MINISTÈRE DES FINANCES
Division des contributions directes,
•le ne sais si cela a porté bonheur à mes pièces, mais elles semlilaient participer à la propriété qu'a tout papier du ministère des linances, et qui est de demander et de percevoir l'argent du i)ublic. Quoi qu'il en soit, j'étais fort content de mon sort, et je ne demandais rien à personne, lorsqu'il a pris au minisire l'idée de me donner de l'avancemeni. C'est moi qui aurais le droit de demander si nous sommes en révolution.
Conçois-tu un ministre à qui l'on ne demande rien, et qui vous accorde quelque chose I Voilà de ces événements qui n'arrivent qu'à moi. Toujours est-il qu'il m'a fallu partir, et que je suis arrivé hier à Chàteauroux.
Je ne te ferai pas l'odyssée de mes infortunes, elles ne ressemblent en rien aux tiennes. On m'a donné à souper dans mon auberge. Malheur! trois fois matheur! On se passe de souper, c'est un petit désagrément; manger un pareil souper, c'est un châtiment que je n'avais pas mérité.
La maîtresse de mon hôtel, ayant appris mon nom, et mon nom est connu à Chàteauroux comme celui d'un fonctionnaire public qui n'a pas moins de 2,000 fr. d'appointements à dévorer, comme disent les contribuables; la maîtresse de mon hùtel m'a offert de m'abonner à la table d'hôle, qui est servie tous les jours à cinq heures, le tout moyennant 45 francs par mois, payés d'avance. D'avance I comme ce moi renverse de fond en comble le beau système de crédit que j'ai pr.Uiqné jusqu'à présent! Mais je crois que le crédit me serait chose fort inuiiie en ce pays et que j'en serai réduit à faire des économies sur mes 2,000 fr., à moins que la bouillotte ne s'en mêle. Je répondis à mon hôtesse que je prendrais un parti quand j'aurais vu la ville, et je suis allé me coucher. Tu n'as pas dormi, je n'ai pas dormi. Seulement, c'est mon lit qui m'a tenu éveillé et non pas le bruit des voitures. En province vous appelez ça des lits; on en fait à Paris pour redresser les bossus, ceux de Chàteauroux ont probablement un but tout contraire.
Je me suis levé et j'ai entendu un gros garçon en sabots me demander. C'est le domestique de mon directeur qui m'envoyait la missive qui venait de lui arriver et qui me faisait dire qu'il m'attendait dans la matinée. Ceci m'a paru d'un empressement plus qu'administratif, et j'ai sollicité du factotum de mon chef le temps de faire un peude toilette.
Je n'ai aucune envie de l'envoyer mes impressions de province, mais j'ai eu le malheur d'ouvrir ma fenêtre, et j'ai eu sous les yeux le spectacle du marché. C'est sale et laid, voilà tout. Je n'ai jamais enlendu piailler de ce ton.
Je veux que le diable m'emporte si je sais comment je ferai pour aller jusque chez mon directeur en bottes vernies; il y a un demi pied de boue dans les rues. J'ai fait demander un cabriolet, on m'a proposé une cariiole d'osier attelée d'un cheval de labour avec un cocher en sabots et en blouse. Alors j'ai compris où j'étais ; en province, entends-tu? en province. Jusque-là je ne me l'étais pas complètement figuré. Envoie-moi des socques, mon cher Edouard ; je mettrai des socques et j'aurai un parapluie!
Je t'écris en attendant l'heure de ma visite devant laquelle je recule le plus que je peux.
Ine fdle d'auberge entre dans ma chambre ; elle vient de cirer mes bottes de voyage à la cire anglaise. Elle a l'air ravi de ce qu'elle a fait.
Je pars la mort dans l'âme. .Attends une seconde lettre de moi avant de m'écrire. Je ne resterai pas dans ce pays, je te le jure, et j'espère l'annoncer mon retour à Paris avant huit jours. A bientôt.
HoxoRÉ Cimaise.
Honore Cimaise à Edouard Corbey.
Mon cher Edouard ,
Mars, 1838.
Dans cette lettre je comptais te rendre compte de ma visite chez le préfet, bon préfet; chez mon directeur M. Derbot, excellent homme; chez M- du Hautcrre, mon inspecteur, mari de madame du Hauterre, le vrai maitre de la maison. J'en avais esquissé d'assez bons croquis et je te les enverrais si je n'étais sous l'impression d'un récit que je viens d'entendre, et que je veux l'écrire surle-champ pour ne pas en omettre la moindre circonstance.
