scène scandaleuse entre Floi'ise et maclmic R, Paris
la canlalrice do
On prétendait que Fiorise lui avait reproelié en plein théâtre de ne pas s'être bornée à lui avoir enlevé ses rùles ; on prétendit que M. de Labardès n'avait pas nié son infidélité.
Tout cela fut un texte h plaisanteries assez déplacées, et se termina par un mot de M. de Norbert adressé à l'une des femmes qui avaient accablé Georges.
— Allons, il ne faut pas lui en vouloir, il devait cette réponse à vos épigramnies.
Etait-ce là ce que semblaient promettre ses dernières paroles? se dit Félicie : et pour
la seconde fois elle su- rs
bit une cruelle déception sur le compte de M. de Labardès. Ce fut le seul moment où elle eût pu étouffer le murmure secret de son cœiM-, qui jusque-là luiavait parlé en faveur de Georges.
Elle ne le détesta pas pour l'hypocrisie qu'il semblaitavoir montrée vis-à-vis d'elle; mais elle le dédaigna pour sa légèreté. Georges lui parut un homme sans portée , disant le bien et faisant le mal, selon l'impression du moment; enfin elle le trouva vulgaire: c'est leseulviceque l'amour ne pardonne pas. Malheureusement pour Félicie, M. de Labardès était un homme de son monde, et elle l'y rencontrait trop souvent pour ne pas chercher às'exj)liquei- cette opinion. Aux yeux do personne , Georges n'était un homme vulgaire, il avait un sentiment trop noble des grandes choses, il exprimait ce sentiment d'une façon trop élevée pour que chacun ne reconnût pas en lui une inconleslable supériorité. Cependant jamais il n'avait i}aru plus ordinaire à Félicie ; et dans un de ces moments où une femme chercheàse rendre raison de ce qu'elle éprouve, elle se dit que Georges était tout simplement un homme supérieur comme étaitson mari; un homme d'un
esprit capable, mais qui n'avait rien de saint et de vr.ii dans le cœur, et elle se détourna froidement de lui. Cependant un jour vint où elle crut s'être trompée, un jour où elle entendit raconter ce roman qu'elle avait fait darjs la solitude de son cœur, un jour où il disait:
— Oui, je comprends l'ambition, mais l'ambition qu'on dédie, celle qui n'est pas égoïste et qui ne rapporte [)ys tout à soi, celle dont le succès fait la joie et le bonheur d'un autre. Oui, je comprends que ce qu'on refuse à l'opinion du monde, on l'accorde à l'opinion d'une seule personne ; qu'on devienne pour elle, tout ce qu'elle aime ou seulement tout ce qu'elle estime ; qu'on rompe avec les mauvais sentiments, et, ce qui est plus encore, avec les mauvaises habitudes.
Félicie écoutait parler Georges , stupéfaite de lui voir dire ua
ei:ose
rêvequi avait été le sien. 11 fut Interrompu par M. de Norbert, qui repartit en riant :
— Voilà un admirable mobile; je m'étonne seulement que voua ne l'ayez pas mis en pratique!
— C'est que pour le mettre en pratique, il faut le posséder ; c'est qu il faut avoir rencontré celle pour qui on ferait tout cela ; c'est qu à supposer qu'on l'eût rencontrée, il faudrait qu'elle sût que c'est à elle qu'on donne sa vie.
— On le lui dit.
— Et si l'on n'ose pas, si on la respecte assez pour craindre sa colère autant que son mépris.
— On essaie , pour voir si elle comprendra, répondit M. de Norbert.
— Eh bien ! j'essaierai!
A cette brusque parole prononcée par Georgesau milieu d un cercle de femmes , la surprise fut grande.
Presque toutes baissèrent les yeux ; il paraissait peu douteux que cette déclaration publique s'adressât à l'une de celles qui élaient présentes. Je ne puis vous dire s'il y en eut plusieurs qui prirent le mot pour elles, mais je puis vous assurer que Félicie ne s'y trompa point. Elle en fut si vivement troubléequ'elle rougit, tandis que son mari répondit en riant plus fort :
— Eh! comment saurez-vous qu'elle vous a compris ?
— Je la devinerai comme elle me devinera , sans qu'elle me parle plus que je ne lui ai |)arlé.
A. partir de ce jour, on eutbeaucoupmoins à s'occuper de lui ; il suivit le barreau avec plus de suite; il élait plus assidu dans le monde, et il s'établit entre lui et madame de Norbert une de ces intelligences tacites que rien ne décèle aux yeux des meilleurs observateurs.
11 n'était ni plus empressé ni plus attentif près de madame de Norbert, et cependant elle sentait qu'il ne disait rien que pour elle.
Toutefois, Geo"ges était loin d'avoir la certitude qu'avait Félicie; après avoir cru à sa complicité dans une pensée commune, il était forcé de reconnaître que rien no l'avait averti de celte complicité, Cependant, heureux encore de son doute, il n'osait tenter de l'éclaircir, lorqu'un hasard qui semblait devoir lui tenir à jamais cachés les sentiments de Félicie, lui en apporta un aveu plus complet qu'il n'eût osé l'espérer.
Sans doute Georges avait amendé sa vie, mais non pas au point de renoncer à sa première existence ; seulement il fuyait le scandale, lorsqu'autrefois il le provoquait ; il courbait la tête devant l'opinion publique après l'avoir longti'mps bravée.
Sa liaison avec Fiorise continuait; et un jour qu'il faisait un de
• dans C(tlP politi' embnrcatinn. — P. 2%
UN MAUIRÎ'R COMPLET.
de ces épais brouillards dont la Garonne enveloppe souvent la ville de Bordeaux, il sortit avec elle, se croya:.t protège par ce yoile iu- TTiide contre toute rcncoutre. En passant rapidement sur les allee^ de Tournay, il fut tout à coup tiré dune assez profonde rêverie par ces mots de Florise :
— Quelle est donc cette dame qui vient de passer avec un monsieur? ils ontchuctiotc tout bas en nous voyant.
Georges se retourna; mais la hrume était si épaisse, qu'il ne put di'itinguer les personnes que Florise avait remarquées. L ideo que que rnadame de Norbert pouvait être sortie par un temps si mauvais ne se présenta pas à lui. 11 devait dîner ce joui-la avec elle chez un des conseillers de la cour. Lorsqu'il la salua, il ne remarqua rien qui pût lui faire soupçonner qu'elle 1 avait vu ; mais au moment de passer dans la salle à manger, comme il lui ofirait le bras pour la conduire, elle s'arrêta, une expression de degout se peignit sur son visage, et elle prit le bras d une autre personne.
11 faut être amant pour comprendre tout ce qu'il y avait dans ce refus En effet. Félicie avait été indignée d'avoir rencontre Ceorges avec Florise ; mais elle n'eût pas voulu pour nen au monde le lui taontrcr, et quand il l'avait saluée elle lui avait repondu avec sa grâce ordinaire. Mais au moment où il lui offrait le bras, e le n eut «lus ce courage. En effet, c'était occuper un moment la place qu'avait occupée cette misérable Florise. Cette idée la révolta, et elle ne fut pas maîtresse de la dominer.
Ouelnues heures après, Georges savait par M. de Norbert qu'il avait été rencontré le matin par lui et Félicie; il crut comprendre sa colère, et huit jours après il avait rompu avec Florise ; mais huit «our^ après aqssi. ayant encore offert son bras a madame de Norbert elle l'accepla. A ce moment ils s'étaient dit qu'ils s'aimaient. Ce fut donc ce refus d'accepter le bras de Georges qui trahit madame de Norbert; ce fut ce refus qui amena cette rupture; ce fut cette rupture qui amena la perle de Félicie. L'instant ou une femme se perd est quelquefois bien insaisissable. L'amour puissant est comme ces roues implacables qui attirent îi elles et brisent jusqu'aux os le malheureux qui a laissé prendre un fil de son vete- Ttient à leur aveugle mouvement. Quand il touche à une existence, il la dévore.
Pour la seconde fois M. P... s'était arrêté. Arrivé à ce qu'il appelait la perte de madame de Norbert, il semblait reculer devant ce récit. C'était un passage difficile à franchir à ce qu'il semblait, ou peut-être allions-nous arriver à quelque chose de si nouveau et de si soudain, que notre hôte nous en faisait soigneusement explorer les abords comme pour nous y préparer. On eût dit d un guide qui mène des vovageurs à une haute et large cataracte, et qui prend mille détours pour montrer en passant les nombreuses sources cachées qui l'alimentent. A ce moment M. P... avait excite en nous une vive curiosité; mais la curiosité esl, à vrai dire, 1 appétit de l'esprit, et, comme celui du corps, cet appétit arrive à un degré ou il faut le satisfaire, sous peine de vouloir se rebuter et ne plus trouver de goût à ce qu'on lui sert. Nous le priâmes donc instamment de continuer. Alors M. P... sembla prendre un grand parti, et s'accoudant sur la table, iliaoça d'une voix formidable les premiers mots de son récit.
Or donc ils s'aimaient.
Puis il reprit après un gros soupir :
Ils s'aimaient et ils le savaient, et cependant cet amour resta innocent. Vous imaginez-vous un homme comme Georges, heureux de penser qu'il y avait au monde un cœur qui s'occupait de lui, ne demandant rien au delà, satisfait dun regard, d'un signe, d'un sourire. C'est que le cœur est comme certaines plantes : il leur faut un printemps bien dur et une jeunesse bien dépravée pour détruire entièrement les fleurs qu'ils portent en eux. Elles peuvent y dormir longtemps sous l'influence des jours de pluie et de vent et des nuits de jeu et d'orgie; mais qu'un soleil arrive et qu'un amour se lève, et tout aussitôt on les voit éclore aussi jeunes, aussi fraîches, aussi prinlannières dans une saison plus avancée que dans le temps ou elles ont coutume de biiller. Sans doute, c'est un doux bonheur quand on commence la vie, que d'aimer avec l'ardeur et la timidité U'un cœur qui désire et qui craint à la fois. Oui, c'est un bonheur, que cet ignorant amour, pareil au sentiment de l'enfant louglemps captif à qui l'on ouvre la porte, et qui court devant lui tout jovcux de se sentir libre, et puis s'arrête en tremblant de s'égarer. Mais c'est une félicité que je ne saurais vous exprimer que celle dun homme qui, après avoir expérimente les plus ardentes passions, se trouve tout h coup le cœur arrêté dans un de ces amours sans combats fougueux, sans desseins \ioleiils, où son âme se baigne et se rafraîchit. Avoir ri des femmes, s'être donné pour but de tromper celle-ci ou de posséder celle-lh ; avoir éprouvé la force de sa séduc lion et de sa volonté, et puis tout à couii se laisser séduire et se
laisser soumettre : éprouver h l'aspect lointain de celle qu on aime plus de trouble qu'aucun désir ne vous en a donne: la respecter assez pour ne pas s'irriter de son empire; ne 1 aimer que paice qu'on l'aime et non parce qu'on la dispute au monde ou a la vertu ; 2près avoir promené aux\eux de tous des amours eelatant.s et éliontés cacher soigneusement son nouvel amour, l abriter dans le sanctuaire de son cœur comme un ange céleste qu un i-egard mortel souillerait; goûter l'ivresse ineffable ou la pureté de cette atmosphère transparente jette notre âme, après avoir épuise livreuse turbulente que donne à nos sens l'air épais et embrase des orgies rêver en silence quand on délirait à grands f.^.Sr ain^i^^illX rlr n'avait fait que jouir, voilà, vous dis-je, une telicile admirable, car celui qui l'éprouve l'apprécie. Le jeune homme de vingt ans fa l de son amour l.e qu'il fait' de son patrimoine ; s'i f ^ "'-."'= '^;''^«^ gapille niaisement l'un et l'autre sans en connaître le prix. L homme de trente ans qui se croit blasé et qui devient amoureux, c est e pauvre qui fait fortune; tout lui est beau, tout lui est do"". tout lu. est bon Quant à Félicie. elle marchait en aveugle dans la nouvelle voie qu'eUe s'était faite; elle savait bien qu'elle faisait mal, ma.= son cœur parlait à son cœur, sa vie occupait une autre vie et en
était occupée; une espérance «'as^Çy'-'it .'««^ '«^ '""^i^*" ^'^^ut sa route : c'était de le rencontrer le soir dans un salon ou tous deux étaient admis, d'échanger un mot avec lui, ou de 1 apercevoir debin au spectacle, ou bien encore d'être sûre qu'il serait sur son passage si elle allait dans un endroit où il ne put venir; ou.s. e le ne sortait pas, elle savait bien qu'à neuf heures elle navait qua écarter le bord de son rideau pour voir qu'un homme enveloppe de son manteau, iiassait juste à cette heure sous sa fenêtre. Cet hoiX c'était Georges et Georges vivait ainsi, n'ayant aucune esnérance lorsqu'il fut tout à coup arraché à cette quiétude par une le ire de Florise, lettre assez cavalière, et qui le pr ait de pas, "r. dîez cHe pour affaires. Il n'y répondit point et n alla point au rendez-vous. Le surlendemain il reçut un nouveau message, et celui-ci remit en mouvement toutes les violences endormies au fond du cœur de Georges. Ce message était ainsi conçu :
« Monsieur Georges de Labardès,
.> Faudra-l-il que j'écrive à madame de Norbert pour la prier de vouloir bien vous permettre de venir chez moi ? »
A la lecture de celle lettre, Georges resta comme anéanti. On savait son secret, et qui le savait? une fille perdue, qui le ■ncuaea t de traiter madame de Norbert comme une rivale de sa sorte. ?a v e et celle de Félicie étaient dans les mains dune femme pour qui le scandale n'était qu'un attrait déplus ajoute a l'\^'?nt;f "'"?•, 'f coup que Florise venait de lui porter était si soudain et si Jist^ qu'il lui semblait qu'une voix toute-puissante avait crie la vente a son oreille, et il frémissait comme si cette voix avait pu être entendue au loin. Alors il voulut courir chez Florise l'0"';.|'"'f l'.'?-';?^ et savoir d'elle qui lavait instruite ; puis il s arrêta indigne a 1 idée d'obéir à cette fille et d'aller chez eHe; celait avouer quelle ava t deviné juste ; c'était lui dire qu'il avait peur, c était s exposer a aller entendre profaner par une bouche impure le nom qui lui etai sacré- c'était sevposer à voir railler et insulter la femme noble et sainîe qid sappVlail madame de Norbert, par la fille qu. s appelait Florise sans pouvoir la faire taire. En etïet, la courtisane reste femme et parce qu'elle est femme et qu'elle n'a plus rien à perdre de sonlionneur, elle peut impunément calomnier et outrager 1 honneur d'une autre femme, et dans nos mœurs il nft pas permis de la souffleter comme pour rendre sa vie responsable de ses paroles, ni de la frapper comme une esclave pour obtenir de sa douleur ce qu'on ne peut espérer de sou honnêteté. Et comme Georges pensait i tout cela en contenant mal les mouvements tumultueux de rage qu'il éprouvait, la chambrière qui lui avait remis le billot lui dit avec elïronterie.
