‹ Ouvrés illustréesChapitre 108 sur 157 · DIANE · texte numérisé non relu

DIANE

M. Léonard Aslhon est un gentilhomme de Vitré et très-riche propriétaire d.uis cette parlie de la Bretagne. Sa famille, qui esl d'excellente noblesse, vint en France à la suite de Jacipies H, et s'y fixa

DIANE DE CHI\ ni.

iiprès I:i mort de ce roi déchu. Depuis le régne de Louis XIV tons les chefs de celte famille prirent part aux diverses entreprises des Stuarts pour remonter sur le trône, el ce ne fui que lorsque le df-rnier de cette race eut dit adieu pour toujours à des espénnces impossibles que les Astlions se considérèrent comme dégages de leurs services envers les Stuarts, et qu'ils prirent la qualité de" Français et transportèrent à une autre monarchie cet esprit de dévouement qui déjù leur avait fait un renom chevaleresque dans le dernier siècle.

Cleile lidélile au malheur, qui semblait une destinée particulière de la taniille des Asilions, ne manqua à aucun de ses membres. Le grandpèie de Léonard avait suivi Charles-Edouard dans sa malheureuse tentative de 1745; d'irant notre première révolution, son père servit les Bourbons dans les guerres de la Vendée, et Léonard, ancien officier de la garde royale, acc.e|)la cet héritage d'aveugle dévouement el de rébellion, en se mêlant activement aux "troubles qui agitèrent les dejiartements de l'Ouest après la révolution de juillet.

Je te dis tout ceci pour te faire comprendre comment ce seul nom d'Asihon emportait avec lui une de ces grandes idées de génerosilé et de dévouement qui séduisent de iirime abord l'imagiuaiio'ii et intéressent le cœur.

Du reste. M. Léonard Asthon répondait parfaitement de sa personne ù l'idée romanesque que son nom faisait naiire. Il avait à peine trente ans, el était dune beauté remarquable; il avait ce courage a\en- Uirenx qui se sent mal à l'aise dans les rangs calmes et réguliers d un régiment, et qui regretle ces san^'lantes mêlées de nos pères, où un chiv.dier arme de toutes pièces s'élançait, la hai-he au poing, dans h-s rangs de ses ennemis pour y acquérir un.î gloire qui n'était qu'a lui. Tu couiprends qu'avec dépareilles dispositions, Léonard Asthon, ajoutant sa chevaleiie personnelle à celle de ses ancêtres, dut bientôt devenir une sorte de héros parmi ceux de son parii. C'était pour les paysans de la Bretagne un nouveau Charelte, un autre Bnnchanips; c'était pour les châtelaines de ce pays un Mac-ïvor, un Claverhouse, un de ers beaux personnages de Scoit, qui font si bon elfel dans les rêves des femmes.

Or, parmi ces femmes qui rêvent, il y avait à quelques lieues de Nantes une certaine M"" de Keruiik, de pure race bretonne aussi, et ilonl les fils et le mari avaient péri dans les premières guerres de la Vendée. Une seule lille lui était restée et avait épousé M. de Chivri qui avait été le frère d'armes de M.\l. de Kermic. C'est de ce mariage que naquirent trois lils, Georges et Philippe de Chivri. nés en 1804 el 1806, et plus de dix ans après, en isu et en 1816, Martial el Diane de Chivri, celle dont je dois te dire l'histoire.

La naissance de Diane fut un malheur; car sa niére mourut en lui donnant la vie, et Diane naquit aveugle.

A cette même époque, M°" de Keimic perdit une nièce qui lui avait fait fidèle compagnie dans sa vieillesse, car W°>= de Chivri habitait l.s environs de Cbàleauroux où sont toutes les propriétés de son mari. ^1"°= de Kermic apprit tout à la fois la monde sa lille, la naissance de Diane, ell'infirmiié dont celle entant éliit frappée. Elle la demanda à sou gendre, à qui elle fit comprendre, qu'un homme ne pouvait entourer l'enfance de Diane des soins vigilants et continus qu'exigeait sa cruelle position. M. de Chivri, dont l'ambition s'était réveillée au eommenceiiienl de la Restauration, et qui s'était décidé ù aller habiter F'aris avec ses fils pour surveiller leur éducation, M. de Chi\ri, dis-je, se rendit aux désirs de sa belle-mère; il lui envoya sa fille, et Diane fut élevée par sa grand'mére au cliàle.m de Gigân, à une demi-lieue de Machecoul, et loin de son père et de ses frèies.

Mainienant, franchis d'un seul bond une période de seize ans; vois M. de Chivri, âgé de soixante-dix ans, devenu pair de France, demeure fidèle à ses devoirs de législateur, et comprenant que le pays tout entier vaut bien une famille, et que les droits des nations viennent encore mieux de Dieu que les droits des souverains; vois aussi ses trois fils, Georges, chef de bataillon dans un régiment de ligne; Philippe, déjà distingué dans la carrière civile, et Marlial, âgé de'dix- Luit ans, mais faible, étiole, pâle comme le sont presque toujours ces enfanis lardifs, fruits, presque avortés d'une nature déjà défaillante. Toutefois il eût semble que Diane avait échappé à cette loi commune de dépérissement, lant à seize ans elle était déjà grande, belle et forte, si la cécité dont elle était alfligêe n'eût montré que la nature avait été impuissame à compléter celte œuvre d'ailleurs si parf.iiie.

■Tous ces préliminaires indispensables étant poses, figure-loi que tu es à la fin de l'année 183-2. au moment où la guerre civile venait d'être terminée par l'arreslalion de la duchesse de Bcrry et où ceux qui avaient pris p.irt à sa folle tenialive étaient obliges de se soustraire au jugement dont ils étaient menacés; transporïe-toi dans un vieux château assis au pied d'une colline couverte de bois et de roches, et où se trouvaient des fourres assez épais, des cavernes assez profondes pour qu'on pût s'y cacher. Autour de ce châleau un parc d'une grande étendue, et dans lequel se trouvent plusieurs pavillons sépares, dont l'un est situe à l'angle le plus éloigné de ce parc, à un endroit où le bois touche aux murs de l'enclos"; une des portes de ce paxillon ouvre sur le bois, l'aulresur le parc. Il est dix heures du soir, la nuit est mauva'se et tourmentée, el le bien-être qu'on éprouve à se trouver au coin d'un âtre où brûle un bon feu, vous porte à plaindre le sort de ceux qui sont exposés à la pluie et au vent.

C'est dans celle disposition que se tr luvaient ce soir-là M"» rie Kermic el Diane demeurées plus lard que de coutume dans le salon. Depuis qnehpii' lemps elles gardaient lotîtes deux le silence, écoulant le murmuiv conslant de la pluie, coupé de temps en temps par les longs gémissements du vent qui la chassait avec une force violente contre les volets fermés du château.

— Quel lemps! quel temps 1 dit la vieille M"" de Kermic, tirée de sa rêverie par une rafale plus forte que les autres; et penser que peut-être en ce moment, nos amis, ceux qui se sont dévoués à la défense de la bonne cause, errent sans asile, traques et poursuivis comme des loups ; c'est bien triste! —Il faut espérer, repartit Diane, nue les plus compromis auront trouvé moyen de quitter la France. — Ce ne sont pas toujours les i)lus compromis qui sont les plus prompts à se mettre à l'abri. Le même courage qui les a poussés en avant les empêche de se retirer tant qu'il y a un danger à courir; ainsi j'ai appris certainement qu'il y a quinze jours M Léonard Asthon avait refusé de s'embarquer au Croisic, où on lui avait ménagé un passage à borddun lougre anglais. — .Mais n'est-ce pas plusoiie du courage, et n'ya-t-il pas de l'imprudence à agir ainsi? repartit Diane. —Noble imprudence du moins qui dédaigne le salut pour elle-même lant qu'il y a des malheureux en danger!

La conversaiion en resta là ; les deux dames reprirent leur rêverie ; ce fut Diane qui, celle fois, lompit le silence la première.

-;- 11 se fait tard, ma bonne mère; ne pensez-vous pas à vous retirer? — Pas encore, Diane. Je ne sais; mais je me ferais presip.ie scrupule de dormi* dans un bon lit, tandis que de braves gens souffrent dehors.

Diane réfléchit que M™" de Kermic n'avait pas d'ordinaire ces scrupules pour les malheureux mendiants qui venaient solliciter un asile ù la porte de son château, el elle se demanda si l'humanité n'était (ju'une vertu départi; elle reprit donc:

— Cependant, ma mère, vous ne pouvez veiller ainsi loule la nuit; ce n'est pas votre habitude. — Viens l'asseoir tout près de moi, Diane; je te dirai pourquoi j'altends.

La jeune lille se mil à genoux sur le coussin où reposaient les p'eds de sa grand'mèi'e, el celle-ci, se penchant vers elle, lui dil ù voix basse :

— Ecoute, Diane, tu connais bien Valérien? — Oui; c'est un nouveau garde-chasse que vous avez icide|)uis quinze jours. Ne sortil pas de chez le vicomte de Furières? —Oui, un mauvais garnement qui. criblé de dettes à Paris, est venu se réfugier dans sou chàli'au, où l'on dit que les huisssiers le poursuivent encore. Valérien a quitté sou service, fatigue de ne point recevoir ses gages et d'être en buite aux plusniauvais traitemenis; car on dit que M. de Furières ajoute la brulalilê à ses autres vices. Eh bien! ce Valérien, qui est un garçon alerte, vif, dévoué, m'a dit que ce matin, au point du jour, en faisant une battue dans le bois, il avait aperçu un homme à lui inconnu, et qui, en l'apercevant, s'était mis en état de défense. C'est, m'a-l-il dil, un homme de trente ans au plus, d'un beau visage, dune tournure distinguée, d'une taille eh-vée, et dont le costume de chasseur, quoique en un état déplorable, annonce une certaine élégance. — Eh bien! reprit Diane, cet houiuie? — Valerieu l'a abordé, et, soupçounani ce qu'il pouvait êire, il lui a dit : — Ne craignez rien, monsieur, je ne suppose pas que ce soit pour chasser que vous portiez un fusil de ce calibre, un sabre el une paire de pistolets; je suis gardechasse, pour arrêter les braconniers; mais je ne suis pas gendarme, pour empoigner les voleurs ou les chouans.

l\ parait qu'a ce mol de chouan cet homme a tressailli en regardant autour de lui; puis il s'esl approrhé, el a dit loul basa Valer'à'U : — N'éles-vous pas au service de M""" de Kermic?— Oui, vraiment, lui a répondu Valérien. — Alors diles-lui...

Cet liomme s'est arrêté tout à couii, pui:; il a repris :

— Non, ce serait la compromettre; sa génerosilé ne lui perme'.trait pas de me refuser un asile, ne lui dites rien de cette rencontre.

Et aussitôt il s'est éloigné à grands pas, et Valérien l'a perdu de vue.

— Ah 1 fit Diane, à qui ce récit avait inspiré un ceitain intérêt, et Valérien vous a raconté cela? — Oui, il est revenu du château pour ■ me prévenir de ce qui lui était arrivé; au portrait qu'il m'a fait de cet inconnu, à l'air de commandement qu'il m'a dit que cet homme portait en soi, j'ai cru reconnaître que ce devait être M. Aslhon luimême. — M. Aslhon! s'écria Diane, pour qui ce nom était le sviionyme de toutes les vertus chevaleresques des héros de roman. M.'As- Ihon ! rrprit-elle.; mais vous ne le connaissez pas? — Non. sans doute; mais .M. Dernois, notre curé, qui le conuait, m'a affirmé sur l'honneurque M. Asthon était cache dans les environs de Machecoul.

— Il est bien fâcheux, dit Diane, que M. Dernois soitab.senl; il aurait pu vous dire si cet inconnu est véritablement M.Léonard Asthon.

