‹ Ouvrés illustréesChapitre 12 sur 157 · XVI. — TÊTE-A-rÈl · texte numérisé non relu

XVI. — TÊTE-A-rÈl

On annonça Amab au milieu de ce rêve... Julie eut peur et voulut fuir...

On avait prévu que Victor pourrait apporter des nouvelles de Charles, on avait ordonné de l'introduire. Amab se trouva donc seul avec Julie. Elle était pâle à faire peur.

Si froid et si égoïste qu'il fût, il ne se sentit pas le courage de frapper au cœur celte jeune fille, lorsque sa mère n'élait jias là pour écouter ses jdaintes et recueillir ses larmes.

Julie vit son étonuement et sa tristesse ; elle le remercia en son cœur de sa timidité. Quel mirage que l'amour ! Cet embarras lui donna du courage.

— Nous apportez-vous des nouvelles de Charles? lui dit-elle.

— Aucune encore , mademoiselle; mais il est probable que demain j'aurai vu la personne qui peut nous expliquer, je l'espère du moins, sa disparition. J'étais venu pour apprendre cela à madame votre mère.

— Elle est absente, dit Julie en baissant les yeux.

A'ietor était resté debout. Lui offrir un siège, c'était lui dire : res-

LA LIONNE

te.... no pas 1« faire,, c'était lui montrer qu'elle ne l'«"" "^^ f;„i ;^ visile eu l'absence de sa mère. KUe voulut Un '^"^.^'^'''^ ' l'-j,'"'^,. Ma mère vous est bien reconnaissante, monsieur, ^^'^ l'<"'"^f J'^ vous voulez bien vous Jonnor... Ce que vous \<^^''^^^'^lfj;'^^l ,^"; (Ira sans doute un peu d'espoir; car nous n avons absolument ici ;!;;,£ ni l«i mon père, ni par M. ViUou, qui ont recommence leu.s reelierches d'un autre cùte. „„.,i,,„,. ,.i,,,sp à

Victor était non moins embarrasse; .1 '^"''■'^V • T r,anS le dire, il crut l'avoir trouvé. 11 avait recule deyan ''«ec/ ., ^^ ^'^^'^ e,.ur de .Iulie dans son amour pour lui, ma,s ,1 " J' 1^^' « ^^,;\ ""j dire à sa mère. De même, il eût bésue a dire a 1^"''" .' , 1, Ua^a éprouvait pour Cbarles, et il se résolut a les roveler =' ^^ ^^ ' ' /f j^' passer ainsi le mal qu'il avait ;\ l'aire par les cœurs qu .1 jugeait de voir V être les moins sensibles. , ,-, .v., n r-th-n-ni-f^

-■je ne dois pas vous le cacher, mademoiselle, lui dit-.l, 1 absence de Charles me i)aiait incomprelicnsible. ,.,.„.,,„„„„„, ,nniours

[es nroiPl3 d'un hoîiime, si diseret quil soil, s échappent toujours

crains un complot. .

Oh! mon Dieu! Est-ce possible monsieui ?

-^Avez le courase de ne pas laisser espérer à votie meie que Chl^les^sCsl laissé entraînera une luite par quelque séduction... Charles n'aimait personne...

-n n'aini^K^sa-lamille ; il ne trouvait te bonheur que dans son sein. Il doit y avoir eu quelque violence...

Ahi parlez, monsieur, vous savez qnelque dios ... bi nous e savez, dites-lcmd ; si c'est un malheur, j'en adoucirai 1 horreur a ma mère.

^"llier'sùr mon honneur... rien, mais je suppose, je crains... Que craignez-vous? Oh! par pille pour ma mérê, t. hésitez pas à

""i'ïi/ÏS ! mademoiselle, je puis craindre que Chartes n'ait étc la

''^^uI:h!:7^... A-t-i. jamais ùit du mal à quelqu'un... lui,

''l^'uUelé est souvent une Irisle conseillère; elle pousse à des actions qui paraissent plaisantes et qui sont cruelles... lablessure qu on fait en riant n'est pas la moins cnisaïile.

-Est-ce un homme qu'il a offensé?... Mais «n hor^-me se venge par les armes, et comme vous nous le flisiez, on esi averti des suites d un duel, quand on n'a pu le prévenir... Serait-ce donc une...

Une femme... peut-être, dit Amab.

