I.'ESCL.WE et le DOJIESTIQIE (iS
Pendant ce temps, Armand s'était de nouveau assis sur la pierre ; Mascezel reprit sa place sur le gazon, et le nain, s'étant assis sur le bord de la fontaine, défit ses bottines en peau de chamois et s'apprêta à plonger ses pieds dans l'eau. Outre ces bottines, son costume se composait d'un caleçon collant qui lui descendait au-dessous du genou, et d'une tunique à manches, attachée par une ceinture de cuir, brodée de diverses couleurs, à laquelle pendait une gourde ; les manches de sa tunique étaient serrées au poignet et au-dessus du coude par des bracelets pareils à la ceinture, de façon que l'avant-bras élait comme perdu dans une poche flotlante ; un manteau attaché sur la poitrine par une agrafe et dont les deux bouts étaient relevés dans la ceinture, complétait ce bizarre accoutrement.
Lorsque le nain se fut déchaussé, on put remarquer combien ses pieds étaient gonflés et meurtris.
— Il parait que lu viens de loin, Ivamnl, dit Armand, car je te sais bon marcheur, et il a fallu une course bien longue pour le mettre dans un pareil état.
(12) Quelques auteurs funl remonter l'eiislence des bouffons à une fêle qui fui instituée au pays d'Allique par le roi Érechthée, à l'occasion d'un sacriDcatour nommé Buphon, lequel, après avoir immolé le premier bœuf sur l'aulel de Jupiter Polie», ou gardien de la ville, s'enfuil sans sujet, si soudamenient, qu'où ne le put arrêter ni le trouver, laissant la hache et les autres ustensiles du sacrifice par terre. On les mit entre les mains des juges pour leur faire leur procès; ceux-ci jugèrent la hache criramelle et le reste innocent. Les années suivantes on fil le sacrilice de la même sorte: le sacrificateur s'enfuyait comme le premier, et la hache était condamnée par des juges. Comme celte cérémonie et ce jugement étaient tout à fait burlesques, on a appelé depuis bouffons et bouffonneries toutes les autres momeries et farces qu'on a Uouvées ridicules. Celte histoire est rapportée dans Cœlius Rhodiginus, I. vn, chap. vi.
Mén.ige, après Saumaise, dérive ce mot de buffo. On nommait ainsi en latin ceui qui paraissaient sur le théâtre avec des joues enflées pour recevoir des souflleL', afin que le coup faisant plus de bruit fit rire davantage les spectateurs.
Quant à l'existence de ces bouCfons auprès des princes barbares de celte époque, nous voyons dans l'histoire de Priscus qu'Allila en lit paraître deux dans le fe.stin où il reçut des ambassadeurs romains ; et cet aulcur consacre une assez longue digression au' récit de leurs contorsions et des plaisanleries par lesquelles ils égayèrent le repas. (Voir: ExPri$ei rhetoris Gothica Historia excerpta,p. SI et Sî.) L'un de ces bouffons était Scythe et l'autre Maure ; et c'est encore pour nous une occasion de montrer jusqu'où avaient pénétré ces Africains, puisque Priscus en rencontra dans la cour d'Attila, dont le séjour ordinaire était situé près des montagnes Carpathiennes.
(13) Ce fut à celte époque que commença l'établissement de ce que l'on appelle les domestiques. Ce furent d'abord des soldats qui veillaient particulièrement à la garde des palais ; peu i peu l'on augmenta ces troupes auxquelles il fallut des chefs, et ce fut alors que fut institué le litre de comte des domestiques qui était devenu une des charges les plus importantes de l'empire. En même temps il s'établit una nouvelle espèce d'esclaves : ce furent pour la jduparl des hommes libres ruinés par la conquête, qui préférèrent uno douce cl facile servitude et des moyens assurés de suhsislance, à une liberté souvent stérile à cette époque. Ce fut surtout
SATHANIEL
— La course n'a pas besoin d'être bien longue lorstiu'elie est rapide, reprit Kamai.
— C'est pourtant une belle distance que celle qui sépare la maison de Haben-Moussi de la colline où nous sommes, dit Mascezel.
— Je n'en disconviens pas, repartit le nain tout en se lavant les pieds ■ et iMascezel ajouta ;
— Ainsi, tu es sorti hier de Toulouse au lever du soleil et en même temps que moi ; tu es allé jusque sur le territoire de Narbonne et tu as pu revenir ici avant le milieu du jour ? Et tout cela à pied , car je sais que tu n'aimes guère à te confier aux jambes d'un cheval.
— Je ne confle jamais à personne ce que je peux faire moi-même, répliqua le nain.
— Et tu as pu faire cela? dit Armand. Sais-tu que ce ne serait pas moins de cent Ueues en trente heures, et que c'est impossible, à moins de voyager, comme les magiciens, sur les ailes de la nue, ou, comme la mort, à cheval sur une flèche lancée par un bras de fer.
— Qu'importe comment j'ai fait ce chemin... si je l'ai fait ?
— Véritablement le Bagaude a raison, reprit .Mascezel, à moins que je n'aie mal entendu : n'a-t-il pas dit cent lieues ?
— Oh! le nombre n'y fait rien, répliqua Kamal, les lieues gauloises (14) vont vite. Ce serait une autre affaire s'il s'agissait des milles romains ou des marches des Visigoths.
— Il est certain, dit Mascezel, que c'est une malédiction dans ce pays pour savoir le chemin qu'on a parcouru. Si, en sortant d'une ville, vous vous adressez à un Romain, de ceux qui affectent de ne trouver bon que ce qui vient de Rome, il vous répond en vous parlant par milles, encore faut-il s'informer si c'est un grand ou un petit mille. Si vous faites la même question à un Visigoth, il vous dit un nombre démarches ; si c'est un habitant de la mo"nlagne, c'est un autre compte de lieues. Combien je préfère notre façon de mesurer l'espace 1 Si vous vous informez à un Arabe, il vous apprend tout de suite la longueur de votre route par le nombre d'heures qu'elle doit durer.
— Et fait-il le même calcul, dit le nain, pour un piéton ou pour un cavalier?
— Nous sommes tous cavaliers, répliqua le Maure avec importance et, dans nos contrées, il n'y a que les esclaves qui aillent à pied.
— C'est la différence qu'il y a entre eux et les esclaves des Visigoths, reprit Armand, en jetant un regard de mépris sur le Maure, car en ce pays les esclaves vont à cheval.
— Je ne suis point l'esclave d'Euric I s'écria Mascezel.
— N'est-il pas ton maître? repartit brutalement le Bagaude, et quand il te commande, n'obéis-tu pas? et quand tu n'obéis pas à son gré ne te fait-il pas fouetter de verges? et quand il dispose de ta vie en t'envoyant si imprudemment dans nos montagnes, ta vie ne lui appartient-elle pas?
— Sans doute, car le temps du service que je lui ai vendu n'est pas expiré, répondit Mascezel.
— Ah I je comprends, dit Armand, tu n'es pas esclave, tu es libre ; tu as pu te vendre toi-même. Noble liberté ! mais ce n'est pas celle-là que les Bagaudes veulent conquérir.
