‹ Ouvrés illustréesChapitre 9 sur 157 · LA L10.\-\E · texte numérisé non relu

LA L10.\-\E

Adieu, monsieur.

Le jeune iionime sorlit, et un muniuire confus glissa dans l'atelier :

A'ictor Aniab avait refuse deux cent mille franes d'uu tableau ! Raphaël et Rubens n'étaient que des polissons comparés ù lui.

Amab resta un moment immobile et muet; un profond soupir s'échappa de sa poitrine; il venait de soutenir une lutie terriide ; non pas qu'il eût cru à la possibilité d'un marché aussi fou que celui que lui avait proposé en dernier lieu M. de Alonrion, maispaice qu'il y avjit entre le prix réel du tableau et cette exagération un milieu qui pouvait être une excellente affaire pour Amab.

Il chercha une consolation dans l'enthousiasme de ses élèves, et voulant donner ù cette scène un sens qui le posât d'une favon héroïque, il leur dit:

— .Messieurs, l'amour d'un homme est comme l'Iionucur d'une femme, rien ne doit pouvoir le payer.

XIIL — A LA r,ECiiE[\ciiE d'un riLS.

Il avait à peine prononcé ces paroles, qu'il entendit un léger cri dans le salon où il avait fait attendre les dames qu'on lui avait annoncées.

Il y alla avec l'espérance qu'elles avaient pu entendre la magnifique comédie qu'il venait de jouer. Il ne s'était pas trompé, on l'avait entendue; mais un vif mouvement de dépit remplaça la joie que Victor en éprouvait, lorsqu'il reconnut M""" Thoré et sa fille.

Le soin de sa propre gloire, et peut-être aussi le soin de la réputation de Julie, venait de coûter trop cher à Amab pour qu'il ne lui en voulût pas quelque peu.

Le trouble de M""" Thoré était grand : il lui semblait impossible de douter de la passion insensée d'Amab.

Quant à Julie, il y avait en elle une extase qui rayonnait dans ses regards, dans son sourire, dans ce je ne sais quoi de divin dont le bonheur ilhimipe la beauté.

Pour d'autres que pour ces dames, le vif mouvement qui agita Amah à leur aspect, eût été ce qu'il était véritablement, du dé|)laisir et du déi)ii: mais pour des yeux prévenus comme ceux de Julie, ce fut la douloureuse confusion d'uii cœur fier, surpris dans un de ses plus nobles sacrifices.

Comment se faisait-il que Julie fût là ? C'était le résultat de l'absence de Charles.

M""= Thoré, n'ayant pas vu revenir son fils, avait enfin conçu les plus sérieuses alarmes. Déjà Villon, déjà M. Thoré couraient dans Paris à la recherche du fugitif.

Après leur départ, Julie avait fait observer à sa mère qu'on n'était pas convenu d'aller chez M. Amab.

— Il m'eût fait informer de lui, s'il en avait eu des nouvelles, lui avait-elle répondu.

— Peut-être n'a-t-il pas osé, avait dit imprudemment la jeune fille.

— S'il n'a pas osé, c'est donc qu'il est arrivé quelque affreux malheur I s'écria la pauvre mère.

Et, sur celte supposition, le cœur de M""^ Thoré s'était figuré des désastres accomplis; un danger de mort : la mort peut-être. Elle avait quitté sa maison dans une telle agitation, que sa fille avait voulu la suivre, et que sa mère l'avait laissée faire.

Pour être vrai, il faut dire que ni l'une ni l'autre n'avaient pensé, en ce moment, à aucun autre intérêt que celui de Charles.

Mais ce que toutes deux venaient d'entendre ne les avait pas laissées dans cette sympathie d'inquiétude : la sœur avait oublié sou frère, lorsque la mère pensait toujours à son fils.

Elle courut vers Amab, et lui prenant les mains :

— Charles! lui dit-elle, avez-vous des nouvelles de Charles?

— Aucune, Madame, dit Amab, charme de voir aborder ce sujet; je n'en ai aucune...

— Mais il est donc mort !... -s'écria la mère avec désespoir.. 0 mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Charles, qu'est-il devenu?...

