‹ Ouvrés illustréesChapitre 112 sur 157 · I.E PREMIER CH.MEAU · texte numérisé non relu

I.E PREMIER CH.MEAU

Avant de le faire pénétrer chez le comte Bold, avant de raconter ce qui s'y passa , nous devons dire quel était le château dans lequel se

(18) Orose, 1. VI, p. 381, justifie l'épilhèto de bouffon que nous donnons J Allakpar ces mots: «Inlioc, Alaricus, imperatore facto, infecio, rcfeclo, ac riffeclo... Hlimum risit, et ludum spectavit imperii.»

(la) Léon était dune famille des plus illuslrcs de Narbonne, et arrièrc-pclit-BIs île Fronton, l'un des plus célèbres orateurs de son temps ; il était lui-même liabiie orateur, savant jurisconsullc et excellent poi-te, et aussi recommandable par sa probité et sa sagesse que par son éloquence el son érudition, etc.

Sidoine en parle longuement dans ses lettres el dans ses poésies.

( Voir Sidoine, lib. iv, ep. xxu ; lib. viii, ep. m ; lift, ix , fp. xiii c ( xvi. larm. XMii, ters. an et seq.; carm. i.\, vers. 316.)

SATH.VNIEL.

Il ndaienl lu prince Euric cl les nobles visigotlis qu'il y avait appelés. l>cpuis longlenips les hommes arrives à un pouvoir éiuinent au milieu des révolutions violentes et rapides qui se succédaient dans l'empire romain , avaient senti le besoin de se créer des asiles où ils pussent se défendre dans les jours de mauvaise fortune. Stilieon , ce grand maître de la milice sous Honoré, souverain de l'armée, sous un empereur qui laissait à l'armée le gouvernement de l'empire ; Stilieon, disons-nous, et Aëtius, son successeur, furent les premiers qui, sous prétexte de se créer des résidences de plaisir, se bâtirent des forteresses où ils pussent échapper, soit aux dangers d'une révolte, soit à ceux d'une disgrâce (20).

11 n'est pas inutile de constater ce fait à l'époque dont nous parlons, pour montrer que, lorsque la féodalité s'enferma ainsi dans des châteaux forts, quelques siècles plus tard elle suivit une coutume déjà établie parmi les hommes puissants.

Le château du comte de Bold était construit sur une hauteur qui dominait une riche campagne : il l'était avec cette magnificence qui accompagnait alors les moindres monuments. Le mur extérieur se composait de larges pierres soigneusement taillées ; ces pierres étaient unies par des ligatures d'airain et de fer qui couvraient les ' lignes de jonction (21), et semblaient ainsi envelopper toute la cons- , iruction d'un réseau brillant, tandis que les petits lleurons qui rattachaient toutes ces bandes de fer aux endroits où les lignes verticales se

■ joignaient aux lignes horizontales, pouvaient se comparer aux nœuds de ce fllet de métal.

Après cette première enceinte, il s'en élevait une seconde moins soigneusement construite et dans laquelle le ciment remplaçait l'airain. L'intervalle de ces deux enceintes était comblé de terre battue avec force, de façon que le rempart, ainsi construit, avait souvent une épaisseur de vingt et même de trente pieds. Ces murs n'étaient point disposes en angles saillants et rentrants, de manière à ce que cha(iue partie du rempart pût servira la défense d'une autre, comme cela se pratiquait dans les fortifications élevées en rase campagne, ou dans des lieux d'un abord moins inaccessible (2-2).

Déjà l'on avait proûtédans celui-ci des défenses naturelles offertes par la difficulté du terrain. Ce château n'en était pas moins;entouré de fossés profonds, et l'entrée en était protégée par des portes revêtues, les unes de ter, les autres de cuirs épais (23). Comme on ci'aignait peu, dans un pareil endroit, devoir employer le bélier pour enfoncer ces portes épaisses, on avait dû prévoir que l'incendie serait le moyen qu'on tenterait pour les détruire; aussi avait-on pratiqué au-dessus de chacune un vaste réservoir plein d'eau tout prêt à s'épancher et à éteindre l'incendie si l'on parvenait à l'allumer (24). En outre de ce liremier obstacle, il existait en arriére de cette porte une herse qui s'abattait et formait une nouvelle défense dans le cas où la première porte n'eût pu résister à l'attaque des assiégeants (25). Des tours . énormes et d'une construction semblable à celle des murs, s'élevaient aux quatre coins de ce château immense, et, de même que les remparts, elles étaient surmontées de parapets (se).

Mais c'est là que s'arrêtait la partie de ce château construite par Maxime Eutrope, préfet des Gaules, qui n'avait pas eu le temps de l'achever. Le comte Bold avait reçu le domaine dont ce château était le centre, dans le partage des terres, et avait fait élever, au milieu de cette vaste enceinte, une maison qui contrastait singulièrement avec la simple richesse de ce monument. Le souvenir de la demeure de ses

1) Les jardins et les maisons de campagne, dans lesquels on chercbait à imiter ance italienne, se convertirent bientôt en forteresses, où les habitants des environs se reiugiaient dans les moments de danger {Giblon).

Une inscription [apud Sirmond., not. ad Sidon. ApolUnar., p. 59) décrit un

cbâteau, cum mûris et partis, tuitioni omnium, construit par Dardanus dans ses

terres près de Sisteron, dans la seconde Narbonnaise, et qu'il avait nommé Théopolis.

« Cl. Posthumus Dardanus V. inl. et patriciœ dignilatis, eï consulari provinciœ

Viennensis, ei magisiro scrini lib. es quaest. ei praef. Gall.; et Nevia Galla clar.

■ et ml. fem. materfam. loco cit. nomen Theopoli est. Viarum usum, cœsi utrimquc nionlium laterihus, pra;sliterunt. Muros et portas dederunl. Quod in agroproprio conslitiitam tuitioni omnium voluerunt esse commune, .\dnitente eliam V. inl. com. ac l'ratre memorati viri Cl. Lepido eï consulari Germanise primse, ex mag. memoriae, et com. rerum privai, ut erga omnium salutem eorum studium et devotionis pub!.:: Tilulus pos... ostendi.»

[Nota ad Sidonium, o9.)