— Que ce soit lui ou un autre, reprit M"°= de Kermic avec impatience, c'est toujours un homme dont la vie est en danger pour une cause qui est la nôtre; car tu n'es pas comme ton père et les frères, toi; tu n'as pas renie tes devoirs; or donc, que ce soit lui ou un autre, il a droit à un asile chez moi, et je le lui donnerai.— .Mais comment le lui donner, leprit Diane, puisque cet homme s'est éloigné sans avoir voulu même tenter de l'obtenir? — Et c'est une génerosilé

DIANE DE CHIVRI.

qui m'a dit ce que j'avais à faire : j'ai chargé Valérien de chercher cet inconnu, de le retrouver et de lui dire que ce serait me faire une injure que de ne pas m'assodcr, au moins par l'hospitalité, à une cause que j'ai toujours considérée chez ceux qui l'ont soutenue comme l'acroninlisHMiieut d'un noble devoir. — El, dites-moi, reprit Diane, Valfiicn a-t-il retrouvé cet homme? — Je l'aitends depuis ce matin; mais tout est convenu; s'il le rencontre, il le fera entrer dans le pavillon du bois. — Dans mou pavillon, reprit Diane. — Oui, mon enfant ■ car c'est le seul endroit du châleau où, gr:lce à ta volonté, les domestiques n'entrent que lorsqu'ils en reçoivent l'ordre. De cette façon notre inconnu pourra y rester caché tant que nous le voudrons; nous pourrons aller lui tenir compagnie sans exciter les soupçons de personne, et Valérien se chargera de lui porter des vivres en entrant par la porte du bois.

Diane qui avait fait arranger ce pavillon pour son usage, qui avait fait déposer sa harpe et les divers ouvrages de tapisserie dans lesquels elle était devenue d'une adresse remarquable, malgré son infirmité, Diane aurait peut-être fait quelques objections à cette disposition prise à son insu ; mais presque aussitôt la porte du salon s ou- \Tit et Valérien se monira aux regards de sa maîiresse dans un état (lépiorable. Ses habits ruisselaient d'eau et étaient couverts de tange. Malgré ses soixante-dix ans, M°'= de Kermic se leva à son aspect, cl lui dit avec un accent inquiet : — Eh bien! ,

Valérien montra du doigt la jeune aveugle qui s'était retournée à ce bruil, et M»" de Kermic ajouta : — Tu |)eux palier devant elle, elle sait tout. — Eh bien! madame la mar(iuise, il est dans le pavillon. — T'a-l-il dit son nom ?

Valérien parut embarrassé, et répondit après un moment a uesita-

lio" : , . ,, ■ r'„,f

— ]| ne veut le dire qu'à madame la marquise elle-même. — L est bien je vais au pavillon. — Pardon, ma mère, mais à votre âge, par le temps qu'il fait, traverser tout le parc, ce serait d'une imprudence . — Mademoiselle a raison, dit Valérien; la pluie lombe à flots et demain Usera temps d'interroger cet inconnu. —Je voudrais bien' savoir cependant, dit M°» de Kermic avec une vivacité qui partait de son désir extrême d'associer son nom à un nom fameux, [e voudrais bien savoir si c'est véritablement M. Eéonard Asthon. — M. Léonard Asthon, dit Valérien avec un vif mouvement de surprise ; je ne crois pas... . , , , ,

l'uisil se mit ù réfléchir comme un homme qui calcule les probabilités d'une chose pareille, et il reprit :

— .Ui fait c'est possible, M. Asthon est, dit-on, dans les environs: oui vraiment, il est bien possible que ce soit lui.— Et s'il en est ainsi dit M""" de Kermic, il trouvera un asile dans ma maison tant qu'il pourra lui être utile. — Vrai, lit Valérien, je commence à croire que ce doit être lui. — Et s'il se trouvait avoir besoin d'autres secours dans l'état où il est, si l'argent lui manquait, ma bourse lui est ouverte comme ma maison.— C'est lui certainement, dit Valenen. Voulez-vous que j'aille lui demander ?— Ce serait inutile, puisqu il a deja refusé de le répondre. Mais il me semble que le temps se calme, que la pluie cesse, et que je puis sortir. .

Une rafale plus violente que les précédentes vint avertir la vieille dame que ses désirs la trompaient sur la possibilité d'une pareille visite, et elle se replaça au coin de son feu, en disant d'un ton grondeur à Valérien : ..,..-, i,

— Comment se fait-il que vous ne soyez pas arrive plus tôt?— it a d'abord fallu retrouver .M. Aslhou ; car je ne doute plus que ce ne soit lui, repartit Valérien, et ce n'a |)as été chose facile ni sans danger; car, lorsque j'ai lini i)ar le découvrir, il s'est imaginé que je le cherchais pour le dénoncer, et il a voulu me tuer ni plus ni moins qu'une grive ; puis il a fallu le décider à venir, ce qui n'a pas été plus facile que de le trouver. « Non, disait -il, je ne compromettrai pas M""" de Kermic par ma présence chez elle. Je ne veux pas; remerciez-la de ma part; mais si je dois être arrêté, que ce soit du moins sans appeler la vengeance de mes ennemis sur d'autres que sur moi. — ÎSoble jeune homme! dit M"'" de Kermic. Valérien, il faut que tu me conduises, il faut que je le voie. — l'ardon, madame, dit Valérien ; mais " vous comprenez ipie je n'ai pu allumer ni feu ni lumière dans le pavillon, on aurai! pilles voir du château, et je l'ai laissé dans l'obscul'ilé. Jiais il ne peut rester ainsi, mouillé suis doute comme lu l'es, n'avanl pas mangé peut-être de la journée. En fermant les rideaux et les volets, on newrra rien; il faut lui donner de la lumière, lui allumer du feu Charge-toi de ce soin, Valérien, et, pour ce soir, c'est nous qui lui iiorlerons des vivres. — Mais, ma mère... — Ali ! je le veux! dit M"" de Kermic de ce ton qu'elle prenait rarement, mais qui, une fois arrivé, n'admettait pas la moindre observalion.

Valérien sortit, prit du bois dans un vaste bûcher qui se truu\ait dans une des ailes du château, et se dirigea vers le pavillon.

— Maintenant, dit M"" de Kermic, il faut nous procurer de quoi porter à souper à M. Asthon. — Mais c'est impossible, ma mère, les domestiques ne sont pas couchés, el la femme de chambre veille dans la salle à manger, par où il faut passer pour entrer à l'oflice. — Eh liien ! je vais l'envoyer se coucher. — Vous savez bien que Marthe n'ira pas, ou (|ue, si elle fait semblant d'obéir, elle restera levée dans sa chambre iiisqu'à ce qu'elle n'entende plus de bruil dans la maison. —

C'est vrai, c'est vrai, 'dit M"» de Kermic avec humeur; elle est d un zèle insupportable quelquefois. — Aujourd'hui peut-être, reprit Diane; mais vous savez combien elle vous est attachée; si vous la chargiez...

— Diane, reprit M°"= de Kermic d'un ton sévère, je ne te reconnais pas; tu trouves des impossibilités â tout quand il s'agit de secourir un malheur si noble et si pressant. — C'est que je ne sais que vous dire, ma mère, reprit Diane; mais j'ai un triste pressentiment que ce sera une affaire qui vous amènera plus de désagréments que vous ne pensez, et.. — C'est bien, dit M""-" de Kermic en se levant, je vais me charger de tout ce soin. — Ah 1 ma mère, dit Diane en la retenant, qu'allez-vous faire?— N'ayez pas peur, Diane, vous ne serez, pas compromise. — Oh 1 ma mère, j'y vais, s'écria lajeune fille, j'yvais, et peut-être, tenez, vaut-il mieux que j'y aille seule. — Comment, seule! — Ecoutez, vous allez monter dans voire chambre avec Marthe et je ferai semblant de me retirer dans la mienne. Aussitôt je descendrai à l'oflice, j'y prendrai tout ce qui est nécessaire. Vous savez dit-elle tristement, que je n'ai pas besoin de lumière pour cela.

M""^^ de Kermic baisa sa petile-fille au front en murmurant: « Pauvre enfant! u Et Diane conlinua:

— Pendant ce temps, vous retiendrez Marthe, et moi j'irai au pavillon porter le panier que j'aurai fait; je rentrerai sans que personne m'entende, et une fois que je serai renirée dans ma chambre, vous pourrez renvoyer Marthe, et je viendrai vous dire ce qui se sera passe.

— Diane, mon enfant, s'écria M""^ de Kermic, ah! voilà qui est bon et digne de toi ; mais viens, mon enfant, hâtons-nous ; il me tarde déjà que tu sois revenue. .

Ce qui avait été convenu fut exécuté, et pendant plus dune demiheure que dura l'absence de Diane, M"" de Kermic gronda Martlie plus qu'elle ne l'avait fait depuis vingt ans qu'elle était à son service. Tout ce qu'elle faisait était mal fait et à recommencer; M"" de Kermic n'était jamais contente ni de la place où était posée sa lampe de iiuil quoiqu'elle fût inamoviblement marquée sur le même marbre depuis vingt ans, ni de la manière dont ses rideaux étaient fermes, son feu couvert, ses couvertures arrangées. Enfin, ayant entendu tousser dans la chambre à côté, elle renvoya Marthe; el Diane, dont la robe el le chapeau de paille dégouttaient la pluie, entra aussitôt.

— Est-ce lui? s'écria M"" de Kermic. —Oui, ma mère, répondit Diane avec un accent presque exalté ; c'est lui, c'est M. Léonard Asthon. — Comment est-il? — Ma mère ! fit Diane en se détournant. — Ah! pardonne, pauvre enfant.j'oubliequeje nepuisle fairecetteinterrogalion. — Mais, reprit Diane, s'il m'a été défendu de le voir, je l'ai entendu. — Et que fa-t-il dit?— Oh ! il a une voix d'une douceur et d'un charme étonnants. Il parle avec une facilité , un accent.... — J'en étais sûre... Et tu lui as apprêté lout ce qu'il faut? — Oui, ma mère! — Avait-il l'air bien reconnaissant? — Il m'a priée de vous porter ses respects et l'assurance de sa gratitude. — Bon jeune homme... Tiens, assois-loi sur mon lit el conte-moi... Mais tues trempée, pauvre enfant, lu grelottes.- Ce n'est rien...— Non, non, couche-loi... demain nous reparlerons de loui cela. Va, je le veux absolument. — Bonsoir, ma mère. — Bonsoir, mon enfant. On peut se coucher le cœur gai quand on a l;iit une bonne action.

Diane se retira; mais ni la mère ni la petite-fille ne dormirent, malgré leur bonne action; l'une rêvait à son héroïsme, el l'autre ;\ cette voix suave el douce qui lui avait parlé.

Pendant ce temps, un beau jeune homme assis devant un feu iictillanl, à côté d'un guéridon sur lequel était un souper très-confortable, s'écriait: — Eh bien! Valérien, ai-je bien joué mon rôle? — Aussi bien que moi, monsieur le vicomte. — Tu as bien fait de venir m'avertir de prendre ce nom de Léonard Asthon ; car jamais sans cela je n'y aurais pensé. Donne-moi un verre de vin... Sais-tu que celle M"° de Chivri est belle comme les amours? — .Mais oui, monsieur le vicomte ; c'est dommage qu'elle soit aveugle. — Uaison de plus pour ne pas voir le danger. — Quel danger? fil le gardechasse. — Oh! lien. Encore un verre... Il est excellent... Elle est vraiment belle!... Je vais me coucher; et maintenant les huissiers peuvent courir aiirés moi ; je leur donne en mille de deviner que le vicomte de Eurières, poursuivi pour dettes, se cache chez M''"= de Kermic sous le nom de Léonard Asthon, proscrit politique. -Bonsoir, monsieur le vicomte. — Bonsoir, drôle. Lue demi-heure après, le \ieomte dormait du sommeil du juste. Diane avait seize ans à cette époque ; mais il paraît que cette pure et noble beauté, dont j'ai été si vivement h-m^c. brillait déjà en elle de tout sou éclat; et si elle avait moins de majesié qu'aujourd'hui, elle avait de plus la suavité ineffable de cet âge qui quitte l'enfance et entre dans la jeunesse. Du reste, c'est tout au plus si Diane savait qu'elle était belle : pour ceux qui avaient constamment vécu près d'elle, cette beauté était venue sans qu'ils y prissent garde; pour ceux qui la voyaient pour la première fois, c'était presque autant un sujet (le plaindre Di:iiie que de l'admirer. Le cri : Qu'elle est belle! eût dû être si nécessairement suivi de la restriction: C'est dommage qu'elle soit aveugle ' que ceux-là se taisaient el cherchaient à flatter la jeune lille dans les qualités dont elle pouvait être heureuse, parce qu'elle en sentait le prix dans les autres.