Ce récit a été amené par une gaucherie de ton serviteur, gaucherie que je dois te dire aussi, parce qu'elle te fera mieux comprendre l'inlerét qu'a dû m'inspirei',à moi, un récit que j'écoutais en présence de la femme qui en était l'objet.
11 faut d'abord l'apprendre que nous devions avoir pour hier samedi
un grand bal à la préfeeltlfê, et J avais rèseïvc pôiir celle soirée tout oc que je me crois de puissance d'observation pour composer ma galerie. Un bal de préfecture, c'est une sorte d'exposition publique des produits moraux d'un département, et je comptais beaucoup sur la médisance verbeuse de la femme de mon inspecteur, M""= du Hauterre, pour me servir de livret et me dire les noms et les titres des individus.
J'arrivai donc vers dix heures chez le préfet. Je m'aperçus qu'il était trop tard pour une de mes plus importantes nliser\aliiins, celle des entrées et des nuances de l'accueil administratif. Les saliins étaient pleins, la fusion était opérée, on était en pleine contredanse, et j'avoue que dans cette mêlée de femmes vêtues de gaze et de soie, passant et repassant avec une grâce décente et assurée, j'ai cru voir un leflct des éblouissantes fêtes de Paris. Je te dirai même que j'ai remarqué dans ce bal une chose d'assez bon goilt, et que n'ont point nos bals de Paris.
Dans nos salons, il n'y a guère que deux classes de femmes, celles qui dansent et celles qui ne dansent plus; et comme à Paris les femmes ne renoncent à la danse que lorsqu'elles sont d'un âge ou d'un volume à épouvanter les plus petits jeunes gens, il en résulte que ce qu'on appelle tapisserie est un assortiment de visages ridés et boursouflés de la façon la plus grotesque. J'ai remarqué qu'il n'en était p:is de même à ce bal delà préfecture; beaucoup de femmes d'unecharmante beauté restaient sur leurs sièges, regardant danser leurs filles, tandis que les aïeules de ces belles danseuses s'étaient reléguées dans d'autres salons autour des tables de whist efr de boston. Ainsi c'étaient des quadrilles blancs et roses, parés de jeunesse et de candeur, s'agitant gracieusement dans un cadre de femmes qui portaient, sans en être écrasées, l'éclat de leurs brillantes toilettes. Ce premier aspect, je dois le dire, me désenchanta un peu du dédain que j'apportais à cette réunion, et je restai un moment dans un étonnement qui n'était pas exempt de quelque plaisir. Ce fut pendant que je contemplais le spectacle vraiment distingué de l'assemblée, que je remarquai une femme d'une rare beauté et d'une jeunesse qui admettait la danse même dans ce salon; elle pouvait avoir vingt deux ans au plus. C'était une si grande pureté de traits, une telle noblesse de physionomie, une si modeste majesté, que je ne pus la quitter des yeux, et que je ne pus prendre garde à l'effet que je faisais. Il me semblait que son regard passa plusieurs fois devant le mien, mais sans que rien m'avertit qu'elle daignât s'apercevoir de l'ardente admiration avec laquelle je la regardais.
Je pensai, (et ici je te rends franchement compte de mes sensations, comme je les éprouvai,) je pensai que ce devait être queUiu'une de ces reines de petite ville, qui ont toute la sottise d'un empire absolu, et je ne crus pas de ma dignité de me joindre à l'adoration publique par une contemplation ridicule.
Je passai dans les autres salons où j'allai saluer le peu de personnes que je connais, et où je vis M. Derbot, mon directeur, faisant une partie de trictrac dans un coin du salon. M""= du Hauterre était à deux pas, causant avec un vieux monsieur qui riait beaucoup des méchancetés que sans doute elle lui racontait. La conversation me parut tellement animée que j'aurais donné beaucoup pour y prendre part; ne pouvant m'y mêler, je me mis à en observer la pantomime.
M"" du Hauterre que j'avais déjà vue une fois lors de ma visite à mon inspecteur, m'avait paru très-bien, mais elle me parut alors plus charmante encore que la première fois; elle causait avec une volubilité de paroles el de gestes pleine de grâce et de vivacité. Je ne savais de qui elle parlait ; mais assurément elle contrefaisait quelqu'un de fort ridicule, car elle prenait des poses qui faisaient éclater de rire le vieux monsieur.