(-21) « Quorum frons esterior grandibus lapidibus constructa, qui crassi quatuor pedes erant, lato ferro aut aère inter se vincti.» [Dio Cassius, Potiorcet., 143.)

(â2) « Ambilum mûri directum veteres ducere noiuerunt : sed sinuosis anfraolibiis jadis fundamenlis clausere urbes, crebrioresque turres in ipsis angulis condiderunt.» (Ffset., lib. IV, p. 127.)

(23) « Cavelur pra?terea ne porlse subjectis ignibus comburantur, propter quod sunt corlis ac ferro legendae.» [Veget., lib. iv.)

(24) « Super portam murus ut accipiat foramina, per quie de superiore parle effusa aqua subjectum restinguat incendium.» {Veget., lib. iv.)

(■2S) « Ante portam additur propugnaculum in cujus ingressu ponitur calaracta quœ •" annulis ac fumbus pendet ; ut si bostes intraverint,demissa,eadem eslinguantur inclusi.» (-20) Le parapet n'est autre chose qu'un garde-poitrine: tegmen pectoris; para pectns, dont les Italiens ont fait para petto, et nous parapet.

ancêtres, sans s'être effacé eiitièreineni de la mémoire du comte Dold, n'eiit pu lui fournir l'idée d'une construction inconnue dans le pays où il voulait l'édifier, s'il n'eût trouvé, dans un homme appelé Dicenée, l'architecte qui devait satisfitire ses désirs.

Ce Dicenée se disait le descendant d'un fa.meux Dicenée, philosophe voyageur qui, après avoir longtemps habité l'Egypte, s'était retiré parmi les Goths, à l'époque de la dictature de Sylla"; ce vieux Dicenée fut le premier qui enseigna aux Goths les lois de la natuie, et importa chez eux l'étude de l'astronomie et de la physique. Changeant, par l'autorité de son génie, les vieilles coutumes de ces peuples, il laissa aux seuls guerriers la distinction d'une longue chevelure, et fil adopter aux prêtres l'usage des ihiares (27).

De ce moment, ce qu'on pouvait appeler la noblesse de ce pays avait été divisée en deux classes : les chevelus elles coitïés. L'adoption du christianisme ne changea rien à cette distinction. Les piètres chrétiens, institués par LIphile, gardèrent la thiare et l'apportèrent en Italie et dans les Gaules, où les apôtres de la nouvelle foi dédaignaient encore ce somptueux ornement. Les catholiques, après avoir longtemps combattu cet usage, importé par des barbares ariens, l'adoptèrent à leur tour. Et peut-être n'etait-il pas sans intérêt de remarquer comment la mitre des prêtres égyptiens n'arriva aux prêtres chrétiens qu'en passant par la nation barbare des Goths.

Du reste, le Dicenée dont nous avons à nous occuper, et qui était au service du comte Bold, jusiiliait mal de son origine; car il ne pouvait produire, comme tous les nobles visigoths, une généalogie enfermée dans les vers d'une chanson à laquelle chaque génération ajoutait un couplet (2S). Il n'en était pas moins fort considéré à cause de ses immenses connaissances. Il n'existait pas une contrée qu'il n'eût parcourue, pas un peuple dont il ne pût décrire les mœurs, pas un désert où il n'eût pénétré. Ceux qui prétendaient le connaître, disaient que c'était un Grec d'Athènes qui avait d'abord été maître d'école dans son pays, puis entrepreneur de bains à Rome. Plus tard, il était devenu directeur d'une troupe de comédiens à Constantinople. Chassé de celte ville par la proscription que la parole de saint Chrysostôme avait atiirée contre ces sortes de jeux, il avait disparu complètement.

Le comte Bold l'avait reçu dans le partage qu'on avait fait des prisonniers huns après la défaite d'Attila dans les plaines de Chàlons, car Dicenée faisait partie des esclaves de ce roi, chez lequel il était resté pendant près de dix ans.

Ce fut cet homme qui devint l'architecte du comte Bold pour l'achèvement du château qu'il voulait construire. En efl'et, Dicenée avait longtemps vécu sur les bords du Borysthène, dans cette ancienne patrie des Visigoths occupée alors par les Huns, et il avait gardé un souvenir plus récent que celui du comte Bold, de l'aspect des habitations de ces peuples à demi civilisés.

Voulant imiter leurs palais de bois décrits par Priscus et construits avec une rare habileté, il éleva vers le ciel ces longues et frêles colonnes formées de plusieurs arbres liés ensemble et unies, au sommet par des poutres posées en arc-boutant les unes contre les autres; constructions élégantes et durables, que le luxe des riches chargeait des sculptures les plus délicates. .Mais, par un effet digne de l'esprit entreprenant de cet homme, il osa tenter de plier la pierre à prendre ces configurations jusque-là inconnues ; et, pour la première fois, grâce à l'obstination de Dicenée et à l'habileté avec laquelle les ouvriers esclaves de la Gaule surent exécuter ses volontés, on vit s'élever, au centre d'un mur romain, un édifice où l'ogive et le pilier gothiques remplacèrent le plein cintre et la colonne antiques {29).

Au moment où est arrivé ce récit, c'est-à-dire deux jours après celui où les scènes que nous avons rapportées s'étaient passées sous le chêne royal et dans le palais de Théodoric, un tumulte considérable

(27) Voici en quels termes Jornandùs parle de ce Dicenée :

« Dehinc régnante in Gothis Boroisla, Diceneus venit in Gothiam, quo tempore Romanorum Sylla potitus estprincipatu, quem Diceneum suscipiens Boroista, dédit ei pêne regiam potestatem...

» ...Omni pêne philosophia eos inslruxit ; erat enim hujiis rei magister ; nam elhicjm eos erudivit, ut barbaricos mores ab eis conipesceret ; phjsieam Iradens, naluialiter propriis legibus vivere fecit, quas usque nunc conscriptas, Bellagines nuncupant : logicam inslruens, eos ralionis supra ceteras gentes l'ecit espertes : practicen ostendens in bonis arlibus conversari suasit : llieoricen demonstrans signorura duodecim, et per eaplanetarum cursus, omnemque astronomiam conlemplari edocuit...