Ainsi, comme elle aimait une causerie douce et spirituelle, elle accueillait comme un hommage le plaisir qu'on prenait ù l'écouter;

DIANE DE CHIVRI.

.'linsi, comme les notes d'un chanl mélodieux la prenaient au cœui' jusqu'à la faire pleurer, c'élait pour elle un vrai triomphe (|ue de sentir ses auditeurs tressaillir aux accents de sa voix et de sa liarpc unies ensemble. Alors elle comprenait l'émotion qu'elle donnait par celle qu'elle pouvait recevoir, et elle en était fière. Alors, quand on lui prodiguait les louanges, elle rougissait; mais la première lois qu'on lui dit qu'elle était belle, elle se mit ù pleurer.

Et cependant cet hommage a dû bien souvent lui arriver. Imagine-toi le front le plus pur couronné de flots de cheveux bruns, un nez dont le profil aquiliii témoigne une volonté ferme, une bouche dont les lèvres léijèrement bombées ont pour ainsi dire la grâce et la forme d'un baiser; et puis je ne saurais te faire comprendre combien, malgré sa cécité, ses yeux ont encore d'expression. X la manière dont elle les tourna vers moi lorsque je lui parlai , je n'aurais jamais cru qu'elle fut aveugle; et lors même qu'on sait qu'elle ne voit pas, on est tenté de croire qu'elle regarde.

Et puis, moucher Edouard, il y a au-dessus de tout cela un charme particulier qui ne peut appartenir qu'à un pareil malheur : c'est celui (|ui résulte de l'ignorance et de la naïveté de celle beauté. Comme l'infortunée n'a jamais pu étudier dans un miroir toutes ces expressions de convention que le monde impose à la femme qui entend et qui parle, il y a dans le visage de Diane une franchise d'émotion donl rien ne peiit te donner une idée. Si elle sourit parce qu'elle est heureuse , ce sourire est ouvert jusqu'au cœur, rien ne le gène et ne le comprime ; si elle souffre, toute sa douleur monte à son visage; lorsqu'elle est calme même, elle se laisse nécessairement aller î» être belle sans minauderie et sans affectation ; son beau visage est à qui veut le voir, elle ne le voile ni le pare pour personne. Telle est Diane aujourd'hui, juge ce qu'elle devait être à seize ans, lorsque le ftiàlheur n'avait pas encore touché celte tète charmante.

D'un autre côté, l'esprit de Diane était plus avancé que ne l'est d'ordinaire celui des jeunes filles de son âge. Dans la vie solitaire que menait M"" de Kerniic, on ne songeait à rien cachera Diane de ce qui venait distraire cette monotonie. On ertt dit qu'on croyait son âme aveugle comme ses yeux.

Ainsi, lorsque, dans ses longues soirées d'hiver. M"" de Kermic se faisait lire soit les journaux, soit les romans nouveaux, soit une tragédie ancienne, on admettait Diane à ces lectures. Par les journaux, par le récit des crimes, des suicides, des adultères, des séductions dont ils sont remplis, elle apprenait ce que les passions humaines ont de fatal, de bas et de hideux ; par les livres, elle croyait savoir ce qu'elles peuvenf avoir de bonheur, de noblesse et d'enivrement.

Ole à celle femme la coquetterie qu'elle ne pouvait comprendre, les plaisirs du monde auxquels elle ne pouvait se mêler, ces deux occupations qui prennent les sept huitièmes de la pensée et de l'activité féminines, et applique à une réflexion ardente, assidue, toute celle force de l'âme et de l'esprit, et comprends à quel degré d'exaltation celle femme avait du arriver dans ses rêves, dans ses craintes, dans ses espérances.

Voilà ce qu'était Diane, lorsqu'elle tomba entre les mains d'un libertin sans honneur, à qui une indigne supercherie avait prêté avec le nom d'.Vslhon l'apparence des plus nobles et des plus éclatantes qualités, et à qui le hasard avait donné les dons qui devaient séduire naturellement M""^ de Chivri.

M. de Furières était à Paris l'im de ces dix ou douze gentilshommes de grande famille à qui leur beau nom ne suflisail pas pour vivre de pair dans la bande joyeuSe et exclusive des artistes et qui avaient ajouté un talent véritable à leur position élevée. Arthur de Furières était un excellent musicien, il faisait des romances charmantes et les chantait avec un goût exquis. 11 dut à cela beaucoup de succès dans toutes sortes de mondes. Pour les femmes d'un rang élevé, c'était un amant convenable par son nom et par son titre, avec celte teinte d'indépendance romanesque qu'on suppose à des hommes dont toute la valeur est en eux-mêmes; pour les reines des coulisses, qu'Arlhur fréquentait beaucoup, c'était l'homme de talent dont on sollicite le suffrage, et le grand seigneur dont on accepte l'amour : pour toutes, c'était le fruit défendu avec la saveur d'un autre paradis que celui où elles vivaient.

A tant de bonheur facile Arthur perdit d'abord sa fortune et ensuite sa probité; il y perdit surtout ce qui peut arracher un homme à toutes les folies et à tous les vices, la foi dans les sentiments vrais et honorables. « On prétend, disait-il, qu'il y a des femmes qui se vendent et d'autres qui se donnent : cette distinction n'est qu'un pur jeu de mots : toutes s'écliangenl, les unes contre de l'argenl, les autres contre des soins, des plaisirs, des vengeances; souvenez-vous que les unes sont pauvres, et les autres riches, et dites-moi s'il y a plus de vice d'un côté que de l'autre? »

Avec de pareils principes, peut-être Arthur eût-il cependant respecté ou dédaigné le malheur de Diane s'il l'eût rencontrée dans le monde. Mais dans l'oisiveté de sa solitude ce devait être une séduction trop puissante que l'étude des premiers mouvements d'amour dans un être comme Diane, pour qu'un esprit-corrompu comme celui du vicomte de Furières résistât au désir d'éveiller cette âme pour la voir marcher dans sa nuit. Toute sa conduite, durant le temps qu'il passa dans ce pavillon, n'eut pas d'autre but.

A la première entrevue qu'il eut avec M"" de Kermic et Diane, il fut facile ù .Arthur de jouer son rôle; tout ce que M"= de Kermic savait de la vie d'Asthon, il le savait comme elle; tout ce qu'elle en ignorait, il l'invenlait avec une merveilleuse facilité et avec cette fausse poésie qui eu toutes choses séduit aisément ceux qui ont un parti pris de croire et d'admirer. Les exagérations dont il ornait sa vie aventureuse trouvaient un auditeur crédule dans la prévention de 1\I°"= de Kermic; et quant à Diane, le mystère de la vie clairvoyante était si impénétrable pour elle ; elle comprenait si peu qu'on pût reconnaître la présence de quelqu'un à une distance qu il lui fallait souvent une heure pour atteindre, que toutes les forfanteries d'Arthur lui |)araissaient possibles, par cela même que les actes les plus vulgaires de la vie étaient impossibles pour elle. En pareilles choses liiane ne pouvait douter que par l'incerlilude des autres, et M"» de Kermic était d'une bonne foi qui aveuglait la pauvre aveugle.

Toutefois, si M""= de Kermic avait accompagné sa petite-fille dans toutes les visites qu'elle rendait au pavillon, il est probable que la séduction calculée d'Arthur n'eût pu arriver à une femme que le regard ne pouvait avertir du trouble qu'elle inspirait, à qui un billet glissé secrètement ne pouvait donner le trouble si fatal de la curiosité. M""" de Kermic tomba malade; et comme elle ne pouvait faire ap|ieler dans sa chambre Vulerien, le garde champêtre, pour l'iulerroger sur ce que faisait M. Léonard Ast'hon durant toute la journée ; comme Diane elle-même ne pouvait, sans éveiller l'attention des gens de la maison, avoir des entretiens trop fréquents avec un homme dont le service lui était tout à fait étranger, la vieille M"" de Kermic, pour qui son hospitalité était une occupation ù laquelle elle prenait un vif intérêt, exigea que sa petite fille se rendit tous les jours au pavillon pour y savoir des nouvelles de l'infortuné proscrit.

11 faut le dire pour l'excuse de M"" de Kermic : la bonne renommée d'Asthon lui eût paru une garantie suffisante de sa bonne conduite, si elle eût pensé c|ue l'a séduction imt s'adresser i\ une telle infortune. Mais, par une de ces préoccupations assez ordinaires à l'esprit humain, comme Diane faisait une exception à toutes les autres femmes par son infirmité. M"" de Kjermic n'avait jamais songé qu'une pauvre fille aveugle put avoir h sulMr les dangers communs de la jeunesse et de la Tieauté.

Ce fut donc sans la moindre appréhension que la vieille dame permit ou plutôt ordonna ces dangereuses entrevues. Diane toutefois n'y alla pas avec la même iranquillité. Elle avait déjà senti en elle ce trouble inconnu qui étonne et alarme le cœur, la première fois qu'on l'éprouve. Lorsqu'elle approchait de ce pavillon, elle subissait ensemble cet effroi instinctif qui vous avertit d'un danger sans vous le montrer, et le désir tout-puissant de s'y livrer qui domine cet effroi. Elle avait touché du bout de ses lèvres virginales cette coupe de l'amour qui enivre et qui altère. 1*

Du reste, c'est l'histoire de toutes les passions , des plus graves comme des plus naiv^; l'ambitieux redoute les chagrins ([n'amène la puissance, et la poursuit avec ardeur ; l'enfant a peur des revenants, et oublie tous les jeux pour un conte bien effrayant. Telle avait été la première émotion de Diane ; pendant quelques jours elle s'était livrée sans réflexion à cette crainte aventureuse qui -l'agitait etla faisait rêver. Mais toutàcoupunevivclumière vint éclairer la route ou elle s'avançait alors , aveugle de son cœur comme de ses yeux.

Léonard ne lui disait rien qu'il ne dît à sa grand'mère. Mais que l'accent de sa voix était différenti II tremblait comihe elle-même avait senti trembler sa voix quand elle l'abordait.

Il y avait donc entre eux quelque chose qui n'était qu'à eux. Etaitce donc de l'amour? Elle s'interrogea et se dit qu'elle aimait. Aveu fatal, quoiqu'elle ne l'eût fait qu'à elle-même, car il la Ut, pour ainsi dire, pénétrer dans toute la puissance de sa passion; il lui fit comprendre l'inett'able bonheur qu'elle éprouvait à être aimée, et cependant elle ignorait tout de l'amour. Pauvre aveugle, qui le soir s'asseyait aux pieds de sa grand'mère, et qui, la tète appuyée sur ses genoux, se plaisait à entendre ses récits ; elle pourrait être ainsi aux pieds d'Arthur, et ce serait sa voix qui parlerait ! Elle aimait ceux (|ui la conduisaient avec soin dans les chemins qu'elle ne connaissait pas; cette attention lui était douce; mais être guidée par lui, ce serait un bonheur inconnu, ce serait presque voir.

Est-ce donc que l'amour est une émanation céleste qui pénètre toutes les choses de la vie et donne aux plus vulgaires une lumière et un parfum qui n'est ((u'à lui, et qui éblouit et enivre? .\insi Diane, ce cœur enfant, ne cherchait les joies de l'amour que dans ce qu'elle savait de la vie, et cela suffisait cependant pour en faire une vie toute nouvelle.