Pendant ce temps la contredanse avait fini, et comme elle allait recommencer, un jeune homme vint offrir la main à .M"° du Hauterre.
A ce moment seulement elle se retourna en se levant, et me vil fort occupé a l'examiner. En m'apercevant, elle devint rouge jusqu'au blanc des yeux; elle demeura un moment comme indécise sur ce qu'elle avait à faire, et enfin acceptant la main que lui présentait son cavalier, elle passa devant moi en me rendant le salut le plus pince et le plus froid du monde.
J'avoue, (et remarque que je te rends toujours compte de mes sensations telles qu'elles eurent lieu, une à une,) j'avoue que je fus flatté de cette froideur. Cette femme m'avait paru trop émue lorsqu'elle rencontra mon regard pour ne pas croire que ma présence n'était |)as étrangère à cette émotion, et je compris très-bien qu'elle eût la prétention de la cacher sous ce grand air de froideur.'Je la suivis donc bientôt dans le salon de danse où je retrouvai la belle personne dont je l'ai déjà parlé, assise encore à la même place et ne dansant point. Cet abandon m'etonna assez pour me distraire de mes observations sur .M°"= du Hauterre. Cependant je pus la voir me cherchant du regard toutes les fois que la contredanse lui permettait de m'apercevoir.
Je crus m'apercevoir que l'attention exclusive que je donnais à la belle abandonnée la piquait, et j'en eus la conviction lorsque je la vis engager avec son danseur une conversation où elle semblait affecter de me montrer qu'elle ne s'occupait point de moi.
La contredanse s'acheva, et c'eût été pousser hors des bornes de la politesse mon rôle de cruel que de ne pas aller m'informer de la
DIANE DE rillVRl.
santé de mon inspeitnce. Je m'ii|i|)i'Oi:liiiis d'elle; mais avant i|iie je lui eusse adressé la parole, elle me dii avec un sourire plein de cCMiuetlerie :
— Ni pour celle ci, ni pour la seconde, ni pour la Iroisiènie, je suis engawe.
Je trouvai assez leste le refus d'une chose que je n'avais pas demandée, et je m'inclinai avec un profond respect en lui disant:
— Vous me supposez l'ius amliiiieux que je ne le suis, madame ; ■je ne venais que vous demander des nouvelles de votre santé. — Ah! fit-elle d'un air presque irrite en se reculant.
Je renouvelai mon salut en disant:
— Je ne danse plus.
Elle me regarda alors avec un air d'indéfinissable railleiie et me répondit en s'inclinant: — Pardon, j'avais oulilié.
Je l'avoue, je ne compris rien à relie repartie qui fit sourire le jeune homme qui lui (loiiii.iit la main. Elle devait donc cacher une mécliancele demi je n'avais |ias la clef, et je me résolus a aller m'asseoir auprès de M""' du Haulcrre pour lui en demaiiderrexplicatioii. J'allais me diriger vers elle avec d'autant plus d'empressement qu'elle avait ete prendre place prés de cette helle des helles qui ne dansait p;is, Uirsciu'nne vnix iiartie de derrière la porte contre laquelle j'étais appuve me cloua il ma place.
— 'Montrez-moi donc vcli-e nouveau conlrô'enr, dit-on à côté (le moi. La voix de mou directeur répondit : — Il était là tout à l'heure.
— Ce doit être un plaisant original, reprit le premier inlerlocnleur ; M""" du Haulcrre vient de me raconter les visites qu'il lui a faites; il parait que c'est un gant jaune assez ridicule. — llum ! hum ! fit mon directeur, vous savez que M""" du Haulcrre n'est pas très indulgente.
— C'est égal, dit l'autre, je ne serais pas fâché de voir un échantillon de l'espèce fashionahle.
Je me penchai de l'autre côté de la porte et je reconnus le vieillard avec qui M""" du Haulcrre causait si joyeusement un instant avant.
