‹ Ouvrés illustréesChapitre 109 sur 157 · DUNE DE · texte numérisé non relu

DUNE DE

~ A deux pas d'ici, à l'iiôlel de francc, M. Asthon trouvera bientôt, je l'espère, mon frère Georges, ou, à sou défaut, j'y serai. Et tliacnn se relira.

— Il siifiil, répondit le jeune homme.

lln'v avait aucune raison pour retenir M. Léonard Asllion prisonnier, on ne pouvait lui faire un crime de l'insulte qu'il avait reçue, et un quart d'heure après l'arrestation de Georges, son père, usant deTautorilé de son nom et de son litre, avait obtenu sa mise en liberlè.

D'ailleurs, autanl le premier magistrat de la ville avait montré de sévérité tant qu'il avait cru que c'était une querelle politique, autant il pensa ne pouvoir arrêter le cours d'une affaire si grave, quand un vieillard comme M. de Chivrilui jura sur l'honneur qu'il ne s'agissait que d'une insulte personnelle où l'honneur de sa famille était engagé. i.a jurisprudence actuelle sur le duel n'existait pas encore et n'enchainait pas dans les liens d'un devoir rigoureux ce sentiment d'honneur supérieur à toutes les lois, et qui disait au magistrat qu'il devait y avoir du sang versé entre ces deux hommes.

lùi' conséquence,' vers neuf heures, deux amis de Léonard se présentèrent chez .MM. de Chivri. pour régler les conditions du combat. La présence d'un vieillard, qu'à sa ressemblanee on reconnaissait pour être le père de l'agresseur, les arrêta un moment. Mais iM. de Chivri les prévint en leur disant froidement :

— Parlez, messieurs, parlez, je sais pourquoi vous êtes ici. Je suis le témoin de mes fils.

Cette déclaration étonna les amis de Léonard .\slhon. Ils comi)rircnt que ce ne pouvait être une querelle ordinaire que celle à laquelle un père s'associait ainsi ; après s'être regardés, le plus âgé des deux s'approcha, et dit:

— ^'ous comprenez, messieurs, qu'après ce qui s'est passé, il ne nous reste plus qu'à régler les conditions du combat. — Soit, dit Georges. Lu apparence du moins, c'est M. Léonard Asthon qui est l'insulté. J'accepte donc ses conditious. — Les voici. Le combat aura lieu demain matin, à six heures, derrière Barbin. près la Houssinière. Ou se battra à l'épée. — 11 suffll, nous y serons, dit Philippe, car je vous préviens que ce n'est pas un enneiiii, mais deux, que M. .asthon doit avoir à combattre. — Pardon, messieurs, ceci change l'affaire de face. — J'accepte pour Léonard, .s'écria le jilus jeune des témoins, et en tous cas j'accepte |iour moi-même. — C'est inutile, monsieur, dit Georges : ceci est une querelle entre nous et .M. Asthon. S'il me tue, monïrère me rem|ilacera; s'il le tue...

11 s'arrêta devant la pensée que son frère ou son père pourraient continuer la querelle, et il reprit :

— Mais il brut espérer que Dieu sera jusie.

Le plus jeune des témoins salua pour se retirer; mais l'autre, dont l'âge plus avancé avait laissé moins de fougue à ses ressentiments, s'arrêta et s'adressant à Georges il lui dit:

— Le devoir que nous remplissons, messieurs, est grave. L'insulte recuf par mon ami siiflit a jusliller un combat à mort, mais je ne |iui.s me iciiit'i' sans vous déclarer que (luelques-unes de vos paroles m'ont l'ait croire que cette insulte avait un motif, et je vous jure sur l'honneur que Léonard l'ignore. —Il l'ignore, l'infâme! cria Georges avec rage. — Ou plutôt, dit M. de Chivri en s'avauçant, il n'a pas voulu là dire à ces messieurs. Si quelque chose peut rendre moins méprisable l'indigne conduite de M. Asthon, croyez, messieurs, que c'est sa discrétion, ne lui demandez donc rien. L'insulte qu'il a reçue est assez grave pour que votre responsabilité soit à couvert. Je compte sur volrt»^ honneur pour ne pas insister davantage.

Quoi qu'il en fût, lorsqtie les témoins revinrent auprès de Léonard, Ils ne purent s'empêcher de lui répéter ce qui avait été dit à ce sujet entre eux et .MM. de Chivri. Mais Léonard repoussa avec colère toute supposition qui tendait à expliquer l'insulte qu'il avait reçue.

— Je ne sais qu'une chose, dit-il, c'est que j'ai été souffleté et qu'il faut que je tue le mi.serable qui m'a insulté. — Mais il avait un motif. —Eh! que m'importe? je ne le connais pas, et je ne veux pas le connaitre. J'aurais deshonoré sa mère ou sa sœur, que je ne repondrais que par un duel à mort a cet outrage.... N'en parlons donc plus.... et à demain! — .\ demain, dirent les témoins.

Le lendemain, à six heures du matin, les adversaires se trouvaient au rendez-vous. D'un côté, Léonard et ses deux amis, de l'autre Georges et Philippe :ivec deux des officiers de la garni.son, camarades de Georges, et qui l'accompagnaient pour rendre le nombre des lémoins égaux lies deux côtes, "car Philippe se présentait comme ennemi, et les fds de M. de Chivri avaient obtenu de leur père qu'il n'assisterait pas au combat. 11 était demeuré dans sa voilure à quelque distance du champ de bataille qu'il ne pouvait apercevoir.

Les apprêts furent bientôt faits, les places choisies, et les habits dépouilles, Geoiges et .Vslhon commencèrent entre eux une lutte d'autant plus terrible qu'elle était calme. Celaient deux hommes intrépides, et qui voulaient fermement la mort l'un de l'autre. ,\ussi ne s'aventurèrent-ils pas en emportes ipii ont bâte d'en finir ou en écoliers ([ui prennent l'ardeur pour le courage; ils se mesurèrent froidement, ils s'atlaipiérent avec prudence, se défendirent avec soin; tantôt les épees voliieni et clincelaieiit dans leurs mains, tantôt elles se làiaieiit doucement : enlin, par un de ces moments où les coups se

CHIVRI.

succèdent avec uiie telle rapidité que l'œil te plus exercé né pourrait les suivre, un faible cri se fit entendre, et Georges, frappe au cœur, tomba sans proférer une parole. . r, ■ ■

Les témoins des deux côtés se précipitèrent vers lui; mais Phdippe ks arrêta avec un geste terrible et silencieux, puis il dit à vois basse :

— .Mon père est là ?

11 ramassa l'épée, et dit du même ion sourd en s'adressant à Asthon :

— A moi, monsieur.

Léonard, véritablement étonné de cet acharnement, regarda les témoins comme pour les consulter, et ceux-ci allaient s interposer peut-être, lorsipie Philippe, s'approchant de Léonard, le frappa au visage du plat de son èpee, et lui dit :

— .\ moi donc, monsieur?

Cette nouvelle insulte anima en Léonard une rage indicible, et alors commença une nouvelle lutte, lutte terrible, acharnée, sans repos, sans calme, où le fer ne cherchait plus le fer, mais la ^poitrine. Cette fois, le sang d' Asthon jaillit; c'est qu'il avait quitté un moment des veux le fer de son ennemi en vovant paraître, au coin d'un bouquet" d'arbres, la figure pâle et les cheveux blancs de .M. de Chivri, et loin derrière lui, un cavalier accourant à toute bride; la pensée que l'intervention ou l'arrivée d'un nouveau venu pouvait lui arracher la vie de cet homme qui ne l'avait pas moins insulté que son frère, lui rendit toute sa présence d'esprit, et le combat recommença plus furieux, plus acharné. Asthon était blessé, Philippe le poussait avec une rapidité qui lui laissait à peine le temps de se défendre, .\stbon rompait pour reprendre son avantage, et par une singulière attraction, M. de Chivri avançait d'un pas vers les combattants à mesure que l'ennemi de son fils reculait.

Tout à coup les épées ne se choquèrent plus, les deux hommes reslèrent debout et immobiles, M. de Chivri leva ses bras au ciel comme pour l'invoquer, car il avait compris qu'il y avait une blessure mortelle de reçue. Et presque aussitôt Philippe s'abattit de toute sa hauteur en criant :

— .Mon père !

Il accourut, le malheureux vieillard, les yeux éperdus, la bouche écumanie, les traits en délire, et ramassant à son tour l'épée qui avait été inutile à ses fils, il s'ccria :

— A moi donc, monsieur! à moi! à moi ! à moi!

Et il répétait : .\ moi ! tandis que Léonard épouvanté reculait devant ce desespoir, et que les témoins de M.M. de Chivri retenaient le malheureux père. Mais au moment où il allait leur réhapper, le cavalier que Léonard avait aperçu au loin arriva, et se précipitant au bas de son cheval, jeta un regard impossible à décrire sur cette scène épouvantable. Il arracha l'epee des mains de M. de Chivri, et se plaça en face de Léonard en lui disant. — C'est à moi! à moi, monsieur!

— Qui êtes-vous? s'écria le vieux témoin de Léonard en se plaçant devant l'êpee nue du jeune homme; qui éies-vous? — Le dernier frère de Di.me, le dernier des trois fils du comte de Chivri, — Martial de Chivri 1

.\ celle voix, à l'aspect de son dernier enfant bravant cette épée mortelle qui lui avait déjà tue deux fils, M. de Chivri s'élança vers Martial, et l'enlaçant dans ses bras, il lui cria :

— Non, pas toi, Martial ! non, il le tuerait aussi comme il a tué les frères.... Non... je ne le veux pas... — Ce serait donc vous, mon père? dit l'enfant.— Ni l'un ni l'autre, messieurs, dil le vieux témoin de Léonard. Il y a un mystère que nous devons édaircir... — Place! place! criait .Martial.

Et comme il avançait vers Léonard qui demeurait stupéfait, comprenant à son tour qu'il devait y avoir une horrible méprise dans ce funeste acharnement, M. de Chivri saisit violemment le bras de son fils, et lui dit d'un ton solennel:

—Monsieur a raison : ni toi, ni moi, mon fils ; il faut à cet homme, pour le punir, le malheur qu'il nous a donné.— Mais quel malheur? s'écria Léonard. — Le déshonneur, Léonard .\sthon , le déshonneur qui suit les infâmes qui séduisent les filles innocentes et tuent les frères qui veulent les venger.

El sans ajouter une parole, M. de Chivri s'éloigna en montrant du doigt les deux cadavres de ses fils à leufs témoins, comme pour leur dire d'en prendre soin.

Quant à Léonard, il était demeuré immobile à ces paroles de M. de Chivri, et rapprochant ce mot de Diane prononcé par .Martial, du mot de fille séduite, il répéta tristement :

— \ ous aviez raison, il y avait ici quelque horrible mystère.

El maintenant il faut que je l'explique ce qui avait amené .Martial sur le lieu de combat.

.\insi que je te l'ai dil, Martial était parli pour ChiUeauroux immédiatement après le départ de son père pour Nantes.

En le suivant poste à poste, il s'eiail complètement assuré que M. de Chivri lui cachait le but de son voyage; car Martial avait appris à Orléans, non-seulement que la chaisL» de poste qui le precé- (tait ne s'était pas arrêtée dans celte ville, mais qu'elle n'avait pas pris la route de l'Indre. Si Martial l'eilt voulu, il luieùlété facile de suivre

PUN^ m ÇUIVRI.

Sun père et d arriver pvês<iue en même temps que lui dans la ville où il se rendait ; nmis c'était désobtiirà son père d'une manière trop formelle el probablement fort inutile.

D'ailleurs lorsque Martial s'était résigné à ne rien apprendre des projets de son père et de ses frères, lorsqu'il avait eherché et obtenu la ceriiiude i]ue M. de Chivri ne se rendait pas à Chàteauroux; Martial s'eiait déjà arrêté au dessein d'aller près de sa sœur, et Martial était doué de celte volonté particulière qui ne se laisse point écarter de la route qu'elle s'est tracée, à la vue des obstacles ou des meilleures espérances qui se présentent durant sa marche.

Avec cette manière d'être, on néglige quelquefois des hasards heureux qui vous mèneraient plus vite où vous tendez; mais on évite aussi de se laisser entraîner, sur de séduisantes apparences, dans de fausses voies qui vous éloignent pour longtemps du but, sinon pour toujours. Donc, lorsque Martial fut arrivé à'Orleané, il laissa son père continuer son voyage par Blois, et lui-même se dirigea avec une rapidité impatiente vers le département de l'Indre.

Il faisait nuit lorsque Martial arriva au Grandpin (c'est le nom du obàteau de M. de Chivri). Comme dans toutes les maisons où manquent la surveillance et l'autorité d'une femme, il y avait toujours chez M. de Chivri ce désordre souterrain qui garde toutes les apparences d'un service probe et régulier aux yeux d'un maître de maison qui ne sait pas ou ne veut pas descendre dans Texamen de certains détails domestiques. Mais dès que le maître était absent, ce désordre, soigneusement contenu en sa présence, se montrait sans crainte, prenait ses aises, s'emparait du château, et chacun s'occupait à faire tout autre chose que ce qui le concernait.

Il en était résulté que Lucienne, la femme à qui M. de Chivri avait confié le soin de servir Diane, s'était fatiguée, au bout de quelques Jours, de rester sans cesse auprès d'une pauvre tille qui ne répondait rien à ses bavardages, et , dès que le soir était venu, elle annonçait assez brutalement à sa jeune maîtresse que l'heure de dormir était arrivée, elle la déshabillait, la couchait, et comme la nuit ne pouvait cire un obstacle pour l'aveugle dans le cas oii il lui aurait piis le désir de quitter son appartement, Lucienne l'enfermait à clef et la laissait prisonnière jusqu'à l'heure où il lui plaisait de revenir le lendemain matin.

M. de Chivri était trop grand seigneur pour avoir jamais soupçonné que pareille chose pût arriver. Dans les classes! élevées de la société, on vit trop loin de sa domesticité pour apprendre avec quelle intelligence malveillante cette race envieuse devine le malheur et la discorde qui sont dans une famille, et avec quelle satisfaclion haineuse elle en profite. Sur vingt domestiques, on en trouve aisément dix-neuf qui servent avec em])ressement les vices du lils contre le père, les dissipations du marietles égarements delà flemme, parce qu'ils comprennent que posséder le secn-t de son niaîlrç,' c'est lui imposer vis-à-vis d'eux ixir la crainte une part de la servitude où ils sont par état vis-à-vis de lui. Or, la femme qui servait la pauvre aveugle n'avait pu se méprendre sur les motifs de la conduite de M. de Chivri envers Diane.

La faute irrémissible d'une jeune fille, celle qui la fait traiter comme était traitée .M"= t\e Chivri, n'est pas difficile à deviner; ce ne peut être, comme parmi les jeunes gens, ou le jeu, ou la dissipation, ou le manque de probiié ; (jans notre société, les femmes ne commettent guère d'autre crime que celui de l'amour. Tout le monde, chez le comte, soupçonnait la faute dosa fille, et Lucienne s'en était assurée.

Un jour ou Diane s'était yritée de cette espèced'emprisonnenient où on la tenait durant la nuit, Lycicnneavait eu l'insolence de lui répondre :

— C'est ennuyeux, n'e,st-ce pas? Mais si les galants ont envie de venir, il faudra qu'ils passent parla fenêtre.

Ce n'est pas à l'âge de'Diane, ce n'est pas quand on se sent privé de toute protection, ce n'est pas quand le cœur est courbé sous le poidsd'une lourde afilictio'h, qu'on se relève assez fermement pourécraser de telles indignités. Diane baissa la tête devant cette insulte ; elle tomba plus avant que jamais dans cet abandon d'elle-même qui touche de si près à l'idiotisme, et Lucienne se crut autorisée à n'avoir plus le m.oindre soin ni le moindre respect pour celle qui n'avait pas la force de réclamer les .'^oins et le respect qui lui étaient dus.

Or donc, il advint que le soir où Martial arriva au Grandpin, Lucienne avait fait comme à l'ordinaire ; elle avait enfermé sa jeune maîtresse chez elle, elle avait mis la clef de la chambre dans sa poche et s'était absentée du château. J'entre dans tous ces détails, mon cher Edouard, parce qu'il me semble qu'on ne sait pas assez combien une circonstance si misérable peut dominer les événements les plus importants.

A peine Martial fut-il descendu de voiture, qu'il ordonna à un domestique de le conduire à l'appartement de sa sœur. On essaya d'abord d'opposer à son désir que sa sœur était couchée et qu'il devait avoir lui-même besoin de repos. Martial trouva cette espèce d'avis au nioins fort extraordinaire, et ayant insisté, il lui fut répondu que, dans l'état de santé où se trouvait M"= Diane, une arrivée aussi soudaine, un réveil en sursaut pourrait lui causer une émotion fatale.

Cette réponse confirma les soupçons qu'avait Maniai d'un malheur arrivé à sa sœur ; il n'insista pas davantage, pensant qu'il devait ménager une sensibilité sans doute exaltée par le désespoir, el remit au jendemain à interroger l'infortunée siu' l> secret qu'il voulait appren-

dre d'elle pour la proléger. Il se relira donc dans rapparlemenl qui lui fut préparé, el bientôt il y demeura seul en proie aux rénexions les plus tristes et aux suppositions les plus funestes.

Cependant la fatigue de la route commençait à l'emporter sur sa préoccupation, el déjà il se sentait gagner par le sommeil, lorsqu'il fut tiré de ce premier assoupissement par un bruit extraordinaire qui avait lieu dans le château ; Martial quitta son appartement pour s'informer de la cause de ce tumulte.

Il fallut bien lui dire alors la vérité : on lui avoua, qu'au moment de son arrivée, Lucienne était absente, qu'on l'avait envoyé chercher dans la ferme où on savait qu'elle allait d'ordinaire, que cette fille était accourue aussitût, mais qu'en rentrant dans la chambre de sa jeune maîtresse qu'elle n'eût pas dû quitter, elle avait trouvé cette chambre vide. Des draps attachés au balcon de la fenêtre ouverte montraient que Diane, malgré son infirmité, était parvenue à s'échapper de sa prison. Mais si le souvenir du récit de quelque évasion pareille lui avait servi à exécuter son projet, il était à craindre que ce projet ne tendît plutôt au suicide qu'à la fuite ; car les vêlements de Diane étaient demeurés dans sa chambre.

Les recherches des domestiques avaient d'abord été incomplètes, en ce qu'ils avaient espéré les cacher à leur jeune maître; mais du moment qu'il sut la vérité, on y procéda avec une activité où la pitié pour l'infortunée entrait presque autant que la crainte des châtiments. On se répandit de tous cotés dans la maison, dans le parc, en poussant des cris, en appelant Diane.

Martial le premier, à la lueur des torches portées par les domestiques, crut apercevoir, au bout d'une allée, une ombre blanche qui marchait avec rapidité. Il s'élança dans cette direction, mais l'ombre s'enfuit; tout le monde se précipita dans l'allée.

On avait déjà gagné assez de terrain pour être sûr qu'on ne s'était pas trompé, et que c'était M"= de Chivri qui fuyait ainsi. Chacun redoublait de vitesse pour l'atteindre.

— Arrêtez! s'écria soudainement Martial.

Il venait de se rappeler que cette allée aboutissait à une vaste pièce d'eau ou Diane, s'entendant poursuivie, allailsans doute se précipiter.

Chacun demeura immobile au cri que poussa Martial, et Diane elle-même suspendit sa course; cette voix qui, dansée moment, avait retenti seule, l'avait sans doute frappée d'un bon souvenir. Martial le pensa ainsi, et s'approchant lentement, il se mil à dire avec prière:

— Diane I... c'est moi... c'est Martial.

Diane s'était penchée comme pour mieux écouter cette voix amie , mais, après un moment d'hésitation, elle avait repris sa marche.

— Ma sœur I ma sœur ! avait dit Martial, je suis de ce côté... viens, viens par ici.

Diane s'était encore arrêtée, mais aussitôt que la voix avait cessé de parler, elle a,vait recommencé à s'éloigner.

Martial comprit alors que ce n'était qu'en parlant sans discontinuité à Diane c^u'il pourrait s'en approcher assez pour la saisir; et, dans le trouble où il était,' il se mil à lui dire les choses les plus propres à l'arrêter, et il continua à s'avancer vers elle en disant :

— Reviens, Diane, j'ai de bonnes nouvelles à te donner. Elle écouta.

— Tu ne seras plus prisonnière...

Elle écoutait toujours.

— Mon pè^■e te pardonne...

Diane fit u:^ pas vers son frère.

— Maintenant tu n'auras plus de chagrin, je te le jure... Diane avança encore quelques paS, el répondit: — Est-ce toi, Martial? estce bien toi? — Oui, Diane; oui, ma sœur ; c'estlon frère qui l'aime, qui vient pour te consoler, tç secourir, te protéger. — El mon père m'a pardonné, dis-tu? — Oui, je te le jure. — Et lui? dit l'aveugle qui n'était plus qu'à quelques pas de son frère. —Qui. lui? reprit Martial.

A celte question, Diane se recula violemment, et elle répéta :

— Qui? qui?... tu ne sais donc pas?... Ah! ajouta-t-elle avec effroi, ce n'est pas Martial.

Et elle voulut s'enfuir de nouveau ; mais son frère s'était déjà emparé d'elle. Diane se débattit en poussant des cris aigus, et il fallut employer la force pour l'enlever et l'emporler dans sa chambre.

Elle eut alors à souffrir une violente crise nerveuse, et comme Martial n'eut pu suffire à la contenir dans son lit, il fallut bien qu'il subît, pour sa sœur, les soins de deux ou trois femmes, et il en résulta qu'elles entendirent comme lui lout ce qu'elle dit dans son délire.

Quelque incohérentes que fussent les paroles qu'elle prononçait ainsi au hasard, les mots de fille perdue et maudite, les cris de : Grâce pour lui! s'y trouvaient trop souvent pour ne pas tout ajiprendre a ceux qui les entendaient ; le nom de Léonard Astlion s'y mêlait tantôt avec un accent de prière, tantôt avec une expression de désespoir.

Enfin, lorsque les forces de l'infortunée se furent épuisées dans des convulsions terribles, elle se calma iieu à peu; bientôt après elle subit une espèce de somnolence agitée où sabouclie murmurait encore quelques mots, et où son corps tressaillait encoi'e de temps en temps; puis enfin, l'accablement fut complet, et elle dormit d'un sommeil profond et immobile.

Irt

DIANE DE cmvm.

Marlinl put alors ilomoiirer seul prôs d'elle, et, rapprochant les «oupçons que lui avait iloiines la conduite de son père et de ses frères, de ce qu'il avait entendu, il compiit le malheur qui avait frappé sa sœur, et ne douta plus que ce Léonard Aslhon ne tût celui qui avait porte le déshonneur et la désolation dans sa famille.

Ce nom de Léonard Asihou était connu de Martial par l'éclat de sa rébellion ; el il se souvenait parfaitement 'de l'avoir vu cité quelque temps avant dans les journaux comme celui du contumax qui venait de se 'constituer prisonnier. 11 ent bientôt retrouvé dans sa mémoire le nom de la ville où Léonard allait subir un nouveau jugenu'ut; et, en se rap|)elaiit la roule que son |icre avait suivie, il ne pnld(.iuli'ri|u'il nesefiU rendu a\anl(S; maisses frères y était nt-ils avec lui? S'ils n'y avaient pas accompasné leur lièie, il n'était pas douteux que M. de l'.hivry ne se lût rendu à Nantes pour une concilialion qui ne pouvait être incertaine. Si Georges et Philippe y étaient allés, il s'agissait sans doute d'une réparation sanglante, et Martial n'en demeurait pas hujins dans une incertitude que Diane ne pouvait même celai r-

II se résolut donc à quitter le château, après avoir rassuré Diane par les meilleurs mensonges qu'il pourrait imaginer, el à se rendre à Nantes.

Cependant lorsque le matin fut venu, et que Diane, arrachée à son sommeil, et se rappelant confusément ce qui lui était arrivé la veille, demanda si son frère Martial n'était pas au château , il fallut qu'il cherchât à expliquer à Diane pourquoi il était près d'elle ; et comme dans les premières paioles qu'il avait adressées la veille, il lui avait parlé de bonnes nouvelles et de consolation, il fut obligé, dans ce qu'il lui dit, de lui laisser une espérance. Il lui confia donc que ce Léonard Asthon était de retour, et que son pèie venait de se rendre près de lui. Mais Martial ignorait toutes les circonstances de cette déplorable histoire , et il sentit qu'il s'était trop avancé, lorsque sa sœur

lui apprit comment, depuis sa première arrestation, Léonard ne lui avait pas donné un souvenir , ni pendant ipi'd etut prisonnier à Angers, ni pendant qu'il s'était enfui loin de la France et de l'Europe. , , . r. i -,

Alors Martial voulut tout savoir, el la pauvre aveugle lui ht le reçu de tout ce qui s'était liasse â Machecoul, de la scène infâme du pavillon, de la scène terrible de la mort de M""' de Kerniic. de ce qu'elle avait souffert alors, et de ce qu'elle souffrait depuis qu'elle était enfermée au château du Crandpin.

Au bout de tant de douleurs. Maniai la voyant s attacher avec une confiance fatale au faux espoir qu'il venait de lui présenter, craignit de laisser cette âme s'égarer assez avant dans ses folles espérances, pour que le jour où il faudrait l'v en arracher ce ne pill cire qu'aux dépens de sa vie ou de sa raison fatiguée do tant de secousses. H pré-

féra à son tour, lui dire toute la vérité, et, pour cela, il lui fit le recil de ce qui s'était passé à Paris entre lui, son père et ses frères ; il lui dit comment il était venu au Grandpin pour apprendre d'elle ce mystère el comment il n'était pas entre sur-le-champ dans son appartement, et, à ce moment seulement, il lui demanda quelle raison 1 avait poussée à s'en échapper. . r . . ■

Diane avait écoule Martial avec une attention profonde, et, a mesure qu'elle découvrait que les paroles que son frère lui avait adressées la veille, n'avaient été qu'une ruse pours'emparer d'elle, un triste ei douloureux sourire errait sur ses lèvres; enfin, à la question quil

lui adressa sur les motifs qui l'avaient fait sortir de sa chambre, elle lépondit :

— Ecoute. Martial ; il m'est arrivé en ce moment ce qui pourrait recûmmencer encore, si je ne m'arrachais moimême ù l'incertitude affreuse où on me laisse, .l'ai entendu le bruit d'une voiture ; j'ai cru <pie c'était mon père qui revenait. Je l'ai attendu. Quand le bruit de ton arrivée a été calmé, et que j'ai cru comprendre que mon père ne viendrait pas, je ne puis te dire quel nouveau désespoir s'est emparé de moi ; il m'a semble qu'on ne me comptait plus comme vivante dans cette maison ; j'ai cru voir, dans l'absence de mon père, une approbation des indignités dont j'ai élé la vRlinie dei)uis .son dépail, en ne venant pas ■i moi, miui père m'abandonnait au mépris de ses domestiques : ne \alait-il pas mieux être morte ? Celle idée s'est empilée de moi et m'a dominée. J'ai voulu mourir; mais pourmou- I ir, il faul le pouvoir.

