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LE CHÊNE ROYAL

Au sommet d'une (les hautes collines qui, aux environs de Pamiers, commencent ce qu'on appelle la montagne , se trouvait un plateau assez étroit liour être presque entièrement ombragé par un chêne immense. De l'épiiisse forêt qui autrefois avait couvert toute celte colline, ce chêne seul était resté debout. On racontait plusieurshistoires merveilleuses sur sa conservation. En l'an 696 de Rome, Jules César ayant envoyé Crassus pour soumettre les Soliates(l) qui habitaient ce pays , et qui ont laissé leur nom au Yicde-Sos où ils se retirèrent après leur défaite, ce général ordonna qu'on prît du

Le Maure el le Bag-iude — Pages.

bois dans la forêt pour faire des retranchements. Déjà beaucoup d'arbres avaient éié abattus, lorsqu'un soldat ayant frappé ce chêne de sa hache, il en sortit des étincelles comme si le fer eût rencontré un bloc de pierre.

D'autres soldats , témoins de ce prodige, ne craignirent pas de s'attaquer encore à l'arbre sacré ; mais leurs coups ne purent l'entamer, et le feu qui s'échappa du tronc en aveugla plusieurs.

D'après le récit des rares habitants du pays , les armées romaines avaient évité, depuis ce temps , de passer par la forêt où se voyait ce chêne milaculeux et terrible, et il n'avait pas moins fallu qu'une troupe de barbares pour oser es-

SATHANIEL

sayer de le détruire. Celte affreuse tentative avait eu lieu en l'an 408. Les Vandales, après avoir ravagé la Narbonnaise, se portèrent vers le Roussillon afin de passer en Espagne où ils voulaient s'établir. Repousses par les légions qui gardaient celte province, ils se dirigiicnl du côté de Foix et parvinrent à francliir les Pyrénées. Mais, pendant le séjour qu'ils fircn; dans ces contrées, leur chef, ayant entendu parler du prodige arrivé autrefois dans la forêt, déclara audacieusemenl qu'il le ferait cesser.

« A Saint-Gilles, dit-il, je me suis fait laver les pieds par un cveque chrétien avec l'eau du baptistère. Celte eau devait me dévorer comme de l'huile bouillante, et elle n'a fait que me délasser et me rafraîchir; quand Je suivais Alaric, j'ai mangé, sur les bords duClitumnus (2), les taureaux blancs réservés aux sacrilices : cette chair sacrée devait m'étouffer, et je respire encore; je veux renverser ce chêne merveilleux dc'ma hache et m'en faire élever une statue. Les Vandales seuls ont une divinité puissante, et si le reste des humains veut des dieux, nous leur permettrons de nous adorer. »

Apres ces insolentes paroles, il pénétra seul dans la forêt. Chacun attendait avec anxiété l'issue de cet horrible sacrilège, lorsque le téméraire reparut pâle et ensanglanté. Mais la rage du barbare, un moment abattue sans doute par le pouvoir surnaturel qui l'avait repoussé, n'accepta point sa défaite. Il lit entasser au pied de la colline toute la paille et tout le bois que les soldats punMit se procurer et y mit le feu. L'incendie monta rapidement d'arbre en arbre, et ce fut durant huit jours un vaste embrasement qui dévora la forêt et qui ne s'éteignit que lorscpiil manqua d'aliment. Les Vandales se réjouissaient, disant que rien ne devait rester debout là où ils avaient passé; mais ils furent aussi épouvantés que surpris, quand un malin, le vent ayant chassé les épais nuages de fumée qui s'élevaient encore des cendieS de la colline, ils aperçurent à son sommet le chêne sacré verdissant et superbe comme si cet incendie eût été pour lui uue pluie bienfaisante.

A l'aspect de ce prodige, les Vandales s'empressèrent de qailter celte contrée si manifestement protégée par une puissance surnaturelle, et ils allèrent porter en Espagne la désolation qui accompagnait leur marche vagabonde (3).

