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LES DEUX AVEUGLES DE <S2S

frappées de la même douleur, compriient qu'elles ne pouvaient s'appuyer l'une sur l'autre, et les pauvres aveugles pensèrent qu'il valait mieux qu'elles fussent confiées à des mains amies qui pouriaient les soutenir. D'ailleurs, ils ne seraient pas tout à fait séparés; Nicole parlerait de Jean à Pierrette, et Jean entendrait l'éloge de Pierrette dans la bouche de Malhurin.

Cependant ce fut Jean qui commença.

— .Ma sœur, dit-il, tout le monde vous aime dans la maison, et il y a quelqu'un qui vous aime plus que tout le monde.

Pieirelle devint toute tremblante et eut à peine la force de demander qui l'aimait ainsi.

— C'est Malhurin Séguin, répondit Jean, et 11 est bien heureux de vous aimer, car il dit que vous êtes si belle et si bonne... — Ah 1 dit Pierrette, c'est Malhurin qui m'aime ainsi?

Et son visage prit un air de tristesse que Jean ne vit pas.

— Oui, coulinua-t-il, Malhurin vous aime, et il veut vous épouser.

— Et il vous a chargé de me le dire? reprit Pierrette d'un ton piqué. Eh bien I on m'a chargée aussi de vous dire la même chose. Nicole vous aime et serait bien aise de vous épouser. — Nicole I reprit Jean; c'est votre amie, n'est-ce pas? — Oui. — Alors elle doit être bien bonne et bien belle. — Dame! je ne l'ai pas vue, et je ne puis pis en repondre plus que vous de Mathurin.

Us se turent un moment; puis, après ce silence, Jean reprit tout à coup :

— Mathurin m'a dit que Nicole était bien laide. — Nicole m'a dit que Mathurin n'était pas beau. — Qu'il est heureux d'avoir des yeux pour vous voir ! — Elle est bien heureuse aussi.

Us cessèrent encore de parler, et Jean reprit après un assez long temps : — Est-ce que vous aimez Mathurin? — Est-ce que vous aimez Nicole?

Ni l'un ni l'autre ne répondit. Nouveau silence interrompu encore par Jean.

— Eh bien ! que faut-il que je réponde à Mathurin? — Eh bien ! que dirai-je à Nicole? — Dites-lui que je vous aime, répondit Jean, comme si celle parole lui eût échappé du cœur. — Oli! mon Dieul taisez-vous, s'écria doucement Pierrette en s'approchant de Jean; je les entends qui nous suivent: s'ils nous avaient entendus, ils nous empêcheraient de nous reparler, et...

La cloche sonna et les deux jeunes aveugles furent forcés de se séparer.

Ils s'entendaient déjà si bien, que tous deux mentirent chacun de son côté, en disant l'un à Malhurin, l'autre à Nicole:

— Il faut que je lui parle encore: on ne peut pas tout dire le premier jour ; mais je serai plus à mon aise demain.

Et comme Nicole et Mathurin parlaient sans relâche de celui et de celle qu'ils aimaient, les deux jeunes aveugles les écoulaient avec une attenlion merveilleuse. Us faisaient des'questions pour se faire répondre, et, ne pouvant se voir, ils se regardaient par les yeux de leurs conlidenis.

Cela dura ainsi plusieurs mois, et lorsque Malhurin el Nicole s'impatientaient de ne pas voir leurs affaires plus avancées malgré les entretiens fréquents ([u'ils procuraient à leurs jeunes conûdenls, il y avait longtemps qu'il n'étail plus question d'eux dans ces entretiens et que Pierrette et Jean s'étaient jure de s'aimer toute la vie.

U arriva enfin une circonstance qui lit tout découvrir. Un jour, le sieur Des Haudry vint visiter la maison des Quinze-Yingls; c'était un homme libéral, et qui, voulant laisser des traces de sa visile dans l'hospice royal, annonça qu'il donnerait une dot à un frère aveugle et une autre dot à une sœur aveugle pour que le premier épous;U une sœur voyante et la seconde un frère voyant.