J'aurais |)u me précipiter de cette fenêtre ; mais j'avais gardé encore assez de raison pour savoir que ceux qui veulent périr ainsi ne se brisent pas le front en tombant d'une pareille hauteur, et j'ai cherché une mort plus certaine. Sans doute le ciel a pris pitié de moi, car je me suis égarée dans celle nuit où vous me cherchiez, comme si ce n'était pas toujours dans l.'s ténèbres que je marche. C'est qu'à ce moment une ombre inouïe s'est reiiandne sur ma pensée; il me semble que je comprends queldoil être le jour de vos veux, car j'ai senti s'effacer le jour de ma raison.

bans les si'ntiers où, !a veille, je marchais si sùrenienl, j'errais sans pouvoir reconnaître, aux indices accoutumés les endroits où je

Diane écoulait avec nne palienco obslinf-e celte lecture pour ainsi dire muelte. — Tage 12.

me trouvais ; il s'est fait nne nuit dans ma nuit. J'ai eu peur.

J'ai pensé que je pourrais vivre folle et aveugle, et quand ta voix est venue me frapper, je l'ai écoutée comme lu regarderais un flambeau à Ihoiiznn. Puis, quand tu te taisais, les ténèbres revenaient ; puis, lu parlais, et il me semblait revoir. Je ne puis l'expliquer cela autrement; je ne .sais si je comprenais alors le sens de les paroles, et lorsque tu m'as saisie, je n'ai en qu'une pensée, c'est qu'on allait m'enfermer dans ma prison, et me laisser seule. Martial, ne me laisse pas seule... reste ici, ne me quitte pas

DIANE DE CHIVRI.

— Non, ma sœur, je ne te qiiilterai pas, dit Martial qui ne voulait pas ajouter aux douleurs de sa sœur la nouvelle trop précipitée de sou départ; et cependant il voulait aller à iXanles, ne doutant plus que son père et ses frères ne s'y tussent rendus pour y chercher une vengeance sanglante. Mais cette certitude ne devait pas venir seulement à Martial, et bientôt à mesure que les idées de Diane prirent assez de calme pour qu'elle put aussi établir des rapports entre toutes les circonslances qui venaient de lui être révélées, elle comprit aussi le but du voyage de son père et de ses frères.

11 s'était établi un long silence entre Martial et Diane ; pendant ce temps, celui-ci cherchait, d'une part les moyens d'apprendre à sa sœur qu'il fallait qu'il la quitlàt; et de l'autre, Diane avait, pour ainsi dire, réuni tous les rayons épars de la con\iction qui devait luire tout à coup à son esprit, et l'éclairer sur le danger auquel son père et ses frères allaient s'exposer pour elle.

Martial en était arrivé à se demander s'il ne valait pas mieux avouer à Diane toute la vérité , que de la laisser errer encore dans d'afl'reuses incertitudes. Il crut que c'était le plus sage parti, et il lui dit :

— Je ne doute pas maintenant que mes frères et mon père ne soientàNantes. — Oui, dit Diane, ils y sont, j'en suis sûre. — Il peut arriver telle circonstance ou peut-être ils regretteront ma présence. — Quelle circonstance ? — Je ne puis la prévoir, mais je voudrais être auprès d'eux quand ils verront Léonard Asihon. — Ne pourrions-nous y être, dit Diane, avant qu'ils ne l'aient vu? — Nous?

répéta Martial. —Oui, nous. ..Ecoute, Martial, mon père et mes frères sont à Nantes pour se battre contre lui ?

— Je le crains, — Eh bien! Martial.... ils ne se battront pas. — Que veux-tu dire? — Qu'il faut que je voie Léonard avanteux. — Toi?

— Moi... Il m'aimait...

et s'il ne m'aime plus, il aura pitié de moi...

Ton projet est de me quitter, je l'ai deviné à ton premier mot : Martial , emmène-moi I — Je ne le puis , que dirait mon père? — Si tu pars sans moi, Martial, je me tuerai; car je ne veux pas devenir folle.

— Je resterai donc, dit

Martial. — Et tu laisseras tuer nos frères que je veux sauver? — Tu ne le peux pas. — Emmène-moi, et tu verras. Ecoute, Martial, si Léonard tue un de mes frères, je mourrai ; car il m'aura abandonnée tout à fait; si l'un de mes frères tue Léonard, je mourrai aussi, car le sang qui lavera votre déshonneur ne lavera pas le mien ; ainsi donc, attendre ici, c'est la mort pour moi ; c'est la mort, je le le jure. Veux-tu me laisser mourir? — Mais qu'iras-tu demander à cet homme?

— L'honneur... — Pauvre sœur! — Oh ! ne désespère pas, Martial, je lui rendrai la charge si légère et si courte... Ce n'est pas le bonheur, ce n'est pas l'amour que j'irai lui demander... mais son nom, son nom pour le porter quelques jours seulement, une heure, s'il le faut, assez de temps pour qu'il n'y ait besoin que de moi pour victime.

Je ne saurais te dire si ce fut faiblesse ou résolution de la part de Martial, mais il céda à la volonté de Diane et à la crainte qu'il éprouvait à la laisser en proie à cette solitiule qu'on lui avait faite dans l'isolement fatal que la nature lui avait imposé. D'ailleurs la présence

Elle est inaocente à mes yeux, et aux yeux de tous, n'est-ce pas? — Page 2:

de Diane pouvait éveiller des remords ou de la pitié dans le cœur d'Aslhon ; enfin, il céda.

Us partirent dès (|ue Diane fut assez forte pour se lover, et ils arrivèrent à Nantes le soir même où se prouontait lejugement de Léonard ; ils se cachèrent dans un hôtel, et Martial parvint facilement à savoir où étaient descendus son père et ses frères.

Dès que le jour parut, Martial se rendit chez Léonard, à qui sa sœur avait exigé qu'il fit remettre simplement un billet ainsi conçu : « Une femme dont la vie dépend de la promptitude de M. Léonard Asthnn à se rendre près d'elle, l'attend ce malin place Rovale, hôtel des Étrangers »

Martial avait remis le billet à l'hôtel d'Aslhon, sans faire attention qu'un domestique lui avait dit : « On le remettra à monsieur dès qu'il sera rentré. » Jlais à quelques pas de là, Maniai se demande

pourquoi Léonard était sorti si matin ; il retourna sur ses pas et s'informa à ce domestique s'il savait la cause de l'absence de son maître ;celui-ci lui répondit que M. Asthon était sorti en voiture avec deux de ses amis , et qu'il avait entendu dont ner l'ordre au cocherde se rendre ù la Houssinière. Cela ressemblai!

trop à un arrangemeni de duel pour ne pas alarmer Martial; il avait couru sur -le -champ place Graslin, à l'hôtel de France, et des informations encore plus l)recises lui donnèrent ta certitude que la reticontre que sa sœur voulait prévenir allait avoir lieu.

Alors , sans calculer dans quelle anxiété il laissait sa sœur, oubliant le billet qu'il avait laissé chez Léonard Asihon, sans réfléchir qu'il était trop lard pour que son intervention pût être utile, il avait pris un cheval, il avait couru au lieu du rendez-vous, et tu as vu comment il y était arrivé, comment, exaspéré à la vue de ses frères frappés de mort, il avait voulu les venger, et comment il avait été arrêté par son père et entraîné par lui.

N'oublie rien , je te prie, de ces petites circonstances , elles t'expliqueront aussi comment put arriver la scène étrange qui suivit cette épouvantable catastrophe.

En quittant le champ de bataille où deux de ses flis venaient de succomber, c'était M. de Chivri qui d'abord avait entraîné Martial ; mais dès qu'ils furent en voiture, ce fut le tour de Martial de prodiguer ses soins ù son père.

Tu peux l'imaginer facilement le désespoir de ce vieillard qui venait de voir mourir ses deux fils aînés ; désespoir affreux et mêlé de remords, car il s'accusait d'avoir voué lui même ses enfants à la mort pour atteindre une vengeance illégitime. C'est que tout ce qui lui semblait la veille devoir et courage, lui paraissait à présent préjugé et folie. C'est que ce qu'il invoquait une heure avant comme un droit sacré de l'honneur, il le regardait maintenant comme une obligation barbare de nos mœurs; c'est que cette vengeance, à laquelle il avait eu foi, lui échappait.

Ainsi, lui, M. de Chivri, un homme juste et pieux, un homme de grand nom et de haute fortune, était tombé à ce degré fatal de désespoir qui est le partage des plus misérables, il en était arrivé à douter de la justice de Dieu ù qui il avait pour ainsi dire confié

DIANE DE CHIVRl.

sa cansfl, et à se révolter conire la justice humaine qui ne pouvait le protéger assez contre celui qui avait déshonoié sa fille et tué ses fils. De telles pensées mènent quelquefois au crime quand elles s'emparent (l'horumes chez qui les liens de rhuiineur et de la religion ne sont pas assez forls pnur résister au choc d'un coup si violent.

Alors un père dans la position de M. de Chivri, abandonné qu'il se croit par le ciel et les honinies, se constitue le vengeur souverain de sa misère, il prend un pistolet et un couteau et assassine, le front levé, celui qui l'a déshonoré et desespéré. A celui - là, il faut le dire, il reste une consolation, car il lui reste un espoir de vengeance; mais à nn homme comme M. de Chivri, rien ne restait que la misérable chance d'un procès contre Léonard Asthnn. Il lui fallait donc retomber â ce point où il eût rougi de demeurer la veille ; il n'avait plus qu'à traîner le séducteur de sa fille en cour d'assises. 11 demanderait et il obtiendrait sans doute la condamnation légale de Léonard Asthon : mais pour pouvoir demander cette condamnaiion légale sans que le monde lui en fit honte, il avait fallu au|>aravaiil que deux de ses fils moris lui eussent acquis le droit de ne pas rougir. Sans doute il jetterait à Léonard Asthon le déshonneur qu'il lui avait promis, mais avant cela il lui fallait proclamer le déshonneur de sa fille.

Et puis, au milieu de tous ces aspects de son malheur, venaient sans cesse se placer les cadavres de ses flis; et tandis que l'homme blasphémait et maudissait du fond de sa colère, le père gémissait et pleuiait du fond de ses entrailles. Fuis se tournant vers Maniai, vers cet enfant, vers ce frêle roseau qu'il avait arrarhé â la funeste moisson de sa famille, il l'implorait, le priait, lui faisait jurer sur l'honneur de ne pas vouloir venger ses frères, de ne pas mourir, de ne pas l'abandonner.

Aussi, crois moi, ce fut un désespoir comme peu d'hommes en ont eu à souffrir que celui de ce malheureux père, et tu dois comprendre que n'ayant plus que Maniai devant qui plenier et souffrir, il ne lui demanda pas pourquoi et comment il était venu. Martial était là près de lui, Martial avait voulu mourir, et il avait sauvé Martial ; voilà à quoi il pensait quand il pensait à lui.

Cependant le temps qu'il fallait pour revenir de la Houssinière, suflit, je ne dirai pas à calmer ce desespoir, mais à y mettre de l'ordre, s'il est permis de s'exprimer ainsi. En effet, quand M. de Chivri rentra à son liôtel, ce n'étaient plus ces sanglots tumultueux, ces larmes incessantes, ces cris désordonnés, ces fureurs, ces malédictions, ces gémissements, tout ce délire de souffrance du premier moment; c'était une affliction plus poignante peut-être, mais dans laquelle la résignation du chrétien et les devoirs du père avaient repiif leur place. 11 souffrait davantage, mais il pleurait moins et ne parlait plus.

Au milieu de sa propre douleur, ce silence effrayait Martial ; c'est que dans tontes les malédictions et de toutes les larmes échappées de ce cœur de père, le nom de Diane n'avait pas été prononce une seule fois.

11 ne l'avait pas comptée sans doute parmi les causes de son malheur, mais ne l'avait pas non plus comptée parmi les victimes de cetie grande infortune de famille. Donc Martial était dans une cruelle anxiél'é sur le sentiment qui éclaterait avec ce nom; ce nom, il n'osait le prononcer, lorsque son père semblait l'avoir oublié. Il eût osé encore bien moins avouer à son père que Diane était à Nantes. Cette nouvelle pouvait irriter M. de Chivri, et dans le misérable éiatoù il se trouvait, sa colère contre Martial ou Diane ne pouvait être qu'une douleur de plus que son fils devait lui épargner.

La part des angoisses de Martial était donc bien large aussi ; car il pensait aux angoisses de sa sœur qui attendait son reiour et aux nouvelles douleiiis que ce retour lui porlerait, quand il faudrait lui dire que ses deux frères étaient tombes sous l'épée de Léonard Asthon.

Quant à lui, pauvre enfant, il pleurait sur un malheur qu'il ne pouvait venger, et ce n'était point parce qu'il était trop faible qu'il ne pouvait le venger, mais parce qu'il comprenait bien qu'aller braver la chance de moiîrir comme ses frères, c'était abandonner son père et sa sœur. Il appelait donc à son aide tout son courage et toute sa fermeté pour courber la tète sous cet horrible malheur.

Cependant les heures se passaient dans l'un de ces sombres entretiens où reviennent cent fois les mêmes plaintes et les mêmes regrets; et peut-être Martial et M. de Chivri eussent-ils continué longtemps encore ces douloureux épanchements de leur âme, si l'on n'était venu les interrom|)re.

L'un des officiers qui avaient assisté Georges et Philippe fit demander le fdsile M. de Chivri, et Martial se rendit près de lui.

Cet offider lui annonça qu'il avait fait déposer les corps de ses deux frères dans une maison de paysan , et que l'inhumation aurait lieu le surlendemain dans la commune même oU ils avaient été tues. M. de Chivri entra alors dans la chambre où son fils avait reçu cet officier.

— vcvous remercie, monsieur, lui dit-il d'une voix qui avait repris de l'assurance, je vous remercie des tri.stes soins que vous vous éies donnes; mais pourquoi celle inlinmaiiou 'à ces mots sa voix faiblit), pourquoi cette inhumation ne peut-elle avoir lieu à Nantes même? —

Monsieur le comte, repartit l'officier, tous les hommes honorables de cette ville partagent votre afiliclion; mais les magistrats ont craint qu'un si funèbre cortège, traversant les rues d'une ville ou tant de passions murmurent sourdement, n'exriiât... contre l'auteur de vos malheurs, et peut-être conire lous ceux de son parti, un soulèvement qui pourrait amener les plus coupables excès. — On aurait raison, monsieur, repartit M. de Chivri d'une voix entrecoupée, si l'on i:onsiderait le combat... où mes fils sont morts... comme un duel [lOlitique... mais j'espère que demain la ville de N'antes saura combien la conduite de mes fils a été sainte et légitime. En attendant, permettez-moi de vous demander un nouveau service. — Disposez de moi, monsieur, dit l'officier; disposez de moi de toute façon... comme d'un ami, comme du camarade de Georges...

Ce peu de mots prononcés les larmes aux yeux, rendirent nn moment de faiblesse à M. de Chivri. Quelques sanglots mal étouffes sortirent de sa poitrine; il s'approcha de cet officier, et, lui serrant la main, il répondit :

— Merci, monsieur, merci !

Et il rentra dans sa chambre, et, par la porte enir'ouverte, Martial vit son père se i)lacer devant une table pour écrire ; il traçait quelques mots, puis il s'arrêtait pour essuyer ses larmes, il reprenait sa lettre et la suspendait encore. L'officier attendait dans un morne silence, lorsque Martial s'approcha de lui et lui dit à voix basse :

— Monsieur, rendez-moi aussi un service, à moi. — Lequel? — Demandez â mon père que je vous accompagne.

L'oflicier, qui avait été témoin de la résolution de ce noble enfant, le regarda en face et lui dit d'un ton de doux reproche:

— Vous voulez quitter votre père, monsieur? — Il le faut, je le dois... — Vous voulez, n'est-ce pas, vous rendre chez M. Asthon?

Martial baissa les yeux et répondit avec une profonde tristesse:

— Non, monsieur, non; cela ne m'est plus peiniis. J'ai jure sur l'honneur à mon père de ne pas provoquer un nouveau combat.... Le devoir que j'ai à remplir est plus douloureux que tout ce que vous pouvez supposer. — Jurez-moi que vous ne voulez pas sortir pour vous battre, et je ferai ce que vous demandez. — Je vous le jure.

Ils se serrèrent la main et attendirent M. de Chivri, qui rentra bientôt tenant une lettre à la main.

— Soyez assez bon, monsieur, dit-il à l'officier, pour vouloir bien aller porter vous-même cette lettre à M. le procureur du roi. Je ne lui ai pu dire suffisamment tout ce qui m'empêchait de me rendre à son cabinet... Mais quand vous lui aurez raconté... que...

Ici, M. de Chivri s'arrêta encore, dominé par l'émotion qui lui remontait, pour ainsi dire à chaque instant, du cœur à la gorge ; enfin il se remit et ajouta :

— N'est-ce pas, monsieur, qu'il comprendra que je ne puis sortir ainsi, et qu'il voudra bien venir près d'un père au désespoir? — Je n'en doute pas, monsieur, dit l'officier... Mais... ne pensez-vous pas que si M. votre fils m'accompagnait?...

A ce mot, M. de Chivri s'avança vivement vers l'officier; dans un premier mouvement, il se plaça entre lui et Martial, et les mesurant lous deux d'un regard inquiet, il s'écria :

— Lui! me quitter; luil... Non I monsieur, non! — Mais, mon père... dit timidement Martial.

M. de (ibivry le regarda avec une tristesse désespérée.

— Oh ! dit Martial, je reste.

Et il fit signe à l'oflicier de s'éloigner. A peine le père et le fils furent-ils seuls, que M. de Chivri dit tristement :

— Martial, nous n'avons pas encore parlé de Diane.

Et ses larmes éclatant avec plus de violence que jamais, il s'écria :

— Hélas 1 pauvre Martial, pauvre enfant, tu ne sais rien, toi ! — Je sais tout, mon père. — Toi, Martial... tu sais... Qui le l'a dit? — Elle.

M. de Chivri se recula de son fils, et l'ayant regardé avec un élonnement anxieux mais sans colère, il répiuidit :

— - Tu l'as donc vue?... — Oui. — Où? comment?— Je vais vous le dire.

Alors Martial raconta à son père les soupçons qu'il avait eus:"! Paris, sa résolution d'aller à Châteauroux, et son arrivée au Grandpin. Martial avait trop à cœur d'éveiller de la pitié pour sa sœur dans l'Ame de son père pour ne pas lui faire nn tableau vrai de la misérable position où il avait trouvé Diane, de son désespoir, de ses poignantes angoisses, de sa douleur qui toucliait à la folie.

M. de Chivri était tombé sur son siège; il écoutait; des larmes coulaient de ses yeux, niais il ne laissait échapper ni un mot de pitié, ni un mot de pardon.

Enfin, Martial ajouta :

— Ce fut lorsque nous l'eûmes rappelée à la raison, qu'elle me fit le récit de son infortune; alors je compris tout A fait les motifs de votre voyage, et... — Alors lu es venu trouver ton père elles frères, toi... toi'Martial, dit M. de Chivri en lui tendant la main. — Oui, repartit Martial; mais... je ne suis p:is venu seul. — .Martial I s'écria M. de Chivri en se levant... quoi! Diane?... Diane? — Elle est ici, mon père... — Ici, repartit M. de Chivri avec un accent où la colère voulait parler vainement , elontfee qu'elle était sous la douleur et le désespoir. Elle ici I Mais que veut-elle?... la malheureuse!... veut-elle

DIANE DE CHIVRI.

que je la voie?... veut-elle que je lui pardonne?... elle qui m'a deslionoré, qui a causé la mort de ses frères!... Et il retomba sur son siège.

— Elle venait pour les sauver... — Elle, les sauver... elle !... mais c'est elle qui les a tues... elle I... et que t'a-t-elle dit qUand elle a su qu'ils étaient morts?...— Elle l'ignore, mon père. Je suis arrivé cette nuit... Ce matin je suis allé chez Léonard; il était sorti. Je suis venu ici, vous étiez... tous sortis... j'ai devine la vérité... je suis monté à cheval.... j'ai couru... et depuis ce temps... je n'ai encore pleuré qu'avec vous. — Et c'est pour cela que tu voulais sortir? — Oui, mon père. Elle m'attend. — Oh! dit tout bas M. de Chivri, la malheureuse t'attend, et quand tu retourneras près d'elle ce sera pour lui apprendre que ses frères sont morts pour elle. — Oui, mon père, ce sera là la bienvenue que je lui porterai...

Le père et le fds éclatèrent en larmes; le fils aux pieds de son père, le père penché sur le fils. Enfin, M. de Chivri s'arracha à ces tristes embrassements et dit à Martial :

— Va... Martial... va près d'elle... —Merci, mon père... merci pour tous deux. —Pauvre Diane!... ah! pauvre Diane, reprit M. de Chivri en se levant et en se frappant le front et le cœur.... Pauvre Diane I... Oh! n'y va pas encore.... Martial, Martial, 'pas encore... ---Elle m'atiend, mon père.— Eh bien! Martial.... s'écria M. de Chivri dune VOIX basse et déchirante, Martial... ne lui dis rien, lu la tuerais.

A ce cri d'amour et de pitié échappé du fond du cœur paternel, Martial embrassa les genoux de son père qui alors osa tout à faii parler

— Martial, s'il faut lui apprendre tout, console-la ; dis-lui que je lui pardonne, que je veux qu'elle vive, qu'il le faut...

Il s'arrêta, et sa voix passant .subitement à un accent tout différent, Il ajouta: — Oh ! dis-lui qu'il faut qu'elle nous aide à nous venger.

— Oui, mon père... oui, dit Martial profitant en toute hâte de la liberté qii il venait d'obtenir.

Mais au moment où il allait franchir la porte, M. de Chivri lui tendit les bras en lui disant :

— N'oublie pas, Martial, que je t'attendrai aussi.

Enfin, le père et le fils se séparèrent, et Martial courut vers l'hôtel ou I attendait sa sœur, sans prévoir qu'il était arrivé là une circonstance as.sez fatale pour rendre au cœur de Diane plus poignant encorcqu II ne le pensaitlefunesleévenemeni qu'il avait â lui apprendre

lu te rappelles sans doute le billet que Martial avait été déposer chez Léonard Astlion.

Lorsque celui-ci quitlale lieu du combat, sous l'impression pénible que, dans le duel qui venait de se passer, deux hommes d'honneur deux treies, avaient été victimes d'une funeste méprise et que luimême n'avait vengé qu'une injure qui peut-être ne lui était pas véritablement de stinee, il rentra chez lui après avoir parcouru avec ses témoins le champ de toutes les suppositions imaginables et sans avoir pu sortir de 1 étrange perplexité dans laquelle l'avaient jeté les dernières paroles de M. de Chivri. Celte perplexité s'accrut encore lorsqu a son retour un domestique lui remit le billet qui avait ele apporte, dit-il par un petit jeune homme qu'il ne connaissait pas

Au portrait que ce domestique fit du messager, Léonard et ses amis crurent reconnaître Martial, et tous trois furent convaincus que ce billet se rattachait nécessairement au mystère qu'ils cherdi lient viinement a découvrir. Ce billet indiquait un rendez-vous à rhôtel des ttrangers; et Léonard savait que M\l. de Chivri, étaient Ingesa l'flôleidefrance. Si cette femme élaitce que supposait Léonard \silinn elle n était pas venue avec MM. de Chivri, elle se cachait sans doute et il n avait point la chance d'y rencontrer du moins le vieillard qu'il venait de priver de ses deux fils.

Dans le trouble et rinquiétude où il était, Léonard résolut de se rendre sur-le-champ à cet étrange rendez-vous. Il remonia eu voiture et arriva bientôt à 1 holel des Etrangers. Là il demanda à la maîtresse de I hulel si une dame n eiait pas arrivée depuis peu ?— Oui reponditon, une jeune dame aveugle et un très-jeune homme. — \hi dit Léo nard, cette dame est aveugle?

— Oui monsieur, et son frère, car ce jeune homme est son frère nous la bien recommandée ce matin en sorlant. - Ah I il est sorti ce M 4c!i,": T ' "'«"^'.«"i'' '^'.l '"'a demandé si je savais la demeure de M. Aslhon. Je lui ai ditquil logeait sur le cours Saint-Pierre, et il

nnr!n,',''i'i' ~. k'' '^'""!!' '' "'"'' ^'^ ''entré?... - Non, monsieur, quoiqu II eut bien promis de revenir tout de suite

Léonard Aslhon garda le silence ; il rapprochait aussi dans sa tête les choses qu d apprenait de celles qu'il savait déjà, et comprenait que Martial appelé sur le lieu du combat par quelques renseignements dus au hasard, n avait pu revenir près de sa sœur ; le résultat de toutes ces reflexions rapidement faites lui fit répondre bientôt • - Oui je conçois qu'il ne soit pas renlré.