— Tu as raison, répondit Mascezel avec dédain, et il est assez difficile desavoir celle qu'ils désirent; car voici Kamal, un de vos anciens
auprès des barbares qui envahissaient les Gaules que la plupart des misérables ù qui leur patrie n'offrait plus de ressources cherchèrent des maîtres. Les uns se vendirent pour un temps limit'', et d'autres pour toute leur vie. Il y avait encore des domestiques chargés d'emplois particuliers dans chaque maison, etceui-là étaient indifféremment esclaves ou simplement attachés par un marché temporaire. Parmi ceux-ci se Uouïaient ccuï qui remplissaient les fonctions suivantes :
Major l'intendant.
Infestor le cuisinier.
Scantio l'échanson.
iîarescalus le maréchal .
Siralor le cuisinier.
Faber-ferrarius le serrurier.
Aurifex l'orfèvre.
Carpentarius le charpentier.
Vinilor le vigneron.
Porcarius le porcher.
Minisleriatis l'inspecteur de l'intérieur de la maison.
(U) Chorier, dans son Bistoire du Vauphiné, liv. ii, prétend que les lieues "auloises n'étaient que de quinze cents pas, selon le témoignage d'Ammien Marcellin, tandis que, selon Catel, Histoire du Languedoc, livre ii, ces lieues auraient eu près de quatre mille pas. La supputation que Jornandès fait de la campagne de Chàlons où Attila fut vaincu, semble donner raison à Chorier. Quant aux milles romains, il y en avait de grands et de petits ; il y en avait de cinq mille pieds. Les peuples du Nord comptaient par soixante portées, la portée douze cordes, la corde douze aunes, l'aune deux pieds et demi, le pied douze pouces. Du reste, c'est cette confusion dans la mesure des distances qui rend souvent si diflicile l'intelligence des auteurs anciens quand ils parlent de la marche des armées. Ainsi la plupart des auteurs, voulant désigner l'étendue de la forêt Hercynie, disent qu'elle avait trente jours de marche, dans le sens où elle longeait le Danulie ; mais ils ne disent point ce qu'ils entendaient par une journée de marche. Les Africains n'ont pas d'autre mesure de l'espace que le jour ou station, el ils le divisent par heures.
compagnons, qui n'a pas trouvé bonne la liberté qui lui a été rendue par le roi Théodoric, son premier maître, lorsqu'il est monté sur le lione, puisqu'il s'est vendu, quelques jours après, au prince Euric son fiere.
— C'est que, probablement, dit Kamal, les présents dont le roi avait accompagne celle liberté ne suffisaient pas à mon ambition, comme la tortune que le prince Euric a donnée au vieux Haben-Moussi ne suffit lias a celle de son fils Mascezel. Je fais de mon esclavage ce que tu fais de ta domesticité.
— Mais ton esclavage n'a de bornes que la volonté du maître reprit Mascezel, et mon service finit à un jour marqué par mon marché • ton esclavage est honteux, car tu le partages avec les hommes les plus vils, tandis que ma domesticité est honorable, car je l'exerce avec les plus nobles Visigoths, attachés comme moi à la maison du prince.
— lu as peut-être raison, dit le nain, mais nous verrons nui de nous deux arrivera le plus vite au but qu'il se propose.
— Il me semble, continua Mascezel, que si la richesse est le tien tu dois lavoir atteint, car le prince, si libéral pour tous, est ulus nue prodigue envers toi. '
— l\ me semble, ajouta Kamal, qu'il ne t'épargne pas non plus l'or et les présents, et tu as lieu d'être aussi satisfait que moi.
— Sans doute... si la richesse était ma seule ambition, s'écria le Maure.
— Et qui t'a dit que je n'en aie pas aussi une plus élevée ? renarlit le nain. ^
— Je serais curieux, reprit Mascezel d'un ton ironique, de connaître 1 ambition du nam Kamal, esclave et bouffon du prince Euric.
— Je le crois, répondit celui-ci ; mais le nain Kamal, esclave et boulon, a un grand avantage sur le domestique écuyer, c'est qu'il connaît
1 ambition du Maure Mascezel.
— Esclave, reprit Mascezel en se levant à demi, je ne sais si lu la connais, mais si je croyais un moment que tu pusses avoir la pensée de la trahir, je te jure que cette pensée mourrait à l'instant même avec toi.
A celte menace, Armand répondit par une espèce de ricanement sauvage; mais le nain se contenta de dire en retirant ses pieds de la fontaine et les exposant au soleil :
— Ne t'occupe point de cela, mon brave Armand ; la colère qui a trouble l'âme de Mascezel est comme la poussière de mes pieds nui a troublé l'eau de cette fontaine : dans un moment il n'y paraîtra pliis
— Sans doute, répondit Armand ; mais la fange restera au fond de
— Et peut-être aussi au fond de l'âme, veux-tu dire.
— Kamal I s'écria Mascezel, cette eau qui a si bien lavé la poussière de tes pieds peut effacer de même le sang dont mes mains seront teintes tout à l'heure, si tu ne te tais point.
— Oh I crois-moi, Mascezel, si tu savais où mes pieds ont ramassé celte poussière, tu serais plus curieux d'entendre mes paroles au'altéré de mon sang. '
Depuis un moment la figure de Mascezel avait exprimé une colère extrême, mais tout à coup le visage du Maure s'apaisa, son œil se rasséréna, et il répondit en souriant et d'une voix douce et flatteuse :
— Eh bieni Kamal, ne sommes-nous plus bonscompaenonset faut-il toujours nous quereller ?
— Voilà comme je te voulais, Mascezel, dit le nain, pas une ride sur le front, point de menaces dans les yeux, quoique la colère soit dans le cœur : c'est un rôle qu'il faut que tu apprennes à jouer
— Envers toi, jamais; esclaves attachés à la même chaîne devonsnous nous en servir pour nous écraser l'un l'autre ?
— C'est ce que tu pourras décider bientôt quand tu auras accompagné ton maître et le mien dans le voyage qu'il a entrepris dans ce pays, et quand tu seras entré aveu lui dans les diverses demeures où j'ai été annoncer son arrivée.
— Toi, dit Mascezel, tu ne viens donc pas de chez mon père'
— Non.
— Et ce message que le prince fa donné pour Haben-Moussi devant moi, devant le roi Théodoric et tous ceux de sa cour ? s'écria Ma'^cezel.
— Ce message, répondit le nain, était un prétexte pour expliquer aux yeux du roi ma sortie de Toulouse.
— Ainsi donc, il m'a trompé, cria le Maure, et cet anneau de fiançailles que je croyais destiné à...
iMascezel qui s'était laissé emporter, s'arrêta, et Kamal reprit- — Cetanneauquetu croyais destiné à ta sœurSalhaniel n'est-ce pas'
— Eh bien oui, à ma sœur ; cet anneau, il te l'a donné pour quelque noble fille des Visigoths, sans doute ? i- h i
— Cet anneau n'a été remis par moi à aucune autre femme dit Kamal ; il n a ete qu'un signe de reconnaissance pour me faire admettre partout ou je me suis présenté.
— Alors, je ne te comprends plus, reprit Mascezel, et je m'explique moins que jamais le voyage du joyeux et voluptueux Euric dans ces rudes contrées.