Quoi, monsieur, vous ne savez rien?

— Rien, madame...

— Ne craignez pas de me tout dire, car, à votre air troublé... je comprends, je devine...

— Je vous jure, Madame, que je n'ai aucune nouvelle de lui.

— Que vous a-t-on dit, reprit Julie, là où vous êtes allé le chercher hier?

Amah n'avait été nulle part; mais, en présence de la douleur de celte mère, il ne \oulut pas paraître avoir négligé le devoir qu'il s'était engagé à remplir.

— On ne l'a puinl vu.

■^ C'est quelque querelle, répondit avec trouble M""" Thoré, un duel peut-être...

— Il eût choisi des témoins parmi ses camarades, et ces témoins, quels qu'ils fussent, vous eussent avertie d'un malheur, s'il était arrivé.

— Alors c'est un affreux accident...

— La police l'eût découvert et vous eût fait prévenir. '

— Mais, qu'est-ce donc? s'écria M""" Thoré eu se tordant de désespoir, et en tombant sur un siège où elle se mit à pleurer. •

— Un ennemi caché, peut-être, s'écria Julie. i Victor se troubla et tressaillit : la jeune fille venait de toucher juste

aux craintes qu'éprouvait Amab, et les avait l'ait se révéler.

Julie, dont le regard semblait voir Victor sans le regarder, aperçut ce mouvement, et, l'entraînant vivement, elle lui dit tout bas :

— Oh ! si vous avez quelques indices, dites-le-moi... voyez ma mère, elle en mourrait... et moi, j'en serais bien malheureuse, ce serait uu coup afl'reux dans notre famille, et vous, vous devez y prendre part, car Charles vous aimait comme un frère.

— Eh bien ! Madame, rentrez chez vous, dit Amab en s'adressant à M"° Thoré, qui, en voyant sa fille parler bas au peintre, pensa qu'on voulait lui cacher quelque fatal secret et s'était rapprochée d'eux.

Amab avait compris enfin qu'il devait quelques bons offices à une douleur dont il était jusqu'à un certain point coupable, et il ajouta :

— Rentrez chez vous, veuillez m'y attendre toute la journée... Je vais m'informer près de quelqu'un... ..if

— Qui cela?... s'écria M'"" Thoré... Oh I j'irai moi-même.

— Ce n'est pas possible, dit Victor avec embarras.

M""^ Thoré le devina, cl, à son tour, l'entraînant à l'écart, elle lui dit tout bas:

— C'est chez une femme, n'est-ce pas ?

— Sans doute; mais une femme chez laquelle vous ne pouvez vous présenter.

— Le désespoir d'une mère a le droit d'entrer partoiTt, Monsieur, fût-ce dans une maison infâme?

— Ce n'est pas cela. Madame ; mais je vous jure que vous ne pouvez pas, que vous ne devez pas y aller... D'ailleurs, vous ne savez rien... vous n'obtiendrez rien...

J'y vais à l'instant même...

— Eh bien ! je vous y accompagnerai, je vous attendrai... à la porte... cachée dans un fiacre.

— Madame !...

— Je veux vous suivre, Monsieur, je le veux.

Il y a dans la volonté d'une mère un pouvoir auquel les plus indifférents obéissent.

Amab consentit.

Quelques minutes après, un fiacre s'arrêtait ù quehiues pas du n»... de la rue Joubert.

Amab en descendit seul : sur l'indication du concierge, il monta au premier étage et demanda M™" Léona de Cambuie ; il lui fut répondu que Madame était sortie.

Il voulut savoir à quelle heure il serait possible de la voir. Il lui fut encore répondu que Madame ne rendait point compte à ses gens de ce qu'elle voulait faire, et qu'il était possible qu'elle rentrât dans cinq minutes, comme il'se pouvait qu'elle ne rentrât pas de huit jours et qu'elle restât à la campagne.

Amab ne put obtenir d autre réponse.

En redescendant, il fut très-étonné de voirie fiacre de M""" Thoré avancé jusqu'à la porte cochère.