— Si vous saviez oU il est, faites-le prévenir; car sa sœur l'attend

Pn'? .l'^r,. '7 pT!''i "!'''"'''""''• -^'^ '"^ crois; mais, dit Léonard, en ohservantlefi-etdelaquesiion, n'atlend-ellepas une autre perc^n," ■,'!.'■ """!'':".''' °"'' '^"'^ ^ '■'''l (lire que si M. Aslhon se présentait, on I introduisit sur-le-champ près d'elle. —Eli bien' dit Léonard laites-lui savoir.... que je .suis... Non, dites-lui seuiemenl que quelqu un qui ne veut pas se nommer désire lui parier

Un moment après, Léonard Asthon fut introduit dans la chambre qu'habitait Diane.

Il fut frappé à la fois de la sainte et noble beauté de la femme qui était devant lui et des traces que la douleur avait laissées sur ce beau visage. En l'entendant entrer, Diane était restée immobile, les yeux baissés, au milieu de la chambre; une pâleur mortelle couvrait son front, un tremblement convulsif qu'elle s'efforçait vainement de maîtriser agitait et faisait frerair tout son corps.

Léonard l'examina un moment en silence ; il n'o-sait parler le premier quoiqu'il vit que ce silence fût pour la malheureuse qui était là une horrible attenle. Tout à coup cette p-lleur qui l'efi'ravait augmentaencore, Diane parut chanceler, et il s'élança pour la soutenir.

— N'y a-l-il personne ici, monsieur? dit-elle d'une voix saccadéeet en le repoussant. —Personne, madame.

Et comme il allait marcher vers la porte ouverte, afin de la fermer, Diane, se redressant tout à coup, le saisit par le bras et l'arrêtant avec force, elle s'écria :

— Répétez.... répétez.... ce que vous venez de dire I

El le corps penché vers Léonard, elle semblait prèler une oreille avide à celle parole qui allait se faire entendre.— Je vous ai répondu madame, dit Léonard, qu'il n'y a personne.

— Oh! s'écria Diane, ce n'est pas lui !... Vous n'êtes pas Léonard Aslhon... — Madame... — Vous n'êtes pas Léonard Aslhon, monsieur! qui êles-vous? que me voulez-vous? que vous ai-je fait pour venir m'insulter ici ?... Sortez... sortez, monsieur... ou j'appelle '

C'en était assez pour que Léonard fût certain qu'un autre que lui, à qui le hasard avait donné le même nom ou qui s'était emparé du sien, était la cause de tous les m.ilheurs qui venaient de s'accomplir. Il regarda dans un désespoir véritable cette malheureuse fille dont il venait de tuer les deux frères, et qui l'avait peut-être aime, lui. Asthon, pour ce qu'il était. 11 ne savait s'il devait lui dire la vérité, et quelle vérité!

Il hésitait, lorsqu'elle reprit, comme si une nouvelle idée s'était enqiarée d'elle : .

— Vous n'êtes pas sorti?... Ah! vous avez à me parlerl... à m'annoncer quelque malheur.... je l'entends à votre silence.... Parlez donci Que fait mon frère Martial ? que l'ait mon père.... et mes frères?... Ahl monsieur, s'écria-t-elle enfin, en tombant à genoux... ahl parlez' qui êtes-vous? qu'avez-vous à me dire?

11 était encore bien plus affreux de répondre à cette question ; mais Léonard avait déjà arrêté en lui-même ce qu'il voulait faire ■ car, par un sentiment d'honneur digne de lui, il s'était demandé déjà s'il ne devait pas. à celle famille et à lui-même, de la venger du vrai coupable. Il dit donc alors doucement â Diane:

— Mademoiselle, je ne suis pas Léonard Asthon, mais je le connais, je le sais homme d'Iionneur...- Et pourquoi n'est-il pas venu, monsieur?—Le billet que vous lui avez fait écrire ne lui est pas parvenu ; c.est dans mes mains qu'il est tombé. —Et vous avez abusé...— Ecoutez-moi, mademoiselle, et vous me comprendrez.

Asthon fil asseoir M"« de Chivri, se recueillit un moment et reprit ensuite :

— Je suis l'ami, le sincère ami de Léonard, supposez que ce soit son père qui est devant vous et qui vous interroge : supposez que tout ce que je puis vous dire en son nom soit sacré, comme si cela passait par la bouche d'un vieillard qui ne saurait mentir. — Étes-vous vraiment un vieillard, monsieur? dit la pauvre aveugle d'une voix suppliante... Ohl ne me trompez pas, monsieur, ce serait bien mal. Je ne vous vois pas, moi, et vous me verrez rougir, vous; qui êtesvous?— Mademoiselle, ne me demandez pas ce que je suis, mais recevez ici le serment que je fais devant Dieu, que vous êlesen face d'un homme pour qui vous êtes sainte et respectable ; d'uu homme qui se voue dès ce moment à protéger votre vie et votre honneur. — Je vous crois, monsieur, je sens à votre accent que vous ne mentez pas. Eh bien! monsieur,sauvez donc ma vieàlafois et celle de mes frères.

Léonard Iressaillii.

— Allez â Léonard, continua Diane d'un ton suppliant, dites-lui que je suis ici; dites-lui que je lui demande de rendre l'honneur à la pauvre fille qu'il a perdue, et qu'il a perdue lorsqu'elle venait de le sauver! — De le sauver! s'écria Asthon... — Vous ne .savez doue rien monsieur! —Hélas! non... mais parlez.... au nom du ciel I Oh! je vous sauverai... — Eh bien! monsieur, s'écria Diane ..mais c'est impossible... mais vous, son ami, vous devez savoir qu'il a été proscrit? — Cruellement proscrit. — Vous savez qu'il a cherché un asile aux environs de .Machecoul ? — Je le sais... — Et il ne vous a rien dit de plus?. . — Rien de plus, répondit Léonard lenlement.

A cette réponse, Diane parut hésiter.

— Oh! parlez, par grâce, lui dit Léonard... on peut venir... et peut-être, peut-être!

Il s'arrêta, et ajouta vite et à voix basse :

— Vous ne savez pas que, si l'on me surprenait ici, peut-être je ne pourrais plus rien pour vous.— Soit donc! s'écria Oiane... Mon Dieu! regardez celui à qui je parle, pour moi qui ne puis le voir, et qu'il rougisse devant vous, sinon devant moi, s'il se fait un jeu de mon desespoir. — Xh ! le Dieu que vous invoquez, je l'invoque aussi, mol, et c est pour tous deux, repartit Asthon, d'un ton inspiré. — Qu'il

DIANE DE CHIVKI.

soit entre nous, monsieur, rcpiit Diane, et maintenant écoulez : Léonard, poursuivi, perilu, traque... accepta un asile chez ma grand'mcre, M"" de Kermic. Elle ne le connaissait pas, monsieur, mais elle l'aimait, elle l'aimait pour ses nobles qualités, son caractère... ses vertus. Moi aussi, monsieur, qui entendais chaque jour parler de lui. ..je l'amiais pour tout cela. IJnjour... pardonnez-moi le désordre dece récit; un jour, on nous dit qu'il n'avait plus de refuge, plus d'asile. Ce l'ut alors que ma grand'raére lui en fit offrir un par un homme qui dis|)arut plus tard avec lui. — Ah! lit Léonard, le nom de cet honnne?— Valerien. Diane jeta sans y l'aire attention ce nom que Léonard recueillit avec soin, et elle continua ainsi rapidement :

— Comme je vous l'ai dit, Léonard accepta: on le cacha dans un pavillon ; c'est moi qui allais tous les jours près de lui, car ma pauvre grand'mère était tombée malade. Oui, monsieur, tous les jours j'y allais, tous les jours je l'écoulais, tous les jours je l'aimais, moi... lime disait qu'il m'aimait, monsieur, à moi, à une pauvre aveugle pour qui on avait:» peine de la pitié; il m'aimait...

J'ai été bien folle de le croire, monsieur, n'est-ce pas? mais je 1 aimais... je n'y pouvais rien... je le croyais...

Enfin un soir, car je vous ai dit que je l'ai sauvé, et c'est vrai... un soir, on envahit le château! Moi, je courus au pavillon; mais il n'en pouvait sortir, toutes les issues du dehors étaient gardées... Il n'y avait qu'un moyen de le sauver, monsieur, c'était de faire croire que j'habitais seulece pavillon... Pour cela je l'ai fait cacher... et quand les soldats sont entrés... j'étais couchée dans le lit qui était dans cette chambre. . ,

Oui voilà ce que j'ai fait... et les soldats, monsieur, se sont retires sans franchir le seuil de la porte; ils se sont retirés et m'ont laissée seule avec lui... Seule, et alors... alors, monsieur... monsieur... il a f''rme cette porte derrière les soldats qui m'avaient respectée, et lui... lui...

Et comme Diane se tordait et criait en pleurant, Léonard prit sa lête entre ses mains, et lui dit :

— Ahl l'infâme... l'infàmel... Assez... assez!...

Un long silence suivit, et Diane, dont le désespoir s'était calmé assez pour la laisser parier, reprit :

— Le lendemain, monsieur, il était arrêté, sans doute parce qu il voulut me fuir. — Arrêté, qui ? dit Léonard, qui ne pouvait soupçonner jusqu'à quel point le hasard avait pu servir à protéger l'erreur de Diane.— Léonard Astlion. — Arrétédanslanuitdu...? — Oui, dans cette fatale nuit. —Léonard réfléchit, et, comme si un souvenir terrible venait l'éclairer : — Oui, s'écria-t-il, cette nuit-lâ, à la lisière du bois était une voiture, une voiture qui emmena celui qui vous a si lâchement trahie. — Vous étiez donc là, monsieur? s'écria Diane. — Oui, dit Léonard tristement; proscrit aussi, errant aussi dans la nuit, je vis cette voilure qui ne pouvait me sauver...; et à l'heure même où les soldats qui avaient visité voire château me saisissaient dans la misérable hutte où je me cachais, je vis cette voilure qui emportait un crime inoui de lâcheté, je vis celle voiture qui passait sur la route. — Et c'est alors sans doute qu'on l'arrêta aussi, lui, n'est-ce pas?

Cette question ramena Léonard à l'allention qu'il devait au rôle qu'il s'était imposé, et il réiiondit :

— Oui, ce fut alors qu'on l'arrêta aussi. — Eh bien ! reprit Diane, depuis ce temps, jugez si j'ai souffert. Pas un mot, pas une nouvelle de lui; je restais se'ule, sans pouvoir lire, voir, interroger, avec un affreux secret sur le cœur... et ce secret, cependant, je ne l'ai du que lorsque, désespérée pour lui et non pour moi, j'ai appris qu'il était condamné à mort... Oui, c'est son danger et non ma douleur qui me Ta arraché.

Eh bien ! monsieur, ma grand'mère en est morte, elle, et c est sur son lit de mort qu'elle a dit mon déshonneur à mon père et à mes frères. C'est entre ses mains mourantes, et qui me prolégeaienl encore, qu'ils ont juré de me venger; et mainlenanl ils sont ici pour cola... et c'est pour cela que je suis venue, pour empêcher un combat infâme... Il ne peut pas tuer mes frères, après m'avoir déshonorée...

Vous comprenez cela, monsieur... vous le comprenez... El il peut nous sauver s'il le veut... Je ne lui demande que bien peu de chose... son nom... Diles-lui de me donner son nom... et je vous jure, à vous, à lui... je vous jure devant Dieu que j'offenserai... que ce ne sera pas pour lui une longue chaine... Je n'ai pas longtemps à vivre, monsieur... j'ai trop souffert pour cela...

Mais si Dieu était assez implacable pour me faire plus l'oile que mon malheur... je le lui jure... je me luerai...

— Malheureuse! s'écria Aslhon qui, pour la première fois de sa vie, sentait ses larmes couler, et son cœur se fondre dans une pilie désolée. — Oh I je me tuerai... répliqua Diane plus froidement... pour lui... et je puis vous le dire à vous... pour moi... car je le méprise maintenant. — Oh ! reprit Léonard avec un enthousiasme at; tendri, oh! ange sacré de misère et de douleur... je vous jure que si Léonard Asthon peut quelque chose en ce monde, il réparera votre honneur, il vous protégera... Oh ! ne le méprisez pas avant de tout savoir... — Qu'y a-t-il donc encore?... et qu'avez-vous à m'appiendre? s'écria Diane avec épouvante. — Je ne puis rien vous dire... je ne dois rien vous dire... mais souvenez-vous des paroles que jj prononce ici devant Dieu (pie vous avez invoiiué : quoi que vous puissiez.

apprendre, quoi qu'on puisse vous dire, quoi que vous ayez à souffrir encore, soyez forte pour vivre... et comptez, comptez sur Léonard Aslhon. — Sur lui? — Sur lui, j'en réponds. — Je vous crois, monsieur, lui dit Diane en lui tendant la main. Léonard la prit, et la posant sur son cœur, il s'écria : — Ce cœur est digne de vous comprendre... ce cœur, vous pouvez vous y appuyer sans crainte qu'il vous trahisse. .4 bientôt, je l'espère ; à bientôt !

Léonard sortit, et Diane resta seule.

Ce n'est pas impunément qu'on est jeune. Le vieil arbre, dont la sève expire, meurt plus vite si l'on brise quelques-unes de ses fortes branches; mais si l'arbre est jeune et vigoureux, c'est en vain que la serpe et la cognée auront déchiré son écorce et mutilé ses rameaux. Vienne une chaude haleine du printemps et un bon rayon du soleil, et voilà que l'arbre mutilé pousse vers le ciel de nouveaux rejetons plus hardis, plus hâlils, plus tendres aussi que les premiers; il recouvre de verdure toutes ses cicatrices, et semble n'avoir jamais souffert.

Ainsi fait la jeunesse pour le cœur de l'homme : quelques douleurs qui l'ajent frappé, quelq.ues joies qu'on lui ait arrachées, vienne une noble parole qui le console, un regard ami qui l'encourage, et voilà que sa foi au bonheur, cette sève de la vie, s'épanouit de nouveau en lui, il pousse avec ardeur ses vœux vers l'avenir, et les douces espérances refleurissent sur les blessures qu'elles cachent, jusqu'à ce que la plaie soit fermée. Voilà ce qui arriva pour Diane.

Lorsqu'elle fut seule, elle espéra.

Il ne faut pas croire que dans cet espoir il y eût de l'égoïsme; dans l'ignorance où était la pauvre aveugle des affreux événements qui venaient de se passer, les paroles qu'elle venait d'entendre devaient la rassurer encore plus pour sa famille que pour elle-même. Elles lui avaient promis l'honneur, et peut-être dans celle restitution u'etait-ce pas elle qui avait le premier intérêt ; car, il faut l'avouer, en de pareilles réparations, la famille retrouve tout ce qui a été compromis de son honneur; mais la femme ne rencontre souvent que le châtiment d'une faute que le monde n'oublie pas.

Toutefois Diane avait accepté cette espérance comme un bonheur : il faut si peu de chose à ceux qui ont beaucou]) souffert pour les soulager ; une goulle d'eau est un bienfait dans le désert ; il n'y a que les heureux, et" les hommes ù qui rien ne manque, qui sont exigeants.

Cependant il est possible que, dans ces rêves d'avenir calme où Diane reposait son âme douloureuse, elle pensât quelquefois à cet autre rêve d'amour et de félicité qui l'avait bercée autrefois durant quelques heures. Mais ce n'était que furtivement et pour s'en éloigner presque aussitôt que Diane s'y aventurait.

En cela elle ressemblait à ces proscrits politiques de nos premiers jours de révolution, à qui l'espérance avait été donnée de rentrer en France. .A,u milieu de la joie de cette belle espérance, ils se rappelaient quelquefois que, dans ce pays où ils allaient remettre le pied, ils avaient possédé l'opulence, le rang, le luit paternel consacré par mille souvenirs, et ils disaient : « Et cela aussi, je le pourrai retrouver I I) Mais aussitôt, en se rappelant tous les désastres arrivés, ils repoussaient l'espérance de celle eoniplêle félicité comme insensée, et se disaient encore : « Ah ! c'est bien assez de la patrie! »

Telle était Diane quand l'amour d'AslIion se présentait à elle dans son avenir comme au proscrit l'opulence dans la patrie; elle en détournait aussi la Icte en se disant tout bas : « Ah ! n'est-ce pas assez de l'honneur ! »

Et à ce retour vers l'honneur, la patrie d'où elle était encore exilée, l'imprudente Diane avait ajouté foi ; la parole de cet homme qu'elle venait d'entendre était si persuadée de ce qu'il promettait, qu'elle avait persuadé Diane. C'est la loi naturelle de toutes choses, de la matière comme de l'esprit; les vives émanations d'un corps pénètrent ceux qui le touchent, et la conviction persuade comme les parfums embaument.

Ainsi la pauvre aveugle demeurée seule attendait avec une impatience bien vive le retour de Martial ; elle avait une bonne espérance à lui donner, une espérance qu'il pourrait aussitôt reporter à son père et à ses frères. Mais Martial ne revenait pas, et les inquiétudes de Diane recommençaient. Non qu'elle doutât de la promesse qui lui avait été faite, car la voix qui lui avait parle lui paraissait sacrée, mais parce que mille clioses pouvaient arriver à rencontre de cette bonne volonté, si sincère qu'elle fut.

Le relard de Maillai se prolongeait, et Diane se demandait déjà s'il voulait aussi l'abandonner, lorsqu'elle l'eniendlt entrer.

Elle s'élança vers lui, tout ce qu'elle avait d'espérance dans l'âme lui revint avec la présence de Martial ; et comme le cœur de Diane avait bien plus hâte de consoler son frère, que le cœur de .Martial ne pouvait en avoir de dire un nouveau malheur à sa sœur, c'est elle qui parla la première.

— Oh ! mon frère, lui dit-elle , te voilà enfin ! c'est Dieu qui m'a inspirée lorsipie j'ai voulu venir ici. Oui, j'avais eu raison lorsque j'avais pensé que Léonard ne voudrait jias le déshonneur de Diane et la désolation de sa famille. — Que dis-tu? s'écria .M.uti.d qui venait, lui, de voir combler cette désolation. Qu.' dis-lu ? — Que ee (pie j'avais prévu est arrivé. — Quoi donc? reprit .Martial, «lui doutait à ce

DIANE DE CHIVRI.

iiioiiuiit (le la raison de Diaiio, qui lui pariait d'espérance, quand il venait, lui, lui parler de désespoir. Quoi donc, répéta-t-il? — Oui, reprit Diane, quelqu'un est venu, non pas Léonard, mais un ami, un parent sans doute, un homme dont la voix est est sincère, j'en ai la conviction. Et cet homme m'a dit : «Léonard Asthon vous rendra l'honneur, je vous le jure devant Dieu. » — Cet homme t'a dit cela? s'écria Mar- Ual avec effroi. — 11 me l'a dit. — C'est qu'alors cet homme te trompait, pauvre sœur! —Encore! s'écria Diane... Encore nn mensonge! Oh! c'est impossihlel — Peut-être se trompait-il lui-même; cai'ce n'était pas Léonard Aslhon, n'est-ce pas? — Non, ce n'était pas lui. — C'est qu'alors il ne savait rien, cet homme.

A l'accent désolé avec lequel Martial prononça ces dernières paroles, Diane comprit que tout ce qu'elle avait redouté dans ses longues heures d'attente s'était réalisé. El elle reprit avec une terreur indicible :

— Il ne savait rien, dis-tu?... Martial... ainsi, mon père... —Il \ii, lui... — Lui!... et mes frères?... Martial ne répondit que par des larmes... —Mes frères!... Martial, mes frères !... — Morts!... répondit-il d'une voix sourde. — Morts I... répéta Diane avec un cri déchirant. — Morts tous deux sous l'épéede Léonard Asthon.

Eu vérité, mon cher Edouard, je vais te dire quelque chose qui te paraîtra bien ridicule ou bien brutal. Heureusement pour elle et pour moi, Diane ne put supporter la violence de ce nouveau coup, et elle tomba dans nn évanouissement qui fit craindre à Martial que la prédiction de son père ne se réalisât et que Diane ne fût morte.

Que j'aie dit heureusement pour elle, cela se conçoit; mais que j'aie ajouté et pour moi, voilà où est le ridicule et le brutal. Et cependant, je le l'avoue, pour moi, le narrateur sincère de cette lamentable histoire, après avoir compté tant de tortures, tant de cris, cet évanouissement est le bienvenu.

Ajouter une nouvelle scène de désespoir à tant de scènes déchirantes, je ne m'en serais pas senti le courage, je n'en aurais pas eu le pouvoir; les mots m'eussent manqué pour ia raconter, comme les forces manquèrent à Diane pour la subir. Et si j'étais homme de lettres de mon état, il me semble que je verrais dans cette circonstance une espèce d'avertissement littéraire, disant que là où la nature est impuissante à sentir, la littérature doit renoncer à peindre. Et j'ajoute qu'à supposer que ceci fût une histoire inventée aussi bien que c'est uns histoire absolument vraie, il ne pourrait y avoir de meilleure invention que celle de cet évanouissement.

Il me semble te voir en face de ma lettre, l'étonnant de cette brusque transition et te demandant ce que veut dire l'air dé£;agé de mes réflexions en présence de cette terrible position. Peut-être la fin de mon récit l'expliquera-t-elle ce singulier écart, et peut-être alors m'excuseras-tu. Lorsqu'après d'affreux dangers on aperçoit le port, la joie rentre au cœur quoique tous les périls ne soient pas encore doniptés,el on y porte malgré soi ses regards.C'est peut-être ce que j'ai fait.

En attendant, je reprends mon récit.

Or, comme je te l'ai dit, Diane n'avait pas eu la force de supporter la dernière et affreuse nouvelle qui l'avait frappée. Un Ions; et froid évanouissement s'était emparé d'elle, et Martial, dans le premier moment d'alarme, avait fait avertir son père, et M. de Chivri était accouru.

Aussi, lorsque Diane reprit la conscience de son être, elle ne revint à la vie qu'en sentant prés d'elle son père qui lui pardonnait, son frère qui lui demandait pardon du mal qu'il avait dû lui faire. Et tel avait été le malheur de cette malheureuse famille, qu'ils éprouvèrent tous une sorte de consolation à pouvoir pleurer ensemble.

Martial avait raconté ù son père la visite de cet homme inconnu, et Diane avait plus tard complété ce récit. Mais les uns et les autres n'y voyaient qu'une circonstance funeste de plus, mais qui leur prouvai"! combien il devait y avoir de sympathies pour eux dans tous les cœurs qui apprendraient le secret de" cette déplorable aventure.

Ce secret, ilallaitêtre bientôtdévoilé auxyeuxde tous ; car le procureur du roi aval t reçu la plainte de M. deChivri et, quelque instants après son retour dans sa maison, Léonard Asthon availeté de nouveau arrêté.

Par une étrange contradiction avec ce que ses amis savaient de son caractère toujours prêt à la révolte, ils s'étonnèrent de le voir accepter avec une calme résignation ce nouvel emprisonnement. Mais la conduite de Léonard les surprit bien plus encore, lorsqu'ils purent l'apprendre par les récits que les journaux faisaient de l'instruction de cette affaire. A tous les interrogatoires qu'il eut à subir, Léonard ne fit qu'une réponse: « Je me justifierai devant mesjuges, je ne puis parler avant ce temps. » Cette obstination que personne'ne s'expliquait se montra surtout d'une manière bien extraordinaire le jour où l'on dut confronter l'accusé avec la victime.

Non-seulement Léonard ne voulut pas s'expliquer sur les choses qu'on lui demandait, mais encore il refusa de prononcer une seule parole en présence de Diane. Et comme, vis-à-vis de la pauvre aveugle, le son de sa voix était le seul indice auquel elle pût reconnaître son séducteur, on jugea qu'il se gardait un moyen honteux de faire nier son identité par un avocat. Donc, à mesure que l'on ajjprochail du dénoùment de ce drame fatal, le silence d'Asthon devenait contre lui une preuve presque irrécusable de sa culpabilité.

Mais ni les prières de ses amis ni les conseils de son avocat n'avaient pu le décider à le rompre, et il répondait à sa famille comme aux magistrats :

— « Je me justifierai devant mes juges. »

Tu dois comprendre combien les graves circonstances de cette affaire, devenues publiques, et la conduite étrange de Léonard Asthocj, durent exciter l'intérêt et la curiosité de toute la ville. Les uns prenaient parti pour M. de Chivri; d'autres, sans l'accuser, essayaient de défendre Léonard Asthon, se rappelant combien toute sa vie avait été celle dun honnête homme et d'un homme de grand cœur. Mais ils n'en demeuraient pas moins fort embarrassés d'expliquer son refus constant de se justifier.

Enfin, le jour du jugement arriva.

Jamais affluence plus nombreuse n'avait encombré la salle d'audience. L'importance de l'accusé et des accusateurs, la circonstance particulière de la cécité de Diane, l'événement du duel, le silence obstiné de Léonard, tout cela faisait de cette cause l'une des plus singulières, des plus terribles et des plus intéressantes dont jamais on eût entendu parler. Elle avait même cela de particulier, qu'elle enfermait en elle un dénoùment imprévu.

Dans la plupart des actions soumises aux tribunaux, le verdict du jury n'est le plus souvent que la constatation légale d'une opinion que l'on a pu se faire à l'avance sur des faits connus, et auxquels il est bien rare que les débats ajoutent beaucoup d'éclaircissements. Mais en cette afftiire, la déclaration du jurv ne pouvait être prévue ; car on ignorait le système de défense de Vaccusé, et on ne pouvait imaginer quel aspect nouveau cette affaire pourrait prendre lorsqu'il consentirait à parler.

Comme tu dois le penser, les femmes étaient en grand nombre dans l'enceinte.

Une jeune fille d'un grand nom, admirablement belle, séduite par un homme d'un rang égal au sien, et qui, après avoir acquis un renom de vertu, était descendu à la plus infâme lâcheté ; cette jeune fille en présence de son séducteur, ce gère en face du meurtrier de ses fils, ce jeune Martial qui avait dû renoncer ,'1 venger ses frères, tout, je le répète, donnait à cette cause un attrait de curiosité qui avait appelé à la cour d'assises tout ce que la ville de Nantes avait de distingué, et tout cela prêtait en même temps à cette cause une solennité dont étaient pénétrés tous les assistants.

Tu sais aussi bien que moi comment se conduisent les débals d'une cour d'assises. Après la lecture de l'acte d'accusation, et les témoins retirés, le président procéda à l'interrogatoire de Léonard Asthon.