Mais l'affreux souvenir de son malheur venait la saisir au milieu de ses rêves, et il brisait ses espérances. Si sa voix est émue, se disait-elle, c'est qu'il me plaint !

La pitié d'un ami est une consolation, la pitié de celui qu'on aime d'amour est un desespoir; et Diane souffrait ce désespoir, car elle aimait Léonard Astlion. Ce fut donc avec une douleur sincère qu'elle consentit à aller tous les jours partager sa solitude ; car elle venait le cœur nu se heurter à une indifférence dont son infortune la persuadait. Voilà surtout pourquoi ces entretiens devaient être si dangereux : c'est qu'ayant rêvé le bonheur d'être aimée, et ayant repoussé

niANK DE cm Mil.

ses i'S|)i'iancL's coninie insensées, elle deviiit trop montrer sa joie, lorsquim mol vieiidiait les lui présenler eomme possibles.

Aussi, lorsipie Ailliuf osa pour la première lois lui dire ce mot: Je vous aime, qui lomljc pi'esque toujours cumnie la foudre dans le cœur pour le brûler et y laihser une eicalriee; la première fois (|u'il dissipa ce doute morlel" qui torturait Diane, il sut, lui, eonibien il était aimé. Tout ce corps d'enfant frissonna d'émotion, tout ce visage de \\cr'j.c resplendit de joie, et il put se dire : Elle esl à moi, elle est à moi, si j'ose la prendre 1 il l'osa, et peul-étre dois-je rac onler ce qui égara Arthur ju>qu'à ce crime, pour que l'on sache l'aide deiesialile que la dé|jravalion de l'esprit peut prêter à la dépraNaiion du cœur; car c'est elle qui aiiiuillonne des désirs (jui sans cela niouiraient presque aussiiôl qu'ils soiil nés.

Arthur était aimé, et cet amour lui livrait si bien Diane sans défense, que son âme blasée eût peut-êtie dédaigné cette fli'ur penchée sons sa main ; mais une circonstance fatale sembla lui donner l'atiiail d'iuie l'orlanterie, et il y suceumba : voici comment:

'iiop de gens savaient (pie le vciilable Léonai'd Aslhon se cachait

sa solitiule, cet amour pouvait avoir, au moment de la séparation, des scènes de désespoir dont il ne voulait pas s'embarrasser. Cet amour, connnent l'avail-il exalté jusqu'au iioini ou il eUit parvenu? Ce puiirrait cire le secret inconnu de celle solitude, si ce n'était le seeiet si connu de l'amour Que de bcaules qui n'ailireut que les yeux, que d'esprit qui ne plaît qu'à l'esprit, que de vertu qu'on ne salue qu'avec respect 1 Puis vient un être souvent indiffereiil à tous, à qui soi-même on ne reconnaît d'autre supériorité que de l'aimer, et on l'aime. Voilà tout: n'en demandons pas davantage à l'amour; c'est toute la raison du cœur.

Diane aimait donc Arthur, et ù la singulière puissance que cet homme exerçait sur elle se joignait, pour l'éblouir (oui à fait, cet éclat de noblesse el de liautesciualilés qu'il avait enq)runt.' à un autre ; et celle passion avait cela de fatal (|u'elle avait iijur elle celte raison du copur qui est aveugle, et la laison de l'csprii (pii se croyait clairvovanle.

In soir donc, le soir même où Arthur voulait partir, !e soir ou sans un cruel concours de circonslances, il n'eût enqwrté que la llcur

— Elle esl morte, s'écria Mno de Ivermic, morte... — Puge 10.

dans les environs de Machecoul, pour que la police n'en fût pas in.struile. On dirigea donc des reelierdies jilus actives de ce côté de la Brelagnc, el ces reelirrclie> alarnièivnt non-seulement Diane et M^Mle Kermic, mais Arilnir dr l'nricres hii-mêiiie. l'.ii elTel, on pouvait ordonner une vi.silc iliiniiciliaire ( li'.v. .Vi""' deKeiinic, cl si on n'y découvrait pas Lccinard Asilion, on y Irouvcrail du moins M. de Furièri'S, convaincu dès c'i' niomriil d'avoir pias nu faux nom. Ce n'était pas a^sureiiicnl la houle d'une pareille snpci'cherie qui aUnanait Ar- Ihnr, il en riail connue d'un excelleul tour joné à ses créanciers et à la creilnlile de M""' de K^'iniic; ce qui l'alarniait, c'elail le danger (l'une caplui'e, car il coniprenail Irès-liieu que les huissiers renqilaceraieiilvile les genilaimes. D'ailleurs, Aslhon pouvait élrp arrête, elalors encore on se demandcraii (|uel elait l'hounne qui s'etaîl servi de son nom pour voler une généreuse hospilalilé, et Arlhur courait risque d'être chasé comme un misérable.

Dans celte conjonclurc, el grâce aux soins de ^■alêrien, il prépara sa fuite.

Une voilure devait l'alteiulre au milieu de la nuit fi quelque dislance du château el le conduire à Nantes où son passage était arrêté sur un navire qui parlait pour l'Angleterre. Le vicomle n'avait point fait part de ses projets de de|iarl à Diane.

''.et amour qu'il avait lait naître et dont les lèves avaient distrait

de l'àme de Diane, son premier amour, et où il ne lui eût laissé qu'un désespoir sans remords, douleur qui rend lière. ce soir-là. disje, la maison de M""" de Kermic fut tout à coup envahie par une nombreuse troupe de soldats. Ils venaient accomplir un ordre de perqiiisilimi dans tout le ch:'itean.

A peine a\aieni-ils fra;'pê à la porte principale, que le bruit^ des armes avertit M"" de Kermic de ce danger, cl à peine Diane l'eutelle c(Uiqn'is, qu'elle s'écria : « .le le sauverai! » Ainsi, tandis que les soldais peneiraienl dans le château, elle courut au pavillon iiour avertir le prisonnier el le hiiie smlir p:ir la porte du bois Klle enira, mais il elait trop lard; car de- sentinelles po.^ees de distance en distance snr\ cillaient louti'S les issues de ce vaste enclos, .\rlhnr les avait enti'mhies depuis longlemps et avait ête'nl la lumière qui, se gliss.inl par la tente di-s volets, eût pu attirer hnirs regards. Ce fut en se jetant dans ses hr.is que Diaiu- apprit ce nouveau danger.

Ce (langer, dans un esprit prévenu eouime ci'lui de Diane, c'était la mort, la mort de celui ((u'elle aimiil ; il lu- faut donc pas s'clonner si la pauvre enfant oublia tout, excepte le salut de cet honnne qui était sa vie. Elle tremblait, tandis que lui n'etail qu'irrite comme un maladroit pris an piège; mais elle prenait cette colère pour l'imp;itienee d'un noble eani'r qui eût voulu une aulre mort. Déjà on entendait les soldats se disperser dans le parc, lorsque Diane s'eeria

DIANE DE CHIVRI.

avec cet accent inspiré qui est l 'nho de l;i pensée soudaine qui vient de nous frapper :

— Faites disparaître de cette cliamljrc tout ce qui peut annonrer la présence d'un homme. — H n'y reste rien de pareil, dit Arthur... — liien, eu ètes-vous bien sur? — Oui, ajouta-t-il, j'avais prévu ce danger, et tout est soigneusement cache.

11 avait tout fait enlever à la vérité, mais c'était pour sa fuite.

— Eli bien ! lui dit Diane, placez-vous au fond de cette alcùve. La nuit est noire, n'est-ce pas, ajouta-t-elle d'une voix Iremblanie, et l'on ne peut rien voir du dehors? — Ce n'est qu'au bruit de votre voix que je sais où vous êtes. — C'est bien! repartit Diane, cachezvuiis et laissez-moi faire.

Aitliur se blollit dans le fond de ralcù\c, derrière les vastes rideaux qui la décoraient.

Alors il entendit Diane allant et venant rapidement dans celte chambre. Puis elle descendit, alla ouvrir la poite qu'elle avait fermée derrière elle. On entendiiil déjà la voix des soldats qui approchaient, et des éclairs de lumière partis des torches qui les guidaient se glissaient quelquefois jusque dans ra|i|iarlement et y jetaient de douteuses et fugiiives clartés. Les soldats touchèrent enfin le seuil.

Ce fut à ce moment qu'il sembla à Arthur qu'une ondire blanche et fluide passait rapidement dans la chambre : elle disparut, et Arlhur, caché au fond de cette alcôve , crut entendre prés de lui la respiration haletante de Diane.

Presque aussitôt les soldats entrèrent ei éclairèrent cette chanibre.

Un cri partit du lit Oùétaii couihee Diaur.

— Qu'esl-ce cela ' dit-elle, qui vient ici?...

au secours !.. au secours!...

lit cet effroi fut si bien joué, que l'ollicier qui commandait cette troupe s'arrêta et fit reculer ses soldats jusques en dehors de cette chambre que le bruit public lui avait souvent designée comme étant le refugedeM"'' deChivri, cette belle jeune fille aveugle qu'on disait si noble ei si pure, chambre virginale que protégeaient l'innocence et le malheur.

— Pardonnez-moi, mademoiselle, j'ai dû visiter toutes les parties de ce châieau; cependant j'aurais respecté ce lieu si j'avais su qu'on y eilt pu troubler votre repos.

Kl il s'éloigna. Noble conliancc d'un soldat I Ce fut le dernier hommage rendu à la pureté de Diane.

Et à peine avaient-ils franrlii le seuil et fermé la porte, qu'elle dit d'une voix altérée : — Ils n'ont point laissé de lumière? — Aucune.

11 n'y en avait aucune, l.a nuit pouvait être un danger pour elle, elle qui ne vivait que dans la nuit; mais la nuit empêche le crime de pâlir comme l'innocence de rougir, et Arthurne s'épouvanta pas d'un crime si sonibrenient voilé.

Diane n'avait d'autre défense que ses cris ; mais ses cris pouvaient le perdre.

Il n'yent qu'elle de perdue.

Et tu dois comprendre quelles furent les tortures de ce cœur lorsque, retournée auprès de sa vieille grand'mère, celle-ci, dans la joie du salut de son héros demandait à Diane comment elle l'avait sauvé,

Mm« de Kermic avait posé sa main blanche et d'cliarni'e sur la tète de Dinnc. — Pa^^e 11.

par quelle adroite tromperie elle avait arrélé l'investigation des soldats. Diane ne répondait qu'eu pleurant, quoique l'iiifàme lui eût promis ce nom qu'il ne pouvait lui donner, puisqu'il ne lui appartenait pas.

Cependant, quand cette nuit fut passée. M"" de Kernilc voulut que Diane retournât près de Léonard. Elle aussi voulait y retourner, et cependant ce l'ut une angoisse inouïe qui la tortura pendant qu'elle approchait de ce pavillon.

Kepar.iitre devant celui qu'on voudrait maudire et à qui on a pardonne; a\oir subi la honte de son crime et sentir le remords de l'avoir absous; affronter des regards dont elle ne pouvait même détourner le fioiit; peui-êire ne l'eùt-elle pas osé, si elle eût été plus innocenle; mais elle aimait; et elle avait cette fatale soumission de

l'amour qui met la victime à genoux devant son bourreau ; servitude sans retour, comme tous les esclavages qu'accompagne la dégradalion. Elle alla donc vers ce pavillon, et s'arrêta longtemps sur le seuil.

— Oh! se dit-elle, il me cachera dans ses lir:is, il sera assez géiicinix pour ne pas me rcuaiiler. Et sur cette espérance elle monta.

Tout son corps tremblait quand elle ouvrit la porte de celle fatale chamhre. Elle y demeura immobile ; elle attendait.

Elle attendit ainsi une longue nuit : un silence désert régnait autour d'elle; un froid glacé la prit au cœur, cl sa voix qui grelottait murmura avec terreur:

— Léonard , Léonard I

Il ne répondit point.

