L. Deghocy, sculp
Sur la grande route de Mayenne à Alençon, et à quelque distance de Ribay, l'on rencontre à droile un petit chemin devant le(]uel on ne pa<se guère sans le remarquer. Deux énormes noyers s'élèvent de chaque côté de ce chemin fort étroit, et en marquent l'enti'ée, audessus de laquelle ils forment une é|iaisse voûte de feuillage. Une croix de pierre est posée sous chaque noyer; il en résulte une espèce de décoration théâtrale qui arrête tout d'abord les regards des passants.
On appelle cette entrée la porte des Pendus. Son arrangement, qui ne manque pas d'une certaine grâce agreste.etle nom qu'elle porte, ont une origine trop singulière pour que je ne la raconte pas, quoiqu'elle ne tienne en rien au de ce récit; mais j'espère qu'on me pardoiinera ces détails et
Voici une lettre je voudrais qu'elle fût remise. — Page 4,
fond quel-
ques autres, que jo crois devoir mettre ici en forme de préambule, à cause de leur exacte vérité, et peut- être aussi à cause de l'irapressiori qu'ils firent sur moi.
En effet, il est possible que l'histoire qui me fut dite alors ne m'ait paru si inlcressante ([ue par le cadre dans lequel le hasard me la fit voir, et je voudrais faire partager à mes lecteurs un peu de cette surprise que j'éprouvai en rencontrant, dans une lande du Maine, le secret d'une existence qui avait longtemps occupé l.'S salons de Paris.
Or, voici l'origine de ces noyers et de ces croix. Les deux champs qui bordent l'étroiiclieniin dont j'ai parlé plus haut appartenaient il y a bien des années
au même propriétaire, riche closier du déparlement de la Mayenne.
Deux fils jumeaux lui étant nés , il fît planier deux noyers à la li-
„„le de chacun de ces champ?. « Je veiix, disailil, que ces arbres oiui^senl comme mes nis. cl que leurs branches enlrclacees soient 1 image de 1 affection qui unira éternelleuieul mes enlanis. »
Tels étaient les vœux de ce bon [lère.
Ses enfants les exaucèrent assez mal.
Les deux pelilscarcons marchaient à peine, que c'étaient pour se poursuivre l'un l'anlr'e et se battre à coups de poiug. A "o"?^ »' ;• ils s'étaient réciproquement cassé deux ou trois dents, et a vu,, ans; l'un d'eux avait brisé un bras à son frère qui lui av?' Uompu une jambe. L'autorilé du jiére avait empêche les choses d aller ijlus loin, ctràse étant venu avait calmé, sinon la haine q'je ^e portaie les deux jumeaux, du moins les actes de violence qu elle Icui avaii inspirés.
Ils avaient près de quarante ans lorsque le père mourut après avoir partagé ses biens entre eux par un teslamentd une rquiie paifaite et qui devait prévenir toute contestation. .Mais 1 anlipallue ae^ fières fut plus forte que la prévoyance du père, et a peine lui-n mort qu'elle reprit son cours. Le temps des coups de F'"'J.^'*^^!."^J|
nps de bâton étant passé, ils eurent recours au papier imo t. e tous deux, d'un commun accord de haine, attaquèrent le testament de leur père.
Le procès dura tout ce que peut durer un procès. îMais toute chose a une fin, même un procès manceau, et le testament fut maintenu. Le soir même où les deux frères apprirent cette nouvelle Us quittèrent chacun sa maison, et on les retrouva tous les deux le lendemain pendus chacun à son noyer. Que l'un eût pendu t autre par vc'igeauee et se fût pendu après par remords, que chacun se lui pendu à part soi, de désespoir de ne pouvoir plus faire de mal a son ennemi, c'est ce qu'on n'a jamais pu découvrir, quoique les bonnes cens du pays prétondent qu'ils s'étaient pendus l'un 1 autre, ce qui m'a paru toujours très difficile à expliquer. Toujours est il que dans l'iîuorance où on était delà cause do leur mort, on ne les enterra point en terre sainte , et qu'ils furent inhumés chacun au pied Ue son arbre.
Plus tard la famille fit élever une croix de pierre sur la tombe Je chaque frère, et voilà pourquoi l'entrée de ce chemin est si piltoresquemont disposée, et pourquoi elle s'appelle la porte des Pendus.
Si l'on entre dans ce chemin, on marche pendant une demilieue h peu près entre deux haut remparts de haies vives.
Ce terrain fortement ondulé sur lequel serpente ce sentier couvert, amène une foule d'accidents pittoresques, étroits paysages aux horizons bornés, semés dans cette roule dont on ne voit pas le but, pour l'animer et la rendre facile, coramme seraient des images gracieuses et des mois heureux dans un récit où l'on avance sans savoir où l'on va. Cependant, à mesure que l'on s'engage en avant, les murailles vertes entre lesquelles on est enfermé s'interrompent. La stérilité de la terre y a fait de larges brèches. Ce ne sont plus ces champs fertiles coupés de haies touffues, mais contigus, et régulièrement serrés f un contre l'autre.
De longues bandes de bruyères ou de genêts les divisent, les étendent peu à peu, les champs s'éparpillent et n'arrivent plus au bord du chemin qui marche isolé sur un sol de sable. Comme le voyageur qui parcourt les frontières de la grande Amérique et qui ne rencontre plus que ci. et là de rares habitations, s'aperçoit qu'il arrive au confins de la' civilisation, de même on sent qu'on touche dans cet étroit pays aux limites de la culture. Mais là sont les hommes qui ont manqué à la terre, tandis qu'ici c'est la terre qui a manqué aux hommes. Enfin, lorsqu'on a dépassé quelques maigres enclos, semblables aux traînards de cette armée de moissons qu'on vient de traverser , on arrive dans une vaste lande complètement dépeuplée de végétation. Ce n'est, à vrai dire, ni la savane illimitée du nouveau monde, ni le désert immense de f Afrique. Mais ne suffit-il pas qu'après une heure de marche dans cette plaine, on puisse se tourner à l'orient ou à l'occident, au nord ou au midi, fans avoir un arbre où s'abriter de la pluie, pour se laisser aller facilement à l'idée qu'on est bien loin do cette civilisation s|dendide, active, turbulente, qui, à l'approche des grandes villes, hérisse la lerre de vergers, de moissons, de villas fleuiics et d'usines enfumées.
Or, c'était pendant une brùlantç journée d'août I8i3 que je traversais celte lande.
Le but démon voyage n'avait rieii de bien poétique, .l'allais, pauvre surnuméraire de contributions directes, exécuteur infime d une loi de finances, compter les portes el les fenêtres d'un village perdu dans ce désert, et imposer l'air et la lumière de ses misérables habitants. .
La nécessité d'avoir ce qu'on appelle un état m'avait arraché depuis quelques mois à mes vers rêveurs de jeune homme el à ma
UN M A Ml KIR COMPLKÏ.
vie iovouse de Paris : au lieu des loiichanles clégies où je me sentais mourir, de ces gais soupers où je mamusais a vivre, j écrivais des états de recensement, et je partageais les durs légumes e la (r.ilelte sans beurre des paysans de la Mayenne. Et cependant je m'étais d'abord facilement résigné à celle occupation. Si petite qu'elle fût , elle avait son autorité. Je rendais une espèce de justice souveraine el presque sans contrôle.
I orsqiip j'abordais quelque riche habitation, je ne laissais pas échaiiper une barrière de bois ni une lucarne : fagent fiscal, elait impiloyable ; lorsque j'entrais dans quelque misérable cabane, j oubliais toujours quelques fenêtres : le receveur était 1res humain. Je trichais le gouvernement au profit de la pauvreté. Etait-ce do 1 opposition au pouvoir ou bien un abus de pouvoir que je faisais ? Je laisse à juger la question aux plus graves publicistes.
Toutefois malgré celte manière assez poétique de distribuer l'impôt, je me trouvais à bout de courage. Depuis trois mois que j exerçais ce dur métier, c'était toujours la même scène. Celait toujours iin travail matériel qui me tenait en marche chaque jour i>endanl douze ou «piinzc heures, et cela n'était guère sy mpathniue aux gouls ■ d'un homme tpii avait déjà en portefeuille dix actes de tragédie éçiils avec toule la paresse d'un faiseur de vers.
Je marchais donc péniblement à travers celle lande, sous un soleil do trente degrés, et une tristesse sérieuse me prit; tristesse tellement sérieuse , en vérité, que malgré la .solitude où je me trouvais, je ne pensai pas à la traduire en stances élégiaqucs.
Je m'apitoyai insensiblement sur le sort des pauvres paysans qui habitaient celle rude contrée, et bientôt après sur la nécessite qui me forçait à leur aller demander une part de leurs maigres revenus.
Pou à peu, et comme cela doit arriver à tout homme qui est né pour faire bien ou mal des romans, je m'engageais si avant dans mon désespoir imaginaire, que je parvins à me prouver que j'étais le plus misérable des hommes.
Je m'assis sur une butte de terre. J'oubliai mon devoir, j'oubliai
plus encore, j'oubliai fheure qu'il élail, la route qui me restait à faire, et je me trouvai à la nuit tombante au milieu de celle lande. Je me remis en marche.
Un autre que moi ne se fût point égaré, en suivant assidûment le senlier battu où j'étais engagé.
Mais alors j'étais jeune et superbe, et le senlier battu, ce qu'on appelle vulgairement routine, me paraissait 1res méprisable; je voulus m'orienter , et me rappelant que le village ou je me rendais était au sud-est de celui que je venais de quitter , je tentai une pointe dans cette direction , oubliant tons les détours que j'avais faits pour arriver au point où j'étais. L'élève de Rousseau se retrouve dans les bois de Montmorency, grâce à l'astronomie el à la position du soleil.
Je m'égarai dans les landes de Villaines, grâce à l'étoile polaire, ce qui prouve que j'étais un bien mauvais écolier, ou que Rousseau n'était pas un excellent professeur.
Depuis deux heures que je marchais, je ne sais où je serais arrivé si une lumière que je vis poindre à l'horizon né m'eût fait descendre de ma science pour me montrer un asile que ma faligue réclamait instamment.
J'étais seul ; je n'avais à rougir devant personne de ma bévue, et cette fois, passant des hautes leçons de Dolambre aux contes de ma nourrice, je marchai droit à la'lumière ccinmc le pelil Poucet. Le petit Poucet , le plus grand héros de la poésie moderne après Roland.
Comme le petit Poucet, j'arrivai à une maison, mais ce ne fut point à celle où brillait la lumière; je rencontrai bien avant un ramassis de misérables petites cabanes de terre, la plupart sans porte ni fenêtre.
Je soulevai le misérable lambeau de lapis qui fermait l'onlréo de l'une d'elles, et je demandai si je n'étais pas à Villaines.