Si d'une part on eût ajouté foi à la première anecdote relative au chêne royal, il n'aurait pas eu moins de cinq cents ans a l'époque où se passèrent les choses que nous allons raconter, car elles arrivèrent en l'an 468 de l'ère chrétienne: et il était permis de douter d'une si vénérable antiquité. Mais, d'un autre côté, un demi-siècle à peine s'était écoulé depuis l'épouvantable incendie allumé par les Vandales en 408, et ce laps de temps n'ei'il point suffi au développement du chêne majestueux qui s'élevait au sommet de la colline comme une aigrette de plume sur le cimigr d'un casque romain (4). On ne pouvait donc

(0 Ce fut avec le secours que lui fournit Narbonne, Toulouse et Carcassonne, que ce lieutenant de César alla attaquer les Sotiates, et les soumit avec Adcantouin, leur prince. On place en différents lieux riiabilalion de ces peuples, parce qu'il y a plusieurs p»ïs en Gascogne qui portent le nom de Sots, mais l'on s'accorde généralement à reconnaître le Vic^de-Sos comme le lieu d'où ces peuples sotiates ont tiré leur nom, ou comme celui auquel ils l'ont donné.

(2) Bine aibi Clilumni grèges et maxima taurus Tictima : scepe suo perfusi jlumine sacro, Romanos ad templa deum duxère triumphos.

Outre Virgile, la plupart des puùles latins, Properce, Lucain, ont célébré les victimes iriorapbales du Clitummus. Les Golhs s'en uourrirenl lors de l'invasion d'Alaric. Gibon rapporte le fait.

(3) Saint Prosper, connu sous le nom de Tiro Prosper, et qui vivait à crtie époque, nous a laissé un tableau fort louchant de cette désolation apportée par les Vandales : « Quand tout l'Océan, dit cet auteur, aurait inondé les Gaules, il n'y aurait pas fait de si horribles ravages : nos bestiaux, nos fruits et nos grains ont été enlevés, nos vignes, nos oliviers désolés ; nos maisons de campagne ruinées ; et à peine reste-t-il ' encore quelque chose dans les campagnes ; mais tout cela n'est que la moindre parlie de nos maux. Depuis dix ans les Vandales et les Golhs font de nous uue cruelle boucherie. Les châteaux bâtis sur les rochers, les villes les plus fortes, les bourgs siluc's sur les plus hautes montagnes n'ont pu garanlir leurs habitants de la fureur de ces barbares, et l'on a été partout exposé aux dernii;res calamités. Ils n'ont épargné ni le sacré ni le profane, ni la faiblesse de Toge, ni celle du seie ; les hommes et les enfants, les gens de la lie du ptuple et les personnes les plus considérables, tous ont été sans distinction les victimes de leur glaive. Ils ont brûlé les temples, dont ils ont pillé les vases sacrés, et n'ont respecté ni la saiutelé des vierges ni la piété des veuves ; les solitaires n'ont pas éprouvé un mpilleur sort. C'est une tempête qui a emporté indifféremment les bons et les mauvais, les innocents et les coupables. Le respect dO à l'épiscopat et au sacerdoce n'a pas exempté ceux qui en élaient honorés ; ces barbares leur ont fait souffrir les mêmes indignités et les mêmes supplices : ils les ont enchaînés, déchires à coups de fouet, et condamnés au feu comme les derniers des malheureux. »

Les expressions de Jomand?!s, ou plutôt de Cassiodore, sont tri-s-fortes : « Bellum atroi, multiplex, immane, pcrlmax, cui simile uulla usquam narrât antiquitas : ubi talia gesta referunlur, ut niliil esset quod in vita sua conspicere poluisset egregius qui hujus miraculi privarelur aspectu. »

(t) Comme on pourrait nous chicaner plutôt sur le terme de la comparaison que sur sa justesse, nous croyons devoir citer ce passage de Polybe, qui prouve que le ca; c,i:i; était surmonté d'une aigrette de plume :

expliquer que par un miracle l'existence au moins trcs-exlraordinaire de cet arbre A la vérité les incrédules, car toutes les époques en ont produit, prétendaient que l'Incendie avait été allumé sur une colline voisine et qu'il avait tout dévoré ; ils ajoutaient que depuis longtemps celle que la superstition s'obstinait à appeler la colline du chêne royal, avait été dépouillée par la hache, afin de rendre moins dangereux le chemin qui la gravissait sur ses deux versants, et allait se reposer sur le plateau dont nous avons parlé et à l'ombre du chêne dont on racontait tant de choses.