— Alors, dit Julie, je ne comprends p.is. ^ ,„ c „

- Supposez que Charles l'ait insultée dans sot orgnefl... Sra^o-

''jùiic rougissait, Victor s'arrêta; le trouble de la jeune fille l'avertit qu'il abordait un sujet peu eonvenable. ...

Mais ce dou.K embarras n'avait pas .*if.«digf.iléhaniaine qui impose silence, e'élait comme une huWWe fyrWe de ne pas abuser de ccqu .1 pouvait lui faire entendre.

Un moment après il reprit : . .

Mais en vérité, je vous alarme sans motif; je ne sais rien, je n'ai aucunbidice; mais je cherche, et mon esprit se prend à la moindre ombre de probabililé. Demain, sansdoute, je pourra, vous endire davantaiïo. J'ai eu tort de vous parler ainsi...

Ne réniétez donc pas à voire mère ce que je vous a, dit, ce serait peut-être lui causer sans raison un chagrin bien vit...

— Je me tairai, repartit Julie.

— Je vous en serai reconnaissant. , ,. „ , ■ , Vous savez que je suis discrèle , lui rcpoiuht-elle , en baissant

'''raaUlui rappeler le secret qu'elle lui avaitgardé à proposde celle inr;.'c'<iu'il avait enlevée au vol de son crayon... Amab tressaillit... il n?i;arda son modèle et sembla découvrir qu'il n'avait qu imi)artaitement compris celle parfaite beauté.

L'admiration du peintre se ralluma ù ce nouvel aspect de celte ele divine. Elle lui lil oublier pourquoi il êlailvenu , et d murmura lout

^' — Ah 1 si je vous avais vue ainsi, je vous aurais faite plus belle encore !

et lout son amour glissa jusqu'à lui.

Elle osa le regarder encore

"Xs'"°a SîHt, et irisle, désespéré de ce qu'il venait de dire, ému dl'cette foi chaste et libre qu'avait en lai... celte ame d enfant... il reprit :

— Oh! si vous saviez... ., ,,..,

- Taisez-vous, s'écria vivement Julie en s'elo.gnant, voua M. V illoii

qui rentre.

Julie crut avoir arrêté un aveu.

Elle seule avait lout dit en imposant silence à \iclor

C'était en efiet la voix du commis qu. demandait ^»-^ J^ JJ' ° f^ Cl qui entra rapidement dans le salon. Il les mesura tous deux d un re.àrd rapide, el le trouble de Julie, Ihumeur de iclor lui furent uife p.'euve qu'il y avait eu un échange .l'aveux entre les deux ;.rnan K

Victor salua pour se retirer. Julie olfensee du regard de Mllon.dit

— N'oubliez pas que ma mère vous attendra demain toute la journée iiour savoir ce que vous aurez appris de Charles.

Elle expliquait ainsi la présence de Victor et protégeait sou retour. raie seule eulfdu courage, car elle seule avait de l'amour. i Viclor salua M. Villon.

XVnr— VKOTOCATION.

I e lendemain, Amab était monté à cheval et se promenait au bois

de iîuulogne. 11 voulait en finira tout prix avec la sotie siiuaiiun dans

laquelle i"i s'était pl;tcé. - .... , , .

Le malin mente, un mot de Léofta lui avait ele remis par le valet

de chambre de M. de Monrion.

« Vous me verrez plus tôt que vous ne le pensez, » disait ce billet. Victor avait toujours à redouler les atteintes cachées de celle femme- et d'après ce qu'il avait vu du comte de Monrion, il ne doutait lias que celui-ci ne tînt la parole qu'il lui avait donnée de l'amener à un duel par quelque grossière provocation.

Il s'était donc décidé à se présenter hardiment au piege cache que pouvait lui tendre Léona, comme à l'insulte publique dont l'avait menace Gustave. . , • , ■ '

Amab était au bois de Boulogne depuis une demi-heure a peu près ; il n'avait i*int rencontré .M. de Monrion et ne s'était point aperçu qu'aucun des cavaliers qui l'avaient croise le regardât d'une façon particulière. Il commençait à se rassuiw sur les menaces dont il ct.iii l'objet, lorsqu'il vit lout à coup s'arrêter à quelques pas devant lui un cavalier que sa vue parut frapper.

