‹ Ouvrés illustréesChapitre 11 sur 157 · XV. — A.NALÏSE · texte numérisé non relu

XV. — A.NALÏSE

Cependant, il trouva que cette [U'Omessc pouvait lui ))erniellre d'apporter une ombre d'espérance à M"' Thoré, et il se rendit chez elle pour lui dii'e qu'il comptait voir le lendemain la personne qui pouvait lui donner des nouvelles de Charles.

Une fois encore, et pendant qu'il gagnait la rue Paradis-Poissonnière, Amab se mit à rclléchir sur sa position , et sur l'élrange suite d'événements qui l'cntraiiiaient malgré lui.

Jaloux d'obtenir à tout prix une renommée exceptionnelle, il a\ait fait à cette ambition des sacrifices réels. Mais Victor n'acceptait les mauvaises chances d'un événement qu'autant que c'était lui qui engageait la partie; et voilà que, depuis quelque temps, ;1 n'était que l'instrument passif d'inléréts qui s'agitaient pour lui sans doute, mais contre son gré.

LA LIO.NNE

pas un moment. 11 avait du moins les nobles côtés de l'orgueil dans ce qui se discute, s'il ne les avait pas dans ce qui se fait spontanément, il se décida à rester.

11 avait cepcndanl, au milieu de tous ces événements, de toutes ces passions, une chose dont il se croyait le maître... c'était d arrêter l'amour de Julie, quoiqu'il l'eût essayé sans y réussir-

Elle ne m'a peut-être pas compris, se dil-il, quand je lui ai dit devant sa mère qu'un amour comme le .sien ne pouvait avoir aucune espérance; je veux, aujourd'hui, qu'elle ne conserve plus aucun douteàcel

il est démon honneur de détruire dans l'esprit de Julie, aussi bien que dans celui de .M'"«Thoré, les idées que peut leur avoir données le

refus que j ai faii -

Cachée sous les habits d'un jeune homme, eUa lui sériait de secrétairo. - Page 30.

-Vinsi lui était venu, d'un cùlé, l'amour exalte de Julie; d uii autre, le désir fougueux de Léona, et pour les avoir repousses tous deux, il se trouvait à la merci des douleurs d'une mère, en bulle aux fureurs d'un pauvre fou. -M'»'^ Thoré lui demandait compte de la vie de Charles et du repos de Julie; M. de Monrion voulait le luer parce qu'il lui rcfiisail un tableau.

Et tout cela, sans compter la vengeance de Leona, bien plus icrrib!e dans sou silence que toutes les menaces de .M. de .Monrion; sans cuiiiptor la passion de Julie, qui devait se croiie adorée après avoir entendu la scène de l'alelier. .. ' , , , , , , r • •

1 1 vint dix fois à la pensée de \ iclor de prendre la poste et de fuir a (luaire cents lieues, en laissaiii tout ce monde se deiiélier à sa guisc de l'embarras où chacun se trouvait. Mais c'elail .nir , c cst-à-dire paraître avoir peur de M. de Monrion, de Léona: celait abandonner Charles, lorsque celui-ci pouvait dire un jour que \ ictor était de moitié dans les causes du danger auquel il avait ele expose. Amab n hcsita

M. de Monrion de lui vendre mon tableau.

De ce côté , du moins, je veux rester le maître d'agir à ma guise.

En conséquence de cette réllexion, il se hâta d'aller chez .M""' Thoré, autant pour la iirevenir au sujet de Charles, que pour mettre en exécution sa dernière résolution.

S'il n'y avait pas des hommes qui, à vingt ans, se consacrent librement à la préirise, on se demanderait si Victor est un éire possible; et encore pourrait-on se dire que celui qui se voue au service de l'Eglise porte en lui la vaste ardeur dans laquelle on comprend que s'absorbent toutes les autres, tandis que Victor, demeurant dans le monde, devait nécessairement y vivre des passions qui en sont la vie.

.\vait-il cette chasteté qui n'admet pas une liaison irregu'.ièrL'?

En ce cas, l'amour de Julie s'offrait à lui suus les voiles blancs du mariage, et tout ce qui entourait cette chaste fiancée venait admirablement en aide à ce bonheur, s'il était dans les désirs de Victor. Jeunesse, beauté, grâce, esprit, eulliousiasme, noble et bonne famille, fortune, probile : que pouvait-it rêver de plus'?

N'était ce point ;"i ces

deux asiles de la vie, à

ces félicités chastes et

durables que tendait

son àme ardente î lui

fallait-il les luîtes de la

passion? voulait-il donner sa vie aux manèges adroits d'une coquetterie

raflinée, aux folles ardeurs d'une bacchanale amoureuse : en ce cas

pourquoi dédaigner Leona?

En étail-il là que, pour lui, l'amour ne fût p.is le complément nécessaire du génie, que la femme ne fût pas le premier secret que l'on cherche à deviner? Oui, Amab en était encore là.

Parti de la misère, cet homme avait pesé la valeur de.chaque minute, et comme il avait réglé l'ordre de ses travaux, il avait réglé l'ordre de sa vie. •

Expliquons-nous.

l.orsipi'il vivait péniblement du salaire de ses journées, il n'avait jamais dit à ses camarades ipi'un plaisir coûtait trop clii'r : il disait qu'il coûtait trup de temps. Ce mol (rmps, renfermait bien plus de choses pour lui que le mol argcnl, il renfermait la gloire et l'avenir. Arrive a un commencement de foi lune et de renommée, qui eût peutêtre inspiré à un autre la pensée de reprendre haleine dans les douces

conleinplaliùns du cœur, ou dans les IVivnlos riciiiiaiMiiis d'iiiu- avinlure, Amab ne s'appuyail sur le terrain ou il elailniunlé que pour eu gravir un plus élevé, el il se disait avec la même IVoideur qu'aulrefois, cl sans prétendre faire de la morale ou de rimuiùralitê : Une lémme ou une maîtresse coûte trop de temps.