Alors elle tomba à genoux sur ce seuil ouvert et tendit ses bras devant elle en criant :

— Léonard ! Léonard I

Ce fut encore le même silence ; elle se releva folle et désespérée , tendant son oreille h ce silence mortel. Le souffle d'aucune vie ne respirait dans cette chambre :

elle s'élança, elle la parcourut des mains, se heurtant, se brisant aux meubles, revenant partout où elle avait passé; il n'y était plus !

il n'y était plus, lui qui avait dit qu'il ne voulait plus fuir, lui qui n'en avait pas besoin, puisqu'elle avait éloigné le danger au prix de son honneur. 11 n'y était plus; ce n'était pas possible, et elle recommença son aveugle investigation ; mais rien, rien encore I

Diane avait tout ce qui convient au malheur, la sensibilité du cœur et la force du corps, ce qui fait qu'on souffre beaucoup, qu'on ne meurt pas. Elle eut donc tout son desespoir. Perdue et abandonnée! Ni honneur, ni amour, la dernière misère d'une femme ! Et celte femme, elle était aveugle! Et si jamais elle devait le rencontrer, elle ne pouvait pas aller à lui s'il ne daignait pas venir à elle.

Que de douleurs, que de tortures passèrent dans cette âme sans la briser, que de doutes horribles et de prévisions funestes assiégèrent celte rai.son sans la perdre ! que le supplice dut être affreux ! Et cependant elle l'eût peut être fait cesser ne pouvant v succomber; elle savait comment on meurt quand on le veut, et elle v pensait déjà lorsque la vieille Marthe vint frapper à ce pavillon. Et telle était la destinée de Diane que ce ne fui que par une nouvelle douleur qu'elle fut arrachée à ce désesuoir qui allait la conduire au suicide.

to

DIANE m cmvui.

— Madame la marquise vous demande, lui dit Marthe... elle a reçu ce matin une nouvelle qui parait l'alarmer beaucoup. — Qu'est-ce donc' s'écria Diane. — Venez, venez, répondit Marthe; madame la marquise preleiid ([ue vous seule pouvez la rassurer. — Mais sur (luûi? s'écria Diane qui se croyait désintéressée de tout autre malheur que du sien. — Il parait, reprit Marthe à voix basse, que ce iM léonard Vsthon dont elle parlait avec tant d'enthousiasme... — lih bienl M. .\stliou? — Ou dit dans le pays qu'il est arrêté. — .4rrêtél reprit Diane.

Et, avant de penser au danger de celui qu'elle croyait son amant, un éclair de joie et d'espérance se glissa dans le cœur de Diane, et lors même qu'elle y pensa, quand elle se souvint qu'il pouvait mourir, elle ne fut plus si malheureuse en face d'un plus grand malheur. Elle retourna en toute hâte auprès de sa grand'mère qui lui expli(iua que M. Léonard Asthon avait été arrêté près du château par les mêmes hommes qui l'avaient visité ; et toutes deux, ingénieuses à le défendre, disaient, M"" Kermic : qu'il s'était enfui pour ne pas exposer une femme sans défense au danger de son hospitalité ; Diane, que sans doute il avait voulu prêter appui à quelque inforiuné comme lui ; et toutes deux attendirent avec épouvante la fin de la journée.

Valérien avait disparu, et l'on pensa que la crainte l'avait éloigne. Comment alors s'informer du sort de Léonard Asthon? Que pouvait lui écrire M"'° de Kermic? Lui parler de l'asile qu'elle lui avait offert, c'était se compromettre sans nécessité. Quel message pouvait lui envoyer l'aveugle? et que pourrait-il répondre à ce message, si même on" le lui laissait parvenir? Elles allcndirent ainsi le lendemain, chaque jour, l'une avec inquiétude, l'autre avec un proloud désespoir.

Les seules nouvelles (pii leur parvenaient leur elaient a|)portees |)ar les journaux, qui disaient fioidenii-iit dans quelle prison Léonard Asihon avait été transfère, combien d'iiilernv^alvires il avait subis; ligues glacées qui venaient l'rapper Diane et l'epouvaiiler.

"Six mois se passèrent ainsi, six mois de silence iiendant lesquels il semblait à Diane qu' Asthon eût pu lui faire dire un mot qu'elle seule eût compris; six mois de silence que M""= de Kermic accepta comme la i')reuve de la délicate générosité de Léonard AstV". 'lU' "e voulait |)as que le plus innocent message de sa part [nit ajSpelcr sur elle l'attention de l'autorité.

Ce temps si long, et pour lequel ces deux femmes ^^cusaient le pouvoir de cruauté, ce temps avait éj,é laissé eîitre le crime et le jugement de l'accusé pour laisser à ce jugement un calme qui lui eût peut-être manqué quand la révolte était encore flagrante. Mais eulin ce procès dut commencer , et ce fut encore dans le récit froid et précis des journaux que M°"^ de Kermic et Diane en apprirent toutes les circonstances. Il n'occupa que deux audiences, la lu'emière où les temoi!i.s|n'eureiit pas besoin de constater un crime dont l'aceiiSé se vanlait; et comme M""- de Kermic en lisait le récit a sa petile-fille qui l't contait, assise à ses pieds, la vieille dame admirait cet lieioïsme qui bravait la mort, et Diane pleurait cet égoismede l'honneur qui mibliait que cette mort serait pour deux.

Le jour suivant, ce fut le ministère public qui i)arla,ct après 1 avocat; mais ni l'un ni l'autre ne cherchèrent aucune des paroles qui furent |)ronoiicées pour accuser ou pour défendre Léonard. M""" de Kermic chercha rapidement le résultat de cette seconde journée. Elle lut lentement : ,: •

« A sept heures, les jurés entrent dans la clianibreaes délibérations.

— Eli bien I ma mère ? —Je ne puis lire. —Corn ttie vous treniTjlez ! — Attends.

Et madame de Kermic continua : i,,.^- ,^,,^^,

« Les jurés rentres après une tiemi-heûre d'absence, 'pfoTiônccint leur verdict... »

— Eh bien?... eh bien?...

ti Leur réponse est aflirmative sur toutes le's questions...»

— Après?... ma mèrel — Ohl malheureux jeune homme ! — Ma nièie! ma mère! mais lisez donc, lisez donc!...

La cour couuamne l'accusé ù la peine de mort. »

— La mort! cria Diane en se renversant comme si elleeiH pu voir sur le visage de sa mère la vérité de ce qu'elle venait d'entendre ; la mort! repela-t-elle... La mort! Et moi!... et moi!... — Toi, reprit M'"" de Keimic que ce désespoir épouvanlait, loi ! — Oui, moi, repartit Diane; veulent-ils donc que je l'épouse sur l'échafaud? — L'épouserl s'écria M"'° de Kermic, l'épouser! Oh! malheureuse, malheureuse! qu'as-tu fait? — Ma mère, ma mère! dit l>iane en se caelianl la tète sur les genoux de son aïeule, j'ai voulu le sauver! — L'infâme! et il t'a perdue! Diane, Diane, répétait-elle, réponds-moi, estce vrai... Diane!...

M"» de Kermic releva cette tète penchée sur ses genoux ; celte fois le désespoir avait été le plus fort; Diane ne repondit pas...

— Lille est morte, s'écria M"° de Kermic, morte... l'.lle avait trop à soutïrir encore pour cela.

L'émotion de la scène que je viens de te rapporter avait été assez violente pour faire (lerdre connaissance a Diane. Mais il y avait trop de vie dans ce corps jeune et vigoureux pour lui porter nu coup mortel; il n'en fut pas de même pour la vieille M"" de Kermic; elle trouva daiis son indignation la force de secourir sa petite-lille, et de la rap|)eler a elle-même sans a|)peler personne, 'ar uu mut ou un cri

de douleur de Diane, échappés au premier moment de son retour à la vie eussent pu avertir un étranger du déshonneur de l'infortunée.

Mais cet eifort fut tout ce que la vieillesse de M""" de Kermic put supporter; une maladie active et violente s'empara d elle, et longtemps avant que personne, même les médecins, eût compris toute la gravité de sou état, elle avait deviné que sa mort était prochaine et assurée. Elle avait donc écrit à son gendre, M. de Chivri, pour 1 avertir de sa maladie et de son danger.

Cette lettre est trop curieuse par son laconisme et sa fermeté pour

que je ne la transcrive pas ici telle qu'elle m'a été répétée mot pour mol.

« Mon fils,

» Je n'ai que p.'U de jours à vivre, celle lettre en mettra trois à

)) vous parvenir ; il vous en faut autant pour venir jusque chez moi ,

» je vous attends. , . i- i

» Je vivrai jusqu'à ce que vous soyez arrive, car j ai a vous Une Ocs » choses qu'un père seul doit entendre. »

Tu lonçois qu'une pareille lettre ne laissait point d'inceiiiluile à H. dé Chivri sur la nécessité et la promptitude de son départ. Il se hâta donc de se rendre auprès de sa belle-mèie. M""-" de Kermic n avait point informé Diane de ce message, et depuis l'aveu qui lui était échappé, et le récit qui l'avait suivi plus tard, sa grand'mère ne lui avait pas adressé une seule question sur Léonard Asthon; mais Diane ne pouvait croire que c'était colère ou mépris, car jamais sa grand mère n'avait été plus affectueuse et plus tendre pour elle. 11 y avait au contraire dans l'accent de la vieille dame quelque chose de trisic et de soumis, comme si c'était elle qui eiil a demander pardon a sa peiile-fille de la faute qui la déshonorait.

M"" de Kermic avait donné des ordres précis iiour que M. de Chivri fût introduit près d'elle aussitôt qu'il arriverait, et a l'insu de sa petile-fille, mais le hasard ou le malheur en ordonna autremeni.

On était au milieu de la nuit, la malade avait été fort agitée durant toute la journée, car le temps qu'elle savait être nece.'^saire à M. de Chivri pour se rendre à Machecoul était sur le point d'expirer et il semblait que, sûre de vivre jusque-là par la puissance de sa volonté, elle craignit de ne pouvoir aller au delà du terme qu'elle s était fixe a elle-même; elle avait forcé Diane, qui la veillait toutes les nuits a aller prendre quelque repos. Mais ce n'était pas seulement la maladie de sa grand'mère qui faisait à Diane des nuits sans sommeil, et la première de toutes les personnes qui habilaieiit le château, elle lut avertie de l'arrivée d'une chaise de poste par le biuit qu ei:e fil.

Les domestiques chargés de la recevoir prévinrent assez tôt .M. de Chivri qu'il devait être secrètement conduit chez sa belle-mere, pour qu'il n'élevât point la voix de manière à être entendu. Mais il n était pas arrivé seul, et ses deux fils aines, qui se trouvaient près de lui lorsque la lettre de M°" de Kermic lui était arrivée, avaient voulu absolument l'accompagner. Les termes singuliers de celle leliie avaient fait naître de Irisles soupçons dans le cœur du peie cl des frères de Diane , et la précaution extraordinaire avec laquelle on les introduisit leur fil comprendre tout à fait que quelque funeste révélation les attendait auprès du lit delà mourante.

On était allé prévenir la vieille Marthe qui était restée près de sa maîtresse. ,. ,, , ,.

— Est-ce lui? est-ce mon gendre? avait dit M°"> de Kermic, que le bruit de la voilure avait arrachée aussi a son abattement. — Oui, madame; mais deux de ses fils l'accompagnent. — Ah! mes pclits-lils sont avec lui, eh bien ! qu'ils entrent tous trois; ce quej ai adiré les regarde aussi: va les chercher, cl fais en sorte que Diane ne soupçonne pas leur arrivée. .

Mais dès l'insiant que Diane avait entendu le bruit il une voiture, elle s'était levée, et avec quelque précaution que les voyageurs tussent descendus et que le domesticpie lut venu jusque dans l appartement de M""' de Kermic, Diane, dont l'ouie avait cette finesse qu acquiert un sens qui doit tenir presque lieu d'un autre, Diane avait entendu le mouvement sourd qui s'était opéré dans la maison, et a peine .Marlfie avait-elle quitté la chambre de M""' de Kermic, que Diane v était entrée.

\ son aspect, la vieille dame s'était levée sur son séant avec une vivaciiê que sa faiblesse eût fait supposer impossible un moment avani.

