VI. — LES DEUX FRÈRES
Comme Firmin l'avait deviné, Euric s'était emparé de la première place dans l'assemblée, en dépit des prétentions de quelques ris aux, et, notamment, malgré les droits de Dold et de Garpt. Il est vrai qu'il calma leur ressentiment par des paroles flatteuses pour chacun d'eux ; mais ni l'un ni l'autre n'eussent cédé si facilement s'ils avaient pu prévoir avec quelle perfide adresse Euric saurait combattre et détruire leurs droits avant qu'ils eussent essayé de les établir. Ils le laissèrent donc parier, et voici ce qu'il dit :
— Vous savez trop les raisons qui nous ont réunis dans celte demeure pour qu'il soit nécessaire que je vous les rappelle afin d'exciter votre ressentiment; mais il n'est pas inutile que je vous montre en quel état le gouvernement de Théodoric a réduit les Visigoths; afin que nous trouvions plus aisément le moyen de relever leur gloire déchue. Sans remonter jusqu'à l'époque où nous étions les plus puissants des peuples qui habitaient les bords du Pont-Euxin, je veux vous exposer ce qu'ont fait vos rois depuis que nos divisions, dont les Huns ont si cruellement profité, nous ont forcés de chercher une autre patrie. Alaric, cet illustre successeur de la maison des Baltes (39), a laissé un
(37) « Aliquanti, in castellorum aut urbium turribus, appendunt trabes quibus, aliquando erectis, ah'quando doposilis, indicant quœ geranlur.y> (Fej., lib. 3, n. so.)
« Per si'jnff composita, quasi quibusdmn liUeris, edocet inluenlibus aspecluni, jn illai|ue leguiitur apicps rerum, et non scribendo facil quod sciiptura declaravit.» {Cussiodore, Yarior., p. 100.)
(38) «Quem pueiile compulat geslare thecalum.» (Sidoine, liv. 1, ép. m.)
(39) Le nom de Baltes ïienl de Bold (hardi). Jornandè? donne la généalogie de celte famille en félicitant Alaric de lui appartenir.
Du reste, il résulte du syslirae de Jornandés que les deux principales familles dfs Golhs étaient celle des Aniales et celle des Baltes. Tant que les Golhs restèrent un peuple uni, les Amales régnèrent; mais lorsqu'ils se séparèrent en Ostrogotlis et en Visigollis, les Oslrogolhs lurent gouvernés par la famille des Amales, et les Visicjlhs par la famille des Baltes.
Il est didicile de démêler le droit héréditaire que Jornandès semble établir en faveur des familles régnantes, du droit d'élection qu'avait gardé le peuple visigoth. Toutefois ce droit liér.^dilaire était si puissant qu'un certain Corismond, de la famille des Amales, s'élaiU enfui de chez les Ostrogoths, soumis alors à la domination des Huns, et étant \em'. dci«;;nder asile à Théodoric I". il r-riii devoir cacher son nom pour ne pnint
nom si célèbre que les enfants le connaissent presque aussitôt que celui de leur père. Alaric. a conquis l'Italie et comblé les Visigoths de richesses immenses entassées dans cette ville d'or et de marbre qu'on appelle Rome. Alaric mourut trop tôt pour ses projets; mais vous lui donnâtes un successeur qui n'en avait pas conçu de moins nobles : ce fut ton père, comte Bold, ton père Ataulphe, qui, je dois le dire à regret, oublia trop peut-être notre haine pour l'empire romain, lorsqu'il épousa la belle Placidie, la sœur de l'empereur Honoré. Si ce fut une faute contre nos coutumes, ce n'en fut pas une contre sa gloire, et si cet hymen fut impopulaire, au moins il fut illustre. Cependant Ataulphe en subit la peine; et si, malgré ses conquêtes dans les Gaules et dans l'Espagne, il trouva nos pères tout prêts à favoriser la vengeance du Bagaude Vernulph, c'est qu'ils ne voulaient pas que le sang romain se mêlât à celui de la grande famille qui les gouvernait depuis'des siècles. C'est qu'Ataulphe manqua à la destinée de notre nation lorsqu'il avoua que, ne pouvant efl'acer le nom romain, il voulait en relever l'éclat (40), et qu'il quitta l'Italie, qui déjà nous appartenait presque tout entière. Voilà comte Bold, et je le dis ici pour te justifiier du reproche que l'a fait Garpt; voilà pourquoi, malgré ton courage, ta fortune et ta renommée, la place que tu ambitionnes t'est à jamais interdite.
Le comte Bold voulut se lever et répondre ; mais il fut forcé de se rasseoir devant les cris des autres Visigoths, auxquels se mêlaient les rires de Garpt, dont Euric calma bien vite la jalouse satisfaction en reprenant :
— C'est un malheur dont je te plains ; mais ce malheur n'est pas honteux comme celui de l'homme qui a osé te disputer la première place parmi nous, quoique cet homme soit ainsi que toi innocent de la proscription qui le frappe. Garpt, ce n'est pas seulement ta famille qui est devenue indigne de reprendre un rang parmi nous, c'est ta nation tout entière. Le jour où les Ostrogoths se sont mis à la solde des Huns, de ces féroces barbares qui nous ont chassés de notre pays, nos frères se sont à jamais séparés de nous. Toutefois je vous dis trop de choses inutiles, sans doute, et je reviens à nos projets. Après la mort d' Ataulphe assassiné, vous avez élu Sigeric; mais les Visigoths n'aiment pas plus les lâches tyrans qu'ils n'aiment les lâches Romains. Tu dois te rappeler, comte Bold, comment Sigeric fit marcher ta mère Placidie à pied devant son cheval (4 1 ). Tu n'étais déjà plus un enfant, et j'ai souvent entendu dire que tu pleurais pendant que cette noble femme traînait dans la fange la pourpre romaine dont elle était revêtue. Tu pleurais : c'est d'un bon fils ; mais tu aurais pu te retourner et frapper le tyran.