— C'est que ce voyage n'est pas celui du voluptueux Euric, reprit le nain en baissant la voix, mais relui de l'ambitieux Euric.
SATHANIEL
— Que vcux-lu dire ?
— Mascezel, ajouta Kamal, est-ce donc ceux qui cachent des pensées de liberté sous un visaiçe d'esclave et la soif du commandement sous une apparence de servtlilé, qui doivent s'étonner qu'une vie de mollesse et d'amour recouvre de même des projets de meurtre et d'ambition î
— Il se pourrait ?
Cet anneau m'a servi, je te l'ai dit, à me faire accueillir avec confiance des plus nobles Yisigoths, et lorsque je leur ai annoncé, en le leur présentant, que le jour était venu de se rendre chez le comte Bold pour la grande chasse qui s'y préparait, j'ai deviné dans leurs regards alarmés, dans leurs questions imprudentes sur mon voyage, que ce n'était pas un message de fête et de plaisir que je leur apportais.
Mascezel resta immobile comme s'il n'osait comprendre le sens véritable de ces paroles. Après ce moment d'hésitation, il porta un regard inquiet autour de lui, et reprit en examinant attentivement
— Et le prince Euric t'a fait une pareille confidence?
— Le prince Euric est aussi prudent que son écuyer Mascezel. Tu ne m'as pas dit, toi, les espérances que tu avais fondées sur l'amour du voluptueux Euric pour la belle Sathaniei, et pourtant tu vois que je les connais.
— El qui t'a fait soupçonner les projets du prince ? dit le Maure, sans paraître avoir entendu le nom de sa sœur.
— Quelques observations que je ne pourrai continuer, puisque je ne l'accompagnerai pas dans ses diverses visites, répondit Kamal.
— Et ces observations, il faudra que je les complète, moi : «'est là ta pensée, je suppose? continua le Maure.
— Oui.
— Et au profit de qui ?
— Mascezel, répliqua le nain avec impatience, apprenons d'abiird les projets de notre maître, et plus tard nous verrons s'il y a profit à les seconder.
— Ou à les trahir, n'est-ce pas ? Et tu oses me faire cette proposition en face, et tu ne crains pas que je n'avertisse ton maître et le mien ?
— Non, je ne le crains pas, car dès ce moment je puis te dire que les promesses faites à Sathaniei, dans une nuit d'amour où le frère veillait à la porté de sa sœur, je puis te dire que ces promesses ne seront pas tenues.
— Tu mens, tu mens, misérable I s'écria Mascezel.
— Je ne sais si je mens ou si je me trompe, reprit le nain, mais tu pourras l'en assurer.
— Oh I si tu disais vrai, répliqua Mascezel avec rage, c'est moi qui ajouterais une marque de sang à ce chêne.
— Et à quoi te servirait la mort du prince Euric?
— A me venger.
— Et à quoi te servirait la vengeance ? A mourir sur la croix à laquelle le roi Théodoricne manquerait pas de faire clouer l'assassin de son frère.
— Théodoric, s'écria le Maure, Théodoric récompenserait sans doute l'assassin du frère qui veut l'assassiner.
— Tu te trompes, répondit Kamal d'un ton étrange; et d'ailleurs comment prouveras-tu à Théodoric les projets coupables de son frère ?
— En les épiant, en les surprenant.
— "Voilà précisément ce que je te demandais.
— Et ce que je ferai, dit Mascezel d'un air de menace.
— A la bonne heure, reprit le nain. Il s'arrêta, puis il continua plus bas : Tu comprends maintenant que la vengeance doit dormir au fond de ton cœur, comme la poussière de mes pieds au fond de celte fontaine ; tu comprends que, lorsque le prince arrivera, il faudra qu'il puisse se fier à la sérénité de ton visage pour l'emmener aux lieux où la soif de régner va le conduire, comme il se fiera à la limpidité de cette eau pour y désaltérer la soif que lui aura peut-être donnée une longue course. Qu'il ignore le ressentiment que j'ai jeté dans ton âme, comme il ne verra pas la poussière que j'ai jetée dans cette eau.
— Mais n'as-lu point d'autres renseignements à me donner ?
— Aucuns; et j'attendrai de loi ceux qui doivent nous décider. Seulement, suis bien mon conseil ; sois prudent : entends et n'écoute pas ; vois tout et ne regarde rien ; car c'est ainsi qu'il fait, lui ; cl n'oublie pas qu'au moment où il te soupçonnerait de le soupçonner, il ne ferait pas comme toi, il n'attendrait pas d'être assuré que tu le trahis pour te sacrifier à sa sûreté.
— Le voilà ! le voilà ! s'écria Armand, montrant au loin un guerrier qui paraissait au sommet d'une colline éloignée.
— Armand ! Armand 1 s'écria le nain en s'enfuyant vers les broussailles où il disparut aussitût, quoi que le prince puisse te demander, promets de le faire; quelque marché qu'il vienne le proposer, acceptele. Quant à toi, Mascezel, regarde et tu décideras.
Puis, sans attendre ni la réponse de Mascezel ni celle d'Armand, il s'éloigna, et tous deux purentjugcr de la vélocité de sa course à l'agitation des bi'oussailles qui le cachèrent entièrement, et parmi les- (luelles il traça un sillon aus.si rapide qu'eût pu le faire un lévrier lancé à la poursuite d'une bête fauve.
LE FRÊIlE DD ROI.
Le cavalier qu'Armand avait aperçu à l'horizon s'arré.ta un moment pour s'orienter ; il ne fut pas longtemps à reconnaître l'endroit qu'il cherchait, car le chêne royal était si remarquable au milieu de ce pays dénudé, qu'il attirait les regards de quelque cote qu'on arrivât. Aussitôt Euric, car c'était bien lui, précipita le galop de son cheval jusqu'au pied de la colline où il se trouvait, malgré la raideur de la descente, et il gravit du même train la colline du chêne royal, malgré la raideur de la montée.
Mascezel le suivait des yeux toutes les fois que le terrain permettait de l'apercevoir. Lorsqu'il le vil maintenir en montant l'allure rapide de son cheval, il ne put s'empêcher de s'écrier:
— Oh ! que voilà bien la barbare insouciance du maître qui dévore pour la satisfaction d'un instant la force et la vie de tout ce qui lui appartient. Il n'y a qu'un Visigoth qui puisse forcer un si noble cheval à monter au galop un si rude chemin. C'est risquer de rendre ce cheval poussif.
— Et peut-être aussi, reprit Armand, n'y a-t-il qu'un ^ isigolh qui osât descendre au galop la colline qu'il vient de quitter. Celait risquer de se briser le crâne si le cheval eût fait un faux pas.
— Qu'est-ce que cela prouve ?
— Qu'il ne faut pas attendre de ménagement et de prudence pour la vie des autres d'un homme qui en a si peu pour la sienne.
Le Maure paraissait tellement occupé à suivre la course d'Euric qu'il ne répondit pas, et bientôt le prince fut à côté d'eux. A peine arrivé, il sauta à terre : Mascezel s'approcha du cheval el le couvrit de son manteau en essuyant la sueur qui ruisselait de tous ses membres.
