrième livre : Qua niger humectât flaventia culta Galesus ,
OÙ il y a la même antithèse. Je ne vois rien dans ces deui vers qui ne soit digue de Virgile.
45 De cet art précieux attestent la puissance.
II y a dans le texte, omnis regio; ce qui me paroît une nouvelle preuve que Virgile parle d'un seul pavs, qui est la basse Egypte.
46 O surprise! d merveille! un innombrable essaim Dans ses flancs échauffés tout-à-coup vient d'éclore.
Il n'est pas nécessaire de prouver la fausseté de cette résurrection des abeilles; mais comment des peuples entiers, des écrivains éclairés, ont-ils pu admettre une fable aussi absurde, et qu'il paroissoit si facile de détruire par l'expérience? Premièrement, il paroit par la suite de ce livre, et par l'histoire d'Aristée, que cette fable étoit liée aux cérémouies religieuses, et à l'espèce de culte qu'on rendoit à Orphée; c'étoit la religion des anciens qui l'avoit introduite dans leur physique. Dès-lors il ne faut plus s'étonner du cours prodigieux qu'elle a eu : l'on sait que la superstition croit tout et n'examine rien. En second lieu, voyez avec quel art on avoit exigé la réunion d'une foule de circonstances pour que le prodige s'opérât. Il falloit construire un lieu propre pour l'opération; il falloit que le taureau n'eût que deux ans; il falloit le tuer d'une certaine façon; il falloit qu'après l'avoir criblé de coups la peau ne fût pas seulement «ntamce. Si vous aviez omis une seule de ces conditions, et que l'expérience ne réussît pas, ce n' étoit pas le prodige qui nianquoit, mais c'étoit vous qui manquiez au prodige. Observez encore que ce merveilleux secret venoit d'Egypte, c'est-à-dire d'un pays livré aux superstitions les plus grossières, et où la crédulité des peuples n'étoit égalée que par l'imposture des prêtres.
47 Près d'elle en ce moment les nymphes de sa cour...
Il y a dans ce morceau plusieurs vers remplis de noms propres. J'ai pris la liberté, à l'exemple de Dryden, d'ajouter quelque épithète ou quelque dénomination à chaque nom de nymphe.
43 Contemple le berceau de cent fleuves naissants.
Platon, dont Virgile avoit suivi le système dans ses vers, pose que toutes les rivières prennent leur source dans une vaste caverne que les poètes appellent barathrum. Le Phase et le Lvcus sont deux fleuves fameux de l'Arménie, qui vont se rendre dans la mer Noire. L'Énipéc est une riviere de Thessalie. Le Tibre est assez connu. L'Anio est une rivière d'Italie. L'Hypanis arrose la Scythie. Le Caïque prend sa source dans la Mysie. L'Éridan , autrement le Pô , est un grand fleuve d'Italie. Virgile, selon l'usage des poètes lorsqu'ils parlent des fleuves, lui donne des cornes.
49 Invoquons l'Océan , le vieux père du monde.
Ici Virgile suit le système de Thaïes, qui attribuoit à l'élément de l'eau la formation de l'univers.
50 Protée , à mon cher fils, peut seul finir tes maux.
Toute cette fable de Protée est une imitation d'un morceau de YOdjssée.
5i Pallène est sa patrie.
Pallèiic est une péninsule de la Macédoine.
VARIA.NTES DU LIVRE I
Sî Un Jour tu poui-suivoii sa fldéle Eurjdice. On peut comparer ce morceau avec celui d'Ovide sur le même sujet; on sera surpris de la différence énorme qu'il y a entre l'un et l'autre. Ovide, qui traite si bien, en général, la partie du sentiment, n'est dans ce morceau qu'un bel esprit versificateur, t.c discours qu'il fait tenir à Orphée est ])Iein de mauvais goût; toute la narration est longue et lâche. Dans tout le morceau de Virgile, il n'y a pas un mot qui ne tende à l'effet : et j'avoue que c'est de toutes les Géorgigues l'endroit qui m'a le plus coûté à traduire.
53 Telle, sur un rameau, durant la nuit obscure...
J'ai déjà fait remarquer que les comparaisons des anciens n'étoient ui aussi ingénieuses, ni aussi brillantes, ni aussi justes que les nôtres, mais qu'elles étoient plus poétiques, plus sensibles, plus pittoresques. Celle-ci en est une nouvelle preuve. 11 n'y a pas grand esprit à comparer Orphée pleurant sa femme au rossignol pleurant ses petits; la comparaison n'a pas même beaucoup de justesse. Qu'est-ce doue qui en fait le charme? c'est que le fond en est touchant; c'est que les iilées accessoires sont charmantes; c'est que l'harmonie des vers est enchanteresse. Pour me conformer au génie de notre langue, qui n'aime point les comparaisons à longue queue, j'ai transporté au commencement ce qui est à la fin, et j'ai terminé la comparaison par l'idée touchante que renferme le mot implumes.
54 Lorsque César , l'amour et l'effroi de la terre , Faisoit trembler l'Euphrate au bruit de son tonnerre.
Ces vers prouvent que Virgile retoucha ses Géorgiques tonte sa vie. L'époque dont il s'agit ne précède sa mort que d'un an. Auguste commandoit alors ses armées en personne sur les bords de l'Euphrate , et forcoit Phraate de rendre les aigles romaines que les Parthes avoient arrachées à Crassus.