— A Villaines? me répondit une voix de femme , vous en êtes à plus d'une lieue et demie.
— Quel est donc cel endroit?
— Go S(?jnile| Huttes,
— Est-ce le nom du village?
— Hé ! ce n'est pa.? un village, me réirondit une voix plus rude, ce sont les Huttes.
— Pouri'iez-vous m'enseigner où je trouverai une auberge dans ce pays?
— Une auberge? Est-ce qu'il y a des auberges ici!
UN MALHl'UU COMPLET.
— Mais n'v a-t-il pas une maison où je puisse passer la nuit?
— 11 y a celle-ci el beaucoup d'autres, si cela vous convient.
L'aspect misérable de cette demeure, que la clarté des étoiles m avait montré à l'extérieur, et la puanteur nauséabonde qui s'en exhalait, me déterminèrent ù ne pas accepter une pareille hospitalité, et je continuai ma route. Je rencontrai quelques cabanes de la même apparence. J'aperçus dans l'une d'elles une faible clarté, i'y enlrai. •■ ■'
Je venais de parcourir et de visiter des hameaux bien pauvres, mais jamais pareille misère ne s'était montrée à moi. Toute une famillede dix personnes entassées dans une hutte de douze pieds de diamètre; pour tout meuble une table, deux bancs elun vieux bahut délabré; pour toute couche des bruvères sèches jetées le long des murs , couchés pêle-mêle, des hommes, des femmes, des enfants, et encore là le même air méphitique , la même odeur nauséabonde.
Une femme veillait encore el filait à la clarté d'une lampe.
Elle se leva au moment où j'entrai, je lui fis les mêmes questions que j avais déjà faites et j'obtins les mêmes réponses ; seulement je pus remarquer le visage de celle qui me les adressa.
Celait une figure bave, d'où la vie semblait retirée, des yeux incerlains, sans lueur d'intelligence, un corps décharné couvert de lambeaux hideux, et à la naissance du cou de profondes cicatrices de scrofules.
— Vous pouvez dormir là , terre.
me dit -elle en me montrant la
^ Je ne pus relenir l'expression de mon désoùt. Celte femme ne s en aperçut point. Je lui demandai alors si, à défaut d'auberge, je ne trouverais pas une maison, une ferme où passer la nuit.
— Il y a le château, me répondit-elle.
— Eh bien ! si quelqu'un veut m'y conduire, je le paierai bien.
— Avec de l'argent? me dit-elle.
— Oui.
Elle sourit alors el alla éveiller un des hommes qui dormafent. Elle lui parla tout bas et il se leva. C'était la même misère, la même décrépitude, les mêmes plaies.
Il sortit de la crfbane et marcha devant moi sans prononcer une parole.
Ce qu'on appelait le château était encore fort éloigné, et bienlôl je me trouvai mgagé dans un sentier, seul avec un homme qui avait jete un si.ngulier regard de convoitise sur la pièce de monnaie que j'avais donnée à la femme de la huile ! Cependant, comme il marchait devant moi, je me rassurai sur la possibilité d'une allaque imprévue de sa part.
Après une demi-heure de marche, nous nous trouvâmes à la porte de la cour d'une maison d'assez bonne apparence; à peine avait-il frappé qu'on ouvrit, et qu'une servante dit en vovant-auequ un : j h
— Est-ce vous, monsieur Benoit?, meurt!
, —Hélas! dis-je à cette femme, je suis bien mal venu ; je me suis égare dans celle lande, et je comptais demander un asile à la maîtresse de cette maison.
— Est-ce vrai, Pierre? dit cette femme, en «'adressant à mon guide et en lui mettant la lumière sous le nez.
L'habitant des Huttes n'avait pas eu le temps de répondre, que je m'écriai : r ^ i j -
— Que se passe-t-il donc là-haut?
En effet, je venais de voir briller une clarté extraordinaire à l'une des fenêtres du premier élage. La servante y jeta les veux et courut vers la maison en criant :
— C'est quelque malheur encore deaux!
^ Je courus sur les traces de la servante, el j'entrai presque aussitôt qu'elle dans une chambre d'une élégance parfaite. Au coin d^une cheminée de marbre blanc, était assise une femme enveloppée d un peignoir blanc, et qui regardait brûler une grande quanlilé de papiers entassés dans la cheminée. C'était là la cause de la vive clarté qui nous avait frappés
Arrivez vite, madame se
le feu aura pris aux ri-
— Mon Dieu, mon Dieul madame, lui dit la servante, comment vous êles-vous levée? Quelle imprudence!
Celle femme ne lui répondit pas, mais elle leva vers moi sa main décharnée , el , me montrant du doigt elle lui dit :
— Quel est ce monsieur ?
La servante lui expliqua en quelques mois le sujet de ma venue • la malade me fit une légère inclination de tête, et avec un geste faible, qui m'invilait à me retirer, elle me dit :
— On va vous donner une chambre, monsieur.
Je repris l'escalier que j'avais monté et j'entrai dans une cuisine ou 1 homme qui m'avait servi de guide s'était installé; il tenait un morceau de pain et le dévorait avec une avidilé farouche.
—-Comment osez-vous prendre quelque chose dans celle maison • lui dis-je.
Il me regarda de travers comme un dogue à qui on veut arracher l'os qu'il ronge. Elu h lueur plus brillante de quelque? chandelles allumées dans celte cuisine, je pus mieux voir quel^ caractère d idiotisme qui m'avait frappé danslafemme de lahutleéiait encore plus marqué dans cet homme. Je le laissai faire et m'a-^sis dans un coin. J'avais élé frappé de l'élégance de la chambre où le hasard m avait conduil. Je remarquai l'ordre et la nette proprelé de la cuisine ou je me trouvais. Cela ne ressemblait en rien ni aux entassements mal rangés de cuivres et de poteries que j'avais eu occasion de voir dans les vastes et nombreux offices de certains thaieaux el des riches maisons qui faisaient état de bonne cuisinecela n avait pas non plus la me,-quinerie des ménages des netils propriétaires du pays. C'était le comlorlable complet et bien ordonne que le petit nombre et l'exiguilé des pièces consacrées au service domestique ont enseigné aux Parisiens.
11 est possible que mes lecteurs trouvent l'observation déplacée ou tout au moins singulière; mais ce qui est inaperçu en certains endioils devient saillant en d'autres lieux. Dans les sales hameaux de la Basse-Bretagne, la rencontre d'un homme en chemise blanche est un fait remarquable el auquel il faut prendre la plus eiande attention ; car cela dénote pour le moins la présence d'un" fonclionnaire d'un rang assez élevé. Qu'on ne s'étonne donc pa^; si le contraste de la pièce où je me trouvais avec celles que j'awiis élé forcé de visiter me frappa, malgré la gravité de la circonstance qui avait marque mon arrivée. Je jetai un regard curieux sur tout ce qui m entourait, et je demandai au misérable qui m'avait servi de guide quelle était la personne chez qui nous éiions. '
— C'est chez madame Dorbern, me répondit-il.
— Quelle est cette dame?
— Eh pardieu! c'est une dame.
— Mais qui est-elle? que fait-elle?
— Elle est riche.
— Ah! demeure-t-elle seule dans celle maison?
— Vous avez bien vu qu'il y a quelqu'un avec elle.
En demandant si madame Dorbern était seule, j'entendais m'informer si elle n'avait près d'elle que des domestiques. Le pauvre habitant des Huttes n'avait pas compris que dans le monde on ne compte les serviteurs pour personne.
Je lui précisai ma question, et il me répondit :
— Il y a encore Joseph, le jardinier.
— C'est tout?
— Tout.
Cependant j'entendais marcher activement au-dessus de ma tête. J'étais fort gêné de ma présence dans celte maison. Je craignais d'y être un embarras, el je redoulais en même lemps do manquer a toute convenance en restant l'hôte oisif de celte femme qui se mourait... Je m'étais décidé à monter pour offrir au moins mes services à la servante qui m'avait introduit, lorsqu'elle entra dans la cuisine :
— Madame désire vous parler, me dit-elle aussitôt.
Je la suivis et j'arrivai dans la chambre de la malade.
Elle était dans une grande bergère ; elle me fit signe d'approcher et de m'asseoir auprès d'elle. Sa voix était si faible que, malgré le silence absolu de celle demeure, j'avais peine à l'enlendro.
— Pourriez vous me dire, monsieur, qui vous èles, el quel e I le hasard (jui vous a amené chez moi?
CN MALHEUR COMPLET
Je l'inforaiai de mon élat et de ma maladresse.
— Ainsi , reprit-elle , vous êtes tout à fait étranger à ce pays?
— Tout à fait.
— Vous n'y connaissez personnel
— Personne.
— Voulez-vous me rendre un service?
— Quel qu'il soit, je m'y engage.
— Voici une lettre... Je voudrais qu'elle fût remise dans les mains mêmes de la personne à qui elle est adressée.
— Je la lui remettrai, madame.
— Ou vous la lui ferez remettre, car c'est à Paris que cette personne demeure.
— J'ai lontemps habité Paris; quoique employé du gouvernement, j'y fais de courts mais nombreux voyages. Je remettrai cette lettre moi-même.
A peine avais-je fini cette phrase que la malade me regarda avec crainte et tendit la main pour reprendre sa lettre.
— Ah! vous avez longtemps habité Paris... Et comme je jetais les yeux sur la suscriplion de la lettre qu'elle
m'avait remise, elle s'écria vivement :
— Ne lisez pas ce nom...
Je lui rendis la lettre qu'elle regarda avec une vive expression de
désespoir, puis elle murmura doucement :
— Allons, encore ce sacrifice ù son repos. J'arrêtai la malade au moment oîi elle allait jeter sa lettre au
feu :
— Si la remise de cette lettre est pour vous de quelque importance, si elle doit satisfaire le moindre désir de votre cœur, croyez, madame, qu'à l'exception de ce nom qu'il faudra bien que je sache, je m'engage à ne point chercher à connaître aucune des choses qui peuvent vous concerner. Je prendrai cet écrit, j'irai chez la personne à qui il est adressé, et, s'il le faut, je le lui remettrai, sans lui expliquer comment je l'ai reçu de vous.
Elle me rendit la lettre et me répondit :
— Tout ce que je vous demande, c'est de ne dire à qui que ce soit au monde que je vous ai remis celte lettre. Du reste agissez comme il vous plaira, pourvu qu'il ait cette lettre. Dieu me pardonnera cette faiblesse après tant d'épreuves.
A peine elle achevait qu'on frappa de nouveau h la porte extérieure de la cour.
C'était le médecin, un homme petit, trapu, crépu, le front bas, le teint rouge. En entrant il s'écria assez brusquement :
Joseph m'a dit que vous étiez descendue dans le jardin malgré
mon ordoimance, et voilà que je vous trouve encore levée : vous aidez la maladie à vous tuer.