On attendait en silence ses réponses. Comme il dit son nom, ses qualités, son âge d'un ton grave et pour ainsi dire révérencieux, on s'attendait à l'entendre répondre de la même fjiçon lorsqu'on aborderait le fond de l'accusation. Mais quand le président lui dit :

— N'avez-vous pas, à telle époque, accepté un asile chez M""» de Kermic ?

Léonard répondit :

— Je ne puis encore répondre à cette question. — Songez, lui dit le président, que ce silence peut être facilement interprété contre vous. — Je le crois, repartit Léonard ; mais il ne m'esi pas permis de le rompre encore. — N'oubliez pas, dit le procureur du roi, que ce refus de vous défendre peut m'autoriser à demander la remise de la cause à une autre session. — Cela ne serait pas juste, dit Léonard, et peut-être qu'après l'audition des témoins et les explications que je m'engagea donner vous trouverez que ma conduite a été ce qu'elle devait être.

A cette déclaration, l'auditoire laissa échapper un long murmure do surprise. Les jurés s'interrogeaient du regard, les magistrats se demandaient s'ils n'étaient pas les jouets d'une odieuse impudence. Mais l'avocat de M. de Chivri ayant déclaré que son client demandait instamment que la cause fût continuée et jugée, le président déclara que les débats auraient leur cours.

Ce fut d'abord M. de Chivri qui raconta comment il avait été appelé à Machecoul par une lettre de sa belle-mère. Il retraça l'horreur de cette scène où il avait appris le déshonneur de sa fille et le nom de sou séducteur.

— Je suis seid, ajouta-t-il, à venir témoigner de cette funeste confidence. Les deux fils qui m'accompagnaient sont morts, tués par celui qui m'avait déshonoré; mais leur mort est un témoignage sacré du la vérité de ce que je viens de vous dire, car ils sont morts parce qu'ils avaient juré de venger leur sœur.

Cette déposition avait péniblement ému l'auditoire et le tribunal; et lorsque M. de Chivri, brisé par la douleur, eut été s'asseoir sur le banc des témoins, tous les regards se tournèrent vers Asthon, comme pour lui demander compte de cette douleur vénérable. Il était calme, quoique triste.

— Qu'avez-vous à dire? lui demanda sévèrement le président. — Rien, monsieur. — Rien? — Rien.

Un nouveau murmure d'indignation courut dans l'auditoire, et il exprimait si bien le sentiment commun de tous les assistants comme des juges, que c'est à peine si le président pensa à le réprimer.

— Introduisez un autre témoin, dit-il d'une voix agitée.

Etse penchant vers les conseillers qui l'entouraient, itleur parla avec une action qui semblait dire que, dans le cours de sa longue carrière, il avait rarement rencontré tant d'audace et de froid endurcissement!

Cependant c'était le tour de Martial, de cet enfant qu'on savait si

niANF, DE CHIVRI.

noble, si liéi'oiqiie, si dévoué à rinfnitiine de sa sœur. 11 y a même dans le silence imposé par le respect qu'on doit à la magistrature des démonstrations intimes de bienveillance qui arrivent à celui qui en est l'objet; et Martial sentit en entrant qu'il étaiU'objet de l'attendrissemciit de tous.

Arrivé les yeux baissés jusqu'au pied du prétoire, lorsqu'il releva les yeux, il les porta, soit hasird, soil volonté, sur Léonard; et celui-ci. dont le regaid avait suivi cet enfant avec une singulière expression d'iiiterét, le détourna subitement en rencontrant celui de Martial. On observa ce mouvement, et l'impression n'en fui point favorable à Léonard : on crut y voir la conscience de la honte.

Le récit de Martial fut simple; il raconta son départ de Paris, soi) arrivée à Châteauroux et ce que sa sœur lui avait appi is. Il dit aussi dans quelle intention il l'avait amenée à Nantes, et tout ce qui s'était passe dans cette ville. 11 parla aussi de la visite de cet inconnu qui s'était rendu prés de sa sœur et qu'on n'avait pu découvrir.

— Avez-vous idée de la personne qui a ete voir M"" de Chivri? dit le président à Asibon, la connaissez-vous? — Je la connais.— Nommez-la. —Je ne le puis, dit Léonard. — Vous ne le pouvez! reprit le président; je le compreiuls; vous avez honte d'être obligé de renier les paroles qu'un homme d'honneur, abusé sans doute par votre hypocrisie, avait cru pouvoir prononcer en votre nom. — Je ne renie point ces paroles, dit Asthnn, et je vous prie même, monsieur le président et messieurs les jurés, de vouloir bien vous les rappeler, car j'aurai peut-être bientôt à les invoquer.

Le ton calme, l'air digne avec lequel parla Léonard n'étonnèrent pas moins que son refus de répondre, et l'on se demandait quel pouvait être son but.

Martial n'avait plus rien à dire, et le président allait ordonner qu'on appelât Diane; mais Asthon se leva :

— Pardon, monsieur le président, dit-il toujours avec le même calme; mais je désire savoir si le nommé Valérien, qui a dû m'iiitroduire chez M°" de Kermic, au dire de l'acte d'accusation, a ete retrouvé. — Vous savez bien qu'on ne l'a pu découvrir, repartit le président, et qu'il est parti avec vous la nuit même de l'attentat. Vous pourriez peut-être nous dire où on le retrouvera.

Asthon sourit dédaigneusement, et ajouta :

— Monsieur le président, quelque douloureux que puisse être pour M"« de Chivri l'interrogatoire qu'elle va avoir à subir, je désire qu'il soil aussi complet que possible, et que tout ce qui peut accuser le coupable soit précisé dans cette déclaration. N'oubliez pas que c'est le droit de ma défense, et que j'ai besoin de savoir exactement à quoi je vais avoir enfin à répondre.

Cette demande était assurément extraordinaire; cependant elle laissait tous les esprits dans la même anxiété et dans la même incertitude. Le président ne répondit pas, et M"" de Chivri fut introduite.

Quoique aveugle, elle sentait de combien d'attentions avides elle était entourée; les respirations haletantes qui troubiaieut seules le profond silence qui se lit à son entrée, arrivaieni à son oreille et lui étaient comme autant de regards qui eussent troublé une moins malheureuse qu'elle. Kncore est-il que celle qui voit peut se voiler de ses paupières et ne pas regarder qui la regarde tandis que Diane ne pouvait s'empêcher d'entendre qu'on la regardait.

On la fil asseoir, et après les premières questions sur son nom et son âge, le président arriva à la question d'usage.

— Reconnaissez-vous l'accuse?

Il s'arrêta, et changeant cette question il dit à Diane :

— Si l'accusé parlait, reconnaitricz-vous sa voix'? — Hélas! oui, dit-elle... s'il parlait. — Léonard Asthon, parlez à la cour, dit le président.

Léonard secoua la tête en signe de refus.

A ce moment solennel attendu avec tant d'impatience, ce refus parut si coupable et si insolent, que les murmures éclatèrent de toutes paris avec une violence qui fit sourire Léonard et épouvanta Diane.

Encore une fois le président sembla consulter les conseillers sur cet acte d'une insolente révolte, et il dit avec une vivacité qui prouvait une très vive-émotion :

— Il suHit... Nous jugerons cette cause, messieurs; ce serait un moyen trop facile d'échapper au châtiment et à la honte que le moyen que cet homme emploie.

Puis il commença l'interrogatoire de Diane avec une émotion dans la voix où il y avait autant d'indignation contre le coupable que de pitié pour la victime.

Je n'ai pas à te répéter la triste histoiie de Diane; mais toi, qui viens de la lire, tu peux te ligurer l'eûet i|u'elle dut produire, racontée par celte jeune et belle lille, dont les larmes et les sanglots suspendaient à chaque instant les paroles.

Quant à Léonard, il l'ecoutail comme les autres, les yeux trislcment lixés sur elle ; et, lois<preUe arriva au récit de cette mystérieuse visite où un in<onnu lui avait promis l'assistance de Léonard A^lhim, il étendit la main vers elle, comme s'il l'.iisait le serment tacite de lenir la parole qu'il lui avait donnée. Ce geste fut ;i peine remarqué, tant l'alteniion était attachée au récit de la pauvre aveugle

Il n'était pas achevé, lorsque l'avocat de Léonard Asihon, autjuel celui-ci venait de taire |)asscr une unie écrite, pria le [ircsident de

demander au témoin, si durant son séjour chez M"" de Kermic, Léonard s'en était jamais absente des journées entières.

— Jamais, répondit Diane, car toutes ces journées, je les ai passées près de lui. — Demandez au témoin, dit l'avocat, si jamais Léonard s'est plaint d'une bbssure qui netait pas encore guérie, et qui à cette époque le faisait beaucoup souffrir? — Jamais, repondit Diane.

L'avocat ne fit plus de question, el le président, s'ctant tourné vers Léonard, lui dit d'une voix sévère, comme s'il était assuré d'un nouveau refus :

— Kl sans doute vous n'avez rien à dire?

Asthon hésita. Son visage, calme jusque-là, se couvrit d'une soudaine pâleur. Mais il surmonta son émotion ; el se levant sur son banc, il répondit d'une voix ferme:

— Vous vous tromiiez, monsieur le président; il est temps que je parle et (jne je me justifie.

Aux accents de celte voix, Diane s'était levée, et écoulant pour ainsi dire autour d'elle d'un air égaré, elle s'écria:

— Qui a parle, mon Dieul qui a parlé? — L'accusé, reprit gravement le président. — Mais quel accuse? reprit-elle avec éclat. — Léonard Asthon. — Léonard!... s'écria Diane; mais ce n'est pas lui... ce n'est pas sa voix... c'est la voix de cet inconnu qui est venu me voir, el qui m'a promis que Léonard Asihon me rendrait l'honneur. — .Mais cet inconnu, c'est encore Léonard Asthon, dit le président. — Non, reprit Diane, ce n'est pas lui... ce n'est pas lui que j'ai aimé.— Non, ce n'ist pas moi, dit Léonard tristement.

— Ce n'est pas lui qui m'a déshonorée et abandonnée.

— Non, ce n'est pas moi qui vous aurais trahie et abandonnée, reprit Léonard, et cependant je suis Léonard Asihon.

— Mais ce n'est pas lui ! répétait Diane en délire. Vous entendez bien que ce n'est pas luil

Cet incident avait éclaté au milieu de celte cause comme un foyer de lumières qui l'eclairait d'un jour lout nouveau. Aussi, lu dois comprendre le desordre, l'eQ'roi, l'etonnemeiit, tous les senlin.ents extrêmes qui durent s'emparer de l'assemblée entière.

— Ce n'est pas possible, criait M. de Chivri, c'est une imposture... Diane, Diane, reviens à la raison, rappelle-toi, reconnais sa voix. Ah ! parlez, parlez donc ! reprit-il en s' adressant à Léonard; parlez, qu'elle vous reconnaisse I

El Diane ne répondait qu'un mot :

— Ce n'est pas lui.

— Mais quel est donc le coupable? dit le président, monirani jiar celle reclam.ition involontaire combien toute sa conviction venait d'être changée en un moment.

— Dieu le sail, dit Léonard ; mais j'avais à cœur de prouver publiquement et devant tous mon innocence. Je sais ce que sont les suppositions malveillantes du monde. Si ce qui vient de se passer devant tous, messieurs, avait été enferme dans le cabinet d'un magistral, croyezmoi, monsieur de Cliivri, on aurait donné à votre conduite et à la mienne des interpi étalions déplorables pour vous el pour moi. On aurait pu dire que vous aviez garde le silence par crainte de révélations fâcheuses. Peut-être serais- je sorti de cette accusation avec une flétrissure sur mon honneur, et des soupçons infâmes sur riiinocenee de votre fille, car elle est innocente à mes yeux, aux yeux de tous, n'estce pas?

Mille murmures d'assentiment répondirent à celle interrogation de Léonard.

M. de Chivri cachait sa tête dans les bras de Martial, tandis que Diane, à genoux devant lui, pleurait anéantie et sans force.

— Il faut mettre un terme à cette horrible scène, dit le président... Mon^ieur de Chivri, vous pouvez vous retirer.

— Non, répondit Léonard, je n'ai pas lout dit!

Il était si beau, si noble, si trisie, debout sur le banc des accusés, que chacun se tut el I écouta, M. de Chivri comme les autres. Puis il continua, en s'adressant aux jurés:

— J'aurais pu me défendre depuis longtemps, messieurs; j'aurais pu faire comparaître les fidèles serviteurs (jui m'ont cache dans leur cabane, à la même époque où un infâme salissait mon nom d'un crime; j'aurais pu faire venir le médecin qui me soignait, blesse que j'étais à celle é|)oque el incapable de sortir; ma justilicalion eiH été sans doute complète avec l'aveu de cette infortunée; mais vous n'eussiez pas entendu cet aveu dans toute sa vériie, et j'en avais besoin pour ma justification.

— Oh ! s'écria M. de Chivri, n'était-ce pas assez d'avoir tué mes deux fils, et f illait-il que le res.sentiment d'une injure si cruellement vengée vous fit irainer ici cette nouvelle honte? Abl Ihonneur île votre nom nous coûte bien cher, monsieur 1

— C'est que l'honneur de ce nom ne. peut vous être indifférent, monsieur, dil Léonard d'une voix émue. Ecoulez-moi bien, monsieur; une faiale erreur vous a privé de vos fils, m.iis devant Dieu et devant vous je suis innocent de leur mort: el cepeiid.int a*ec la douleur de leur perte on vous a laisse une fille déshonorée : eh bien! moi, je lui ai promis que Léonard Asthon lui rendrait riioiineur si cela était possible, et cite promesse je la tiendrai si vous voulez, ce dernier inallieur qui pèse sur vous, je l'en écarterai, et en ei'hange du sang que j'ai veise iiinocemmeiit, je vous offre de reparer loutnge que je

LA NIKCE DE VAUGELAS

ne vous ai pas fait. C'est au nom de Léonard Asthon qu'on a déshonoi-é volie lille, i-'est ce nom le Léonard Asthon que je lui offie de purler pour le relever. — Ah! s'ecna M. de Chivii, que celte proposition loncniiil d'anmiration, quoiqu'd ne se sentit p:i.s ca|iable de l'aecepitT, ah ! le nieuiirierde nies tils ne peut prendre leur place. — ("elui qui vous rend llionneur de voire fille peut s'appeler voirt fils, monsieur; car il n'y a pas de crime entre nous, il n'y a que du malheur.

M. de Clii\ri se relira sans répondre avecsesdeux enfants; et quelques minutes après, l'accusalion ayant été abandonnée par le procureur du roi, l'acquittement de Léonard fui prononce.

Pour la seconde fois Léonard quitta le tribunal, et bientôt après, pour la Seconde fois aussi, il fut aborde par un lilsde M. de Cliivri: c'était Martial qui, lui tendant la main, lui dit:

— Quoi ([u'il arrive, monsieur, de la volonté de mon père, vous qui avez voulu rendre l'honneur à ma sœur, vous êtes mon frère.

Trois mois après, et à une heure assez avancée de la nuit, on célébrait dans l'église Sainl-Pieire le mariage de Léonard Asthon et de Diane de Cliivri. Martial seul était présent, car son père n'avait pas voulu assister à cette cérémonie, et depuis ce temps jusiiu'au jour de sa mort, il ne vil ni sa tille ni son gendre, quoiqu'il leur eût pardonné. Aucun événement ne troubla, je ne dirai pas la félicité, mais la pureté de celle union.

Cependant un soir que Diane, seule avec son mari, assistait dans une loge à une reprèsenialion des Italiens, un jeune homme parlant haut, riant, plaisantant, entra dans la loge près de la dame. Au son de celte voix, un cii échappa à Diane, un tremblement convulsif s'empara de son corps, et une pâleur mortelle couvrit son visage.

Par un mouvement aussi rapide que la pensée , Léonard se plaça entre sa femme et ce jeune liomnie, qui se pencha vainement pour voir celle jeune dame dont ses voisins lui vaniaient la beauté; quelques minutes après, ethirsque cejeune homme quiiia sa loge, Léonard sortit en disant avec calme a sa femme qu'il allait revenir, et qu'il avait à parler à un ami qu'il venait d'apercevoir dans la salle: il suivit ce jeune homme, et, dans le foyer, il s'approcha de lui en le regardant en face, et lui dit : — Jevousai entendu appeler M. de FurièresV — C'est mon nom. — Où peut-on vous voir? — Partout où l'on veut, dit Arihur avec hauteur, elonné du ton dont celte question lui était faile. — En ce cas, demain à Vincennes, à six heures. — El qui auiai-je l'honneur d'allemlre? — Monsieur Léonard Asthon, lui dit celui-ci, en se penchant à son oreille.

M. de Furiéres demeura stupéfait. Puis Léonard retourna près de sa femme, et jamais il ne fut plus tendre pour elle, plus empressé. Elle tremblaii toujours, mais il ne semblait pas y prendre g.iide.

Enliii, le lendemain à neuf heures, quand il entra dans sa chambre, il la trouva malade ; une fièvre assez vive s'élait emparée d'elle.

— Tu as passe une mauvaise nuit, Diane? lui dit-il. — Uiie nuit affreuse! — Tu n'as pas dormi? — Non. — Et pourquoi? — Oh ! reprit-elle avec effroi, c'est que cette nuit j'ai été poursuivie |)ar une voix... — Que tu as entendue hier au soir? — Tu t'en es aperçu '? — Oui.... et celte voix? — Ohl cette voixl dit Diane en tombant à ae-

noiix.... cette voix, c'est — Tais-loi tu ne l'enlendras plusl

répliqua Léonard. — Quoi ! s'écria Diane. — Je l'ai tué.

Diane courba la télé, et jamais elle n'a demandé le nom de cet homme, et jamais Léonard ne le lui .a dit.

— Voilà mon histoire, mon cher Edouard. Que t'en semble?

Ton ami, « Hoisoré Clmaise. »

LA NIÈCE DE VAUGELAS

Les dieux s'en vont, ou. pour mieux parler, le grand dieu s'en va, le hasard s'exile, la loterie est abolie. 0 mes lecteurs, si jamais quelqu'un de vous a pl.icé une pièce de cinq francs sur un quaterne qui devait lui rapporter trois cent soi\anie-quinze mille francs, qu'il le dise: n'a-t-il pas aussitôt regarde d'un œil de dédain son salon de velours d'Ulrecht et sa chambre de calicot? sa bibliothèque mal garnie de livres brochés ne lui a-t-elle pas .semblé mesquine et insuffisante; ne .s'est-il pas souvenu de quelque riche damas à reflet d'or qui fera à merveille dans son salon? n'a-t-il pas eu idée de quelque toile |ierse bien capricieuse pour leiidre sa chambre, et d'un superbe acajou pour proléger de la poussière ses livres dorés sur plat? Lorsque son portier lui a monté ses boites et lui a remis ses lettres parmi lesquelles une assignation , ne s'est-il pas permis d'avoir un groom et de penser à ses dettes I Et lorsque ces rêves se font à deux, comme ils sont enivrants combien ne renferment-ils pas de belles jouissances, c'est une maison de campagne dans les bois , doux asile où l'on jure de ne plus se quereller; ce sont des voyages à travers l'Europe pour en visiter toutes les contrées, en admirer les beautés, en étudier le caractère; et puis quelle douce vie intérieure et paresseuse ! on pourra recevoir quelques amis, on aura un tiers de loge aux Italiens, on ne portera plus de socques ni de parapluies : quand il pleuvra on prendra un fiacre.

Belle vie! en effet: pouvoir prendre un fiacre quand il pleut, c'est beau comme de s'appeler monsieur le baron de Rothschild. Un fiacre! un fiacre! — Mais pourquoi un Hacre? je veux un éi|ulpage. — Mais, mon ami, notre fortune n'y suffira pas. — Notre fortune, je la double, je mets cinq francs de plus sur mon quaterne; je suis riche de sept cent cinquante mille francs, irenle-sept mille cinq cents francs de rente, mille eciis par mois. Alors on a un équipage, un cabinet à côté de son salon, un boudoir à côiè de sa chambre, un cocher, un domestique pour servir à table et monter derrière la voiture. — Nous irons une fois par semaine à l'Opéra, et l'été aux eaux, et l'automne à notre terre. — Mais, mais. — Quoi? — Trente-sept mille livres de renies, c'est bien peu pour tout cela. — N'est-ce pas assez? allons, vingt francs au quaterne... Vingt francs, entendez -vous, vingt francs qui me donneront soixante-quinze mille livres de rentes, et alors j'aurai ce que je voudrai, car si ce n'est pas assez de vingt francs, en voilà quarante, et j'ai cent cinquante mille écus de revenu. Voulez-vous monter dans ma voilure? — Venez passer une semaine à mon cliàieau. — .\vezvous vu courir mon cheval bai qui a dépasse Miss Jniictle d'une longueur de lêie? — Vous n'avez pas de place pour voir danser Taglioni; entrez dans ma loge. — Je reviens d'Amsterdam. — Je pars pour Rome. — Je me suis ennuyé à Londres. — J'ai été nommé députe à une majorité de trente voix.

Vous, député? comment voterez-vous ? — Je voterai pour le rétablissement de la loterie.

Car ils nous l'ont tuée, notre loterie; ils nous l'ont tuée à nous tous, à moi, à vous, à lui, et à ma cuisinière aussi, à Rosalie, qui ne rcve ni châteaux, ni parcs, ni éipii(iages, mais qui rêve qu'elle aura une cuisinière et que cette cuisinière ne la volera pas. Nobles illusions, je vous dis adieu pour elle et pour moi.

Qu'on me pardonne ces regrets, et qu'on ne*se hâte pas de les blâmer; il doit m'ètre permis, à moi qui fais des vers, de jeter quelques larmes à ce poète qui s'en va, car ce fut un grand poêle que la loterie, et la meilleure preuve que j'en puisse donner, c'est qu'elle eut pour premier ennemi un grainniairien , ce grammairien s'appelait Favre de Vaugelas, baron de Péroges.

Or, c'était en 1614. Dans une courtille qui occupait le terrain où passe aujourd'hui la rue du Pa.s-de-la-Mule, s'élevait une maison assez propre en apparence; elle était située juste à l'endroit ou nous avons vu les Pompes Funèbres.

Trois jeunes filles étaient assises devant la porte qui communiquait du salon au jardin, groupecharmant qui offrait ses gracieux visages aux derniers rayons d'un beau soleil de se|)tembre.

L'une s'appelait M"' de MaïUebois, et avait dix-huit ans; l'autre, M"' de Lampadère , et avait dix-neuf ans ; la troisième se nommait Claudine-.\iiloinetle de Chaudmonlé, et avait vingt-cinq ans Celle-ci était sur celte terrible limite de la jeune et de la vieille fille. Elle était pourtant belle, quoiqu'elle l'eût été plus qu'elle ne l'était: mais une pâleur maladive, un peu de celle teinte jaunâtre qui annonce trop de maturité dans la poire et dans la jeunesse, la rendaient peu agréable au premier asiiect. Il fallait l'étudier avec amour pour comprendre toutes ses beautés: pour apprécierions ses charmes, il fallait entrer avec complaisance dans les mille raisons qui l'avaient dec/wrmée. Mais quand on avait fait la part de la mesquine toilette qu'elle portait, de l'éiroiie misère dans laquelle elle avait vécu, et des longs ennuis qu'elle avait supportés , on était force de reconnaître que M''« Antoinette de Chaudmonlé était une admirable personne.

Parce que c'étaient trois jeunes filles dans l'acception la plus étendue du mol, elles se taisaient, cependant ce silence était gros de petits secrets; mais les petits secrets de vraies jeunes filles ne sont pas prompts à s'échapper , comme ceux des filles faites , des jeunes femmes et des vieilles filles.

Cependant tonte chose a un terme, et le silence plus qu'autre chose. M"* de Lampadère rompit la di^'ue la première, et s'adressant à ses compagnes, elle leur dit: — Eh bien! mes bonnes amies, il parait que nous ne sommes pas plus heureuses aujourd'hui qu'il y a un mois, et que nos mariages sont déi idément une affaire manqneëf

Les deux bonnes amies repondirent par un lielas commun. Mais celui de M"' de Maillebois qui n'avait que dix-huit ans, fut poussé le nez en l'air, comme un regret jeté au passé, et une esp.'rauce redemandée à l'avenir. Celui de M"" de Chaudmonlé , au contraire , fut prononcé à voix sourde, et la léie baissée, comme le dernier cri d'un

LA S'.EŒ DE VAUGKLAS.

espoir éteint et le |jrcmiér effort d'une résii;nalion élcrnclle. M"" de L:iiiii);ulére comimia : — En vérité , je comprendrais voire désespoir, si vos parents avaient les mêmes raisons qne mon père ponr reptui'^fer -ios poursuivanlt!. Mais d'après ce que tu m'asriil, ma bonne :\laille.liois, je ne me figure pas que tu renonees à fléchir l'antipathie de la mère pour un homme sans naissance, mais qui est immensément riche; et toi, ma belle Chaudmonté, je ne puis croire que les obstacle-, qui s'opposent à ton mariage soient insurmontables, quoique tu aies refusé de nous les faire connaître. —Que tu raisonnes mal des choses et des personnes, ma belle Lampadère, reprit en souriant tristement madeiiioisclle rie Maillebois, et combien tu connais peu ceux de notre ran'! ,\la nirre est une Uochecanlin de Concarnau, de la meilleure noblesse bretonne; et lorsqu'elle entend annoncer mon futur sous le nom mesquin de M. Reuvard, ii lui prend des vapeurs qui m'alarnient sérieusement. Ne t'étonne point, ma chère, si je te dis qu'elle mourrait le jour où on m'appellerait M"" Beuvard, mou nom dùl-il être éciit en diamants sur le portail du manoir de Hochecantin à la place de notre écusson. Mais ce qui est véritablement surprenant, c'est que lu n'aies pas plus de eontianee dans le succès de ton mariage; car enlin, M. do Moirot, que tu aimes, est de bonne maison, d'une ligure convenable, d'une fortune prouvée: c'est un galant homme de toutes façons , et qui n'a rien contre lui. — Rien en effet, ma toute belle, répondit M'" de Lampadère. rien, si ce n'est d'être de la religion et d'avoir servi les hucuenols sous le prince Henri de Rohan contre feu M. le cardinal de Richelieu, dont mon père était capitaine. Aussi n'en veut-il pas entendre parler; et je suis assurée que mon père allumerait plutôt le bûcher de mon fulur que les flambeaux de notre hymen. Ce petit trait d'esprit fit sourire les trois jeunes filles, et mademoiselle de Lampadère continua encore : — Mais toi, ma chère Chaudmoulé, qui ne dis rien, et semblés livrée à un désespoir sans fin, quelle raison ton oncle , M. de Vaugelas, donne-t-il à son relus de le laisser épouser M. de Lannois? serait-ce qu'il n'est pas bon gentilhomme, comme il arrive à M. Beuvard? — Ce n'est point cela. — Sa religion est-elle suspecte? — Non. — Sa fortune? — Elle est immense, comparée à celle de mon oncle. — Ses mœurs?