U se lit présenter tous les aveugles de la maison, et son choix tomba sur Pierrette et sur Jean.

Le lendemain, le premier des six gouverneurs lit appeler les deux jeunes gens et leur apprit le bonheur qui leur était arrivé, en les engageant à faire un choix et en leur désignant Nicole à Jean, Mathurin à Pierrette; car lorsque le portier el la lingère avaient appris cette bonne fortune, ils s'étaient empressés de se mettre sur les rangs.

La manière brusque dont celle nouvelle fut annoncée aux jeunes aveugles ne leur permit pas de répondre; mais lorsqu'ils se trouvèreni seuls, ils marchèrent silencieusement l'un près de l'autre, craignant de s'interroger. Enfin, arrivés au bout du couloir où ils devaient se quitter, Jean arrêta Pierrette;

— Vous n'avez donc rien à me dire? — Ni vous non plus? — Ohl moi, vous savez bien que je n'épouserai pas Nicole. — Vous croyez donc que je veux épouser Malhurin ? — Non, je ne le croyais pas, mais j'attendais que vous me l'eussiez dit. — Vous refuserez donc? -- Oui; mais que deviendrons-nous? — Eh bieni reprit la jeune (ille, nous resterons frère et sœur. — Nous nous aimons pourtant assez pour qu'on nous marie. — Vous savez bien que le règlement défend de marier deux aveugles. —Oui, mais cela ne les empêche pas de se marier s'ils le veulent. — A condition qu'ils quitteront la maison.

— Ne pouvons-nous pas vivre ailleurs? — Nous, pauvres gens aveugles, nous nous perdrions hors de celte maison. — Est-ce qu'on se perd quand on reste toujours ensemble? — C'est imiJOssible, dit Pierrette, jamais, je n'oserai jamais.

Elle s'éloigna rapidement, et Jean se trouva seul avec Mathurin, qui s'élail mis sur leur passage pour apprendre le résultat de leur conférence avec l'adminislratéur. Mathurin lit une rude querelle à Jean et courut sur-le-champ dénoncer cet amour au chapitre de la communauté. Cela fil grand tapage, car la donation du sieur Des Haudry était subordonnée au mariage de deux aveugles, et la communauié s'appauvrissait d'autant par leur refus. On tenta tous les moyens pour décider les deux amants, on leur remontra qu'ils ne pouvaient être mariés, ils répondaienl: Nous nous aimerons. On leur disait qu'ils étaient à charge à la communauté, et qu'il était indigne à eux de la priver d'un bien si considérable; ils repondaient: Nous uous en irons. Alors on espéra vaincre leur obstination en les séparant. Jamais ils ne se rencontraient plus dans les cours ni au léferioire. U n'y avait qu'à l'église où ils étaient ensemble, mais loin, bien loin l'un de l'autre, et cependant ils s'eniendaienl. Ce n'étail plus à Dieu que leur voix envoyait le serment d'une foi éternelle, c'était à eux-niêmes, el tous deux, en sortant de l'église, se semaient plus loris et plus joyeux.

Cependant un dimanche vint où Pierrette n'alla pas à l'église. La pauvre enfant était malade. Mais on ne le dit point à Jean el on lui donna plnlol à entendre qu'elle était décidée à épouser Mathurin, et qu'il ferait bien d'imiter son exemple. Le desespoir de Jean fui horrible, car il eut la faiblesse de croire ce qu'on lui disait. Pourtant, avant de prendre un parti, il se résolut d'attendre le dimanche suivant i)our voir si l'on annoncerait au prône le mariage de Pierrette Lenoir. Hélas! c'est ce qui arriva.

