EURIC
Au jour fixé par Euric pour son mariage avec Alidah, Toulouse se parait de toutes les pompes d'une tête splendide ; chacun, dans l'intérieur de sa maison, s'apprêtait à se revêtir de ses plus riches habits, tandis que, d'après l'ordre des divers magistrats, de l'édile et du comte de la ville, les maisons des rues par où devaient passer les divers cortèges se chargeaient de guirlandes de fleurs : Romains, Grecs, Visigoihs, participaient de tout leur pouvoir à l'éclat de la cérémonie qui se préparait, et qui, disait-on, devait réunir le luxe de tous les peuples connus.
Le jour était à peine levé, et, dans une salle magnifiquement meublée, Euric tenait déjà conseil avec trois hommes dont l'aspect était bien diffèrent.
Le premier était un vieillard ; ses cheveux blancs étaient cachés par une couronne de lauriers d'or ; un manteau de pourpre richement brodé tombait sur sa tunique de soie, et il s'appuyait sur une lyre qu'il semblait ne plus avoir la force de soutenir. Le second, vêtu d'une simarre flottante sur laquelle on voyait le pantalon entouré de bandelettes qui couvrait ses jambes , tenait dans sa main un arc d'une grandeur démesurée. Le troisième portait l'habit étroit des Visigoths; et, selon la coutume, les tresses de ses cheveux cachaient ses oreilles; son visage était rasé dans toute la partie inférieure, et il ne portait de sa barbe que ce que nous appelons aujourd'hui des favoris et des moustaches (49).
— Allons, parle, Altale, dit Euric au vieillard à la couronne d'or, tu as assisté aux noces d'Alaulphe et de Placidie, et je veux que les miennes avec la petite-fille de ce héros les effacent en éclat et en magnificence.
— Cela serait difficile, répondit Altale, car alors la loi du morningkap n'existait pas encore (50) ; alors un fiancé pouvait donner à
149) « Barba concavis hirta temporibus, quam in siibdila vultiis parle surgentem slirpitus tonsor assiduus gênas ad usque Ibrcipibus evellit. » [ApolL, pp. ii. 1. 1.)
(SO) Comme nous ne voulons pas donner en entier le code dos lois jjsigothiques, tel qu'il fut rMigé par Léon, d'après les ordres el sous le règne d'Kuric, nous ne metlrons sous les yeux de nos lecteurs que les dispositions de ces lois nécessaires pour justifier les faits et les opinions que nous avons avancés à propos du mariage des Visigoths.
Une des lois les plus sévères des Visigoths était celle qui défendait les alliances des personnes libres avec les esclaves. [Mariage, liv. m, titre ii.|
Les conditions de ceux qui se mariaient devaient être proportionnées, et la femme moins 3gée que le mari. (Mariage, livre m, titre i, loi iv.)
Quand le mariage était conclu, soit par écrit ou en présence de témoins, el qu'on svail donné ou reçu des airlies qui consistaient en un anneau, il n'élait plus permis do retirer sa parole. [Mariage, loi m.)
C'était le mari lui-rnème ou ses parents qui fixaient et payaient la dot, ou plutôt le douaire de la femme. Voici les règles que les Visigoths observaient li-dessus. Les nobles, savoir : les olliciers du palais et de la couronne, de même que les princifaux de la nation, riches de plus de dis mille sols d'or, ne pouvaient assigner pour dot de leur femme que le dixième de leurs biens, avec vingt esclaves, dix de chaque sexe, el une so.nime de mille sols d'or pour les meubles et les habits de noces. Les autres personnes libres, riches de moins de dix mille sols d'or, nepouvaient donner que le dixième de leurs biens, tant pour la dot que pour les autres dépenses du mariage.(/6. loi v.)
Les lois des Visigoths punissaient sévèrement l'adultère dans l'un et l'autre sese : quand c'était le mari qui était offensé, les deux coupables devenaient ses esclaves, et il avait la liberté de se venger sur eux comme il jugeait à propos. La femme qui commettait un adultère avec un honmie marié devenait l'esclave de l'épouse de ce dernier.
Il était permis aux maris, aux pères et aux parents de tuer impunément leurs femmes, leurs filles et leurs parentes, quand ils les surprenaient en adultère. (Punition de l'adultère, livre m, lit. iv.)
Dans les procès, il était permis aux parties et aux femmes de plaider elles-mêmes leurs propres causes.
La jurisprudence des Visigoths fut encore en usage parmi ces peuples dans la Septimanie longtemps avant la destruction de leur royaume par les Sarrasins. Elle a été toujours en vigueur en Espagne; car elle fait le fond principal des /'iieros ou coutumes de ce royaume, et nous pourrions même dire que l'insurrection carliste actuelle n'a pour principe que le maintien des libertés accordées au peuple par les lois visigolhiques.
Les Visigoths, sujets d'Alaulphe, mirent des bornes à la prodigalité de l'amour conjugal. Un mari ne pouvait pas légalement faire des dons ou des constitutions au profit de sa femme dans la première année de son mariage, et sa libéralité ne pouvait, dans aucun temps, passer la dixième partie do sa fortune. Les Lombards furent un peu plus indulgents : ils permettaient le morning kap le lendemain de la consommation du mariage, et ce don, la récompense flatteuse de la virginité, pouvait être du quart de la fortune du mari. Quelques épousées prenaient à la véfité la précaution de .stipuler la veille un présent qu'elles .savaient ne pas mériter. (Voyez Montesquieu, Esprit des lois, I. XIX, c. xxv ; Muratori, délie Antichite llaliane, ii, i, dissertation \x, p. 'JM.)
sa fiancée tous les biens qu'il possédait, si tel était son plaisir ; mais ton père a mis un terme à ces libéralités, et tu sais que ce n'est que le lendemain du mariuL;e qu'il est permis maintenant de faire des présents à son épouse. Tant de maris ont eu à regretter ceux qu'ils avaient donnés la veille, t|u'il a paru plus sage au vertueux Théodoric de laisser à leur amour le temps de savoir s'il n'avait pas été trompé.
