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XIV. — SCiiNE DE F.VMILLE LÈON'INE

Le comte de Monrion demeurait rue du Faubouig-Saint-Honoré.

Lor.squ'Amah arriva, on lui dit qu'il était peu probable que M. de Monrion vouU'it le recevoir, attendu qu'il était enja compagnie de son oncle, le marquis de Montaleu.

Amab insista pour qu'on remît sa carte à M. de .Monrion, et tout aussitôt on vint lui dire que le comte l'attendait. Du salon qui précédait celui où on allait l'introduire , il entendit le bruit d'une conversalioii très-animée.

Amab s'arrêta par discrétion.

Entrez, entrez, lui dit le valet de chambre : M. le comte veut

vous voir à l'instant.

Amab entra.

Pendant qu'il saluait, Monrion continua, tout en lui rendant sa saliilaiiou.

— Tenez, dit-il à son oncle, voilà monsieur qui peut vous dire qu'on ne vous a pas trompé, en vous disant que je jetais l'argent par les fenêtres. J'ai voulu lui payer deux cent raille francs un tableau iiui ne vaut peut-être pas cent écus, et je suis tout prêt à les lui donner encore, si par hasard il vient [lour renouer le marche.

— Je suppose que monsieur, qui a déjà refusé, refuse encore, repartit le vieillard à qui s'adressait le comte.

— Toujours, messieurs, dit Amab, et je viens ici pour un autre motif.

En ce cas, mon cher peintre, reprit Gustave de Monrion , la iiarole que je vous ai donnée ce matin lient entre nous... nous sommes enne-

mis mortels, et . un de nous est de trop, partout ou sera au re. C est ce que j'allais vous écrire au moment où M. le marquis de Montaleu, que j'ai Thonneur de vous présenter, est venu me faire le plus superbe discours. ,

Comment se fait-il, dit Gustave en se retournant vers son oncle, que vous n'avez pas cette éloquence à la Chambre?... vous seriez miiiislre...

\mab était pétrifié de ce qu'il voyait , de ce qu'il entendait; il admirait la patience du marquis de Montaleu, qui ne s'était pas recrie a linsûlenie apostrophe de son neveu... c'était un noble el grand vieillard qui regardait Gustave avec un douloureux étonnement.

— Monsieur le comte de Monrion, lui dit-il, puisque vous persistez à déshonorer votre nom...

— Ce qui déshonore le nom d'un gentilhomme, dit celui-ci avec une hauteur incrovable, ce n'est lias de faire courir sur le turf, el de jouer le vvisth à cent" louis la fiche, ([uand il paye ses paris et ses chevaux... Ce n'est pas de jeter sa fortune à l'amour d'une courtisane, quand il ne lui jette que cela.

Ce (pii déshonore un gentilhomme, mon oncle, c'est de mentir aux lois de l'honneur et de la probité; c'est de se couvrir de son nom pour échapper à l'infamie ou au châtiment que de sales intrigues appelleraient sur tout autre; aucun de ces crimes, je ne les ai faits.

Le jour où un créancier dira que j'ai trompé sa bonne foi , le jour où une femme de bien élèvera la voix contre moi en disant que j'ai perdu sa réputation; le jour où un homme pourra se vanter de in'avoir fait l'ombre d'une insulte sans qu'e je l'aie vengée à l'instant même , ce jour-là , vous pourrez dire que j'ai déshonore mon nom de gentilhomme ; jusque-là , gardez ces phrases vides pour ceux qui les méritent mieux que moi.

— Mais, reprit son oncle, vois la vie que lu mènes.

— Je la connais, dit Gustave en se jetant sur un canapé ; je me ruine et je me tue.

— Malheureux, s'écria le vieux marquis; mais la misère peut venir avant la mort.

-- liassurez-vous, mon oncle, je calcule mieux que vous ne croyez : j'ai arrangé les choses pour que mon dernier écu sorte de ma caisse le même jour que mon dernier souffle sortira de mon corps : et, dans le cas où je me serais trompé, ce dernier écu me servirait à chasser ce dernier souffle, si ma vie était plus tenace que je ne l'ai prévu.

Le marquis se détourna.