Mathurin avait souffle cette infâme ruse au premier administrateur, qui trompa le cure. Mathurin disait que Jean épouserait .Nicole s'il était silr de l'abandon de Pierrette, et il prétendait qu'ensuite la jeune fille ferait de même. Pour mieux assurer le succès de ce complot, on employa le même moyen contre F'ierretle que contre Jean; on l'eloigna de l'église, et le dimanche suivant on annonça devant Pierrette le niariage de Jean el de Nicole. On fut obligé d'emporter la jeune (ille. Tous deux, se croyant trahis, se résolurent à céder aux instances des administrateurs. Le troisième dimanche, ils étaient tous deux à l'église ; ils se reconnurent à leurs chants, mais leurs chants ne se parlaient plus.

On pu'olia les derniers bans, et tous deux entendirent que ni l'un ni l'autre ne démentait ce qui était annoncé. Le sieur Des Haudry, ayant appris que ses protégés avaient accepte les dots qu'il leur avait données, voulut assister à la cérémonie el demanda cpie les mariages s'accomplissent le même jour. Les administrateurs prirent leurs précautions pour que tout se passât à leur gré ; el durant tous les préparatifs, les deux jeunes gens furent éloignés l'un de l'autre. Mais le moment vint où les quatre fiancés s'approchèrent ensemble de l'autel, et Pierrette et Jean se sentirent marcher l'un près de l'autre. Si tous deux avaient pu voir leur démarche chancelante et leur ligure pâle, ils auraient compris qu'on les avait trompés ; mais les malheureux ne voyaient point et n'osaient parler.

Us étaient déjà agenouillés, n'ayant plus ni force ni courage. Le prêtre demanda à Mathurin Séguin s'il voulait épouser Pierrette Lenoir, et Malhurin répondit: Oui. U demanda ensuite à Pierreile Li-noir si elle voulait épouser Malhurin Séguin ; elle ne répondit pas, el comme le prêtre, étonné de son silence, allait renouveler sa question, Jean, emporté par sa douleur et sa colère, s'écria :

— Ké|)ûnds donc, Pierrette, veux-tu épouser Mathurin? — Puisque lu le veux, dit Pierrette, en éclatant en sanglots. — Moi, s'écria Jean.

El, guidé par son amour, il s'élança vers Pierrette, en criant : — Non, je ne le veux pas, et je ne veux pas épouser Nicole... C'est toi que je veux épouser.

On s'imagine facilement le scandale que causa une telle scène dans l'église. Ou entraîna les quatre mariés dans la sacristie, et là on les accabla des plus vifs reproches. Mais Pierrette el Jean étaient ensemble, ils étaient forts l'un de l'autre, et ils déclarèrent l'erniement qu'ils ne consentiraient point à se séparer.

— Sortez donc de cette maison, leur dit l'administrateur, vous êtes indignes de ses bienfaits.

Et tout aussitôt, sans leur permettre de rentrer dans l'hospice, on les chassa honteusement. Us traversèrent ainsi toute l'église la main dans la main, au milieu des murmures el des blâmes qu'on leus jetait de tous côtes. Ce n'était pas ainsi (]u'ils y avaient marche ensemble la première fois. Us s'en allaient pleurant et s'humiliant, car ils n'avaient espérance en personne, ni en eux-mêmes; pauvres aveugles, qu'allaieiil-ils devenir! Heureusement Dieu inspira au sieur Des Haudry de réparer le mal qu'il avait fait. Il apprit la vérité, et quand il sortit de l'église, il trouva les deux enfants debout sous le portail ne sachant où aller, inaccoutumés à implorer la charité publique, et se tenant par la main sans oser même se parler devant une foule de mendiants qui les insultaient.

— Place! place! cria le sieur Des Haudry en arrivant, suivez-moi eu mou hôtel, mes enfants. Je vous ferai un si bel asile que tous ceux qui ont voulu vous faire du mal envieront votre place.