Ils prétendaient que la fontaine d'eau vive qui murmurait au pied de ce chêne en avait dû nécessairement faire un lieu de halte pour les voyageurs. Là seulement ils pouvaient clancher la soif qu'une longue montée leur avait donnée, et il n'était pas étonnant qu'on eût conservé l'arbre dont l'ombre protégeait cette eau fraîche ei hospitalière contre l'ardeur du soleil. Les incrédules ajoutaient encore, car dans tous les siècles cette espèce d'hommes a été fort obstinée à déduire ses raisons, que cette position avait été découverte parce qu'elle dominait (oui le pays environnant. Ils rappelaient comment les chefs de presque toutes les armées qui passaient sans cesse de la (iaule en Espagne et de l'Espagne dans la Gaule, avaient assis leur tente au somtnet de cette colline pour pouvoir embrasser ainsi d'un coup d'œil les lieux occu| es par leurs troupes et ceux par où l'on aurait pu les attaquer.

Mais il existe une obstination encore plus persévérante que celle des gens qui doutent: c'est l'obstination des gens qui croient, et celle-ci a sur la première un avantageinconteslable, c'est que les incrédules, voiUant donner les raisons de leur doute, finissent par épuiser tous leurs arguments; tandis que ceux qui croient, ne donnant à leur foi d'autres motifs que leur foi elle-même, ne courent point risque de se contredire ou d'être poussés à bout.

Probablement ces disp«sitions contraires animaient les deux hommes qui, le 16 juillet 4C0, se trouvaient aussi sous le chêne royal , car la discussion animée qu'ils avaient ensemble depuis longtemps se termina .soudainement par cette déclaration de l'un des deux :

0 Je te dis, moi, que tant que ce chêne restera debout, ni Romains, ni Suèves, ni Vandales, ni Visigoths n'établiront sur celle terre qu'une tyrannie passagère que les vrais enfants de la Gaule détruiront fauilement. »

Celui à qui ces paroles étaient adressées haussa les épaules, et, s'étant enveloppé dans le long manteau blanc qu'il portail sur unecourie tunique de même couleur, il se coucha sur l'herbe qui bordait la fontaine. Sa ligure basanée ressortait sur la blancheur de ses vêlements comme sa noire prunelle sur le blanc mal de ses yeux.

A son visage et à son costume il était facile de reconnaitrc cet homme pour un de ces Maures errants du désert que n'avaient pu faire disparaître ni la souveraineté carthaginoise, ni la conquête et l'occupation romaines, ni l'invasion des Vandales, qui, partie des bords do l'Elbe et de la VisUile, alla fonder un empire sur la cote africaine, après avoir traversé la Germanie, les Gaules, l'Espagne et la .Méditerranée (5). Cet homme pouvait avoir trente ans; sa taille élevée, son corps grêle mais nerveux, dénotaient une vigueur' peu commune et une rare agilité. Cependant il n'eût point paru capable de lutter avec son compagnon beaucoup plus jeune que lui, tant la stature de celui-ci était au-dessus de la taille ordinaire, et tant on pouvait remarquer de force dans le développement exagéré de ses membres musculeux. Ce géant ne portait qu'une tunique pour tout vêtement, el montrait ainsi qu'il appartenait à la plus misérable chasse du peuple. Son chapeau de paille à larges bords, rejeté sur ses épaules, laissait voir une épaisse forêt de cheveux bruns mêlés çà et là de mèches fauves ; il était assis en face de son compagnon, sur une pierre qui avait dû appartenir à un monument dont on ne voyait plus de traces, et il tenait entre ses jambes un fort bâton garni d'un anneau de fer à chaque extrémité, el portant au milieu une longue lanière de cuir. Celait un fustibale (6), arme terrible qui lançait au loin des cailloux d'im poids considérable, arme non moins redoutable, lorsqu'on s'abordait de près, par l'adresse avec laquelle s'en servaient les vigoureux habitants de ce pays. Cet liumme était ce quo'' -«ppelait alors un Bagaude (7).