— J'étais sans armes, s'écria Bold, enchaîné, et....
— Et d'ailleurs, continua Euric, ce supplice ne dura que sept
alarmer le roi, qui, le sachant d'une famille beaucoup plus ancienne el plus noble que lasieniie, eût pu craindre de le voir préféré par le peuple. Il résulte de ceci que la naissance n'était pas un droit direct au trùiie, mais un droit assuré au choix du peuple.
Du reste, si nous avons établi cette rivalité en faveur d'un Balte, c'est que probablement cette famille n'avait pas été éteinte par le massacre d'AtauIphe et de ses six enfants, puisqu'on retrouve plus tard des Baltes dans fliistoire des Visigoths, et que la-famille des seigneurs de Baux en Languedoc prétend tirer son origine de cette antique famille visigothe.
D'une autre part, la famille des Amales ainsi que les Ostrogoths semblaient avoir perdu tous ses droits véritables depuis qu'ils avaient combattu sous Attila contre leurs anciens frères les Visigoths.
Gibbon avait sans doute oublié ce qu'il avait écrit lui-même de la simultanéité du droit héréditaire et du droit d'élection, lorsqu'il dit qu'on viola, à propos des successeurs d'AtauIphe, le droit de succession ; car il s'exprime autrement et plus régulièreiiient, à notre sens, quand il dit, à propos d'Alavivus et de Friligorn : «L'autorité qu'ils devaient à leur naissance était sanctionnée par le libre consentement de la nation.»
(40) Rien ne peut donner une idée plus juste du caractère et du système publique d'AtauIphe que sa conversation avec un des premier: rilmi in de Narbonne, qui, dans un pèlerinage qu'il fil à la Terre-Sainte, la ra|i|irui;i ;i s.îinl JérOme en présence de l'historien Orose i qui nous l'avons empruntée. «Encnuragù par la valeur et la victoire, dit Ataulphe, j'ai conçu autrefois le projet de changer la face de l'univers, d'en elTacer le nom des Romains, d'élever le royaume des Goths sur leurs ruines, et de devenir, comme Auguste, le fondaleur d'un nouvel empire. Mais l'expérience m'a peu à peu convaincu qu'il faut des lois pour maintenir la constitution d'un État, et que le caractère indocile el féroce des Golhs n'est point susceptible de se soumettre à la contrainte salutaire d'un gouvernement civil. Dès ce moment, je me suis fait un autre plan de gloire el d'ambilion, et j'ai aujourd'hui le d^-sir sincère de mériter la reconnaissance de la postérité en employant la valeur des Goths, non pas à renverser, mais à détendre l'empire romain et à maintenir sa postérité.»
{Orose, lib. vu, c. xlui, p. 584, S8S.)
(41) Sigeric, frère de Sarus, s'empara du trône d'AtauIphe elde son diadème. Il commença son règne par le meurtre inhumain de six enfants que son prédécessemavait eus d'un premier mariage, el qu'il arracha sans pilié des mains d'un vénérable évoque. L'infortunée Placidie, au lieu de la respectueuse compassion qu'elle avait droit d'allendre, essuie des traitements barbares el ignominieux. La hlle de l'empereur Théodoric, confondue dans une foule de vils captifs, fut forcée de faire à pied un Ira. jet de plus de douze mi|ins, devant le fhcniil d'un baibare assassin de son mari qu'elle avait luujoiirs tendrement aimé. (Gibbon.)
SATHAMEL.
jours tant nue dura le n'gne de Sigerlc; et les nobles Visigoihs, prenant iiilie de la mère et de son lils, t'en délivrèrent bientôt. Ce tut toi, vénérable Sunieric, tui, brave Gundinc ; ce fut ton aieuI, jeune et deja illustre Reuhila, vous tous ou vos nobles pères qui avez purge la nation de ce misérable, et placé Wallia sur le trône. .
Le comte Bold frémissait de colère ; et l'on eût trouve qu luiric poussait bien loin l'audace de lui rappeler des souvenirs si cruels, îruiie manière si outrageante, si l'appel qu'il adressa à la vanité des autres Visisoths n'eût excité parmi eux un mouvement d'orgueil qui leur fit oublier l'insulte que subissait le vieux BoKl. Avant que celle émotion fût calmée, Euric reprit rapidement :
—C'est a Wallia que vous devez ce royaume; c'est lui qui vous a donné pour capitale Toulouse, la Rome de la Garonne (-12) ; et sans doute il avait l'ait assez pour que le sceptre reslâl dans sa maison, s'il avait laissé un fils, ou si sa fille n'avait épousé le fameux Ricimer , ce Franc-Suève , aujourd'hui le maître de l'empire sous son misérable empereur. Mais toute alliance étrangère vous est insupportable, ot c'est alors que vous avez élu mon père, l'illustre et vaillant 'fhéodoric; celui qui, défendant Toulouse contre les armées romaines unies aux Alains et aux l'rancs, resta debout quand les murs étaient tombés, et qui, sollicite par les Huns d'abandonner cette ville, répondit fièrement en frappant le sol de son epée : « Cette terre est ù moi , et je la garderai comme royaume ou comme tombe (43).»