Il se mit à marcher lièrement devant eux pour imposer à la mullitude assemblée, et les deux aveugles le suivirent au bruit de ses épe-

AVENTURE DU CHAT GALANT

rons qui résonnaient à chaque pas , car le sieur Des Haudry était

un noblo chevalier ; el bien qu'il eût plusieurs valets ù sa suite, Pierrette ui Jean n'eurent pas besoin de leur secours et ne s'éloignèrent point de leur protecteur jusqu'il ce qu'ils fussent dans son ho tel.

Huit jours après, le sieur des Haudry les maria magnifiquement, et ce fut à l'occasion de cette aventure qu'il fonda dans sa maison un nouvel hospice d'aveugles qui subsista près de deux siècles dans la rue qui porte encore le nom de rue des Vieilles-Haudrietles.

FUÉDÉUIC SOULIÉ.

AVENTURE DU CHAT GALANT

Il existe dans un coin de la Bibliothèque royale un vieux manuscrit relié, fait de parchemins de divers formats; il renferme le récit des événements arrivés dans la famille à laquelle il appartenait, la date des naissances et des morts, celle des mariages, et, mêlés à tout cela des cantiques nouveaux, des chansons plus que grivoises et le récit des aventures qui faisaient scandale, des réflexions politiques et morales, des comptes, tout le mémorandum d'une personne qui a l'habitude d'écrire ce qui lui parait digne d'être retenu.

A la page 3 1 de ce manuscrit, on trouve : « Hier, vingtième décembre » 1573, a été célébré, en l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, le » mariage de dame Rose-Catherine de Quinquebœuf, et de sieur Pierre » du Ru, capitaine des arbalétriers el pistoliers delà ville.

» Ce mariage a été la suite de la fameuse aventure du Chat galant, » arrivée au feu de la Saint- Jean de ladite année, et de laquelle » Pierre du Ru s'est servi avec tant d'adresse galante. » Or, voici cette fameuse aventure :

Le ?3 juin 1573, en un coin de la place de Grève, et juste au bord de la ligne formée par les archers, arbalétriers, arquebusiers et pistoliers de la ville de Paris, pour empêcher le peuple d'approcher trop près du feu, était une femme de belle mine, richement vêtue, mais montrant dans le regard et dans le port de sa tête une trop grande fierté pour une fille bourgeoise qui n'était dame que pour avoir épousé, grâce à son argent , le sieur de Quinquebœuf, mort depuis un an, ce qui fait qu'alors elle était veuve, et toujours très-courtisée à cause de sa grande fortune. Nul des cavaliers qui lui rendaient leurs hommages n'ayant pu lui procurer une fenêtre pour voir le feu, elle s'était résolue à s'y rendre à pied, accompagnée des cinq ou six des plus empressés qui l'aillèrent à percer la foule, et qui l'entouraient pour protéger ses riches vêtements du contact des habits malpropres du peuple, et des ciseaux des cagous qui en auraient bien vite dépêché les broderies. Cependant elle ne serait point arrivée jusqu'à la place où elle était, si Pierre du Ru n'eût reconnu quek|ues-uns des gentilshommes qui l'accompagnaient, et n'eut ordonné à ses arcliers de les faire passer jusqu'à eux. Ce fut la première fois qu'il vit la dame Catherine , et connne elle était d'une grande beauté, relevée par une grande parure, il la trouva tout à fait à son gré, et il lui exprima combien il était heureux d'avoir pu lui rendre service. La dame de Quin(iuebœuf lui rêponditlièrement, elle capitaine se retira trèi-morti lié, mais sans puissance d'en vouloir à la rudesse de cette inconnue , (iar il était resté charmé de sa beauté. Il se plaça donc à quelque distance d'elle, et observa comment elle se conduisait envers les gentilshommes qui lui servaient d'escorte. Il vit qu'elle s'en faisait servir comme eût fait une reine, mais il ne put découvrir s'il y en avait un parmi eux à qui elle fit partager son trône. Tout en la considérant , il remarqua qu'elle prenait plaisir à converser avec une vieille femme du peuple qui se trouvait près d'elle , et qui, depuis deux heures qu'elle était à cette place, ne cessait de pleurer et de se lamenter.