« Praiter haec omnia, adornantur coroUa plumca, penni^que Irihns punîceis ant nigris erectis, longitudinis ferme cubitalis, qua> qunm in summo verlice cœteris amiis ad>liderinl, vir quidem apparet duplo major quam sil ; ejusque aspeclus pulcher, hoslibusque terribilis. »

(SI Procope, dans son ouvrage de Bcllo Vanâalico, donne des détails asseï longs sur ces Maures, qui embrassèrent le parti des Vandales conUe les Romains, el sur les tribus indépendantes qui avaient résisté à toutes les conquêtes; ils sortirent du disert el du mont Atlas par bamles innombrables. Quant è l'éiablissement des Vandales en Afrique, c'est un fait historique tellement connu que nous n'avons pas besoin de l« juililier.

(G) La fronde ou le fustibale était un bâton long de quatre pieds, par le milieu duquel était attachée une lanière do lio «u de c|ir d'animaux. On s'en si^rvait avec les deux mains pour lancer des pierres presque aussi rapidement qu'avec l'onagre. {Végèce.)

{7) rto Bajauâee. Le Glossaire de du Cange déliiiil lesBojaudts la réunion

SATIIAMCL.

Dans les premiers temps de la conquête romaine, on avait désigné sous ce nom les Gaulois qui, n'ayant voulu accepter ni la protection ni la tyrannie des vainqueurs, s'étaient retirés dans les forêts et les montagnes pour y vivre indépendants de toutes lois. Toujours poinsuivis, ils avaient sans cesse reculé devant l'invasion, qui avait fini par les atteindre presque partout où ils avaient tenté un établissement durable ; peu à peu la rapacité des légionnaires leur avait enlevé jusqu'aux landes sauvages qu'ils cultivaient à grand'peine. Plusieurs fois, de terribles insurrections de ces malheureux, auxquels s'étaient souvent associés les colons libres qui faisaient valoir les terres des riches Romains, avaient nécessité un grand appareil de guerre. Mais les succès passagers qu'ils avaient obtenus leur avaient toujours valu des défaites terribles où les vainqueurs exterminaient sans pitié cette population que rien ne pouvait soumettre. En effet, souvent on leur avait offert de riches terres dans les plaines, à la condition de les cultiver au nom d'un maître , ou seulement de payer les impôts établis. Mais ces hommes habitués à ne reconnaître d'autres chefs que ceux qu'ils choisissaient, ayant perdu toute notion des besoins d'une commune patrie, s'y étaient obstinément refusés. Poursuivis par les lois, décimés parla guerre, ils n'en gardaient pas moins la superbe espérance de rendre un jour la liberté à la Gaule. Cependant il y eut un moment où l'administration romaine, établie dans toute son autorité, lit presque entièrement disparaître cette population rebelle. Ce calme apparent dura jusqu'à ce que les divisions intestines de l'empire eussent affaibli cette autorité en la jetant au premier soldat heureux qui osait se faire proclamer César ; enfin, lorsque les invasions successives des barbares eurent ébranlé cette souveraineté de Rome jusque-là si redoutée, lesBagaudes reparurent. Cependant ils n'étaient plus ce qu'ils avaient été. Il restait bien encore, dans les bandes errantes des Bagaudes qui occupaient les forêts inaccessibles des Pyrénées, quelques descendants des anciens Gaulois, mais le plus grand nombre étaient un ramassis d'esclaves échappés, de déserteurs de toutes les nations qui s'étaient heurtées dans la Narbonnaise. Ainsi on y voyait des Alains, des Vandales, des Romains, des Suèves, des Huns, et même quelques Yisigolhs qui avaient fui un châtiment mérité, 'foulefois, quoiqu'il n'y eût presque plus de Gaulois parmi ces hordes a moitié sauvages, elles avaient conservé le nom deBagaudes; l'indépendance delà Gaule était encore le motif de leurs féroces associations, et le com mnndement appartenait toujours aux anciens enfants du pays, à qui la connaissance exacte des localités donnait une grande supériorité sur les misérables qui venaient se joindre à eux. Le géant dont nous venons de tracer le portrait était le chef reconnu de ces brigands, et, jusqu'à un certain point, le Maure, qui était avec lui sous le chêne royal, devait aux mêmes causes la position bien différente où il se trouvait.