— Est-ce là l'homme que je t'ai dit de me trouver ?
Mascezel, tout occupé du cheval du prince, ne répondit pas, etceluici répéta sa question qui demeura sans réponse.
— Mascezel, s'écria-t-il avec impatience, laisse là cette bête, et réponds-moi.
— C'est un cheval perdu.
— Eh bien ! après celui-là un autre ; réponds d'abord : est-ce là l'homme que je t'ai demandé ?
— Si vous êtes le prince Euric, dit Armand en s'avançant, c'est moi que vous cherchez.
Euric contempla avec un étonnement mêlé d'admiration le Bagaude qui s'était levé ; mais, avant de lui parler, il jeta un coup d'œil sur Mascezel qui semblait absorbé par le soin qu'il prenait.
— Tu as raison, dit-il à celui-ci, ce cheval ne pourrait guère continuer sa course si on le laissait se refroidir, promène-le un peu jusqu'à ce que je le remonte. Puis, il se retourna vers le Bagaude et ajouta :
— Armand , veux-tu changer la vie errante et misérable que tu mènes, contre une existence heureuse et assurée ?
— Je n'ai point une vie errante, répondit le Bagaude, et mon existence est assurée.
— Du moins est-elle misérable.
— La misère est partout où les désirs sont immodérés, prince Euric I et peut-être ta vie est-elle plus misérable que la mienne.
— Voilà qui est fort bien pensé, répondit Euric, et probablement tu as appris cette belle maxime dans les entretiens avec le moine Barthélenii.
Armand parut étonné et Euric continua.
— Cependant il semble que tu ne profites pas également bien de toutes ses leçons; car s'il te prêche la modération dans les désirs, je sais qu'il te recommande aussi l'obéissance aux lois ; et je ne pense pas que ce soit les observer que de se mettre à la tête de tout ce que le pays renferme de brigands.
— Assurément, c'est une belle chose que l'obéissance aux lois, dit Armand ; mais je voudrais savoir où elles sont el en quoi elles consistent. Tout à l'heure, l'esclave que tu m'as envoyé se plaignait de ce que l'on ne pouvait se reconnaître dans la mesure de son chemin ; eh bien! il en est de même de la mesure de notre obéissance aux lois.
— Comme ceux qui sont citoyens romains, tu peux suivre la loi romaine, dit Euric.
— C'est une science trop difficile el dans laquelle je me suis perdu dès que j'ai essayé de la comprendre, répondit Armand.
— La loi des Visigoths protège tous ceux qui veulent l'accepter, reprit Euric.
— J'ai tenté d'apprendre cette loi visigothe qui vous régit, vous, les vainqueurs de nos vainqueurs, répliqua le Bagaude ; mais c'est tout le contraire de la loi romaine qui est perdue dans des milliers de livres, la loi visigothe n'est écrite nulle pari, et la mémoire de vos juges no lui donne pas toujours le même sens.
— Tu as raison, reprit Euric, que celle observation parut frapper ; je ferai faire un code de nos lois.
— C'est le devoir des rois, prince Euric, dit .\rmand en appuyant sur les mots roi et prince.
Mais Euric ne fit pas semblant d'entendre et reprit :
— N'y a-t-il pas aussi la loi gauloise?
— Oh I celle-ci est comme la loi* visigothe; elle n'est écrite nulle part, et, à l'exception des assemblées où se discutent l'impôt et quelques affaires qui intéressent la généralité de la province, elle est
SATHANIEL
complètement oubliée dans ce qu'elle avait de particulier pour les individus.
— Cependant il est diflicile de faire plus que nous n'avons fait en faveur des peuples vaincus. Que serait-ce donc si les Francs, qui nous menacent d'une guerre, avaient envahi la Narbonnaisel ceux-là ne perniellent pas, comme nous, que cbacun garde les lois sous lesquelles il est né. Non-seulement ils imposent leur règne aux nations, mais encore ils leur imposent leur loi, la dure loi salique. Ce ne sont pas comme nous des liommes élevés dans la sainte religion du Christ, mais des barbares pareils aux Huns, et qui immolent des hommes sur l'autel de leurs dieux (i6). Lorsque nous avons pris celte terre, nous n'avons pas dit comme eux : tout est à nous I Un tiers des biens de cette province nous a suffi, et les deux autres tiers sont demeurés aux anciens propriétaires.
— C'est juste, et en cela vous avez été plus humains que nos premiers maîtres, les Romains, qui ont pris d'abord les deux tiers de cette terre où ils étaient entrés par un traité amical, et qui ensuite nous ont enlevé le reste, distribué peu à peu, aux bénéficiaires. Mais que nous importe à nous la douceur avec laquelle vous avez dépouillé nos spoliateurs ?
— Cela pourrait t'importer beaucoup, si lu voulais suivre la loi sous laquelle tu es né.
— Maisje ne suis né sous aucune loi.
— Et c'est un avantage pour loi, car lu peux choisir alors la loi sous laquelle il te plaira de vivre.
— A condition que ce sera la loi romaine ou la loi visigolhe.
— A condition qu'elle pourra te donner des juges, voilà tout.
— Mascezel vit-il sous la loi de ceux de sa race?
— Mascezel vit sous ma protection, et cela doit lui suffire ; mais si les Maures étaient assez nombreux en ce pays pour y faire un corps de nation, la loi de Mascezel y serait respectée du moment que la justice pourrait être rendue en son nom.
— Et si Mascezel avait une injure à venger, à quel magistrat s'adresserait-il?
— Mascezel ! reprit Euric étonné ; Mascezel, ajouta-t-il en regardant le Maure d'un air soupçonneux; mais à quoi bon toutes ces questions à propos de Mascezel ?
— C'est parce que je serais probablement dans sa position si j'acceptais les offres que lu pourrais me faire.
— Eh bien I c'est moi qui me chargerais de venger l'injure de Mascezel ou la tienne, de quelque part qu'elle vous eût été adressée.
— Mais tu n'es pas la loi, prince Euric, et je veux connaître la loi à laquelle je pourrais avoir recours.
Euric parut surpris de cette persistance, et .s'aperçut que Mascezel s'était rapproché d'eux et les écoulait depuis quelque temps ; il répondit alors :
— Ce que j'attends de toi, Armand, n'est pas un senice de longue durée et qui puisse t'exposer à des procès d'aucune sorte ; il s'agit de paraître dans une cérémonie avec cent de tes hommes, les plus beaux et les plus alertes.
— Et dans quelle cérémonie? reprit Armand.
— Dans celle où il me plaira de le faire paraître, répondit Euric avec impatience ; tu seras magnifiquement payé, voilà tout ce que je puis te dire : es-tu à vendre pour de l'or î réponds, oui ou non.
— Encore faut-il que je sache pour quel service.
— Holà I Mascezel, dunne-moi mon cheval : cette brute se marchande trop pour ne pas vouloir me tromper.
— Tu juges mal, prince Euric; c'est celui qui se vend en acceptant toutes les conditions qui trompe d'ordinaire ; car il se propose en secret de s'en faire de meilleures que celles qu'on lui offre.