Le capitaine voyait rire la dame et les gentilshommes des pleurs de la vieille femme , et comme il s'approchait d'eux pour savoir le snjel (Je cette joie et de cette douleur, il entendit la vieille s'écrier, en parlant à l'un des cavaliers :

« Par saint Jean , monsieur, je voudrais le voir face à face avec vous, et je parie que sa moustache ferait peur à la vôtre, car elle est plus droite et mieux retroussée que celle de tous les beaux godelureaux qui font cortège de laquais à une princesse de pied.

— Hé I la femme, dit Pierre du Ru, n'insultez pas cette noble dame, ou je vous fais ari'êter par mes archers et jeter en la prison de l'hôtel. — Bon, bon, reprit la vieille, puisqu'elle s'est mise à notre étage, tant pis pour elle. D'ailleurs, n'est-ce pas assez que les gens de cour nous prennent notre argent et nos bêtes pour la fête, sans nous prendre notre place pour la voir ? — Je vous dis de vous taire, reprit du Ru. — Monsieur, dit alors la dame Catherine, cette bonne femme m'amuse et vous faites l'empressé plus qu'on ne vous le demande. Le capitaine fut encore plus mortiûé, el il se dit en lui-même que

si jamais il trouvait l'occasion de réduire l'orgueil de cette fière beauté, il n'y manquerait pas. 11 se retira donc encore et ne put entendre que Catherine s'informait de ce qu'il était, car elle avait été frappée de sa bonne mine et de la manière élégante dont il appuyait la main sur la poignée de son épée, comme ayant toujours l'air de dire: « Voilà qui répond pour moi. »

Cependant le roi Charles IX était arrivé. On lui avait remis une torche de cire blanche de deux livres, garnie de deux poignées de velours rouge. Sa majesté s'était approchée de l'arbre de la Saint- Jean, en avait allumé les premiers fagots , puis était remontée en l'Hôtelde-Ville. Peu à peu le feu gagna les bourrées, cotrets et tonneaux vides accumulés à une grande hauteur autour de l'arbre; et alors, tandis que Michel Noiret, trompette-juré du roi et six compagnons trompettes sonnaient des fanfares, on vit un spectacle réjouissant. Les chats, amarrés et retenus jusque-là au pied de l'arbre, se prirent à s'élancer de toutes façons, les uns grimpant jusqu'au plus haut de l'arbre pour retomber dans la fournaise allumée au pied, d'autres s'y précipitant de rage et s'y débaltanl avec des hurlements qui dominaient le bruit des trompettes, 'fout à coup, du milieu des flammes, on vit s'élancer un maître chat qui gravit jusqu'à la plus Une pointe du mât, el qui, de celte hauteur, tournait autour de lui des yeux aussi flamboyants que le feu lui-même, et en même temps on entendit par-dessus les rires de la multitude la voix d'une vieille femme qui criait de toutes ses forces :

— Le voilà, Martial, mon chat Martial; Martial I Martial 1

C'était la vieille qui était près de la dame Catherine et qui avait reconnu son chat. L'animal reconnut aussi la voix de sa maîtresse ; car au moment où il était près de dispai'aitre dans les tourbillons de flammes, il se lança d'un bond prodigieux et tomba au delà du cercle de feu qui entourait l'arbre. Les sergents, qui veillaient auprès pour l'atiiser, voulurent frapper le chat, mais il s'enfuit du côté de sa maîtresse au milieu des rires de la cour et du peuple, ravis de voir cet animal sauvé par son intrépidité.