C'était un jeune homme, presque un enfant, à en juger par la douceur de ses traits, la blancheur rose de son teint. Mais d'epa.sses moustaches noires donnaient à son visage un caractère prenne cruel. A peine cet individu eut-il aperçu Amab, qu'au lieu de continuer sa rorile et de le croiser, il retourna son cheval et le fil marcher pendant quelques instants en avant de Victor.

\mah curieux de connaître mieux la ligure de celui qu. l avait Si iiarticuli'èrêment examiné, gagna peu i peu du terrain ; il n'élait plus qu'à quehiups pas de ce jeune homme, lorsque celui-ci relourna encore son cheval, el se trouva lout d'un coup face à face el cote à cote avec Amab. . , . ..

Viclor n'clail pas revenu de la surprise que lu. ava.t causée ce brus.iue mouvement, qu'il avait reçu, à travers le visage, un violent COUD de cravache. Amab, furieux, leva la canne qu'il ava.l à lama.n, mais déjà le jeune homme avait poussé vivement son cheval en avant, et D.'enait la fuite.

Aussitôt, Viclor se mil à la poursuite du lâche qui fuyait après

l'avoir insulté. ...,.,

Mais celui-ci avait une assez grande avance. 11 quitta bienl.it 1 allée d'acacias où s'était passée cette scène, et, toujours fuvant, toujours poursuivi, il arriva dans celte partie du bois de Boulogne qui tuuche presque à la Seine el qui aboutissait alors à un bac, vis-à-vis

de Suiesnes. ..,,.. ,, ..

Pendant quelque temps, l'iiomme que poursuivait Viclor semblait se r-iire un jeu de lui laisser stagner du terrain pour fuir ensuite avec plus de rapidité, el l'exciter dans celle course par l'esi)erance toujours prochaine (ratleindre son ennemi, espérance à chaque insianl déçue.

Mais, depuis quelques moments, la force paraissait près de manquer au cheval el au cavalier. Victor était sur le poinl de les atteiii-

Linconnu tenta un effort désespéré, il enfonça les éperons dans le

LA LIONNE

ventre de son cheval ; l'animal, rétif, nia, se cabra, et le cavalier roula sur le gazon de la route déserte où il avait eiitraiiié Amab.

A son tour, celui ci destieiidit de son cheval pour avoir enlin raison de sou ennemi; mais celui-ci semblait évanoui; son chapeau était tombé à quelques pas de lui.

Qu'on juge de la surprise d'Aniab, en voyant de longues boucles de cheveux noirs s'épandre autour de cette léte pâle et cliarmante. Les noires moustaches avaient disparu, le gilet était eiiti 'ouvert; l'insolent iiisulleur était une femme : cette femme était Léona.

Toute la colère d'Aniab changea pour ainsi dire de face.

En reconnaissant Léona, il passa de l'ardent désir de se venger à la rage de ne le pouvoir plus; alors, il se mit à considérer celte femme dont il avait à peine entrevu la beauté, le jour ou elle avait été outragée d'une façon si infâme dans sou atelier.

Comme il l'avait trouvée belle ce jour-là, il la trouva belle encore ; mais, pour la première fois de sa vie, le cœur d'Aniab éprouva un autre seniinicnl que celui de l'admiration pour la beauté physique. L'action hardie de cette femme qui n'avait remis qu'à sa propre main le soin de venger son injure, lui flt penser que sa nature était de celles avec lesquelles il y a quelque mérite à se mesurer.

Pour la première fois de sa vie, Victor se trouva dans le cœur la pensée de commander à un autre cœur. C'est là le commencement d'un grand amour, quand la femme qui l'inspire a l'habileté de ne pas le laisser triompher trop vile!

Cependant Léona restait immobile, elle était tout à fait évanouie, et pour mille raisons qui passèrent comme un éclair dans la tète d'Aniab, il devait lui donner des secours : si ce n'était par pitié, ce devait être par vengeance; si ce n'était pour lui demander raison de l'injure qu'il en avait reçue, ce pouvait être pour lui demander compte de la disparition ou peut-être de la vie de Charles.

Il s'approcha d'elle, la mit sur son séant, délit la cravate qui la suffoquait, appela l'air sur son front, et s'arrêta dix fois dans ses soins empressés pour admirer cette fière beauté; entiii, quelques minutes s'étaient à peine écoulées qu'il éprouvait la plus triste inquiétude en voyant cet évanouissement se prolonger sans qu'il pût lui porter aucun secours efficace.

