L. Drgliouy, stulp
Edouard Corbpy à Honoré Cimaise.
Paris, le |er f'ïricr 18.-7.
Mon clicr Hoiinré,
C'est une fulalitc liienpeisévcranle que celle qui noiib sépare.
]l y a cinq ans, en soituU (lii collège, cites poui nntie iimitié comme Oresie ei Pv lade, Damon et P\thiis, nous faisions le pn ji t de suivre la même can it 1 e pour ne jamais la quittei la volonté (le nos pirents en décida autrement; Ion peie le lit surnuméraire dins les bureaux des liinnces 1 Paris, et le mien me lit teneur de livres de si maison de banque à L i\ il
Ce n'est pas que let lIU me deplùt; lu sais que Imite ma vie j'ai été volnntieis d'un cara('tère tiès-calme et d'un esprit assez paresseux.
Le travail régulier d'un bureau, cette existence svmé
Il m'emmena dans un pelit lioujoir recule', et voici ce qu'il me
triqiiement divisée et ètiquelée comme le casier noir que j'avais devant moi, me semble la plus convenable à ma nauire.
Je ne su's i oint comme toi amoureux du mouvement et du bruit ; j'ai fort peu d'enthousiasme pour ces deux ou trois méiiers de pauvres diables que vous appelez les ans; je ne parlaire pas la vanité de certaines gens qui n'ont d'aulres soins que de se produire dans un inonde qui est audessus d'eux. Je ne suis pas de ceux qui se font un litre des tiircs de leurs amis; et le jour où j'aurais pu toucber de la main un de vos grands hommes de cotrrie, je n'aurais pas craint de la tendre à un camarade obscur, au risque d'effacer le lustre d'emprunt que j'aurais reçu de cet illustre attouchement.
Ce qu'on appelle les plaisirs de Paris me semble très-souvent une préten'ioa ridicule, et plus souvent encore une dissipation qui frise le vice; toutes ces idées de progrès, de grand iiTouvement industriel , de régénération sociale dont on fait le texte de lant de médiocres articles de journal, me paraissent une des plaies de notre époque. J'ac-
rûcnnta. — ?a!:e 4.
a DUNE DE
ceple le fntilaMiqUe Cn (ail de lUléralure ; c'est une flamme obscure v\ fausse qui a conduit ceux qui ont voulu la suivre a patauger daus l'aljsurde et le vide, mais le mal n'est lias Ijlen grand; et, somme toute, j'aime encore mieux un fou qui me dit des billevesées touics neuves, qu'un pédant qui uie réijèle des plaliludes consacrees.il lien est pas de même cn aflaires, où le fantasti(pie mène droit a la ruine et à la friponnerie. IJiliu, mon cher Honore, ce qui fait le bonheur du Parisien m'est iiulilVereiit ou insupportable ; ce qui lait sa gloire me semble absurde ou ignolile. .
C'était donc déjà pour moi un grand maUieur de quitter ma bonne et douce vie de province, mçs habitudes prises, mon bonheur modeste et réglé ; toutefois,' il v avait une consolation au fond de mon déplaisir, c'était l'espoir de \e retrouver à l'aris et d'y vivre sous ton aile; car en cette occasion c'est toi qui aurais été le protecteur de ma timide ignorance et de mon ridicule provincial.
.l'arrivé, et voilà que j'apprends qu'on vient de te nommercontrôleur des conlributions d'iiedes à Chilteauroux.
.l'ai été sur le point de repartir immédiatement. Mais mon père ne me l'eût point pardonné. D'ailleurs je ne puis m'en retourner .sans avoir au moins remis mes Ictlivs de créance à M. Fanon, le banquier chez qui mon père prétend me foire achever mon éducation commerciale. , , Je ne sais trop ce que j'apprendrai chez mon nouveau patron, a moins que ce ne soit l'art de vendre à prime des actions qui n ont pas la valeur réelle de leur capital nominal. Je n y ai point de dispositions. . ■ 1 • 1 La banque faite avec probiié est une chose qui n a pas besoin de bien longues eiudes ■ l.i spéculation seule est diflicile. Tout le monde peut être honnèle homme, c'e.^t un rùlc à la portée des moindres inteltigences; liiais celui de fripon demande beaucoup d habileté ; et vu la concurrence, je crois que le génie y devient nécessaire. J y dois donc renoncer, moi pauvre petit esprit de province qui ne sais bien que deux des commandements de Dieu : Tes père et ifière honoreras, et le bien d'aulrui lu ne prendras.
C'est le premier de ces commandements qui m a force à accepter un séjour d'un an à Paris pour obéir à mon père, et c'est le second qui ré»(i,ra ce séjour 'inutile pour moi. Toujours est-il que m'y voila.