» Elegit nainque , ex eis lune nobilissimos, pruileutiores viros, quos theologiam instruens, numina quœdam et sacella venerari suasit fecitque : sacerdotes, nomen ills pileatorum contradens, ut reor, quia opertis capilibiis tiaris, quos pileos alio nomine nuncupamus, litabant: rcljquam vero gentem capillatos diceie jussit, quod nojnen Gothi pro magno suscipientes, aJhuc in suis cantionibusremiuiscuiitur...»

{Jornandès, delteius Geticis, p. 93.)

(28) Voir la noie 30.

(-29) On a beaucoup disputé sur l'origine de l'arcbitecture gothique. Ataffei, dans sa Yerona illuslrata, l'attribue à la corruption du goût italien. Nous n'avons pas la prétention d'entrer dans une discussion que les uns basent sur l'imilalion de la nature, d'autres sur une pensive religieuse. Pour les uns, l'aspect des hautes forets de sapins, dans le Nord, est le principe de l'architecture gothique, de ses piliers élancés ; pour d'autres, l'apparition de la religion chrélienoe a révolutionné l'arcbilecture. En citant

SATHANIEL

avait lieu dans l'enceinte du château, fie toutes parts les serviteurs s'empressaient, les provisions arrivaient, et il était facile devoir qu on attendait un grand nombre de personnes, soit pour une lete, soit pour tout autre sujet. Une vaste salle, qui occupait une partie du monument intérieur, était disposée pour une assemblée ; des bancs couverts de tapis longeaient les murs, et ù l'extrémité on avait place un siège plus élevé, pour le maître de la maison. Dans une autre salle on remarquait les apprêts d'un festin ; et dans la cour, cest-à-dire dans l'espace libre entre le mur d'enceinte et le lieu d'habitation, une table avait été dressée pour les esclaves et les serviteurs des nobles visigoths qu'on attendait. .... , ,,

Toutefois, si l'on eût remarqué la préoccupation sinistre avec laquelle le comte lîold présidait à ces préparatifs, on eût pu facilement deviner que ce n'était pas pour une fête qu'il attendait tant de convives, quoique ce fût le motif qu'il avait donné à ces apprêts. Depuis longtemps il se promenait soucieusement dans l'enceinte intérieure comprise entre la muraille et le château ; sa lille Alidah l'observait avec inquiétude, lorsque tout à coup un cavalier entra suivi de quatre ou cinq soldats. Le comte Bold recula épouvanté ; et le nouveau venu s'elant avancé et ajant demandé s'il n'était pas attendu :

— Au contraire I s'écria Bold, mais pas sitôt, et surtout d une manière si inopinée.

Puis, se tournant vers sa fille, il lui dit :

— Pourquoi Falrick n'est-il pas à son poste, et pourquoi son cor ne ra'a-t-il pas averti de la venue du brave Hunieric ?

— Falrik prépare les chants dont il doit égayer votre festin (30); et vous savez, mon père, que lorsqu'il est saisi de l'esprit d'inspiration on ne peut obtenir de lui aucun service.

— Tu as raison, ma fille, et cependant il ne faut pas que nous soyons surpris ainsi à limproviste ; d'ailleurs le festin n'aura pas besoin de chants joyeux et

— Comte Bold, dit Hunieric, nous sommes ici pour une lete, et un festin sans chants serait d'un fâcheux présage ; d'ailleurs, ajouta-t-il plus bas, vous devez avoir, sans doute, quelqu'un de plus sûr (lue votre chanteur, dont l'inspiration troublerait sans doute la mémoire ?

— C'est vrai, répondit Bold, et toi seule, ma hlle, peux remplir ce devoir avec exactitude.

La jeune fille laissa percer un mouvement d'humeur.

— Allons ! lui dit son père, est-ce parce que Firmin t'a dit que le cor meurtrissait tes lèvres roses, que tu crains de m'obéir?... N'as-lu pas entendu le prince Euric en vanter la fraîcheur lorsqu'il est venu il y a peu de jours?...

— Et viendra-t-il aujourd'hui ? dit-elle avec inquiétude.

— Je l'attends ainsi que Firmin.

— Tous les deux ! reprit Alidah avec étonnement et tristesse.

— Tous les deux. Sois exacte. Pour toi il y va du bonheur, et pour moi peut-être de la vie.

Et, d'un geste où il y avait plus de prière que de commandement, Bold indiqua à sa lille la porte de la tour la i)Ius élevée; elle en prit le chemin en réfléchissant sur la singularité qui réunissait, dans une même fête, le prince Euric et le jeune Firmin.

Au moment où elle gagnait le pied de la tour, Bold entraîna Hunieric dans rinièrieur du château, et Firmin parut à la porte extérieure. H était, dès longtemps, connu dis esclaves du comte Bold, et aucun ne fut étonné de le voir suivre Alidah dans la tour où elle montait déjà.

Alidah pouvait avoir seize ans tout au iilus, et Firmin, à peine plus âgé en apparence, avait atteint sa vingtième année. La jeune fille portait un vêtement que nous appellerons une robe, parce qu'il servait â une femme, mais qui mériterait plutôt le nom de justaucorps. En efl'el, il ne faisait pas le moindre pli sur la poilrine ni sur les épaules; les manches étaient justes, et ce n'était qu'à la hauteur des hanches que

un passage de Priscus à l'appui de noire ptirase, nous ne prclendons pns avoir Iranclié ceUe grande question ; mais nous avons essayé d'émettre une liypollièse qui n'est pas impossible.

« Intra illa septa eranl multa .tdilicia ; partim ex tabulis sculptis, partini es trabilms opère puro eleganter compactis et in reclitudinem alîabrè dolatis et polilis, et quœ erant interjecto, lignis ad lornura elaboratis extructa et composita. Circuli autem a solo in altum assurgebant certa proporlione et mensura.»

{Ex Prisci rheloris Golhica historia.)

Du reste, nous avons un monument de l'architecture gotliiquc qui date d'assez loin, pour restituer aux Golhs la pensée de celte nouvelle architecture. C'est le modèle du palais de Théodoric représenté sur une monnaie ancienne.