Tout à coup des pas de chevaux se tirent entendre dans une allée latérale. Léona tressaillit, et Victor allait appeler, lorsqu'il entendit à travers le feuillage la voix (lùlée de M. de .Monrion, criant d'un ton moqueur :

— Qui diable vous a donc dit avoir vu M. Amab dans Ifrjjois ! J'étais bien assuré que ce petit monsieur y regarderait à deux fois avant de jouer avec moi une partie plus sérieuse que celle qu'il a jouée pour l'honneur de sa belle banqueroutière.

Ceci faisait allusion au duel d'Amab pour le portrait non payé.

Amab, qui était à genoux prés de Léona, fut sur le point de se lever, mais la main qu'il tenait dans la sienne se serra doucement.

11 regardafl^éona : ses yeux s'eutr'ouvràient et semblaient chercher à sortir des ténèbres où ils étaient encore plongés. Ses lèvres s'agitaient comme si sa bouche aride eût demandé une eau glacée. De brusques tressaillements parcouraient tout son corps ; et Amab épiait encore sur le visage de Léona son retour à la vie, que Monrion et ceux qui l'accompagnaient étaient déjà bien loin.

Léona rouvrit enfin les yeux. Elle promena pendant quelques instants un regard effaré sur tout ce qui l'entourait; puis elle arrêta ce regard sur Victor, et parut ne pas le reconnaître.

Mais tout à coup elle pousse un cri et se relève si brusquement, qu'Amab se Irouve à genoux devant elle, pendant qu'elle le considère', la colère et la menace dans les yeux.

Qu'elle était belle ainsi, la bouche frémissante, les narines gonflées, l'œil en feu, le sein battu par une respiration haletante. Amab ou-^ bliait en la regardant l'injure qu'il avait faite à cette femme, l'injure qu'il en avait reçue, et pourquoi il était ainsi à ses genoux.

Quand cette pensée lui vint, il voulut laisser à Léona l'embarras de prononcer la première parole, et il resta immobile., Alors, il put voir courir, sur ce front animé, les mille pensées qui s'y heurtaient jusqu'à l'instant où une sorte d'etonnementse peignit dans l'œil toujours immobile de Léona.

Alors seulement elle parut s'apercevoir qu'elle était debout devant son ennemi resté à genoux devant elle.

Comme si celte position de l'un et de l'autre lui révélât tout à coup à quel but devait tendre sa vengeance, un sourire de triomphe agita les lèvres de Léona. Son œil inonda Amab d'un éclair fauve et brûlant; mais à l'instant même, et comme si elle eût chassé bien loin d'elle cette pensée, une triste langueur se répandit sur tous ses tiaits.

Ses yeux semblèrent se noyer dans une hnnière voilée, et d'une voix douce comme les sous d'une flûte lointaine dans le silence du bois, elle dit à i\mab :

— Monsieur, je serai à vos ordres, à l'heure et au lieu qu'il vous l)laira de choisir : j'aurai des armes et j'amènerai des témoins.

Une pareille provocation, partie de la bouche d'une femme, doit faire tourire l'homme à qui elle est adressée, alors même que l'amazone (lui offre le combat parle d'une voix impérieuse et ferme; mais lorsque sa parole a la douceur de l'enfant qui supplie et qui a peur, lors- (lue le regard qui doit guider l'épée et le pistolet se baisse avec pudeur devant le regard de l'eunemi ; alors, l'homme à qui l'on parle ne rit plus ironiquement, mais il se sent pris d'une douce pitié pour l'être faihic dont le courage a dépassé la force, pour le débile téméraire qui veut se venger par les armes, et dont le bras ne peut pas supiiorler l'épêc à laquelle il en appelle.

— Madame, repondit Victor, vous m'offrez un combat queje n'accepte pas, et vos armes ne m'atteindront jamais; à moins (pi'il ne vous plaise de me frapper par surprise de votre épée, comme vous avez fait de votre cravache.

— Vous ai-je blessé? s'écria Léona d'une voix émue, et comme inquiète du mal qu'elle avait pu faire à V^ictor.

Et à l'instant même, elle sembla encore chasser ce mouvement de pitié; et elle reprit d'une voix entrecoupée :

— Puisque vous ne daignez pas me demander raison de l'injure que je vous ai faite, c'est à moi à vous demander compte de celle que *bus m'avez value.

— Oh ! Madame, reprit Amab, oubliez...