Là se trouvait aussi une petite charrette à bras , traînée par un commissionnaire; sur cette charrette était une grande caisse où on avait écrit : fragile, avec la marque T. R. : c'était celle de la maison Thoré; c'était la caisse renfermant le thé qu'était venue acheter la veille cette dame si belle, si curieuse, si insolente, qui n'avait voulu dire ni son nom ni son adresse.

— ■ Oui , oui , disait M""" Thoré à sa fille, c'est cette femme qui a perdu mon fils... mais je m'adresserai aux magistrats , je découvrirai son crime, je lui arracherai ce pauvre enfant...

Déjà iM"' Thoré ne croyait plus à la mort de Charles; mais elle craignait une fuite, un départ avec une adroite courtisane; une de ces passions folles qui égarent et perdent la jeunesse; elle pensait à la beauté de cette femme, à l'expression farouche de son visage, à cette impudente investigation qu'elle était venue faire de sa maison, et elle s'écria : — 0 mon Dieu ! dans quelles mains est-il tombé I

Toutes ses craintes lui parurent des certitudes au niomeut où Amab vint lui rendre compte do la réponse qu'il avait reçue.

LA LIONNE

-J(! l'avais deviné, ils soiil paiiis ciisemblo.

— Fasse, Dieu que cela soit 1 dit Auiali , ([ui avait des leiTCurs Lien plus graves ((ue celles-là.

— Que vûulez-vous dire ? dit M"'" Tlmre.

— Que ce serait une folie de jeune homme, reprit Amab, qui aurait probableuieiituiie fin prochaine.

— Mais ou est-il ? où sont-ils?

— Voilà ce que j'espère savoir dans quelques jours.

— Dans quelques jours, dites-vous ?

— Oui, Madame. . ,

— Mais je le .saurai dans quelques heures, moi... La police va eiic avertie, cette femme dénoncée... . • -, i

— Et si vous vous trompiez, Madame? dit Amab, qui craignaïKle voir son nom ridiculement mêle à un scandale grotesque, et qui n aimait l'éclat qu'autant qu'il pouvait lui profiter. D'ailleurs, ajouta-t-ii, Charles est d'un âge où l'on est, selon la loi, le maître de ses actions. Il a pu partir, s'ill'a voulu.

— Comment l'aurait-il pu faire , sans autre argent que le peu que je lui donnais? .

— Et s'il s'en est procuré par des moyens qui ne vous paraissent pas honorables, voudriez-vous les faire ébruiter?

M""" Thoré poussa une exclamation désespérée : celte crainte brisa l'énergie de sa douleur, et elle se laissa aisément persuader par Amab, ipiaiid celui-ci lui dit :

— Sans cesser vos démarches d'un autre côté, veuillez vous coniier à moi, je vous jure sur l'honneur que je n'aurai ni repos m trêve que je n'aie découvert Charles, que je ne vous l'aie ramené.

M"" Thore accepta cette promesse et consentit à retourner chez elle ; mais Amab qui, pour prévenir les effets de la douleur de M""^ Thore, s'elail engagé à plus qu'il ne pouvait, Amab se demanda, lorsquil lut seul, comment il tiendrait l'engagement qu'il venait de prendre.

Léona était partie, où était-elle, comment la découvrir?...

in seul » pouvait le conduire sur sa trace, ce fil était dans la main de M. de Monrion. Mais que pouvait-il aller dire à cet homme? quels I enseignements lui demander? de quel droit s'informer à lui de ce qu'était devenue Léona?

Amab hésita longtemps, puis il s'écria tout à coup :

« Lâche et sot que je suis ! j'ai rêvé une gloire exceptionnelle, une vie marquée d'un sceau de bizarrerie ou de fatalité, el je recule lorsque le hasard mêla présente, pour ainsi dire, toute faite. L'amour de Julie, la colère de Léona.. n'est-ce pas là deux événements de ceux qui mettent en relief un homme de génie? La gloire de Byron ne doit-elle pas quelque chose à l'audace de ses aventures ?

» ()u'ai-je à craindre? Un duel? Eh bien ! celui-là me pose, celuilà me dispense de l'ignoble rencontre dont je suis menacé. »

Amab se décida à se rendre chez le comte de Monrion.

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