En effet, comme nous l'avons dit, c'était un de ces habitants primitifs de l'Afrique auxquels les invasions romaines n'avaient laissé que le désert pour asile, comnre aux Bagaudes elles n'avaient laissé que les montagnes.

Vers l'an 409, quelques-uns do ces proscrits avaient traversé la Méditerranée, cherchant par la conquête ce qu'ils avaient perdu par la conquête, une demeure fixe et un champ pour vivre et pour mourir ; mais ils furent facilement vaincus, d'un côté, par les Romains qui occupaient l'Espagne, et de l'autre, par l'invasion des Vandales qu'ils rencontrèrent dans les plaines de Sarragosse.

La seule ressource qui resta aux Africains après leur défaite fut de se mettre à la solde de leurs vainqueurs. A cette époque, vers l'an 411, leur chef Omar se voua au service de Constantin, soldat romain qui s'était fait proclamer empereur dans les Gaules (8), et qui sou-

(l'Iiommes factieux et mutins : factiosorum et rebellium hominumcohors. Aurélius Victor les aiipelle hommes des bois ; Bagau✠quasi silvieolw (o voce gau quce Gnllis silvam sonat] : «Ils réclamaient les droits naturels de l'homme; mais ils ii'clamaient ces droits avec la cruauté la plus Tarouche. » [Gibbon, I. ii, p. 470.)

Quant au nom d'Armand qne nous avons donné au chef des Bagaudes, c'est Aun'lius Victnr qui nous l'indique : «Valerius Diocletianus ubi comperit Helianom Arman- DUMgcE, per Galliam, excita manu agreslium et latronum quos Bagaudas incolae vocaut-..»

Les Bagaudes d'Espagne livrèrent plusieurs batailles aux troupes romaines. Idacius cil parle dans plusieurs articles de ses Chroniques. Salvien a décrit très-énergiquement leurs souffrances et leurs révolles ; «Itaque nomen civium romanorum... nunc ultro repudiatnr ac fugitur. nec vile tamen seil etiam abominabile pêne habetur... El hinc est lit etiam hi qui ad barbares non confugiunt, barban lamen esse coguntur, scilicet ut hœc pars magna Hispanorum, et non niinima Gallorum... De Bagaudis nunc railii Sfrmo est, qui per malos judices et crueiitos spoliali, afflicti, necati, postquam jus romanœ libertatis amiseranl, etiam honorem romani nominis perdiderunt... Vocamus rebelles, vocamus perdîtes quos esse coinpulimus criminosos.» (De Gubernatione Vei.)

(8) Dans la chronique d'Idace il est dit que l'usurpateur Constantin appela à son secours des hommes de toutes les nations, les Français, les Allemands, les Écossais et les Maures. On les voit figurer de même dans le dénombrement des troupes du Vandale Genscric, et dans les légions honoriennes qui avaient passé au service de Constantin. Ces légions honoriennes, honoriani ou honoriaci, consistaient en deux bandes d'Écossais ou Altaeotti, deux de Maures, deux de Marcoraans, les Victores, les Ascarii et les Gallicanti. [Nolilia imperii, sect. 38 edil. lab.) — Ils faisaient partie des soixaule-cinq anxilia îia.'uh'na, elsont proprement dénommés parZoziiue (1. vi,p, 57.»).

tint, quelque temps, cette haute fortune et conduisit ses troupes jusqu'au pied des Alpes. Constantin, vaincu par les généraux do l'empereur Honoré, les Maures qui suivaient son armée s'enrôlaient au hasard sous le chef qui leur convenait le mieux, et Omar choisit le parti d'Ataulphe, roi des Visigoths, qui, à cette époque, envahit les Gaules en revenant d'Italie où Alaricson prédécesseur avait porté la dévastation.

C'était quelques années après l'invasion des Vandales, dont il a été parlé plus haut. Les Visigoths ayant payé magniliquement les services des cavaliers maures qui'leur étaient fort utiles, car les Visigoths n'a valent point de cavalerie, ceux d'entre eux qui rentrèrent en Afriqu apprirent à leurs compagnons ce que valaient leur adresse et leur cou rage, et il arriva successivement des émigrations de Maures tout prêt à se vendre à qui les payait le plus richement.