— Oublier!... s'écria-t-elle alors en cachant son visage dans ses mains, oublier que vous m'avez jetée aux bras d'un misérable, oublier que vous m'avez prostituée aux rires d'une foule d'insolents?... Oublier !... Oh ! on n'oublie pas de pareilles horreurs... On en meurt quand on ne peut s'en venger...

Et, ajouta-t-e!le en laissant tomber quelques larmes, on en meurt encore... si jamais on se venge.

— N'y a-t-il au monde aucun moyen de vous faire croire aux profonds regrets que j'éprouve? dit Amab en se relevant ; n'y a-t-il aucune réparation qu'un homme comme moi puisse offrir à une femme comme vous, pour obtenir son pardon ?

Léona se recula de quelques pas comme pour mieux examiner .\mab. Elle semblait se demander par quel côté faible on pouvait attaquer cet homme.

Quelquefois, elle paraissait prête à parler, comme si elle avait enfin trouvé la parole qui devait lui arriver; mais aussitôt elle s'arrêtait comme si elle uraignait d'être vaincue dans la lutte en l'engageant maladroitement.

Tout à coup une pensée plus résolue sembla se présenter ù son esprit. Elle dirigea sa main vers Amab, qui restait immobile, et lui montrant la place où, un moment avant, il était à genoux devant elle, elle lui dit d'une voix brève et profondément allérée :

— Là... là, comme vous étiez tout à l'heure...

Amab ne rougit pas de demander pardon à une femme dans celte humble posture, et se remit à genoux.

Lorsqu'il fut ainsi, elle se rapprocha tout à fait de lui et se reprit à le regarder comme elle l'avait regardé;

— Eh bien ! lui dit Amab, avec un accent humble et caressant, pardon ! pardon !...

— Non, non, ce n'est pas cela, lui dit-elle d'une voix presque éteinte, et paraissant chercher la trace d'un souvenir effacé; non, ce n'était pas ce mot pardon que vous me disiez tout à l'heure, ajoutât-elle avec une singulière émotion. Vous étiez là à genoux; vous me regardiez autrement... J'ai cru lire dans vos yeux. .

11 semblait que la raison de Léona se fût perdue à la recherche d'un souvenir qu'elle ne pouvait retrouver tout entier, et elle dit à Amab, avec un sourire qui touchait presque à la folie :

— Oli ! oui, vous me regardiez ainsi, et vous me parliez...

— Que vous disais-je donc? fit .-Vniab.

— Que me disait-il? reprit Léona d'une voix d'enfant et avec un regard qui ne semblait plus voir dans le monde réel.... Ne me disn.itil pas qu'il m'aimerait?

Deux larmes s'échappèrent de ses yeux levés au ciel.

— Et si je vous dis queje vous aime?... dit Amab, qui no put résister à l'enchanlemeut que cette femme exerçait sur lui, et qui voulait la ramener à la vérité de leur position.

— Toujours ainsi, dit-elle en souriant étrangement, toujours ù genoux, reprit-elle, toujours repentant?

LA LIONNE

— Toujours, répondit Amab.

Léona se pencha vers lui, comme si ses lèvres eussent cherd.e le front (le Victor; mais, comme si elle eût approche d un serpent, elle se rejeta soudainement en arriére en s'ecnant :

Ohi folle folle que je suis!... Non, non, plutôt mourir que de faire une pareille lâcheté! Non, non, Monsieur, je vous hais, je ne vous pardonnerai jamais I . . , . • -i „•„ ,

Léona ! Léona I lui dit Victor en cherchant a la retenir il n y a nue le mal que Ton fait volontairement (lui est impardonnable, et cet ;,mour esclave que vous avez rêvé et que je vous offre... moi... ne iieul-il pas vous faire oublier?...

Est-ce que vous pouvez oublier, vous ? reprit Leona, en le regaidanl froidement.

Amab ne répondit pas et baissa les yeux. Une nouvelle colère s'alluma dans le cœur de cette femme, et elle lui dit alors, du ton d'une cruelle raillerie :

- Oui monsieur, c'est vrai, lorsque, revenue de mon évanouissement je vous ai vu à genoux devant moi, une folle idée, une idée de femnîe m'a passé par la tête, et je me suis dit :

Oui ce serait là une véritable vengeance! Oui , faire languir à genoux devant moi , l'amour de cet homme qui m'a si outrageusement dcdâi-née lui laisser user sa force, son courage et ce génie qui m avait rendue folle, en désirs impuissants, en prières inutiles et en tourments jaloux; ce serait là une vraie vengeance !