— Elle y a pourtant mis beaucoup de temps, dit la malade, avec une froide amertume.
— Ce n'est pas ma faute, dit le docteur, si mes soins n'ont pas été plus efficaces.
— Je ne vous en remercie pas moins, et j'espère que vous les trouverez aussi bien récompensés que ma misère peut me le permettre Voilà un mot pour M. P.... Je suis charmée qu'on ne
l'ail pas averti de mon état; et qu'on ne l'ait pas dérangé.
— Cela lui eût été difficile, et nous allions nous mettre à table, quand Joseph est entré comme un fou dans le salon.
Je ne puis dire l'expression de désespoir qui se peignit sur le visage de la malheureuse femme.
— L'on vous attend sans doute avec impatience, répondit-elle.
Allez, docteur allez, je n'ai besoin de personne je ne veux
troubler les plaisirs de personne...
Le docteur insista pour rester.
— Laissez-moi seule un moment avec monsieur. Je vous rappellerai quand il sera temps.
Le médecin sortit.
— Ohl non! s'écria madame Dorhern avec des sanglols qui écla-
tèrent avec force... pas même le sien, à lui... P.endez-moi celle lettre...
Et comme je voulais la lui refuser, elle se leva avec énergie.
— Rendez-la moi, vous dis-je, rendez-la moi... Elle me la prit des mains et allait la déchirer, lorsque '.la force
manquant tout à coup, elle retomba sur son fauleud en secriant :
— Mon Dieu ! mon Dieul secourez-moi, tuez-moi!
Presque aussitôt elle fut prise de vives convulsions pendant lesquelles la lettre qu'elle tenait lui échappa. Je la ramassai pour que personne ne la vit, et j'appelai le médecin Les convulsions de la malade diminuèrent peu à peu; elles s affaiblirent avec ses forces, et le dernier soulfle de sa vie s'échappa avec le tressaillement de son cœur.
Le désespoir des deux domestiques fut violent et vrai ; le médecin examina froidement ce corps décbarné par la maladie.
— Nous n'avons plus rien à faire ici, me dit-il: je vous offre de vous mener à Villaines ; vous monterez sur mon cheval en croupe derrière moi. C'est une bonne bête qui m'a coule huit cents francs, et qui nous portera au bourg en vingt minutes ; car, d après ce que m'a dit la servante, vous devez être monsieur...
— D'où savez-vous mon nom?
— N'avez-vous pas annoncé à monsieur P..., le maire de la commune de Villaines, votre arrivée pour aujourd'hui ; il vous a attendu touie la journée; votre chambre est prête... Allons, parlons vite, et nous pourrons arriver avant la fin du souper.
Je n'avais rien de mieux à faire, et j'acceptai , malgré le dégoù que m'inspirait l'insensibilité de cet homme. Nous part m^s. Chemin faisant, il m'apprit que ce monsieur P..., chez qui nous nous rendions, était un ami de madame Dorhern.
—Il l'a sans doute connue'.à Paris, me dit-il, et sans doute aussi il sait son histoire; car l'histoire de qui monsieur P.... ne sailli pas?
— C'était donc un homme très répandu dans le monde?
C'était mieux que cela, il était chef de division de la police
sous l'empire; quand la restauration est ye"!'^; ,'' ^.^^^i^.^f, !'"*Î:X son village, d'où il était parti pauvre et ou i est rentie riche. Comme il sait plus de choses qu'il ne voudrait-lui-même il tâche deTfa- e ouh'lier: il flatte le curé, il achète des portrai s du ro. Dour les donner imx paysans, il protège les Ignoranlins, et comme fl est le seul propriétah^ du pays qui s'entende un peu aux affaires.
on l'a nomme^nr.ire. Du res^e il "'«"'•■•^^/'S'^P'^-^'.Va Nl^^enir tenant pourvu qu'il mange et boive, il est content. Il a f a l venu une "usinière de Paris, llboit du vin de Bordeaux a son ordinaire C'est une table do prince. La seule chose que je naime pas, ce.t qu'il fait faire des fritures à l'huile.
Le docteur continua sur ce ton pendant toute la roule qui du reste ne fut pas longue, grâce à la vigueur de son cheval Cepcnla t,.j'eus le temps d'apprendre qu'il devait encore q^afe "i. s francs du prix de sa monture, et que la so.-me que madame Dorhern lui avaU laissée arriverait fort à propos pour sa [^ aire au paiement d'un billet qu'il avait souscrit à cette occasion. Il termina cette confidence en disant :
— Ma foi ' si elle n'était pas morte aujourd'hui, j'aurais été obligé de lui demander demain le règlement de mes honoraires. Heureusement, je n'y ai pas été forcé...
Heureusement nous arrivions dans la cour de monsieur P..., au moment où le médecin achevait cette abominable phrase, car je me sertis jeté à bas de son cheval, comme je le fis, euss.ons-nous été au milieu de la lande et m'eùi-il fallu y passer la nuit.
Il ne s'aperçut que de ma vivacité, et s'écria en descendant lentement de la selle :
Hé' hé! vous êtes leste, monsieur... mais vous êtes jeune... l'âge ne vous a pas rendu les membres raides et les mouvemenU difficiles.
Comme je me demandais si ce n'était pas l'âge qui avait aussi rendu si sec et si froid le cœur de cet homme, un domestique qui avait replis les rênes du cheval lui répondit en ricanant :
— Pardine! vous n'avez jamais été bien ingambe, monsieur le docleur.
J'en conclus qu'il se pouvait fort bien qu'il n'eût jamais été sensible.
Aussitôt on nous introduisit dans la salle à manger , elle éu»it
UN MALHEUR COMPLET
meublée avec un grand luxe, éclairée par une lampe pendue au plafond. La table était admirablenienl servie en cristaux et en argenterie. C'était encore une anomalie avec le pays.
11 y avait dix personnes , dont trois femmes, assises à ce riche couvert, se servant avec des mains rouges de cuillers de vermeil l'un travail exquis, et essuyant des trognes hâlées avec du linge de Flandre de la dernière richesse. Le maître de la maison, on le reconnaissait rien qu'à ses ongles propres, se leva dès que nous entrâmes, et dit à mon compagnon :
— Eh bien! docteur?
— Eh bien ! elle est morte, répondit celui-ci en prenant place à la table et en enfonçant son couteau jusqu'au manche dans un jambon posé devant lui.
— Morle! s'écria monsieur P... en se rasseyant et en frappant spn verre sur la table avec tant de violence qu'il le brisa Puis il s'accouda, cacha sa tèle dans ses mains et resta un moment immobile. J'étais assez embarrassé de ma personne; car chacun se regardait en chnchottant. M. P.,. sortit tout à coup de sa méditation, en s'écriant:
— Elle est morte..., tant mieux, car il vaudrait mieux pour elle qu'elle ne fut pas née.
En parlant ainsi, il m'aperçut et me dit :
— Vous devez être monsieur...
— C'est vrai.
— Je n'aurais pas su que vous deviez venir, que je vous aurais reconnu au portrait qu'on m'a fait de vous.
— Qui donc ?
— Monsieur que voilà, me répondit monsieur P.... en me montrant un homme qui dévorait.
Je reconnus le percepteur que j'avais vu dans nos bureaux et monsieur P... continua en me faisant asseoir à la table et en me servant :
— Mais comment se fait-il que vous soyez arrivé si tard?
Je lui en dis la raison ; je lui racontai comment je m'étais égaré 11 se toucha le front et agita sa main au-dessus de sa tête.
— Cerveau de poëte ! on ne marche pas droit avec cela. Puis il se mit à réfléchir et reprit :
— Ainsi, vous avez vu mourir cette malheureuse Félicie?
— Hélas! oui, monsieur!
— Eh bien! maintenant qu'elle est morte, dit une femme as»ez jolie qui était près de moi, nous direz-vous qui elle est? Son secret ne la compromoltra pas maintenant.
— Demain, dit M. P..., il faudra que j'écrive son véritable nom sur le registre de lélat civil, el son nom c'est tout <=on secret.
— Et comment s'appclait-elle? reprit une des dames présentes.
— Elle s'appelait madame de Norbert, dit M. P... en me
regardant.
Ce nom m'était p.arraitement inconnu, et ne I était pas moins à ce quil parait, aux autres auditeurs de monsieur P... '
— Son nom ne nous apprend rien, dit la jolie femme qui avait parle la première. Que savons-nous de plus? qu'elle s'appelle madame de Norbert el non pas madame Dorbern, voilà tout. C'est ce qu'elle a été autrefois qui nous intéresse.
M. P... jeta un regard légèrement dédaigneux sur les personnes qui étaient à table.
— Je crois, reprit-il , que cela vous intéresserait peu. Il y a des douleurs trop hautes pour certaines inlelligences.
— Eh bien! vous nous faiteslà un joli compliment, repartit la dame ; puis elle ajouta d'un Ion piqué : Vous avez beaucoup connu madame Dorbern ou de Norbert autrefois. Je vous sais trop s^alant homme pour m'étonner de votre discrétion sur son compte. ^
M. P... haussa les épaules.
— Ta , ta , ta , fit la dame , il s'en est passé entre vous plus que vous n'en voulez dire, et votre intimité m'a bien l'air de s'être renouée dans ce que vous appeliez l'un et l'autre votre exil. i
— Ecoutez, madame, reprit M. P... sérieusement; ce n'est ' pas la première fois que vous portez celte accusation. Si elle devait |
rester enfermée dans ce village, je n'y répondrais pas; mais vous n'êtes que pour quelques mois dans ce pays. . Bientôt vous retournerez à Paris; je ne veux pas, je ne dois pas permettre qu'un bruit injurieux, si invrais(;mblable qu'il soit, s'élève sur la tombe de celte femme. Je vais vous dire son histoire.
— Ah! enfin ! dit la dame.
— C'est pour vous que je parle , dit M. P... en adressant à celte dame une moue assez significative pour que je comprisse qu'il comptait les autres auditeurs pour autant d'automates insensibles.
Je me levai pour me retirer.
— Restez, me dit M. P... Il ne sera pas dit que vous 'aurez assisté au dénoùment de celle vie de douleur sans savoir ce qui l'a précédé. Mon exclusion ne vous regardait pas.