C'était une sordide avarice du trésor qui devait le faire sirand. 11 estimait trop le capital qui avait été tout son patrimoine, pour en ivrer la moindre parcelle ù l'amour ou ù l'orgie.

Un jour devait venir, jour bien eloiyiié, où Victor se promettait les joies qui attiédissent les soucis brûlants des autres hommes ; mais jusque-là, en fait d'amour, il avait vécu de bien peu, ou plutôt de rien, ou si l'on veut que nous soyons [ilus explicite : il avait vécu de pain noir.

S Sur d'autres chapitres, Victor était moins . ^ réservé. ^ ~

En effet, à part la ' privation du nécessaire, il s'accordait volouiiers le superflu. Il avait un cheval, il allait à l'Opéra , on le rencontrait dans le monde.

Pourquoi cela? Pourquoi accepter de pareilles distractions, lorsqu'on fuit l'occupation la plus douce ? C'est que le temps qu'elles prenaient pioCtait au temps du travail. Le cheval avait été recommandé pour la santé; ne pas être du balcon de l'Opéra quand tout le monde en est , c'eût été se mettre au-dessous de -M. L

D'ailleurs, c'est là qu'on entame les riches liaisons qu'on poursuit dans le monde.

C'est aussi dans ce but que Victor avait un riclic appartement et un luxueux atelier. Il y avait du bûut;(|uier dans l'artiste.

Comment cela pouvait-il s'accorder avec le génie réel de ^'iclor ? Cela s'accordait dans un sentiment prédominant, l'ambition (lui méprise souvent les uioycns qu'elle emploie.

Il se pourra qu'un jour Victor, riche et renommé, peigne ses chefs-d'œuvre dans un galetas , nu et froid, si cette transformation doit le poser originalement; comme il se pourra qu'il dissipe le lirix de ses tableaux en folies, pourvu qu'elles aient de l'éclat.

Voilà l'homme tel qu'il était au moment dont nous parlons.

Et maintenant, était-il réservé à une belle jeune fille, au cœur plein de limpides et brûlantes ardeurs, de le faire dévier de cette résolution glacée, ou bien un pareil triomphe appartenait-il aux provocations hardies d'une courtisane?

Ni à l'une — ni à l'autre.

C'eût été là sa réponse, si on Ini eût fait une pareille question. Aussi, comme nous l'avons dit, s'était-il résolu à briser le rêve de Julie.

Voilà où il en était lorsqu'il arriva chez elle.

Hélas ! combien lulie était loin de croire à un pareil malheur I

Rentrée dans sa maison avec sa mère, qui l'avait quittée aussitôt, Julie awit tout fait pour ne penser qu'à son frère absent, peut-être perdu, peut-être mort.

Mais au-dessus de la voix du devoir, au-dessus de la voix d'une véritable affection fraternelle, parlait une autre voix plus puissante ou plutôt mieux écoulée : c'était la voix de Victor refusant les proposi-

tions de M. de .Monrion, c'était cette voix disant : — « L'amour d'un honmie est comme l'honneur d'une femme; rien ne le peut payer. »

Ainsi donc, pensait-elle, cette image turtivement dérobée était le plus cher trésor du jeune artiste. Cette image, il l'avait sanct'fiee, pour l'adorer pluschasiiuieut ;car c'était plus qu'un amour, c'était une religion. Ah ! que Julie était liére et heureuse d'être aimée ainsi 1 Quels doux retours devaient payer ce culte enivrant, et combien elle devait aimer cet homme pour se dire qu'elle ne serait pas ingrate envers lui I

Elle n'avait été qu'un moment chez lui, et là, le cœur oppressé d'un chagrin de famille, le cœur inondé d'une joie inattendue, elle avait cependant tout vu ; elle avait compris ce luxe pittoresque de l'artiste, elle avait aime cel arrangement bizarre, ces souvenirs de tous les âges,

de tous les peuples et de tous les états : ar- ' mes, éventails, meu-

bles , marbres grecs , boiseries flamandes , bronzes romains, l'Inde, la Chine, l'Amérique, le monde passé et le monde vivant, tout cela ramasséj étalé dans ce salon tout assombri de tentures aux longs plis ; elle avait tant aimé tout cela, et dans tout cela, la jeune enfant à l'imagination aventureuse s'était fait une place où elle se voyait heureuse, aimée, triompl)ante,couronnée du nom de son époux.

C'était là, au coin de cette haute fenêtre à vitraux, dans ce vaste fauteuil en chêne bruni, qu'elle s'asseyait, blanche, svelte, ses pieds sur un carreau de Perse éblouissant d'or usé, les pieds dans ces" babouches turques... De là, elle voyait dans l'atelier coiiiir sur la toile le pinceau inspiré di- son jeune époux; de la, elle entendait cette voix qui avait dit quelques mois avant, que l'amour d'un homme ne peut se payer... Amour qui est payé maintenant; car les rêves de Julie n'étaient .déjà plus dans le présent, ils couraient dans l'avenir, heureux, charmants et chastes cependant : car , dans cet asile où elle se voyait , Julie n'avait pris sa i)lace qu'au grand jour.

Âmab se trouva en face d'une brèche qui devait être bien vieille. — Page 32.

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