11 n'y a pas assez longtemps, compagnons, que cette vie illustre s'est éteinte pour que je vous rappelle ce courage infatigable et <elte prudence infaillible qui a rendu le peuple visigoth si puissant. Vous savez comment et lorsque mon père s'apprêtait à venger, sur l'infâme Genseric, l'abominable supplice infiigè à ma soeur ; vous savez comment il lui fallut si- - 1er combattre l'en-^ nemi que son bourreau lui suscita (44). Cet ennemi a été vaincu.
ennemi a eie ^allleu, ■ j ,,,.
et si l'on pense à ce qu'il était; si l'on compte les nuées de guuriers qui s'amoncelaient contre la Gaule ; si 1 on se retrace cette lace dévorante qui desséchait les nations sur son passage; si Ion en croit les souvenirs demeurés dans les chants de ces peuples
(lî) Ce nom de Rome de la Garonne se trouve dans une messe propre de saint Salumiii, publiie par le père Tliomas, et ensuite par le pire Mabillon. (45) « llonc ego \e\ viclor rcgno, vcl morle lenebo vicUis humum. » (H] «Sed postca, ut eral ille et in sua pignora Iruculenlus, ob suspicionem tanUinv n.odo veneui ab ea parati, eam, pulalis naribus, spolians décore nalmali, pair, suo aJ Catlias remiserai, ut lurpe tunus miseranda semper olîerrct, et crudehtas, quaeliam n.overenlur externi, vindicUni palri? cfficacius iiiipeirarel.v (Jornand.s, de Rébus Cclicis, p. 117.)
qui ont poussé leur domination jusque dans des royaumes dont la vaste ambition romaine n'a pu apprendre que le nom; si 1 on ose se «''urer celle multitude venue des déserts de la Tartane et grossie de tous les peuples qu'elle poussait devant elle ou tramait a sa suite; si l'on songe enfin que cet ennemi s'appelait Attila, il faudra reconnaître que celait un grand courage que celui qui ne balança pas à combattre, lorsqu'il pouvait, comme les tiens, noble Garpt, accepter sa protection et devenir son favori. Mais Théodoric ne craignit pas les chances d une bataille, et Attila fut vaincu. Il le fut par le courage de mon père, qui osa aller à sa rencontre; par la valeur de mon Irère Ihorismond, qui
exécuta près du corps de mon père mort , ce qu'avait médité mou père vivant ; car mon père fut tué à la première rencontre de ce long carnage, et il le fut par un des tiens, noble Garpt , par les Ustrogoths, devenus, grâce ù leur lâcheté, les .soldats d'Attila et les ennemis de leurs anciens frères.
Euric essuya quelques larmes, voulant 1 lisser à cette accusaimn contre Garpt le temps de faire l'efiFet (lu'il en attendait, puis il repril :
— .Mon père fut donc lue dans cette terrible bataille où les morts se comptèrent par cent mille , et où cependant le grand Théodoric ne compta que comme un homme mort, tant son fils avait hérité de tout ce qu'il avait de noble, de grand, d'indomptable. Ab! s'il vivait, ce noble frère, ce vaillant Tliorismond, nous ne serions pas ici ; nous ne demanderions pas ce qu'est devenue la gloire des Visigoths; car c'est le seul compte que je veuille demander à son meurtrier.
'\ùa, non , je ne veux ! is vous retracer cette nuit horrible où Thorismond, surpris, fut assassine par son frère, l'ar le mien, par notre I oi ; je ne veux pas neltre ma douleur à la place de vos griefs, mais je dois vous dire (■e que nous sommes devenus. Nous sommes devenus les soldats mercenaires des Romains. Vous vous souvenez, n'est-ce pas. de ce moment ou le lyran Maxime força F.udoxie, la veuve ilé Valentinien 111, à l'épouser? vous vous souvenez de l'avenir qui s'ouvrait alors devant nous? La malheureuse Eudoxie venait d'appeler à son secours le féroce Genseric, qui ne s'était flatlé d'échapper à notre vengeance qu'en se réfugiant sur les rives de l'Afrique. Rome était dans la confusion, et Maxime éperdu nous demandait ,"1 genoux de le proléger. Ce fui Vvitus, le grand maître de la milice, qu'il nous envoya; Avitus, ce guerrier aux paroles fiatteuses, qui se vantait d'avoir dompte plus d. barbares avec sa langue que Stilicon, son prédécesseur, avec sa pesante épée. Il vint, et pendant qu'il cheminait vers Toulouse. Rome égorgeait Maxime, et Genseric égorgeait Rome [4 j). Ah 1 c'était alors
(45) Quand on sut l'approche des Vandales, le peuple irril- ■'•gorgoa Maxime. Genseric le vengea ea livrant la ville au pillage durant quatorze jours et gualorie r.As.
Paris. — Ï}1>- Jo V' lion K'v-lmiirc, nicSl-Loui», 46, au «arai-.
Ue»arde. Alidan, c'est le cas de montrer toul mon lalont i sonner de cette inslrumenl. - Page u.