(30) Jornandès, comme on a pu le voir dans les derniers mois de la note 27, parle souvent des chansons des Visigoths, et de l'habitude qu'ils avaient de faire chanter durant les festins. Les chansons étaient à la fois leur histoire et leur généalogie. Toutes les fois que les écrivains de ces époques ont à parler d'événements dont ils n'ont pas été témoins, ils renvoient aux chansons où ils sont relatés, cl ils invoquent le témoignage des chansons pourafhrmer l'illustration des grandes familles. Sidoine, lorsqu'il vante les habitudes modestes de Théodoric, remarque qu'il n'avait pas, comme ses sujets, de chanteurs, etc.

«Nulius ibi Ijiist.'s, chniaules, mcsochorus, lïni[ianislii.i, psaluia canil.»

la jupe qui tenait à ce vêtement prenait une ampleur considérable ; aucune ceinture ne cachait l'endroit de cette jonction, et une sorte de scapulaire en fourrure descendait, par devant et par derrière, sur ce singulier vêtement. Alidah avait la tête nue; mais les cheveux, au lieu d'être relevés sur son front, pendaient sur ses épaules, di\isès en tresses mêlées de joyaux. Ils étaient d'un blond .si doux, qu'il fallait toute la suave fraîcheur de cette jeune fille et la blancheur lactée de son teint pour qu'ils ne parussent point trop pâles. Quoique ses cheveux, ainsi que nous l'avons dit, fussent réunis en longues tresses, ceux qui partaient de la nais.sance du front et des tempes se trouvaient trop courts pour y être enfermés, ils voltigeaient donc, comme une auréole dorée, autour du visage d'Alidali, et lui prêtaient un aspect si léger, si vaporeux, qu'il était impossible de la voir sans en être frappé. C'était une grâce insaisissable, une ténuité de traits qui semblaient échapper à la description; enfin, lorsqu'elle levait ses longues paupières et qu'elle répandait autour d'elle son regard bleu et limpide, on l'admirait en la contemplant, sans pouvoir dire comment elle était belle ; car, à cette époque, les peintres n'avaient pas encore trouvé une forme si suave pour les anges, et les hommes n'avaient pas non plus pris le nom des anges au ciel pour le donner à une femme, si belle qu'elle fût.

Le vêtement de la jeune fille annonçait, ainsi que la blancheur de son teint et la couleur de ses cheveux, qu'elle était de ces races Scandinaves dont les Visigoths tiraient leur origine (3i); et certes jamais visage plus doux et plus noble n'eût pu èlre donne aux premières divinités de ces peuples, aux blanches valkyries qui enlevaient du combat les guerriers morts avec courage (32).

11 n'en était pas de même de Firmin. Sa peau blanche, ses cheveux blonds, semblaient dire qu'il était de la même nation que sa jeune et belle compagne; mais son costume le faisait reconnaître pour un Romain. Il parlait d'une voix grave et mesurée, et il .semblait qu'il eût pris l'habitude de cadencer ses paroles et de régler tous ses mouvements. Ainsi, au moment où il était arrivé au sommet de la tour où la jeune fille se trouvait avant lui, il s'était arrêté pour rajuster ses vêtements et réparer le désordre de ses cheveux; il s'était approché d'elle avec lenteur; son visage, d'abord soucieux, était devenu riant; mais un observateur plus habile ou moins intéressé qu'Alidah eût deviné l'inquiétude que cachait cette affectation de légèreté.

— Quel Dieu ennemi de la beauté de mon Alidah, dit-il, la conduite à celte heure sous un soleil si ardent, sans abri pour protéger sa jeune tête?

— Ce n'est point un Dieu ennemi, Firmin, répondit Alidah qui s'était élancée avec une joie d'enfant vers le jeune Romain, et qui réprima le cri de bonheur qu'elle avait jeté à son aspect, en remarquant l'air moqueur qu'il affectait; ce n'est pas un Dieu ennemi, reprit-elle avec froideur, c'est l'ordre de mon père.

— ToTi père est rude d'appliquer à une jeune fille la punition militaire décrétée par le troisième édit de l'empereur Auguste (33), et de t'imposer une garde qui serait fatigante même pour un vétéran. 11 faut désobéir à ton père, Alidah 1

— Hélas! tu ne m'as que trop appris à lui désobéir, reprit-elle avec tristesse ; qu'il retrouve au moins dans mon empressement à satisfaire ses moindres désirs, sa fille qu'il croit iniioceiilc et que tu as rendue si coupable.

— Alidah, dit Firmin avec plus de tendresse qu'il n'en avait d'abord montré, notre union ne sera-t-elle pas bientôt bénite par un prêtre, et peux-tu regretter une désobéissance qui l'a donnée à mon amour"?

— .Te puis "trembler de ce que j'ai fait sans le regretter, répondit Alidah. ",.,

— Eh bien 1 calme ces vaines crainics (|ui te poursuivent, car (oui ce qui te semble coupable aujourd'hui, demain sera légitime; tout ce qui est caché sera bientôt avoué.

— Qui te le fait supposer, Firmin?

— Un message assez extraordinaire que le comte Bold, ton père, m'a envoyé il y a quelques heures.

— Quel message?

— Oh ! dit iMrmin en reprenant son air sombre et son expression amère, un message bien digne de ton père.

— Mon père n'en peut envoyer qui ne soit digne de ton respect.

— Oui, reprit Firmin, le noble comte Bold mérite bien mon respect.

(31) Ex hac igitur Scanzia insula, quasi oflicina genlium, aul certe velut vagina nalionum, cum rcge suo, nomino Berich, Gothi, quondam memorantur egressi : qui ut primum e navibus exeuntes, terras atligere, iUi loco nomcn dederunt; uam hodie illic, ut fertur, Gothiscanîia vocatur.»

{Jornandès, p. 83, de Rebas Geticis.)

(3-2) La religion d'Odin était encore celle des Golhs quand l'Ipblle vint prêcher et traduire l'Écriture sainte ; car Fritigern, allié des Romains, devint le prosélyte d'Ulplide, tandis que le fougueux Alhanaric rojclail Talliance de l'ompiro et le joug de i'ETnngile. Celui-ci lit promener sur un chariot l'image de Thor et de Woden ou 0dm dans toutes les rues du camp, et on brûla dans leurs Icnics, et avec loules leurs familles, ceux qui refusèrent d'adorer le dieu de leurs ancêtres.