Euric avait déjà saisi la bride de son cheval : celte observation d'Armand le retint.
— Mascezel, dit-il au Maure, où as-tu laissé ton cheval?
— Il est au pied de cette colline, dans un lieu où je l'ai caché et où il prend le repos nécessaire au meilleur coursier.
— Va le chercher, et viens me joindre ici, nous allons continuer notre route de ce coté.
— C'est précisément de ce côté qu'il se trouve, et je le reprendrai en passant.
— Mais comme, si nous partons ensemble, repartit Euric avec hauteur, j'arriverai probablement avant toi, il ne me plaira pas de t'attendre, et tu adores trop ton bon cheval pour vouloir le fatiguer par une course trop rapide.
—•Mais est-il prudent, dit Mascezel, que je vous laisse seul avec un pareil homme?
— Depuis quand ai-je besoin de la protection d'un autre pour me défendre, et d'où le vient cette prudence pour moi? obéis, et ne t'inquièle pas de ma sûreté; voici qui peut y suffire.
(is) La religion des Huns n'était point comme celle des Yisigoths sortis de la Scandinavie : elle reconnaissait un Dieu unique, auquel on immolait tous les ans neuf êtres de toutes les espèces vivantes : neuf chevaux, neuf moutons, etc., etc. Les hommes prenaient rang parmi les animaux dans celte auguste cérémonie et fournissaient leurs neuf victimes.
Et il montn la lourde cpée qu'il portait et que soutenait un baudrier de cuir passé sur son épaule droite.
Mascezel s'éloigna d'un air mécontent, et Euric demeura seul avec Armand.
— Tu m'as demandé, lui dit Euric, pour quelle cérémonie j'avais besoin de loi ; ce sera pour la cérémonie de mon mariage.
— Cet homme est heureux, dit Armand, en regardant .Mascezel qui s'éloignait.
— De qui parles-tu?
— De ce Maure dont la sœur va devenir ton épouse après que le frère aura été ton esclave.
— Te l'a-t-il dit? demanda Euric en regardant Armand.
— D'où veux-tu que je le sache?
— Oui, je comprends que l'espérance d'une telle fortune le rende indiscret.
— C'est donc pour la cérémonie de ton mariage avec elle que tu as besoin de moi?
— Oui, répondit Euric d'un air pensif et presque sans songer à ce qu'il disait; oui, et je veux qu'elle soit si magnifique qu'elle efface la pompe de toutes celles qu'on a vantées dans les siècles. Je veux qu'elle étale le luxe de toutes les nations, et qu'on y voie des hommes de tous les peuples.
— Tu n'as pas d'autre but?
— Point d'autre.
— Et où devrai- je me rendre ?
— A Toulouse.
— Quel jour ?
— Le saint jour du dimanche, lehuitième jour, à partir decelui-ci: ta récompense t'y attendra.
Euric allait s'éloigner quand .\rniand, qui l'avait laissé monter à cheval, posa la main'sur la bride et lui dit :
— J'espérais que c'était pour un dessein plus important que le prince Euric était venu trouver le chef des Bagaudes.
— Le prince Euric n'a pas de plus grand dessein que la satisfaction de ses désirs.
— Je le vois ; mais je pensais que ses désirs étaient plus nobles. Euric resta un moment silencieux, puis il ajouta, sans paraître étonné
de ce que le Bagaude venait de lui dire :
— Esl-ce donc Mascezel qui t'a fait supposer que je venais pour traiter avec toi d'afi'aires importantes?
— Jlascezel est un esclave qui obéit sans réflexion ; mais moi, je ne croyais pas que le prince Euric vînt si imprudemment se livrer à un homme (ju'il ne connaît pas, pour s'assurer d'un acteur de plus dans la cérémonie de son mariage.
— Tu oublies que je t'ai demandé cent hommes.
— Et que fùt-il arrivé s'il les eût trouvés ici, qu'ils eussent surpris le prince Euric, et qu'au lieu d'accepter le marché qu'il me propose, ils lui en eussent imposé un auquel il eût été forcé de souscrire ? Ne sais-tu pas combien cet endroit est fatal à ceux de ta race?
Rien ne semblait pouvoir troubler le calme d'Euric; et il reprit la parole comme s'il n'eût pas entendu l'espèce de menace d'Armand :
— .\insi donc il est facile de cacher cent hommes dans ces broussailles ?
— Et cela est si facile qu'ils y sont, répondit .4rmand avec violence.
Euric ne fit pas un mouvement pour dégager la bride de son cheval ou tirer son épée, et répliqua :
— Je te croyais à la tète d'une troupe plus nombreuse.
— N'est-ce "pas assez pour s'emparer du prince Euric, si je le voulais?
— Ce n'est pas assez pour le marché que je pouvais te proposer si tu eusses été l'homme que je pensais.
Tant de sang-froid étonna la brutalité du Bagaude, qui, décidé d'avance, par les paroles de Kamal, à souscrire aux propositions d'Euric, ne voulait que tenter de l'effrayer ; ainsi donc, après avoir gardé le silence à son tour, il reprit :
— Et quel est ce marché ?
— Si tu peux réunir dix raille des tiens, je te le dirai à Toulouse.
— Veux-tu voir une partie de ceux qui m'obéissent?
— Volontiers.
Armand donna un signal, et aussitôt, à l'angle des rochers, du fond des hautes fougères, du creux des ravins, sortit une mullilude armée, effrayante à vo'ir. C'étaient, pour la plupart, des hommes couverts de tuniques en lambeaux, agitant dans leurs mains des armes de toutes les nations. Euric porta autour de lui un regard calme et résolu.
— Ce serait assez, s'ils savaient obéir. .
— Tu vas voir.
Armand fit enlendre un signal, et ils accoururent comme une nuée autour du chêne royal sous lequel Euric était avec Armand.
— Voilà qui est bien, dit Euric.
Et se tournant aussitôt vers eux, il leur cria :
— Braves Bagaiides, j'ai donné rendez-vous à votre chef dans la
SATHANIEL
^ille (le Toulouse. S'il ose y venir comme je suis venu parmi vous, se fiant à ma parole comme je me suis fié à la sienne, tout ce que vous avez souffert jusqu'il ce jour , de misères et de proscriptions , cessera pour faire place ù la ricliesse et à la puissance, ("(^st maintenant à vous do \oir s'il mérite le nom de roi que vous lui avez donné.
Tout aussitôt il dégagea son cheval et s'élant penché vers .\rmand. il lui dit :
— Viendras-tu?
— Et qui m'assurera que ce n'est pas un piège où j'irai ?
— M'en as-lu donc tendu un pour redouter une trahison de ma pari ? iVrmand se rappela la recommandation de Kamal, cl répondit :
— Eh hien ! soit, dans huit jours je serai à Toulouse avec cent hommes.
— Ce n'est plus avec cent hommes que tu dois \enir.Il faut que tu en introduises au moins deux mille. Le mouvement extraordinaire qu'occasionnera la cérémonie de moïi mariage leur pernieilra d'entrer sans i|u'ûn les remarque ; ils se glisseront facilement à travers les flots de population venus de tous les environs de la ville.