SATHANIEL
lin beau moment pour les Visigotlis. C'élail Rome ;\ conquérir, Home ;'i conquérir sur le barbare Vandale qui avait t'ait nuililer la fille que le grand Théodoric lui avait donnée pour bru. Le roi Tliéodoric a-i-il songé à votre gloire? le fils a-t-il vengé la douleur du père? le l'rore a-t-il puni le bourreau de sa sœur? Non, non, vous le savez aussi bien que moi. Vous étiez tous présents à cette audience où Aviius cuira en suppliant, et dans laquelle Théodoric le releva empereur d'Occident. Je ne vous redirai pas l'étrange discours de voire roi, je ne vous le montrerai pas remerciant Avitus, son ancien ami, de lui avoir appris les moeurs romaines, de lui avoir enseigné les vers de Virgile, et de lui avoir fait oublier la barbarie de nos usages (46). Je ne "sais jusqu'à quel point il a répudié son nom et le vôtre, car je quittai cette assemblée lorsque j'en prévis la honteuse issue. Je n'ai pas non plus assisté à celte cérémonie où Théodoric et noire plus jeune frère, l'innocent Frédéric, élevèrent .\.vitus sur un trùne de gazon, lui tirent un diadème d'un collier de soldat, et lui assurèrent la soumission et le respect des Visigoths. Voire roi seul osa jurer obéissance à un Romain, et certes il a bien tenu sa parole, nobles compa-
tirent et dispersèrent l'armée toujours victorieuse des Visigotlis; voilà où il nous a réduits. L'Espagne nous échappe, et les Alains nous y remplacent. Le lier Majorien gouverne l'empire et se prépare à nous reprendre celte terre que nous ont assurée la victoire et les traités, tandis que nous restons immobiles au milieu de ces flots de peuples qui se ruent autour de nous et nous enlèvent chaque jour une part de notre territoire. La Narbonnaise première est à notre porte , et sa riche capitale, qu'une marche de deux jours sépare à peine de la nôtre, sert de refuge à tous nos ennemis, sous la protection du courage vieilli de quelques légionnaires fidèles à Majorien et de l'obéissance de notre roi. Voulez-vous que cet état dure plus longtemps?
— Non, non, s'écria-t-on de tous côtés, non, il est temps que la gloire des Visigoths se relève.
— Eh bien I reprit Euric, voici la marche qu'il nous faut suivre....
C'est à ce moment que Théodoric entra dans l'assemblée qui demeura immobile et stupéfaite à son aspect. Euric lui seul leva sur son frère un regard où il n'y avait qu'une surprise légère comme celle que
gnons ! car les Suèves d'Espagne ayant déplu à notre empereur Avitus, nous avons élé vaincre pour Avitus les Suèves d'Espagne. Vous dirai-je les victoires de Théodoric? en quoi vous seraient-elles douces à entendre raconter, imisqu'elles n'ont servi qu'à nos éternels ennemis? Toutefois, lorsque le Franc-Suève Ricimer eut déposé l'empereur de Théodoric pour y mettre son empereur à lui, quand Majorien fut revêtu de la pourpre, alors notre roi songea à la puissance des Visigoths, ^'t vous savez comment alors il la défendit. Ce n'est point Rome qu'il voulut conquérir, c'est la misérable cité d'Arles, et la misérable cité d'Arles lui résista, elles deux légions du comte Gilles bat-
Cesacde Rome fui le plusépouvanlable, et n'eut d'égal que celui des Espagnols, lorsqikle connétable de Bourbon leur livra la ville de Dieu.
Il eiisle un ouvrage assez curieux, ayant pour litre Sacco di Borna, où il est prouvé que jamais la Kome impériale n'a eu à souffrir autant des barbares, que la l'iiirae papale a eu i souffrir des soldais callioliques qui s'en emparèrenl.
(*6) « Mihi romula dudum
l'er te jura placent; panumque ediscere jussit Ad tua verba^ docili quo prisca Marotiist Carmme moUiret scythxcos mihipagtna mores. »
(Sidoine.)
cause dans un banquet l'arrivée d'un hôte qu'on n'attendait pas. Théodoric, de son côté, ne portail point sur son front la colère d'un monarque qui surprend des sujets révoltés. Il parcourut toute l'assemblée d'un regard rapide, calme et presque bienveillant, et se hâtant de prendre la parole avant que personne eût le temps de réfléchir et de chercher un motif à cette réunion, il dit en souriant:
— En vérité, mes compagnons, vous vous montrez peu jaloux de plaire à votre souverain. A'ous êtes, je le sais, de fidèles sujets, des soldats sur qui je puis compter à toute heure et en tout lieu ; mais une fois que vous avez renjpli vos devoirs rigoureux envers votre roi, vous vous croyez quittes de tout autre témoignage d'affection, et dès qu'il se présente une occasion déplaisir, vous vous enfermez à l'écart pour la saisir sans lui, comme s'il ne vous appelait pas à toutes ses fêles. Plus qu'aucun de vous, vous le savez, je suis amoureux de la chasse; et lorsque vous en préparez une, qu'on m'a dit devoir être magnifique, je n'y suis point invité I M'en trouvez-vous indigne, ou quelqu'un de vous pense-t-il que je manque d'adresse à manier l'arc? On prétend cependant que celui-ci n'a jamais manqué son but.
Et il prit de la main de son écuyer l'arc qu'il avait tiré de son étui ; puis, jouant avec la corde détendue, il ajouta:
— Il a percé plus d'une bête fauve à l'épaisse fourrure, et je crois que la flèche qu'il peut lancer ne s'émousserait pas même sur une cuirasse.