Mais à ces rires se mêlèrent tout à coup des cris aigus el déplorables. En effet, le chat, en s'enfuyant, s'était fourré sous les jupes de dame Catherine, et l'avait bellement mordue el égratignée, si bien qu'elle en tomba évanouie dans les bras des gentilshommes qui l'accompagnaient. Ceux-ci l'emportaient à travers la foule. Le capitaine du Ru, qui s'était approché au premier émoi do cet incident, aperçut à terre une bandelette de salin blanc brodée d'argent, avec des nœuds de faveurs roses, et reconnut que c'était la jarretière de la dame Catherine, qui s'était détachée pendant que le chat déchirait sa blanche peau, bien plus fine et satinée encore que ses jarretières. Le capitaine la ramassa el l'emporta comme une chose précieuse , mais sans prévoir qu'il devrait son bonheur el le succès de son amour à celte jarretière.

Pendant plus d'un mois la dame de Quinquebœuf fut malade de son aventure , et pendant tout ce temps le capitaine alla chaque jour s'informer des nouvelles de sa santé. Ce soin constant plut assez à la fière Catherine pour qu'elle permit à du Ru de lui venir faire la cour lorsqu'elle fut rétablie. Mais ce n'était que pour accroître d'un noble etbeau gentilhomme de plus les galantsqui bourdonnaient autour d'elle, car elle était insensible autant que coquette. Du Ru se consumait en œillades inutiles el en galanteries dont il ne recevait aucune récompense, lorsqu'un jour qu'on parlait devant la belle prude d'un mariage qui allait se faire, le plus jeune des cavaliers s'écria: — Mais j'aurai la plus belle part de la fêle, car je détacherai la jarretière de la mariée.

— Vraiment, dit la dame Catherine avec un air de grand dédain, je ne sais pas comment une femme peulse soumettre à celte vilaine cérémonie ; car, quanta moi, j'ai bien su m'en affranchir le jour où j'épousai M. de Quinquebœuf.

Par une de ces inspirations que le dieu d'amour souffle aux amants bien épris, voilà que du Ru qui, le plus souvent, n'osaii mêler qu'un

AVENTURE DU CHAT GALANT

mot timide à ces conversations, le voilà qui répond d'un air dégagé :

— Pardieu, madame, si vous ne l'avez point permis le jour de votre mariage, vous l'avez souffert un aulre jour, car j'ai en mon iiouvoir une de vos jarretières qui vous a été enlevée par un terrible insolent.

La dame rougit et pâlit tour ù tour et s'écria :

— Ce que vous dites là est un détestable mensonge, et je regrette de n'avoir ni frère ni mari qui puisse vous punir d'une telle vanlerie. — 11 n'est besoin de frère ni de mari, s'éciièrenl tous les gentilshommes présents, et si vous voulez nous en donner commission, nous saurons bien faire repentir le capitaine du Ru de ses propos menteurs. — Tout beau I messieurs, reprit le capitaine, combien est-ce de duels que vous m'otl'rez là ? sept, si je ne me trompe, puisque vous êtes sept; je les accepte tous, à la condition que vous accepterez une gageure. — Voyons! voyons, dirent-ils ensemble. — Je gage qu'avant deux jours, je vous amène, mort ou vivant, à votre choix, l'insolent qui a ravi la jarretière de M"" de Quiiiquebœuf, et je gage mille livres tournois que pasun de vous n'osera dire, lorsqu'il l'aura vu et la main sur son cœur, que j'en ai menti.

Les cavaliers se regardèrent tout étonnés de la proposition, et la dame de Quinquebœuf leur cria :

— Acceptez, messieurs, acce|)tez: je vous garantis le gain de la gageure; car si vous la perdiez, j'aurais été une femme sans honneur, et je jure Dieu que je n'y ai jamais failli. — Nous acceptons, direntils, et après avoir gagné la gageure, nous vengerons votre honneur outragé. — Mais si"" je la gagne, dit toujours paisiblement du Ru, vous battrez-vous, messieurs", pour une feumie qui a laissé détacher sa jarretière par un autre?