Qu'ils pénètrent par petits groupes séparés et par diverses portes. Puis, donne-leur, comme point de réunion , la place de l'église Saint-Pierre. Là tu leur diras ce qu'ils doivent faire.
— Et comment le saurai-je moi-même ?
— Kamal se trouvera à la porte Décumane et t'introduira dès le malin dans mon palais.
Après ces paroles , il s'éloigna au petit pas de son cheval, saluant les Bagaudes ; puis, arrivé au has du vallon , il trouva Mascezel qui l'attendait.
— \\i galop, mainlenaiil, au galop ! il faul qu'avant la nuit j'aie vu le comte Bold et que je sois rentré dans la ville de Toulouse.
LES rr.ECAUTIONS.
Le soir de ce jour il y avait une nombreuse réunion au château ^arhonnais. Le souper du roi Théodoric était fini ; les esclaves avaient enlevé les nappes de pourpre qui recouvraient les tables, et les vases d'or el d'argent dans lesquels les mets avaient été servis. Pendant (pie quelques nobles visigolhs s'eiilretenaienl dans les diverses parties de la salle, le roi achevait une partie île trictrac (i6) avec son frère; celui-ci perdait avec une insouciance assez remarquable, tandis que le roi suivait les chances de sa fortune d'un regard avare.
Théodoric était un homme d'une taille haute el parée d'une noble prestance. Yélu comme un soldai, il laissait à ceux qui l'entouraient
(II.) r.c jeu, que nous avons nomiut' Irictrac, élait le passe-lcinps favori des plus Braves Unmains, et le vieux juriscoii'iiiUe Mulins Scœvola a\dit la réputation de le jouer lii'S-savamment. On le nommait Itidus dtimlecim tcriptontm, en raison des douze fcripta ou lignes qui partageaient l'saleinenl Valveolus ou table. On plaçait r^Rulièrement les deul armées, l'une blaniho et l'autre noire, sur cctlc table, el chaque armée consistait en quinze soldats ou calculi, que l'on remuait conrornii'mont ans i;:;lci du jeu et aux clianços ou hasards des iessera ou dé.s. |,e ilnclour lljde,
Le nain, s'élant assis sur le bord de la fo. laine, drlit ses botlmes. — Page 4.
le luxe des vêtements et des armes. Celte affeclalion de simplicité personnelle, qui a été observée dans plusieurs hommes d'un génie éminent, a toujours été un moyen de distinction plus sûr que le luxe, à quelque degré qu'on le pousse. Quand le chef d'une nation cherche à se faire remarquer par l'éclat de ses habits, il peut lui arriver d'élre souvent surpassé par ceux qui sont au-dessous de lui : tandis qu'il est rare qu'on le suive dans l'oubli qu'il fait de toute parure. En effet, le luxe étant communément l'atlribut de la royauté, le souverain est le seul en qui une grande simplicité puisse passer pour extraordinaire et frapper l'imagination des hommes par le contraste du rang et de la modestie du costume. D'ailleurs, les peuples croient reconnaître , dans la négligence étudiée des soins personnels chez un
roi , l'occupation des soins plus imporlanls de l'empire. Toutefois , si Théodoric était remarquable parmi tous les nobles Visigolhs par la simplicité àc ses vêlements, il ne l'était pas moins par la mâle fierté de son visage et la dignité de son maintien :
il se laissait rarement dominer par les succès ou les revers dans les petites comme dans les grandes choses. Cependant, en cette circonstance, un dernier coup de dés ayant décidé la partie en sa faveur, il s'écria joyeusement :
— Vous le voyez, mon frère, je gagnerai toujours contre vous I
— En effet, répondit Euric eu riant, la fortune ne se lasse point de vous être favorable ; mais comme je ne me lasserai point de la icnler , nous verrons si, une fois enfin, je ne réussirai pas à la saisir. Voyons, voulezvous essayer d'une dernière partie? Et, pour que nous puissions juger ((uel est le plus habile ou le plus heureux de nous deux, je vous joue, en une seule fois, non-seulement tout ce que vous m'avez gagné, mais encore le double de celle somme.
Le roi parut hésiter; il jeta sur les dés un regard incertain, comme s'il craignait de les voir enfin se tourner contre lui, puis il s'écria vivement :
— Non , non, je suis satisfait ; je vous ai assez prouvé que j'étais votre maître en toutes choses.
— Ou plutôt, trouvezvous que vous avez assez
gagné aujourd'hui ? répliqua Euric avec dédain.
— Oui, repartit le roi d'un air grave, car, moi, je ne veux pas votre ruine comme vous-mèiiie.
— C'est que peul-èlre vous n'osez pas la tenter jusqu'au bout, dit Euric.
— J'ose tout ce dont on me défie, répondit le roi en s'emparant des dés, et, si vous le voulez, je doublerai l'enjeu que vtus m'offrez.
qui détaille soigneusement l'histoire et les variations du nenicludium, nom tiré de la langue persane, depuis l'Irlande jusqu'au Japon, prodiguo, sur ce sujet peu intéressant, une abondance d'érudition classique et orientale. (Vojci S-^nlajmo, dissertai., t. ii, p. 217-405.)
« Quilius luris viro tabula cordi est, tesscras colligit rapide. »
[Apoll. 1. I, cp. II.)
SATHANIEL
— Et moi, j'accepte tous les enjeux, répondit liuric. Commençons I
La partie s'engagea de nouveau au milieu des regards curieux de tous les nobles qui entouraient la table. La fortune, d'abord si favorable au roi, tourna tout à coup contre lui, et, en quelques minutes, il perdit non-seulement tout ce qu'il avait gagné, mais encore une somme très-considérable. Au dernier coup de dés , qui amena la perte de cette partie , l'humeur qui s'était emparée du roi éclata violemment , et il IVuppa la table du poing, en s'éciiant :
— J'ai donc perdu I
— Et vous avez perdu, dit son frère en le raillant toujours , vous avez perdu la partie qu'il était important de gagner : et s'il est permis à un joueur heureux de donner un conseil à un joueur qui perd, je vous dirai, mon frère, que vous appliquez trop votre attention aux petites combinaisons de ce jeu, et que vous vous laissez toujours surprendre par quelques coups hardis dont vous ne supposez pas vos adversaires capables.
— Vous vous trompez, mon frère, lui répondit le roi, je vous crois capable de tout.
— Eh bien I nous reprendrons la partie quand vous voudrez.
— Quand elle se présentera, dit le roi, je serai prêt.
Puis il fit un geste, et tout le monde se relira en silence, tandis que, le coude appuyé sur la table , Théodoric regardait les dés avec une remarquable tristesse. Pendant que tout le monde s'éloignait , deux hommes s'étaient mis à l'écart.
L'un , vêtu à la manière romaine, était le fameux jurisconsulte Léon, jeune et inconnu encore à cette époque , mais qui devint plus tard illustre par les sages conseils qu'il donna au successeur de Théodoric et par le code des lois visigothiques dont il fut le rédacteur ; l'autre , portant l'habit étroit des Visigoths , s'appelait Gandoin, surnommé le tueur d'ours.
Il s'était vanté de tapisser toute sa demeure avec des peaux de ces féroces animaux, et il avait tenu sa parole. Au moment où la partie finissait, ces deux hommes échangèrent entre eux quelques paroles.