C'eût été un jeune homme que j'aurais peut-être réfléchi que c était un mauvais début dans un monde où je vais être forcé de vivre, qu'une demande péreniptoire d'explication dans la première réunion où je me trouvais, chez le premier magistral du département; j'aurais peut-èlre pense que ce jeune homme u'eUiil pas responsable des méchaiiceles d'une femme que j'avais trouvée, quelques jours avant, si amusante, (piaiid sa nialiie s'exerçait sur le compte des antres; mais enfin louies ces sanes nllexions me furent inutiles; le curieux qui di-sirait me conn.iiiie était nn vicillaid, cl celui auquel il s'enquérait de mni était mon supérieur ; je fus donc force de garder mon dépit, et je compris alors la nuigeur subite de M»' du Hauterre surprise par moi dans ses médisances; je pus commenter alors sa pantomime si expressive, et jusqu'à ce mol : — Je l'avais oublié 1 qui m'avait semble si peu significaiif, et (|ui probablemenl voulait dire : — J'avais oublié (lu'uii des ridicules de la jeunesse parisienne, c'est de ne plus danser.
Ce devait être un ridicule, en effet, dans le salon oii je me trouvais, et où tous les jeunes gens prenaient à cœur ce plaisir si insipide quand il n'a d'autre but que de remuer les jambes, le plus souvent à contre mesure.
La plus grande puissance du sang-froid n'esl pas de parer sur-lechamp Us coups imprévus, c'est celle qui vous fait attendre patiemment l'occision de prendre votre revanche. Si j'avais eu celte qualité, proliahlcmeiil j'aurais pu rendre à iM™" du Hauterre une partie du dépit qu'elle avait fait naître en moi. Il eût penl-ètre sulfi pour cela de ne pas m'occuper d'elle ; mais j'avais hâte de lui prouver que je n'étais pas un homme à bafouer à plaisir, et cette impatience me lit faire une énorme ou plutôt deux énormes sottises. La première, ce fut de me venger d'une médisance par une grossièreté; la seconde.... mais il faut ttrdire avant ce qui me poussa à celle sottise.
.M'"= du H:iuierre était demeurée jirès de cette admirable personne qu'on ne faisait pas danser. Je venais de dire à M"" du Hauterie que je ne dansais plus; c'était, à ce qu'il me parut du moins, d'une im|)crlinence assez achevée que d'inviter une autre femme et de l'inviter à côté d'elle; d'ailleurs, c'était aussi réparer vis-à-vis de cette belle délaissée l'injure que lui faisait tout le inonde. Cette idée m'envahit, s'empara de moi, et sans me donner le temps de refléchir, je me décidai a la mettre à exécution.
Déjà les nmsi<'iiMis reprenaient leurs instruments, le nouveau danseur de M°" du Hauterre allait l'enlever, elle s'clail déjà à moitié levée, tout eu parlant à sa voisine, je me glisse rapidement, je m'approche et je dis à cette reine des belles : — Oserais-je vous demander l'hùiineur de danser avec vous ?
Celte dame se tourna aussitôt en tendant sa main vers moi, et je |)us voir sa céleste figure où se peignait un étonnemenl inquiet, tandis que M"' du Hauteire me regardait d'un air renversé.
— Serais-je assez heureux, dis-je, en prenant la main qu'on me tendait, pour voir ma demande accueillie? — Qui est-ce 7 dit celte dame, eu retirant sa main par un singulier cITroi. Est-ce à moi qu'on pai'lo? — Oui, madame, lui dis-je fort surpris de sou geste.
Cette dame baissa la télé et me répondit d'une voix étouffée:
— Je no danse pas, monsieur.
i:t en niémc temps je vis deux grosses larmes rouler sur ses joues. Jetais siupcfail: M""» du Haùierre s'était replacée prés de cette dame eu me jetant nn regard superbe de dédain, et je pus voir, en me retirant, qu'elle parlait à sa voisine comme pour la consoler du malheur qui venait de lui arriver ; et lu dois penser si ma sottise parisienne dut servir de texte aux consolations de la provinciale à la pro\inciale.