M"= de Chaudmonté rougit et balbutia : — .le les crois pures. — Ne i'aimes-tu point? — Je n'aimerai plus que lui.

I'.iuvre fille de vingt-cinq ans! que ce mot renfermait de tristes histoires! En effet , M.'de Lannois était le cinquième prétendant à qui Antoinette de Chaudmonté avait honnêtement donné son cœur, et c'élait le cinquième que les bizarreries de son oncle allaient lui faire perdre. Pauvre jeune fille, en efi'et! Qu'il lui avait fallu de force et de vertu pour oublier ses quatre premiers amoureux les uns après les autres! Au cinquième, la lassitude la prit, et elle s'était dit avec dé- .sespoir : Celui-là, je l'aimerai pour la vie. Et qu'on me permette de faire remarquer combien ceci prouve l'honnêteté des passions de celle malheureuse Chaudmonté, de s'être lassée de l'amour à son cinquième amoureux. Assurément, si elle leur eût donné autre chose que son cœur, le cinquième n'eUt pas élé assez , elle en aurait eu un sixième, un septième, un huitième, etc. En amour, l'envie de donner augmente en raison de la libéralité passée. Ninon, qui était la contemporaine de notre héroïne , a formulé dans une phrase célèbre la raison de celte continuité de faiblesses. A quelqu'un qui lui reprochait ses nombreux amants, elle répondait : Que voulez-vous? quand on a goûté une fois de ce pain-là , on ne peut plus s'en passer. Mademoiselle de Chaudmonté n'en avant pas goûté, avait donc juré d'y renoncer si on lui enlevait encore une fois le pannetier.

Cependant ses bonnes amies la pressaient de questions sur la cause des refus de M. de Vaugelas, et ces questions devenaient d'autant plus ardentes que M'" de Chaudmonté mettait plus d'obsiination à ne pas y répondre. M. de Lannois avait-il quelque vice caché ou quelque humeur dans le sang? serait-il joueur ou podagre? était-il poltron ou était-il sujet à la pituite? il n'y avait raison que les jeunes filles n'imaçinassenl pour expliquer la conduite de M. de Vaugelas, et il ne faut pas s'étonner de quelques-unes de celles que nous venons de rapporter. A cette époque l'homme physique était aussi scrupuleusement examiné par la famille, que l'homme moral, et on parlait ouvertement de quantité de choses, qui aujourd'hui feraient lever le cœur à nos belles dames.

Or, les questions se pressaient. On avait été jusqu'à supposer que M. de Lannois avait commis quelque crime insupportable, lorsque M'"' de Chaumonté, indignée de voir ainsi calomnier son prétendu, .AJpondit à ses deux bonnes amies :

— Ce n'est point tout cela, mes belles, ce n'est point tout cela. Mon oncle lui pardonnerait d'être huguenot, et de ne pas être gentilhomme, d'être podagre et de ne pas être brave; mais ce qu'il ne peut lui pardonner, c'est d'être Gascon et de gasconner....

Les deux jeunes amies de jM"' de Chaudmonté n'osèrent point rire d'abord, car elles crurent un moment que le désespoir avait dérangé la lêle delà pauvre Antoinette; mais lorsque cellf-ci leur eut répété, les larmes aux yeux, que celte haine de M. de Vaugelas contre les Gascons qui gasconiiaient élait aussi insurmontable que relie de M°"= de Rochecantin de Concarnau de Maillebois pour les vilains, el que celle de M. de Lampadère pour les hnguenois, elles se prirent à pousser des éclats de gaieté si bruyants et si prolongés, que M''» de

Chaudmonté en fut tout aba.sourdic, et qu'elle ne put retenir ses sanglots qui éclatèrent avec une violence égale à la fureur des rires de ses deux amies.

Toutefois, larmes et rires se calmèrent tout à coup, car un vieux valet, râpé comme une souqnenille de professeur, et crasseux comme un rudiment d'écolier, annonça M. de Lannois. Les jeunes filles reprirent une attitude de jeunes filles ; il n'y eut plus ni larmes ni rires. M"'^^ de Chaudmonlé pensa que si M. de Lannois était perdu pour elle, elle ne devait pas décemment en montrer trop de désespoir, ei les deux autres se dirent sur-le-champ que M. de Lannois n'était ni vilain ni hueuenot, et qu'il n'était pas nécessaire qu'il les prit pour des évaporées, dans le cas où il serait forcé de renoncer à Mu« de Chaudmonté qui était si sage et si retenue. Chacune cul l'hypocrisie de sa position, et pourtant ces irois femmes aimaient d'amour et s'aimaient d'amitié.

On avait donc annoncé .M. de Lannois. M. de Lannoisétail un beau garçon de 'rente ans, l'œil ouvert et noir, les dents belles, le nez au vent, la jambe fine el nerveuse, la main blanche el déliée; il était mis avec une grâce particulière, et ses rubans élaieiit tout à fait congruenls à la couleur de son habit. — Une belle plume rouge -feu ornait seule son chapeau et soupirail amoureusement après son union avec une autre belle plume blanche, aux genoux de laquelle M. de Lannois venait meltre son cœur cl sa plume. — En outre de ce style, M. de Lannois avait une voix claire et perçante qui faisait résonner distinctement les svllabes de chaque mot qu'il prononçait.

Pendant une deuil-heure que M. de Lannois demeura seul avec les trois jeunes filles, il fut véritablement un homme fort aimable; il venait de la place Royale, où M. de Voiture lui avait récité, ainsi qu'à quelques autres, uiie lettre qu'il devait écrire à M. de lîacan ; il avait ouï aussi une très-belle tirade de Sarrasin contre l'abus qu'on fait du nom d'homme de lettres, nom qui menaçait de devenir bientôt aussi commun el aussi proslilué que celui d'illustre; enfin, il avait ete le second du marquis de Candaule dans un coup d'épee qu'ils avaient donné à deux gentilshommes auvergnats, qui avaient prétendu ne rien comprendre à Célinte, la dernière nouvelle de Saphn.

W" de Chaudmonté écoutait M. de Lannois dans une douce admiration, se disant dans le fond de l'âme : C'est là pourtant un gentilhomme des ndeux façonnés! Que peut donc lui reprocher mon oncle? Le hasard sembla vouloir lui porter la réponse à sa question, car à ce moment M. de Vaugelas parut. M- de Vaugelas était un vieillard de quatre-vingt-quatorze ans, ardent el maigre, un composé d'os et de parcliemiii,' après avoir été unfortbeaugarcon.il était exactement noir de vêlements et jaune de visage, mais d'un jaune foncé, ce qu'en teinturerie on appelle d'un jaune cuit. Ce jaune était si puissant qu'il sembla déteindre sur sa malheureuse nièce, et qu'à son aspect elle s'ajaunit encore.

A peine M. de Vaugelas parut-il, que M. de Lannois se leva en s'écriant gaiement : — Hé ! c'est ce vrabe mossieur de Baugelas.

Un sourire d'amère dérision passa sur la bouche du grammairien, et un éclair de désespoir brilla dans les yeux de .M"" de Chaudmonté. Mais elle jeta un regard si désolé et si suppliant sur son oncle, que celui-ci se contint, et salua sans mot dire M. de Lannois qui lui tendait la main. — Hé adieu! mossieur, reprit M. de Lannois, comment vous portez-vous?

M. deA'augelas se redressa à ce mot adieu si incongrûment placé, et lançant à sa nièce un coup d'œil inexorable, il prononça d'une voix solennelle le mot: « Jamais! » — Et s'éloigna précipitamment.

M"^ de Chaudmonté cacha sa tête dans ses mains, et M. de Lannois, qui n'avait rien compris à ce mot, courut après M. de Vaugelas, en l'arrêtant par la basque de son habit au moment où il traversait le salon, il lui dit : — Prenez donc garde, mon ser mossieur, vous avez tombé la canne. — Tombé la canne ! ré|)eta M. de Vaugelas en se débarrassant de M. de Lannois, tombé la canne! s'écria-t-il en s'élançant vers l'escalier. M"° de Chaudmonlé poussa un cri d'angoisse.

— He ! qu'a-t-il? dit M. de Lannois; il est fou, il se cassera la têle! Gaspard, faites lumière à votre maître.

— Faites lumii're .' dit comme un furieux M. de Vaugelas en montant l'escalier. Faiirx lumière! répéta-t-il en poussant avec violence la porte de la chambre où il s'enferma. Puis il ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin, et cria à sa nièce avec une colère pleine de sarcasme : — L'avez-vous entendu? il a dit faites lumière.

El il referma la fenêtre avec fracas.

Mais M'" de Chaudmonté n'avait pas entendu, car elle était évanouie.

Chacun s'empressa autour de la pauvre jeune fille, et M. de Lannois plus que personne. Enfin Gaspard, ayant apporté une vieille semelle (le vieux soulier, on la brûla sous le "nez de M"" de Chaudmonté, ce qui la fit revenir : car les vieilles semelles étaient les sels de l'époque, i.a belle Antoinette rouvrit donc les yeux, et se levant languissamment en s'appuvant sur le bras de ses deux belles amies, elle dit à M. de Lannois en s'éloignant : — Oh ! monsieur, vous nous avez perdus.

Le lendemain de cette terrible soirée, comme sonnaient huit heures (lu malin. M"'' de Chaudmonté entra dans la chambre de son oucle: elle tenait dans l'une de ses mains, qu'elle présenta la première, une

LA NIKCI' DE VAIGI'LAS.

nssiclle .sur laquelle une loi'iinc. clans huiurlle l'iail une soupe ù I.\ graisse d'oH' ton jiileuse et très-Lùuillante; l'autre main, qu'elle ca- «liait derrière elle, serrait quelques papiers. Si innocente que lût iM"« (le Cliaudnionté, elle ne manquait pas de cette adresse cminente (|iie possèdent presque toutes les femmes. Dans la misérable position ( 11 elle était, vis-à-vis d'un oncle comme M. de Vauçtelas, cette entrée de la nièce la soupe en avant, était d'une lactique admirable. Et peut- Olrc aurons-nous à reconnaître plus tard combien il fallait de ressources à cette jeune lille pour lutter contre la vie que lui faisait la science de son oncle.

Elle était donc entrée la soupe en avant, et M. de Vaugelas, qui était assis devant ou derrière une table, je ne sais comment i\ faut dire et lui seul eût pu le décider, Al. de Vaugelas releva brusquement la léte et poussa un commencement d'imprécations qui s'apaisa à l'aspect du nuage qu'exhalait la précieuse terrine et qui finit par un murmure de satisfaction. Il quitta la plume avec laquelle il écrivait et lendit les deux mains au potage. M'"' de Chaudmonté le plaça devant lui, non sans jeter un rapide coup d'œil sur les papiers de son oncle, et elle s'aperçut, à sa grande surprise, que bien loin d'être remplis de cette écriture menue et serrée qu'elle était chargée de recopier, ils étaient couverts d'une quantité déchiffres. Elle s'assit de l'autre côté de la table et attendit que son oncle lui adressât la parole. Mais il ne paraissait pas s'apercevoir qu'elle fût présente, car tandis que d'une m;iin il tournait sa cuillère dan.s sa soupe pour la refroidir, de l'autre il suivait ses longues colonnes de chiffres et en repassait les calculs.

Ce fut une marche tout à fait arithmétique que celle de l'expression qui parut sur le visage de l'habile grammairien. Il demeura à peu près impassible à la colonne des unités; ù celle des dizaines il ternia doucement les yeux ; un sourire de satisfaction dérida ou rida ses lèvres à celle des cenlaines; une douce joie s'épandit sur tout son visage quand il arriva à la colonne des mille; et une joie superbe l'illumina aux dizaines de mille; enlin il s'écria dans un transport inexprimable :— Quatrevingt-sept mille cinq cent cinquante livres de benetice pour ma parti

A cette exclamation. M'" de Chaudmonté se recula, et M. de Vaugelas, la regardant d'un air triomphant, lui répéta cette magnifique somme et ajouta : — Oui, tout cela pour moi, ou plutôt pour nous, ma pauvre Antoinette.

L'air de tristesse que prit le visage de M"« de Chaudmonté fut une singulière réponse à l'heureuse nouvelle que lui apportait son oncle. Elle serra les papiers qu'elle tenait, et écouta la suite du discours de M. de Vaugelas.

— Ainsi donc plus de pauvreté, Antoinette, plus de robes de ratine pour toi, plus de pourpoints de serge pour ton oncle, de bons babils de drap, de belles robes d'escot, et le pot au feu tous les jours.

M"= de Chaudmonté parut accablée de tant de bonheur. Car il faut le dire, la pauvreté de son oncle était sa dernière espérance. Déjà M. de Lannois avait généreusement secouru M. de Vaugelas, et Antoinette comptait que l'assignation qui lui avait été remise le matin pour son oncle, et qu'elle cachait dans sa main, ferait recevoir avec bienveillance une lettre de M. de Lannois qu'elle tenait de même.

Mais celte fortune qui lui tombait si inopinément du ciel allait permettre à M. de Vaugelas de se tirer de ses mauvaises affaires; il pourrait payer ses dettes, et M. de Lannois ne serait plus le généreux ami dont on acceptait quelquefois l'argent, mais l'exécrable Gascon qu'il était impossible d'entendre sans en mourir.

Quoi qu'il en soit. M"" de Chaudmonté avait vu trop souvent la fortune que son oncle faisait sur le papier lui échapper tout à coup, pour qu'elle se désespérât tout à fait. Elle commença donc l'attaque, bien qu'elle se trouvât placée sur un terrain beaucoup plus désavantageux que celui qu'elle espérait prendre; elle tira lentement la lettre de M. de Lannois et la présenta à son oncle.

Tout autre, vous peut-être, qui me lisez, vous auriez commencé par l'assignation, et vous auriez ensuite olfert la lettre. Anioineile connaissait le cœur humain de son oncle beaucoup plus (ju'on ne peut se l'imaginer, et elle commença par la lettre. M. de Vaugelas la prit, en lut la suscription, et rejetant la missive avec dédain, il dit aigrement: — Est-ce que ce monsieur croit que je sais le gascon?

M"^ de Chaudmonté prit la lettre et la rendit à son oncle en lui disant froidement : — De quelque manière qu'il vous écrive, mon oncle, il est nécessaire que vous lisiez sa lettre. Nous avons des obligations d'argent à M. de Lannois, peut-étie réclame-t-il de vous ce (|ui lui est dû, et dans votre nouvelle position de fortune, c'est par lui que vous devez commencer à vous acquitter.

M. de Vaugelas prit la lettre, mais sans l'ouvrir; il regarda sa nièce et lui dit : — Pourquoi dois-je donc commencer à m'acquitter par lui? — Parce qu'il pourrait venir lui-même réclamer son argent et que je sais combien il vous est désagréable de le voir.

M. de Vaugelas fronça le sourcil et répondit : — Amphibologie et impropriété d"e termes ; que m'est-il désagréable de voir? M. de Lannois ou son argent? — M. de Lannois. — Alors il fallait répéter le substantif. Quant au mot voir, il est tout à fait impropre. Il ne m'est point désaj'.réable de voir M. de Lannois, il m'est désagréable de l'entendre; niiis il m'est encore plus désagréable de le lire, et vous pouvez lui renvoyer sa lettre. — Je le ferai, dit M"" de Chaudmonté en la serrant dans sa poche, d'où elle tira l'assignation.

D'ordinaire, ces soy\cs de missives fronvaieiit M. de Vaugelas fort doux et lui rendaieni l'humeur aussi simple qu'un gant ; niaisce jnurlà il n'en lut point ainsi. L'orgueil de l'homme qui peut payer se sentit blessé de l'exigence de son créancier, et après avoir dédaigneusement ouvert le papier, il le parcourut entièrement; mais à chaque ligne c'étaient (les soubresauis, des haiil-le-corps, des exclamations furieuses.

— Los bourreaux ! les misérables ! s'écriail-il, les juifs I les voleurs ! les Gascons! — Vous présente-t-on un compte plus considérable qu'on ne le doit? — On ne me présente pas un compte plus considérable que je ne le dois, répliqua M. de Vaugelas en accentuant chaque syllabe de ce peu de mots, mais on me1e présente dans un slyle indécent. — Mais auquel vous devez être accoutumé, reprit sèchement mademoiselle de Chaudmonté que l'outrecuidance de son oncle poussait à bout. — Plaîl-il? accmaumé, dites-vous? —Auquel vous devriez être habitué. —Habitué! Apprenez, mademoiselle l'imperlincnle, que je pourrais y être fait, mais que je n'y suis pas et n'y serai jamais ni accoutumé ni habitué. On est fait, à une chose parée qu'on la souffre : on est accoulumé ou habitué à une chose parce qu'on en fait usage, et je ne saclie pas que j'aie jamais eu coutume ou habitude de me servir de ce style.

M"'' de Chaudmonté qui s'attendait à se voir admonestée pour le manque de respect qu'elle avait eu envers son oncle, s'estima heureuse de ne voir attaquer que le.s termes et non le fond de sa pensée. Elle n'insista donc pas dav-intage, et demanda quelle réponse elle devait faire à l'huissier lorsqu'il se présenterait.

jM. de Vaugelas ne répondit pas, et appela Gaspard, ce valet râpé et crasseux dont nous avons parlé. Puis il dit fort sérieusement : — Gaspard, quand reviendra l'homme qui ce matin vous a remis ce papier, vous prendrez un bâton et vous le bâtonnerez. — Qui ça? dit Gaspard, l'homme, le papier, ou le bâion? — Gaspard, reprit M. de Vaugelas, celte spirituelle repariieaura sa récompense. Voici le reste de ma soupe que je vous abandonne. Cependant n'oubliez de bàtonner l'homme.

— .Mais, mon oncle, s'écria M"" de Chaudmonté, vous allez vous faire une méchante afl'aire : bâtonner un huissier I — 11 y a assez longtemps que j'oublie que je suis gentilhomme, repartit M. de Vaugelas: la misère dégrade l'âme, je veux que ma maison soit désormaisV.nue sur le meilleur pied. Gaspard, vous bâtonnerez l'huissier.

Gaspard salua et sortit. M"" de Chaudmonté commença à croire à la fortune de son oncle, et les larmes lui vinrent aux yeux.

— Maintenant, reprit M. de Vaugelas, faites balayer le salon, brosser les sièges, et épousseter les tentures, car dans une heure ou deux nous aurons une nombreuse compagnie.

Cet ordre fut exécute pendant que M. de Vaugelas reprenait ses calculs. M""' de Chaudmonté était descendue dans le jardin, le désespoir dans l'âme; elle y reni;Outra ses deux bonnes amies qui l'attendaient dans une vive anxiété. Il s'agissait d'une grande nouvelle, M. de Lam|)adère et M"" de Rochecanlin de Concarnau de Maillebois allaient venir chez M. de Vaugelas pour une affaire très-importante. L'étonnemeiit de cet événement une fois passé, on exposa à M""= de Chaudmonté la vénération que M"" de Maillebois et M. de Lampadère avaient pour |es immenses talents de M. de Vaugelas, et ou lui fil entendre que s'il voulait dire quelques paroles en faveur du mariage des filles, les parents n'oseraient résister à une si puissante autorité.

Au premier sentiment de dépit que fit naître dans iM"" de Chaudmonté la proposition de ses deux amies, succéda aussitôt une généreuse résolution, celle de les servir de tout son pouvoir. Elle alla donc retrouver son oncle qu'elle rencontra rayonnant, et lui exposa la position de ses deux jeunes amies, et l'espérance qu'elles avaient placée en lui. M. de Vaugelas promit de protéger M"° de Maillebois et M"" de Lampadère ; il daigna les en assurer lui-même en termes véritablement dignes de sa nouvelle position.

— Vos parents, leur dit-il, ne sont point raisonnables, et sont soumis à des préjugés que la saine philosophie des anciens nous apprend à mépriser. 11 n'y avait pas de gentilshommes à Sparte, et Rome admettait tous les dieux dans son Panthéon.

Comme il achevait ces solennelles paroles, on annonça : MM. de Chuyes, Carton, Déranger de Lampadère, et M""" de Maillebois, et M"" de Lamproyon, que nous nommons seulement à cause de la vérité hislûri(|ue, et quoiqu'elle n'ait rien à faire dans notre histoire. Après les (ivilités d'usage, M. de Vaugelas introduisit toutes ces personnes dans son salon, et elles se rangèrent autour d'une longue table.

M. Carton, un gros homme réjoui, avocat au parlement, d'une mise fort simple, mais exquisemcnt propre, se leva, et, déployant un vaste parchemin, s'exprima en ces termes : — Voici, messieurs, les le^ttrcs patentes, expédiées au nom de sa majesté, et par lesquelles il est permis au sieur Fabre, seigneur de Vaugelas, baron de Péroges, assisté par MM. Carton, Béranger et de Lampadère, M"'^ de Rochecantin de Concarnau de Maillebois, et M°"= de Lamproyon, de tenir une RIanque, dont ils s'engagent à fournir les fonds, qui doivent se monter à 2,400,000 livres.

— Il est inutile, messieurs, reprit M. Carton, de vous exposer les règlements de la société; ils ont été longuement discutés et approfouilis; les calculs sont exacts et les bén'etices immanquables : il ne reste plus qu'à trouver les fonds. — Les fonds sont tout trouvés, re-

LA NIECIi: DE VAUCÎELAS.

prit M. (Je Vaiigelds, M. de Chuyes au moyen de la nioilié des bénéfices que ji! lui conièdc, se charge de les fonmir; et il ne reste vraiment plus qu'une chose à ajouter au bas de cet acte, ce sont nos signatures.

A <:e mot, M. de Chuyes se leva : l'assemblée pâlit. M. de Chuyes s'en aperçut et bourit. M. do Chuyes était un Lyonnais qui avait trafKiué dans rilalie et y avait gagné une assez grosse fortune personnelle et, en outre, la couliance d'une grande quantiié de commerçants génois dont il pouvait, à son gré, diriger les fonds dans toute entreprise qu'il déclarait exi-ellenle. Il avait la réputation de s'y connaître. M. de Chuyes jouit un moment de l'embarras de ses co-associés, puis il leur dit avec cet art de l'homme qui connaît les hommes : — Messieurs, et vous, mesdames, j'avais promis, il est vrai, de faire les fonds de la blarique que vous voulez tenir; mais des raisons qui ne viennent pas de moi, des raisons qui m'ont été opposées parles commerçants dont je ne suis que le mandataire, m'en empêcheront malgré tous mes regrets. — Est-ce possible I — Quel malheur I — Quelle indignité I — C'est une ruine I — C'est épouvantable ! — C'est pour en mourir!

Toutes ces exclamations partirent simultanément à la déclaration de M. de Chuyes, et les interpellations les plus vives furent adressées à cet homme de linance, espèce barbare, plus connue aujourd'hui sous le nom de capitalistes.

— Fermetiez-moi de vous donner mes raisons, et j'espère que vous en reconnaîtrez la justice, reprit M. de Chuyes.

— C'est inutile, s'ecria-l-on unanimement, moins M. de Vaugelas; car si W. de Chuyes était habile, M. de Vaugelas était fin, et il savait que tout homme qui veut discuter sur un parti pris en apparence aussi formellement, est tout prêt à en revenir, pourvu qu'il gagne de meilleures conditions que celles qu'il avait. M. de Vaugelas répondit donc : — Parlez, monsieur, et dites ce que vous nous demandez.

M. de Chuyes comprit seul le sarcasme de cette phrase, et y répondit par un nouveau sourire, puis il continua : — Messieurs, est-il vrai que les choses aient une valeur réelle par elles-mêmes ? et ne sont ce pas souvent les mots qui les désignent et les apparences qu'elles montrent qui les font ce qu'elles sont? Quelques regards jeiés en arrière sur le genre d'entreprise auquel nous voulons nous livrer, vous en seront une preuve. Ce fut M. de Tonti qui introduisit en France cette espèce d'opération; ce fut d'abord une sorte d'association où chacun apportait son argent avec les chances de le voir doubler, tripler, décupler, centupler, si le sort le faisait survivre ù ceux avec lesquels il était entré en mise. Cette opération s'appela Tontine, du nom de son inventeur; elle obtint beaucoup de capitaux et ne réussit pas. Ce|)endant M. de Toiili, qui assurément était un véritable génie financier, changea le mode de son opération dont la longue durée avait épouvante tout le monde. Il créa un fonds de douze cent mille livres, divisé en quinze cents lots gagnants, dont le plus fort était de trente mille livres et le plus faible de trois cents, et en cinquante-huit mille cinq cents lots perdants, en tout soixante mille lots, qui, au prix d'un buis, lui mirent dans les mains quatorze cent quar.inte mille livres, dont deux cent quarante mille livres de bénelices. Vous vous rappelez le succès de celte aflaire. Ce magnifique produit tenta beaucoup de personnes, et des tontines s'élevèrent de toutes parts. Mais les unes furent dirigées par des hommes sans savoir, et les autres le furent par des fripons. Bientùt le nom de tontine devint le synonyme d'escroquerie.

Au mol synonyme, M. de Vaugelas sourit; M. de Chuyes s'arrêta; mais M. deVaugelas lui dit gracieusement : — Continuez, monsieur; j'eslime fort vos calculs.