— Oh! je vous comprends, reprit Gu^tave, ceci vous est désagréable ; ceci vous prive d'un magnifique mouvement oratoire d'onde : « Mon neveu, je vous deshérite ! »

— • Change de manière de vivre, et toute ma fortune est ù loi, dit le vieux marquis les larmes aux yeux.

— Il est trop tard, dit Monrion ; nous n'en sommes plus au siècle ûii l'on croyait à l'or potable pour faire revenir les moribonds.

— Gustave, dit le vieillard, et ce nom de tendresse familière fit tressaillir malgré lui le jeune débauché ; Gustave, il y a un souvenir que je ne voulais pas vous rappeler, car j'aurais craint de le souiller en le faisant apparaître dans cet asile d'immoralité ; mais , puisque rien ne peut vous loucher, il faut bien que je vous le rappelle.

Gustave, oubliez-vous donc que vous avez fait mourir votre mère de chagrin?

— Ma mèrel manière!... s'écria-t-il.

Le comte de Monrion fil un pas vers son oncle, les poings fermes,

les lèvres convulsivement agitées, il mesura le vieux marquis d'un regard sinistre, tandis que celui-ci restait tristement immobile devant lui.

Ce calme aspect du vieillard imposa au jeune homme. Il détourna les yeux; el, par une singulière préoccupation, il les arrêta longtemps sur une petite tasse de porcelaine de Saxe posée sur une console ; alors toute sa colère sembla s'enfuir avec le profond soupir qui s'exhala de sa poitrine.

Bientôt sa figure reprit cette expression de triste gaieté qu'il avait quand Victor était entré. Il se mit à sourire sardoniquement, et s'adressant à Victor, il lui dit :

— L'homme qui touche du bout du doigt à une femme ou à un vieillard est un Uiche, n'est-ce pas? C'est du moins un des axiomes de la morale courante.

Mais quel nom devrait-on donner à la femme i|ui, forte de sa faiblesse, au vieillard qui, protégé par ses cheveux blancs, vous jette au visage une de ces accusations pour laquelle on demanderait tout son sang ù un homme qui peut s'appeler un homme?

On eiU dit(|ue le marquis éprouvait un sentiment de colère pareil à celui qui venait d'auiter son neveu, et peut-èire, contre tout autre

LA LIONNE

que le fils de sa sœur, ei'it-il l'èpomlu pai' un défi à cetie insolence, et cela malgré son âge et sa faiblesse.

Mais son ressentiment éelata d'une manière plus cruelle peut-être, car il lui répliqua :

— Monsieur le comte de Monrion, il n'y a pas de yrande différence, en morale courante, entre demander tout son sang à un vieillard et épuiser la vie de sa mère dans les larmes.

— Encore I s'écria Monrion... Prenez garde... vous venez chez moi pour ra'iusulter... Prenez garde, monsieur, ne tentez pas mes vices, puisque vous les connaissez si bien...

Avez-vous donc besoin que je fasse une action honteuse pour déshonorer mes derniers jours?... Eh bien! vous ne l'obtiendrez pas...

Tenez... ajûuta-t-il avec un ricanement l'urieu.x, parlez... maintenant je suis patient... dites que j'ai tué ma mère... que je l'ai empoisonnée !... assassinée I... que sais-je 1... Je vous le permets... parlez... criez, radotez... je vous écoute...

Parlez donc... mais vous ne parlez pas!...

Monrion se jeta sur un divan en riant d'un rire glacé... Il était livide... sa respiration était haletante et embarrassée comme te râle d'un agonisant.

"^Le marquis, qui le regardait d'un œil fixe, sembla perdre sa force.. il chancela et quitta vivement le salon ; mais il ne put sortir de l'apl)arlement, et se laissa tomber sur un siège , danS le salon qui pi-écédait celui où venait de se passer cette scène.

Monrion fil un pas vers lui. Mais il s'arrêta et dit à Victor :

— Voyez ce qu'il a... conflez-le ù ses gens... il me tarde deti avoir fini...

Victor passa dans le premier salon, il trouva le vieux marquis qui se relevait péniblement et qui s'apprêtait à sortir; il lui offrit son bras.