Je demeurai, oubliant que j'avais promis de ne pas chercher à savoir qu'elle était celte femme, et voici ce que M. P.., nous raconta;
Fehciede Lafernie s'était mariée en 1806 à M. de Norbert. Elle avait alors vingt ans M. de Norbert en avait trenie-cinq. Le peredeFelicie était un ancien conseiller au parlement de Bordeaux. Pendant les mauvais jours de la révolution il s'était retiré dans une maison de campagne aux environs de la ville. Là il avait élevé sa lille dans des sentiments de sainte religion el dans la soumission à tous les devoirs. Il lui avait enseigné le respect de la famille, senlimeiil vénérable et conservateur ties bonnes mœurs, lien puissant qui, en rendant chacun des membres d'une maison solidaire des autres, impose souvent un frein salutaire à ces esprits ardents , qui ne reculrnt pas devant le mal quand il ne peut compromettre qu eux-mêmes, mais à qui souvent la conscience même de leur force interdit généreusement d'entraîner quelqu'un dans leur chute. M. de Lafernie fut rappelé à Bordeaux lors de la formation des cours impériales pour y rem|]lir l'une des plus hautes fonctions de la magistrature; il fut nommé président de chambre. Ce fut à celle époque qu'il produisit Félicie dans le monde et qu'elle y rencontra M. de Norbert.
Tout au contraire de cette jeune fille, M. de Norbert était un homme qui devait à son éducation et aux événements de sa vie des sentiments d'individualisme trè=; prononcés. Cinquième fils d'un petit propriétaire de Toulouse qui avait sept enfants, il devait l'instruction qu'il avait reçue dans le collège de celle ville à la bienfaisance d'un parent assez éloigné : M. de Norbert le père n'avant pas une fortune suffisante pour pourvoir à l'élablissoment de toute sa famille, chacun de ses membres avait dû se charger du soin de parvenir par lui-même. M. de Norbert le père mourut en 1789, et la révolution dispersa entièrement ses enfants; les uns prirent parti pour la royauté, les autres pour la révolution Parmi ceux-ci, qui furent les plus nombreux, deux des sept frères se firent soldats, un autre entra dans l'administration des armées, un autre encore embrassa la carrière du commerce et alla s'établir à Marseille.
Ainsi chacun, après avoir reçu la part assez exiguë de l'héritage paternel, ne se confia qu'en lui' même pour faire son chemin ; tous réussirent assez bien, mais aucun ne demanda ni ne recul le moindre secours de l'un de ses frères. Lucien de Norbert seul demeura à Toulouse et se livra au barreau; la nature l'avait doué d'une rare facilité d'éloculion, el de la qualité encore plus rare pour un avocat de feindre les plus vives émotions de la parole ; il savait épouvanter et attendrir ses auditeurs ; mais à l'instant même où il s'asseyait, au milieu des larmes ou du saisissement des juges, il jetait dans l'oreille de ses voisins une plaisanterie dédaigneuse sur l'effet qu il venait de produire. Esprit sceptique el railleur, imbu de la philosophie matérialiste de quelques tristes esprits du xviii"' siècle, devant à son talent seul une brillante réputation et une fortune honorable, Lucien de Norbert était ce qu'on pourrait appeler un honnête homme social , mais il était complètement étranger à tous les sentiments qui prennent leur source dans une foi quelconque. •
Celle sublime institution de la charité chrétienne, qui ramasse, pour les nourrir, les vieillards infirmes et les enfanls abandonnés, lui semblait être seulement un sage règlement de police, et s'il avail fallu aller chercher les éléments de sa probité dans leur intime profondeur, on eût pu découvrir que cette veitu n'était pas en lui le résultat d'un sentiment moral inhérent à sa nature, mais qu'elle était basée sur le respect des droits et des obligations nécessaires au maintien de l'ordre social.
UN MM.lUîUI' COMPLET.
Du reste, il n'est pas lacilo ilo faire coiu prendre ce caractère, bien nue (le nos jours il soit devenu 1res commun. Tout n est pas calcul matériel clans la conduite de pareils hommes ; ils ne >ont pas ce qu'ils sont par l'efTort de leur seule volonté - et le plus souvenl au moment où ils vantent leur indépendance de tout préjuge, ils sont les esclaves ol.éissanls de certaines niées qui ne leur appartiennent pas en propre, et que l'iialnlude leur a inculquées a leur insu. Ce ne sont pas lîi les faux prophètes qui les premiers ont semé sur la lerrc les maximes arides de l'irréligion et de 1 individualisme, mais ce .-^ont les adeptes nourris de ces maximes, qui les mettent en pratique sans en prévoir les conséquences.
Tel était du moins Lucien de Norbert. L'éclat de son talent et !a bonne position où il se trouvait le firent appeler d'abord au parquet de la cour impériale de Toulouse, et, en 1805, il passa comme premier avocat général à la cour de Bordeaux.
Les relations que les affaires établirent de primc-abord entre M de LafernieetdeM. Norbert devinrent bientôt plus suivies. Madame de Lafcrnie était morte depuis quelquesannees, et M. de Lafernie était d'une santé assez faible pour qu il désirât assurer le sort do sa fille.
Trop de convenances se réunissaient en faveur d'une alliance entre mademoiselle de Lafernie et M. de Norbert pour que le proje de les marier n'entrât pas facilement dans l'esprit de quelques enlremoltpurs officieux, et pour qu'il ne fût pas accueilli avec facilite par le vieux président. Peut-être que si ce mariage eut tarde a s accomplir, M. de Lafernie l'eût repoussé. Le temps lui eut sans doute appris h mieux connaître le fond du cœur et de I esprit de Lucien et il eût jugé probablement que ce cœur égoïste et cet esprit sans foi ne pourraient convenir h une âme toute de dévouement et il une pensée qui portait de la piété dans tous ses rêves. MaisM.de Lafernie n'eut pas le loisir d'apprécier l'homme intime; il ne jugea que l'avocat cénéral ; et, en l'entendant plaider chaque jour avec la plus chaleureuse exaltation les inlcrèls les plus élevés delà morale et de la vertu, il s'imagina que le magistrat obéissait a une conviction profonde et vraie, et non pas à un devoir habilement rempli.
Ce qui avait ccliappé à l'expérience d'un vieillard habitué h. juger les hommes, devait à plus juste titre rester un secret pour une jeune fille dont rien n'avait jusque-là alarmé la confiance, celte sœur de la foi. D'ailleurs, aux brillantes qualités de son esprit, M. de Norbert joignait une rare distinction personnelle: son visage comme sa voix se passionnait lorsqu'il parlait, et Féiicie put croire a un amo'ir qui lui fut exprimé avec une chaleur entrainanle. Il laut dire aussi qu'à part toutes les bonnes raisons de fortune et de position qui poussaient M. de Norbert a ce mariage, il n'était pas reste indifférent aux grâces naïves, à la douceur calme et virginale de mademoiselle de Lafernie, cl qu'il aima Féiicie.
Ce ne fut pas assurément de cet amour profond qui rend notre existence dépendante de celle d'une femme, qui fait vivre notre âme dans la sienne et nous soumet à ses joies et à ses douleurs, comme si le principe de notre vie n'était plus en nous, mais en elle ; il l'aima de cet amour raisonnable ou plutôt raisonné, fondé sur l'estime qu'on éprouve pour les plus pures qualités et sur l'attrait qu'inspire aisément une beauté jeune, éclatante et modeste. Féiicie était pour M. de Norbert une femme dont il pouvait être fier de toutes façons et dont il ne devait rien avoir à redouter.
Ce mariage s'accomplit donc, et quelque temps après sa célébration, M. de Lafernie mourut, bien persuadé qu'il avait assuré le bonheur de sa fille. A cette époque, elle-même n'eût pu le dissuader ; car elle n'était pas femme à se dire malheureuse parce qu'elle se sentail manquer d'un bonheur qu'elle n'eût pu définir. D'ailleurs, l'éducalimi sérieuse qu'elle avait reçue ne lui eût pas permis d'élever une acrnsation qui n'aurait eu pour base qu'un sentiment pénible de gêne et de crainte en présence de son mari. Rien de ce qu'elle pouvait connaître de la félicité humaine ne lui manquait. Klle portait un nom honorable et honoré. Lo.s soins de Lucien pour elle éiaicnt toujours également attentifs ; les plaisirs que peut donner une fortune considérable, sagement mais généreusement dépensée, abondaienl autour d'elle ; cl cependant elle était triste.
Madame de Norbert était la femme de M. de Norbert, mais à vrai dire elle n'élail pas sa compagne. Il riait d'elle quand elle .s'intéressait avec trop d'ardeur à ses succès ; jamais il ne lui en rapportait la moindre part. Si quelquefois il laissait échapper devant elle le secret de*ses espérances ambitieuses, il la raillait de la \oir s'élancer avec fougue dans une carrière de rêves glorieux qu'elle faisait pour lui. Si elle le félicitait sur le noble emploi qu'il avait fait de son talent en faveur d'une juste cause, il ne s'unissait pas à l'émotion de joie qu'elle éprouvait pour les infortunes qu'il avait protégées ; mais il lui répondait avec ardeur:
« Oh ! j'arriverai ! j'arriverai ! »
M. de Norbert n'était pas homme à reprocher à sa femme son assiduité à remplir ses devoirs religieux; mais «!'VS™f''^r'\w ment que c'était plutôt chez lui une tolérance indifférente qu une approbation sympathique de ses sentiments. 11 nedisculaii pas contre elle les vérités de la religion, mais il les discutait devant clic avec un dédain et une ironie qui la blessaient profondement.
Dans le petit nombre d'occasions où elle essaya d'opposer la sincérité de sa croyance aux arguties de son mari il lui représenta avec douceur que ce n'était pas à elle qu il s adressait; qui ne voulait en rien altérer une foi qu'il regardait comme un bonheur pour ceux qui la possédaient, mais que, laissant a chacun la liberté de ses opinions, il demandait l'indépendance des siennes
Tout cela fut dit avec f accent bénin d'une condescendance souveraine pour les erreurs d'un esprit ignorant. 11 semblait qu en pareille circonstance Lucien en agit avec sa l'emme comme un peic indulgent envers un enfant importun qui vient se mêlera un grave eatrelicn et qu'on écarte doucement de la main en lui disant: Allons, mon ami, va jouer ailleurs.
Féiicie n'était pas humiliée de ce dédain, mais elle en était al.irmée Si sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, il s était établi des discussions réelles entre M. de Norbert et sa femme, penlêtre celle-ci, comme il arrive souvent, eût-elle trouve dans les besoins de l'argumentation des raisons qui, impuissantes à persuader ■;on mari, lui fussent cependani vc:nues tn aide i elle mémo pour la rassurer dans sa foi. Mais il n'en fui |)as ainsi ; on lui ' lais.-^ait ses crovances, ainsi que je fai dit, comme un jouet a un ■ enfant , et clle'en était arrivée à se demander si ce n était pas veri- ! tablement un jouet. Il y a des esprits timides et complaisants, et ! ■surtout parmi les femmes douces, qui acceptent sans murmurer ' celte distinction qui prétend qu'il y a des opinions bomies pour certaines personnes, el insuffisantes pour d'autres, et c est a celles-là qu'on dit sans qu'elles s'en étonnent:
« Il est bon que les femmes et les enfants aient de la religion cl croient à quelque chose, mais nous autres hommes nous devons nous affranchir de ces préjugés. »
Malheureusement pour elle, Féiicie avait une raison trop droite et trop ferme pour admettre ces grossières transactions si communes dans notre rpopie; il lui semblait, ou que ce qui était la vérité pour elle devait Cire aussi la vérité pour son mari, ou qu elle ne devait pas rosier plus longtemps dans une ignorance dont il s'était affranchi.