— Eh bien! monsieur, dirai-je à madame que vous viendrez?
— Non I s'écria Georges avec empressement, je n'irai pas... je la briserais sous mes pieds; je la tuerais si j'y allais.
La femme de chambre se relira, et Georges demeura seul en proie à la plus violente agitation qu'il eût encore éprouvée. I onr la première fois de sa vie, il se trouvait impuissant devant une menace Pour la première fois il demeura indécis devant uii parti â prendre. Irail-il chez Florise? Et s'il y allait, qu'irait-i y laire? La nier ■ la prier d'épargner madame de Norbert; implorer la clémence du vice pour la vertu? La menacer : la menacer do quoi? Ouelle arme un homme a-t-il contre linfainie d une femme ! ftlais s^il n'y allait pas, Florise était capable déciirc véritablement a madame de Norbcrl ; et pouvait-il, lui, hiisser arriver cette injure à Félicie, et ne devait-il pas la garantir de cette hurailialiou au prix de toutes les humiliations qu'il pourrait avoir à subir ? Parce qu elle
UN MALHKUR COMPLET.
avait jele un regard d'.imour sur lui, et que ce ravon de flamme pure avait été le chercher et l'éclairer dans le désordre de sa vie, fallait-ii qu'il soiiinil que la fange où il avait trempé vînt salir la robe intacte de l'ange qu'il suivait? Cela était impossible: il le senlait. il se résignait, il était prêt à courir chez l-'Iorise. Puis son orgueil 1 arrêtait tout à coup, ses perplexités le reprenaient ; céder, c'était avouer et donner à Florise une certitude qu'elle n'avait peut être pas. Enfin il se calma et 11 se demanda ce qu'il eijt fait si Florise, au lieu de parler de madame de Norbert dans sa lettre, eût nommé touie autre femme. Il eût été chez celte femme, et après beaucoup d'excuses bien humbles, il lui eut dit en riant qu'il l'avait exposée à une impertinence dont il venait l'avertir pour qu'elle ne I en crût pas complice. 11 eût entouré cet aveu de tous les respects sincères et de toutes les galanteries banales. 11 lui eût appris comment on avait supposé qu'il éprouvait pour elle un amour qu'elle était fi bien faite pour inspirer, mais que sa haute vertu avait rlû prévenir. 11 se serait soumis franchement à tous les reproches ou à toutes les railleries ; puis, au bout de tout cela, si celle femme n avait pas eu la bonne grftce de rire de l'aventure et .avait fait de 1 indignation, il se serait retiré fort peu soucieux de sa colère, et 1 eut volontiers acceptée pour ennemie. Mais il ne pouvait pas tenir ce langage léger à Félicie, et sa colère ne pouvait le trouver insouciant. Et puis serait-ce donc de la colère qu'elle éprouverait? Quand la menace d'un tel outrage le torturait si violemment parce qu'elle avait frappé juste, l'outrage lui-même ne jeilerait-il pas la honte et le desespoir dans une ,'\me qu'elle atleindrait avec non moins de venté? De quelle surprise, de quel eflTroi, de quelle douleur serait saisie celte femme si noble et si naïve, qui se verrait enlever par une main grossière et impudique le voile dont elle était enveloppée ! El. en présence de tout cela, que faire? que décider? Jamais Oreorges n'avait clé si malheureux. Il exposait une femme à un danger sans pouvoir la défendre ; et pour comble de rage, c'était un danger, un danger honteux, résultat de la honte de son passé dont elle n etaii pas complice. Jamais homi.ic ne fut plus rudement châtie de ses folies.
Ce fut alors qu'après bien des hésitations, Georges se résolut à agir franchement vis-à-vis madame de Norbert, en la prévenant (le I insulte dont on la menaçait, décidé, s'il le fallait, à la voir =e détourner de lui qui traînait à sa suite les ignobles conséquences
0 une vie de débauche, mais ne voulant du moins qu'elle pût lui reprocher de ne pas avoir avoué qu'il était indigne d'elle.
Il devait la rencontrer précisément ce soir-là ; il remit à cette heure le moment d'une explication. Il était huit heures quand M de Labardès entra dans le salon du préfet, où se trouvait déjà madame (le Norbert. A partir de cet instant, les événements de celte soirée furent si rapides qu'il est bon de préciser chaque minute. Georges dev-ina de l'extrémité d'un salon à l'autre qu'il avait attendu trop tard Madame de Norbert, appuyée et penchée sur le bras d'un fauteuil, écoulait avec une complaisance éclatante une petite oraison de son mari. Elle ne le quitta point des veux, elle ne rencontra pas le regard de Georges, elle ne joua pas'avec les légères boucles de ses cheveux pour lui dire sans le regarder : Je sais que vous êtes- Jà. Le cercle se rompit. M. de Norbert s'éloigna; mais Georgrs ne put approcher. Quelques femmes allaient et venaient d'un salon à
1 autre: mais Felicie, immobile à sa place, retenant auprès d'elle un groupe d hommes avec une coquetterie qui semblait lui êlre née tout à coup, Felicie, restait inabordable. Labardès, fixé à la porte du salon par où elle devait sortir, la regardait sans pouvoir atteindre un de ses regards. Il supporta une heure entière ce supplice • enfin il se décida, il approcha de Félicie, il la salua et lui dit auda' cieusement en lui offrant son bras :
— Monsieur de Norbert, qui est à une bouillotte dans le petit salon, m a prie de vous dire qu'il desirait vous parler.
Evidemment c'était un mensonge, Georges n'avait pas été dans le petit salon. ^
Madame de Norbert lui répondit gracieusement:
— Veuillez donc êlre assez bon pour aller lui dire que je vais me rendre près de lui. ^ •'
Puis elle se détourna comme pour reprendre la conTersation avec une autre personne.
Mais, avant qu'elle eût parié , Georges lui dit rapidement et à VOIX basse : r -^i. a
— Il faut que vous me permettiez de vous écrire.
Félicie ne bougea pas, mais elle repartit en regardant indifl'éremnient le bout de ses ongles rosés :
— Pour que je vous fasse une réponse que vous enverrez à mademoiselle Florise?
— Moi ! repartit Georges avec effroi, moi I et vous avez pu croire... ^
— Je crois que vous êtes un infâme 1 dit mad.nmc de Norbert eu se levant et en regardant Georges pour la premiè;e fois, mais avec une si haule expression de mépris et de dégoût qu'il en fut terrassé. Puis elle chercha son mari et demeura près de lui silencieuse et abbattue ; car elle avait épuisé tout son courage dans ce dernier effort, et un étrange effroi l'avait prise à son tour au moment où Georges avait relevé sa lête pâle et contractée par la rage, pou- lui dire : > o ! t- ■
— Adieu donc, madame.
Et il était sorti, et il n'était plus dans le salon. Et elle se demanda ou il était allé et si elle n'avait pas été bien imprudente en lançant une si mortelle injure au cœur d'un homme si rempli de violences. N avail-elle pas été cruelle? Puis, lorsque n'écoutant que 1 amour invincible qu'elle avait pour Georges, elle eu arrivait à ce mot, toute sa fierté se révollant, elle se rappelait un à un chaque mot de la lettre insolente que Florise lui avait écrite. En vous citant les premières phrases de cette lettre, je vous ferai juger suffisamment ce qu'elle avait dû causer d'iudignalion à madame de Norbert : elle commençait ainsi :
« Madame ,
» Il est permis d'enlever un amant à une rivale ; c'est un métier » auquel les honnêtes femmes comme vous sont fort habiles ; mais » lui défendre d'êlre poli pour une ancienne amie serait de trop » mauvais goût pour que je vous en croie capable, surtout vis-à-vis » de moi qui ai gardé jusqu'à présent le secret sur une liaison aussi » charmante; dites-lui qu'il me vienne voir, etc... »
Au souvenir de cette lettre, Félicie reprenait toute sa colère tout son desespoir, tout son mépris pour Georges ; elle ne tremblait plus pour lui; elle craignait même de n'avoir pas humilié assez cet orgueil débauche qu'elle avait laissé approcher d'elle • elle pensait n avoir pas assez fait sentir son mépris pour la lâcheté de "cet homme, qui sans doute avait raconté en termes formels celte inteligence ineffable de deux âmes, et qui avait donné un nom sur la terre à un amour demeuré jusque-là dans le ciel. Et c'est alors que Felicie souffrait le plus; car celait alors qu'elle se disait qu'elle ne pouvait plus aimer Georges, et c'était là son plus puissant désespoir. Le lut ainsi qu'elle pa.ssa celle soirée, qu'elle abrégea sous prétexte d indisposition; et vers onze heures, deux heures aorès le départ de Georges, elle renliait chez elle.
Comme elle montait l'escalier, elle entendit une espèce de discussion a 1 elage supérieur, et reconnut la voix d'un de ses domestiques disant avec impatience :
— Je vous dis que monsieur n'y est pas : d'ailleurs, ce n'est pas ICI qu il faut venir ; allez chez le commissaire de police.
I, ~, 9" ■''.f ''■,'•• ''''•^'' ^'^ Norbert qui était monté rapidement au bruit de cette discussion.
— Il y a, répondit une voix de femme, que ma maîlresse vient d être assassinée 1
tresseV^^^^'"^*^ ' ^'^^"^ *'" ^^ ^'"'''^'"' ' 1^"^^"- ««' donc votre maî-
— Mademoiselle Florise, du Grand-Théâtre. ~ Assassinée ! et par qui ?
— Par monsieur Georges de Labardès.
— • A ce moment, Félicie arrivait sur le palier. Son mari la regarda avec un air de stupéfaction, et répéta lentement ;
m'^*^?"IP''TV^"^ quelque chose à cela? Florise assassinée par M. de Labardès ! C est impossible; il était ce soir chez le urérrl il vous a parle, ce me semble. . ■ - >
— C'est à rinstanl, dit la femme de chambre ; c'est il y a une demi-heure qu il la jelée par la fenêtre.
— Jetée par la fenêtre! reprit M. de Norbert; et elle est morte?
— Pas encore, mais elle ne peut plus parler: elle est sans connaissance,
--Mai.s (j'est incompréhensible, reprit M. de Norbert- entrez mademoiselle, ei tâchez d'être plus calme.
En disant cela, M. de Norbert entra dans son appartement en ordonnant au domestique de l'éclairer jusque dans .son cabine! où la femme de chambre le suivit. Quant à Félicie, elle était resiée
UN MALHEUR COMPLET
immobile, sans foi-ce, sans iiaclli^'ciice p.écise de ce qu'elle venait d-enle.idre. Son mari avait pensé, sans doute, quelle allait entrer dans son appartement, ou plutôt, dans la surprise que lui causait une telle révélation, il avait oublié de s occuper d elle. La dômestique lui-même avait suivi son maître sans regarder si sa maîtresse le suivait. Elle était donc restée dans 1 obscurité. Elle me la cent fois conté- il se passa en ce moment en elle une de ces sensations pareilles à celles qu'occasionnent une lourde chute ou un coup violent frappé h la tète. C était une douleur confuse qui tenait du vertige Ses idées tournaient autour d'elle, comme autour de I homnne tombé les objets qu'il n'aperçoit qu'à peine, qu'il croit à la portée de sa main, et auxquels il cherche à s'accrocher sans pouvoir les atteindre Elle fut orrachée à celte atonie douloureuse par la voix de sa femme de chambre, qui passait dans l'antichambre en disant au domestique :
— Est-ce que madame est dans le cabinet de monsieur? A ce moment, cette fille aperçut la porte de l'appartement restée
ouverte ; elle vit sa maîtresse et courut vers elle, et presque aussitôt, épouvantée de sa pâleur, elle se mit à crier:
— Ah ! mon Dieu, madame qui se trouve mal 1
— Non, dit Félicie en se relevant ; non ! El elle entra; sa femme de chambre la suivit. Félicie, revenue de
cet état de torpeur immobile, fût prise d'un violent tremblement nerveux ; ses dents claquaient, ses yeux étaient égarés.