— Laissez-moi, monsieur, lui dit doucement M. de Montaleu, c'est une faiblesse indigne devant un pareil misérable... .Mais que voulezvous? en le voyant là , hâve, défait, usé, aussi perdu de corps que d'âme, en voyant la mort et le vice rire ensemble sur ses lèvres flétries, je me suis rappelé cet enfant si beau , si joyeux, si tendi'e, qui faisait l'orgueil et l'amour de sa mère; et Sur lequel, moi, j'avais mis toutes les espérances de notre famille: je me suis rappelé le jeuTie homme brave, loyal, généreux (car il était tout cela), qui nous promettait un si noble avenir, et alors, je me suis senti saisi du plus horrible désespoir.

— Ohl mais si vous essayiez encore...

— Non, monsieur... non... c'est uni... La main qui l'a poussé à sa perte pèse toujours sur lui... elle ne le lâchera qu'après l'avoir jeté dans la tombe... Fasse Dieu qu'elle ne l'y jette pas deshonoré!

Le vieillard fit un pas pour sortir.

Monrion, qui avait tout entendu, parut aussitôt, et dit d'un ton solennel :

— La main qui m'a poussé à ma perte, c'est la vôtre, monsieur, ce sont vos sévérités cruelles, vos petites dénonciations à ma mère, vos sarcasmes contre tout ce que j'aimais, vos fureurs contre une femme qui échappait à votre haine... voilà ce qui m'a pousse à ma perle...

Quant à me pousser au déshonneur, sa main ni la vôtre ne le pourront jamais.

M. de Montileu ne daigna pas répondre à son neveu ; il salua Victor el lui dit :

— Si jamais vous rencontrez sur votre route une femme qui s'appelle Léona de Cambure, fuyez comme si vous posiez le pied sur un reptile venimeux.

Adieu, luonsieur.

Après ces mots , M. de Montaleu sortit.

— Ah ! c'est ainsi , s'écria violemment Monrion , c'est toujours la même accusation... Eh bien ! ce seia toujours la même réponse.

Pour la première fois de ma vie j'hésitais... car elle avait dépassé toutes les limites de l'impossible en fuit d'exigence , et je lui devais une compensation... et cependant j'hésitais...

Mais il est encore venu me parler d'elle... Léona est toujours le dernier mot de ses reproches, ce sera le dernier de ma vie.

Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vivement vers Victor, Léona m'a demandé ce tableau de la Vierge que vous avez fait. Venez-vous pour me l'offrira un prix quelconque?... si c'est votre intention , apprenez-moi quel est ce prix, je vous le donne.

— Je vous ai déjà dit, monsieur le comte, que ce tableau n'était pas à vendre. Et je vous dis, ajouta Victor sans s'arrêter au violent mouvement de dépit que laissa tcha|)per .Monrion, je vous dis que Je suis trop honnéle homme pour abuser d'un caprice...

— Ahl... dit Monrion en ricanant... vous aussi, monsieur... vous iiii: prenez en pitié, vous ne voulez pas abuser de ma folie...

Savez-vous bien que je n'avais pas besoin de cela pour vous deraauùer raison de l'impertinence de votre refus?

— Monsieur le comte, vous^n'avez dit que vous saviez que je n'étais pas homme a laisser passer de semblables paroles.

— Je ne l'ai pas oublié.

Concluons donc : demain matin, ce tableau sera chez moi... ou bii'ii je vous attendrai au bois de Boulogne avec des témoins... Je vous laisse vingt-{|ualre heures pour réfléchir...

— Toute réflexion est inutile; vous n'aurez pas ce tableau et je ne me battrai pas avec vous pour ce sujet.

— Si vous en voulez un autre, je vous le donnerai... Mais je me réserve de dire que l'insulte que vous me forcerez à vous faire n'a pas d'autre motif que la volonté que j'ai d'avoir ce tableau que j'ai promis à Léona.

Vous n'y gagnerez rien.

— Monsieur le comte, je me promènerai demain au bois de Boulogne , et , si vous m'y insultez, peut-être Irouverez-vous qu'une insulte n'a pas toujours un duel poui' résultat.

— Comptez-vous me tuer sur le coup?... Soit, dit Gustave, c'est une façon d'en finir tout comme une autre.