Jè'suis arrivé avant-hier à neuf heures dans une voiture appelée messageries rovalé. Le roi est fort heureux d'avuir des voitures particnlièrcs et de hiisser ces messageries au populaire. Je lis tous les jours de très-beaux prospectus sur la facilite et la commodité des nouvelles voilures publiiiues et sur les" remereiments qu'on doit aux hommes industrieux qui ^les perfectionnent, l'robablement les marchandises ont prolitc de ces immenses améliorations; et il est donc juste d'accorder aux entrepreneurs l'admiration des portemanteaux et la reconnaissance des colis. Mais quant à moi, voyageur, je me crois d'autant plus quitte envers ces bienfaiteurs de l'humanité, que j ai payé ma place, c'est-à-dire le supplice de l'encagemenl et de la sultocafion pendant trente heures.
J'ai traversé Paris au milieu de tas de pave, de trous, de maisons en conslrucliou J'ai demande si nous étions en pleine révolution, on m'a répondu qu'on faisait deseijouls. Tant d'égouts supposent beaucoup de fange. Encore si elle était toute sur le pavé, ce serait un petit
désagrément. •■ ,■
Arrivé dans la cour des Messageries royales, j ai ete appréhende au sac de nuit, à la m.alle, au porte manteau par un douanier en habit vert. Je n'ai pu persuader à ce monsieur que je n'avais pas lait soixante-dix licuespourintroduire en fraude nue bouteille de vm, il n a pas tenu compte de mes raisons, et j'ai été oblige de lui laisser tremper ses mains sales dans mon linge blanc. Lue fois son examen lini, il m'a abandonné à la voracité d'un commissionnaire qui a emporte bon gré, malgré mon bagage, rue Montmartre, hôtel de....
Da'ns la plus misérable auberge de province on m'eût donne à souper ; dans ce que vous appelez hôtel, on m'a répondu qu'il n'y avait pas de cuisine pour les voyageurs. J'étais si fatigué que je me suis coue le sans dîner. Qui dort dîne, dit le proverbe; mais pour que le proverbe soit vrai, il faut dormir, et je n'ai pas fermé l'œil au milieu du tapage infernal de toutes sortes de voitures roulant toute la nuit sous mes croisées. u i i
Le lendemain j'examinai ma demeure, c'est une chambre à peu près meublée. J'ai demandé ce que cela me coulerait, on m'a repondu que cela valait quatre francs par jour, et j'ai calculé que cela me coilterait par an tout juste les i,.'bOO fr. que mon père me donne en supiilement aux S, SCO fr. (pie je dois gagner chez mon futur patron, et cela, dit mon père, pour tenir mon' rang à Paris.
J'ai voulu savoir le prix de revient de ce que mon perc appelle tenir son rang, et j'ai expérinienle ce que vous appelez la vie de garçon si économique à' votre dire. Je suis aile déjeuner (Jans le premier café que j'ai trouvé. , r • rs,
Je n'avais pas encore imaginé que manger quand on a laini lUt un luxe exorbitant : le total de ma carte a commencé mon instruction sous ce rapport. J'ai pavé 3 fr- 50 c. des œufs sur le plat, une demibouleille de vin et ua beelteack. Je ne sais pas l'anglais : inais il ny semble que le mol beefleaek veut dire bœuf grille, et on m a servi de la viande à peu près crue, que j'ai trouvée détestable comme doit le
CHIVRI.
faire toul bon Français élevé dans la cuisine de ses pères, cl qui n'a pas la prétention de n'être pas de son pays.
Je suis allé ensuite flâner au Palais-Ruyal ; flâner esl un bonheur parisien. J6 comprendrais que ce fût un plaisir de provincial, qui admire quelques magasins qu'il n'a pas vus, et je pardonnerai* a son ignoianee celte curiosité stuidde qui arrête les passants devant une robe de chambre sur un maïuieqiiin, ou une perruque sur une tête en cire; mais que ce soit là une occupation parisienne, je n'y conçois rien. Il esl vrai qu'il y a beaucoup de choses auxquelles jfi ne conçois rien. Après avoir lîàné, je me suis trouvé fatigue. L^ droit de tatigue coûte deux sous à Paris; louer deux sous par heure une chaise qui coûte trente sous m'a semblé d'une spéculation supérieure; mais je ne veux pas l'ennuyer de mon ennui, je dois le due seulement qu'après avoir erré eu omnibus de monument en monument, qu'après avoir diné et passé ma soirée au parterre de l'Opéra, je me suis trouvé avoir dépensé 18 fr., ce qui, avec les 4 fr. de ma iliambre. me donne par jour un total de 22 fr., et par an de S.OiO Ir., ce qui ne correspond guère aux 4,000 fr. que je possède pour tenir mon rang. Je ne te dis rien de ce que j'ai vu, parce qu'en vériie j ai peur de le paraître par trop niais, et qu'à supposer que je partageasse votre admiration pour les prodiges des arts, celle admiration me semble une ressource qui doit s'user bien vite.