— Diane. Diane, s'éi;ria-l-elle avec une sévérité qu'elle n avail jamais eue vis-à-vis de sa pelile-tillc, même dans des temps plus heureux, alors que la sévérité est un lémoigiiage d'amour, Diane, qui vous a appelée ici? qii'v venez-vuus faire? — l'ardon, ma merc ; j ai entendu, j'ai cru entendre.... — Que vous importe? Ne peul-il rien ai river ici que vous ne deviez en être instruite? — Oli ! ma mère, repondit Diane, crovezvous quecesoitune vaine curiosité qui me gui.le'. mais dans l'état de faiblesse où vous êtes, ne dois-je pas m alarmer de ce qui peut venir iroubler votre repos?

M"'' de Kermic ne répondit pas d'abord à sa fille qui sciait approchée de son lil; alors lui prenant doucement la main, elle lui dit:

— Tuas raison, Diane; mais tu ne dois pas encore voir ceux que j'attends.... Demain, dans une heure peut-être, je te ferai appeler; mais niainlenani laisse-moi seule avec eux. Je l'en prie, je le veux. — Je vous obéis, répondit irislement Diane. — Ne crains rien, eiit'aiil, et embrabsc-siioi, dil .M'"" de Kermic.

DIANE DE CHIVRl.

La jeune fille se pencha vers sa grand' mère qui prit sa lèle dans ses mains, et l'aveugle senlil rouler sur son front les pleurs de la mourante. — Ma mère, ma mèrel lui dit-elle, pourquoi celle émotion? — \'a, mon enfant, va, lui répondit sa grand'mère.

Et comme Diane se relevait pour se retirer, la porte s'ouvrit et la voix de Marthe annonça :

— iM. de (^liivri.

A ce nom, Diane poussa un cri effrayant; toui le désespoir de sa vie venait de lui apparaître.

— Mon père! s'écria-t-elle.

Et poussée par une force plus puissante que la raison et que la voliiiile, elle tomba ù genoux près du lit de sa mère.

Si la scène qui me reste ù te raconter mérite un meilleur narrateur que moi, le tableau silencieux qui la précéda mériterait aussi d'exercer le talent d'un peintre.

Une vaste chambre à peine éclairée par une lampe de nuit; près de la porte, M. de Chivri immobile, les regards attachés sur sa fille à genoux; ses deux (ils places derière lui, et contemplant aussi leur sœur, dans un muet et douloureux etonnenient. Diane à genoux, le >isagc tourné du côté de son père et de ses frères, les mains jointes comme une coupable, et M°"= de Kermic assise dans son lit, h-sveux lixes sur son gendre, et qui, par un mouvement inslinciif de protection, avait posé sa main blanche et décharnée sur la tète de Diane.

11 y eut un moment de silence solennel.

Aucun de ces cinq personnages ne semblait oser le rompre le premier. Que pouvait dire ce père voyant son enfant tombera genoux devant lui, si ce n'était de prononcer une malédiction? et son cœur s'y refu.sait encore, maigre les horribles soupçons dont il était agité. Que pouvait dire Diane, sinon crier grâce pour un crime que son père ignorait peut-être encore? Que pouvaient dire ces deux jeunes gens qui sentaient bien qu'une voix plus austère que la leur avait droit d'inlerroger; .M"' de Kermic elle-même avait espéré voir son gendre seul, et n'éiait point préparée à celte espèce de tribunal de famille, que le hasard semblait avoir formé, et devant lequel elle n'eût pas voulu faire comparaître l'infortunée que le hasard y avait amenée. Seulement son geste semblait avoir voulu mettre Diane à l'abri d'un premier mouvement de colère, et ce fut elle enfin qui trouva dans l'autorité que donne rapproche de la mort, la force de rompre la première ce silence teriible.

— Je vous aitendais seul, mon fils, dit-elle à M. de Chivri ; mais Ditu avuulu sans doute que vos fils fussent présents à cette entrelien ; il a voulu que je n'eusse pas à rougir devant vous seul de l'aveu que j'ai à vous faire: c'est, je n'en doute pas, un duitiment qu'il m'a réservé, et je l'accepte comme un arrêt de sa juste sévérité.

M. de Chivri écoula M""' de Kermic en attachant sur elle des regards où la colère semblait prèle à succéder à l'an^ieté, et répondit lentement en monirant l'infortunée Diane du doigt :

— Et ma fille, n'a-t-elle rien à me dire?... —Mon père! dit Diane en essayant de se traîner vers lui. — Rien, repartit .M"'' de Kermic en la retenant ; rien, jusqu'à ce que je vous aie tout dit ! — Ah, s'ccria .M. de Chivri avec colère, nialheur à l'enfant qui ne peut tendre les bras à son père et qui demeure tremblante et éperdue à ses pieds! — Gardez vos malédictions pour les coupables, répondit M"" de Kermic avec une force extraordinaire; car de tous les coml)licesde ce crime, elle seule en est innocente peut-être, et elle seule en est victime. Et maintenant écoutez-moi tous les trois, loi aussi Diane: je ne voulais pas (|ue lu fusses présente à cet eniretien, mais le doit élre encore la main de Dieu qui t'y a amenée. Oui, s'il ;irrive qu'un jour la colère de ton père et de tes frères te frappe sans pilié, lu pourras leur rappeler mes dernières paroles; s'ils , osaient l'abandonner, tu les feras souvenir de ma dernière prière. Écoulezmoi donc tous.

Ils avancèrent près du lit ; M. de Chivri s'assit en face de Diane, ses deux fils restèrent debout de chaque coté de son siège, et M"" de Kermic commença ainsi:

— 11 y a six mois, un homme proscrit et menacé de mort errait dans les environs de ce château. Quelle que soit l'opinion politique que vous professiez, s'il était venu vous demander uu asile, vous ne le lui eussiez pas refusé. C'était un homme du parti auciuel mou mari et mes lils avaient donne leur sang, et auquel jai voué, liioi, toulc mon exislence. Je lui fis offrir cet asile, ill'accepta.

Quand je vous l'aurai nommé, car je vous le nommerai, vous reconnaitrez comme moi qu'il méritait alors ce que je fis i)Our lui. Son courage, ses vertus, son nom, loiit le recommandait à mon hospiialilé. Cependant je fus assez inq)rudente pour laisser souvent près de lui , et dans le secret d'une retraite que je ne partageais pas toujours, une jeune fille, belle, confiante aussi, et qui devait se croire proiégée par le malheur qui l'a frappée en naissant. — Et rinl'àme a ose..., murmura le fils aîné de AI. de Chivri — Oui, repartit M""" de Kermic, il a payé par le, déshonneur le dèvoùment de la noble fille qui voulait lé sauver. Ecoulez bien, mes fils, pour que voire colère ne s'adresse qu'à celui qui l'a véritablement niérilée, pour que lui seul soit puni, lui seul, n'cs;-';e pas? — Oui, ma mère... n pondirent les deux fils de M. de Chivri. — Et il le sera, n'est-ce pas?

Leurs regards et leur geste répondirent assez.

Alors M"" de Kermic commença le récil de cette scène fatale que j'ai déjà racontée ; elle n'en épargna aucun détail à l'avide attention du père et des frères : elle leur dit tout.

Pendant ce temps, Diane, toujours à genoux, et dont le désespoir éclatait en larmes et en sanglots, s'était traînée jusqu'aux pieds de son père. Et d'abord il l'avait laissée embrasser ses genoux; puis, peu à peu, ses mains cherchèrent cette tête qui gémissait, et la couvrirent en la lu'essant avec des tressaillements involonlaires, et, comme Diane élevait vers lui ses mains, chacun de ses frères en prit luie dans les siennes en la serrant en signe de pilié ; et quand M'"* de Kermic eut fini son récit, M. de Chivri releva sa fille, et, l'attirant dans Ses bras, il lui dit:

— Diane, que la bénédiction de ton père soit avec toi ! Mes flis, embrassez voire sœur!

Puis, pendant que les jeunes gens, dont les yeux ne pouvaient contenir les larmes de pitié et de rage qui leur remplissaient le cœur, pressaient Diane dans de muets embrassements, M. de Chivri .s'approcha du lit de la mouranle, et lui dit :

— Et maintenant, ma mère, le nom de l'infâme? — Il s'appelle Léonard Asihoii.

A ce nom, Diane tomba affaissée sous le poids de son désespoir, et l'ainè des fils de M. de Chivri s'écria :

— Léonard Asthon, et il est condamné à mort! — Rassurez-vous, me^ fils, repartit M. de Chivri avec éclat, il a demandé la cassation du jugement qui le condamne, et ce jugement a été cassé le jour même de notre dé|iarl. Rassurez-vous, il ne nous échappera pas.

Ces mois étaient a peine prononcés, (lu'oii enleudit un léger murmure du coté du lit où était retombée .M™^ de Kermic. Ses enfants se penchèrent vers elle, mais elle était morte.

'î'ant d'émotions, tant de douleurs ne vinrent pas impunément fra|)per le cœur de la malheureuse Diane ; une lièvre violente s'empara d'elle : et comme dans les accès de son délire elle ;ippelail Asthon, et s'accusait elle-même, M. de Chivri demeura seul à son chevet, tandis que le plus jeune de ses fils, Philippe de Chivri, s'occupait des derniers devoirs à rendre à sa grand'mère, et que Georges partait pour Angers, où Léonard Asthon était détenu en ce moment.

Trois jours après, M. de Chivri recevait une lettre de son fils qui lui annonçait que véritablement le pourvoi du condamné avait éié admis ; mais que le jour même où on en avait reçu la nouvelle, Léonard, redoutant sans doute les chances d'un second jugement, était parvenu à s'évader sans que personne pût soupçonner de quel coté il avait dirigé sa /uite. Georges remettait doue à plus tard le soin de la vengeance commune, et annonçait à son père qu'il allait se rendre à Paris, où il espérait trouver près de la police des renseignements qui pourraient le diriger. Mais toutes les enquêtes de Georges furent inutiles, et lorsque la jeunesse eul triomphé de la maladie violente qui avait fait craindre un moment pour la maladie de Diane, il fallut bien lui dire la vérité, et que le coupable avait échappé à la vengeance qui le poursuivait.

Le cœur des femmes a d'étranges mystères; ce qui faisait le désespoir de M. de Chivri fit la consolation secrète de Diane. Elle ne pouvait se croire abandonnée, et lorsqu'elle apprit qtie Léonard avait reconquis sa liberté, elle attendit chaque jour qu'un message vînt la rassurer. Mais rien ne vint et rien ne pouvait venir.

Puis, lorsqu'elle fut assez forte pour pouvoir marcher, elle se traîna un matin vers le pavillon où il avait habité, et elle chercha parlent, comme s'il avait pu y venir déposer un gage de sa présence; mais elle n'y trouva que sa harpe, ses meubles accoutumés, un volume de poésies qu'il avait coutumede lui lire, et l'aveugle emporta ce volume, comme si elle avait pu y retrouver la trace de cette parole qui l'avait séduite, .\insi se passèrent les jours et les mois, sans qu'on apprit ce qu'était devenu Léonard Asthon.

La vengeance attendait avec rage, l'amour avec désespoir.

Ce fut plus de six mois après la mort de M""" de Kermic, qu'on sut par un journal américain que le capitaine Léonard Asthon avait passé d'abord en Angleterre, puis dans l'Inde, où il avait, disait-on, entrepris un voyage dans l'intérieur des royaumes les plus inaccessibles.

Cette nouvelle, en détruisant pour ainsi dire tout espoir de vengeance i)0ur M. de Chivri et ses fils, fut le dernier malheur qui semblait devoir frapper Diane.

Tant que la colère de ces trois hommes avait eu un but à peu près certain quoique caché, tant qu'ils avaient espéré découvrir el alleindie Léonard Asthon, Diane avait élé pour eux un objet de piiie ; mais lorsqu'ils se trouvèrent pour ainsi dire désarmés devant cette absence et l'immensité qui les séparait du couiiable, ils se tournèrent contre ' la victime, et le deshonneur qu'il leur fallait dévorer lui fut reproché avec toute l'irritation de l'impuissant à qui sa proie vient d'échapper.