M. de Chuyes ciniinua : — Les tontines étaient donc considérées comme un jeu de fripons, lorsque M. de Tonti, cet homme qui doit être notre oracle et notre admiration, en établit une sur les mêmes bases que les autres, et sans plus de garanties ; mais par un de ces traits de génie dont seid il était susceptible, il effaça le nom de tontine et le remplaça par celui de blanque, qu'il tira des billets blancs qui représeniaient les lois gagnants. Qu'en arriva-t-il? c'est que la blanque, tontine par le fond, mais décorée du nom de blanque, eut un succès prodigieux. Ceci est dans le souvenir de tout le monde. Ce qui est aussi dans votre souvenir, c'est (|u'il arriva des blanques ce qui est arrive des tontines : l'inhabileté et la fiiponnerie voulurent les exploiier etelleslesoniàjamaisperduesdansl'espril public. Aujourd'hui vouloir tentei' une mise de fonds dans une opération nommée blanque, est donc une folie indigne de i^ens sages ; et vous reeonnailrez avec moi que je compnimeitrais gravement les intérêts de mes correspondants, si je les engageais dans une pareille affaire. — \ous l'avez trouvée excellenie, s'écria sagement M°" de Rochecantin de Concarnau de Maillebois, et c'est sur vos insligations que M. de Vaugelas et moi, nous avons sollicité ces lettres patentes. Comment vous étes-vous permis de nous faire user le crédit que nous avons à la cour, pour obtenir et demander une mauvaise atfaire? — Je n'ai point dit que ce fût une mauvaise affaire. — l'ounpioi donc vous en retirer? — Parce qu'elle poite un nom déshonore, parce qu'elle s'appelle Blanque. — Eh! mon Dieu! appeliZ-la autrement, s'écria M""' de Lamproyon. — A celte condition j'y entre, repcnidii M. de Chuyes, — A ciite condition je m'en relire, dit fièrement M. de Vaugelas. — Comment ! vous vous en retirez? s'écria-t-ou de tous eûtes, mais les lettres patentes sont en

votre nom : que vous im[iorte un mot? — Comment! que m'importe un mol ? rugit M. de Vaugelas.

Les insensés, ils demandaient à M. de Vaugelas que lui importail un mot. Mais .M. de Vaugelas vivait de mots; le mot, c'était le dieu de M. de Vaugelas : .M. de Vaugelas estimait un mot plus qu'une pensée, plus qu'une œuvre complète, plus qu'un trésor, plus que l'honneur peut-être. L'école de la forme est bien pi'tite dans son dévouement à son culte, en comparaison du dévouement de .M. de Vaugelas au mol. L'citole de la forme s'or.cupe assez peu du fond des ihoses; la vérité, la iiioralite des œuvres de l'esprit lui importe peu; la liberté ou l'esclavage de la pensée ne la touche point: la forme, monseigneur, la forme, c'est sa religion comme c'était celle de Briduisoii; la forme, c'est son dieu; seulement nous pensons qu'elle ne pousserait pas le fanatisme de son d eu aussi loin que l'illustre grammairien mort pour l'honneur du mol.

Aussi vous pouvez vous imaginer quelle terrible ixpression il dut donner à celle phrase : — Que m'imporie un mot!

Toute l'assemblée en frémit; Vaugelas contiinia; il était fier, il était beau, il y avait du génie dans son regard : — Que m'importe un motl et que vous importe un nom, madame de Rochecaniin de Concarnau de MailleboisI que vous importe vntre foi, M. de Lampadère? que vous importe votre honneur à tous? Vous avez reçu voire nom, votre foi, votre honneur en dépôt et en garde; moi, j'ai reçu la langue francai.se en gaide et en dépôt, et tant que je vivrai, il n'y sera rien innove de mon consentement. Vous me demandez que m'imporie un mot? je vais vous le dire : M. Ménage était mon ami, M. Ménage est un homme plein de science; eh bien! le jour où M. Ménage a iineiUe le mot prosateur pour l'opposer au mot poêle, j'ai rompu avec .M. Ménage. M. Ménage n'est plus pour mui qu'un renégat, qu'un soldat qui a déserté son poste. Je considère M. Ménage comme un Gascon.

Après cette toudroyante reiioirse, .M. Carlon se leva et re()rit avec une grande douceur : — Je ferai oliserver à M. de Vaugelas qu'il s'est irrité trop tôt, et que le mot par lequel nous voulons remplacer celui de blanque qui est si décrié, est irréprochable sous tous les rapports. — Je le connais, votre mot, répliqua .M. de Vaugelas; M. de Chuyes me l'a déjà proposé dans un entretien particulier, et, après les olfiês qu'il m'a faites pour me forcer à l'accepter, et que j'avais repoussees, je ne m'attendais pasà voir reproduire aujourd'hui une pareille preientiou. — Mais ce mot, ajouta patiemment M. Carton, est tout à fait digne d'êlre adopté par l'illusire M. de Vaugelas; son origine est louie française, elle est pure et ne manque d'aucune des conditions d'une étymologie régulière. Quelle est notre entreprise? c'est un jeu de lots, où If y aura des personnes bien loties et d'auires mal loties; aucun nom ne saurait mieux convenir à ce jeu que celui de loterie: loterie vient de lot comme poterie de pot. — Mensonge et sottise, s'écria M. de Vaugelas ; loterie ne vient pas de lot, il vient de Gênes, il est ne de lolteria, mot italien et en usage depuis un demi-siècle pour signifier ce jeu. Vous êtes avocat, monsieur Carton, et vous proliiez habilement de la ressemblance du mot loterie avec le mot lot pour dire qu'il eu est issu. C'est le même stratagème dont vous vous êtes servi au parlement, quand, lui présentant un préiendu fils du prince Henri de Rohm, vous vous êtes écrié qu'il était le portrait vivant de son père. Le pailement a reconnu la ressemblance, mais il a nie la lilialion. Sans douie, sans doute, loterie ressemble à lot, mais loterie n'est pas plus un descendant légitime de lot que cet aventurier n'est le descendant légitime du grand Rohan. Loierie vient de lolteria, si tant il est que ce mot loteVie puisse exister. Loierie est un mot bâtard, loterie est un inirus, loterie est un étranger, et jamais tant que je vivrai, ce mot ne sera écrit dans un acte auquel j'aurai participé. — Mais, monsieur, il y va de votre fortune ! s'éeria M. de Chuyes avec impatience. — Oui, certes, répliqua M. de Vaugelas, il y va de ma fortune, car je suis pauvre; mais, si je suis pauvre, je vivrai pauvre, je mendierai : s'il le faut, je mendierai; qu'importe que M. de Vaugelas mendie? M.ds que la langue française, cette magnifique princesse dont je suis le serviteur, aille menrtier un mot à cet idiome pouilleux ei inculte qu'on appelle italien, jamais ! jamais 1 jamais ! jamais 1

— Eh ! monsieur, reprit M. de Chuyes qui, tout financier qu'il était, se piquait de quelque savoir, savez-vous que cet idiome pouilleux a produit le Dante? — Je ne connais pas, dit M. de Vaugelas. — Le Tasse? — Je ne connais pas. — L'Aiiosle? — Je ne connais pas, répéta avec fureur M. de Vaugelas; je ne les connais pas et ne veux pas les connaître ; nous avons assez d'Italiens en Erauie dipuis les Médicis ; tous ims galants sont Iialieus depuis la boiiiue jusipi'an chapeau; avez-vous envie de nieltre la langue franç.iise à l'Italiemie, comme une femme de mauvaise vie? je ne le penneilrai pas. — Mais il me semble, reprit M. de Chuyes, que puisque vous leur empruntez la chose, vous pouvez bien leur emprunter le reste.

(îette accablante raison parut ravir l'asseiublée, mais la réponse de M. de Vaugelas était prête.

— Nous leur einprunlons la chose, dites-vous, reprit M. deVaugelas d'un air de mépris : c'est comme si vous disiez que nous leur empruntons les belh'S constructions romaines parce qu'elles se trouvent plus abomianiineut dans leur pays <|ue dans le nôtre. La blanque est un jeu d'une origine un peu pins respeet.ible ei ijeaucoup plus ancienne que vous ne pensez; elle nous vient des Romains. Qu'étaient

LA NIÈCE DE VAUGELAS

donc ces largesses par lesquelles Agrippa, Néron, Titus, Sylla, les empereurs, les consuls et les tribuns du peuple teimiiiaient les spi'Ctacles, sinon des blaiiques que vous voulez appeler loterie? N'ecrivaienlils pas tantôt sur des bulletins , tauiôt sur des boules , laniôt sur des caries de bois, les lots qui devaient revenir à chacun? et nejelaii'nt-ils pasies bnlleiins, ces boules, cescarrés de bois, du haut du iheâiresur le peuple assemble devant eux I et Sueione et Dion ne nous apprennent-ils pas qu'où délivrait à chacun la chdse qui était écrite sur la boule, ou le bulleiin, ou le carre qu'il pouvait attraper? Celaient des esclaves, des sommes d'or, des mets rares, des oiseaux exquis. Dans celle de Tiius il se trouva (lespalais,d -s vaisseaux, des terres. Plus tard, l'empereur Héliogabale joua avec ce noble jeu et le corrompit en en faisant une tromperie, car il n'y avait qu'une très-petite partie des lots qui fussent profitables, l'autre partie était composée de choses ridicules. Ainsi, Lampride nous apprend que le plus souvent sur les coquilles, car l'empereur Heiiogabale se servit de coquilles, il y avait écrit : dix mouches, cent coups de bdton, un cheveu, deux escargots, une livre de viande de vache , des chiens morts , etc., el qu'il y en avait cent de cette espèce pour une sur laquelle était écrit mille pistoles, ou antres monnaies de l'époque. Ce n'est donc point de l'Italie ou plutôt des Italiens que nous empruntons la chose; c'est des Romains, et cette illustre origine m'a seule décidé à m'associer à une entreprise semblable. .Mais n'esi-ce point assez de nous venir des Romains de l'empire? je prouverai que ce jeu que vous voulez appeler loterie d'un nom tout à fait nouveau, remonte à la plus haute antiquité. Le partage de la Palestine par les Israélites fut une blanqiie, ou comme vous dites, une loterie. La division de la Lacouie par Lycurgue en trente-neuf mille parties en est encore une. Le rapides Sabines fut une blanque. Romulus en fut l'inventeur et le maître; la f rtune de Rome y présida, les Romains y lirèrent, les Sabines en furent les lots : l'Amour et Venus les délivrèrent. Je le répète, ce n'est donc point aux Italiens que nous empruntons la chose. Pourquoi donc leur emprunterions-nous le nom?

Ce discours, prononcé avec une noble dignité, étonna l'assemblée et éuiui la conscience des plus cupides; M. de Lampadèie et M"» de Maillebois en furent même si vivement touches, qu'ils se rangèrent du côte de M. de Vangelas et déclarèrent qu'ils ne pouvaient admettre véritablement le nom de loterie ; que c'était une nouveauté insupportable, une chose qui n'avait point été pratiquée et que des gens d'honneur ne pouvaient se permettre.

Malgré cette désertion , M. de Chuyes , qui , au fond, tenait à l'entreprise, ou pluiôtqui tenait au fond de l'entreprise, crut devoir pousser celte dernière objection à M. de Vaugelas : — Mais, monsieur, pourquoi, si la chose est si ancienne, avoir choisi un nom aussi nouveau que celui de blanque pour la designer, car il a à peine quinze ans d'existence; et pourquoi ne pas lui donner le nom latin au lieu du nom français? — D abord je vous répondrai, dit M. de Vaugelas, qu'exislât-il un nom latin, ce qui n'est pas, le nom français a un'avantage immense, c'est celui d'être en usage, à tort ou à raison; être en usage, monsieur, est le meilleur droit'des mots, comme occuper le trône est le meilleur droit des rois. N'avons-nous pas vu M.M. de Lorraine établir une généalogie qui les fait remonter à Charlemagiie et leur donne au trône de Frame des droits plus sacres que ceux des Capétiens ! Cependant ces droits ont été repousses parce qu'il y avait occupation du trône à tort ou à raison. Le mot blanque règne de fait, et malgré mon estime pour le latin, je ne me révolterai pas en sa faveur contre l'usage. Le mol blanque est consacré, il existe, il est plus fort que moi et que vous; il vivra ; il est impérissable.

Cependant M. de Chuyes ne voyant plus manière à vaincre l'obslinatiou de M. de Vaugelas, se leva et ûl la déclaration suivante :

— Considérant que le nom de blanque est tellement décrie qu'il doit nécessairement décrier toute entrepiise à laquelle il sera attache, je me relire de l'uperaiion dirigée par M. de Vaugelas.

A Cette déclaration, M. de Vaugelas répondit : — Et moi, je déclare renoncer à toute entreprise, dùi ma vie en dépendre, s'il faut lui donner un nom nouveau et inusité, el qui la deshonorerait aux yeux des honnêtes gens.

Sur ces paioles, l'assemblée se sépara; M\L Carton, Boulanger el M™" de Lani|)royon suivirent M. de Chuyes. M"" de Maillebois et Al. de Lampadere demeurèrent avec M. de Vaugelas sur un signe que leur flt celui ci.

Si ceci n'était point un simple récit purement véridique et qui n'a d'auire but que de raconter un trait de la vie de M. de Vaugelas, on pourrait laire remarquer au lecteur que cette dispute n'était point si puérile qu'elle le par.iissait. Les mots ont toujours beaucoup plus gouverne les hommes qu'on ne le pense. Les Romains, qui souffraient le despotisme deiNeron,se seraient révoltes contre Titus, s'il se fùl appelé roi. Il n'y a pas si longtemps que deux écoles rivales proscrivaient les œuvres sur les titres.

L assemblée était donc dissoute. Quelque espoir revint à M"" de Chaudmonle, en voyant sortir M. de Chuyes et ses partisans, car ils s'en allaient en haussant les épaules et murmurant entre eux :

— Il es; IdU, il mérite de mourir sur la paille.

Elle eut bien désire de pénétrer dans le salon pour savoir où en était la tortune de son oncle; mais M""' de Maillebois et M. de Lampadèie

y étaient encore, el sans doute on décidait à ce moment de la destinée des deux belles amies île .M"" de Chaudmoiité. La trisiesse qui s'empara de celle-ci à celle pensée lui fut un pressentiment que ses deux andes allaient être heureuses; le cœur devient envieux à force de souffrir, aussi bien que l'esprit a force d'être humilie. .Antoinette continua cependant à faire bonne contenance et à flatter les espérances de ses deux amies, qui marchaient à côte d'elle.

Pendant ce temps, M. de Lampadere et M°" de Maillebois avaient une explication avec M. de Vaugelas.

— Sans douie, disait M. de Lampadere, vous n'avez pas résisté avec celle éneriiie à M. de Chuyes, sans être assuré d'avoir ailleurs les fonds nécessaires à l'exploitaiion de notre bl, nique? — J'ai fait mon devoir, répondit M. de Vaugelas avec hauteur. — Qnoil reprit avec une violence très-acariâtre ^l°'° de Maillebois, c'a été un pur caprice qui vous a fait tenir à ce misérable mot de blanque? — Qn'appelezvons caprice? répliqua Vaugelas ; et que nommez-vous misérable mot? Blanque est le seul mot légitime, et je mourrai plutôt que de lui substituer le mot dégradant de loterie. Ce n'est point par caprice ; c'est par devoir , vous dis-je , que je l'ai maintenu. — Mais , monsieur , reprit M. de Lampadere, ignorez-vous que c'est sur celle operaiion que j'avais fondé l'espoir d'une dot pour ma fille? — Et moi de même , ajouta M°" de Maillebois. — C'est parce que je me suis fle à vos calculs, dit AL de Lampadere, que j'ai repousse l'offre de M. de Moirot, un fort honnête gentilhomme, el fort riche. — Et moi, reprit .M"" de Maillebois, celle de M. Beuvard, de moins bonne famille peut-être, mais beaucoup plus riche. — \)ue ne les acceptez-vous? dit M. de Vaugelas.

— Helas! reprirent ensemble le caiholique et la dame noble, ilirest peut-éire plus temps I — Aussi, dit M. de Vaugelas, par quels misérables motifs avez-vous refusé ces deux honorables pariis? \'ous, madame, parce que M. Beuvard n'est pas gentilhumme ; vous, monsieur, [larce que M. de Moirot est huguenot. — Ah ! pardieu, monsieur de Vaugelas, la leçon est excellente. Mais nous-mêmes nous savons pourquoi vous avez repoussé M. de Lannois; c'est parce qu'il gasconne.

— El vous avez eu tort, reprit M. de Vaugelas, et j'ai eu raison. Or, est-ce que M. Beuvard a écrit sur son visage, qu'il n'est pas gentilhomme? ne peut-il acheter des lettres de noblesse et obtenir de porter votre nom? et il sera M. de Maillebois; vous l'entendrez nonmer ainsi, et dans quelque temps vous le croirez Maillebois de souche; et vous, monsieur de Lampadere, est-ce que M. deMoirol n'est pas un chrétien comme vous? Vous ne le verrez pas à la messe, voilà tout ; vous vous imaginerez qu'il y assiste dans une autre paroisse, et tout sera dit. Mais M. de Lannois, quel moyen de vivre avec lui? il me faudrait l'eniendre, l'entendre tous les jours, l'entendre à toute heure me poignarder l'oreille, insulter ma langue et la déchirer. On peut s'abstenir déparier d'une chose; vous pourrez ne point parler religion avec votre gendre, M. de Lampadere; mais on ne peut pas ne pas parler du tout, el dès que M. de Lannois parle, je souffre, je suis torturé, je suffoque , j'en mourrais. Quand ma sœur. M"" de Chaudmonle, me confia sa fllle, elle me demanda de veiller à son bonheur, el ce devoir je l'accomplirai avec le même zèle que j'ai mis à la défense de la langue française.

— Ainsi, dit M. de Lampadere, il ne faut plus compter sur la loterie? — Il ne faut plus compter sur les blanquesl repondit ,M. de Vaugelas. — C'en est donc fait de nos quatre-vingt mille livres de bénéfices' dit M""^ de Maillebois. — C'en est lait, dit M. de Vaugelas. — Adieu donc , dit M. de Lampadere, et que le ciel vous confonde I — Pourvu qu'il ne me confonde pas avec vous, c'est tout ce que je lui demande, dit M. de Vaugelas d'un ton de superbe dédain. — Adieu , dit M"' de Maillebois, el que le bon Dieu vous paiafiole I — Patafiole, reprit M. de Vaugelas, abasourdi du souhait et du mot, patafiole I répeta-t-il sans trouver rien à repondre, tant l'expression était exorbitante, patafiole I redit-il une troisième fois, de l'air d'un homme épouvante. Puis il reprit mentalement : — Il y a ici quelque complot contre moi : ces gens qui viennent me proposer de nommer ma blanque loterie, cette femme qui invente pour m'injurier, un mol qui n'a aucun analogue dans une langue ; on m'en veut, on en veut à ma répuialioii, à mon nnm, à ma vie peut-être.

A ce moment, M. de Vaugelas se gratla le front en regardant autour de lui d'un air soupçonneux et attristé. Ce mol patafiole l'avait frappé, ce mol l'occupait et le tourmentait. Ce nionsire n'avait pu être enf inie sans présager quelque malheur : il le considérait comme une de ces apparitions terribles où nos ancêtres voyaient les avant-coureurs de grandes calamités.

— Oui, reprit Vaugelas en se promenant seul dans son salon, il y a une femme à téie de chat qui vient de naitre à Paris, et un veau à huit pattes, qui a ete engendré à Montihéry par une truie ; d'un autre côte, on a entendu sonner les cloches de Saint-Merry toutes seules : el voili que cette femme dit un mot étrange et salanique, et qui ne peut venir à sa bouche que par une inspiration de l'enfer; assureii,ent nous sommes a la veille de quelques grandes révolutions, il faut mettre ordre à ses affaires et à .sa conscience.

El l'illustre grammairien , frappe de cette idée, demeura dans son salon , immobile dans un coin; il se sentit à la lois le cœur et l'esprit frappes d'une tristesse qu'il voulait vainement combattre. Il était debout, l'œil fixe, el murmurait sourdement : — Te patafiole... le patafiole.

LA NIKCE m VALGKI.AS.

i'cnùant ce Icnips, M. de Lampadère avait retrouvé sa fille au jardin, et dans la vivacilé de snii di-sappoinlenient, il lui avait dit, sans préambule : — Venez, ma fille, il faut être à la maison pour recevoir lionorablt^ent M. deMoirot.

Aussitôt était arrivée M""- de Rncliecantin de Concarnau de Maillebois, qui avait aigrement dit à M"'= de Maillebois : —Il est encore d'assez, bonne heure pour que vous écriviez à Beuvard de venir diuer avec nous : allons ! dépêchons.

M"" de Chaudmoiite avait entendu ces avertissements, ses deux bonnes amies lui avaient jeté un reçjard de reconnaissance, et avaient suivi leurs parents avec un rayonnement de joie dans leur marche qui avait fait tressaillir .M"'" de Chàudmonté. Elle les avait reconduites jusqu'il la porte du jardin , et les regardait s'éloigner. Chaque pas de l'une d'elles vers son logis, faisait monter une larme aux yeux de la belle Antoinette, et lorsqu'elle les eut perdues de vue, son visage était inondé de pleurs amers.

Comme elle pleurait ainsi, M. de Lannois parut dans la rue, et le cœur de M"' de Chàudmonté se serra. Le cœur est souvent comme une éponge pleine, plus on la serre, plus elle répand l'eau qu'elle contient. C'est ce qui arriva à M"^ de Chàudmonté, si bien que quand son amant arriva, elle suffoquait. Assurément si M"" de Chaumonté n'avait pas été surprise dans un de ces moments où la nature commande, où l'on pleure quoi qu'on en ail, où les paroles et les conûdences sortent à notre insu, avec les larmes; jamais M. de Lannois n'aurait su ni pourquoi il était refusé, ni le désespoir que ce refus causait à .M"^de Chàudmonté. Cette charmante personne avait pour son ontle ce respect filial qui couvre d'un manteau de silence le ridicule de ceux qu'on chérit ; elleavaitétéélevéeaussidanscelte sévère retenue qui ordonne à la douleur d'amour d'être muette. Hypocrisie singulière Imposée à l'àme! Le lendemain d'une noce, vous éies une femme sans pudeur si vous ne pleurez avec désespoir celui que vous auriez dû perdre la veille d'un air tranquille et résigné.

Mais ce n'était plus l'heure, ni du silence, ni de la retenue; elle avoua tout. M. de Lannois sut k quel point il était aimé; il sut pourquoi il était refusé. — Si ce n'est que cela, dit-il, je mé corrigerai. — C'est plus difficile que vous ne pensez , dit tristement M"" de Chaudmonté. — C'est plus facile que vous né croyess, dit M. de Lannois en gasconnant horriblement. — Hélas! lit la pauvre Antoinette en sanglotant, vous ne pouvez pas, vous voyez bien que vous ne pouvez pas. — Soyez paisible, dit M. de Lannois, je m'en charge. — Oh I mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle en enlendant cette nouvelle assurance et le style dont elle était rédigée, pourquoi faut-il que vous soyez Gascon ?

Et les pleurs redoublèrent.

En ce moment , ils entendirent M. de Vaugelas sortir du salon , et M. de Lannois s'échappa en disant à M""^ de Chàudmonté ; — Faites lire ma lettre à votre oncle et je réponds du resie.

Aussitôt il disparut, et M"" de Chàudmonté vit son oncle s'avancer à travers les allées du jardin. Quelque chose de hagard et d'inquiet agitait sa physionomie ordinairement immobile, il remuait silencieusement les lèvres, et l'on eût pu deviner en l'observant avec soin, qu'il murmurait le mot palaliole et qu'il le conjuguait dans tous ses temps et tous ses modes.

Avant d'aller plus loin, il est bon de faire observer que ce n'était pas la première fois que se montraient dans M. de Vaugelas ces singulières préoccupations que les savants ont coutume d'appeler distractions, et qui tiennent de si pi'ès à la folie.

Tout esprit qui concentre une grande puissance de réflexion sur une seule matière y doit acquérir une grande sagacité : si l'esprit est puissant et la matière fecuiide en résultais, la marche sera toujours sûre et progressive; la science mathématique est une pàlure sufiisante aux organisations les plus avides; mais l'étude de la langue saiiS emploi ;'i la pensée, a des bornes oU un esprit de quelque étenitue se heurte bientôt. Après être arrivé aux limites de celte science, il est forcé de retourner sur ses pas; alors ce ne sont plus les choses graves, mais les puérilités de l'étude sur lesquelles il est obligé de s'exercer. Donnez au premier statuaire de France un seul bloc de marbre à travailler: il en fera d'abord une noble statue ; mais si vous l'enfermez avec son œuvre sans autre matière à tailler et à animer : emporlé par son activité, le statuaire reviendra sur sa statue, il en mignardisera d'abord les détails, les ongles, les yeux, la prunelle; puis 11 creusera la chevelure cheveu à cheveu, puis il voudra représenter les protubérances de chaque muscle et de chaque veine, puis ce seront les moindres plis de la peau , il fera tout saillir jusqu'il ses rugosités, et de son admirable création, il finira par faire un jouet de manoeuvre. Enfin, quand il n'aura plus rien à ajouter au marbre par le ciseau, il voudra lui créer une vie, une intelligence ; il lui parlera ; il lira des réponses dans ses yeux ; bientôt il croira les enlendre, il les entendra ; il deviendra fou, sa statue lui fera peur.

Il en avait été un peu de même pour M. de Vaugelas: de la sincère étude do la langue il en était arrive aux puérilités", puis à l'adoraliou, puisa la folie. Car ce que. nous venons de raconter ici, n'est point un fait (le notre invention. iM. de Vaugelas, pauvre et persécute par ses cieanciers, rejeta l'espérance d'une l'oriune assurée, pluiùt (pie d'admettre le mot loterie pour désigner l'enlreiirise qui lui avait été con-

cédée par le roi. Aussi ce fut un étrange effet sur ce cerveau loul occupé du culte du mot, que ce mot inconnu que lui jf la M""" de Maillebois. Les solécismes affreux et l'accent de M. de Lannois exaspéraient M. de Vaugelas; mais enfin ce Gascon usait de termes connus, tandis que M"'^ de' Maillebois l'avait frappé d'une arme étrange, inouïe, inattendue. Ce mot fut pour M. de Vaugelas, comme pour les Français le premier coup de canon ; l'armée prit la fuite, la raison de M. de Vaugelas fut mise en déroule.