Théodoric I", le troisième des successeurs d'Ataulphe comme roi des Visigoths, ne refusa point leurs services, et à la bataille de Chaalons, où Attila fut vaincu par les Visigoths réunis aux Romains, un de ces Maures, nommé Haben Moussi, commandait un corps de mille cavaliers. Théodoric ayant été tué dès le commencement de la bataille, ils passèrent au service de Thorismond, son fils et son successeur, dont le courage avait décidé la victoire ; mais après la mort de celui-ci, assassiné par son frère Théodoric II, qui gouvernait les Visigoths à l'époque où commence cette histoire, ils ne trouvèrent pas le même accueil jn-ès du nouveau roi et se dispersèrent presque entièrement. Quelques-uns se mirent au service des nobles visigoths qui les prenaient plutôt comme serviteurs que comme soldats, et seulement par un esprit de vanité qui voulait pouvoir dire que les Visigoths avaient des hommes de toutes les nations pour les servir.

Haben Moussi, déjà vieux, entra alorsdans la maison du jeune prince Euric, troisième fils de Théodoric I", et par conséquent frère de Thorismond et du roi régnant Théodoric II. Les services de Haben-Moussi furent récompensés par le don d'une habitation magfliflque aux environs de Narboniie, et son fils, espérant la même fortune, ou peut-être, ainsi que nous le verrons plus tard, espérant une fortune encore plus élevée, suivit l'exemple de son père et s'attacha au prince Euric avec lequel il avait grandi. Ce fils s'appelait Mascezel, et c'était ce Maure que nous avons représenté causant avec le Bagaude Armand à l'ombre du chêne royal.

Après la discussion que venaient d'avoir ces deux hommes, leur silence était d'autant plus remarquable qu'ils paraissaient l'un et l'autre s'être complètement oubliés. Leur regard fixe devant eux attestait une si profonde préoccupation, qu'il semblait qu'on eût pu les surprendre facilement. Cependant un bruit presque insaisissable s'étant fait entendre dans les broussailles qui couvraient la colline, un regard rapide du géant interrogea le visage du Maure dont l'œil et la narine s'ouvrirent comme ceux d'un tigre à l'approche d'un ennemi. Ils demeurèrent pourtant immobiles ; mais le bruit s'étant renouvelé, tous deux, par un mouvement également prompt, se'trouvèrent debout, face à face, le géant tenant des deux mains son lourd bâton sur la tête du Maure, et celui-ci lui appuyant la pointe de son sabre sur la poitrine.

Alors leurs regards se rencontrèrent pour s'interroger, et tous les deux, en lisant le sentiment d'une défiance réciproque, jugèrent qu'ils s'élaient trompés. Le bâton et le sabre se baissèrent simultanément, et chacun des deux adversaires recula d'un pas, sans cependant quitter tout à fait son attitude de défense.

— Armand, dit le Maure, sais-tu quel est ce bruit?

— Il y a un moment, j'aurais osé jurer qu'il n'est aucun bruit dans le monde dont je n'eusse pu te dire la cause, soit qu'un homme ou une bête fauve se fût glissée dans ces broussailles, soit qu'un râle les eût agitées en guidant sa nombreuse famille, soit qu'une vipère eût fait crier sous son corps l'herbe desséchée par le soleil.

— Eh bien I dit le Maure, puisque nous n'avons à craindre ni homme, ni bête fauve, ni serpent, ce bruit ne peut avoir rien d'alarmant.

— Mascezel, répliqua Armand, c'est précisément pour cela que ce bruit m'alarme.

En parlant ainsi il portait autour de lui des regards inquiets, puis i ajouta avec humeur et comme en se parlant à lui-même :

— Ne sont-ils pas arrivés?

— De qui parles-tu ? dit Mascezel.

— Probablement, répondit Armand, de ton maître, le prince Euric et des nobles compagnons qui le suivent partout.

— Ne t'ai-je pas dit, repartit le Maure, que le prince devait venir seul ?