J'accepte donc comme une noble, jouissance l'aspect de cet immense morceau de pain d'épice venu d'Lgyple sous le nom d'obélisque, cl je consens à reconnaître, comme une occupation digne du peuidc le plus spirituel de la terre, le spectacle du ballet la ChnUe nvlanwrpliosée en femme ; mais une chose qui est à la hauteur de mon esprit de provincial, une toute petite chose, c'est iiu'eii entrant à l'Opéra on m'a fait payer trois sous pour prendre soin de ma canne. Je savais que les Anglais ont mis un impôt sur la poudre à poudrer les domestiques, sur'ies chiens et sur les chats ; mais j'ignorais qu'il existai en France un impôt sur la canne. Dans mes loisirs de provincial, je lis quelquefois les lois qui se discutent aux Chambres, et surtout les lois tiscales. Je ne connais pas la loi des cannes ; ceci esl peu de ciiose, mais tout porte leçon.
Probablement à mesure que j'avancerai dans la vie parisienne, si j'y avance, ce que je ne crois pas, j'apiirendrat bien des clio.ses que j'ignore ; en attendant je suis rentre chez moi, bien étonne de mon peu d'étonnemeiit à l'aspect de celte cité colossale, capitale du goût, des arts et de la civilisation.
Demain j'irai chez M. Fanon, ou plutôt chez JI. Jules Faoon ; car maintenant la banque alTecte la mode artistique du prénom, et mon banquier s'appelle Jules Fanon, comme un de les poèlçs tayoris s'appelle A'iclor Hugo; j'irai chez mon futux patron, je verraî à quoi il me destine, et, pour obéir à mon père, in'e résignerai au rôle subalterne que sa science parisienne me réserve probablement ; mais je l'avoue que je rejetterai le plus vite possible des ennuis que la présence à Paris m'eût sans doute fait accepter.
Ainsi donc, mon cher Honoré, si tii as quelque envie de me repondre, n'attends pas six semaines ou deux mois comme cela t'arrive quelquefois, sans quoi ta lettre ne me trouverait sans doule plus à Paris. i:n tout cas, adresse-la-moi chez .M. Jules Fanon: car je vais quitter dès demain le luxe de loyer de mon hôtel garni.
Adieu, et porti!-toi bien, c'est chose facile en province où l'on a de l'air et de l'espace tant qu'on en veut ; je tâcherai de ne pas être malade dans ce ciéaque où je suppose que la maladie doit être fort chère et la mort ruineuse. Quant à moi, je t'écris clie? Ion directeur. Ton ami pour la vie. Edouard Corcey.
Honoré Cimaise à Edouard Corbcij.
Clùleaiirmij, 18 fiviicr 1838.
Mon cher Edouard,
J'ai reçu ta lettre et je l'ai lue jusqu'au bout, et qui plus esl je l'ai relue jusqu'au bout; elle était cependant tonlcdansun mot; il l'aurait sufli de m'écrire :
J'ai dépensé vingt-deux francs en un jour.
J'aurais deviné le reste; Paris est un cloaque, les Parisiens sont des imbéciles, cl lo'iil ce qui se fait à Paris esl un métier de dupes ou de fripons; tu as quatre mille francs à dépenser par an, et tu es à Paris! et tu te plains ! e\ lu ne comprends pas que lu es l'homme le plus riche, le plus heureux, le plus indépendant du inonde I
Avec quatre mille fr.iiii s (r;issiués, on l'.iil, ipiand on veut, six mille
franco pftr au de ilrllrs i ii,-ur,iires. tlela dure deux ans, ion père
paiera : le mien a bien |ki\i', et il n'est pas banquier. Cela le constitue dix mille francs de reiùes nels et clairs; c'est une fortune.
Je ne te p.irle pas des ressources que l'on trouve toujours à Paris quand on veut liieii les chercher.
Tu dois bien penser que je ne m'étais pas acquis une assez belle réputation d'elégauce avec mes douze cents fraïus du ministère et les deux mille francs de rrédil que j'y ïijoutais par au. Je n'usais pas
DUNE DE CHIVUI.
Uuil lu papier de l'aclniimsliation à soil profit, et j'ai écrit plus d'un Vaudeville dont K' iiianuscrit portail en léie :