— Au fait, dit la femme de chambre, il y a de quoi renverser d'apprendre une nouvelle comme ça. Un si beau jeune homme ! Il esl vrai qu'il n'a pas une bien bonne réputation.
Et en parlant ainsi, elle déshabilla sa maîtresse ; et Félicie, ressaissant quelques pensées, commençait à se rendre compte de 1 a freuse nouvelle qu'elle venait d'apprendre , lorsque la femme de chambre reprit tout h coup :
— Ce qu'il y a de drôle, madame, c'esl que le domestique m'a dit que celle femme, qui est maintenant dans le cabinet de monsieur, esl la même qui est venue ce matin apporter la lettre que j ai remise à madame.
Cette nouvelle . qui n'avait rien de bien surprenant pour Félicie elle-même, sembla la frapper d'une clarté soudaine. Elle rallia pour ainsi dire à un point commun toutes les pensées eparses qui allaient et venaient dans sa lêle. Et il en résulta ce raisonnement qui se formula tout d'un coup depuis son principe jusqu a sa Uernière conséquence.
Georges a abandonné Florise pour moi; elle a voulu se venger de son abandon, elle m'a écrit pour m'outrager ; c'est lui que 3 eu ai rendu responsable; il a voulu la punir de celte infamie, et égaré de sa douleur et de sa rage , il l'a luee ; il 1 a luee pour moi.
Ce raisonnement, comme je vous l'ai dit, traversa sa tête, lumineux et rapide comme un éclair, et elle fut si persuadée qu elle s'écria involontairement:
— Ohl c'est cela!
— Quoi donc ? dit la femme de chambre.
Madame deNorbrt, incapable de cacher son trouble, allait peutêtre laisser échapper quelques paroles imprudentes , lorsque son mari parut. 11 s'approcha d'elle, fort ému lui-même, et lui dit:
— Il me semble impossible de douter de la réalité de ce crime. II pai-aîlrail que M. de Labardès. après une violente querelle avec Florise, l'aurait précipitée par la fenêtre, car la servante est entrée dans la chambre presque aussilùl que monsieur de Labardès en a été sorti ; elle a trouvé la fenêtre ouverte, la chambre déserte ; alors elle a regardé par la croisée et a vu sa maîtresse gisant sur le pave. Du reste, elle m'a dit une chose assez extraordinaire: c est que votre nom ait été prononcé dans cette querelle.
— Mon nom? reprit Félicie.
— Le vôtre ou le mien, le nom de Norbert enfin, reprit son mari sans s'émouvoir. C'est une sotte affaire, et qui m'ennuie plus que vous ne sauriez croire.
En disant cela, M. de Norbert mit ses gants et son chapeau.
— Et où allez-vous maintenant? lui dit Félicie, si dominée par sa stupéfaction qu'elle semblait calme.
- Interroger celle malheureuse, si c'esl possible, répondit M. de Norbert en sortant de la chambre.
A l'instant un domestique parut.
— Pardon, dit-il, si j'entre chez madame, mais je viens avertir monsieur que son secrétaire est levé.
C'est bien, fil M. de Norbert; allez porter cette lettre au commissaire de police et dites-lui de se faire accompagner.
— Et pourquoi faire? demanda encore Félicie.
- Pour arrêter M. de Labardès si on le trouve encore chez lui.
Et il sortit.
« L'arrêter!., répéta madame de Norbert en elle-même, en tombant sur une chaise ; et sa pensée, parlant de ce nouveau mot. en suivit encore les conséquences nécessaires, et elle arriva pou^ <=""clusion à l'échafaud où Georges expierait le crime de la^olr aimée.
Voilà ce que fut un moment pour Félicie l'histoire de .Çet amomqui n'avait pas été pour ainsi dire, et qui cepen.lant avait deja lait une victime, et qui allait en sacrifier deux autres.
Si ceux qui ont passé par de telles angoisses ont peine à retrouver plus tard les pensées qui les ont dominés, les raisons qui les ont fait agir il m'est sans doute bien impossible de vous dire tout ce qui s'agila dans le cœur de Félicie, dans la minute qui s écoula ^n!re la sortie de M. de Norbert et celle de sa femme ; car Febc-e avait quille sa maison une minute après son mari, et dix minuit» après elle frappait à la porte cochère de M. Labardès le père, ou demeurait Georges.
Lorsque Félicie frappa à la porte de M. de Labardès elle n'avait encore vu qu'un sens de l'action inouïe quelle taisait. Elle a\ait supposé que Georges s'était rendu coupable pour elle, e en/elo"-^. elle lui apportait le salut, ou du moins un avertissemen qui devait le faire échapper au châlimenl en déterminant sa fuite. Elle demanda donc M Georges de Labardès; le concierge lui indiqua une des ailes de l'hôtel, et elle y entra, toujours dominée par la mtme pensée Mais lorsqu'elle s'adressa au valet de chambre el que eelui-ti lui demanda son nom, elle fut tout à cup éveillée de sa j.reoccupation ; car la réponse directe à une pareille question eut dit que madame de Norbert venait au milieu de la nuit chez M. de Laba.^ès. L'impression que Fclicie reçut de ce petit incident f"/ -^' .' «, qu'elle fut sur le point de se retirer; mais alors il fallai lai.se. périr Geortres, et au complede Félicie, encore une minute et elle le sauvait D'ailleurs, se dit-elle, celte minute n'ajouiait rien a 1 imprudence de cette démarche. Comme si celle minute n apportait pas à Georges un éclatant aveu de lamour qu'il inspirait, comnie si celle minute ne pouvait pas aussi donner au malheur le temps d arriver i Que de fois un boulet passe à lendroilqu un gênerai a quille deux minutes avant! Cet instant fut encore un de ceux ou se décide le destin de toute une vie. Félicie, emportée par son remords nui n'était que de lamour, car c'était cet amour qui causait son remords en lui faisant croire à sa complicité dans le crime^de Georges, Félicie lui répondit:
— Dites-lui que c'est une dame qui désire lui parler à l'instant et seulement une minute.
Le domeslique la laissa pour entrer dans une pièce où elle entendit sa voix, et bientôl celle de Georges répondant avec emportement :
— Je ne veux pas... je ne veux recevoir personne
Félicie n'était pas une de ces âmes qui font de faciles transactions sur elles-mêmes. Beaucoup de femmes emportées comme elle par un premier mouvement de passion, puis averties comme elle de leur folie, se sciaient retirées en se disant: J'ai tout fait pour le sauver; ce n'est i>as ma faute si je n'ai pas réussi Au contraire de cette lâcheté, Félicie trouva un nouveau courage dans un danger qui semblait devenir plus pressant, et ouvrant rapidement la porte de la chambre où elle avait entendu la voix de Georges, elle entra disant:
— C'esl moi !
— Vous s'écria Georges, si stupéfait de la présence de madame de Norbert, qu'il n'en éprouva ni joie ni terreur; aucun sentiment n'eut pu trouver place dans son cœur à côlé d'une si grande .surprise. Madame de Norbert chez lui était un événeuie:it qui depas-
UN MALHEUR COMPLET
sait le possible. Cependant, Félicie lui morilranl le valet qui les considérait d'un aii- ébahi, Georges lui fit signe de se retirer, et s'avançant vers Félicie, il lui dit d'un ton où se montra queliiue inquiétude:
— Qui vous amène chez moi, madame?
Félicie ne répondit pas d'abord ; elle sembla écouter si le valet était éloigné, puis elle répartit à voix basse;
— Ecoutez I Je n'ai qu'un mot à vous dire; votre crime est découvert; fuyez, vous n'avez pas un instant à perdre ; l'ordre de vous arrêter vient d'être donné à l'instant même.
— De m'arrêter, moi, et pourquoi? Quel est ce crime dont vous parlez ?
Une vive rougeur succéda à la pâleur répandue sur son visage ; et la honle, rindi}.;nation d'avoir été mêlée à l'intrigue de Georges et de Florise la prenant au cœur, elle reprit :
— Ah ! ne me forcez pas à vous le dire, car je ne sais si je ne me repentirais pas d'avoir voulu vous sauver ; mais j'ai fait ce que ma conscience m'a ordonné, c'est à vous de prendre un parti.
En disant ces paroles, elle se dirigea vers la porte, mais Georges la devança, et l'arrêtant avec une autorité que son respect contenait mal, il lui dit :
— Pardon, madame, ou quelque affreux événement vous trompe ou moi-même j'ai perdu la raison. '
Félicie le regarda alors avec colère, et lui dit :
— Avez-vous donc oublié d'oià vous sortez ?
A ce mol, Georges pâlit, et madame de Norbert se méprenant sur le sentiment qui le dominait , fit encore un pas pour sortir • mais Georges l'arrêtant encore, lui dit : '
— Lorsque je vous aurai expliqué ce qui est arrivé, vous me pardonnerez.
Félicie se recula avec dégoût et s'écria :
— Prenez garde, monsieur, ce n'est pas de mon pardon que vous avez besoin, c'est de celui de vos juges.
— Je n'en veux qu'un, madame, et c'est de vous ! lui dit Georges avec impétuosité. Ecoutez, écoulez-moi, ajouta-t-il avec une force qui épouvanta madame de Norbert. Florise m'a écrit ce matin d'aller la \oir, en me menaçant de vous écrire si je n'y allais pas. J'ai méprisé cette menace, et elle l'a accomplie ; l'accueil que vous m'avez fait ce soir me l'a appris. C'est alors qu'exaspéré par la colè;e et par la douleur, je suis allé chez Florise; c'est alors...
— El c'est alor.<, malheureux, s'écria madame de Norbert que vous l'avez assassmée ! '
— Assassinée ! s'écria Georges. Moi, j'ai assassiné Florise!
— N'est-ce pas vrai ? reprit Félicie. Et cependant voilà ce qui est arrivé ce soir.
"Et elle lui raconta la venue de la femme de chambre, le récit qu'elle avait fait et qui lui avait été rapporté par son mari ; puis comment JM. de Norbert était parti pour aller interroger Florise puis comment il avait donné l'ordre de faire arrêter M. de Labardès.
Vous dire ce que ces révélations firent passer de pensées tumultueuses dans la tôle de Georges me serait impossible ; mais son premier mot, après un moment d'anéantissement, fut celui-ci :
— Oh ! nous sommes perdus I Si elle n'est pas morte, nous sommes perdus, elle dira tout !
Depuis le commencement de cette scène, chacun des interlocuteurs répondait plulùt au sens que ses préoccupations prêtaient aux paroles de l'autre, qu'à ce qu'elles signifiaient véritablement. Et à ce mot : elle dira tout, madame de Norbert reprit :
— Vous êtes donc coupable ?
— Coupable ! reprit Georges en se relevant avec une noble fierté ; coupable envers vous je le suis, non de ce que j'ai fait, car je vous ai aimée saintement, mais de ce que j'ai été, car mon amour vous a salie. Mais envers celle femme , je vous le jure, madame, je ne suis point coupable, je n'ai pas touché son corps du bout de mon
doigt, quoique j'aie peut-être assez brisé son orgueil et son amour pour la pousser à un suicide.
— A un suicide, répliqua lentement Félicie ; est-ce la vérité ?
— En doutez-vous ? s'écria Georges.
— Oh ! reprit-elle avec exaltation, que sais-je ? Dieu m'est témoin que je voudrais qu'il en fût ainsi, et cependant le récit de cette femme.... Il vous faudra d'autres preuves devant les tribunaux.
— Dites-moi qu'elles vous suffisent, c'est tout ce que je souhaite.
A l'idée de Georges innocent, la passion de Félicie s'était fait jour, et son amour avait parlé dans cet appel au témoignage de Dieu ; mais lorsque Georges lui demanda de reconnaître cette innocence, elle comprit que c'était un aveu qu'elle allait faire, et, reprenant sa dignité, elle répliqua :
— Les hommes sont justes ; leur jugement dictera le mien.
— Oh ! madame, repartit Georges amèrement, voilà tout ce que vous avez à me dire ?
— Tout.
Et Félicie fit encore un pas pour se retirer ; mais Georges, dominé par une pensée soudaine et violente, s'écria, en se plaçant devant la porte et en poussant le verrou :
— Les hommes sont justes, dites-vous? Eh bien I madame je vais vous dire ce que c'est que la justice des hommes. Madame de Norbert, une femme noble, pure, sainte, vertueuse, innocente ■ madame de Norbert, poussée par la commisération, est venue chez M. Georges de Labardès, le libertin, le joueur, le duelliste. Je suppose qu'il prenne fantaisie à M. de Labardès de fermer sa porte et d'empêcher madame de Norbert de sortir de chez lui, et que les magistrats qui vont venir pour arrêter le coupable la trouvent dans cette chambre, ils diront que madame de Norbert n'a que l'hypocrisie de la vertu, et qu'elle est venue pour sauver son amant.