— Et tu vois aussi, répliqua le Bagaude, que je suis seul à l'attendre. En ce moment un long cri aigu résonna au loin, et presque aussitôt

11 se répéta de sommets en sommets dans la vaste enceinte de collines qui entouraient celle où s'élevait le chêne royal. Armand les écouta avec un air de satisfaction ; mais Mascezel, attachant sur le Bagaude un regard plus soupçonneux, s'écria vivement:

— Ton habileté sera-t-elle encore en défaut, et ne sauras-tu point me dire quels sont ces cris que je viens d'entendre?

— Ohl répondit Armand en affectant un air d'indifférence , situ avais habité nos montagnes, tu aurais reconnu ces cris sur-le-champ , c'est celui d'un paire avertissant ses chiens aue quelques bêles de sou troupeau s'égarent trop loin.

SATHANIEL

— Alors cliacune de ces collines est liilie en gras pâluraijes qui égarent aisément les troupeaux ; car de toutes il est parti un cri pareil.

Ainiand sourit et répliqua en s'asseyant sur la pierre qu'il avait quittée :

— Il n'est pas étonnant que ces cris se ressemblent, puisque c'est le même cri inipété par les échos nombreux de ces montagnes.

— Vraiment, reprit Mascezel en regardant autour de lui, vraiment ce sont les cclios?

— Et il est facile de te le prouver, repartit Armand.

Aussitôt il fit entendre un long sifflement qui fut répété de tous côtés.

— C'est véritablement curieux, reprit le Maure toujours inquiet; je veux éprouver par moi-même la multiplicité inconcevable de ces échos.

El à son tour il poussa un cri perçant et prolongé, mais l'horizon demeura muet, et Mascezel ajouta, en se dégageant doucement de son manteau :

— Il paraît que les échos des Pyrénées ne connaissent pas la voix des étrangers.

— 11 faut le croire.

— Et faut-il croire aussi que tu m'as attiré dans un piège ! s'écria Mascezel en roulant son manteau autour de son bras et s'apprétant à combattre (9).

— Ai-je été le chercher dans le palais de ton maître pour te dire de venir ici ? répliqua Armand. IS'est-ce pas toi qui as pénétré dans la sombre montagne où est ma demeure, et qui m'as désigné cet endroit? Penses-tu, ajouta-t-il en se dressant de toute sa hauteur, que si j'avais voulu ta vie, lu fusses sorti de l'antre où tu as osé mettre le pied? Non, non, étranger, maudit comme tous les étrangers, ce n'est pas ta vie que je veux, c'est celle de ton maître, celle du prince Eulic. Il va venir, dis-tu? qu'il vienne, et nous ferons une entaille de plus au chêne royal ; car tu ne sais peut-être pas pourquoi il porte ce nom, et pourquoi il est marqué au flanc de ces deux profonds sillons? Ce n'est pas parce qu'il a été miraculeusement préservé par le ciel de la hache et de l'incendie. Non, il s'appelle le chêne royal parce qu'il a prêté son ombre au meurtre de deux rois visigoths, de deux des nouveaux maîtres de cette contrée. C'est ici qu'Ataulphe, le successeur d'Alaric, fut assassiné à son retour d'Espagne I Ce vainqueur de l'Italie et de la Narbonnaise, ce Visigoth qui a posé sa tyrannie sur la tyrannie que Rome a posée sur nous, ce guerrier si puissant a péri ici sous le couteau du Bagaude Vernulph, du paysan cliétif et contrefait dont il avait souvent raillé la faiblesse (lo). C'est sous cet arbre qu'a été assassiné Thorismond, le vainqueur d'Attila. Cette fois, ce n'est pas un misérable Bagaude qui a frappé le roi des Visigoths, c'est le frère qui a lue le frère. Fatigué de voir Thorismond abattre, avec l'escabelle dont il s'était armé, tous les assassins qui avaient pénétré dans sa tente (il), Théodoric, le roi vertueux qui nous gouverne à présent, feignit de s'approcher de son frère pour le défendre, et tandis que Thorismond se réjouissait de ce secours, ce frère dévoué le nerça traîtreusement de son épée au-dessous de l'aisselle, et le bras levé pour frapper retomba sans force, tant le fer avait été bien adressé. Mais si ce n'est point un Bagaude qui a porté le coup, c'est un Bagaude qui l'a dirigé, c'est un Bagaude qui avait soufflé dans l'Ame de Théodoric la soif de régner même au prix du meurtre d'un frère ; c'est un Bagaude qui lui suggéra la ruse par laquelle il put accomplir ce meurtre. Voilà pourquoi on appelle ce chêne le chêne royal ; voilà pourquoi lu vois ces deux larges entailles sur son écorce ; aujourd'hui j'en ajouterai une troisième.