Sa nièce ne l'avait jamais vu dans un état si extraordinaire. Elle ne savait pas ce qui venait de se passer, et l'eùt-elle su, elle n'en eût peul-èire pas compris le résultat. Elle ignorait, et peut-être beaucoup de médecins ignorent-ils trop encore , lepuisement de forces morales qu'occasionnent les sacrifices faits à une idée dominante. Nous avons vu beaucoup de serviteurs de Napoléon devenir fous du combat intérieur que leur coûtait leur lidélile à ce grand homme, tandis qu'on ne peut pas citer un traître qui ail perdu la raison pour cause de son inl'aniie.

M. de Vaugelas venait de faire un grand effort pour la langue , il avait refusé la fortune pour ne point trahir sa divinité : c'était déjà beaucoup; mais ne voilà-t-il pas que, pour récompense de ce dévouement, on lui jette à la face, non-seulement une injure peisonnelle, mais encore une injure sacrilège, un mot barbare. Oh ! c'était affreux, c'était épouvantable, le cœur de M. de Vaugelas en avait été déchiré. Ses sacrifices ne servaient donc de rien, on crachait sur son dieu, malgré le respect qu'il avait pour lui; et ce dieu le peinieltait, ce dieu n'avait pas frappé de mutisme la langue qui avait proféré cet horrible mot patafiokr. C'était ingratitude. M. de Vaugelas méditait une trahison; il était prêt à abandonner la langue à elle-même.

Assurément, si les reflexions que faisait M. de Vaugelas à ce sujet eussent longtemps continué, la folie la plus complèie se serait bientôt déclarée; mais heureusement une distraction à laquelle il ne s'attendait pas vint l'arracher à son désespoir; car M. de Vaugelas était désespère : il pleurait. — Après tout ce que j'ai fait pour elle, murmurait-il, on me souhaite d'être patafiolé! Et ce mot palafiolé lui causait des tressaillements nerveux.

Il en était là, et sa nièce le suivait avec inquiétude à travers le jardin qu'il parcourait au hasard, lorsqu'une discussion violente s'élève à la porte. Bientôt des cris succèdent aux paroles, et bieniôt encore des menaces aux cris et des vociférations aux menaces, M"'^ de Chaudmonté s'élance de ce côté, et M. de Vaugelas la suit, et ils arrivent au moment où Gaspard venait de rompre le manche de son balai sur les épaules de l'huissier.

— C'est pour l'apprendre à écrire en bon français, disait Gaspard à cha(iue coup de bâton.

L'huissier avait beau criera Gaspard qu'il serait pendu pour avoir bàtonne un officier public dans l'exercice de ses fonctions , Gaspard n'en continuait pas moins à bàlonner l'officier public, car le digne serviteur avait un refuge qu'il ménageait habilement, jusqu'à ce que ses forces fussent à bout. Aussi , dès que le b.lton fut use , il ajouta paisiblement: — Monsieur, je n'ai fait qu'obéir aux ordres de mon mailre.

iM. de Vaugelas arrivait à ce moment.

— Quoi 1 s'écria l'huissier, c'est vous qui avez ordonné à ce drôle de me traiter avec cette indignité?

M. de Vaugelas était incapable d'un mensonge ; il répondit affirmativement.

— Eh bien ! s'écria l'huissier en fureur, "eh bien I c'est vous qui serez pendu, lorsque vous m'aurez soldé les huit mille neuf cenis livres de ce mémoire, plus onze cents livres six sous deux deniers de frais.

La menace d'être pendu n'elonna point M. de Vaugelas; mais le montant du mémoire l'épouvanta. Il se rappela l'assignation du matin, et, le souvenir ne sarrêtant plus aux mots, il alla jus(iu'au fond des choses. Ce fond des choses était une saisie annoncée iioiir le lendemain. Le mépris pour le style ne fut plus assez fort pour laiie dédaigner le danger du fond, et M. de Vaugelas, remis soudainement en présence des nécessités de la vie, devint faible, petit, et regarda sa nièce d'un air pileux.

Nous l'avons dit. M"" de Chàudmonté en était à sa dernière espérance. M. de Lannois perdu pour elle, c'était tout avenir perdu. Aussi était-elle résolue à marchander son secours à son oncle, et à traiter avec lui sur le pied de donnant donnant. Elle vii bien le regard piteux de M. de Vaugelas, mais elle n'eut pas l'air de comprendre, et continua sa promenade. Toute la superbe du grammairien était tombée ; et il suivit sa nièce d'un air triste, cherchant comment aborder la conversation. Enfin l'horloge de la place Royale, qui sonna midi, lui fournit un prétexte ; il s'approcha de sa nièce, et lui dit doucement : — N'est-ce pas l'heure de diner qui sonne? — Oui vraiment, fit Antoinette en poussant un profond soupir. — Eh bien ! ne dinonsnous pas? — Avec quoi voulez- vous que nous dînions, mon oncle? il n'y a au logis ni argent ni provisions. — C'est vrai, c'est vrai, dit buniblemeni M. de Vaugelas; ni argent ni provisions; c'est juste et c'est bien dit. Puis il ajouta : Nous ne dînerons pas. ma pauvre Antoinette; je n'ai pas faim, j'ai mangé une bonne soupe; mais toi I — Oh ! moi, reprit M"'' de Chàudmonté, je puis bien sinilfrir ce que vous souflVez. Cependant, j'avouerai que j'espérais quehjue chose de votre entrevue avec ces messieurs (jui sortent d'ici. — Ne m'en parle pas,

LA MKCE DE VAUGF.LAS.

mon enfant; ils m'ont offurt la fortune an prix de l'honneur; je n'ai pas voulu. — Oh ! mon oncle, s'écria W" de Chaudinonlé allenJrie, an prix de voire honneur! vous avez bien fait de refuser; j'aimerais mieux mendier. — C'est ce que je leur ai dit , mou enfant; j'aime mieux mendier... Et peut-être y serons-nous bientôt réduits... car cet huissier va revenir... — Oui vraiment, dit M""' de Chaudmonlé, voilà son assignation.

Et elle tira de sa poche un papier, mais ce n'était pas l'assignation, c'était la lettre de M. de Lannois.

— Oh! pardon, fit-elle, ce n'est pas cela.

M. de Vaugelas regarda la lettre du coin de l'œil et reprit doucLîmenl : — Tu ne l'as pas encoie renvoyée? — Pas encore, mais je vais dire à Gaspard... — Attends un moment , lit Jl. de Vaugelas , en interrompant, ce qui n'était guère dans ses habitudes ; M. d".; Lannois est un galant homme, et il ne faut pas lui donner sans préparation une si cruelle atteinte ; il sera désolé. — Ce n'est pas ,'i moi à le supposer, rcpi it M'" de Chaudmonté d'un ton précieux. — Et toi-même, répondit M. de Vaugelas, lu en souffriras. — Ce n'est pas à moi à le dire, répliqua la nièce. — C'est fort bien répondu, Anloinelle, dit M. de Vaugelas, fort bien répondu ; ces deux phrases sont d'un tour heureusement répelé; lu es une bonne OUe. Sais-tu ce que dit cette lettre de M. de Lannois?— Elle est à votre adresse, mon oncle, répondit la jeune fille en la lui présentant.

M. de Vaugelas la prit et en lut la souscription , la considéra avec complaisance et frappant la lettre du doigt : — H y a là pourtant, ditil avec un sourire triste, il y a là : à monsieur de Vaugelas; pourquoi donc m'appelle-t-il mossier dé Baugelas quand il me parle ? Voyons, voyons.

Et il rompit le cachet, et lut ce qui suit : « Monsieur, je ne puis » deviner la raison de ce qui s'est passé hier. »

M. de Vaugelas haussa les épaules et continua : « Permettez-moi » donc de vous en demander l'explication. »

— L'explication, dit M. de Vaugelas, il n'a qu'à s'écouter parler, il l'entendra.

Après celte observation il poursuivit sa lecture.

« Il serait indigne de moi de vous rappeler les faibles services d'ar- » gent que j'ai eu le bonheur de vous rendre. »

La lettre faillil tomber des mains de M. de Vaugelas ; mais l'air dont sa nièce le regarda le força à continuer, cependant il nuK'mura : — Des services d'argent , je ne sais pas s'il a sur sa table des services d'argent , mais il ne m'en a jamais rendu, car je ne lui en ai jamais prête... Allons.

« Mais vous me permetlrez de vous rappeler mon amour respec- » lueux pour mademoiselle votre nièce , et la demande que je vous ai « faite de sa main. »

— Ah! diable! dit M. de Vaugelas en ricanant, sa demande a été faite de ta main. C'est, parbleu ! une nouvelle façon de rechercher une jeune personne que de la cliarger de la demande de sa main. Vous ne m'en avez jamais parlé, Antoinette.

Le démon de M. de Vaugelas le reprenait, M"'^de Chaudmonté s'en aperçut; elle tira l'assigriation et la tendant à son oncle, elle lui dit sèchement ; — En vérité, cette lettre ne vaut pas la peine d'être lue ; occupez-vous iilulot de l'affaire de cet huissier.

M. de Vaugelas se mordit les lèvres, et poursuivit la lecture de sa lettre. iM"= de Chaudinonlè tenait l'assignation à la main et l'offrait aux yeux de son oncle toutes les fois qu'il essayait de détourner les yeux de la missive de U. de Lannois. C'était comme le pistolet dont on menace un guide qu'on soupçonne et qui le maintient dans la bonne voie dès qu'il tente de s'en écarter. M. de Vaugelas continua donc :

« Je viens vous la renouveler. Je ne vous parlerai pas de ce que j'es- » pèrefaiie pour vous, mais des avantages que je compte lui assurer. » Non-seulement l'acquitterai toutes vos" d(;tes, quelles qu'elles soient.»

M. de Vaugelas s'arrêta en grommelant : — Dettes avec nu t. — Moi! onde, celle assignation... — Je voulais dire que ce n'est pas précisément le style qui manque à cette lettre. — Ni les nobles sentiments, dit M"" de Chaumonté.

— Sans doute, sans doute, il y a de bonnes phrases, dit M. de Vaugelas, et il reprit : « Mais encore je vous assurerai dans l'avenir » une existence heureuse, honorable et digne de votre célébrité. »

— Ce n'est pas mal, lit M. de Vaugelas, la phrase est sonore: « Une existence heureuse, honorable el digne de votre célébrité »

— C'est même très-bien, repartit M"' de Chaudmonté, avec un doux accent de joie pour les bons sentiments de M. de Lannois.

<( Mais je ne puis attendre plus longtemps, et il me faut une ré- » pouse. ))

— Eh bien ! dit M. de Vaugelas, nous verrons : qu'il vienne.

Ce n'était point là le compte de M"= de Chaudmonté; elle redoutait trop la présence et l'accent de M. de Lannois sur l'irritabililé des nerfs de M. de Vaugelas pour ne pas exiger sur-le-champ un engagement formel de la part de son oncle.

— Ce n'esl point une espérance qu'il demande, dit M"' de Chaudmonté, c'est une réponse. — Eh bien ! qu'il vienne, je la lui ferai. — Ne vaudrait-il pas mieux lui écrire ? — Lui écrire, moi ! reprit M. de Vaugelas. Moi, M. de Vaugelas! écrire à Al. de Lannois ! je lui paiiei'ai, c'est tout ce que je peux faire pour lui.

Et ceci fut prononcé d'un ton si sec, que M"" de Chaudmonté sentit toute espérance s'évanouir. Mais sa douleur fut sur le point d'éclater, lorsqu'elle vit M. de Lannois s'avancer du fond du jardin : elle crut entendre résonner à son oreille le terrible accent de iM. de Lannois, et voir le jaune du visage de son oncle se rembrunir encore.

Cependant M. de Vaugelas s'était avancé vers M. de Lannois, et l'avait salué amicalement en lui présentant le bonjour.

M. de Lannois n'avait répondu à cet accueil bienveillant que par une salutation silencieuse.

— J'ai reçu voire lettre, dit M. de Vaugelas.

M. de Lannois fil un geste qui voulait dire, je le vois bien, car vous la tenez.

— Les sentiments en sont honorables, reprit M. de Vaugelas.

M. de Lannois salua : M"« de Chaudmonté sourit, elle av.ait compris son amant; elle avança rapidement vers lui, tandis que M. de Vaugelas le considérait d'un air étonné.

— Les rétraclez-vous'? dit-il sévèrement à M. de Lannois. Un geste éloquent de M. de Lannois répondit : Non, non I

— Ah I mon oncle , s'écria M"" de Chaudmonté , c'est un affreux malheur, un horrible événement! l'infortuné I ô mon oncle! ne le voyez-vous pas ? U. de Lannois est devenu muet.

M. de Lannois baissa la tête d'un air profondément affligé, et M"'de Chaudmonté s'écria avec un accent de reproche et de douleur à la fois : — C'est la manière indigne donl vous l'avez traité qui lui a causé cet épouvantable accident.

Puis se laissant aller à l'entraînement de sa douleur, elle courut à 5L de Lannois et lui dit : — Mais je me dévouerai à votre guérison , je veillerai sur vous, mon amour vous rendra ce malheur moins insupportable; oui, mon cher Lannois, je suis à vous pour la vie. Je serai votre femme, votre amie, votre consolatrice, votre servante.

Et au milieu des embrassements qu'elle lui prodiguait, elle lui disait tout bas : — Vous êtes adorable. Je vous aime... Lannois, je vous .aime!

Les femmes savent bien qu'on ne croit qu'à l'amour qu'elles disent en cachette des pères et des oncles , les grandes démonstrations de M"' de Chaudmonté n'étaient que pour M. de Vaugelas , les petits mots à l'échappée étaient pour son amant, il fallait ce peu de vérité pour faire |iardonner la comédie.

M. de Vaugelas craignit que^a nièce ne devint folle comme M. de Lannois était devenu muet, et il dit avec un accent qui avait quelque chose de plus paternel que ne le sup(>osait sa qualité d'oncle.

— Allons, Antoinette, consolez-vous, je n'ai aucune raison de repousser les propositions de M. de Lannois; nous en causerons.

A ce mot : nous en causerons , M. de Lannois fut sur le point de rire au nez de M. de Vaugelas , mais M"" de Chaudmonté réprima cette gaieté par un de ces regards qui rendent les hommes esclaves. C'était une prière de prendre pitié du bonheurqu'il venait de lui donner; puis elle ajouta :

— M. de Lannois nous fera l'amitié de dîner avec nous.

M. de Vaugelas fronça le sourcil, mais la belle de Chaudmonlé se pencha à son oreille et lui dit : — J'ai la croix de ma mère.

Et elle s'échappa à travei's le jardin, légère, svelte el gracieuse, elle avait perdu dix ans : le bonheur rend si jeune!

Oh ! que M. de Vaugelas était bien grammairien. Il ne comprit à cela que deux choses: la première que AL de Lannois était devenu muet; la seconde que lui. Al. de Vaugelas dînerait.

Il ne vit [loint qu'aucune femme n'accepte si aisément un malheur arrivé à son amant, et surtout un malheur qui touche au ridicule. Un mari sourd ou aveugle , cela peut encore se prendre, mais un mari muet, où est la compensation? il voit clair, il entend tout, et ne commet ni imprudences ni indiscrétions. Un autre que M. de Vaugelas ne s'y serait pas trompé.

Ce qu'il ne vit point non plus, c'est que M"= de Chaudmonté avait trouvé moyen de faire un dîner pour son amai t, après qu'elle avait dit qu'il n'y avait point de quoi dîner. Le sacrilice qu'elle faisait de cette croix maternelle ne sembla! tpasextraordinaireaM.de Vaugelas, et il ne s'étonnait que d'une chose, c'est qu'elle y eut pensé si tard, car une heure venait de sonner.

Et Al"" de Chaudmonté , comme elle était rayonnante et légère , comme elle rendait tout propre dans la salle à manger, comme elle faisait reluire la poterie et inspectait le linge blanc, comme elle allait et venait! c'est que son cœur était tout plein de joie, non jias de la joie d'épouser son aniiint, mais de la joie d'avoir inspiré une si ingénieuse ruse à M. de Lannois. C'est qu'il faut être beaucoup aimée pour qu'un homme s'avise de ces choses-là pour vous obéir. Oh! qu'une femme qui inspire de l'esprit à un niais ou du courage à un poltron, est bien plus heureuse de ce succès que de leur amour même. C'est que l'amour n'est que pour elle, et que ce triomphe est pour tout le monde, il flatte le cœur et la vanité; il enivre deux fois; M"' de Chaudmonlé éprouvait ces deux ivresses.

Toulelois, de temps à autre elle jetait un coup d'œil à travers les vitres du salon pour voir ce que laisaient AL de Vaugelas et M. de Lannois, el elle admirait avec quelle parfaite persévérance celui-ci continuait sou rôle de muet.

Enfin le dîner arriva. Charmant festin où AL de Vaugelas fut aimable el alîeclueux, où AL de Lannois et AI""' de Chaudmonté se dirent les

LA NIÈCE 1)1' VAIGIXAS.

choses les i)lus tendres du regaid, posilion délicieuse où louies les tendresses semblaient avouées, el où ce|ieiidaiil elles avaient un simis caché qui n'apparlenait qu'aux deux amants. Ce dîner leur parut bien court, et il le fut en ellet, car quelque excessif qu'eût été ce niomint de bonheur , il ne devait pas être une compensation suffisante aux ennuis qui l'avaient précédé ni aux inquiétudes et aux chagrins qui le suivirent. , . .

Les inquiétudes commencèrent bientôt. A peine le repas etait-il achevé, quelhuissierbâtonné reparut aiconipagncdequelques exempts; M. de Vauiîeias pensa qu'il allait èire arréié pour les faits el gi'sles exercés par son ordre contre ledit huissier ; mais M. de Vaugelas ne se connaissait pas plus en huissiers qu'en amours. Celui-ci (l'huissier) avait calculé ((U'une action criminelle contre un homme comme M. de Vaugelas pourrait bien n'avoir d'autre succès que de dévorer en frais le peu qu'il possédait. Il avait donc couru chez le créancier de M. de Vaugelas, el lui avait annoncé qu'il allait poursuivre le grammairien pour sou propre compte. Celui-ci avait prévu le même résultat que celui que l'huissier avait calculé , et il y avait ce compromis entre eux: M. de 'Vausielas serait poursuivi avec la plus extrême rigueur, et le salaire de l'huissier serait doublé, de celle manière le débiteur et le créancier payaient chacun une part des frais des coups de bûlon reçus. Rien n'était plus juste.

C'était donc tout simplemeul à l'enlèvement des meubles que venait procéder l'huissii-r accompagné de ses recors.

La posilion des personnages principaux de celte histoire devint fort embarrassante, quand cet homme parut au milieu d'eux. M. de Vaugelas comptait bien sur la bourse de son futur neveu, mais il était hnniUié d'y avoir recours sitôt et en un si pressant besoin. M'" de Chaudmonié n'osait lever les yeux sur M. de Lannois, la joie qu'elle avaii montrée la rendant honteuse. Quant à de Lannois, il n'était pas encore assez habile en pantomime pour faire comprendre à l'huissier qu'il se chargeait de payer la délie de M. de Vaugelas. M"= de Chaudmonié elle-même ne se souciait pas trop qu'il prit cet engagement sans conditions; elle connaissait trop bien l'illustre grammairien pour se livrer ainsi à lui.

Vainement M. de Lannois lâchait d'entraîner l'huissier dans un coin, pour lui dire quelques mots, loin de la vue de M. de Vaugelas, celui-ci le repoussait brutalement et procédait au rêcolenient des meubles. M. de Vaugelas était accablé. 11 comprenait parfaitement la pantomime <le M. de Lannois, mais il n'était pas de sa dignité de l'expliquer à l'huissier; il ne pouvait décemment lui dire: —Vous voyez bien que monsieur veut payer pour moi.

M"' de Chaudmonté pouvait encore moins donner cette explication, et les choses allaient s'embrouillant de plus en plus, lorsque M. de Lannois, qui devait avoir toutes les ingéniosités possibles, s'empara de la plume et de l'écriloire de l'huissier, et lui écrivit ses intentions. L'inspection du mobilier de M. de Vaugelas avait un peu ralenti l'ardeur de l'huissier; à vue d'œil, il avait estimé que tout l'avoir du grammairien suflirait à peine au paiement de la moitié de la créance ; aussi ne lit-il aucune difficullé d'accepter une caution comme celle de M. de Lannois, mais M"' de Chaudmonté vint apporter un nouvel obstacle à la conclusion de l'affaire : elle prit l'engagement signé par M. de Lannois, et le montrant à son oncle, elle lui dit qu'il n'élait pas de sa dignité d'accepter. M. de Vaugelas et M. de Lannois demeurêrent ébahis ; M. de Lannois fut sur le point de se récrier ; mais combien ne fut-il pas ravi, lorsqu'il entendit M"^ de Chaudmonié dire à M. de Vaugelas : — On accepte de pareils services d'un parent, mais point d'un étranger. — Comment, d'un parent? ditM.de Vaugelas. — Oui, mon oncle ; d'un neveu, je suppose. — Mais, M. de Lannois n'est pas mon neveu.

L'inintellitence du grammairien fit rougir M"= de Chaudmonté. Jamais on n'avait réduit une femme à se jeter plus complelenient à la téie d'un homme : elle balança un moment, puis se rafipelant ses vingt-cinq ans, se rappelant qu'elle jouait sa dernière chance de bonheur, elle dit à .VI. de Vaugelas : — Mais, mon oncle, il peut devenir votre neveu. — Comment ? reprit M. de Vaugelas.

Oli I le bourreau ! ô malheureuse de Chaudmonté 1 Elle se prit à pleurer. C'était un pressentiment de son malheur. Elle regardait son oncle d'un air qui eût donne de l'iniclligence à tout autre qu'à un grammairien ; mais que pouvait comprendre cet homme, qui avait donne sa vie à l'étude du mol, que pouvait-il comprendre ù un senlinient qui n'avait d'autre expression que le regard? Enfin, M"« de Chaudmonté prit un grand parti. Elle se livra à la générosité de son amant, elle lui montra combien elle l'aimait, elle sacrilia .sa délicalcsse et sa pudeur, à l'espérance d'un boiibeur qu'elle lui croyait aussi cher qu'à elle-même, et elle prit M. de Lannois à part : — Ecrivez sur cet engagement, lui dit-elle, que vous acquitterez cette dette le lendemain de notre mariage.

Et après ces paroles, elle s'éloigna confu.se et triste comme si elle s'elait donnée, plus confuse, plus Irisie encore, car elle avait monlré à cet homme (|u'elle ne pensait (pi'à lui appartenir ou qu'à le posséder, l'auvre cœur de jeune fille ! conimeil eiait inlelligeni île l'égoisme masculin el de la vanité masculine ! Antoinette avait eu raison d'éire triste el confuse ; la première réflexion de M. de Lannois fut : — 11 paraît qu'on tient étrangement à ma personne.

El celte réflexion faite, tout le coeur de M. de Lannois fut changé. Ce n'était plus lui qui courait après M"" de Chaudmonté, c'était M"° de t;iiaiidnionté qui courait après lui, et il y eut un grain d'im- |)ertinence dans la manière dont il rectilia rengagement qu'il prenait vis-à-vis de l'huissier. Alors, il montra cet engagement à .\l. d.' Vaugelas, qui comprit enfin comment M. de Lannois pourrait devenir son neveu.

Le fâcheux grammairien parut fort satisfait de celte condition de paiement ; il y vit une preuve de la passion exigeante de M. de Lannois. Il ne soupçonna pas un moment que si lui-iuênie, M. de Vaugelas. eût dicté celle condition à M. de Lannois, ce n'etail plus qu'une précaution de dignité dont celui-ci lui eût su bon gré, mais que, venue de M"" de Chaudmonté, elle témoignait une soif d'hymen qui fit réfléchir le futur.

Il ne restait plus que le jour à fixer, et M. de Lannois ne précisait pas la date; M"° de Chaudmonié ne pouvait en dicier une, elle avait déjà compris les réflexions de M. de Lannois, et quant à \1. île Vaugelas, il était un de ces gens pour qui un changea ent de vie était une terreur, et il répondait : —Nous verrons dans quelques mois. —Quelques mois ! s'écria dans son cœur .M"" de Chaudmonié, quelques mois pendant lesquels il faudra que M. de Lannois s'impo-e un ab.^olu silence. Ah ! je suis perdue. — Quelques mois! penva M. de Lannois, pendant lesquels il faudrait flatter la manie de ce vieillard insupporlable ; je préfère renoncer à mademoiselle de Chaudmonié.

Heureu.sement que l'huissier était pressé , il n'accorda qu'une semaine. Ce terme fit respirer mademoiselle de Chaudmonié. Une semaine! sedil-elle.M.de Lannois pourrase taire pendantune semaine, je l'espère. M. de Lannois accepta, mais sans joie, sans transport; il n'eut que cette politesse d'un homme sur de posséder ce qu'il désire, et qui, déjà tranquille sur son avenir, ne s'en donne plus de souci.

.\prf s q le tout fut convenu, M. de Vaugelas se retira dans sa chambre, et M''° de Chaudmonté demeura seule avec M. de Lannois. Mais combien il fut difl'erent de ce qu'il avait été jusqu'à ce moment ! 11 parla, mais ce ne fut plus en sup|)liant; il y avait quelque chose de protecteur dans son amour; il prit des libertés qui firent rougir M""^ de Chaudmonté, il lui baisa les mains et voulut l'embrasser. Elle le repoussa tristement, mais au lieu de se montrer désolé de sa rigueur, il en parut piqué; cet homme avait déjà compris ses avantages , el M"^ de Chaudmonté fut obligée d'accorder la faveur qu'elle avait d'abord refusée. Quand une lemme a commis la faute de livrer un peu de sa pudeur à un amant, il fautque celte puileury passe tout entière , car dès ce moment elle ne fonde plus son pouvoir sur ce qu'elle refuse, mais sur ce qu elle donne , et c'en esi fait d'elle. C'est ce qui a fait dire à M""' Staël , qui s'y connaissait: Une femme entamée est une femme mangée.