Tous se regardèrent encore indécis, et du Ru reprit :

— Vous hésitez? Eh bien! moi, je suis plus généreux que vous; non-seulement je me battrai malgré cela, mais encore je lui offrirai de garantir son honneur de mon nom. Acceptez-vous, madame? — Quoi I dit Catherine, si vous gagnez, vous m'offrez votre main I —Oui, vraiment. —Il n'v a aucun risque à courir, dit-elle avec dédain; j'accepte. — Eh bien ! repritdu Ru, après-demain ici, à pareille heure, je vous amènerai le mort ou le prisonnier. —Le prisonnier, monsieur, car je veux l'interroger, dit la dame d'un air courroucé. — Et il aura aussi à nous répondre de son insolence, dirent les gentilshommes.

Du Ru salua en souriant et se reiu'a.

Le jour convenu, comme tous étaient assemblés, du Ru arriva à

l'heure lixée avec quatre valets portant un énorme coffre en guérite, fermé par une porte et qui semblait pouvoir contenir un homme. Lorsqu'il l'eut t'ait po.ser en la chambre où devait se décider l'issue de cettf (frange gageure, il tira de son pourpoint la jarretièie de la dame de Quinqucbijeul, et lui dit :

— La reconnaissez-vous pour vous avoir appartenu?

La dame rougit de surprise; mais ne voulant point mentir, elle répondit qu'en "effet cette jarretière lui avait appartenu, mais que sans doute elle l'avait perdue.

Les gentilshommes commencèrent à se troubler, et la dame en était à son tiiur Irès-mortifiee, quand du Ru reprit :

— Non, madame, vous ne l'avez point perdue, elle vous a été enlevée, et ce coffre renferme l'insolent qui a eu cette témérité. — Vovons! voyons! dirent les gentilshommes. — Pardon, messieurs, reprit du Ru, je l'ai fait enchaîner, car tout braves que vous êtes, il pourrait bien vous faire reculer si sa moustache était près de la votre.

Et , ce disant , il ouvrit la guérite et ils virent tous le chat de la vieille femme qui s'était si bien caché sous les jupes de la dame de Quinquebœuf.

Tous partirent d'un éclat de rire au souvenir de l'aventure du feu de la Saint-Jean, et du Ru leur ayant dit :

— Eh bien ! l'un de vous peut-il jurer sur l'honneur que j'ai menti ?

— Non, assurément, répondirent-ils, et nous paierons les mille livres.

— Et vous, madame, dit du Ru, reconnaissez-vous avoir perdu, et tiendrez-vûus votre parole comme ces gentilshommes?

Tous se récrièrent en disant que ce n'était point juste qu'une dame que tous aimaient depuis longtemps donnât la préférence de sa main à un nouveau-venu qui ne pourrait l'aimer aussi bien qu'eux, et qui réussissait, grâce à une misérable ruse.

La dame rie Quinquebœuf réfléchit un moment, puis elle répondit :

— Je ne sais si son amour est plus grand que le vôtre, du moins il a été plus ingénieux pour m'arracher une promesse. D'ailleurs, je ne puis oublier que votre créance en mon honneur a été bien près de faillira l'aspect de cette jarretière, et comme elle me plaît beaucoup depuis un instant, je permettrai à mon mari de me la rattacher.

Ainsi du Ru, grâce à sa ruse, devint le mari de la dame de Quinquebœuf. Le capitaine, par reconnaissance, garda avec lui la vieille femme dont il avait pris le chat, et le chat lui-même, et attacha, diton, à son service, un page et un laquais.

FllÉDÉRlC SolUÉ.

Pans. — l'jii. Je V UouJcj-Dupre, rue Sl-Louis, 40, au Marais.

A LA LICRAiniB THEATRALE, 12, boule\ard Saiiit-Marl D

(iNClENNE MAISON MARCUAST).

IN MALIIELR

F. Baeeias , del.

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