— Son amant! reprit Félicie avec effroi.
— A quel autre titre croyez-vous donc, madame, que ces hommes si justes penseront que j'ai mérité le sentiment qui vous a amenée ici.
— Je vous estime encore assez pour croire que vous les détromperiez.
— Vous ne m'estimez pas assez pour me croire, vous, incapable du meurtre d'une femme I
— Eh bien ! soit, monsieur, je veux croire que vous êtes innocent, reprit Félicie, nous n'avons plus rien à nous dire.
— Plus rien ?
— Plus rien, repartit froidement madame de Norbert, et je vous ferai observer' monsieur, que relarder un moment de plus ma sortie., après le danger que vous m'avez montré, serait un crime plus lâche que l'assassinat : il ne vous resterait plus, après avoir tué la vie d'une femme, que de tuer l'honneur d'une autre.
— Ah I s'écria Georges avec rage, vous croyez donc que je l'ai tuée?
— Non, monsieur, je crois ce que vous m'avez dit, que vous l'avez poussée au suicide. A quoi voulez-vous me pousser, moi en me retenant ici ? ' '
— Félicie, dit Georges avec désespoir, pardonnez-moi avant de partir !
— Il y a une femme qui n'a pas survécu à votre amour ; je vous avertis qu'il en est une qui ne survivra pas à son honneur. Voulezvous commettre deux suicides en un jour?
Georges appuya avec force sa main sur son front comme pour contenir la violence qui était en lui, et, ouvrant la porte, il dit d'une voix étouffée :
— Adieu donc, madame.
Au moment où la porte s'ouvrait, Georges et Félicie se trouvaient en face de deux personnes : c'étaient M. de Norbert et M. de Labardès le père.
A cet aspect, Félicie poussa un cri effrayant, et, saisie d'une terreur et d'un vertige inouis, elle se précipita hors de l'appartement, traversa la cour , passa la porte qui était ouverte , et s'élança dans la rue. Geoiges, demeuré sous l'impression des bernières paroles
UN MALHEUR COMPLET
de Félicie, la poursuivit aussitôt, après avoir crié h M. île Norbert : | Elle est iniioceule, monsieur; ^ou3 saurez tout
Cela lut si rapide, que M. de Norbert ni M. de Labardès le père ne purent faire un mouvement pour prévenir celte fuite. Demeurés .-culs, ils se regardèrent un moment eu silence, et M. de Labardès dit gravement à M. de Norbert :
— Je ne sais, monsieur, ce que j'avais à faire ici, et je ne sais pourquoi vous m'y avez amené,
M. de Norbert lui répondit, avec le même ton de gravité, quoique sa voix fût altérée et que son visage fût couvert d'une mortelle pâleur.
— C'est que c'était le magistrat et non le mari qui était venu cliez M. de Labardès, et il y a une explication que je vous dois d'abord.
— Et vous m'obligerez de me la donner; car lorsqu'on est venu me dire que ma maison était envahie par des gens de la police qui demandaient mwu Uls, je suis descendu pour savoir quel crime on avait à lui reprocher.
— Aucun, monsieur, reprit froidement M. de Norbert, aucun.... devant la loi humaine du moins. Voici ce qui a ameue cet evenemenl.
Alors il raconta à M. de Labardès le père ce que nous avons déjà dit de la dénonciation de la femme de chambre, et des ordres qu i avait cru devoir donner en vertu de cette dénonciation ; puis, il ajouta :
— Arrivé chez Florise, qui avait repris connaissance, j'appris de sa bouche que c'était elle-même qui , dans un premier transport de désespoir, s'était précipitée par la fenêtre. Je n'ai pu lui arracher d'autre aveu. Cependant, on allait procéder a l'arreslalion de M. Georges de Labardès ; j'ai compris tout ce qu'un pareil acte pouvait avoir dodieux et d'outrageant pour un homme de son nom. et je suis accouru moi-même pour en arrêter l'exécution. C est alors, monsieur, que je vous ai rencontré dans la cour; cest alors que je vous ai prié de vouloir bien passer avec moi chez il. votre fils pour vous expliquer ma conduite à tous deux, et vous offrir mes excuses d'une esclandre bien involontaire; c'est alors...
Ici M de Norbert sarrèla, et M. de Labardès, qui l'avait regardé avec attention jusqu'à ce moment, baissa les yeux et garda le silence ; puis, après un moment d'hésitation, il dit :
— Vous avez fait votre devoir de magistrat.
— Et je ferai mon devoir de mari, reprit M. de Norbert. Il salua froidement M. de Labardès et se retira.
M P s'arrêta un moment comme un homme qui a déchargé son cœur d'un lourd fardeau, et alors il se mil à nous regarder, puis il nous dit :
— N'est ce pas là ce qu'on peut appeler une lalalilé inouïe : une femme innocente qu'un hasard déplorable vient perdre , lorsqu'il y a tant de hasards qui couvrent les fautes des plus grands coupables !
— Sans doute, sans doute, reprit ma jolie voisine, mais qu'était devenue madame de Norbert pendant ce temps ?
— Elle était devenue folle, folle en ce sens qu'elle oublia un moment l'es principes de religion quelle portait en son cœur, ei qu elle voulut accomplir h son tour la menace qu'elle avait laile a Georges. En effet celui-ci, arrivé à la porte de son liûtel, aperçut |-ehcie au bout de 'la rue, courant avec rapidité. Celte rue aboutit a la place de la Bourse, et la place de la Bourse borde la Garonne ; il s élança de tout son essor en appelant avec désespoir, mais il parait que ses Cris ne firent qu'accroîire la violence de la résolution de Fclicio. car elle sembla fuir avec [dus de rapidité. Georges la vit traverser la nlace et il arrivait à peine à une extrémilé , qu'il vit disparaître Fëlicie de l'autre côté , derrière le quai qui plonge dans le fleuve.
Lorsque Georges fut parvenu au bord du quai , il regarda avec éoouvante devant lui. Le fleuve était calme et uni ; referme sur sa uroie engloutie, il ne montrait pas où il l'avait entrainee. Georges allait se précipiter au hasard dans la Garonne pour parcourir 1 abimc, lorsdu'il vit un léger bouillonnement à une assez grande distance. Il «'élança aussitôt et nagea avec rapidité vers cet endroit ; mais le fleuve marchait, tout étail redevenu calme; il regarda encore, mais U n'avait plus rien pour se guider.
Cependant il suivit le courant, plongeant de temps à autre, mais toujours sans succè.?. Le désespoir s'emparait de lui, il s'arrêta ; perdu sur celte immense nappe d'eau où chaque instant de retard pouvait donner la mort à celle qu'il voulait sauver, il se demandait déjà s'il ne devait pas expier le mal qu'il avait fuit en s'abandonnant à ces ondes qui lemporleraienl aussi, et qui lui épargneraient la honte d'une vie qui avait coûté celle de deux femmes. Mais (ieorges ne pouvait avoir longtemps de telles pensées; il avait une confiance puissante dans l'avenir et la force de sa destinée, qui ne lui laissait pas croire qu'il dût périr ainsi misérablement, el qui lui persuada qu'il sauverait F^dicie, puisqu'il lui fallait sa vie pour qu'il osât vivre. Ce fut cel iiisUnt d'bésituiion qui décida du salut de linlorlunée. En effet, Georges f avait dépassée, et s'il eût continué à nager avec la même vitesse , il eût perdu tout à fait sa trace. Au moment où il allait reprendre sa course, il sentit un corps frotter ses pieds, et, plongeant aussitôt, il saisit un vêlement el ramena Félicie à la surface de feau. Il l'avait enûu trouvée, mais il fallait la conduire au rivage, et elle était iuaniniée. Il cherchait du regard de quel côté le trajet était le plus court, lorsqu'il aperçut un bateau qui descendait le fleuve ; il poussa quelques cris qui furent entendus et auxquels on répondit, el quelques minutes après, il avait dé posé Félicie dans celle petite embarcation. Pendant qu'il lui ilonuait les premiers soins, k bateau continua à descendre la Garonne, et ils étaient déjà à quelque distance de la ville, lorsque les pêcheurs qui élaient venus à son aide lui demandèrent la cause de cel accident et le lieu où il voulait être déposé.
Au lieu de répondre , Labardès demanda à ces hommes où ils allaienl, et ils lui dirent le nom d'un petit village près duquel se trouvait une ferme appartenant à son père. Georges réfléchit longtemps. Devait-il ramener Félicie à Bordeaux? .Mais où la déposer? Chez lui, c était la perdre tout à fait. Chez son mari? voudrait-il la recevoir? Et d'ailleurs, Georges laisserait-il au pouvoir d'un autre la femme qui lui appartenait bien plus parce qu'il l'avait perdue d'honneur que parce qu'il lui avait sauvé la vie ? Il se détermina donc à la mener dans la ferme de son père, et ayant fait laire les queslions des pêcheurs en leur abandonnant quelques pièces d'or qu'il trouva sur lui, il aborda à quelque distance de la Viguerie. Ainsi s'appelait la ferme où il voulait se cacher.
Cependant Félicie, qui avait don;é des signes certains de son retour à la vie, n'avait encore repris le sentiment ni de son existence ni de ce qui se passait auprès d'elle. On la transporta dans la ferme el ce ne fut que quelques heures après, et lorsque le jour commençait à poiudre, qu'elle revint à elle. Georges, en voyant la pensée cette vie de l'àme, renaître dans ses yeux éteints, avait fait éloigner tout le monde ; lui-même s'était caché derrière les rideaux du fit pour ne pas la rejeter trop soudainement dans le désespoir. 11 voulut lui laisser le temps de reprendre peu à peu la conscience de son malheur que son aspect lui eùl dit trop vile, et il attendit. Félicie promena ses regards autour d'elle, et comme si la pensée de son suicide fût la seule qui lui revint à ce moment, elle dit d'uue voix de prière :
— Qui m'a sauvée ?
— C'est moi, murmura Georges.
— Oh ! qui que vous soyez , merci ! répondit Félicie en tendant la main vers l'endroit où e.le avait entendu la voix. Mais Georges s'élant montré, elle se recula violemment el elle s'écria avec horreur :
— Vousl vous! 0 mon Dieu! ajoula-t-elle eu cachant sa lèle daus ses mains, vous me deviez ce chàliiuenl !
— Et vous remerciiez cependant un inconnu.
— Oh I oui I re,.arlit Félicie : oui ! un inconnu, le dernier des misérables qui m'eût sauvée, je lui eusse dit ; Merci ! merci, non pas de m'avoir épargné un crime ; car ce que j ai fait elait un crime le seul crime que j'aie commis, vous le savez, monsieur. Oh ' oui, je l'aurais remercié de m'avoir gardé des jours pour me repenlir d'avoir voulu disposer de ma vie. Mais vous. vous, monsieur mais je vous hais... mais je vous méprise, mais l'idée que c'est vous qui m'avez sauvée me pousserait à me tuer encore !
Félicie 1 Félicie ! s'écria Georges , écoutez-moi I Laissez-moi !.... laissez-moi I.... ou je me brise la lète contre les murs ! Oh ! vous ne me sauverez pas toujours, monsieur !
Georges courba la tôle, el s'éloigua eu disant :
— Je vous obéis.
UN MALHEUR COMPLET
Presque aiissilût une femme eiiliti et s'assit auprès du lit. Félicie la repinla, et, comme celte femme ne paraissait pas vouloir lui parler, elle lui dit :
— Qui êles-vous?
— Je suis la mère Madel , je suis la nourrice de M. Georges.
— Où suis-je donc ?
— A la Viguerio, à la ferme de M. de Labardès.
— Oui m'y a transportée !
—C'est M. Georges avec les mariniers qui vous ont trouvés tous deu.x. au milieu de la rivière.
Félicie ne poussa pas plus loin ses questions, elle s'assit sur son séant et >e mit à réfléchir. Alors elle reprit un à un tous ses souvenirs, elle retrouva tous les événements de cette fatale soirée, sans )iouv6ir loulefois s'expliquer ce qui avait amené son mari chez M. de Labardès. La seule raison qu'elle en put trouver, c'est que Floiise l'avait instruit de ce qu'elle supposait, et qu'il était venu en demander raison à Georges.
Cependant, au milieu de tout ce cahos d'incertitudes et de pensées, elle se résolut à accomplir le projet qu'elle avait formé du premier moment qu'elle avait pu raisonner. Elle s'adressa donc à la femme qui était près d'elle, et lui dit :
— Mes hubits doivent être secsî
— Oui, madame.
— Vous allez me les donner.
Celle femme la regarda comme on ferait d'une folle, et sortit. Georges qui était demeuré à la porte reparut aussitôt.
— Encore vous ! s'écria l'inforlunée.
— Félicie, il faut m'écouter.
— Je m'appelle madame de Norbert, monsieur; je ne vous ai pas donné le droit de l'oublier.
— Eh bien ! madame , daignez m'écouter ; il le faut, je le veux : songez que vous ne sortirez pas d'ici sans que je sache où vous voulez aller, sans que je vous y accompagne.