Pendant le temps qu'Armand avait parlé, Mascezel l'avait suivi des yeux comme s'il avait redouté, avant tout, une attaque personnelle.

— Ne crains rien, ajouta Armand, ce n'est pas la mort qui sera écrite sur cet arbre.

(9) «Mais le Maure qui commandai! les légions d'IIonorius connaissait trop bien le caraclère et les usages de ses compalrloles pour craindre une muUilude confuse de liDibares presque nus, dont le bras gauche, au lieu de bouclier, n'était couvert que d'un manteau, etc.»

Orose, dans le récit qu'il fait du combat de Mascezel avec son frère, signale celle circonstance.

(10} «Tertio anno postquam Gallias Hispaniasque domuisset, occubuit; gladio illo pcrforalusVernuin,dccuiussoliluseralridcreslatura.»(Jornan<Jcs,<?eile&u5GeiiCT's.)

(11) Jornandès, qui fui vérilablemenl l'esclaïe des Visigotlis, parle de celle mort sans en dire les auteurs; mais une chronique attribuée à Idnce les rapporte tels que nous les avons donm's, et Isidore, archevpque de Séville, qui élait luI-miMiie membre de la famille royale des Gotlis, avoue le crimo de Théodoric, qui, du reste, chercha à se juslifier en accusant Thorismond d'avoir voulu rompre son alliance avec l'empire.

Marciani imp. primo Thurismodus lilius Theudorici regnavitanno uno ; qui posiquam de llunnis triumphavil, dum multa ngeret insolcnlius, a Theudorico et Frigdarico est fralribus inlerleclus. [Isid. Chronicon Gothor., p. 109.)

Jornandès rappelle cependant le fait dj; l'escabelle.

«Una tamen manu, quam liberam habebat, .scabelluni tenons, sansniiiis soi exislil ultor, aliquanlos insidianles sibi exstingucns. »

A peine avait-il prononcé ces paroles, que le bruit léger qu'ils avaient entendu dans les broussailles se renouvela, et qu'une espèce de nain monstrueux et contrefait en sortit ; Mascezel le reconnut pour le bouffon de son maître (is) , et Armand demeura immobile à son aspect.

— Ce ne sera ni la mort de Mascezel ni celle d'Euric qui seront écrite» sur cet arbre, dit le nain en s'avançant.

— Et pourquoi cela? s'écria Armand.

— Parce que je ne veux pas, répliqua le nain.

Le géant murmura sourdement comme un dogue à qui son maître arrache la proie qu'il va saisir, mais il ne répondit pas, et le nain s'avança vers le Maure et lui dit :

— Le prince doit-il arriver bientôt au rendez-vous?

— 11 devrait y être déjà, si la trahison de ce misérable ne l'eût .sans doute arrêté.

Le nain jeta un regard interrogateur sur .4rniand.

— Non, répondit celui-ci, la trahison, s'il y a trahison à exterminer du sol de nos ancêtres les vaintiueurs qui l'ont usurpé, la trahison doit le laisser pénétrer jusqu'ici pour l'y surprendre plus facilement.

— En ce cas, nous pouvons l'attendre, reprit le nain.

— Y a-t-il sûreté pour lui ? demanda le Maure.

— T'ai-je trompé, répliqua le nain, lorsque je t'ai désigné l'endroit où tu pourrais rencontrer Armand ?N'a-t-il pas obéi au signe que je t'avais confié ? Et tout à l'heure encore, lorsqu'il parlait de meurtre, ne l'avait-il pas excepté de sa vengeance, parce qu'il savait qu'envoyé par moi lu devais lui être sacré ?

— Tu dis vrai ; mais ce n'est pas ma vie qu'il était important de protéger, c'était celle du prince. n

— Ai-je oublié de le faire?

— Tu es venu bien lard.

— Qu'importe, si je suis venu assez tôt?

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