Les mauvais principes prêches par de malhonnêtes gens ne sont pas les plus dangereux ; ce sont ceux surtout que pronenl les hommes égarés dans leur cœur, mais irréprochables dans leur conduite qui ont les résultats les plus pernicieux. Aussi Féiicie n'osait reprocher à son mari les opinions qu'il professait, quand il n y avait p.is un seul acte de sa vie qui méritât le blâme. Elle en vint donc h douter d'elle-même plutôt que de lui. Elle ess.iya d enlrer dans son incrédulité; mais celle de M. de Norbert était trop large pour qne l'âme de Féiicie ne reculât pas avant de s engager dans ce vaste désert. En outre de l'origine céleste des sentiments religieux, l'avocat général niait l'origine intime de tous les sentiments alTeclueux ; ils étaient tous, selon lui , le résultat d'un besoin personnel ou d'une satisfaction propre.
! En face de ce philosophisme désolant, Féiicie ferma les yeux et ' se retira en elle-même. Dès ce moment elle fut moralement séparée d', s,)u mari. Leur vie apparente était la môme qu'aux premiers jours de leur mariage, mais ils ne sentaient plus ensemble. La vie ' extérieure leur était encore agréable à tous deux, mais ils n'avaient ' plus de vie intime. A pari les affaires malérielles de leur maison , i ils irav,-iient plus rien à se dire quand ils étaient seuls. Leur ame ne parlait pas la même langue.
M. de Norbert ne sentait pas celle séparation : espérant tout de lui seul, rapportant loul â lui seul, rien ne l'averUssait que qucl- 1 qu'un s'était retiré de 'ni.
i 11 n'en était pas de même de Féiicie. Habituée à vivre sur les gei noux de sa mère, sur le bras de son père, elle se trouva soudaiiie- 1 ment isolée, sans soutien et sans guide. Les sains principes demoraie cultivés en elle l'empêchèrent de s'égarer, mais ne purent lui cacher qu'elle marchait seule dans sa route. Persuadée quelle aij mail son mari, parce qu'elle s'intéressait â tout ce qui lui arrivait I de bon ou de mauvais, elle avait cependani quelquefois de vagues 1 instincts d'un autre amour qu'elle n'éprouvait pas, mais qu'elle eûi ! pu éprouver.
i Plusieurs années se passèrent avant qu'elle arrivât à ce résultat caché; aux veux du monde elle était toujours la femme la i plus an'cclionnée et la plus vertueuse : personne n'eût osé supposer
UN MALHI'UR COMPï.KT.
que ce cœur si calme pouvait ôtre facileineiil troublé, que cette existence si sereine était rongée par une lente déception
On était déjà en ii>t2, lorsqu'arrivaà Borileaux le véritable héros de celte histoire, le jeune Georges de Labardès.
A ce nom si connu, nous nous récriâmes tous, excepté ie docteur qui ronflait dans un coin. M. P... imposa silence à nos ol)servations d'un signe de la main, et continua ainsi :
— C'était, comme Félicie, le fils d'un ancien magistrat du parlement ; mais M. de Labardès le père n'avait point fait comme 5|. de Lafernie, il avait refusé toutes les avances du pouvoir impérial, cl était demeuré fidèle à son amour pour les Bourbons exilés. Ce qu'il avait fait pour lui, il le fit pour son fils, et à une époque où la carrière administrative et la carrière des armes conduisaient si rapidement h une haute position, M. de Labardès destina son fils au barreau et l'envoya faire son droit à Paris.
elui-ci y fut d'abord, de la part de l'autorité, l'objet d'une surveillance particulière à cause de ses relations avec toutes les personnes un peu considérables qui partageaient ses opinions. Mais au bout de quelque temps, cette surveillance fut jugée inutile.
Georges était tout simplement un jeune homme très dis.'iipé, très amoureux du plaisir, le cherchant avec la même ardeur dans .«alr.ns, où il était admis, et dans les réunions de bas étage, ou les étudiants vont trop souvent chercher des distractions à des éludes qu'ils ne font pas.
Georges se rendit célèbre dans l'école par le iionibre de ses maîtresses et par quelques duels paj'ticulièrement sonlenus avec avantage contre plusieurs spadassins de régiment. Doui' de cette faculté assez rare d'être facilement l'homme du moiulo dans lequel il se trouvait, il eut aussi quelques bons succès dans les élégants salons où il éiait reçu ; et le dernier de ses succès compromit assez gravement un femme d'un nom très distingué pour que M. de Labardès se décidât à rappeler son fils près de lui.
Son arrivée à Bordeaux fut marquée par des esclandres assez nombreuses. Sa réputation de mauvais sujet et de liuellistc l'y avait précédé. C'en fut assez pour que quelques mau\aises têtes du régiment qui tenait garnison au château Trompette voulussent lui donner une leçon.
La première fois que Georges parut au spectacle, on lui disputa sa place, sans autre raison que de la lui disputer: il était trop bien appiis à ce sot métier, pour n'avoir pas deviné lout de suite où on en voulait venir , mais il voulut que l'affaire qu'on lui suscitait eût plus d'éclat que ne comptaient eu faire sesadversaires.il céda à la première impertinence, et se relira de la place qu'il avait d'abord prise.
Le succès enhardit les jeunes écervelés qui s'étaient promis de iater le beau Labardès , comme on l'appelait. On recommença et on le chassa encor. de la place où il s'était réfugié. Celle première réussite calma l'ardeur des premiers arrivants; mais lorsque quelques aulies officiers parurent, on leur raconta lout haut la couardise de Georges; et ceux-ci, pour s'en assurer, recommencèrent le jeu deux fois encore.
Georges se retira ainsi devant les impertinentes exigences de quatre officiers.
Une grande partie de la salle était attentive à ces petites scènes qui se passaient au balcon des premières loges , et la longanimilé de Georges était déjà le sujet de commentaires très fâcheux, lorsqu un grand lieutenant de grenadiers, espèce de fier-à-bras qui se vanlait d'avoir tué une douzaine de pekins, enU-a en disant :
— Qu'est-ce qui se bat ici ?
— Personne, lui répondit-on... il n'y a pas eu moyen.
— Bah! fil le lieutenant en se retournant vers Georges- il ne veut pas? " '
— Non.
— C'ast que vous ne lui avez pas bien demandé. Vous allez voir...
Tous les officiers se levèrent , on s3 retourna de tous côtésle lieutenant s'approcha de Georges el lui dit , après une profonde salutation:
■— Monsieur, je dois vous prévenir que nous ne permettons qu'aux gens qui nous conviennent de venir s'asseoir aux mêmes places que nous : en conséquence, je dois vo'us dii'c que voire figure
I me déplaisant souverainement, je vous prie de vouloir bien décamper tout de suite.
Georges se leva et, saluant ce monsieur, il répondit froidement :
— Il n'y a pas moyen de reculer plus longtemps. J'espérais pouvoir faire ma semaine , mais je compte que vous et vos amis serez assez obligeants pour la compléter.
— Que veut dire monsieur? dit l'officier en levautla main comme pour donner une chiquenaude à Georges.
Le regard que celui-ci lui lança l'arrêta. Georges mit lentement son chapeau, boutonna son babil jusqu'au menton, retroussa ses manches, ôta son gant, et passant devant le grand officier en lui disant poliment :
« Pardon, je suis à vous tout à l'heure, »
Il s'avauça vers celui des officiers qui avait commencé la scène :
— N'est-ce pas vous, monsieur, lui dit-il, qui m'avez le premier chassé de ma place?
— Oui, c'est moi.
-^■rrès bien ! dit Georges.
Et eii prononçant ce mot, il donna un vigoureux soufflet à l'olficier.
— -Monsieur, vous me rendrez raison, s'écria celui-ci.
— C'est mon intention, dit Georges en l'interrompant, ce sera pour demain. Pardon, je n'ai pas fini.
Puis il se tourna vers un autre officier, et lui dit encore:
— N'est-ce pas vous qui, le second...
Celui-ci ne lui laissa pas le temps de continuer, et lui dit:
— Quand vous voudrez.
Georges le frappa encore au visage et lui dit :
— Ce sera pour après demain...
Et il se tourna froidement vers le troisième.
— Prenez garde à ce que vous allez faire, dit celui-ci ; si \oiis me louchez, je vous passe mon épée au travers du corps.
— Vrai? dit Georges, vous insultez les gens et vous menacez de les assassiner.... Vous êtes un triste officier... l'épaulette ne vous va pas.
11 lui arracha son épaulette et la jela dans le parterre
Tout à coup ce fut un horrible tumulte dans la loge, des épécs brillèrent; mais des cris partis de tous les coins de la salle, el disant :-— A bas les assassins! à bas les assassins! arrêlèrent les officiers. lisse tournèrent vers le parterre qui bondissait el y jetèrent leurs gants ; Georges était demeuré impassible. Plusieurs jeunes gens des plus turbulents de Bordeaux, de ceux qui eussent insulté Georges si les officiers n'eussent commencé, se précipitèrent dans la loge en criant :
— Nous serons vos seconds !
Le reste des officiers répandus dans la salle, même les plus paisibles, se levèrent à cette provocation. Mais Georges se contenta de répondre à ses nouveaux amis :
— Après moi s'il en reste, messieurs.
Le commissaire de police parut alors, et tous les jeunes gens el officiers quittèrent la salle; et les rendez-vous furent pris pour le lendemain.
^ Jladame de Norbert assistaità cette représentation, et de sa loge, située à quelques pas de l'endroit où la scène s'était vassée , elle avaitpu l'observer avec curiosité jusqu'au moment où elle fut épouvantée de la tournure qu'elle prit. Souvent elle avait entendu parler dans le monde qu'elle voyait de M. Georges de Labardès comme d'un fou livré à tous les vices et à toutes les mauvaises passions, quoique doué des plus heureuses dispositions pour faire un homme distinpué. L'entretien des deux personnes placées près d'elles l'avait instruite par avance des dispositions des officier^ à l'égard de Georges, de façon qu'elle avait suivi avec plus d'anxiété' qu'un autre tout le commencement de cette scène où Georges s'éiait montré si plein de longanimité. En le voyant reculer si paisiblement devant une injure si per-sévérante , le cœur de Félicie s'était pris de pitié pour ce jeune homme qui souffrait si patiemment
UN MALHEUR COMPLET
une conduite si brutale U son égard ; et plusieurs fois elle avait dit h son mari:
— Eft-ccqu'il ne se trouvera pas un homme d'honneur qui motte un terme à cette ignoble provocation?