Puisque je ne suis libre qu'à celle condition, je vais vous le
dire : je veux aller chez mon mari.
— Chez votre mari ?
— Voulez-vous m'y accompagner ?
— Mais, madame, songez aux excès auxquels il peut se livrer.
— Mon mari est un homme qui n'insulte pas les femmes et qui ne les lue pas; et, d'ailleurs, s'il m'insultait, je l'ai mérité à ses yeux ; s'il me tuait, je l'en remercierais paut-être.
— Mais moi, pensez-vous que je le souffrirais!
. — Et que m'importe vous, monsieur 1 Vous vivrez avec un remords de plus ; ou peui-être avec le renom d'une conquête de plus: vousèies accoutume à tout cela.
— Oh ! madame, vous êtes implacable I
— Je veux partir I
— Vous vous perdez I
— Je veux partir !
— Je vous le demande à genoux : écoulez-moi I
— Je veux partir, monsieur, je veux retourner chez mon mari, m'entendez-voMs ?
— \ih bien! soil, madame; mais permettez que je fasse venir une voiture, que je prenne les précautions nécessaires.
— Je n'ai besoin de rien.
Georges s'arrêta avant de quitter la chambre, et, regardant Félicie, il lui dit :
— Ecoulez Félicie, pour vous je souffrirai tout, de vous je souffrirai tout; mais dites bien à M. de Norbert que s'il ne vous honore pas et s'il ne vous respecte pas coraue il lu doit, il me paiera de sa vie la moindre menace, la moindre injure.
Comme il achevait cette phrase, la fermière entra en disant, assez haut pour que Félicie l'entendit :
— Monsieur Georges, voilà M. votre père.
— Ob ! .c'est un protecteur que le ciel m'envoie, s'écria Félicie.
— Attendez-le donc, madame, dit Georges. Et il laissa Félicie avec la fermière , après avoir donné à celle-ci un ordre auquel elle promit d'obéir ponctuellement. Presque aussitôt madame de Norbert entendit dans la chambre voisine la voix de M. de Labardès le père.
Si quelqu'un se fût trouvé dans la chambre où Georges et son père se rencontrèrent, il lui eût été facile de deviner qu'il allait se passer une scène décisive. M. de Labardès avait ce calme impérieux venant d'une résolution prise à laquelle on s'est donné parole de ne pas faillir. Sans doute Georges le devina, car l'empressement avec lequel il s'était avancé vers son père se changea coudainement en un respect froid et presque hautain. M. de Labardès Ht signe à Georges de s'asseoir, et après s'être assis lui-même, il commença le discours qu'il avait préparé. Le moment de silence qu'il garda avant de prendre la parole, et pendant lequel il sembla recueillir ses idées , montra suffisamment qu'il avait arrêté d'avance tout ce qu'il voulait de son fils.
— Monsieur, lui dil-il, j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite il y a quelques heures , et par laquelle vous rassurez ma tendresse paternelle sur l'issue d'un événement qui pouvait me faire croire à votre mort. Vous êtes vivant. Dieu eu soit loué! vous avez arraché à la mort une femme dont je ne veux pas me faire le juge ; Dieu veuille qu'elle ail à s'en féliciter !
Dès les premières paroles, Georges avait compris la solennité de l'explication qui allait avoir lieu ; de son côté, il se résolut à contenir les transports habituellement inconsidérés de son àme ; cependant à cette première phrase, il devina qu'il ne resterait peutêlre pas le maître de se modérer complètement , et il interrompit M. de Labardès en lui disant :
— Mon père, avant d'aller plus loin, je dois vous dire une chose, c'est qu'un fatal concours de circonstances a donné à madame de Norbert l'apparence d'une faute dont elle est innocente. Je l'atleste sur l'honneur. Toute accusation contre elle serait une injustice; s'il y a un coupable ici, c'est moi.
M. de Labardès ne cacha pas l'expression du doute que celte déclaration fit naître en lui, et répondit d'un ton de dédain ;
— Comme il vous plaira , monsieur ;.je veux bien croire à votre parole, quoique je puisse vous faire observer que de ma part c'est y mettre plus que de la condescendance.
— Mon père, je ne sais point mentir, vous le savez,
— Mais je sais aussi qu'il est des positions qui font du mensonge un point d'honneur pour les gens d'honneur ; c'est le résultat inévitable d'une mauvaise vie, que sa plus noble défense doive être une mauvaise action ; vous parlez comme un amant, je parlerai comme un père. Ecoulez-moi, monsieur; ce que j'ai à vous dire est grave , et le parti que vous allez avoir à prendre ne l'est pas moitis.
L'autorité avec laquelle M. de Labardès prononça ces dernières paroles força Georges au silence, et le vieillard reprit :
— J'ai été pour vous un père indulgent, trop indulgent sans doute. Depuis longtemps j'ai fermé les yeux sur votre conduite. Forcé de la punir sévèrement si j'en avais paru instruit, j'ai feint de l'ignorer. C'a été une transaction honteuse entre mes devoirs de père et ma faiblesse pour vous. Mais je dois vous expliquer pourquoi j'ai fait cette Iransaclioji avec moi-même •. c'est parce que je n'ai pas voulu exposer mon autorité de père à êlre méconnue, tant que les passions de votre jeunesse auraient assez de violence pour vous exposer à la méconnaître ; c'est parce que j'ai décidé que le jour ou elle parlera elle devra êlre obéie. Ce jour est venu , monsieur. Ce n'est pas moi qui l'ai hâté. Je vous ai dit que j'avais été un pèi'e indulgent , et je l'eusse été peut-être encore longtemps sans ce qui s'est passé cette nuit. Tant que vos débordements sont restés bien loin de moi, j'ai pu, j'ai voulu ne pas les savoir. Le monde a dû me croire aveugle ; peu m'importe 1 Aujourd'hui ils ont franchi le seuil de ma maison ; ils ont éclaté chez moi par un double et honteux scandale. L'hôlel de l'ancien chef de la justice a été envahi par les agents de la force publique comme la retraite d'un assassin ; cette chambre, qui était la mienne quand, bien jeune encore, j'épousai votre mère avant d'être le chef de ma famille ; cette chambre, où elle vous donna le jour, a été forcée aujourd'hui par
UN
l'adiilièrc : vous avez introduit votre maîtresse sous le toit de votre père ; vous avez déshonoré ma maison.
— Mon père ! s'écria Georges.
— Vous l'avez déshonorée, et il me faut une réparation à moi et au monde. Cette réparation, vous me la donnerez, on tout sera fini entre nous.
Georges se tut; mais le tremblement nerveux de ses dents ses linRs serrés, son'front contracté laissaient voir assez par quel cfon père le regarda avec dédain , et
poi
fort violent il se contenait
ajouta :
— 11 vous semble fâcheux, n'est-ce pas, de ne pouvoir vous lever fièrement à ce mot de réparation, et de ne pouvoir dire insolemment à votre père . Je vous laisse le choix des armes, du lieu et de l'heure ?
Ce reproche sembla toucher Georges, et il répondit avec dignité :
— Mon père, ditesmoi quelle réparation vous exigez de moi.
— La voici, et vous la trouverez facile à arcomplir, je le pense.
Vous romprez franchement les habitudes vicieuses que vous avez contractées. Vous avez été cause d'un accident fâcheux , vous assurerez une pension à cette mallieureuse qui s'est précipitée par une croi sée. Cet accident peut l'avoir privée du talent qui la faisait vivre , et le dernier degré de la honte pour un homme, c'est que son amour ail légué la misère à celle qu'il a aimée.
— Je vous remercie de ces disposilions , mon père, dit Georges.
Je ferai ce qui est convenable ; mais je puis vous assurer que ces relations sont rompues depuis longtemps.
— Ce ne sont pas les seules auxquelles il faut renoncer : vous ne verrez plus madame Norbert.
Georges tressaillit, mais il comprit qu'il devait ce sacriOce à Félicie encore plus qu'à son père, et il baissa la tête en signe d'assentiment. M. de Labardès ajouta :
Et s'il arrivait, ce qui est proh.able, que celle-là perdit aussi sa
fortuue et sa posiiion, nous lui assurerions comme à l'autre une cxis.ence convenable.
A cette parole, Georges se sentit comme frappé au cœur d'un coup terrible. 11 se leva de son siège, pâle épouvanté de ce qu'il venait d'entendre, et murmura d'une voix tremblante .
— Moi! offrir à Félicic...
II s'arrêta devant le mot qu'il lui fallait prononcer.
— Moi I offrir à madame de Noibeit reprit-il , tandis que ses
cvux se mouillaient de larmes.
MALHEUR COMPLET
Il s'arrêta encore, et enfin il ajouta avec un accent éclatant :
— Moi ! offrir de fargent à cet ange de vertu !.... Eh ! mon père il eût mieux valu la laisser mourir !
M. de Labardès resta impassible et répondit froidement.
— Puisque vous consentez à l'abandonner , vous ne le pouvez sans prendre soin de son avenir.
— Mais c'est que je ne l'abandonne pas, mon père ; mais c'est qu'elle est innocente ; c'est qu'un fatal concours de circonsiances, je vous l'ai dit, l'a menée chez moi. Instruite de l'accusation qui pesait sur moi, elle a voulu m'en sauver ; poussée par une sainte
pitié, elle est venue, l'imprudente, la mallieureuse, elle est veuue....
— Pour sauver sou amant !....
— Mon père !....
— Voilà, monsieur, ce que dit la plainte que M. de Norbert a déposée immédiate ment au parquet de la cour.
— Oh ! mon Dieu s'écria Georges en retombant sur son siège, accablé et brisé par celte nouvelle.
Son père ajouta .
— Le reste est un secret entre elle et vous ; mais le jugement des tribunaux est facile à prévoir.
— Ils la condamneront, s'écria Georges , ils la condamneront, elle qui n'a pas une pensée à se reprocher ; elle , c'est impossible!
— Ils prononceront du moins le divorce que demande SI. de
Norbert.
— Un divorce ! re prit Georges avec impétuosité ; oh ! qu'ils le fasseul, et madame de Norbert aura la seule réparation que je doive à quelqu'un :
je l'épouserai , mon père.
— Vous ! repartit avec éclat M. de Labardès , en se levant soudainement.
Vous! vous! 0 mon Dieu! ajouta-l-ellL'. — P. 22.
.— Oui. je l'épouserai.
M. do Labardès reprit fout son calme, et faisant signe à son fils de se rasseoir, il continua froidement :
— Je ne vous ai pas tout dit, monsieur ; après ce que je viens de vous prescrire, il est encore autre chose que je vous demande.
— Dites, répondit froidement Georges.
Je ne veux plus que ce qui est arrivé puisse se renouveler; vous ne rentrerez pas dans ma maison pour y apporter de nouveaux si-andales; voire mariage avec une personne dont la fortune et le nom éualent les vôtres est arrêté par moi. Ce mariage s'accomplira sitôt que les convenances le permettront, et j'aime à croire que vous respecterez assez le titre d'époux , qui mène à celui de père , pour ne pas vous exposer à avoir à rougir un jour devant vos enfants.
Georges se tut.
— J'attends votre réponse, monsieur, et j'ajouterai, puisque vous m'en laissez le temps , que ce que je viens de vous demander est l'expression d'une résolution inébraulaljle.
— Je le crois , mon père, et soyez bien persuadé que ce que je vais vous répondre est aussi l'expression d'une résolution également inébranlable.
Georges s'arrêta un moment comme pour donner plus de solennité à ses paroles, puis il ajouta en élevant la voix :
— Si madame de Norbert avait dîi reprendre sa vie honorée comme elle lui appartient , je vous aurais obéi : aujourd'hui je ne puis l'abandonner sans commettre la plus basse des lâchetés.
— Aussi , mon fils, n'est-ce pas ce que je vous ai conseillé. Je vous ai dit qu'on lui assurerait une exis lence.
— Comme je ferai à une autre , n'est - ce pas? répartit Georges avec mépris ; comme je ferai à une fille perdue ?
— Moi qui ne suis pas amoureux , monsieur, je ne sais pas les différences qu'il va entre une fille perd"ue et une femme perdue.
— Monsieur !
monsieur ! s'écria
Georges en s'avançaiit sur son père qui le regarda froidement.
Geoiges recula , puis continua à paroles brèves et enlrecou pées :
— Vous avez raison, vous êles mon père ; je n'ai rien à dire, et vous avez le droit d'Insulte ; mais il me reste celui d'agir. Kcouiezmoi bien aussi. Tant que je vivrai, il n'y aura pas une heure de ma vie, pas une minute qui ne soit consacrée au salut, au repos à l'honneur de madame de Norbert. Je ne sais si elle acceptera ma main , dans le cas où un divorce me
permettrait de la lui offrir : mais ma main ne sera à personne parce qu'elle lui appartient. Si elle veut ma fortune, elle l'aura.
— Votre fortune, dit M. de Labardès ; oubliez-vous que vous avez dévoré celle de votre mère, et que si je vous retire la mienne vous n'aurez plus que la misère à lui offrir"?
— Eh bien! je lui offrirai ma misère monsieur, et vous venez de me donner une bien grande espérance; ma misère elle l'acceptera plutôt que ma fortune.
— Vous êtes fou !