Mais un moment est venu où j'ai compris que je n aurais peut-être pas assez de force contre vous. , . r •

Alors ie suis revenue à ce projet de vous donner la mort... Car, si faible que je sois en apparence, si renommé que puisse être un homme pour son adresse, je ne le redouterais pas, une épée à la main. Non. dit-elle avec fureur, je n'aurais eu peur de personne... Un soupir désespéré s'échappa de la poitrine de Leona, et elle

' " — Et j'ai eu peur de vous... je n'aurais pas osé vous tuer, et vous eussiez peut-être dédaigné de me frapper ; et c'est assez d'humihalion comme cela. Monsieur. . • , • , ,

Puisenfin tout à l'heure, ajoulat-elle d une voix pleine de larmes, i'ii essavé de retrouver le premier rêve qui m'était apparu ; mais ce n'était plus comme une vengeance, c'était comme une consolation. Ce rêve vous me l'avez arraché. Monsieur.

J'ai cru moi, que je pouvais oublier une injure ; vous avez eu soin de me montrer que vous ne l'oublieriez pas. Adieu, Monsieur, le mieux est que nous ne nous revoyions jamais.

Demain j'aurai quitté la France pour toujours.

Léona se détourna après ces paroles.

Amab s'élança vers elle, en lui disant :

— Eh bien ! moi, je veux vous revoir, car je veux vous aimer, non pas dans l'espoir que vous m'aimerez, mais pour obtenir du moins

votre pardon. ... ,-.

— Fou que vous êtes, lui dit Leona en prenant tout a coup 1 inflexion aisée et naturelle d'une simple conversation, le pardon d'une femme, c'est son amour.

— Eh bien ! j'aurai le votre.

— Jamais.

— Préparez-vous donc à me dire ce mot toute votre vie, car je vous demanderai sans cesse votre amour.

— Mais, pour cela, il faudrait me revoir, et c'est ce que je ne

veux pas. ■•,... ,

— Permellez-moi, en ce cas, de ne pas vous quitter, lui dit Amab, car il V a quelqu'un dont il faut que je vous parle.

— Ôh ! je sais !... fil Léona avec un mouvement d'impatience nerveuse . Eh bien ! vous pouvez rassurer la tendresse inquiète de sa mère, celle de sa sœur, si toutefois il lui reste une pensée pour son frère... il n'est pas mort.

— Mais où est-il? ' Léona posa vivement sa main sur la main d'Amab, comme pour lui

imposer silence; elle parut écouter un bruit lointain, et reparut

vivement : , ■• .

— Ici, demain, à la même heure, je vous le dirai. Aussitôt elle sauta légèrenieni à cheval, et disparut rapidement

dans la direction où se faisaient entendre quelques voix, parmi lesquelles Amab crut reconnaître celle de M. de Monrion.

— Oh! se disait-elle en s'eloignant, il y \iendra, lui; mais elle!...

elle ! Allons '. ..„„•,

La première scène de la comédie avait réussi ; elle alla jouer la seconde près de Monrion.

XVIll. — EXCISES, pi-.ojiiis d'amour.

\mab demeuré seul, ne songea point à comprendre le nouveau sentiment dont il était agité. Seulement, il lui semblait qu il y avait un siècle entre le jour où il elail et le lendemain.

Et cet homme, dont chaque heure avait son occupation prévue et son labeur ambitieux, se demanda pour la première fois de sa vie ce qu'il ferait jusqu'au moment où il pourrait revoir Leona.

Cependant le souvenir du nom de M. de Monrion et du dédain avec lequel celui-ci avait parlé de lui, lui revint bientôt. ,. , . . ,

Jusque-là Amab avait accepte avec courage, mais avec déplaisir, la chance d'une fâcheuse rencontre avec ce fou débauche ; mais a peine Léona était-elle partie qu'il éprouva, pour ainsi dire, le nesoin de cette rencontre. 11 remonta à cheval, et recommença sa promenade dans le bois de Boulogne.

• Ses recherches furent l^iglemps inutiles; mais enfin, et au moment où il se décidait à rentrer dans Paris, Amab aperçut Gustave qui luimême regagnait la Porte-Maillot.

Victor précipita la course de son cheval de manière a se trouver auprès du comte en même temps que quelques cavaliers qui venaient de l'avenue de Neuilly.