SATHANIEL
Ces paroles surprirent d'autant plus ceux qui les entendaient, qu ils ne savaient si Théortoric parlait de bonne foi ou s'il faisait précéder la punition ducrinie par la raillerie oontre les criminels. Mais au moment où chacun se regardait comme pour se consulter, Euric s'écria d'un air de gaieté qui contrastait avec la sombre expression du discours qu'il venait de tenir : ,
— Béni soit Dieu, mon frère, qui vous fait arriver si à propos, s il vous convient d'être de la chasse que nous avons préparée, car j'en étais au moment de dire à nos compagnons la manière de la mener à bonne fin.
Continuez, mon frère, continuez, reprit le roi, en s asseyant sur
une escabelle près de la porte.
Et comme chacun se levait pour lui faire place il ajouta encore :
— Ne vous dérangez pas, que chacun reste où il est : je suis parfaitement bien sur celte escabelle, quoiqu'à vrai dire je ressemble à un accusé devant ses juges : et peut-être cette position me convientelle en effet, à moi qu'on a jugé si peu digne de prendre rang parmi tant de hardis chasseurs?
Ces paroles furent prononcées avec un air de courtoisie si railleuse, que l'on commença à comprendre que Théodoric préparait quelque terrible éclat contre les coupables qui étaient devant lui. Une silencieuse terreur, augmentée par le bruit des chevaux et des armes qu'on entendit retentir au dehors, s'empara de toute l'assemblée, qui se rassit sans proférer une parole. Mais Euric, aussi intrépide, aussi calme que s'il eût vraiment présidé aux préparatifs d'une fête, reprit avec assur&nc6 '•
— C'est qu'il ne s'agit pas ici d'une chasse ordinaire. Ce n'est pas un cerf dont on peut prévoir d'avance toutes les ruses, un -sanglier dont on connaît la brutale résistance quand il est poussé à bout, que nous voulons chasser; c'est un loup cervier, un loup qui fuit lâchement comme le renard, et qui, lorsqu'il a entraîné le chasseur impi-udcnl à sa poursuite, se retourne et le déchire traîtreusement.
— Je comprends, dit Théodoric, qu'il faut un adroit chasseur pour surprendre un tel animal, et je me sens plus désireux que toi-même d'entreprendre cette terrible chasse.
Et, en parlant ainsi, il attachait la corde de son arc et la tendait avec un air d'indifférence qui ne trompa personne. Chacun se tint prêt à se lever de son siège, et plus d'une main chercha furtivement la garde de son épée.
— Mais, reprit Euric, dans ces sortes de chasses, il arrive le plus souvent des hasards heureux. La soif du sang qui anime cette bête féroce l'enivre, l'égaré et la précipite quelquefois tête baissée dans le cercle des chasseurs qui la poursuivent.
Un frisson d'attente parcourut l'assemblée, et Théodoric, se levant, dit en regardant son frère en face :
— Et dans ce cas que faut-il faire?
— Dans ce cas, dit Euric, en tirant son épée d'un air farouche, il faut que les chasseurs n'attendent pas les fatales morsures delà bêle fauve, car les plus légères donnent la mort ; il faut qu'ils s'arment de cette manière' de leurs épieux ou de leurs épées, et il faut qu'ils se précipitent tous ensemble sur leur lei'rible ennemi ; il faut....
— Vous vous trompez, mon frère, s'écria Théodoric d'une vuix tonnante, l'arc est plus sûr, et voici la façon que je préfère.
Et de son côié il arma son arc et en dirigea la flèc.lie contre Euric, qui prêt à s'élancer sur le roi, tressaillit et resta immobile à sa place ; son front se couvrit un moment dune pâleur mortelle, et tous les yeux attachés sur les deux frères attendirent la lutte qui allait s'engager.
-^ Je crois, continua Théodoric, l'œil et la flèche dirigés vers le prince; je crois que la bête fauve ainsi attaquée périrait plus sûrement et s'il vous convient de commencer la chasse, je vous promets de tirer le premier trait.
En moins de temps qu'il n'en fallut au roi pour dire ces paroles, Euric reprit sa tranquillité et remit son épée au fourreau ; puis, du même ton dégagé, il répondit insolemment :
— Je crois qu'aucune bête fauve ne périra aujourd'hui ni par l'êpée ni par la flèche.
Théodoric se tut un moment et répliqua avec l'ironie qu'il avait employée d'abord :
—J'y consens, et j'espère que, par condescendance pour moi, vos braves amis, qui sont aussi les miens, voudront bien rcniellre à un temps plus éloigné celte chasse si dangereuse. J'espère aussi qu'ils me prêteront un moment d'attention : nous avons à parler d'affaires graves, et nous les traiterons avec quelques amis qui m'ont accompagné, et envers lesquels vous n'aviez pas, à vrai dire, été plus courtois qu'envers moi.
Et sans attendre de réponse, il ouvrit lui-même la porte de la salle et cria :
— Entrez, entrez, il y a toujours place pour les amis du roi Théodoric dans les assemblées que préside son frère.