— Laissez, laissez, dit M. de Norbert, c'est un petit monsieur plus rodomont que brave qui a besoin d'une leçon.
Cette indifTérence parut cruelle à madame de Norbert , et un sentiment bien inouï dans une àme si pieuse s'éleva en elle lorsqu'elle vil Georges se relever et venger avec une si grande énergie l'injure publique qui lui avait été faite. Ce sentiment s'effaça rapidement devant l'épouvante que causèrent à Félicie les actes violents de celte vengeance, mais il fit un moment tressaillir son cœur; un moment il intéressa madame de Norbert, la femme douce, pieuse et sans tache, à la cause d'un homme renommé par ses excès et presque par ses vices.
Deux des rencontres qui avaient été arrangées la veille eurent lieu; elles furent toutes deux fatales aux officiers qui les soutinrent, et qui furent assez grièvement blessés.
L'autorité mililaire etl'auloriléadministrative crurent devoir mettre un terme à des affaires qui menaçaient de devenir plus générales. Les officiers furent mis aux arrêts, et Georges fut averti qu'à la moindre tentative de duel il serait arrêté et provisoirement détenu. Celui-ci répondit qu'Use trouvait entièrement satisfait, et que, quant à lui, il ne désirait nullement aller plus loin. Mais celui des officiers h qui il avait arraché son épauletle ne pouvait penser de même, et quelques jours après il fit prévenir Georges qu'il avait envoyé sa démission au général, et qu'il l'attendait le lendemain sur les grèves de Cubzac.
Mais la surveillance exercée sur les deux antagonistes prévint une nouvelle catastrophe, et tous deux furent arrêtés et amenés devant le préfet et le général commandant la division.
Si les témoins choisis par les deux antagonistes avaient laissé l'affaire dans les bornes d'une querelle de spectacle, probablement un arrangement eût pu intervenir. Dès lors, Georges j était fort disposé. Il comprenait que le succès de ses deux premiers duels pouvait donner h croire qu'il faisait plus de fond sur son adresse à manier les armes qu'il ne convient à un homme de cœur. Aussi lorsqu'il fut introduit dans un des salons de la préfecture, où se trouvait déjà son adversaire, accompagné de deux de ses camarades, il s'avança vers lui.
Monsieur, lui dit-il, l'insulte que vous m'avez faite a été suffisamment effacée par deux rencontres malheureuses. Je pense que vous n'avez plus à douter de mon courage. Celle que je vous ai faite est un malheur que je déplore, puisqu'elle vous a forcé à une démarche qui prouve à tout le monde que vous préférez votre hon-
Madiime de Norbert assistait ii cette représentalion
neur à votre fortune. Si des excuses formelles et publiques peuvent vous satisfaire, je vous les offre bien sincèrement, mais à vous et à vous seul ; je les offre enfin à l'officier qui abandonne sa carrière pour venger une épaulette qu'il ne porte plus.
L'officier garda un moment le silence, puis il répondit :
— Ecoutez-moi, monsieur, et croyez-moi aussi sincère que vous l'êtes; je m'honorerai toute ma vie de la déclaration que vous me faites ; elle me suffit à moi, mais elle suffit à moi seul ; je dois autre chose à l'uniforme que j'ai porté: que je le reprenne ou le quitte pour jamais, je ne puis pas lui laisser la suuillure que vous lui avez faite, et quoi qu'il doive arriver, nous nous bâtirons.
Ce jeune homme avait bien jugé l'esprit militaire auquel il était soumis, car ses deux témoins s'étaient regardés avec indignation en l'entendant accepter pour lui les témoignages d'estime de son ennemi, et leur opinion à ce sujet ne fut pas douteuse lorsqu'ils se hàtèrentd'ajouteraprès la réponse de leur camarade:
— Vous avez raison, cette affaire n'est pas arrangeable ; car c'est celle de tousles officiers du régiment.
— Et ils trouveront à qui parler, répondit un des témoins de Georges.
C'en était assez pour que des deux eûtes on se crût engagé à ne pas faire hi moindre concession , et ce fut dans cet e-prit que les ennemis parurent devant le général et le préfet.
La scène qui eut lieu à cette occasion montra une fois encore celle .singulière dispositiiin i;u cariic.ère français, qui, chez un peuple où \a gloire mililaire aioujours été la plus admirée, met ccperdaiil en hostilité permanente ceux qui suivent la carrière des armes et ceux qui sont restés dans la \ie civile.
Le préfet prit la parole le premier et , s'appuyant sur les devoirs d'administrateur et de magistrat, il déclara qu'il ne pouvait permettre que la fureur de quelques jeunes gens portât le désordre dans la ville, allumât des querelles qui plongeaient les plus honorables familles dans de perpétuelles anxiélés : et qu'au nom des lois et du bon ordre il saurait faire cesser des combats contre les quels s'élevaient les réclamations de tous les habitants honorables de Bordeaux.
Celte allocution, dite avec mesure et dignité, parut faire quelque impression sur Georges et ses témoins, enfants de la ville de Bordeaux, et qui n'avaient pas abjuré tout amour de la cité el do la famille ; mais les jeunes militaires l'écoulèrent dans un silence dédaigneux, comme s'ils étaient en dehors de l'autorilé qui parlait au nom de la morale et de l'ordre public.
Alors le général prit la parole à son tour, el, s'adressant à ses subordonnés, il leur déclara que l'empereur faisait 1res peu d'estime de ces officiers qui se faisaient une renommée de bravoure
UN MALHEUR COMPLET
par le duel ; que lui-même il savait par expérience que les plus terribles sur le terrain d'un combat singulier n'élaienl pas les plus braves sur un cliarap de bataille. Puis il ajouta qu'il disait cela pour les spadassins civils comme pour les spadassins militaires, et que le gouvernement de l'empereur saurait bien réduire à la raison ces petits messieurs qui, après a\oir tout fait pour se soustraire aune carrière de gloire et de dangers, se croyaient des héros pour avoir passé leur jeunesse dans des tirs et dans des salles d'armes.
Cette seconde allocution abattit un peu la morgue des militaires, obligés de reconnaître que le général exprimait la véritable opinion de l'empereur sur les duellistes ; mais elle rendit aux jeunes gens de Bordeaux leur ressentiment contre cette autorité militaire qu'ils détestaient et se plaisaient à braver.
Cette dissidence entre le civil et le militaire était si profonde qu'ellegagna pour ainsi dire les médiateurs.
Ainsi Georges répondit que lui et ses amis eussent pu se rendre aux sages remontrances de M. le préfet, dans l'intérêt du repos de leur ville natale, mais qu'ils n'acceptaient pas les menaces ni les leçons de courage de Jl.'le général.
A celte déclaration, celui-ci repartit : — Qu'il se souciait de la ville de Bordeaux et de ses habitants comme d'une vieille tige de botte, mais qu'il saurait bien faire resperter l'autorité souverain ne de l'empereur, dort il était le représentant, et qu'il ne laisserait pas égorger sesolficiers par des batteurs de semelle.
— Et moi, s'écria le préfet indigné, je ne laisserai pas imposer à la population de Bordeaux linsuitante tyrannie des officiers de la garnison ; car il faut bien reconnaître que ce sont eux qui ont eu les premiers torts.
A cette déclaration , le général demeura stupéfait et s'écria dans un accent d'étonnement indicible :
— Comment! monsieur le préfet, vous
prenez parti pour des bourgeois contre les officiers de l'empereur?
— Général , l'empereur est le souverain de tous les Français, et sa protection les couvre tous également, bourgeois ou militaires.
Cette théorie gouvernementale dépassait de beaucoup l'intelligence du général, et heureusement il en fut assez surpris pour supposer que le préfet avait un moment perdu la tête en présence d'une lutte sanglante à laquelle se trouvaient mêlés des militaires; il le quitta donc on lui disant que de son côté il saurait prévenir toute rencontre, parce que telle était sa volonté ; mais qu'il le priait, lui préfet, de réfléchir à la différence qu'il y avait entre des gens qui ne tenaient à rien et auxquels il accordait sa protection, et des officiers au service de l'empereur.
A cette époque, ne pas être dans les fonctions publiques c'était
Un jour qu'il se trouvait près délie, causant avec une figiiranle. — P.
n'être rien, et c'était même n'être que peu de chose qu'être dans les fondions civiles. Georges, menacé d'être arrêlé à la moindre tentative de duel, renira paisiblement chez lui, et le général qui avait consigné les officiers déclara que le préfet se mettait eu hostilité ouverte contre le gouverncmenl. L'affaire, amenée à ce point, prenait une telle gravité, que les personnes le plus haut placées à Bordeaux s'en alarmèrent, et se résolurent à intervenir, non pas entre Georges et les officiers, mais entre les médiateurs eux-mêmes. Le premier président de la cour impériale, sollicité de faire cesser une pareille discussion, crut devoir délaisser une mission où il sentait que son autorité de juge serait aussi mal venue que celle de l'administrateur à rencontre de la prétention militaire; et l'on fut obligé d'avoir recours à l'évêque, représentant d'une puissance assez hautplacée, où plutùtassez étrangère aux prétentions des deux partis, pour que le préfet et le général voulussent bien s'y soumettre ou l'écouter sans prévention.
Cette intervention fut efficace. Elle rapprocha des fonctionnaires, qui cachèrent sous la crainte de Dieu la crainte du maître qui pourrait fort bien donner tort au préfet et au général pour n'avoir pas à donner raison à l'un ou h l'autre. Puis il fallut en arriver aux jeunes gens.
L'évêque demanda le droit de se charger de celte seconde mission, et il y réussit. Leshomnies en général ne sont jas irréligieux par.-e qu'ils ne comprennent pasiesgrands pi incipes de la morale divine , mais ils le sont parce ipi'ils ne les entendent 1 as. 11 en est de cerlains athées comme de certains cœurs, si fermes contre lès passions tendres; ils n'échappent au pouvoir de la I eligion ou des femmes (|u'en les évitant. C'est ■souvent parce qu'on n'est jamais entré dans une église ou dans un houduir, qu'on reste incrédule à Dieu ou à l'amour.
11 n'en fut pas ainsi pour les jeunes gens qui se trouvèrent forcément soumis à l'influence directe d'une parole sacrée.