Amab voulait des témoins de la scène qui allait sans doute se passer. Lorsqu'il arriva à côté du comte, il le dépassa de quelques pas, et se retourna ensuite vivement comme avait fait Léona.

Monsieur de Monrion parut aussi fort étonné de ce brusque mouvement; mais, en reconnaissant Amab, il s'inclina en souriant, et lui dit, en lui tendant la main :

— Pardon, monsieur Amab, vous êtes un brave garçon, je le dis tout haut pour que tous ceux qui nous entourent puissent m'entendre.

■ Je vous fais mes excuses de toutes mes folles menaces.

Amab rangea son cheval à côté de celui du comte, et ils marchèj rent un moment l'un prés de l'autre.

Pendant ce temps, M. de Monrion lui dit encore:

— Nous n'avons plus envie de votre tableau ; c'est un autre caprice qu'il faut satisfaire, et celui-là, en apparence plus difficile à contenter, ne trouvera i>as peut-être autant d'obstacles que celui dont on m'a

affranchi. , .

Je vous en félicite, lui dit Amab, qui n avait pu résister au ton de franchise avec lequel M. de Monrion lui avait parlé.

— Vous lui dit Gustave en riant, vous... c'est étrange; et pourlanl,

ajoula-t-il'avec un soupir, c'est possible Oh! les femmes! les

"femmes!... Mais elle lèvent

__ £iie le veut... répéta Amab; mais de qui parlez-vous donc?

— Vous ne la connaissez pas? repartit amèrement .Monrion ; tant mieux... ne la connaissez jamais... vous y laisseriez votre jeunesse cl votre génie, comme j'v ai laissé ma jeunesse et ma forlune.

Puis il ajouta en saluant légèrement Amab de la main :

— Mais elle le veut.

Victor ne pouvait en douter, c'était Leona qui avait inspire à M. de

Monrion le projet de le provoquer publiquement ; c'elail elle qui venait sans doute de le détourner de ce projet. Il ne pouvait douter de quel jirix elle payait celle obéissance.

\ celte pensée, son cœur se serra. ,, , >,

En quittant Léona, Victor était amoureux ; en quitlaiit Jl. de .Monrion, Victor était jaloux. . ■ , ,- ,

Mors il éprouva ce tumulte d'idées, celte confusion de sentiments où la volonté se perd, où la force s'épuise, et où l'homme ne semble nlus se rattacher à la vie que par un seul poiul, celui ou il doit retrouver l'être qui a jeté en lui ces eUanges et nuiivelles perturbalions.

Les paroles bizarres de M. de Monrion n'avaient point eflrayc Victor; il i-norait encore trop l'amour pour en prévoir les dangers.

\l le rêvait comme une conquête et non pas comme un esclavage. 11 ne crovait pas même à la servitude de M. de Monrion, parce que celuici l'avouait. Il ne se doutait pas de celle inconcevable puissance qu on renie, qu'on méprise et qu'on subit. , . . , ,

M de Monrion lui paraissait un sot qui faisait de la vanile avec une ehaine qu'il ne daignait lias briser, et il n'eût pas compris les paroles d'un homme prudent qui lui eût dit : ....

« Je fuirai celle femme, car si je la revoyais, je 1 aimerais, et le jour où je l'aimerais, elle me pousserait à tout, même au mal, si clic

le voulait. » , , i

Amib crovait qu'il reste un sentiment de libre dans le cœur de

l'homme lorsque lamour s'en est empare. Jamais victime plus con-

li lulc ne s'avanç.i avec plus d'audace vers l'embùclie ou elle doit peiir.

Ouclque chose cependant l'épouvantait dans l'amour qu'il rêvait avec

LA LIONNE

Li'ona. CV'lail re qii'clli' av.iii élé. De quel amour l'aimait-il donc ili'jà, pour que oelle pensée li' lorturAl ? Senlait-il qu'il pouvait donner lout son aveiiii' à celte femme, i)Oiir qu'il se ciùt le droit de lui demander compte de son passé?