Heureusement encore pour M"= de Chaudmonté qu'elle n'avait qu'une semaine à subir les exigences de .M. de Lannois, et qu'elle espérait le maintenir en appétit en lui ménageant discrètement les morceaux, et assurément elle eût réussi, si elleavaiteté seule vis-à-vis de M. de Lannois; mais M"" de Chaudmonté avait deux bonnes amies, et les bonnes amies sont un fléau pour une fille à marier, surtout quand elles n'ont que dix-huit ans, et que la fille à marier en a vingt-cinq. Le lendemain de ce jour elles accoururent chez iM"° de Chaudmonté, où se trouvait .M. de Lannois, et fireiil d'abord à leur amie des compliments de condoléance sur le malheur arrivé à son futur, el puis des compliments de felicitation sur le bonheur qui an fond en résultait pour elle, puisque c'était à ce malheur qu'elle devait de posséder M. de Lannois qu'elle aimait si profondémeni, et qui ferait bien le meilleur mari du monde, étant sourd el muel. iM"° de Chaudmonié eût donné beaucoup pour ariêler leur importun babil; mais la difliculie eiail grande, elle put leur glisser à l'oreille: — ïaiscz-vous, il vous entend. — Quoi ! s'écria M"'' de Mailleliois, il n'est pas sourd. Est-ce qu'on est muet sans être sourd? Mon iJieu! que c'est singulier,'

Puisellereprit tout bas : — Lui aurait-on coupe la langue? pauvre garçon I

Et mille autres sottes questions faites en regardant M. de Lannois d'un air de pilié.

Celui-ci par.iissait d'assez mauvaise humeur d'être l'objet de toutes ces observations, lorsque M"' de Lampadère s'écria : — Que je voudrais bien le voir nous faire une déclaration en son langage ! M'" de Cliaudmonlédeviiitioute muge, et M. de Lannois parut furieux. — Taisez-vous, dit M"' de Maillebois; il parait que cela le fâche. Et M. de Lannois, à peu près traité comme un fou dont on redoute les accès, s'eciia inqjrudemmenl : — Pardien ! si je si'is muet, je ne suis passourd! — Il [larle! s'écrièrent les deux jeunes amies d'un air admirablement surpris; quel événement I il parle! — Qui cela? dit M. de Vaugelas en eniranl. — Le perroquet de M"' de Maillebois, dit M"° de Chaudmonié. prévenant, avec une admirable présence d'esprit, quelque impriidenle réponse rie la part de ses jeunes amies. — Oui, c'est mon perroquet, dit M"" de Maillebois en éclatant de rire. — Oui, c'est le perroquet de .M"' de Maillebuis, s'écria M""^ de l.ampadère en se renversant sur sa chaise, tandis que M. de Vaugelas demeurait tout ébahi de celle étrange gaieié, queM.de l.annois jeiail des regards courrouces sur sa future, et que celle-ci dévorait ses larmes et son désespoir. — Et que dit-il donc de si plai-

LA NIÈCE DE VAUGELAS

?anl, rpprit M. de Vaiigolas. — Oh ! reprit M"' de Maillebois avec une S[\\v\é liarbme, uiu' l'ouïe de jolies choses; il dit : Donnez la patte; du n"i|, du rôt, du bon rôt : donnez du rôt à Jacquet.

El ft chacune de ces phrases accentuées avec l'accent guttural du perroquet, elle jetait un regard plein de moquerie à M. de Lannois, qui ronnissail et pâlissait : puis elle ajouta : — Il dit tout cela et ne gasconne pas. — Oh I c'est infâme, murmura M"« de Chaudmonté, pendant que les deux bonnes amies riaient aux éclats. — En ce cas, dit M. de Vaugelas, à qui cette gaieté paraissait tout à fait hors de propos, c'est une sotte chose que la mode des perroquets.

Les rires des deux bonnes amies redoublèrent, et M'" de Lampadère reprit : — Non, monsieur de Vaugel;is, les perroquets ne sont pas une sotte mode, quand ils sont gentils et de beau plumage. Toutes les demoiselles de bonne maison ont des perroquets, j'en ai un, W"" de .Maillebois en a un, et je suis sûi'e que S!"'deChaudmontéen a bien quelque part un joli petit mignon, avec qui elle cause en secret.

— Je vous jure que non, reprit M. de Vaugelas ; si je savais qu'il y ait une pareille bête dans la maison, je lui tordrais le cou. —Hein! fit M. de Lannois en bondissant sur sa chaise.

Les jeunes tilles étouffèrent l'exclamation sous leurs rires furibonds ; elles se pâmaient, elles se tenaient les côtes, en s'écriant : — Bon I vous voulez lui tordre le cou? Qu'en dites-vous, ma chère de Chaudmnnié ? on tordra le cou à voire perroquet. — Pauvre perroquet clieri I

— Joli perroquet mignon! — Beau perroquet, prenez garde à vous. Enfin cette scène eut un terme, car M. de Vaugelas se relira en

murmurant : — Elles sont folles!

El ces demoiselles quittèrent le salon en riant et en répétant : Joli perroquet I — Beau iierroquel! — Du rot! — Du rôt!

M"" de Chaudmoulé demeura seule avec M. de Lannois qui se promenait avec agitation ; elle n'osait lui adresser la parole et lui-méuie ne lui parlait pas. Enfin elle s'approcha de lui, passa son bras dans le sien, et lui dit doucement : — Pardounez-moi, mon ami, quelques jours encore et celle cruelle épreuve sera finie.

Il y avait tant d'imploration dans la voix de M"' de Chaudmonté, que M. de Lannois s'arrêta, et lui répondit avec moins de colère qu'elle ne s'y attendait : — Mais pourquoi dire à ces deux écervelees que j'étais un perro(|uet !

Helas ! M"" de Chauilmonté voulait faire de l'esprit avec son amour et elle commit une nouvelle faute. Elle dit en souriant à M. de Lannois:

— Ne voudiiez-vous pas l'être un moment pour dire comme moi ? Allons, monsieur, répondez... ajouta-t-elle avec un sourire divin, dites : mon cœur, je vous aime.

M. de Lannois fut vaincu, et il répéta en se mettant à genoux devant M"" de Chaudmonté : — Mon cœur, je vous aime. — Pour toujours? — Pour toujours. — Je suis à vous? — Je suis à vous. — A toi?-- A toi!

M"" de Chaudmonté avait habilement racheté le mot perroquet, mais elle l'avait payé cher, car elleavait dit à M. de Lannois:— A loi.

Et M de Lannois l'avait attirée à lui et avait continué la leçon sur les lèvres de M"= de Chaudmonté. Elle se dégagea de ses bras et s'enfuit eu se disant : — Heureusement il n'y a plus que six jours jusqu'à notre m;ii'iage.

Cependant le bonheur de M"" de Chaudmonté résistait aux rires de ses bonnes amies et aux moqueries dont M. de Lannois était devenu l'objet, car en deux jours tout le quartier sut l'histoire ilu mulisme de M. de Lannois et celle du perroquet: partout le malheureux se voyait poursuivi de regards curieux et de cris du rôt 1 du rôt I 11 arrivait furieux près de M'" de Chaudmonté; mais elle le calmait bientôt. Le premier jour elle lui ferma la bouche d'elle-même en lui disant :

— Vous êtes muet.

Le second jour on permit à AL de Lannois ce que les prudes perniettenl à leur perroquet quand il ne parle pas. Il en avait le nom, il en prit les dioiis, et M'" de Chaudmonté se dit : — Il n'y a plus que quatre jours à passer.

Mais sa mauvaise destinée lui suscita de bien plus cruels embarras que n'avait tait l'amitié de ses deux bonnes amies. Trois jours apiès la scène que nous avons rapportée, on annonça M. de Chuyes. Al. de Chuyes n'avait pas renoncé aux bénéfices considérables qu'il pouvait faire dans l'entreprise dont le privilège avait été concédé à M. de Vaugelas. Comme sa nièce, il avait compté sur les mauvaises afl'aires du grammairien pour vaincre sa résistance. 11 avait appris par l'huissier et par M"' de Maillebois, le secours que M. de Vaugelas avait trouvé dans M. de Lannois, et désespérant de voir le grammairien faire les premières démarches, il venait pour tâcher de renouer l'alTaire; mais, au lieu d'aller à M. de Vaugelas, ce fut à M"'' de Chaudmonté qu'il s'adressa. Elle élait en ce moment avec M. de Lannois; M. de Chuyes leur explif|ua en peu de paroles par quelle bizarrerie M. de Vaugelas avait refusé sa fortune et comment il condamnait un galant homme comme M. de Lannois, non-seulement à jouer le rôle ridicule de muet, mais encore à payer des dettes qu'il lui eût été si facile d'acquitter avec un mot. M. de Lannois ignorait cette circonstance, et peut-être l'eùtil su huit jours plus tôt qu'il n'eût fait qu'eu rire; mais au point où il en était venu, assuré qu'il était que M"" de Chaudmonté l'aimait de toute la passion d'une femme qui sedébat vainement contre son amour, il trouva que M"' de Chaudmonté avec une dot serait bien préférable à

M"" de Chaudmonté sans dot, et il se rangea de l'avis de M. de Chuyes, déclarant qu'il n'y avait qu'un fou qui pilt agir connue agissait M. de Vaugelas.

Ces paroles blessèrent au cœur M"' de Chaudmonté ; elle vit bien tout de suite que ce n'était plus elle seule que désirait M. de Lannois, et jugea qu'il était temps de mettre un terme à ses concessions. Sa réponse fut digne et franche.

— Monsieur, dit-elle à M. de Chuyes, la pauvreté de mon oncle a cessé, gràic au noble dévouement de M. de Lannois; maisce que je puis vous certifier, c'est qu'il préférerait s'y résigner que de transiger avec ce qu'il appelle son honneur. Quant à vous, dit-elle à M. de Lannois, si la pauvreté de mon oncle vous épouvante, vous pouvez encore retirer votre parole, vous en êtes le maître. Je ne vous ai point trompé, car j'ignorais ce que vient de m'apprendre M. de Chuyes, vous en êtes témoin. Je vous laisse à vos reflexions.

Après ces paroles, elle se relira, et M. de Chuyes demeura seul avec M. de Lannois. Ce que le financier dit à l'amoureux est resté dans le secret le plus profond, mais ce qui est certain, c'est que lors(|u'ils sortirent du salon et traversèrent le jardin où était M"" Chaudmonté, ils riaient tous deux aux éclats, et paraissaient de la meilleure intelligence.

M"= de Chaudmonté s'éloigna avec indignation; mais bientôt M. de Lannois la rejoignit du même air triomphant qu'il avait en parlant à M. de Chuyes.

— Vous"avez l'air bien heureux! lui dit froidement M"" de Chaudmonté. — Et qui ne le serait, lépondit M. de Lannois, d'avoir obienu un cœur aussi délicat et ausvi genéreuxque le vùtre?On se sent devenir soi-même délicat et généreux en présence de si beaux exemples, et on se trouve dans le cœur des vertus qu'on n'y soupçonnait pas. — Que voulez-vous dire? reprit M"' de Chaudmonté d'un air étonné. — Je veux dire que j'ai rougi de la bassesse de mes paroles en face de la noblesse de vos sentimenis, et que j'ai fait renoncer M. de Chuyes à sa pensée d'obteidr le consentement de votre oncle. — Vous avez fait cela ! s'écria M"" de Chaudmonté, d'une voix où il y avait une si heureuse tendresse que M. de Lannois en fut touché." — Oui, vraiment, reprit-il avec quelque embarras, et, pour m'assurer de la discietiou de M. de Chuyes, je me suis fait de ses amis, il sera un des témoins de noire mariage. — Oh! pardonnez, pardounez-moi, mon ami, dit M"' de Chaudmonté, je mérite à peine tant d'amour... Vous êtes noble et généreux, et j'ai mal pensé de vous. J'ai cru que vous ne m'aimiez pas assez pour n'aimer que moi. — Toi, et toi seule ! dit M. de Lannois en l'entourant de ses bras, toi, mon Anloinetlel loi !

Que refuser à un homme si généreux, que craindre d'un amant si dévoué, comment ajouter au torl de l'avoir sou|içonnèenlui résistant? M"' de Chaudmonté se laissait aller aux bras de M. de Lannois, et si ce n'eût été le jardin, si ce n'eût été la voix de M. de Vaugelas, qui se fit entendre, on ne peut prévoir œ qui serait arrive ; mais Dieu veilla sur elle... et... Cependant elle était si troublée qu'elle s'enfuit d'un côté et M. de Lannois de l'autre. v

— Hum! fit M. de Vaugelas, il m'avait semblé entendre chuchoter. ^ Puis il continua sa promenade. *

Dans la préoccupation de bonheur qui tenait M"« de Chaudmonté, elle n'avait point remarqué combien les allures de son oncle devenaient de plus en plus bizarres. Quelquefois elle avait été alarmée du regard scrutateur que M. de Vaugelasjetait surM. de Lannois, mais bientôt elle se rassurait en voyant la bienveillance avec laquelle il le traitait; aussitôt après le diuer, M. de Vaugelas courait s'enfernjer et ne sortait pas de la journée de sa chambre. Cette absence servait trop bien les projets des deux amants pour qu'ils allassent troubler le grammairien dans sa retraite. Ce jour-là il se promena longtemps tout en parlant aciivement, puis il rentra et s'enferma de nouveau.

Le lendemain, un mot de M. de Lannois prévint M"" de Chaudmonté qu'il ne viendrait pas chez elle. Ce fut à la fois un chagrin et une joie : un chagrin de ne pas voir celui qu'elle aimait, une joie d'être à l'abri d'une nouvelle exigence; car il y avait encore deux jours avant le mariage, et M"° de Chaudmonté voulait pourtant garder quelque chose pour le soir de ses noces. Le billet de M. de Lannois l'averiissiiit en même temps que le lendemain elle recevrait les |irésenls d'usage, et que le soir il viendrait avec M. de Chuyes et son notaire, et qu'on signerait le contrat de mariage. Elle courut en prévenir son oncle, et le trouva au milieu d'une quantité de papiers manuscrits.

M. de Vaugelas parut charmé de la nouvelle, et lui répondit gracieusement : — Demain M. de Lannois t'enverra ses présents; demain je te donnerai ta dot, la voici, dit-il, en montrant son manuscrit. Ceci est un livre d'un avantage si immense pour l'humanité, que je no doute pas que les libraires n'y mettent un prix plus élevé qu'à aucun ouvrage, dès qu'ils en connaiiront seulement le titre.

M"'' de Chaudmonté désira le connaître, mais ce titre était un trésor que M. de Vaugelas ne voulut pas livrer à l'indiscrétion de sa nièce, et elle se retira dans sa chambre.

Que la nuit qu'elle passa lui fut douce! que la journée du lendemain fut heureuse ! Oh! que l'attente du bonheur est bien plus enivranle que le bonheur lui-même. Comme tous les soins de la journée furent légers à M"= de Chaudmonté; puis, lorsque arrivèrent les pré-

LA Nll-CF. !)]■: VALGIiLAS.

sciUs du futur, comme ils furenl îiluiirés el adorés brin à brin 1 Co fut une joieimllcible, car M''" de Maillebois elde l.anipadére étaient piesentes, cl comme elles avaient ri du |iielendii, il fallait les ehâiier en leur montrant la maïiiifieence du futur. Rien ne manqua au bonlieur de M"" de Cliauilmonte, les iiréscnls qu'avaient reçus M"" de Lampadère et de Maillebois étaient moindres et de moins bon goul que les siens. Enfin le soir arriva. . , .

M"" de Chaudmonté avait mis une des robes superbes qui étaient parmi celles qui lui avaient été envoyées , et M. de Vauselas n'avait pas dédaigné de revêtir l'habit de velours complet que M. de I.annois s'était permis de lui offrir. L'assemblée était nombreuse. M. de Lanipadère avait été invité, ainsi que M.M. Carton et Boulanger, et par une bizarrerie étrange, M. de Vaugelas eldt allé lui-même prier M™" de Jlaillebûis et sa fille d'assister à la signature du contrat de M'" de Cliaudmoiite. Cflle-ci ne s'était pas expliqué le motif de son oncle, cir de|)uis le fameux mol patafiûler, il avait toujours parlé de M'»' de Maillebois avec une haine et un mépris furieux. Ce qui eût beaucoup occupé M"" de Chaudmonté, si elle avait pu s'occuper de quelque dio.se, c'était le re2;ard méchant dont M. de Vaugelas poursuivait M"» de Maillebois. Enfin "toutes les personnes invitées, MM. Carton et Boulaneer entre autres, étant arrivées, on commença la lecture du contrat. " Ce moment rendit à M'" de Chaudmonté une partie de ses terreurs; elle s'attendait à voir son oncle s'emiiorler à l'audiiion de quelque mot barbare : mais loin de là, il ne faisait qu'en sourire avec une sorte de pitié menaçante. Ce fut donc à peine si elle entendit les avantages superbes que lui taisait M. de Lannois, et elle ne les comprit qu'aux félicitations aigre-douces que lui firent ses bonnes amies.

Chacun s'était levé et on circulait dans le salon. Le notaire était reste seul assis devant la table où il venait de lire le contrat : il échangea un rapide coup d'œil avec M. de Chuyes et M. de Lannois, et à l'instant même il substitua au contrat un autre cahier parfaitement semblable de forme et d'apparence, ouvert seulement à sa dernière page où se trouvaient écrites la formule de tous les contrats ainsi que la date de l'année et du jour où il était passé. M"" de Chaudmonté s'aperçut de la substitution, mais elle n'en devina pas la raison el ne la chercha point. , , ,, .

Aussitôt M. de Chuyes élevant la voix dit à tout le monde : — Maintenant il ne reste plus qu'à signer, car je De pense pas qu'il manque rien ;i un si excellent contrat.

— Il y manque quelque chose, monsieur, dit M. de Vaugelas, avec un air de grandeur digne d'un moment si solennel.

Puis il s'approcha de la table et mettant le doigt sur le cahier que tenait le notaire, de manière à ce que celui-ci ne pouvait le retirer, il ajouta : — licrivez que je constitue en dot à ma nièce, la propriété du iiiannscrilque voici.

Et il le tira de sa poche et le nosa fièrement sur la table.

— Ce manuscrit, re|)rit-il d'un* voix tonnante el qui fixa sur lui l'attention de toutes les personnes présentes, ce manuscritayant pour titre :

a Relation d'un fait, suivi de divers raisonnements tendant à prou- » ver que l'usage d'une mauvaise prononciation et l'abus de termes ■ Wmpropres ou "barbares peuvent, dans quelques circonstances, occa- » sionner le mutisme. »

L'étonnement, la stupéfaction de toute l'assemblée ne peuvent se rendre. Ce fut d'abord un silence au fond duquel grondaient les rires les plus outrés, les explosions de moquerie les plus indécentes ; ce furent des regards de dérision qui coururent d'œil en œil avec une rapidité sinsùllère ; mais ce fut un bien autre étonnemeiit quand M. de Lannois, oubliant toute prudence, laissa échapper celte terrible excbimalion : — Que le ciel confonde ce vieux fou! — Il parle! s'écria .M. de Vaugelas, frappé de cette voix qu'il n'avait pas entendue depuis huit jours. — Eh non ! c'est mon perroquet, s'écria M'" de Maillebois.

El, à l'instant, les rires retentissent avec une intensité et un fracas indicibles. M""^ do Chaudmonté était tombée à genoux dans un coin , et M. de Lannois criait el gesticulait avec fureur.

Quant il M. de Vaugelas, il regardait M. de Lannois en répétant d'une voix sourde el étouft'ée : — Il parle I il iiarle I

Puis tout à coup, pris d'un transport furieux, il saisit un bâton el s'élança sur la compagnie. Les femmes s'échappent en riant; les hommes arrêtent M. de Vaugelas en riant; le notaire s'c;quive; mais M. de Vaugelas, se débarrassant des mains qui le tiennent, se |)récipite sur 'le notaire el lui arrache les papiers ([u'il emportait, et parmi lesquels , dans son empressement, il avait mis le fameux manuscrit.

Alors commence une lutte vraiment sérieuse entre M. de Vaugelas et les témoins qui veulent ravoir les papiers; on voyait que ce n'était plus un jeu. M. de Vaugelas allait succomber, lorsque M"*' de Cbaudmonté s'élance entre lui el ses adversaires, et, avec cette autorité qui sied si bien à la sincère vertu, elle leur crie : — Sortez, missieurs; voulez-vous tuer ce vieillard, après avoir lue sa raison ? .M. de Lannois, j'en appelle à votre honneur.

M. de Lannois baissa la léte, et entiaina MM. de Chuyes el autres.

Un moment après, oa avait porté .M. de Vaugelas dans .son lit. Une

(ièvrc cruelle l'agitait, et, dans son transport, il répelait des mots

étranges : il parlait de patafioler, de loterie, de mariage... el gascon-

nail en prononçant ces mots.

M"" de Chaudmonté passa la nuit près de lui, et ne le quitta que lorsque le jour fut venu. A ce moment, elle descendit dans le salon : il portail encore les traces de l'assemblée de la veille et de la scène tra«i(iue qui lavait dispersée. Les chaises étaient renversées çà et là, et les papiers étaient épais à travers la chambre : elle les ramassa lentement, et lorsqu'elle |)rit le cahier qu'elle supposait être le contrat de mariage, des larmes lui vinrent aux yeux.

— Oh i se dit-elle avec désespoir, il m'aimait grandement, lui qui m'avait donné sa fortune en échange de mon amour.

Et, par un instinct machinal, elle porta les yeux sur le titre du contrat, et crut être devenue folle à son tour, en lisant :

« Contrat de société pour l'établissement d'une blanque sous le » nom de loterie. »

Elle lut et relut ce litre avec effroi, puis se rappelant tout à coup la scène de M. de Chuves, el la facilité avec laquelle .M. de Lannois avait paru renoncera l'espéraiK* de cette affaire, et la substitution d'un cahier à l'autre, quand on l'avait présenté à la signature de son oncle, elle comprit la vérité : tout cela n'avait été qu'une supercherie pour faire signer ce contrat à M. de Vaugelas.

En découvrant cette horrible vérité, la pauvre demoiselle de Chaudmonté aiipuya la main sur son cœur el tomba sur un fauteuil. Ce fut un coup lerrible et douloureux. Elle perdait son amant, el perdait jusqu'au charme de le regretter. Ce n'était qu'un indigne, qu'un malhonnête homme. Pauvre fille ! elle baissa la tête et murmura ce mol : — Adieu !

Oh ! si quelqu'un l'avait entendu, ce mot adieu, que de saintes larmes el de sublime résignation il y eût senties renfermées ! .Vdieu à la vie, à l'amour, à la foi; adieu à tout. C'était son arrêt de vieille fille qu'elle venait de prononcer.

En ce moment, Gaspard annonça .M. de Lannois. Toute autre moins forte, moins noble que M"" de Chaudmonté, eût refuse de le voir ; elle donna l'ordre qu'on le fit entrer. M. de Lannois s'approcha le front baissé, et M'" de Chaudmonté lui dit : — Sont-ce vos présents de noces que vous venez reprendre? — .Mademoiselle... celte pensée... — Ils étaient magnifiques, monsieur, reprit M"= de Chaudmonté d'une voix altérée, et'je vous en remercie, bien que vous eussiez trouvé de quoi les payer avec ceci. — Quoi I s'eciia M. de Lannois, vous avez vu ce contrat? — Oui, reprit M"' de Chaudmonté, el je vous le rends; ceci, monsieur, c'est votre honneur qne je vous rends; ceci détruit, vous pourrez marcher la tète haute et vous dire galant homme. Eh bien ! monsieur , dites-le... mais ne dites pas ce qu'une pauvre fille vous a donne d'amour el ce qu'elle vous a montré de faibles.se; ne faites pas qu'on raconte d'elle de méchantes choses. Je suis pure encore devant lus hommes, et si je gardais une espérance, je pourrais sans déshonneur donner ma main à mon mari. Mais celui-là n'aurait pas mon premier baiser, si chaste qu'il ail été; mais , devant moi , nul autre que vous ne pourrait être mon époux. — Oui, s'écria Lannois, et nul autre que moi ne le sera. Pardonnez-moi ! ce sont les mauvais conseils de M. de Chuyes qui m'ont égaré. Antoinette! je vous aime de toute la sincérité de mon âme; pardonnez-moi, implorez ma grâce de votre oncle, et le contrat, car nous devions signer celui-ci en même temps, celui-ci lui assurera une honorable existence.

M"" de Chaudmonté écouta parler M. de Lannois sans l'interrompre, puis, quand il eut achevé, elle lui dit : — Je ne vous crois plus ! Mot terrible en amour, car l'amour c'est la foi. A ce moment M. de Vaugelas aiipela d'une voix imperative, et M"' de Chaudmonté s'élança vers sa chambre pour que son oncle ne descendit point el ne vit point M. de Lannois. Celui-ci sortit ; dans la journée, il écrivit dix lettres qui furent toutes renvoyées.

Deux jours après, les meubles de M. de Vaugelas furent vendus, et il se retira avec sa nièce dans un galetas où il y avait un grabat et quebpies livres. Il y vécut cinq mois, tantôt pris de bizarres accès qui tcii, lient à la folie, tantôt contimiaiit ses savants travaux sur la langue. Durant ces cinq mois, bien des propositions lui furent faites pour lui acheter le privilège qu'il possédait, à la condition d'appeler son operation loterie. Les personnes les plus considérables l'en vinrent solliciter, mais il s'y refusa constamment.

De son côté, JL de Lannois tenta tous les moyens d'obtenir sa grâce de M"" de Chaudmonté, mais elle fut inflexible.

Enfin , M. de Vaugelas mourut, et M'" de Chaudmonté se trouva l'hérilière du fameux privilège.

Elle le vendit à MM. de Chuyes, Boulanger et Carton, pour la somme de vingt mille livres, qu'elle porta en dot au couvent des Eilles de Sainte-Opportune.

Le jour où M"" de Chaudmonté prononça ses vœux, la loterie fui insliiuée en France.

-T>p. diVUou.loj-Uiil'i

IIBIIAIRIE THEATRALE,

boulevard Sainl-Mariin, 12.

SATHANIEL

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