— Je puis le devenir si elle me refuse , mais je ne le suis pas maintenant.
— Songez que c'est une séparation éternelle entre nous, mon
UN MALHEUR COMPLET. 25
— Une séparation éternelle, soit I
— Songez qu'à ce que vous venez de médire, un père n'a qu'une réponse à faire.
— Faites-la donc, monsieur, je l'attends!
— Cette réponse , monsieur, s'écria le vieux magistrat en se levant de toute sa hauteur, c'est la malédiction de votre père !
— Soit, je serai un fils maudit 1
— Allez donc, reprit M. de Labardès : vous pouvez maintenant être un vil débauché, un misérable joueur, un infâme perdu de mœurs , et vous serez tout cela , car vous l'avez été, peu importe ;
vous ne m'êtes plus de rien Je ne suis plus votre père, je ne vous reconnais plus pour mon fils.
fils
— Soit , soit , monsieur, je serai tout cela ; mais je ne serai pas un lâche, car je ne l'ai jamais été.
— Adieu, monsieur!
M. de Labarcès s'arrêta un moment sur la porte ; il y avait en lui un violent combat, il se retourna et dit d'une voix émue où pour la première fois parla la tendresse paternelle.
— Georges, n'avezvous rien à me dire?
A son tour, Georges se sentit ému de cet appel à son cœur; il se tut d'aburd, puis il reprit en mettant un genou en terre:
— Mon père , pardonnez-moi ma désobéissance . mais elle est inflexible comme ma volonté.
— Sois donc maudit, toi qui préfères l'amour d'une femme perdue à l'honneur de ton père! s'écria le vieillard; et il sortit aussitôt.
A cette époque, on n'avait pas encore ri des mélodrames sérieux où l'on a abusé de la malédiction paternelle. D'ailleurs Georges, au milieu de sa vie dissipée et de sa révolte contre son père, avait une idée sérieuse des devoirs de famille; et cette malédiction, bien qu'il l'eiit bravée jusqu'au bout avec emportement , le frappa d'un coup terrible; il était resté à genoux, lorsqu'il entendit un léger bruit derrière lui; il se retourna, et vit Fidicie qui venait d'ouvrir la porte ; il se releva et courut vers elle. Elle était pâle et tremblante, mais une exaltation fiévreuse brillait dans ses yeux égarés. Georges s'arrêta avec épouvante; elle lui tendit la main, il n'osa la prendre. Elle approcha encore , et lui dit d'une voix qui vibrait sourdement :
— Fils maudit, femme perdue, nous sommes dignes l'un de l'autre !
Et lui parlant avec une vive anxiété, il répondit doucement:
— Oh! non, vous n'êtes pas une femme perdue! il n'y a que moi qui suis un infâme.
Elle écrivit à Georges une lettre.
UN MALHEUR COMPLET
— Non, Georges, reprit-plie avec le même calme effrayant. j'ai tout entendu, votre père a raisou , vous êtes un fils maudit pour m'avoir aimée , et moi une femme perdue pour vous avoir aimé.
— Félicie!... s'écria Georges.
— Oui, c'est parce que je vous aimais que j'ai voulu vous sauver. J'étais adultère dans mon cœurquand je suis sortie de la maison de mon mari.
— Oh ! reprit Georges, vous m'avez donc paidonné?
Tout h l'heure, Georges, je viens de vous pardonner, quand
vous avez répondu à votre père que j'accepterais votre misère et non pas votre fortune.
— VA vous accepteriez aussi mon nom, n'est-ce pas? dit Georges.
— Non, car le jour ou je pourrai l'accepter il y aura un arrêt qui m'aura déshonorée.
En prononçant ces dernières paroles, la force qui avait soutenu Félicie jusqu'à ce moment lui faillit tout à coup, et elle fut saisie d'une violente attaque de nerfs, et bientôt d'une fièvre et d'un délire qui firent crandre que le choc incessant de tant d'émotions rapides et cruelles n'eût brisé à la fois son âme et son corps : elle ftit, durant trois jours, faible et mourante.
Pendant ce temps Labardès se fit instruire de ce qui se passait à Bordeaux. Il apprit que le jour même de son explication avec son père, celui-ci avait quitté son liôlel de Bordeaux et s'était retiré dans un château qu'il possédait près d'Agen.
Ce départ avait donné une grande consistance au bruit qui avait couru dès l'abord, que lui et madame de Norbert avaient péri dans la Garonne. D'autres disaient que madame de Norbert seule s'était noyée, et que M. de Labardès avait emmené son fils avec lui. Mais tout cela ne partait que de suppositions qui n'avaient aucune base fixe. Cependant la santé de Félicie parut devoir se rétablir au bout de quelques jours et Georges fui averti que l'on parlait déjà de pêcheurs qui avaient sauvé un homme el une femme et qu'on les disait cachés dans les environs de Bordeaux. Une descente judi' claire pouvait y atteindre Félicie. M. de Norbert avait h sa disposition tous les moyens possibles de les découvrir. Georges voulut prévenir c" nouvel éclat et résolut de partir avec madame de Norbert et de l'emmener à Paris, où ils pourraient se cacher mieux et laisser les esprits dans l'incertitude de leur sort.
Ils partirent donc.
Je vous ai dit que c'était en 4812 que Georges arriva h Bordeaux. Lorsque ce dernier événement se passa, on était déjà aux premiers jonrsde 1814, et bientôt le bruit des grands événements politiques (le celte année fit oublier la disparition de Georges et de madame de Norbert.
Arrivés à Paris, ils y prirent tous deux le nom de M. el madame de Dorbern. C'est alors que je les connus tous deux. Un homme comme M. de Labardès, arrivant ii Paris sous un faux nom, devait éveiller les soupçons de la police impériale, surtout quand cet homme venait d'une ville comme Bordeaux, dont lessen'iments éiaient connus pour être hostiles au gouvernement, surtout quand cet homme appartenait à un parti qui ne cachait plus ses espérances et qui avait à Paris des représentants jusque dans le corps législatif.
M. de Labardès, mandé à mon bureau, me raconta que ce que je croyais une intrigue politique n'était qu'une aventure d'amour, il m'élail permis de suspecter sa bonne foi , el j'écrivis à Bordeaux ])iHn- s;ivoir la vérité , après avoir fait arrêter préalablement M. de Laliardès. La réponse que je reçus me confirma la vérité de ses aveux, et je le fis rendre à la liberté. Durant sa détention, j'avais eu l'occasion de voir plusieurs fois madame de Norbert et d'apprécier loule la sainteté, toute la hauteur de son unie. Je lui demandai la permission d'èlri' son aini . et l'amitié que je lui vouai alors ne liU point stérile, (ie fut par mon entremise que se négocia la séparalion amiable de M. de Norbert et de sa femme. Je lui écrivis qu'un procès serait un scandale qui déplairait à l'empereur; que j'étais autorisé à lui dire que madame de Norbert quitterait son nom, et que grâce à l'ignorance où on était de son sort, il serait facile de faire croire qu'elle était morte. Félicie m'avait dit:
— Ah ! s'il voulait m'é[iargner la houle d'un jugement, je paierais celle générosité de loule ma fortune.
Eu parlant ainsi, elle n-avait pas pensé qu'on pût faire une pareille proposition à son mari. Moi qui n'ai pas des hommes une opinion très poétique, je pensai que ce serait un très grand argument en notre faveur.
— Quelle horreur I s'écria ma voisine. Vous avez osé proposer cela à un homme d'honneur?
— Et l'homme d'honneur l'a accepté : seulement j'entourai la proposition de toutes les formes possibles. Je fis observer à M. de Norbert qu'un jugement entraînerait des débats scandaleux el des relations bien pénibles; car, à supposer que le divorce fût prononcé, il faudrait que les deux époux disjoints s'entendissent pour régler les intérêts de leur fortune, tandis que madame de Norbert était loule prèle à abandonner ses droits quels qu'ils fussent, si son mari voulait abandonner sa plainte. Je ne dis pas à M. de Norbert le profit pécuniaire qu'il y trouverait ; mais les ennuis, les chagrins, les récriminations aux(|uels il pouvait ainsi se soustraire, el san^i doute il fut touché de mon intérêt pour lui, car il me répondit en acceptaiit mes propositions. Ainsi M. de Labardès reprit son nom, et Félicie garda celui de madame Dorbern.
— Et ils restèrent dans la misère, grâce à voire intervenlion, dit ma voisine.
— C'est-à-dire , reprit M. P..., qu'ils y tombèrent, malgré tous mes efforts. J'avais obtenu la promesse d'un emploi convenable pour M. de Labardès, lorsqu'airiva la restauration. En emportant mon crédit , elle emporta les espérances de Georges, et lorsqunu ordre ministériel m'obligea h quitter Pans, ils n'avaient pour toute ressource qu'une assez faible somme d'argent que je forçai Félicie à accepter à litre d'emprunt.
— Et que devinrent-ila alors ? dis-je à JI. P...
— Vous savez quelle fortune a faite M. de Labardès ?
— Oui, lui, mais madame de Norbert?
— Madame de Norbefl, repartit M. de P..., elle eut à souffrir bien des douleurs.
— Georges se montra donc infâioe pour elle aussi?
— Non , fil M. P... en rêvant.
— Mais il l'a abandonnée il y a deux ans, reprit sa voisine, lorsqu'elle vint se fixer ici.
— Non, fit M. P... avec un gros soupir.
— Quel a donc été le moUf de leur séparation ?
— Quelque chose qui fait que celle femme a été la plus noble et la plus malheureuse des femmes de ce monde ; écoutez-moi :
El M. P... reprit ainsi:
— Vous me demandez ce que devint Félicie, c'est ce que je pourrais vous dire en un mot , et ce que je ne pourrais vous raconter que bien longuement si je voulais être vrai. C'est nue histoire qui peut se resseirer en quelques lignes , el qui ferait la matière de vingt volumes de roman. Vue à la dislance du monde et de l'indifférence, c'est un nombre d'années assez calmes passées dans une position honteuse; vue de près avec les yeux de l'amitié, c'est une torture qui a fait vibrer douloureusement chaque jour, chaque heure de ses longues années; c'a éié un dévouement infaligable et immense. Il en esl de ceUr comme de certains monuments de l'Egypte : à cent pas, c'est un monceau de pierres d'une forme nette et précise, et qui ne demande qu'un coup d'œil pour ôlre saisi, c'est une pyramide : à deux pas, lorsqu'on découvre les milliers de figures qu'on y a creusées, cesl l'histoire de tout un peuple, histoire mystérieuse qu'il faut des siècles d'éludos cl de labeurs pour lire dans son vrai sens, c'est un livre colossal! Si au lieu de me faire cette question, vous l'eussiez faite h tout autre qui eut moins connu les deux héros de cette histoire, il vous eût répondu: Madame de Norbert fut depuis 1814 jusqu'en ISHI la maîtresse de M. de Labardès. Mais puisque c'est h moi qu'elle s'adresse, je dois dire que Félicie fut l'auge gardien, le guide, l'honneur et le bonheur de Georges.
Comme je vous l'ai dit, ils étaient demeurés à Paris sans ressources. Il y a peu d'esprits en ce monde qui aient la puissance de semellre francliemenl en face de leur position, de la considérer d'un œil calme, de la mesurer exaclemenl, et de calculer par quels moyens honnêtes, justes et raisouuables ils en peuvent sortir. Cette
UN xMALHliUR COMPLET.
puissance manque aux hommes supérieurs peut-être plus encore qu'aux esprits bornés.
En effet, les premiers ont en eux une conscience de ce qu'ils valent qui ne leur laisse pas facilemi-ni admettre qu'ils puissent re-iler dans la misère et l'obscurité. D'une autre part , lorsqu'ils voient les hautes fortunes acquises par des médiocrités patientes et laborieuses, ils se disent qu'une telle fortune ne peut leur manquer; comptant leur valeur comme un droit à être aussi bien partagés que la médiocrité, oubliant que celle-ci a pour auxiliaires le temps et le travail, deux forces qui valent presque celles du génie. Si l'on pouvait bien enseiiïner aux jeunes gens de notre époque la fable du Lièvre et de la Tortue, il y aurait moins de révolte entre eux contre certaines hantes positions. En effet , la plupart de ceux qui, selon leur expression, se sentent des ailes d'aigles, s'indignent de voir occuper par des hommes vulgaires les sommets sociaux où ils peuvent arriver de plein vol, et ils accusent sans cesse la société de ses injustes préférences. C'est qu'au jour oii ils pensent à arriver, ils ne tiennent pas compte de tout le temps qu'ils ont perdu en vaines espérances, en fausses routes, en élans sans but; temps que d'autres ont employé à gravir lentement , mais incessamment , la rude montée d'une haute fortune. Enfin, pour parler sans métaphore , ils prétendent qu'on reconnaisse immédiatement en eux un mérite qui n'a pas fait ses preuves , une puissance qui ne s'est exercée qu'eu eux-mêmes. Parvenus à un flge où il est honteux d'être peu de chose, ils préfèrent n'être rien par orgueil. Alors beaucoup se perdent tout à fait. Ils se détournent du chemin baitu qui est ouvert à tout le monde, et où ils marcheraient vite s'ils voulaient le prendre à son entrée , et s'en vont tenter des voies impossibles qui le plus souvent mènent à la ruine et au déshonneur.