Aussitôt une nouvelle troupe de nobles visigoths, au nombre de vingt à peu près, entrèrent dans la salle et prirent place de côté et d'autre en saluant leurs compagnons, comme si véritablement ils eussent été amenés à une partie de plaisir.
rarinices nouveaux venus, on remarquait Gaudoin, Léon, le iemw
Frédéric, dernier frère de Théodoric, enfant alors 'à peine âgé de dixhuit ans, et Firmin, qui se rangea avec lui derrière le siège du roi.
Pendant le tumulte de celte entrée, Euric avait quitté sa place et cherchait à sortir de la salle ; mais le roi, l'ayant aperçu, lui dit^:
— Pourquoi mon frère abandonne-t-il un siège qu'il a occupe avec tant de succès? Je désire qu'il le conserve longtemps avec le même honneur et je l'engage à le reprendre.
Euric, un moment troublé, jeta à son frère un léger sourire de remercîment, et reprit sa place avec l'air d'insouciance, dont une profonde dissimulation lui avait donné l'habitude. Quant à Théodoric, il demeura un moment silencieux, appuyé sur son grand arc : la tête ainsi penchée, ses longs cheveux flottants lui retombaient sur les cùlés du visage et l'enveloppaient comme un voile, tandis que ses yeux fermés laissaient descendre ses longs cils jusque sur ses joues [47): singulière beauté des Visigoths, qui était plus remarquable chez Théodoric que chez tout autre. Lorsque le calme se fut rétabli dans l'assemblée, Théodoric releva sa tête, et il fui facile de voir qu'il s'était laisse gagner par une préoccupation grave et profonde; son maintien montrait cependant plus d'affliction que de colère de la scène qui venait .de se passer. Mais, presque aussitôt et par un mouvement rapide, il rejeta en arrière ses longs cheveux et sembla secouer à la foi^ la tristesse de son front et de soircoeur, puis, reprenant cotte sérénité apparente, attribut de toutes les fîmes fortes, il s'adressa a l'assemblée.
— Compagnons, dit-il, vous avez assez longtemps combattu et. chacun de vous a remporté assez de victoires pour que vous ignoriez ce qu'il faut, je ne dirai pas de courage, mais de sang-fioid, de constance et d'attention pour surveiller toutes les attaques et les repousser, pour ne point se laisser surprendre d'un côté tandis qu'on combat de l'autre, et pour être ;\ la fois présent de son esprit, sinon de son corps, au centre et aux ailes de son armée. C'est une rude lAche que vous avez souvent accomplie et dont vous avez tiré votre gloire; mais il en est une plus rude encore et qui n'est réservée qu'a celui que vous avez jugé digne de vous commander. Celle-ci ne se resserre pas à un cliamp de quelques milles el à une armée si nombreuse qu'elle soil; celle-ci s'étend d'un bout à l'autre de l'univers et embrasse toutes les nations. Aujourd'hui, plus que jamais, elle est devenue pesante et difficile, car c'est l'heure de la grande bataille des peuples. Ce ne sont pUis'des corps d'armée qu'il faut rallier ou secourir, ce sont des royaumes qui tombenfet qu'il faut relever; ce n'est plus une attaque de quelques milliers de soldats qui se découvrent àl'improviste et a laquelle il faut pourvoir ; ce sont les projets ambiti-eux d'une race entière d'ennemis qui se dévoilent tout à coup et qu'il faut arrêter. Lorsque j'ai laissé renverser, par le Franc Ricimer, notre allié Avitus, ce n'est pas que je ne me sentisse la force de maintenir ce que j'avais établi ; mais Kicimer m'avait rassuré sur ses projets par le choix même qu'il avait fait ; non que je crusse à la modération du barbare, mais je connaissais les nobles vertus de Majorien, je savais que la foi jurée par lui était une foi sacrée, je savais qu'il ne demandait à l'empire que ce qu'il en avait reçu, un partage égal dans cette partie des Gaules où nous avons assis notre demeure. J'étais tranquille, et je prévoyais déjà le jour où la Galice, ravie aux Alains, allait accroître notre royaume; m»is comme, dans une bataille, chaque heure apporte son événement, de même, dans cette immense lutte des peuples les uns contre les autres, chaque jour apporte sa catastrophe. Majorien n'est plus empereur, celui qui l'avait mis à la tête de l'empire l'en a chassé. Je n'ai pas besoin de vous dire que Majorien est mort ; vous n'ignorez pas que si les degrés par lesquels on monte au trône* partent de la renommée ou de la vertu, ceux par où l'on en descend mènent tous au cercueil.
— Nous savons cela, mon frère, dit Euric d'une voix caustique, et ce malheur n'est point particulier aux empereurs romains.
Tliéodoric pâlit à son tour devant celte allusion audacieuse à la mort de Thoi ismond , quelque chose de la noire mélancolie qui s'elail emparée de lui le reprit, et il sembla ne pas avoir la force de continuer ; mais ce nuage s'efl'aça comme celui qui l'avait précède, et il répondit d'une voix émue :
— Vous avez raison, ce malheur n'est particulier à aucun peuple, et il ne le sera peut-être à aucun roi ; mais c'est là une chose que l'avenir décidera, mon frère, et, si rapproché qu'il puisse«êlre de moi, tant que je vivrai, je dois tout ce que j'ai de vie à la défense et à la gloire des Visigoths.
Cette modeste et triste réponse à l'accusation de son frère toucha les hommes durs et sans pitié qui l'entendirent, et plusieurs voix s'écrièrent :
— Continuez, roi, continuez, le danger est grand et votre main seule peut vous en tirer.