Je regagnai le salon où se trouvait .NL Derbot. mon directeur. U avait fini sa partie de trictrac, et m'aborda avec une charmante bouhoiriie, bien ditlcrente du ton assez bourru que je lui avais vu dans SCS bureaux. — Eh bien! me dil-il, comment trouvez-vous nos bals de province? — Charmants, lui dis-je ; mais on y marche sur des charbons ardents, quand on n'y connaît personne. — Pourquoi cela? me repondil-il — Parce qu'on risque d'v commetlre beaucoup de maladresses. — Nos dames sont indulgentes. — Vous ne mettez pas M"" (lu Hauterre du nombre, je suppose. — E>t-ce que vous savez dcjà quelque mccliancelé sur votre compte? — C'est ce que je vous dirai tout à riicuie, si vous voulez bien me dire quelle esi celte dame que je vais \ous montrer. — Ah ! vous avez déjà remarqué une dame, me reijondit le directeur, en riant; voyons, ajouia-t-il, en me suivant vers la porte du salon. — Veuillez bien prendre garde, lui dis-je, de ne pas prêter à ma question un sens qu'elle n'a pas; quand je vous aurai dit ce qui m'est arrivé, vous veirez que cette question est presque nécessaire. Tenez, voyez: quelle est cette dame qui esl près de cette console et qui écoute ce vieux monsieur que je crois des amis de M""= du Hauterre, car ils causaient Irés-gaieinent ensemble quand je suis arrive? — D'abord, inédit M. Derbot, ce monsu-iir, qui est le président du tribun;il, et M"" du Haulene se dctestent cordialement; comme ils ont le même genre d'es)uil ils se craignent cl se mén:igeul. M. Hérvoisest pcul-élre le seul homme dont M""' du Haulcrre ne dise pas de mal, et M"" du Hauterre est la seiile tcmme qui échappe à la dent de M. Hervois. C'est pour cela qu'ils vivent dans uneiniimilé haineuse qui finira par une gnei're acharnée. — C'est livsbien, dis-je à mou directeur; mais cette dame, quelle esl celle dame?—M"'" Léonard Aslhon, la fameuse M'"' Léonard \slhun — J'avoue que sa renommée n esl pas venue jusqu'à moi. — tli bien! reprit M. Derbot, c'est la fameuse .M"'' de Chivri. — Pas davantage, lui dis-je eu secouant la têle. — Au fait, vous avez raison , nie dit-il, cette afl'aire a été elouffce le plus possible; ou a empêché les journaux d'en parler ; il est tout simple que vous l'ignoriez. Mais pourquoi me demandez-vous qui elle est? — C'est, lui repondis-je prudeuinienl, parce tiuejem'elonne qu'on ne la fasse pas danser. — Elle? me dit mou directeur; elle est aveugle. —Aveugle! — Vous ne vous eu éles pas aperç"'?— ?i peu que je l'ai invitée à danser. — Vous! s'écria-t-il ; ah ! tanl pis... tant pis.... car vous avez dû lui faire bien du chagrin. — Elle est donc bien malheureuse de sa position? — Oui, caV sa position a été un grand malheur pour elle... Puis il rcpril :
— Mou Dieu! que je suis fâché que vous ayez été l'inviter; je suis sur qu'elle en pleuie dans le cœur. — Je ne vous cache pas (lu'elle en a pleure de ses deux yeux, et M"' du Hauterre, ijui euiit près d'elle, s'est chargée de la consoler. — Pauvre femme! reprit mon dirccleur ; mais comment M°" du Haulcrre ne vous a-t-elle pas arrêté ipiand vous ;ivez fait celte... — Sottise, voulez-vous dire? — Non, reprit M. Derbot; mais c'est plus qu'une maladresse, c'est un grand chagrin (|ue vous avez t'ait à la plus noble et à la plus mal heureuse dest'emnies; et comme rinlérêt de sa vie est lié à beaucoup d'autres que vous pourriez blesser parce que vous les ignon-z, il f:uit que je vous aiquenne celte déplorable histoire. — Volontiers, lui dis-je. llm'emmeiiadansunpelit boudoirreculé,el voici ce qu'il me raconta.
Tu dois bien supposer, mon cher Edouard, que ce n'est pas cependant comme je vais te la dire ipie M. IK-rliot me raconta celle histoire.
Elle est fort embrouillée de noms supposes que je confondais quelquefois les uns avec les autres, et de circonslonces singulières que je ne comprenais pas toujours; alors j'interrompais le narrateur, je demandais (les explications, et j'arrivais à démêler tous ces fils, à suivre clairemcnl les evcnenientsetà les coordonner. C'est donc le recil de mon dirciicur que je l'envoie, mais avec les impressions qu'il a fait nailiv en moi, mais dans un ordre plus régulier et débarrassé des mille incidcnls d'une conversation, sans que toutefois j'aie rien ajouté ni reiianché des faits importans. Seulement lu remarqueras que, pour t'cpaii;ner la fatigue que j'ai eue à tirer à clair cette histoire, j'ai commence par l'en faire connaître d'abord les principaux personnages avec leurs positions respectives.