(33) Les punitions militaires étaient nombreuses ; celle de monter la garde eitraonlinairement {stare pei- totum diem ante pralorium) est citée par Suétone; du reste. Végècc en dimne uno liste exacte.

SATHANIEL

.11 effet, qunnd on est pauvre et qu'on n'a qu'un trésor, il est juste de

1 oftrir à celui qui peut i'aclieter à plus haut prix, de le présenter à

î celui-ci, de le laisser espérer à celui-là. Les marchands de belles

esclaves et les ambitieux s'entendent merveilleusement à ce commerce.

— rirmin, que signifient ces paroles?

— Alidah, s'écria le jeune homme en la contemplant avec un regard qui semblait à la fois lui promettre l'adoration d'un amant et la protection d un père; Alidah, pauvre enfant I ah I je te sauverai!

— lu connais donc le danger qui nous menace? tu sais que le prince Eunc

— Oui, reprit Firmin, que ce nom rendit à la colère cachée qui semblait 1 agiter; oui, je crois qu'il est question du prince Euric dans ce message.

— Et que dit-il?

— Il m'est arrivé singulièrement, reprit Firmin en froissant dans ^iM.^.^'."^ '^ parchemin écrit, et enlisant avec attention sur le visage d Aiu ah 1 aUente et la curiosité qu'il excitait à plaisir. Il m'est arrivé singulièrement. Je sortais du bain, et je prenais l'exercice salutaire de la promenade sous le portique, écoutant mon tuteur Attale, qui s'occupait à faire chanter en chœur, à des esclaves grecs, les poésies lescennines faites par Claudien en l'honneur du mariage de l'empereur Valeniinien 111 (34). Elles sont véritablement dignes dîi sujet, et jamais on n a peint avec plus de génie les délices de l'amour et les transports dun époux à peine sorti de l'enfance, poursuivant une épouse d'une beauté achevée. Alidah, veux-tu que je te les dise?

— Non, Firmin, répondit Alidah en devenant rouge et presque liiimiliee ; non, ce que je veux que tu me dises, c'est le message de mon père.

— Tu as raison, je vais te l'apprendre. J'étais donc à me promener après le bain, lorsque les chants d'Attale furent tout à coup suspendus par I annonce d'un messager du comte Bold. Aussitôt je vois entrer un monstre horrible, un monstre comme je souhaite que tu n'en aies j-imais vu, s'il est vrai, comme tu me l'as dit, que déjà notre amour ait besoin d'être placé sous la protection de Lucine; car il serait affreux que le fils de la plus blonde des Vénus, comme dit le prince l.uric, eût les cheveux d'un rouge sanglant et les yeux verts et louches de ce nain difforme.

— Quoil reprit vivement Alidah, c'était un nain, un bouffon, le bouffon du prince Euric?

— Je ne le connais pas, moi ; c'est le premier message qu'il m'apportait... à moi..., et j'ignore s'il appartient à ce barbare Visigoth, mais je ne doute point que ce ne soit un bouffon par la manière dont Il a parie à mon tuteur. Il n'a cessé de l'appeler César, divin empereur, maître du monde, comme on le nommait autrefois, quand un caprice ù Alaric le tira des rar^gs les plus obscurs pour le faire empereur durant quelques mois ; mais ce qui augmentait le ridicule de cette scène, c est que le malheureux vieillard recevait avec une joie et une vanité que tu ne peux l'imaginer, les louanges ironiques et les respects insolents du bouffon. Quant à moi, j'en riais de tout mon cœur, et j aurais voulu que tu fusses présente pour t'en réjouir avec moi.

— Et qu'est-il venu te dire à toi, ce bouffon ? reprit Alidah avec une impatience marquée.

— Il ne m'a point parié, bien qu'il m'ait longtemps considéré avec une attention qui eût fini par me déplaire si je ne savais que pour ces êtres disgraciés il y a une certaine curiosité plus forte qu'eux, qui les pousse à examiner attentivement ceux que la nature a doués de quelque beauté.

-uJjFirminI s'écria Alidah, au nom du ciel, qu'est venu te dire ce bouff'on ?

-^•n est venu me remettre cette lettre de la part du comte Bold.

-iwES que contient-elle? donne...

Au moment où Alidah allait s'en emparer, Firmin la retint encore et ajouta, comme s'il eût voulu faire éclater l'impatience de la jeune nlle en la contrariant :

— Sais-tu qu'il est fort heureux que le comte Bold, ton père, ne soit pas, comme la plupart de ceux de sa race, ignorant des belleslettres romaines et grecques, car s'il m'eût écrit avec ces caractères bizarres qu'Ulphile (35), l'évéque arien, a inventés pour écrire votre langue, jamais je n'aurais pu m'y reconnaître.

— Firmin, Firmin, s'écria AHdah avec désespoir, pourquoi me

(34) Vers fescennins [fescennn versus). C'élailune espèce devers libres elgrossiers qu'on chantait à Rome dans les Kles et les divertissements, principalement dans les noces. Ce mot, selon Macrobe, est formé de fascinum, charme. Le peuple croyait nue ces vers étaient propres à écarter les maléfices.

Pour donner un exemple de ces poésies, nous citerons quatre vers du poète Claudien, dont nous avons parlé dans le leite ;

Dices, 6 quoliesl hoc mihi duicius (Juàtn ftavos decies vincere Sarmatas.

Tum Victor madido prosilias toro Noclurni referens vulnera prœli

(Claud,, poés. fesc. 112-120.) (3S) « Per Ulphdam episcopum suum ariamim (qui lillc-ras Gcthicas primus iiivenil

traiter ainsi? l'ai-je mérité, moi? ou, si mon père fa blessé par son message, en suis-je coupable? 0 mon Dieu! reprit- elle en levant aux cieux des yeux ombragés de larmes, n'est-ce pas assez de mes fautes et m en punissez-vous déjà à ce point qu'il me faille douter de l'amour qui mêles a fait commettre!