Théodoric reprit aussitôt :
— Majorien n'est plus, et un homme, inconnu même à l'armée qui a renversé Majorien, a été choisi par Ricimer qui s'est fait déclarer Patrice. Cet homme s'appelle Sévère, et bien que Ricimer lui ait laissé le nom d'empereur et n'ait pris que celui de père de l'empire (4S),
(47) « Si vero cilia flectantur, ad nialas médias palpcbrai il m margo prope pervonil. » {Apoll., ep. II, I. 1.) 'i.«i Ce fui, '\ ce que dit Zozime, le gromi Oonsl.iiiiin qui (irigoa uiio noinelli!
SATHANIEL
c esl le patricc qui commande et l'empereui- qui ol)éil. Tanl que Majorien a vécu, on pouvait s'abuser sur l'ambition du Franc qui marchait à sou oml)re ; mais elle perce trop ouvertement aujourd'hui, et les pius aveugles peuvent la reconnaître à travers ce faulùme d'empereur. Cette' ambition embrasse le monde en espérance, et nous compte d'avance parmi les vaincus ; les paroles orgueilleuses de Ricimernc l'ont laisse ignorer à personne. Il est vrai que le comte Agrippin et le comte Gilles, qui occupent encore la Gaule depuis le Rhône jusqu'à Narbonne, ont jusqu'à présent refusé de reconnaître ce nouveau chef; mais nous avons l'expérience de la lidélité romaine et de sa fermeté. Une trahison ou un revers peut livrer demain Nafbonne à Ricimer, et les Francs sont à nos portes. Lorsque Majorien n'existe plus, les traités qu'il a signes n'existent plus, et cette province que j'avais juré de respecter, je jure maintenant de la conquérir. Pour notre nation, elle sera un accroissement nécessaire de territoire, pour chacun de vous une source de richesses dont quelques-uns n'ont pas reçu un suffisant pjrtage. Mais pour arriver à ce but, compagnons, ce n'est pas aux préparatifs dune chasse quelle qu'elle soit, qu'il faut appliquer votre courage ; et je pourrais maintenant vous faire de justes reproches d'oublier, dans des occupations frivoles, le soin de la grandeur de la nation dont vous êtes les premiers.
En ce moment, la voix de Théodoric prit un accent de sévérité qui prouva à tous qu'il connaissait leurs projets, et il continua :
— Vous abandonnerez donc cette fête préparée avec tant de mystère et où je n'avais pas été appelé, pour les nobles combats livrés au "grand jour et auxquels je vous appelle.
— Roi, nous sommes prélsàvous suivre, s'écria-t-on de toutes parts. Puis Théodoric reprit avec le regard bienveillant et le sourire rail-
Iriii' qu'il avait alîectcs d'abord :
— D'ailleurs j'ai quelques torts à réparer envers plusieurs d'entre vous. Envers toi d'abord, comte Btild. Qu'e-^^t-ce donc que celte demeure que tu occupes? c'est une honte qu'un noble guerrier comme toisoit perdu dans ces murs humides et tristes. Je veux te donner une habitation digne de ton grand nom. Narbonne et ses campagnes t'en oll'riront à loisir qui n'auront pas l'air d'une citadelle. 11 semble que lu aies peur, comte Bold ; je n'ai pourtant pas habitué mes sujets à craindre les attaques d'aucun ennemi, quand ma sollicitude les défend ; et, jusqu'à ce que la province où tu dois trouver ta recompense soit en notre pouvoir, je t'invite à habiter Toulouse, et je t'offre un asile dans un de mes palais.
— Kûi.dit le coniie Bold, celui-ci me convient, tout sauvage qu'il est.
— Mais il ne me convient pas à moi, reprit sévèrement'Theodoric, et je ne veux pas, quand j'aurai besoin de ton appui, être obligé de l'envoyer chercher dans une retraite inaccessible.
Le comte Bold courba la tête, et Théodoric reprit avec un accent encore plus amer, en s'adressant à Garjit :
— Quaot à toi, Garpt, que pourrais-je te donner ? lu es noble, tu es jeune, tu es riche, lu es beau. Tu possèdes tant d'avantages que la puissance d'aucun roi ne semble pouvoir y rien ajouter ; cependant j'ai fait un effort en ta faveur, et ne sachant que l'offrir des trésors de ce mondé, ne connaissant rien dont le sort ne l'ail déjà comblé, j'ai cherché ailleurs quelque chose qui te manquât.
— Qu'est-ce donc'? dit Garpt en se relevant avec une superbe Insolence.
— C'est une vertu.
— Roi, c'est un outrage, même sorti de ta bouche.
— Calme-toi, Garpt* c'est une seule vertu qui te manque parmi celles que tu possèdes, reprit Théodore en riant, et- cette vertu c'est l'économie.
dignité (le Patrice. Il attribua cette qualité à ses conseillers et les nommait Patrices, non parre qu'ils étaient descendus des anciens pères du sénat, mais parce qu'ils étaient comme les pères de la république ou du prince. Cette dignité de patrice devint la première de l'empire; Justmien l'appelle summam dignitatem. Les patrices, enetlet, précédaient les consuls et prenaient séance au-dessus d'eus au sénat. Cette nouvelle dignité de patrice ne s'accordait qu'à ceuj qui avaient esercé les premières charges de l'empire, ou qui avaient été consuls. Pendant les troubles et la décadence de l'empire romain, ceus qui occupèrent l'Italie, n'osant prendre le litre d'empereurs, s'appelaient patrices de I\ome: cela fut Irès-ordinajre jusqu'à Augustule et à la prise de Rome par Odoacre, roi des Hi'rules. Il y a eu aussi des patrices dans les Gaules, et principalement en Bourgogne et en Languedoc. Les empereurs de Constanlinople donnaient à leurs patrices le gouvernement des provinces éloignées. Quand les Francs passèrent dans les Gaules, ils y trouvèrent la dignité patricienne étabbe, et ils la conservèrent pendant quelque temps. Abtius , quicombattit Attila, est appelé pa&ice des Gaules.