A cette époque, M. de Chivri quitta Machecoul et emmena sa

DIANE DE CIIIVUI.

fille dans le diàtuau qu'il possède aux environs de Chàteauroux. H l'y eiifeima et s'v enferma avec elle, l'eisoniie n'y i)enelrail, et durant plus (lune année Diane vceul ainsi avec le souvenir de son amour trompé, lorsqu'elle elail seule ; avec les reproclies amers ou le silence plus amer de son père, lorsqu'ils se trouvaient ensemble.

On ne sait pas assez tout ce que le cœur d'un liomme peut supporter de douleur sans périr. A voir tout ce qu'avait souffert Diane, il semlilait que ce fat assez., et qu'une douleur de plus eût dû la tuer. Ce ne fut pas une douleur de plus qui lui arriva, ce furent ensemble toutes les douleurs et toutes les hontes, et cependant elle y a survécu.

Lu jour elle entend dans la maison de son père un mouvement exliaordinaire; elle entend apprêter une voilure, fermer des malles, amener des chevaux de poste. Elle s'alarme, elle interroge; mais on ne lui répond rien qui la satisfasse. On exécute seulement, dil-on, les ordres de M. le comte. Elle veut aller près de son père, on lui repond qu'il est enfermé et qu'il a défendu qu'on laissât pénétrer sa lilie jusque chez lui.

Alors Hiane se pose à sa porte, résolue à l'attendre, car son cœur lui dit qu'il se trame encore un malheur contre elle. Mais la pauvre enfant oublie que cette porte où elle veille n'est pas la seule issue de rapparienieut de son père, et lorsqu'elle écoute de tout son pouvoir piiur deviner le plus léger des mouvements qu'il peut faire, elle entend le bruit d'une voilure qui s'é'oigne, et lorsqu'elle s'élance vers la cour pour savoir qui itarl ainsi, on l'arrête et on lui dit que son père vient de iiniller le cliàleau et qu'il a donne l'ordre de n y laisser pénétrer personne, et que cet ordre interdit a Diane d'en franchir le seuil.

Cette sévérité prouva à la mallieureusc que le sombre pressenliinenl qu'elle avait éprouvé ne l'avait pas troiii|ifc. Son père ne serait po nt parti ainsi, si son vovage eût été commande par des affaires poliliiiues ou d'intérêt : il v avait un mystère terrible dans ce départ, et un nouveau malheur là menaçait sans doute. Mais quel pouvait éU'e ce malheur? comment l'apprendre et à qui le demander? D ailleurs son père aurait-il éié p'us conliant envers un domestique qu'envers elle? Alors une attente horiiide s'empara d'elle, malheureuse aveui^Ie qui n'avait de pouvoir que celui d'écouter! elle allait dans ce cluileau comme une ombre muette, collant son oreille aux portes se cachant, lorsqu'elle entendait des voix pour saisir une parole qui put lédairer. Mais ce n'étaient que des entretiens qui lui étaient étrangers qu'elle surprenait ainsi; ou si son nom s'y trouva;! mêle quelquefois, c'était au milieu de supiiositions intàmes ou d'expressions d'une pitié humiliante.

Cependant le souvenir lui vint de la manière dont elle avait appris la condamnation de Léonard; et dilt-elle être instruite ainsi d'un épouvantable malheur, elle voulut v avoir recours. Elle demanda, av-c autant d'imliffcrence qu'elle put eii jouer, elle denuimla a la lemmc qui la servait de lui lire les journaux pour la distraire. — Mons'eui' l'a défendu, lut la seule réponse qu'elle obtint. Sou i)èie lavait défendu... ces journaux pouvaient donc lui apprendre le motif de son départ. Alors ce fut pour elle un desir ardent et furieux de connaître ces journaux.

Quand ils arrivaient le matin, elle les prenait dans ses mains, elle les froissait, elle les parcourait des doigts ; sa vie ou sa mort étaient peut-être là ; maiselle était aveugle, et tout ce qui parlait pour les autres eiait muet pour elle! Enfin, un jour où, devenue presque insensée, elle parcourait le parc de son château, elle entendit près d'elle deux voix qui ri.iient. C'étaient les enfants du jardinier, l'un âge de huit ans au plus, l'autre encore plus jeune. Marie, l'aiiiée, tenait son frère sur ses genoux, et lui enseignait à épeler ses leilres.

Ali! je voudrais trouver des mots pour vous dire quelle nouvelle douleur ce fui pour Diane que d'entendre ces deux voix d'enfant, dont l'un refusait d'apprendre, et qui pouvaient, si petits et si misérables, ce qu'elle eût voulu pouvoir au prix de sa vie. Diane allait s'éloigner, plus éperdue emore, lorsqu'une idée soudaine vini la frapper.

0 t>ite eiifaul, dit-elle, ne sera peut-être pas implacable comme ceux à qui je me suis adressée. » El sons l'insiùr.itiuu de cette espérance, Diane appela près d'elle la petite lille. et la Ihiltant, lui proniellanl de beaux babils, des friandises, elle lui demanda de lire le journal qu'elle leiiail à la main.

llelas! que ileuiandait-elle, et à quel supplice ne s'exposail-elle pas! La pauvre enfant, en présence de cette vaste feuille qui lui était reniisel lisait et annonçait le titre, et les articles de poliiique et les nouvelles de bourse, et tout ce qin était iudill'ereiit a Diane, et Diane ne pouvait lui moutrerdu doigt l'endroit où eussent pu se trouver les nouvelles qu'elle cherchait. Et elle écoutait avec une patience obstinée celle leclure, pour ainsi dire muette, d'une voix qui ne comprenait pas, et qui lui parlait de loiit hors de ce qu'elle eût voulu eiileiidre. Kt ce|ieii(laut pins de huit jouis se passèrent pendant lesquels elle obligea l'enfant, à force de promesses et de soumissions, à lui faire celte cruelle leeluie. Mais on iieul supposer aisément quel ■ temps elle devait durer. L'on s'elouna des longues absences de Marie; on l'espionna, on la suriml. et Diane eul a subir les reproches grossieis d'une IVnime ipii l'acnisa d'avoir séduit sou enfant

Ce fui au bout de tant de souffrances que Diane commença à éprou-

ver celle lassilude qui, si elle éteint un peu le senliment de la douleur, emporte aussi avec elle l'espérance et la dignité. Diane si'nferma dans sa chambre, et là, durant toute la journée, elle restait assise, ne parlant plus, ne (deurant plus, ne s'cnquérant de rien, obéissant à la voix qui lui disait qu'il était l'heure de se lever, de manger, de se coucher; sans réflexion, sans conscience, pour ainsi dire,' de ce qu'elle faisait.

Quelques mois encore, et peut-être cet esprit naïf, ardent, ener-. gique. allait-il s'éteindre dans une afi'reuse imbécillité, lorsqu'elle fut arrachée à sa torpeur par une nouvelle souffrance, la plus terrible sans doule de tontes celles qu'elle avaii éprouvées.

Peul-élre, mon cher Edouard, si j'eiais un faiseur de romans, ne devrais-je pas abandonner mou héroïne en l'état où je le I ai montrée, peut-éire faudrait-il raconter loiil de suite comment de nouvelles douleurs, terribles, imiirévues, écrasantes, vinrent la frapper coup sur coup, et compléter le tableau sans en détourner l'attenlion de mes lecieiirs: peut-être s Tait-ce le comble de l'art que de les tenir courbes jusqu'à satiété sur cette existence torturée avec excès, et peutêtre, si je faisais ainsi, parviendrais je à faire nailre, dans le coeur du public lisant, cet iniéiét avide et douloureux qui fait qu'on s acharne à un livre sans pouvoir le quiuer avant la dernière page, et qui fait aussi qu'on le quille avec plaisir lorsqu'il est fini, comme on s éveille avec joie d'un mauvais rêve. ^ , ,

Mais ceci n'est point un roman qui doive être dcxoré, cest une histoire toute vraie el qui ne me semble pas avoir besoin de celle espèce de crescendo furibond d'émotions pour inspirer une vive piiie pour la femme qui a soufferl tant de maux. Laissons donc un moim-nt la iwuvre Diane en proie à ce fatal alVaissemtni où sa raison f.iillit périr, mais qui sauva sa santé presque perdue, en l'arrachant à la conscience de son lualheur. . .

Et mainlenaut apiirends ce qui avait causé le départ précipite de M. de Chivri. Ce furent quelques lignes d'un journal. Elles étaient ainsi conçues :

« On se rappelle que .\1. Léonard Astlion, dont le pourvoi avait eie admis, s'était soustrait par la fuite aux chances d'un nouveau jugement ; condamné par défaut à la peine de mon, cet accusé vient dj se couslituer prisonnier ahn de purger sa contumace. »

Cette nouvelle, partie de la Bretagne, était arrivée à Paris, et de la elle avait été chercher M. de Chivri à Chàteauroux, Georges à Metz, où il éiaii en garnison, el l'hilippe à Londres, où le retenait une mission du gouvernement.

M. de'Chivii arriva le premier à Paris ; ses deux fils l'y rejoignirent à peu de jours d'intervalle, le temps qu'il fallut à chacun d'eux pour obtenir un consé qui leur permit de quitter leur poste. Le père n'avait point écrit à ses lils, les fils n'avaient point écrit à leur père el ne s'étaient point avertis; mais un espoir de veug<'an(e ou de réparation s'élaii pour ainsi dire levé à l'horizon, et tous y avaient couru avec le même empressemeul et la même dêtermiiiation.

Martial, le plus jeune des fils de M. de Chivri, achevait ses études à Paris, et c'est lui qui avait reçu son père; mais il l'avait interroge vainement sur la cause de son retour el sur la cause de sa tristesse. M. de Chivri s'elail obstinément refusé à satisfiire la curiosité de s.ui fils, soit qu'il ne voulût pas conlier à un si jeune homme le secret du deshonneur de sa soeur, soit plulùi qu'il nevoulùl pas associer ce dernier rcjeion de sa famille à une vengeance qui iioiivait en mener les exécuteurs à la mort. D'ailleurs, comme je le l'ai dit. Martial était un faible el pâle enfant à qui ses vingt ans n'avaient donne qii un large developpemenl du cœur el de la pensée dans un corps débile el étiolé.

Tel était !\larlial.

A l'arrivée soudaine de sou père, il avait compris aisément qu il s'agissait d'une affaire de famille d'une haute gravité, et plus d une circonstance lui avait fait soupçonner que cette affaire devait regarder sa sœur Diane. En effet, la défense formelle de son père d'all.r le lejo iidre à Chàteauroux, la réclusion oU M. de Chivri tenait sa lille, cette séparation qui semblait vouloir prévenir une confidence, disaient assez à Martial que sa sœur devait eue malheureuse ou coupable; mais pour lui elle devait être encore plus malheureuse que coupable. Entre lui, pauvre jeune li.nnuie maladif, el sa soeur aveugle, il y avait une svnijialirie de mallienr cpii avait donne un caiailère plus que fraternel à Vallecliou qu'ils se portaienl. Enfants desheiiles tous deux de celle première fiu'iune de l'bomme, la saule e! la jouissance de tous les sens de la vie, ils se semaient à part dans cette famille d'hommes vigoureux qui ne pouvaient avoir guère de pitié pour des maux qu'ils ne comprenaient pas.

Aussi Marii.il s'alarmaiiil et s'indignait-il à la fois du mystère qu'on lui faisait des intérêts de sa famille. Il s'alarmait ; car s'il était vrai que sa chère S(jeiir Diane fût malheureuse, il d.vinait ipie les mains miles de son père et de ses frères ne sauraient ton lier aux blessures de la misérable aveugle que pour les meurtrir : il s'indign.iil car la deliance qu'on lui monlr.iit elail nu témoignage cruel du peu de cas qu'on faisait d'un éire aussi débile et aussi paiivrcmeul ne que lui. Toutefois il ganla silencieusement ses cr dûtes et son dépit jusqu'au jour OU Georges, Philippe el M. de l'hivri fuient reunis. En se retrouvant, ces trois hommes n'avaient eu qu'à se tendre la

HfANE nn CHivm.