— Oh! s'écria Firmin à son tour avec explosion, ne doute pas de cet amour, Alidah, sur ton âme n'en doute pas. Il faut que tu y croies H taut que tu saches bien que c'est un amour qui peut tout perdre p utot que t abandonner; un amour qui, pour toi, mon Alidah, pourrait ontenir la gloire, la puissance, la renommée ; un amour qui, iiour toi mon Alidah, a pu braver l'infamie, le remords, la honte. Oh! si lu né croyais pas que je t'aime ainsi, que deviendrais-ie donc, nue serais-je?... Alidah... va... va... Alidah, je t'aime.

Fiirrain détourna la tète pendant qu'Alidah lui disait doucement •

— Oh I pardonne, Firmin, pardonne.

— Tiens, tiens, dit celui-ci en s'éloignant pour cacher des larnies qui roulaient dans ses yeux, le voilà, le message de ton père

Ahdah le prit et se mit à le lire:

« Que Firmin se rende aujourd'hui dans ma demeure: il pourra décider lui-même s'il est digne de la faveur qu'il m'a demandée en la disputant a un rival sur lequel il lui sera facile de l'emporter. Ouil ose enlin révéler le secret important que ses paroles m'ont fait soupçonner. Jamais plus belle occasion ne se sera offerte à lui ■ car il seiM en iiresence des plus nobles et des plus puissants de notre nation »

— Et qu est ce secret ? dit Alidah.

— Ma loi, j'ignore celui que Ion père semble attendre de moi, reprit l'irmin qui semblait s'être armé d'une sorte de gaieté douloureuse contre la pensée intérieure qui l'obsédait; mais je suis bien sûr qu'il en apprendra un aujourd'hui auquel il ne s'attend pas.

— L as-tu du moins instruit de ton arrivée? dit Alidah, que lé Ion amer de l'irmm affligeait cruellement.

— Je me suis bien donné de garde de la lui apprendre, répliqua Firmin tout à fait revenu à son expression légère et railleuse il m'eût encore poursuivi probablement de ses éternels récits sur la gloire des Visigoths; Il meut raconté l'illustration de la famille des Amales et ae la lamille des Baltes, exclues du trône par les intrigues de la race moins noble de Theodoric I".

— Firmin, au nom du ciel, songe à notre situation ! s'écria Alidali; songe que bientôt mon père découvrira que je suis une fille criminelle devant lui, sinon devant Dieu, car le prêtre qui doit bénir notre union a tavorise ma désobéissance ; songe qu'il se présente une occasion de parler a mon père. Lui-même t'attend, sans doute, pour te confier quelque important secret; et tu le fuis, sous le prétexte d'échapper à un moment d ennui. Firmin, est-ce là ce que tu m'avais promis'?

tue leva les yeux au ciel, comme si elle eût mentalement ajouté : — tst-ce là ce que j'avais espéré?

. — Allons, calme-toi, mon Alidah, reprit Firmin d'un ton plus sérieux; puis il ajouta avec une tristesse qui s'alliait mal à l'heureuse nouvelle qu il annonçait :

— Si je ne demande pas ta main à ton père, c'est qu'il recevra aujourd hui cette demande d'une volonté à laquelle il ne pourra la

— Mais tu n'as pas pensé à ce que peut être ce rival, sur lequel il faudra que tu remportes.

— Crois-moi, on ne refuse rien à l'homme qui me protège, dit Firmin avec un ton d'amer désespoir.

— Ignores-tu que le prince Euric vient ici ? dit Alidah.

— Que peut l'offrir le prince Euric? repartit Firmin avec une expression cruelle et insolente : de l'or, des richesses. Ton père méfei'çra un trône.

— Ah ! mon Dieu ! protégez-nous 1 s'écria Alidah, presque dcsesntréo par le ton singulier de Firmin.

Et comme il souriait amèrement en la regardant :

— Ta raison s'égare, reprit-elle ; oublies-lu que c'est aujourd'hui qu II taut parier, que les hôtes de mon père vont arriver, et que !■' prince sera du nombre?

— Tu en es sûre? dit Firmin.

— Hélas I mon père m'a placée sur cette tour pour lui annoncer leur venue.

— Et par quel moyen ?

— En sonnant de ce cor d'argent toutes les fois qu'il paraîtra oiielqu'un à l'horizon.

— Le moyen est neuf et singulier ; prête-moi ce cor, que je l'examine.

11 prit le cor et s'amusa à en tirer des sons qu'il variait avec art.

et scripturas in eorum linguas divinas convertit) hujus perlidia; culturam edocenles, omnem ubique linguœ hujus nationem ad culturam hujus sectœ invilare »

[Jornandès, de Rébus Geticis, p. 106.) « Tune Gulfilas eorum episcopus golhicas litteras adinvenit, et scripturas sacras in eamdem linguam convertit.»

{Isidore, Chronicon Golhor., p. 167.) 11 est h remarquer que Jornandès et Isidore donnent tous deux un nom diflurenl à l'inventeur des lettres gothiques : l'un l'appelle Ulphile et l'autre Gullile.

SATHANIEL

— Oticlle folie, quel cni)rice en un paroil moment I s'écria Alulah. Firniin, qu'as-lu, mon l'irmin, mon amour? Firmin, lu es dans un de ces jours où l'on dirait que ion âme est absente de toimème- alil tu n'es plus celui qui agii.iit devant moi de si nobles espérances de gloire que mes yeux eu furent éblouis; tu n'es plus cel'ii qui rêvait une si haute destinée. Ob ! mon Firmin, qu'es-tu devenu '

— Alidali, je suis devenu ton amant, dit Firrain en riant tristement, n'est-ce pas une assez belle destinée?

Alidah se lut, honteuse et presque indignée. . , , t-

— Voilà, ce me semble, une cavalcade qui arrive du cote de lor.louse, dit Firmin.

— Déjà? reprit-elle.

Puis, songeant qu'il lui fallait obéir à son père, elle reprit :

— Je reconnais le vénérable Guildin et ses deux fils. Donne-moi ce cor, que je les annonce.

— Un coup de cor suffit pour chacun, dit Firmin, maigre leur suite nombreuse. Ils auront beau faire, les esclaves ne leur tiendront pas lieu d'ancêtres.

11 sonna trois fois du cor, et Alidah le regarda avec etonnemenl.

— Qui t'a appris cette distinction de nos rangs ?