11 y a eu sous les empereurs plusieurs sortes de patrices : les uns qu'on nommait les pères de l'empereur et les tuteurs de l'empire. C'est de cette espèce qu'était le patrice Ricimer.
— L'économie! répliqua Garpt du même ton ; quand le monarque en a tant, il en reste bien peu pour ses sujets.
— Et c'est pour cela que je désire le donner un peu de cette vertu qui est le plus riche trcior de mon peuiile.
— Et comment m'investirez-vous de celte royale faveur?
— En te priant de licencier aujourd'hui cette troupe de serviteurs maures et alains qui te suivent partout; c'est une foule armée qui doit te coûter bien cher, et dont je me charge désormais.
— Roi, vous ne ferez pas ce que vous dîtes, s'écria Gai pt violemment.
— Noble Garpt, répondit Théodoric avec colère, ce que j'ai dit est fait.
11 fallut que Garpt, poursuivi par les regards railleurs de ses compagnons, courbât la tête comme le comte Bold.
Pendant ce temps, Euric, penché négligemment sur son siège, écoutait en clignant des yeux, ces averlisst^ments sévères donnés si généreusement par Théodoric à ceux qui voulaient le perdre. Tout le monde se taisait, et le roi semblait embarrassé de conclure celle longue conférence par un dernier acte de sa volonté, lorsque Euric, qui l'observait d'un air d'insolente bravade, lui dit en se rejetant au fond de son siège :
— Et moi, mon frère, n'obtiendrai-je rien dans cette royale distribution de vos faveurs ?
— Vous? s'écria Théodoric, dont le 'visage se colora d'une rougeur causée par l'indignation.
— Moi, reprit Euric en se levant.
L'orage semblait prêt à éclater ; mais il entrait sans doute dans les sentiments ou dans les calculs de Théodoric de paraître tout pardonner, car il répondit avec froideur, quoique avec amertume :
— En vérité, je serais plus embarrassé encore envers vous, mon frère, qu'envers le noble Garpt ; car si, d'une part, tous les désirs de celui-ci sont satisfaits, je sais que, de l'autre, les vôtres sont insatiables. Et comme je craindrais de ne pas y répondre sufûsamment, je vous laisse le choix de votre récompense.
— Il sera tel, j'espère, dit Euric, qu'il satisfera vos désirs comme les miens.
— J'y compte.
— Ce sera le choix d'un homme à qui le sort réserve le bonheur à défaut de gloire, le repos à défaut de pouvoir, et ce choix sera celui d'une épouse.
— Et en quoi pourrais-je m'opposer à ce choix, et comment appelez-vous récompense une liberté que personne ne peut vous disputer?
— Mon frère, lorsque je désire m'allier à une famille dont les droits incontestables à une succession qu'un autre a recueillie sont méconnus par vous et par la nation, je dois craindre qu'on ne mette entrave au droit que j'ai de m'unir à elle.
— Tout droit bien soutenu triomphe toujours parmi nous, mon frère, répondit Théodoric ; et si, ajouta-t-il en regardant le comle Bold, si le noble Visigoth dont vous parlez veut faire valoir les siens, nous sommes prêt à les discuter.
— Il n'est pas temps encore, dit Euric avec audace.
— Ou peut-être n'esl-il plus temps ! s'écria Théodoric à qui la colère revenait sans cesse au cœur comme un ressort mal comprimé sur lequel il lui fallait poser toujours la main.
Mais, comme si une pensée oubliée était venue tout à coup dissiper cet orage. Théodoric reprit encore une fois son calme ; puis ayant jeté un regard furtif sur Firmin, qui était derrière lui, il ajouta :
— Eh bien ! mon frère, si ce temps revient, vous pourrez faire valoir ces droits, car je vous jure que j 'approuverai votre choix, quel qu'il soit.
— En ce cas, mes bons compagnons, s'écria Euric, je vous invite tous à la cérémonie de mon mariage avec la belle Alidah, la noble fille du comte Bold.
— Lui avez-vous déjà remis votre anneau de fiançailles, prince Euric ? demanda le roi.
— Je vais le faire à l'instant.
Aussitôt il sortit de la salle en passant fièrement devant son frère, qui se pencha vers Firmin en lui disant :
— Va remettre cet anneau à Mascezel , et qu'il le porte à sa sœur. Et Théodoiic donna à Firmin l'anneau d'Euric, qu'il avait reçu
de Kamal ; mais le jeune homme, avant d'obéir à l'ordre du roi, lui dit tout bas :
— Et ta promesse, quand la tiendras-tu?
— A Toulouse, dit Théodoric. Attends avec patience, et tu seras récompensé avec générosité ; mais, jusqu'au jour que je t'ai fixé, ne parais point dans notre ville, ne cherche pas à voir Alidah, il y va de sa vie et de la tienne.