Ainsi fit Georges durant quelque temps.
Après mon départ, plusieurs positions lui furent offertes, des places de commis dans des maisons de commerce, celle de secrétaire chez un célèbre avocat. Un député de sou département lui obtint du gouvernement un emploi de substitut du procureur du roi. Il refusa tout cela ; il ne comprenait pas que lui , Georges de Labardès, avec son nom et ce qu'il se sentait de capacité, fût mis au rang des gens qu'il méprisait souverainement. Cependant il fallait vivre, et Georges , abusant de son nom et de son ancienne position à Paris, suffit largement à toutes les exigences d'une vie convenable par des emprunts faits à d'anciens amis , puis h des usuriers. Mais le terme de tous ses engagements arriva, et Félicie dut s'alarmer des mystérieuses entrevues qui avaient lieu entre Georges et des inconnus, des fréquentes sorties de celui-ci , de sa tristesse , de ses sombres distractions, Félicie ignorait complètement les affaires; elle n'y chercha point I explication de la conduite de Georges; elle crut que cet amour sur lequel elle avait compté n'avait été, comme tant d'autres, que le résultat d'une exaltation passagère, et que Georges, déjà fatigué d'une chaîne qu'il s'était imprudemment imposée, n'osait la rompre, mais la portait avec dégoût.
« Lorsque celte pensée m'entra dans le cœur , m'a-t-elle dit souvent, je ne vis qu'une issue à cette horrible position. Celte issua, c'était la mort. L'idée du crime qu'il me faudrait commeltre ne m'arrêta pas un seul instant. Je n'étais déjà plus la femme qui, injuslement flétrie par le monde, avait voulu garder devant Dieiî ma pureté tout entière. Ne pouvant plus paraître à son tribunal qu'avec une faute sur le front, je ne frémis pas d'y ajouter un crime. Hélas! je n'avais plus de refuge en moi-même ou me purifier dans mon innocence du contact des mauvaises pensées. Peutêtre pour une femmequi a gardé la considération, un amour perdu n'est-il pas le suprême malheur; mais lorsque l'amour est votre dernitr abri, le seul rempart qui vous défende contre le désespoir, lorsqu'il est la seule considération qu'on puisse obtenir, car être aimée est aussi une considération, si cet amour est noble et grand; quand cet amour s'en va , la vie le suit ; elle disparaît avec lui comme le naufragé avec la dernière planche du radeau auquel il s'est accroché. Toutefois, je ne voulus pas garder un doute en présence d'une nouvelle résolution de suicide et ce fut parce que celte résolution était inébranlable que je voulus me la justifier à moimême. 'Voilà ce qui me poussa à une action qui en toute autre circonstance et avec l'espérance d'un autre résultat m'eijt paru honteuse et désbonnête. Un soir que Georges était sorti, je m'introduisis dans son cabinet, j'ouvris son bureau, je fouillai ses papiers. Je les avais tous remués sans y trouver un seul indice de ce que je cherchais; pas une lettre de femme, quelques billets équivoques, où on lui donnait des rendez-vous, mais toujours pour des affaires! J'en lisais les premiers mots et la signature, et j'allais plus loin!
Enfin je rencontrai une lettre timbrée de Bordeaux : elle était d'une écriture de femme. J'hésitai longtemps à la lire; il me sembla que c'était ma condamnation que je tenais en mes mains. C'était une condamnation, en effet, mais non pas coniine je le pensais. Celte lettre était d'une taule de Georges. Dès les premières lignes je reconnus qu'il s'était adressé à elle pour le tirer des embarras d'argent où il se trouvait. Ces premières lignes m'expliquèrent aussi ce que signifiait tout cet amas de papier timbié que j'avais repoussé comme inutile, puis ces entrevues mystérieuses , ces sorties fréquentes, ces alarmes perpétuelles de Georges. Je fus sur le point de m'arrêter et de ne plus continuer la lecture d'une correspondance qui , dans le premier moment, sembla devoir me rester étrangère. Mon nom écrit au milieu de cette lettre m'engagea à poursuivre.
u Ce fut alors que je vis clair dans ma position.
» La tante de Georges, après lui avoir transmis ses propres refus et ceux de M. Labardès père, finissait par dire qu'il n'avait rien à espérer de sa famille tant qu'il resterait la proie (c'était l'expression) d'une femme sans mœurs qui, pour satisfaire à des habitudes de luxe et de plaisir , le poussait à des dépenses ruineuses. Tout cela se concluait par cette phrase; « Après avoir vu dévorer la fortune de votre mère avec des filles de toute sorte , votre père ni moi n'avons envie de faire servir la nôtre à l'entretien insolent dune femme perdue. »
» Un moment j'avais retrouvé ma foi, mon espérance en l'amour de Georges ; mais presque aussitôt la consolation que j'en avais éprouvée s'était enfuie devant la connaissance que je venais d'acquérir des embarras où il était plongé; puis enfin un nouveau désespoir m'entra dans le cœur lorsque je découvris que c'était moi qu'on rendait responsable de ces embarras, responsable du déshonneur auquel il courait.
» Encore une fois, une idée de suicide me traversa la pensée ; l'idée de détruire toutes ces accusations par la mort de celle qui y donnait lieu s'empara un moment de mon cœur. Mais elle n'y put trouver place ; la certitude de l'amour de Georges y était rentrée et l'occupait tout entier.
1) Je ne sais toutefois ce qui fût arrivé si j'avais été longtemps abandonnée à moi-même ; mais Georges rentra en ce moment et me surprit dans cette horrible anxiété, assise devant son bureau, tousses papiers étalés devant mes yeux.
» Le premier regard qu'il me lança fut sévère, c'était celui de l'homme dont on a audacieusement forcé le secret; je le supportai sans baisser les yeux : une pensée puissante, grande, salutaire m'inspira tout à coup.
1) Le second regard qu'il m'adressa fut triste et désespéré, et il me dit, avec autant de honte que de douleur :
» — Oh! Félicie, qu'avez-vous fait?
» — M'airaez-vous, Georges? lui répondis-je.
» — Oh! s'écria-l-il en tombant à genoux devant moi, si je vous aime!... Hélas' mon Dieu ! mais tout ce que vous venez de découvrir, cette honte à laquelle je me suis expo.^i' i^n sont une preuve. Félicie, c'est l'horreur de vous voir livrée au besoin, à la misère, qui m'a poussé à tant d'imprudences. J'ai marché comme un aveugle sans prévoir qu'elles auraient pour horrible résultat de vous faire sentir plus cruellement cette misère.
» — Et ce n'est pas le plus horrible résultat que vous n'avez pas prévu ; le plus horrible, c'est de m'avoir rendue aux yeux de tons la complice de toutes ces imprudences, la cause de tous ces égarements.
» — Félicie, s'écria-t-il.
» — J'ai tout lu, voilà la lettre de votre tante.
» Il courba la tète, et je repris avec une fermeté que donne seule une noble résolution :
» — Georges, m'aimez-vous?
» — Oui, et d'un amour sacré,
» — Eh bien ! lui dis-je, il faut sortir de cette fange.
»— Veux-tu mourir ensemble? s'écria-t-il en m'attiraut à lui.
DN MALHEUR COMPLET
„ —Non, lui di»-je cnle repoussant tristemenU Au point où nous en sommes venus, celte issue esl la plus honteuse de toutes. Laisser derrière nous, vous, la réputation d'un malhonnête homme ; moi la réputation d'une malhonnête femme, je ne le veux pas. Il est une considération que je ne puis reconquérir, mais il est un deshonneur que je ne veux pas accepter. Je ne puis pas ne pas avoir été la femme adullèredeM. de Norherl, mais je ne veux pas être la maîtresse qui a ruiné M. deLahardès. Il faut sortir de cette position, Georges, non pas en y succombant; c'est en triomphant qu'il faut en sortir.
„0h' tu as raison, me dit-il, etj'espèrequc bientôt ce sera avec éclat.
» — Il faut que ce soit d'abord avec honneur et pour cela il faut quitter cette maison, ce luxe, cette vie fausse et honteuse: il faut payer nos dettes.
)) — Hélas 1 c'est impossible.
» —Aujourd'hui peut-être, mais non pas un jour à venir.
» — Mais je n'ai pas de temps.
— » Vous en obtiendrez. J'ai lu toutes ces leltres, ce qui indigne vos amis et vos créanciers, c'est un luxe basé sur vos emprunts. Ce qui les alarme sur la valeur de leurs créances, c'est l'oisiveté de votre vie. lînlevez ce luxe, ils se calmeront; travaillez, leur intérêt sera de vous en laisser le pouvoir. »
A ce moment, reprit monsieur P..., Félicie qui m'a souvent raconté celte scène, Félicie n'avait obtenu que la plus facile partie de la victoire qu'elle voulait remporter. Elle parlait honneur, devoir, à un homme chez qui tous ces mots avaient un puissant retentissement, maigri sa fâcheuse conduite.
Elle me persuada. Mais lorsqu'il lui fallut discuter les moyens d'arriver au but proposé, c'était l'orgueil de Geoi'ses qu'il fallait vaincre. 11 fallait lui persuader d'accepter un prix misérable de son travail ; il fallait le forcer à s'estimer devant le monde, et ce qui le révoltait le plus, à s'estimer bien bas devant elle. !
Ce fut alors que celle femme, éclairée soudainement sur les plus graves vérités de noire ordre social, lui fit comprendre comment il devait commencer par être peu dechose, pour arriver à devenir beaucoup. C'est alors qu'ingénieuse à le flatter, elle lui montra que dans le commis qui se vendail pour quelques centaines de francs, elle verrait l'homme destiné à être un jour le chef des pUn hautes adminisiralions; que dans l'écrivain qui recevrait un salaire misérable de son travail , elle était sûre qu'il y avait déjà tout entier l'homme dont la vaste capacité devait parvenir h la plus noble illustration. C'est alors enfin, qu'après lui avoir restitué l'estime des aulres en !e faisant rentrer dans la voie des honnêtes gens, elle en fil un homme distingué en le soutenant longtemps par le témoignage de sa seule ^Ate. En effet, les commeneemenis de celle réforme furent pé- ^Pls. Georges, employé dans les derniers rangs d'une adminislralion publique, attaché comme rédacteur très secondaire à un journal qui s'était donné pour mission le triomphe des opinions ullra-royalisles, Georges ne gagna pendant quelque temps que ce qui suffisait à peine aux besoins d'une vie bien médiocre.
Et cependant ce fut le seul moment de leur vie où il y eut pour tous deux quelques heures d'oubli, de joie pure. C'est que la noble femme perdue et le noble esprit ignoré étaient tous deux dans le même malheur. C'est que le inonde, en les confondant dans son dédain, ne les séparait pas encore l'un et l'autre. Us eurent ensemble des bonheurs d'enfant, des heures de plaisirs prises sur leurs frêles économies, où tous deux s'en allaient, inconnus, abrites par leur obscurité, jouir d'une longue soirée de spectacle, d'une chaude journée de printemps, sans que rien vînt les heurter et les montrer du doigt.
11 me semble, reprit ma voisine en inlerrompant M. P... que
les succès de Georges ont dû accroître ce bonheur.
— Hélas! dit M. P..., ses succès furent à la fo's la justification et l'incessante torture de Félicie. Comme elle l'avait prévu, l'heure ne se fit pas attendre où l'on jugea l'homme à son œuvre lorsqu'il se fut décidé k la commencer. Il marcha vite dans la double carrière qu'il parcourait, mais il marcha seul. Georges, devenu maître des requêtes et l'un des écrivains les plus influents de la cause qu'il défendait, Georges fut bientôt aux yeux de tous un homme dislingué, estimé, recherché, tandis que celle qui le poussait dans celle voie n'en restait pas moins sa maîtresse , femme déshonorée aux
veux du monde. Autrefois, abandonnés tous deux dans leur solitude, ils n'avaient pas compris qu'un jour viendrait ou, sans cesser de s'aimer de l'amour le plus absolu, le monde leur ferait une Me différente. En effet, les invitations venaient chercher (Tcorges dans sa retraite et elles y laissaient Félicie. Il refusait toutes celles qui étaient plaisir, mais elle le forçait d'accepter toutes celles qui elaien devoir : elle se montrait à ses yeux, fière, heureuse de l estime qu il conquérait, jusqu'au moment où la porte était fermée derrière lui ; alors elle restait seule, et ce fut cette solitude qui fut 1 enfer ou elle expia sa faute, car rien ne venait y consoler .son âme, pas même une espérance. Clouée au déshonneur de sa position perdue, elle suivait de l'œil Georges dans le noble sentier dune bonne n-putation où elle ne pouvait pas le suivre. Le courage lui faillit quelquefois' quelquefois elle pleura et cria anathème contre le monde, mais ce n'était que lorsqu'elle était bien seule avec elle-même, lorsque Georges ne pouvait pas l'entendre. Elle lui cachait son desespoir qui eût pu le décourager, et tant qu'il était a la portée de sa voix Félicie lui criait du poteau de l'infamie ou le monde la laissait- «Courage, marche, arrive, deviens grand, c'est mon espérance c'est ma joie ; .. et pourtant elle avait la conscience que chaque pas qui le portait vers la haule fortune où il était arrive était un pas qui le séparait d'elle. Et cela arriva comme elle 1 avait prévu.