Armés les uns et les autres dans leur cœur contre tous les arguments qui pouvaient s'appuyer sur des intérêts matériels , ils se trouvèrent sans répliques contre une morale qui planait d'assez haut sur ces intérêts pour qu'ils ne fussent pas humiliés de paraître égaux devant elle.
La réconciliation fut noble et franche comme l'esprit qui l'avait inspirée, et les ennemis s'embrassèrent sincèrement.
Par une prévoyance qui montrait combien l'évêque appréciait à sa juste valeur la vicloire qu'il venait de remporter, il exigea de tous deux la parole d'honneur qu'ils renonçaient à tout combat, quoi qu'on pût leur dire de part et d'autre sur'leur condescendance ; et tel était, à vrai dire, le peu de force morale de l'impulsion à laquelle les jeunes gens venaient d'obéir, que les officiers déclarèrent qu'ils se battraient plutôt contre tous leurs camarades que de recommencer la querelle avec les habitants de Bor-, deaux.
UN MALHEUR COMPLET
Le prélat avait sans doute prévu cette réponse, car il se contenta de sourire et de faire observer à celui qui avait parle, que ce n etaii pas là le but qu'il s'était proposé.
Chacun rit de cet enlhousiasmc, qui n'allait pas moins qu'à accepter une nouvelle guerre en preuve d'un sincère desir de paix, et Ion ?e sépara après avoir accepté en commun une invitation a dîner chez l'évêque à quelques jours de là.
Celle invitation s'étendit à la plupart des fonctionnaires civils et mililaii-es, et le soir, trente jeunes gens cl trenle officiers allèrent ensemble au .«^peclacle et se montrèrent les uns près des autres.
Ils furent accueillis par les applaudissements du parterre et des lo^c: et madame de Norbert, qui voyait dans celte réconciliation leiriomphe sincère de ses idées religieuses, trouva de très mauvais goût les plaisanteries de son mari lorsqu'il dit en ricanant •
— Je voudrais bien connaître le confesseur de ces messieurs et particulièrement celui de M. Georges de Labardès.
Ce fut au point qu'elle lui dit avec un Ion de reproche :
— Vous ne croyez à la sincérité de la foi de personne.
— Je crois à la sincérité de la vôtre, dit M. de Norbert en sourianl- mais je ne crois pas être injuste eu doutant de celle de militaire? beaucoup plus occupés d'exercices à feu que d exercices de dévotion et en doulani surtout de la sincérité d'un homme qui n'en renommé ju.'^qu'à présent que par ses désordres et son immoralité ; et je ne crois pas qu'on soit un très bon chrétien avec des dettes' des maîtresses et des duels.
M de Norbert avait cruellement raison ; Félicie le comprit et s'en voulut d'avoir allribué un sentiment véritable de religion à des hommes dont la conduite élait si contraire à tous ses préceptes; elle ne douta pas de son elûcacité en pareil cas, mais elle dut croire qu'il y avait au monde un pouvoir qui la remplaçait aisément, et clic dit à son mari :
— Et à quoi attribuez-vous donc cette réconciliation ?
— A un retour calme vers la prudence et la raison ; ces messieurs auront senti les uns et les autres que le repos de la socielé ne peut pas êlre le jouet de quelques écervelés; ils auront compris que l'interèl public est plus fort que toutes les haines, et ils se seront tenus pour avertis de ne pas appeler sur eux la sévérité des magistrats.
Félicie reconnut que ctia pouvait être vrai ; mais elle le reconnut à regret : elle fut fâchée de ne pouvoir attribuer qu'à un froid calcul de saison une si noble détermination. Etait-ce la cause de la religion qu'elle déplorait de voir perdre des adeptes si peu reeommandables? Elait-ee l'esprit enthoufiasle qui dormait en elle qui avait rêvé à son insu une chimère qu'il lui fallait abandonner, qui souffrait de cette déceplion? C'est ce qu'il eût été difficile de deviner dans un caractère qui jusque-là n'avait eu aucune occasion de se montrer.
Malheureusement pour Félicie, elle avait l'habitude de se rendre compte de toutes les sensations qu'elle éprouvait.
S'il y a du danger à marcher à l'étourdie dans sa vie, il y en a aussi beaucoup à vouloir mesurer trop exacleraenl les pas qu'on y fait.
Entre l'impriulont qui va rapidement sur la crête d'un précipice sans regarder à ses [lieds, et Ihorame précautionné qui n'avance qu'avec^niosuro, la chance est souvent pour l'impruilfiil. Il y a hii!n plus de femmes sauvées d'une faute par leur frivolité que par leur vertu, et il vaut mieux oublier eerlaines pensées que de les combattre.
Ainsi, Félicie rentrée chez elle, se demanda la cause de l'intérêt qu'elle avait éprouvé pour ces jeunes gens, et pourquoi parmi tous ces hommes qui lui étaient inconnus, elle s'élail intéressée davantage au plus coupable. Elle se répondit à la vérité que le triomphe du sentiment ri'liaieux lui eût semblé d'autant plus précieux, qu'il se serait exercé sur un cœur plus corrompu ; mais elle ne fil pas attention, ou pUilAt elle ne savait pas alors que cette ambition qu'elle éprouvait comme chrétienne, les femmes l'éprouvent aisément pour leur compte dès qu'elles ont de l'enthousiasme dans l'âme, et que le désir ambitieux de ramener ou de soumettre un homme qui a échappé à tous les liens, en a plus égaré que ce qu'on veut bien appeler leur faiblesse. Toujours est-il que Félicie, après s'être longtemps occupée du sentiment de confiance et de déception qu'elle avait éprouvé, s'occupa beaucoup plus de 1 homme qui l'avait fait naître; car, à vrai dire, elle ne pen.Mlit qu'à Georges, bien que d'autres fussent en cause.
La première .scène du théâtre le lui avait d'abord montré seul,
et avait fixé son attention sur lui ; d'autre part, il avait toujours ete distingué des autres dans le mal qu'on avait dit de tous. Il élait le plus dépravé, le plus turbulent, le plus impitoyable. 11 était, selon l'expression du grand vicaire, le satan de cette troupe de démons que la parole du prélat avait dominés.
L'examen qu'une femme comme Félicie pouvait faire d'un homme comme Georges ne pouvait pas avoir des résultats bien particuliers, et il n'en résulta pour elle qu'une contradiction qui l'élonna : c'est que, forcée d'admettre tout le mal qu'on disait de Georges, elle éprouvait une conviction secrète qu'il valait mieux que sa réputation. Et cet instinct irraisonné était si fort, qu'elle souffrait a entendre tous les mauvais propos qu'on tenait sur sou compte, lorsque lui-même détruisit tout d'un coup cet intérêt qu'il était bien loin de soupçonner.
Parmi les actrices du théâtre de Bordeaux, il y avait une certaine mademoiselle Florise, objet des désirs de toute la jeunesse bordelaise, à qui la sottise de l'idolâtrie dont elle était entourée avait in.spiré une sottise de vanité qui lui faisait traiter avec le dernier dédain tous les hommes qui la recherchaient. Maîtresse avouée du général, elle avait la réputation de lui êlre fidèle, non pas à cause de l'amour qu'elle lui portait, mais parce qu'elle avait trop de calcul et de vanité pour vouloir jouer la position qu'il lui avait faite contre une passion sérieuse ou une intrigue amusante. Cette femme n'avait, à vrai dire, ni cœur, ni esprit. Ayant le vice de se vendre, elle n'avait pas la honue qualité de se donner.
Soit parti pris de la part de Georges, soit que véritablement elle lui déplût, il s'écarla avec un dédain marqué de celte femme, tandis qu'il allait jetant sa foilanc et son temps aux plus inconnues de ses compagnes, pourvu qu'elles fussent bonnes filles de joie et de plaisir. Georges de Labardès avait un trop beau nom, il possédait une trop grande opulence, et son arrivée à Bordeaux avait trop d'éclat, pour que ce dédain ne fût pas remarqué par celle qui en était l'objet. Elle en fut vivement blessée; et, trop maladroite pour comprendre que la plus complète indifférence pouvait seule la venger, elle voulut lutter dimpei linence avec Georges.
Un jour qu'il se trouvait près d'elle, causant avec une figurante d'assez pauvre apparence, elle tenta de lui lancer quelques épigrammes; et comme il semblait ne pas les comprendre, elle appuya sur ses allusions aux basses inclinations de certaines gens. Georges s'éloigna sans avoir l'air de rien. La colère de Florise redoubla; et comme dans le courant de la soirée elle eut occasion de se retrouver près de lui, elle poussa ce qu'elle appelait le persifflage jusqu'à la brutalité. On avait eu un si terrible exemple de l'éclat qui avait suivi cet effort de patience, que plusieurs amis de Florise craignirent que Georges ne méiliiât contre elle une vengeance qu'ils ne pourraient deviner, mais qui serait sans doute cruelle : l'un d'eux fit un effort pour amor'.ir le coup qui se pré[)arait, et s'écria gaiement :
— Qii'as-tu donc, Labardès? Tu te laisses cribler et percera jour sans répondre un mot^
Moi! fit Georges d'un air bien naturellement étonné; moi! et
par qui ?
— Par Florise, qui frappe, ce me semble, assez droit, assez fori!
— Par madame, dit Georges en la saluant avec grâce ; madame ne s'occupe pas de moi, et je ne pense pas avoir l'honneur d'être connu d'elle.
Cela fut dit d'un ton si naturel et si respectueux en même temps, que Florise dut croire qu'il parlait sérieusement, et elle resta fort embarrassée, non-seulement de sa propre impertinence, mais encore du ton respectueux avec lequel on lui parlait; et quoiqu'elle ne manquât pas d'esprit, malgré sa sottise, elle ne sut que répondre.
C'est que de tous les esprits le plus difficile c'est l'esprit convenant. Souvent, quand l'esprit se débraillé, relève sa robe et fait parade de grosses imililés brutales, il arrive à faire effet à certaines intelligences échauffées, comme dans une orgie le déshabillé effronté de quelques femmes les rend belles à des yeux animés. D'autrefois l'assemblage bien enlorllllé de quelques mots ii aiilithèses subtiles, de petites réticences adroites, fait croire à l'esprit, comme la toilette empesée, gommée, épingicc de eerlaines femmes. fait croire à la beauté. Mais le véritable esprit, comme la véritable beauté, sans iffronterie comme sans apprêt, sont chose assez rare pour que Florise se trouvât lout à coup déroulée lorsque les bonnes façons de Georges la ramenèrent sur ce terrain. Son embarras fut évident ^. tous les yeux; et pour nous servir d'un des bons mots des ;tssisfants, elle en sortit par nne fausse entrée. Elle élait si Iri/uhlée, et si piquée d'être troublée, qu'elle entra élourdiment en
UN MALHIÎUH COMIM^ET
scène avant la réplique, et fut brutalement avertie de son erreur. C'en élail plus qu'il ne fallait pour porter sa colère au dernier degré.