« Oh! se disait-il, si je l'avais rencontrée jeune, pure , avant que le monde ne l'eilt séduite et perdue par ses misères et ses vertiges I oh ! que je l'eusse aimée, et que c'était bien là la femme qui eût également convenu à mon âme et à mes projets I »

Ce fut durant ce rêve qui rendait à Léona tout l'éclat virginal qu'elle n'avait plus , ce fut pendant qu'il encadrait, dans son imagination de poëte, celle lète brune et ardente dans les voiles blancs d'une chaste vestale, que, par une sorte de métamorphose pareille à celle que produisent certains jongleurs par le jeu des lumières et de la couleur, ce portrait idéal qu'il se faisait ainsi, perdit peu à peu ses teintes trop accusées; la hardiesse du front s'humilia, la contraction des sourcils se détendit doucement, la flamme des yeux s'attiédit, l'amère expression des lèvres s'épanouit en un sourire angélique, et à la place de Léona, Victor vit le visage de Julie tout rayonnant de pureté, tout rayonnant aussi de l'amour qu'elle avait pour lui.

Ce qu'il rêvait qu'avait été Léona, Julie l'était maintenant : cœur Sans reproche et sans vengeance, dont il pouvait tout accepter, auprès duquel il n'avait rien à oublier.

« Oh ! s'écria-t-il dans un soudain mouvement, ot comme un homme qui vient d'être frappé d'une lumière éblouissante, c'est cellc-lù que je dois aimer. »

Aussi rapide dans l'exécution de sa pensée que sa pensée elle-même, il dirigea sa course vers la demeure de Julie.

Singulière bizarrerie que ce désir d'aimer la chaste et pure jeune fille, parce qu'il avait senti palpiter en luil'amour de la courtisane!

L'amour est-il donc un breuvage si enivrant que les lèvres en deviennent altérées, même quand elles l'ont goûté dans une coupe eni- |ioisonnée? Mais pourquoi chercher à donner une raison à ce qui souvent n'en a aucune?

L'âme de Victor venait d'être arrachée à sa torpeur par une voix enchanteresse, son heure était venue. Mais pour qui était-elle venue?

11 se croyait encore le maître de le décider, comme si l'homme décide quelque chose en amour!

En vérité, on n'est pas plus niais à quinze ans, que Victor l'était à vingt-cinq.

Durant le trajet qu'il avait eu à parcourir, entre les Champs-Elysées et la demeure de M""= Thorê , Victor s'était fait les plus beaux raisonnements sur la nécessité où il était d'aimer Julie. Il s'était parlé comme un père, et s'était dit tous les avantages d'une union avec cette honorable famille; il avait fait le calcul de la fortune et avait fait celui de la vanité; il s'était dit qu'à quelque posilion que l'avenir le fît arriver, Julie était une femme qui ne serait jamais au-dessous de la place qu'il lui faudrait occuper.

En cela, Amab se montrait prodigieusement sage et calculateur.

En effet, une des plus mauvaises chances de l'avenir des ambitieux, est de traîner après soi la femme qui convenait à la misère de la première condition, et qu'il faut garder à ses cotés, gauche, maladroite, vulgaire, quand soi-même on a acquis du monde, du savoir-vivre et du pouvoir. C'est l'enseigne du vitrier qu'une main ennemie cloue au fronton de l'hôtel d'un ministre.

Oui, Amab était profondément sage dans toutes les admonestations qu'il s'adressait ; mais les meilleurs raisonnements n'ont jamais eu la moindre influence sur le cœur.

L'amour qui meurt d'un mot résiste aih plus éloquent sermon : et c'est pour cela que la femme la plus noble, la plus pure, la beauté la plus chaste et la plus parfaite, l'esprit le plus lin et le plus naïf, sont impuissants à faire naître une flamme qui s'allume quelquefois au feu d'un regard obscène.

Julie aurait-elle ce regard, et la bonne envie qu'Amab avait de l'aimer devait-elle fleurir ou rester stérile dans son cœur? C'était une question douteuse et difficile à résoudre.

Mais ce qui était facile à deviner, c'est qu'Amab tenterait d'éprouver l'amour qu'il se conseillait, c'est qu'avec l'espoir d'être sincère, il jouerait peut-être vis-à-vis de Julie la comédie d'un homme amoureux. En effet, n'allait-il pas chez elle pour cela, et ne devait-il pas mettre tous ses soins à se le persuader?

Du reste, ce qui se passa ce jour-là même chez M"" Thoré expliquera, mieux que toutes nos réflexions, le rôle que voulait jouer Victor, ou, pour mieux parler, les efforts qu'il lit pour s'inspirer un sentiment qu'il trouvait convenable et digne de lui.

Que faisait-on cependant chez madame The^ré'?

Page 1