— Je ne le croyais pas si avare, dit Léon.
— Tu devrais dire si superstitieux. Théodoric ne joue pas une partie de dés , qu'il ne rattache à son succès le succès de quelque affaire importante. Les dés sont pour lui les augures qui ont remplacé les oracles des poulets sacrés, du vol des oiseaux et des entrailles des victimes. Et si j'ai bien compris les paroles qu'il adressait à son frère, il cherchait, dans cette partie, à deviner s'il réussirait à déjouer toutes les conspirations du prince Euric contre lui.
— Est-ce donc pour cela qu'il nous a ordonné de rester seuls avec lui ?
— Il va te le dire lui-même, réiioudit Gandoin, car tout le monde s'est enfin relire.
Il frappa la tatle du poing, en s'écriant : — J'ai Jonc perdu ! — Page 9.
A ce moment Théodoric, qui était resté immobile devant la lable, se leva soudainement, et, montrant que Gandoin avait bien deviné sa pensée, il dit en repoussant les dés avec colère :
— Qu'il me gagne à ce jeu, où il passe les nuits et les jours, j'y consens; mais puisqu'il a osé en engager un plus terrible avec moi, il apprendra tout ce qu'il peut y perdre.
— Il devrait y perdre la vie, dit brutalement Gandoin en prenant la parole.
Le roi secoua lenlemcnt la tète en poussant un profond soupir, et
témoigna seulement de cette manière qu'il avait entendu ce terrible conseil, et qu'il n'elait pas disposé à le suivre ; puis il se promena dans la salle, absorbé par ses pensées, et sembla s'interrompre tout à coup lui-même en disant vivement :
— Avant de prendre nos dernières mesures, il faut entendre nos derniers renseignements.
Aussitôt, ayant donné un signal particulier, une porte s'entr'ouvrit, et le nain Kamal fut introduit par un chambellan.
D'abord il raconta ce qui s'était passé jusqu'à l'arrivée du prince Euric sous le chêne royal ; puis il dit qu'il l'avait vu de loin s'entretenir avec Armand.
— Mais, s'écria brusquement le roi en interrompant le nain, que veut-il faire de ce Bagaude Armand ?
— Roi, dit Kamal, le prince Euric ne dit à chacun de ses serviteurs qu'une part de ses projets , et il n'y a qu'un esprit aussi habile que le tien qui puisse les comprendre dans leur ensemble sur quelques indices épars.
— As-tu jeté, dit le roi, dans l'âme de Mnscezel les soupçons que je t'avais ordonné d'y faire naître ?
— Je l'ai fait.
— Et cet anneau que le prince Euric t'a remis comme signe de recojinaissance, tandis qu'il voulait nous persuader que tu le portais à Sathaniel , cet anneau , qu'en as-tu fait?
— J'ai dit au prince, d'après vos ordres, que je l'avais perdu, et d'après vos ordres aussi je vous le rapporte.
Le roi le prit des mains du bouffon et le déposa à côté de lui; il le regarda un moment en silence, et murmura à demi-voix et avec un sourire satisfait :
— C'est un coup de dés bien imprudent, mon frère, que vous avez fait là, en remettant cet anneau de fiançailles à votre bouffon.
Puis, après un moment de réflexion, il dit à Kamal :
— Et tu ne sais rien de ce qui a été convenu avec le chef des Bagaudes? Quoil tuas l'ambition de devenir leur roi, et tu ignores jusqu'à leurs plus misérables projets!
— Tenez vos promesses, dit Kamal, et comme alors les Bagaudes n'auront d'autres projets que les miens, vous en serez instruit; tout ce que je puis vous dire maintenant, c'est qu'Armand doit se présenter dans huit jours à la porte Décumane , et que je suis chargé de le conduire secrètement dans le palais de mon maître.
SATHANIEL
- i;h hicn ! irnarlil le roi, lu le conduiras dans le mien, et j .«pprendrai de lui ce que tu ne peux pas me '■«^veler ; et mamtenanl, Uismoi, pounas-tu suivre Euiic chez le comte Bold?
— Je dois l'Y procéder dès demain, et vous savez que le rendez-\ûus cénéral n'a lieu que dans deux jours ; je dois l'y précéder, dis-je, pour faire savoir au comte les noms de ceux qui doivent arriver.
— Va donc, dit Tliéo.loric , et n'oublie pas la recompense qui t'attend si tu es lidéle au serment que tu me fis lorsque, par mon ordre, lu t'es vendu au nrince Euric.
- Oui dit le boutlun en riant, fidèle envers vous et traître envers lui ■■ vendu comme esclave au prince, pendant que j'appartenais au roi comme espion : c'est avoir fait preuve d'assez d'habilete pour mériter d'être roi des Bagaudes. v «• , ,„„i:n
ïhéndoric fit un geste par lequel il ordonna au bouffon de soilir, et après l'avoir suivi des yeux pendant qu'il quittait la salle :
-- Oui oui reprit-il dès qu'il fut sorti , tu es trop habile en trahison pour que lu ne reçoives pas la récompense que lu mentes, un juste supplice. .. ^ ^„^ „„„
Aus^ilûl après, et avant de reprendre son entretien avec ses conseillers, Tiiéodoric donna un nouveau signal, et un second personnage fut iiuioduit par une autre porte et par le même chambellan.
C'était un homme d'une taille élevée, d'une maigreur excessive, et qu'à l'habit qu'il portail on reconnaissait pour un de ces moin» qui, sur les montai^ues des Pyrénées, dans les austérités et la retraite, cheichaient à imiter la vie des fameux solitaires du désert et a acquérir la réputation de sainteté de ces hommes extraordinaires (i 7 .
On pouvait lire sur le visage de celui-ci un caractère d exaltation qui ne devait redouter aucun danger, et en même temps une obstination brutale qui ne devait non plus redouter aucun moyen de parvenir.
Ainsi qu'au nain, le roi lui adressa la parole, mais d un ton de respect et presque d'affection. , „,r.,,
— Barlhélemi, lui dit-il, le terme de tes longs travaux est enfin arrivé, et bicnlùt tu en recueilleras le fruit ; bientôt la mitre d eveque remplacera le capuchon du moine. ...
— Roi répondit Barlhélemi, si j'ai accepte cette recompense poui prix de mes services, ce n'est pas par ambition pour moi, mais parce que j'espère mieux servir la vraie religion du Christ, dans celte place élevée, que dans l'humble place que j'occupe maintenant. .
— Je l'espère bien aussi, répondit le roi d'un ton de parfaite humililé, et si moi-même je n'ai pu encore le permettre de convertir tes Visigoths au catholicisme que par la prédication secrète, c est qu u serait imprudent que je leur donnasse moi-même un exemple de conversion ; jaltcudais que je pusse leur en offrir un parmi les plus nobles familles. ,.. , . „„ . I
— Et lu le pourras dès que tu le voudras, répondit le moine ; car a fille du noble comte Bold est entrée depuis longtemps dans le giron de la véritable Église. . , , ^„„
— C'est bien , dit le roi, elle aura aussi sa recompense, et son union avec le jeune Firmin légitimera l'amour auquel elle s est abandonnée pour lui, amour sur lequel l'aveugle ambition de son père a dit bâtir de merveilleux projets, grâce aux récits mystérieux que je t ai ordonné de lui faire sur la naissance probable de ce jeune i-irmin.