Tout le monde dut en souffrir, adorateurs, directeur, camarades, excepté Georges, qui avait disparu, et auquel elle en voulut mortellement, mais auquel elle ne pouvait dire d'injures dans la loge d'avant-seèneoù il était paisiblement assis, lisant un journal. 11 ne nous convient pas de suivre dans tous ses détours ce manège viilpaire d'une fille coquette, et de ce qu'on appelait autrefois un roué. Toujours est-il que la froide et vaniteuse Floride s'empêtra si bien dins les filets ou elle voulut prendre Georges, qu'au bout do quelques semaines elle était véritablement éprise de cet homme, au point d'être devenue moins impertinente avec les autres. Quand une femme vaine commence à avoir pitié de l'amour qu'elle inspire, c'est qu'elle souffre cruellement de l'amour qu'elle ressent.
Georges avait deviné Florise; Georges n'était pas un homme tellement supérieur, qu'il ne fût ravi d'être l'amant de la plus belle femme de Bordeaux, de celle que tout le monde enviait aux cachemires (c'était en 1812) et aux diamants du général, et bientôt le beau Labardès fut à son tour l'objet de l'envie universelle.
Pendant que cela se passait dans les coulisses du grand théâtre, Georges était bien loin de soupçonner qu'une intrigue comme là sienne pouvait occuper autre chose que les caquets de salon et troubler la solitude d'une femme dont il savait à peine le nom et qu'il n'avait jamais vue. Mais la rupture entre Floride et le général fit un éclat trop scandaleux pour que Félicie ne fût pas avertie de ce qui l'avait amenée, et le nom de Georges de Labardès lui revint cette fois avec un concert dépigrammes envieuses. Félicie ne partageait ni l'indignation de quelques femmes de fonctionnaires qui trouvaient honteux qu'un jeune homme eût, avec une femme de théâtre, une liaison qu'elles avaient fort bien acceptée de M. le général, ni l'enthousiasme de quelques bas-bleus en fait de galanterie, qui trouvèrent que la conquête de Georges était le com- ! plément de sa victoire sur les militaires. Félicie, à qui toutes ces I opinions devaient être fort indifférentes, ne se rangea d'aucun eùlé- ! mais elle se sentit prise d'un froid mépris pour cet homme sur quii i à son insu, elle avait laissé planer une vague espérance. Ce n'était piqs la déception que lui avait donnée son mari sur les sentiments ' religieux de Georges, c'élait le dégoùl d'une âme qui ci'oit aperce- i voir une noble et forte nature égarée, et qui reconnaît qu'elle n'a i arrêté ses regards que sur une âme vulgaire. Voilà du moins com- j ment Félicie traduisit le dépit qu'elle éprouva à celle nouvelle. Mais s'il élail permis de chercher dans le germe le plus inaperçu les passions qui se montrent plus lard dans tous leurs développements, on pourrait dire que ce dépit fut le premier symptôme du trouble d'un cœur que tourmenlait un besoin d'amour. Il y avait de la jalousie dans ce dépit, comme il y a une fleur large et brillante dani chaque grain inaperçu delà semence du pavol.
Cependant Georges était à mille lieues de supposer qu'il fût l'objet des moindres réflexions pour madame de Norbrri ; et certes lorsqu'il la rencontra pour la première foi.-, il n'eut pas lieu dé croire que ses réflexions allassent au delà de ce que tout le monde pouvait penser de lui. Quelque tem|iS après son arrivée, Georges s'était fait inscrire sur la liste des avocats à la cour royale de Bordeaux, et en cette qualité il avait été faire des visites à tous les membres de la cour et du parquet. Lorsqu'il se présenta chez M. de Norbf-rt, il fut reçu et trouva Félicie dans le salon avec son mari. L'accueil de M. de Norbert fut cérémonieux et glacé; celui de madame de Norbert fut plus que réservé ; elle lui parut gênée et troublée; il était facile à Georges de traduire la retenue de M. de Norbert par le peu d'eslime que devait faire d'un homme de dissipation un magistrat aussi sévère. Mais la gêne de madame de Norbert ne s'expliquait pas au?si facilement; ce n'élait pas la sécheresse guindée d'une bégueule, ni l'austère dignité d'une femme sévère, c'était l'embarras contraint dune femme timide; il sembla à Georges que madame de Norbert l'avait reçu, non pas comme un homme de mauvaises mœurs donl l'aspect répugne, mais comme un homme de mauvaise compagnie dont on redoule une grossièreté.
De toutes les opinions qu'on pouvait avoir do Georges, celle-ci lui élail la plus désobligeante, et il ne voulut pas la laisser à'une femme distinguée, et qui, loin de lui montrer ses préventions, s'était efforcée de les cacher.
Dans le peu d'occasions où les réunions solennelles de l'hiver le firent trouver avec madame de Norbert, Il lâcha de lui montrer que pi bonne vie et le savoir-vivre sont deux choses tout à fait différentes. El Félicie en était à s'étonner de voir une conduite si brutalement licencieuse recouverte de l'esprit le plus élégant , des tormes les plus polies, du respect le plus empressé pour les foi'nmes ef la vieillesse, lorsqu'arriva la petite aventure snivante :
La catastrophe de la guerre de Russie avait eu lieu. Ce vaste désastre détruisit plus que l'année qui en fut viclime, il fil évanouir le prestige d'invincible dont Napoléon était entouré. On osa regarder plus en face celle haute fortune couronnée de tant de victoires éclatantes, dont les glorieux rayonnements troublaient la vue des plus sages et faisaient baisser les yeux aux plus hardis. La défaite du maître fit réfléchir les habiles ; la sévérité de celte leçon providenlielle réveilla le patriotisme des honnêtes gens, et le' désespoir des mères commença la désaffection des masses.
A ces divers sentiments qui agitèrent la France dans toutes sos parlies, se joignait pour la ville de Bordeaux le regret de sa splendeur éteinte et de son commerce anéanti. Le soulèvement de l'opinion fui général ; le murmure sourd et profond qui en fut d'abord l'expression avertit les magistrats du méconleniement [lopulaire, sans leur désigner la place précise où ils pourraient l'allaquer pour le maintenir. Mais bientôt il arriva de cette émeule de plaintes cl de réclamations ce qui arrive dans les émeutes qui courent les rues ; les plus exaspérés ou les plus hardis montent sur les borner cl brandissent des armes ; de même il y eut, dans ce grand gémissement de toute une ville, des voix qui s'élevèrent au-dessus ;Ies autres, jetant des malédictions directes au pouvoir, arliculanl des menaces violenles contre lui. Quelques matelots du port el des femmes du peuple furent arrêtés et emprisonnés. 11 en résulta une action judiciaire qui ne fit qu'augmenter l'indignation publique. Les magistrats cherchèrent à en atténuer l'effet en renvoyant les accusés en police correctionnelle comme tapageurs et perturbaleni's de l'ordre public; mais une fois l'affaire appelée, elle grandit devant les juges par les plaidoiries des défenseurs; les prévenus furent acquittés, et leur absolution fut regardée comme un triomphe de l'opinion publiiiue el une condamnaiion du pouvoir. On eut la maladresse de ne pas laisser celle satisfaction aux opposants ; on appela de l'arrêt des premiers juges, el le procès arriva devant la cour impériale. Le choix qu'on fit de M. de Norbert pour soutenir l'accusation, montra plus qu'il ne fallait l'imporlance que le pouvoir allachait à son succès. Quelques jeunes avorats qui avaient plaidé devant le tribunal de première instance, acce|itèrent l'offre faite par les plus célèbres praticiens de Bordeaux de se charger de la défense des prévenus. 11 ne fallut pas moins que la toute-puissance de l'esprit de parti pour déterminer de jeunes avocalsà céder la place à des anciens, et des prétentions naissantes à se retirer devant des réputations faites. Labardès seul garda la défense de ."a cliente, marchande de marée, donl deux fils avaient disparu dans ce vaste naufrage de nos armées. Cet acte de volonté et de confiance en lui-mênie fui l'objet de nombreuses négociations. On trouva que c'était plus que de la suffisance de la part de Georges, qui n'avait encore plaidé qu'une cause , de ne pas imiter l'exemple de jeunes gens dont la plupart avaient Irois ou quatre ans de pratique. Ceux-ci se trouvaient humiliés de leur retraite, si Georges ne les suivait pas; les maîtres du barreau ne répondaient plus de rien, si on leur laissait un auxiliaire inexpérimenté, cl avec lequel il serait difficile de combiner une défense qui ne devait être au fond qu'une attaque. Le jour de l'appel de la cause approchait, el rien n'était décidé.
Pour la première fois depuis le retour de Georges à Bordeaux, son père sembla s'occuper de sa conduite. Il approuva sa résolution, et se chargea de le faire agréer par tous les intéressés. Il invita chez lui les avocats jeunes el vieux qui s'éiaicnt mêlés de celte affaire, et dans nu polit discours auquel ]<■ nom vénéré de M. de Labardès et son grand âge prêtèrent toute l'autorité nécessaire, il leur demanda de permettre à son fils de prendre part au erand acte de courage qu'ils allaient faire. Ce n'était p;is le iriine avocat sans lalent pour lequel il les sollicitait, c'était le nom de Labardès qu'il demandait à unir à celui des illustres du barreau de Bordeaux. Ce nom, dit-il, dont l'absence a élé une pi-olestaiiou silencieuse, tant qu'il n'y en a pas eu d'autre possible, doit être iirésenl lor.-qu'il y a une protC5lalion active à faire. D'ailleurs, aloula-t-il , ce sera l'exprésident de l'ancien parlement de notre ville qui s'associera à vous dans la personne de son fils ; j'irai m'asseoir près de lui, revêlu de la ro'je d'avocat, de celle robe plus honorable aujourd'hui que la toge rouge du magistrat, que j'ai refusé de porter.
Ce petit brin de mouvement oratoire dans la bouche d'un vieillanl et d'un homme si haut placé détermina les plus récalcitrants, el il fut décidé que Georges plaiderait.
Ce fut donc une rare solennité que l'appel de cette misérable cause, et toute la ville s'y porta : les femmes y étaient en grand nombre. La présence du vieux M. de Labardès produisit un grand effet, c'était tout un acte d'opposition, et l'on pensa qu'après les longues el vives plaidoiries des autres avorats, son fils ne dirait que le peu de mots nécessaires pour constater pour ainsi dire cet acte. Mais Georges n'avait pas élé si obstiné dans la résolution de plaider pour accepter un rôle secondaire, et il sut prendre hautement celui qui lui convenait. Il se couvrit d'abord avec une noble fierté du patronage de sa noblesse parlementaire, il exprima sans