Seulement , vous venez de prendre un engagement qui m|autorise à. vous traiter comme le dernier des hommes, si vous>ii|)e le tenez pas... mais je suis sûr que vous ne manquerez pas à votre parole...

Parlons d'autre chose... Vous êtes venu chez moi... veuillez m'en dire le motif... Je me mets tout à votre service, quoi que vous puissiez me demander...

Victor elait mécontent . ce n'était pas la peur d'une rencontre ou d'une action terrible à faire qui lui donnait cette humeur; il avait prévu ce danger : ce qui l'arrêtait, c'était la supériorité de monsieur de Monrion.

11 se trouvait petit et commun avec ses habiles calculs et sa vaste ambition près de ce jeune homme qui mettait si lestement en jeu les débris de sa fortune et sa vie, pour un caprice de vanité. Victor ne voulut pas raBler en dessous de cette forfanterie extravagante, et répliqua froidement :

— Puisque vous voulez bien m'offrir vos services, je les accepte.

— Je vous en remercie, Monsieur. Dites-moi donc en quoi je puis vous être utile.

— J'aurais besoin de vous pour retrouver madame Léuna de Carabtire.

— Vrai? dit Moniàon, qui ne put s'empêcher de paraître étonné. =- Je me suis présëiité chez elle, et l'on m'a dit qu'elle était partie.

— En ce cas, repai'tit Monrion, vous en savez autant que moi.

Je suis allé chez elle en quittant vc*tre atelier ; je lui ai dit mon peu de succès... J'ai été mis à la porte api'ès quelques mois fort doux de sa part... ce qui veut dire qu'elle me pardonnera diflicilement ma maladresse... et me voilà.

— Mais vous savez où la retrouver?

— Pas du tout !

— Ne la reverrez-votis plus?

— Je la reverrai... dit Monrion avec un accent amer et triste... Oui, le jour où je vous aurai tué pour n'avoir pas voulu me vendre votre tableau, je la reverrai... Ou bien le jour où vous m'aurez tué... elle reviendra : — mais je ne la reverrai pas, dans ce cas, ajouta-t-il en riant.

— Pardon, monsieur le comte, Ot Victor d'un air supérieurement fat, l'affaire qui me fait désirer de \oir madame de Cambure est plus importante que votre mort ou la mienne. N'avez-vous aucun renseignement à me donner?

— Aucun ! mais je ferai pour vous... ce que je n'ai jamais fait pour moi...

Monsieur de Monrion sonna.

Un valet de chambre parut.

— Ecoute bien ce que je vais le dire, drôle... lui dit Gustave.

Tu es à mes gages pour m'espionner, je le sais... Léona me demande toujours des gratifications pour toi, afin que tu lui dises tout ce que je fais.

— .Monsieur le comte peut-il croire...

— J'en suis sûr... je le paye trop bien pour que tu ne me trahisses pas supérieurement... Léona n'est pas femme à te laisser me voler.

Mais, en retour de cette trahison, tu dois avoir quelqu'un de ses secrets. Tu dois savoir où elle est.

— Je jure à monsieur le comte...

— (Juand ce ne sei'ait que pour lui donner avis de ce que je deviens,'lu sais comment aniver jusqu'à elle?...

— Si je le savais... .

— Je ne le le demande pus... Mais voilà monsieur qui a bcsuin de le savoir... Monsieur, avec qui i)robablement je me couperai la gorge demain ou après-demain... 11 veut voir Léona, dis-lui ou elle est. . je te le permets...

Pardon, ajouta-t-il en se lournaiit vers \ iclor, je vous laisse avec Jean; il sait ce que vous voulez savoir... ïàcliez de le déterminer a parler... je vous le livre... C'est tout ce que je puis faire...

Adieu, Monsieur...

Moni'ion sortit, et le valet de chambre du à Amab : — \ ûus êtes monsieur Victor Amab ?

— Oui.

— Eh l)ien ! peutêlrc ))Ourrai-jc vous dire demain si vous liouvez voir madame de Camburc.

— Où le saurai-je ?

— Je vous le ferai dire chez vous.

\'ictor quilla la maisou de M. de Monrion, sans autre renseignement que cette vague promesse.

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