Je viens de vous dire ce que je pourrais appeler le sens général de ce malheur incessant qui pesa durant cinq ans sur telicie; mais je ne vous ai pas dit tous les horribles pelils détails de ce long supplice.
Il y a tant de femmes effrontées ou de femmes insoucieuses qui portent légèrement une pareille vie, que peu de gens soupçonnent ce qu'elle peut avoir d'infiniment douloureux pour une âme noble.
Ils en voient l'extérieur brillant, l'aisance, les plaisirs, les distractions.
Il y en a même qui l'envient. Mais moi j'ai pénétré derrière ce voile doré, et je puis vous attester qu'il recouvre d'atroces douleurs, des douleurs de toutes les heures, et cependant toujours la même douleur.
C'est l'avertissement incessant du mépris du monde ; car ce mépris force la porte de votre maison , si bien close qu'elle soii, arrive pai- l'insolence d'un valet qui ne croit rien devoir à la femme qui ne porte pas le nom de sou maître; il arrive par la question d'un étranger qui, en refusant de dire le nmlif de sa visite, vous avertit que vous n'avez aucun droit à le savoir. H arrive par les flatteries mêmes qui , en se vantant de l'amitié d'un homme d'un grand nom, disent à un autre qu'elle n'est pas admise dans la con- ' sidération que cette amitié procure. Vous ne savez pas, vous disje ce qu'est une pareille vie, et ceux qui la bafouent légèrement auraient remords de leurs paroles s'ils connaissaient la centième partie du mal qu'ils font à qui ne leur eu a point fait.
Quoi ! reprit ma voisine, et Félicie demeu'-a ainsi toujours seule ' sans un témoignage d'intérêt, sans que quelqu'un prit sa défense' sans que quelqu'un lui tendît une main protectrice.
— Non , reprit M. P..., elle ne fut pas si complètement méconnue que vous le pensez ; une main lui fut tendue, la seule qui eut pu la consoler, et qui la consola, la seule aussi qui pût combler son malheur, et qui le combla.
Lorsque Georges, grâce à Félicie, se fut résolu à donner un démenti aux accusations de sa famille, il ne voulut pas laisser .sans réponse la lettre de sa tante; il lui écrivit pour lui dire ses nouvelles déterminations, et il lui apprit à quelle inspiration il les devait.
Cette lettre, communiquée à M. de Labardès, fut considérée par lui comme une jactance de jeune homme. Mais bientôt, les effets répondant aux promesses, la famille de Georges se félicita tout haut de sa bonne conduile en lui en attribuant cependant tout l'honneur.
M. de Labardès le père fut plus juste, et dans uue solennelle occasion où Georges, arrivé à uue position déjà éclatante, en fil part à'son père, d'après les instigations de Félicie, ce ne fui point à sou fils que répondit M. de Labardès, ce fut à madame de Norbert ; ce fut elle qu'il remercia de l'honneur et de la gloire que venait d'acquérir son nom.
Il y eut pour cette femme un saint et véritable transport de joie
UN MALHEUR COMPLET
à la lecture de cette lettre. Ah ! que de fois elle me l'a dit : « C'était l'heure où j'aurais dû mourir.
« Le témoignage d'estime de ce vieillard si sévère compensa un moment dans mon cœur toutes les marques de mépris que je recevais du monde ; longtemps il me fut un bouclier contre tout ce qui me blessait auparavant : j'étais si peu accoutumée à un respect, que celui-là m'enivra ; je me crus invulnérable. »
Cependant les événements marchaient ; les hommes au parti duquel Georges s'était rattaché , sans être encore au pouvoir, avaient pris une place considérable dans le monde politique. Georges, porté par eux, était entré au conseil d'Etal, on le désignait pour un emploi de sous-secrétaire dans un ministère.
D'après tout ce que je vous ai dit, vous devez comprendre ce qu'était devenue Félicie près de cette haute fortune. Ce n'est pas que Georges eût cliangé pour elle ; Félicie était toujours la seule femme qu'il aimait. Mais elle n'était pas sa seule passion.
Il ne pouvait plus la trahir pour une rivale, mais il l'oubliait pour l'ambition.
11 lui jetait l'or, le luxe, les fêtes, mais il ne pleurait plus avec elle.
Il était trop loin déjà pour -voir ses larmes ; il était trop riclie en honneur pour comprendre la misère où elle restait; il était trop heureux pour sentir son désespoir.
Ce fut alors, il y a deux ans à peu près, que M. Labardès le père, qui avait repris en 1815 sa place à la cour royale de Bordeaux, arriva à Paris. Il ne descendit pas chez son fils, qui demeurait toujours avec madame de Norbert, mais il s'y rendit presque aussitôt. 11 fut pour elle ce qu'il devait être pour une femme qu'il estimait hautement.
Et cependant Félicie, un moment encore heureuse de cette absolution que la présence de M. de Labardès lui apportait, s'aperçut bientôt qu'elle avait amené un changement notable dans la conduite de Georges.
Il donnait moins de temps à ses affaires : il ne la quittait plus si souvent ; il lui renouvelait avec toute l'ardeur des premiers jours l'assurance d'une afTection que rien ne pourrait briser. Il semblait lui dire : Rassure-toi, je suis là.
D'abord ce fut un doux événement pour Félicie. que ce retour à leurs premières habitudes, à leur vie intérieure et cachée.
Mais bientôt, en remarquant la sombre préoccupation de M. de Labardès père, elle s'alarma des serments du fils. Elle sentit qu'une main s'était glissée entre eux, et crut voir dans l'empressement de Georges une protestation contre les efforts qu'on faisait pour les désunir.
D'abord elle se demanda si Georges ne cherchait pas à la tromper ; mais ce doute s'effaça pour faire place à une certitude toute contraire.
Dans un entretien où M. de Labardès le père était présent, Georges parla de son dégoût pour les affaires publiques, de l'intention où il était de les quitter, de sa haine pour la dépendance qu'elles entraînaient à leur suiie, et du bonheur qu'il retrouverait en vivant modestement, dans un coin retiré, du peu qu'il avait amassé.
Georges s'était retiré quelques moments après ces paroles que son père avait accueillies avec un silence glacé, tandis que Félicie en cherchait avec terreur le véritable sens. Aussi dès qu'elle fut seule avec M. de Labardès, elle se tourna vers lui et lui dit d'un ton épouvanté :
— Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur?
— Cela veut dire, madame, lui répondit le vieillard, que je n'ai plus d'espérance qu'en vous.
— Parlez, monsieur, reprit Félicie avec effroi.
— Vous me comprendrez, madame, et ce que vous avez fait m'est un garant de ce que vous ferez encore. Vous n'avez pas poussé Georges dans une si large voie de fortune pour l'y voir s'arrêter,
n'est-ce pas? Eh bien! madame, il en est à un de ces instants de la vie où l'on arrive à tout quand on veut.
— Ne le veut-il donc pas? dit Félicie en tremblant.
— Il ne le peut pas, dit M. Labardès. La position qui lui est offerte est immense, elle est au delà de ce que toute votre ambition pouvait espérer pour lui ; mais elle lui est offerte à une condition que j'estime de ne pas accepter.
— Et quelle condition, monsieur? reprit Félicie, en contenant sous un air calme l'invincible terreur dont elle était frappée.
— 11 s'agit, madame, de la pairie ; et de là à un ministère il n'y a pas loin.
— Mais quelle est cette condition?
M. de Labardès s'arrêta, prononça à voix basse ces deux mots :
— Un mariage.
Félicie laissa échapper un profond soupir.
— Un mariage! je m'y attendais. Et Georges...
— Vous venez de l'entendre, il renonce à sa carrière plutôt qu'à vous, et je ne saurais l'en blâmer... 11 a raison.
— Et je l'en remercie, dit madame de Norbert. Merci, Georges, reprit-elle, merci, tu as été tout ce que je voulais,
M. de Labardès se méprit à cette parole, et dit :
— Il pourrait être plus encore!
— Il sera tout ce qu'il peut être, monsieur.
— Que dites-vous?
— Ecoutez ! Ah I ce me sera une horrible douleur que de le fuir ; mais elle ne sera pas comparable au désespoir auquel il m'eût poussée si c'eût été lui qui m'eût quittée. Je comprends la noblesse de son sacrifice; je sais tout ce qu'il atteste d'atlection, de reconnaissance; mais j'en sens aussi la portée et tout ce qu'il traînerait à sa suite de désillusion. Georges abandonnera pour moi tout ce que je lui ai donné, car c'est moi qui le lui ai donné (permettez-moi de me vanter une fois de mon œuvre au moment de l'achever). Oui, il abandonnera tout ce que je lui ai donné; mais il regretterait bientôt tout ce qu'il aurait perdu. La gloire, la renommée, le pouvoir sont un aliment dont on devient avide une fois qu'on y a goûté. Il pourrait sortir du banquet, mais il emporterait avec lui une faim devenue insatiible. 11 y a longtemps que j'ai prévu le jour qui se lève, seulementje ne lui avais pas donné de date. Il vient d'en prendre une, et j'accomplirai aujourd'hui le sacrifice que je me suis imposé depuis longtemps. Je suis restée, monsieur, tant que j'ai été un agent d'honneur, de bonne conduite ; je m'en vais du momentque je suis un obstacle.
La voix de madame de Norbert frémissait à mesure qu'elle parlait, et M. de Labardès tenait les yeux baissés, p'osant regarder la douleur qu'il avait fait naître. Enfin, il dit en mots entrecoupés :
— Non, madame, je n'accepterai pas un si noble dévouement.
— Ce n'est pas un dévouement, monsieur, c'est une nécessité. Accepter le sacrifice de Georges, ce n'est pas retourner d'où nous sommes partis. Quand j'étais avec lui dans la mi^ère et le déshonneur, il n'avait rien perdu pour moi ; aujourd'hui je serais ce que vous disiez alors, je serais plus, ce ne serait pas un jeune homme vicieux dont j'achèverais la perle, ce serait un homme d'honneur dont je ferais la ruine. Je n'ai pas voulu mourir avec lui pour qu'on pût dire que je l'avais perdu; je ne veux pas vivre avec lui pour qu'on dise que je l'ai perdu. C'est un parti pris, monsieur, je partirai , mais je ne vous demande qu'une chose, c'est de garder mon secret pendant deux jours.
Deux jours après, en effet, madame de Norbert était partie pour venir me trouver; car je lui avais parlé souvent dans mesleiires de la solitude où est perdu ce misérable bourg. Elle écrivit à Georges une lettre où elle lui dit les motifs de sa conduite; elle ne reçut point de réponse, soit qu'il ait accepté le sacrifice et qu'il ait été si honteux de l'accepter qu'il n'ait pas osé l'avouer à celle qui l'avait fait, soit, ce que je suppose, que monsieur de Labardès le père, qui savait seul le secret de la retraite de Félicie, ait su|iprimé la réponse de Georges ; ce fut le dernier message que cette infortunée
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26e' J^^^^l^^^'Sin!^ 'r;:;lSe^ nlrjirS^l.rien. L'Épine et l'Épingle. La mère Bontemps. La Tour prends garde. La Toussaint. La
31. yà:X^:^!^::^Tr^^^^'^'^'^^^^ ^^ m: P.erre et MUe du Rosier. GuiUeri. Nousétions trois Filles. Mattresse au logis. L'heu-
32. Le" J^u'^d^rernc::' Le' c:u^ni^■La^a^ La petite Marguerite.. Deux à deux. La Marguerite. La Vieille. Le Chevalier du guet. 33^ ,:^°^::'^^l^:^orZ^^:tJ^:^^'?^^^^^ de rose. Plalslr d'amour. La Liberté. Nid d'amour. Avis 34. L'rclip':rm;'.'lTarnV."et Calicots. Le Chat qui dort. Le Clerc de notaire. Les Bossus. Au Clair de la Lune. La mère Michel. Le Grimacier.
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40e' uX^ det^^^n^ST P^'eS::;:^" "^uîff Sisir. Le Plaisir et la Peine. Voilà le Plaisir. L'Émigration du Plaisir. Le Plaisir. 4ie' L^'St^:.G:ntri^;^;S"a:ld:n^l^ecJS?:^ïr!^:m ta Bourbonnaise. La nouveue Bourbonnaise. La Meu-
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• M Sonnivry. Ressemblance et Différence. Les Apparences. Le Milicien de ' ^X,-,;- Al"urs V vr^ ô f^dc nKmou^^ a un mari. Elle
45e Le Rûve Lina la paresseuse. La Sonimeilleuse. Le Souvenir. Dormez, dormez, chères Amour», Mvie loin at mes, A1..0
„.' D:ï.ri'.'T"'iïï.' sf,:Xiiiî."rt 'iS»""î.. épi.,., u L,b.«. Rich.,d i. ...«,. s.i.d,.. u d.... .•... pu .. ,u. 1-.».. V..a„ai.
Adieu. Paris le soi/. Les excuses à Paris. ,.,„,. imi.riu">ri. Geid« n.« Bon»p.iri. n.
A LA UBRMRIE TIIEATI'.AÙ, 12, banleTard Saiul-Uartin.
DIANE DE CIIIVRI.
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