— Et quelle brute ne finirait pas par la retenir, lorsqu'elle a le bonheur de voir ton père tous les jours? Il me l'a mille lois contée. Ah I voici d'un autre côté une bastcrne traînée par des bœufs ; vois comme ils vont lentement, Alidah. Cependant ils arriveront aussitôt que les bons coursiers de Guildin : c'est qu'ils ont pris le chemin le plus court et qu'ils sont partis à temps : si je ne me trompe, c est Garpt.

— Qui te le fait supposer? , , ,

— Je le reconnais au luxe de sa basterne fermée (36), dont le vent a£;ite les rideaux de soie et dont le soleil fait luire la pierre transparente qui ferme la portière. Nul autre que lui n'est assez riche pour étaler un pareil luxe; pas même le prince Euric, ce redoutable rival qui fait publier son mariage avec une fille maure pour cacher son union avec une noble Visigothe. La connais-tu, Alidah?

Firmin prononça ces paroles avec une expression de haine et de mépris, dont un moment avant on l'eût pu croire incapable. Aussitut il sonna du cor avec force et en prolongeant le son de toute son haleine. , , .,

— J'espère, reprit-il, en s'adressant à Alidah qui le regardait avec étonnement, que le beau Garpt sera satisfait. Quelque longue que soit la suite de ses aïeux, il aura eu le temps de la réciter trois fois durant le son prolongé que je lui ai accordé.

Pendant que Firmin parlait ainsi, Alidah le regardait comme si elle cherchait encore à deviner l'âme de l'homme à qui elle s'était donnée; tremblante et confiante à la fois, elle ne pouvait concilier l'affectation de ses paroles avec les élans de colère et de fierté qu'il laissait parfois échapper, et elle ne savait comment expliquer la nonchalance apparente de sa vie avec le succès qui suivait presque toujours les résolutions qu'il prenait. Un singulier prestige entourait ce jeune homme. Frivole jusqu'au ridicule, il y avait des heures où il semblait avoir épuisé la vie dans les études les plus sérieuses. Il avait toutes les affectations et les défauts de la jeunesse romaine; défauts qui déplaisaient au comte Buld à plus d'un titre, et cependant il était le favori du vieux comte. En effet, le vieux Visigolh ne considérait comme des hommes que ceux dont le corps était rompu à la fatigue des armes ; cependant il supporiait toutes les plaisanteries de Firmin et souffrait ses airs imperiinenls cl sa parure affectée. On l'entendait sans cesse se récrier contre la facilité des mœurs romaines, qui permettaient aux femmes des entreliens fréquents avec les hommes, et il semblait ou- Jilier à plaisir de surveiller par sa présence les nombreuses entrevues d'AIidah et de Firmin. Ou ne saurait dire si cette condescendance, ce respect même avait une cause particulière à Firmin, ou si c'était seulement un reste de cette vénération que tous les peuples avaient conservée pour ce grand nom de Rome. Dans cette révolution des nations esclaves contre Rome souveraine, il se passa quelque chose de ce qui arriva dans notre révolution d'il y a cinquante ans, faite par le peuple contre la royauté. Ville souveraine et royauté, abîmées toutes deux, toutes dei'ix massacrées et dévastées, elles inspirèrent toujours à leurs vainqueurs un respect et un effroi auxquels ils n'échappaient quedans les heures de destruction. Alors l'ivresse du sang verse, le tumulte des villes détruites, le bouleversement de tout ce qui était, étourdissaient ces barbares et leur donnaient la force de

(301 La baslcrne était une espèce de Toiture dont les dames romaines se servaient autrefois. Saumaise , sur le livre de Tcrtullien rfe PalUo, dit que la baslerne avait succi'-dL' à.la litière, et qu'elle en diff'rail peu ; que la liliùre était portée sur les épaules des esclaves, au lieu que la baslerne l'Olait par des bètes, tels que des mulets ou bidets, ou mules.

I.e dedans de celle voilure s'appelait cavea, c'est-à-dire cage. Elle était garnie de coussins fort mous qu'on appelait lecli, les lits de la basterne. Les deux côtés étaient ornés de glaces, qui se faisaient d'une espèce de pierre transparente, comme on l'apprend de Pline, liv. xxxv, ch. 2-2; et de Sénèque, dans son ép. xc, cl dans son livre de la Fmviâence.

Ce qu'on appelai! carruca était un ïrai carrosse ; nous en parlons dans la seconde partie.

tuer ; mais quand ces heures étaient passées, ils se trouvaient petits devant ces hommes qu'ils avaient vaincus, et la tente de bois qu'ils élevaient se tapissait à l'abri de quelque ruine qu'ils avaient faite. , , .

Le comte Bold aimait-il Firmin, ou éprouvait-il seulement pour lui ce sentiment général que nous avons cherché à expliquer? c'est ce ([ue nous découvrirons plus tard ; mais toutes ces pensées venaient à l'esprit d'AIidah, pendant que Firmin annonçait les guerriers qui entraient successivement dans le château, quand tout à coup il s'écria : •

— Regarde, Alidah, c'est le cas de montrer tout mon talent à sonner lie cet instrument; car voici un bote pour lequel il faut une belle et longue fanfare. , , .

— Quel est donc cet hôte ? reprit Alidah en regardant au loin , ce ne peut être un personnage de haut rang : un seul cavalier le suit ; ses armes ne sont resplendissantes ni d'or ni de pierreries, et le cheval qui le porte semble devoir expirer de fatigue à la porte de notre maison. .

— Tu ne le connais pas, Alidah? Comment ! lu ne connais pas I illustre rival que ton père veut m'opposer, le voluptueux et élégant Euric ?

— Quoil c'est lui? dit Alidah en se penchant vivement sur le bord de la tour pour l'apercevoir.

Firmin la saisit rudement, ei la fit reculer avec une violence qui épouvanta Alidah.

— Ne te penche pas ainsi vers lui ; car il n'a pas les bras assez forts pour te recevoir si tu venais à tomber, et pour l'empêcher de le briser la tête sur les pierres du chemin. Heureusement que j'ai la main assez vigoureuse pour prévenir ta chute. Maintenant que tu lui as rendu le salut gracieux qu'il t'a adressé, il faut que j'annonce son entrée au château.