Inain pour se l'eniercier imiUicllement de s'èlre si liicn enlemlus pour h ven^eanee couunuue. Mais une fos eu pieseiice, il fallut iliscuier, ne l'iU-ee qu'un moment, le meilleur moyen à prendre pour alleindre leur but. Âlariial était présent loisque ses deux frères et son père se tiûuvèrent ensemble. M. de Chivri, qui n'avait jamais rencontré dans son plus jeune fils qu'une obéissance timi.le et respectueuse, ne crut pas devoir prendre d'autres précautions vis-à-vis de lui que de l'éloigner, et il dit à Martial :

— Laisse-nous, j'ai à parler à tes frères.

Pour la première fois, Martial n'obéit pas sur-le-champ à la parole de son père, et il resta immobile et la léle baissée, à la place où il était dans le salon où cette famille était réunie.

— Martial, reprit M. de Chivri, ne m"as-lu pas entendu ? Laisse nous un moment.

Sortir sans rien dire, c'était accepler celte exclusion humiliante qui le mettait eu dehors des intérêts de sa famille, comme incapable de les comprendre et de les soutenir; rester, c'était peut-être apporter à son père, qui lui seniblait si malheureux, le chngiin de la révolte de sou fils le plus aimé; il garda donc encore le silence, sans faire aucun mouvemeut pour quitter sa place.

— Eh bien! Martial, redit encore M. de Chivri, d'une voix plus haule, eh bien ! eh bien I ne m'euteudez-vous pas ? — l'ardon, mon père, répondit l'enfant, car on pouvait le nonuuer ainsi, t;nil il en avait l'aspect, pardou I mais permettez-moi de vous demander s'il est bien nécessaire que je m'éloigne. — Du moment que je vous l'ordonne, il me semble que ce n'est plus une (piestion.

Le premier mot de ces trois hommes lorsqu'ils furent seuls fut :

— hiuvre Marli'al I

Mais celle émotion fut vite oubliée en présence des graves inicréls qui les réunissaient, et en peu de minutes la marche qu'on devait suivre fui arrélee entre le père et les lils.

L'absolution récente de quelques accusés qui se trouvaient dans une position semblable à celle de Léonard Asthon ne laissait guère (le doule sur l'issue de ce nouveau procès. Il fut donc décide que M^L de Chivri et ses fils se rendraient à Nantes, chacun de son colé, pour ne pas éveiller les soiq)çons de Martial, et que lu Hs attendraient secrètement l'acquillement de Léonard Asthon.

Avertir leur ennemi de leur présence avant son jugement leur sembla, d'une part, un acte imprudent, si Léonard voulait se soustraire par la fuite à leur vengeance, et de l'autre un acte de faiblesse, car provoquer un prisonnier, c'était presque entamer une négociation dans nue atfaiie qui n'en admettait pas. IVailleurs Georges avait contre Léonard un peu de cette haine qui existe entre des'niilit.iires qui ont servi un régime différent et qui ont soif de faire prévaloir la résoluiion de leiu' courage sur celle de leurs rivaux.

Quoi (|u'il en soit des motifs qui déterminèrent la conduite de MM. de Chivri, le lendemain de celte solennelle réunion do famille, Georges partil en disant qu'il retournait à Alctz. Deux jours après Philippe annonça qu'il se rendait à Londres, et M. de Chivri fil ses préparaiifs pour aller ù Châleauroux.

Pendant lout ce temps, Martial s'était renfermé dans une réserve exirènie; il avait acce|)te avec un air d'entière confiance tout ce qui lui avait été dit sLir la direclion que chacun prenait. Seulement il avait prié son pèie de vouloir bien remettre à Diane un petit présent que son frère Maniai lui envoyait, de lui dire combien il serait heureux de la revoii', cl que ce serait un grand bonheur pour lui, .Maniai, si sa sœur voulait bien lui envoyer quelque chose en retour. En disant cela à son père, le jeune homme l'examinait avec soin, il le vit se troubler, et il ajouta froidement :

— Si ma pauvre sœur ne sait que me renvoyer, qu'elle cueille une fleur dans son jardin, qu'elle la mette dans un pli de papier, vous aurez la lionle d'écrire l'adresse;... mais qu'elle me l'envoie sur-le-champ.

Je désire apprendre le |)lus lot possible que mon présent a élé accueilli. J'ai besoin de savoir s'il y a quelqu'un qui m'aime dans ma famille.

— Martial, Martial, lui dit tendrement son père, doutes-tu de mon affection?— Non, mon pèie, non;... mais que voulez-vous? c'est peulêtre encore un enfantillage; mais je serais bien malheureux si ma sœur me faisait attendre la seule réponse qu'elle puisse me faire. — 11 faudra pourtant que tu l'altendes, répliqua M. de Chivri : car quelques affaires me reiieuç[ront peut-être une semaine ou deux à Orlé;ins. Ainsi ne l'afflige pas si la sœur ne fait pas ce que tu veux, si moi-même je ne t'écris d'ici à quelque temps. — C'est bien, mon père, dit Martial, excusez-moi de vous confier de pareilles folies... J'atlendrai.

M. (le Chivri ne répondit pas; il serra son fils dans ses bras, et ses larmes coulèrent silencieusement sur le front de son enfant. Peut-éire eu ce mruiieni un mol île piièrc de Maniai eùt-il arra(;hé son secret à M. de Chivri ; mais le lils rei^nit avec une Iriste.sse résignée ces témoignages de l'amour de sou père ; et celui-ci se dit ; Nous avons blessé sou orgueil et son amour, et il nous en veut. Un jour viendra oU je le desabuserai. Elle pauvre père donna de nouveaux embrassemenls à son lils qui ne les lui rendait pas.

Le lendemain, .M. de Chivri p:u'tit pour Nantes, et deux heures plus tard, Martial était en route pour Châieauroux.

Ce que MM. de Chivri avaient prévu arriva. Huit jours après leur

arrivée ;"i Nanles, Léonard Asthon parut devant la cour n'assises de la Loire-Iuferieure; il fut acquitté cl immédiatemcul m s en liberlé. Pour bien te faire comprendre comment la scène iiui suivit cet acquittement fut si soudaine et si publique qu'elle l'a été, je dois te dire quelles laisons .avaient déterminé Léonard Asthon fi ne pas se retirer immédiatement dans sa maison.

Les liommes sensés qui faisaient parlie du jury avaient compris qu'il était temps de mettre un terme à une guerre civile qui, éleiule sur le champ de bataille, eût pu se raviver devant les tribunaux; et la plupart, faisant taire des ressentiments personnels et jusqu'à un certain point (« que je pourrais appeler la légalité de leurs couviclions, prononçaient l'absolution d'hommes qui étaient véritablement coupables. Mais tous les h;diilarils de ce p;iys où l;i gucriv inlcsliue a laissé de prdlondcs Oisscnsiiuis, lu' viiyaici'il pus dn nièiuc o'il celle justice généreuse cl Icdiile, et qnel(|ues-uns rapiielaienl solli^' et lâcheté. Parmi ceux-là des jeunes sens disaient qu'ils remplaceraient le glaive inerte de la loi par leur épée de ('uellisles, et il etaii venu aux oreilles de Léonard Asthon que, s'il osait se montrer eu public, il apprendrait à ses dépens qu'eu se soumetiant à ses juges, il n'avait pas s;itisfait à la vengeance que ses adversaires couipt;denl tirer (le lui. L'au'.orité avait l'œil sur ces brouillons, et Léonard en et lit instruit. Mais je n'ai pas besoin de l'expliquer comment un oflicier de l'es-garde royale eût cru commettre une lâcheté vis-à-vis de lui-même et de son parti en acco'ptant cette protecliou.

Or donc, aussilijl son jugement rendu, Léonard, accompagné de quelques amis, se rendit au speciacle. Son acquittement avait été prononcé a sept heures, du soir; à sept heures et deude il se promenait dans le foyer du grand ihé;ilre. A ce même moment, et peiulant que Léonard Asthon recevait les félicitalions de ses amis, Georges et Philippe s'étaient rendus chez lui; et là un domestique, supposant que ces messieurs viui:iieiii ;iussi pour saluer son maître, leur avait appris que M. Aslhon venait de lui faire dire qu'il éiait au théâtre. Les deux fils de M de Chivri s'y eiaient rendus sur-le-champ.

Lorsqu'ils arrivèrent, le l'uver était en rumeur.

Léonard Asthon et ses amis uics\u'aieni d'un resard insultant des groupes où l'on murmurait et où on semblait agiler la question desavoir s'il ne fallait pas corriger cette aiulaci'cuse bravade ; de|à les plus résolus, maigre les nombreux agents de l'auiorile qui circulaiiut dans le foyer, s'apprêtaient à adresser des provocations formelles à ceux qu'ils appelaient les chouans, lorsijue Georges et Philiptie entrèrent dans le foyer. La première personne à qui ils demandèrent si M. Léonard Asthon était présent, le leur désigna, et ils marchèrent imuK'diatement à lui. Léonard avait compris la q'ueslion qui avait été faite sur son compte, au geste qui avait répondu en le désignant. Il attendit donc ces deux hommes qui marchaient droit à lui, avec celte préoi-cupation qu'il allait recevoir une provocation pour des motifs politiques.

L'habit bleu boutonné jusqu'au menlon, le ruban rouge, les éperons et les mousiaches de Georges, sur lequel il fixa particulièrement son atleniion, parce qu'il se présentait le premier, le firent reconnaître à Léonard pour un miliiaire, et son, air sombre et résolu l'avertit que ce n'était pas un ami qui l'abordait ainsi. C'était indubilablemeul un diu'l i|ui le cherchait, et tu comprends alors quelle dut être la hauicnr de l';iccueil (|u'il fit au duelliste.

Geiu-ges, cardans celle occasion il avait réclamé son droit d'ainesse pour être le premier à engager la querelle sanglante qui devait venger l'honneur de sa famille, Georges s'approcha do Léonard sans le saluer, et lui dit:

— \'ous êtes monsieur Léonard Asthon? — Je suis M. Léonairt Asthon, répondit ironiquement celui à qui s'adressait celte question. — l-.h bien! répliqua Georges, si vous êtes .M. Léonard Aslhon, je suis M. Georges de Chivri. — Tant mieux pour vous, monsieur, répondit Léonard en le mesurant du regard.

A cetle froide et ironique réponse, Georges pâlit; car il lui semblait que son nom jeté à la face du séducteur de Diane, dût au moins le troubler s'il avait quelque noblesse, et par conséquent quelque remords dans le cœur. Cependant il se contint et répéta d'une voix altérée :

— M'avez-vousenieudu, monsieur? Je vousai ditque j'étais Georges de Chivri. — Et moi, dit Léonard Aslhon, je vousai répondu: Tant mieux pour vous.

La colère de Georges déborda à cetle réplique faite d'un ton méprisant, et il s'écria d'une voix éclaïaute:

— Tant mieux pour moi et tant pis pour vous alors!

Et à l'instant même, il fit à Léonard une de t^es insulles que rien au monde ne peut faire oublier ni pardonner, devant lesquelles toute explication se tait, toute intervention devient impossible, il lui donna un soufflet.

Il est difficile de le peindre le tumulte qui suivit cette action. Les divers agents de l'autorité se préci|iitèrent à la fois sur M. de Chivri et sur Léonard, et prévinrent une lutte corps à corps à laquelle ces deux hommes bien nés se seraient peut-être laissé emporter dans un premier mouvement de fureur. On eniraina les deux adversaires ; mais Philippe, qui n'avait point pris part à l'insulte, demeuré libre, s'approcha de l'un des jeunes gens qui s'étaient tenus près de Léonard, et lui dit à voix basse ;

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