— Je la croyais certaine, dit le moine. ■ .
— Et c'est ce que le temps éclaircira , reprit Iheodoric en 1 interrompant vivement : il suffit (|ue les espérances que tu as fait naître dans le cœur du comte Bold lui aient fermé les yeux sur le coupable amour de sa fille. " . . •
— Puisque lu l'appelles coupable, dit gravement le moine , pourquoi m'as-tu forcé de l'encourager lorsque je l'en ai averti ?
— Parce que, répondit le roi, j'ai pu laisser commettre la taule que j'avais le pouvoir de réparer, et qu'elle l'a commise sans savoir si elle pourrait en obtenir l'absolution. Au reste, écoute mes derniers ordres. Tu vas rentrer dans ton monastère , et lu feras observer la route qui conduit chez le comte Bold et qui longe le pied de la tour que lu habites. Après-demain , de nombreux chasseurs passeront sur celte roule pour se rendre chez le comte Bold ; parmi eux se trouvera le prince Euric. Lorsque lu l'auras vu se diriger vers le château du comte, tu feras faire à la croix qui domine cette lour le signal accoutumé, et puis tu regarderas du côté de Toulouse, et quelques moments après tu apercevras de même un signal sur la colline noire, et tu le répéteras.
— Et à qui dois-je transmettre ces signaux?
(n) L'Egypte, mère iïconde de toutes les superstitions, donna Tesemple de la vie monastique. Antoine, né dans la Basse-Tliébaidc, et dont l'Mucalion avait lHo tsksnégligée, distribua son patrimoine, abandonna très-jeuno sa ramille et son pays, et esLCUla sa pénitence monastique avec toute Pintrépidité et la sin-ularili! du fanatisme. Après un noviciatlong et pénible au milieu des tombeaux et dans les ruines d'une tour, il s'avança hardiment pendant trois jours dans le désert , J l'orient du Nil , découvrit un endroit solitaire ombragé par quelques arbres et arrosé par un ruisseau, et liia sa dernière résidence sur le mont Coizim, aux environs de la mer Rouge, où un ancien inonaslère conserve encore le nom et la mémoire de saint Antoine.
C'est Athanaso qui introduisit à Rome la conaaissauce el la pratii|ue de la lie monastique.
— Ceux qui devront les recevoir seront à leur poste. Mais il est temps que lu t'éloignes de Toulouse; il faut que tu en sortes avant le jour levé, alin qu'on ne soupçonne pas noire entrevue.
Le moine s'éloiiiua aussitôt, el Léon dit au roi:
— Singiihère religion que celle qui a aidé à la perle dune jeune fille! Plaisante humilité que celle qui veut une milre pour récompense ! J'ai vu rarement un hypocrite plus confiant. . ,
— Tu aurais dû dire un fanatique ; car je suis assure qu il nous a parlé de bonne foi. Mais nous n'avons pas encore fini, il nous reste a entendre le plus important de tous ceux qui surveillent les actions de mes ennemis, c'est-à-dire le jeune Firmin. . , „
— El sans doute, comme les autres, dit Léon, ce jeune homme a quelque sotte ambition que tu as adroitement flattée? ., .
— Tu dis vrai ; el cependant ce lilre d'empereur que j ai fait brittcr à ses yeux ne l'eût peut-être pas décide à me servir, si je ne I avais alarmé sur la vie el l'honneur de celle jeune Alidah.
— C'est que le sang qui coule dans ses veines n est pas habilue â la trahison, reprit Gandoin. ., . • •,•
— Silence, repartit le roi ; oublies-tu qu'un pareil secret révèle trop haut ébranlerait jusqu'en ses fondements les murs de ce palais .
— Quel est donc ce jeune homme? reprit Léon, pique du mystère que le roi semblait vouloir lui faire.
Thcodoric , remis du trouble que lui avaient causé les paroles de Gandoin, répondit : ... , •„ -,
— Ne le sais-tu pas ? C'est un orphelin dépose , par une main inconnue , chez le vieil Atlale, cet autre bouffon que mon prédécesseur Alaric fit empereur pendant quelques mois (18). Celle main inconnue a de même pourvu à la fortune de ce jeune homme ; voila tout ce que j'en sais. ■ , . , .
— Ou tout ce que tu en veux dire , répliqua Léon avec la même humeur qu'il avail montrée d'abord. ...tu- i„
— Sais-tu combien les secrets des rois sont dangereux, dit IheoUoric, pour vouloir les pénétrer ainsi? , , .. ■ .
— Je sais, répliqua le ministre, que lorsque tu m as fait venir de Narbonne, où j'étais avocat (I9), tu m'as dit que j'aurais la première place dans ta confiance pour l'aider à régir les affaires de ton royaume. 11 y a longtemps que je m'aperçois que je ne suis qu'un instrument dans tes mains , comme les hommes qui viennent de sortir. Tu lires de moi des conseils comme tu tires d'eux des services, sans que nous sachions ni les uns ni les autres où services et conseils doivent aboutir. Qu'ils acceptent un pareil office , je le comprends, mais lu comprendras aussi que, moi, je le refuse. ,.,,.. ...
Léon fil un pas pour se retirer; mais Theodonc 1 arrêta aussitôt.
— Demeure, lui dit-il ; il faudra bien ([ue tu apprennes tôt ou tard ce secret, et lu ne seras pas longtemps sans en être instruit ; cependant éloignez-vous tous deux, car ce jeune homme éprouve déjà assez de honte à remplir devant moi les devoirs que je lui ai imposes. L espionnage et la délation ne lui vont pas, et s'il supposait qu un autre que moi est instruit des services qu'il me rend, il réinsérait de les continuer plus longtemps, quelque danger qu'il y eût pour lui dans ce refus. Je vous rappellerai bientôt, et sans doute, Léon, tes conseils m'aideront à sortir des pièges dont l'ambition de mon trere m'entoure iiiccss3niniGnt.
— Oh I si tu voulais les briser par l'épée, s'écria Gandoin, lu ne serais pas obligé de dénouer avec tant de peine ces intrigues ténébreuses.
Le roi secoua encore lentement la léte, el, poussant encore un long soupir, il répondit avec tristesse : ■ . e
— Non, non, Gandoin, il n'y aura plus de sang verse dans ma laniille. , ... . . ,
Gandoin fit un geste violent d'impalleiice ; et le roi lui montrant du doigt la porte par où il devait se retirer avec Léon, répondit à ce geste de Gandoin par ces seuls mots :
— Je ne le veux pas, je ne le veux pas. Presque aussitôt le même chambellan introduisit le jeune homme
dont il venait d'être question ; et si nous ne rapportons pas ici 1 entretien nui eut lieu entre lui et le roi, ni la délibération qui suivit cet entretien el qui eut lieu entre le roi el ses deux niiniMres, cesl que les événements qui vont suivre en instruiront suflisammeni le lecteur.