Firmin fit aussitôt retentir les airs des accents nombreux et prolongés de son cor, et Euric disparut sous la porte où le comte Bold se trouvait pour le recevoir.

— Et loi, ne vas-tu pas dans cette assemblée, Firmin ? ajouta Alidah en l'implorant à la fois du geste et du regard ; mon père l'y a appelé. Firmin, il est temps.

— Pas encore, Alidah ! pas encore. Quand il sera temps que j entre, la fanfare qui m'annoncera éclatera avec fracas parmi celle foule de guerriers terribles, et les fera se serrer les uns contre les autres comme un troupeau de bétail qui entend gronder la foudre. Encore quelques heures, Alidah, encore quelques jours, et tu verras s il est un rival sur lequel je n'ose l'emporter, ce rival fùt-il plus puissant que le prince Euric.

— Oh ! te voilà, Firmin, tel que je t'ai connu, te voilà comme mon père rn'a permis de l'aimer.

Firmin no répondit pas, et, s'appuvanl pensivement sur le bord de la tour, il considéra le tumulte que faisaient en bas les esclaves et les serviteurs des Visigoths.

— Vois, dit-il, Alidah, vois tous ces hommes qui se pressent a qui aura la meilleure place au banquet que ton père a fait préparer en plein air. Regarde ceux que la nature a doués de la force et du courage, ils s'avancent en renversant les imprudents qui s'opposent a leur passage; il semble qu'ils vont arriver; mais voilà deux de ces fiers antagonistes qui se rencontrent; ils se mesurent du regard, ils s'insultent, ils sont prêts à en venir aux mains. Fais attention aux faibles et aux lâches qui s'interposent pour prévenir une querelle et apaiser ces deux héros ; les brutes oublient ce qu'ils convoitaient avec tant d'avidité : pendant ce temps, un misérable et hideux bouffon s est glissé jusqu'à la table et dévore en ricanant les meilleurs morceaux, ilé bien, ce que tu vois à tes pieds parmi ce troupeau d'esclaves, doit se passer probablement de la même manière dans l'assemblée où sont réunis tous vos nobles visigoths. Parmi eux il y a probablement aussi des hommes braves et résolus qui se croient chacun le droit de commander et qui sont prêts à défendre ce droit de leur vie ; et pendant ce temps, un vil boulfon se glisse entre leurs épées et s'empare de la place qu'ils se disputent ; mais l'heure est venue où je dois empêcher le plus méprisable des deux histrions de se jouer ainsi d hommes (|ui le valent mille fois.

Après avoir ainsi parié, il dirigea ses yeux vers l'horizon du côté où s'élevait une tour isolée et y. attacha longtemps ses regards. Celte tour surmontée d'une croix servait de refuge à ipielques pieux anachorètes qui vivaient retirés du monde, sous la direction du moine Barthélémy. Après l'avoir longtemps considérée, Firmin reprit: . T .. •

— Rien encore ! leur rêve sera plus long que je ne pensais. Je 1 ai cependant bien averti. Le soleil marque déjà la septième heure, et il n'a point paru. Honte à sa pusillanimité! Lorsqu'il pouvait surprendre ici ses ennemis au milieu de leurs complots et les anéantir, il recule devant quelques gouttes de sang.

— Firmin, dit Alidah, en suivant la direction des regards de son amant, les discours sont d'un insensé ou d'un traître. Tu sais mieux que moi ce qui se passe dans ce château ; et, si j'ose te comprendre, tu as vendu à quelqu'un le secret de celle réunion.

— C'est vrai, repartit Firmin avec rage, et l'heure e.st vc'iiue où, pour mon châtiment , tu devais me reprocher de l'avoir f.iil;

SATHANIEL

insensé, nui ai préféré ta vie ù mon lionncur? misérable, qui , me suis sali pour te garder pure; oui, je suis un traître, Alidali, un I traître I

A peine avait-il achevé ces paroles que la croix qu'il observait au

loin lit rapidement mouvoir ses bras immenses (37).

— C'est lui, c'est lui I s'écria vivement Firmin en portant son cor à ses lèvres. — Pas encore, reprit-il tout bas, pas encore, il faut que sa présence leur arrive en même temps que le bruit de cet instrument.

Il attendit immobile, l'œil fixé sur l'horizon. Enfin on vit paraître au loin une troupe de cavaliers, et Alidah, épouvantée de la colère que Firmin venait de lui montrer, lui dit limi- - dément :

— Voilà de nouveaux hôtes, il est temps d'avertir.

— Pas encore.

— Mais mon père m'a ordonné de ne laisser approcher nul étranger sans qu'il en sait instruit, et s'il m'a confié ce soin, c'est qu'il compte sur mon exactitude.

Il est donc bien important que cet avis lui soit donné? ■ — Si important, dit Alidah, que si tu tardes plus longtemps je vais 1 avertir moi-même ; rends-moi ce cor.

Elle essaya de s'en emparer : mais Firmin le retint et lui répondit en lui lançant un regard sévère :

— Pas encore, t'ai-je dit.

— Firmin, reprit Alidah, il faut donc que je descende et que je pénètre dans cette assemblée.

— Tu ne descendras pas, Alidah !

— Mon père m'a ordonné de l'avertir.

— Demeure, tu n'auras pas longtemps à attendre, demeure. Alidah se pencha vers le bord de la tour en criant :

— SIou père ! mon père !

— Cesse tes cris, reprit Firmin ; voilà notre bonheur qui s'avance. Et après lui avoir jeté un coup d'œil oii une tendre pitié se mêlait à

la colère, il prit son cor et fil retentir les airs d'accents vifs et prolongés. Presque au même instant Théodoric arriva à lentréedu château, et lorsque les nombreux Visigoths, rassemblés dansune salle immense, se demandaient quel nouvel liôle on leur annonçait de cette manière, la porte s'ouvrit, et Théodoric parut suivi seulement de son écuyer, qui tenait à là main son arc enfermé dans un étui (ss).

Son apparition sembla les terrifier tous, à l'exception d'Euric qui, debout devant le siège qu'il occupait, avait été interrompu dans le discours qu'il prononçait à ce moment.

Mais pour l'intelligence de la scène qui va suivre, il est nécessaire de rapporter ici les paroles d'Eurie.

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