— Cette loi, dit Euric, cette loi est bonne pour les pauvres, pour ceux à qui l'on pourrait impunément faire une injure si sanglante, et surtout pour les femmes que leur noblesse ne garantit pas de toute séduction.
— Je ne soupçonne pas la belle Alidah, reprit Attale d'un air d'incrédulité; mais enfin Dieu seul connaît les secrets des femmes! l"t puis d'ailleurs, ajoula-t-il envoyant la colère s'allumerdans les regards d'Euric, lu sais que ton frère est implacable dans l'exécution des lois, et que pour loi moins que pour tout autre il ne consentira à les violer.
— Illustre empereur, répondit Euric avec mépris, je ne te demande pas ton opinion sur nos lois, je te demande quelle était la pompe de cette fête?
— Eh bien ! dit Attale, cinquante jeunes hommes de la plus belle figure, vêtus (te robe de soie, portaient un bassin dans chaque main ; l'un de ces bassins était rempli de pièces d'or, et l'autre de pierreries précieuses; ils marchaient au milieu d'un chœur de musiciens... (si).
— (.}ue tu conduisais, je me le rappelle, car c'est la seule royauté qu'on t'eût laissée de tout ton empire (52). Continue.
— Pour ce jour-là, Placidie, vêtue comme une impératrice, était parée d'un manteau de pourpi-e soutenu par deux consuls; Ataulphe lui-même avait quitté votre costume et avait choisi la tunique et la toge romaines.
— C'est ce que je ne ferai pas, répondit Euric; je n'imiterai point les fautes d'Alaulphe, il a payé trop cher le plaisir de montrer aux Romains par quels charmes il avait séduit sa belle prisonnière ; mais que les cinquante jeunes gens vêtus des costumes magnifiques que lu as dil acheter pour eux, viennent ici, et ils trouveront les cent bassins d'argent que je destine à Alidah. Us y trouveront assez de pierreries et assez d'or pour les remplir; et s'ils ne lui apportent pas ce que je voudrais lui donner aujourd'hui, du moins lui montreront-ils ce qui lui appartiendra demain.
Après ces paroles il se tourna vers le second personnage présent à ce conseil. C'était Dicenée, cet esclave du comte Bold dont'nous avons déjà parlé.
— Quant à toi, lui dit-il, je l'ai chargé de plusieurs emplois. Les as-tu tous exactement remplis?
— Maître, répondit Dicenée, les vêtements destinés à l'épousée seront processionnellement portés, ce matin, dans la demeure de la fille de mon maître, selon la coutume observée par les empereurs de Constantinnple.
— J'ai vu les préparatifs et les eunuques qui sont chargés de ce soin, repartit Euric en riant; ils sont d'une laideur qui ne laisse rien àdésirer : ils feront un contraste heureux avec les beaux jeunes gens d'Altale. Mais ceipi'il importe le plus de savoir, c'est si lu as trouve, parmi les prisonniers que nous avons ramenés de la bataille de Chàlons assez de Huns capables d'exécuter les chants dont tu m'as parlé.
— Il y aura autour de ton festin deux cents de ces barbares, avant le costHinede leur nation, el tenant en main leur arc à double corde; et, tandis que leur chef chantera les louanges de la nation des Visigoths, ils accompagneront ces chants en heurtant leurs boucliers les uns contre les autres, et en pinçant du doigt la double corde de leur arc (63).
— C'était donc la musique d'Attila? reprit Euric, avec un sauvaee enthousiasme ; elle était digne de ce roi puissant, el bien faite pour enflammer le courage de ses terribles guerriers. N'avail-il donc pas encore d'autres plaisirs dont je puisse parer celte fête?
— Il lui arrivait souvent, repondit Dicenée, et j'en fus témoin le jour où il reçut dans un festin les envovés de Home; il lui arrivait souvent de faire venir, durant son banquet, un boufl'on [a) qui excitait sa gaieté par ses plaisanteries, elun Maure qui faisait l'admiration de tous les convives par sa légèreté à franchir les tables, et par l'a-
(Sl) Nous devons le détail de celte fête nuptiale à l'historien Olympiodore. [Ap. Photiu:n, p. f8S-l8S.l
(32) C'est Olympiodore qui assigne i Attale, l'empereur délriJné, la charge de conduire les musiciens.
ISJl Selon Plutaïque [In Dcmetrio. 11. v, a*), c'était la coutume chez les Scythes, lorsqu'ils se livraient aux plaisirs de la table, de réveiller leur valeur martiale en faisant résonner la corde de leurs arcs.
(.■ii) Voir la note 1*2.
SATHANIEL
dresse étrange avec laquelle il imitait la maiclie tortueuse du serpent et les bonds immenses du tigre.
— Moi aussi, j'ai parmi mes esclaves un bouffon et un Maure agile ; mais, sans doute, ils auront été surpris par quelques brigands de la troupe du Bagaude Armand, car voilà six jours, depuis celui où ils étaient avec moi cliezie comte Bold, que je ne les ai vus.
A ce moment le troisième personnage qui assistait à cette conversation, qu'il avait écoulée d'un air de mécontentement, dit à Euric :
— Ce n'est pas le Bagaude Arniand qui les aura surpris; mais ils savent tous deux que le pardon de Théodoric, si facilement obtenu par son frère, ne se serait peut-être pas étendu jusqu'à ceux qui avaient servi ses projets.
— Falrik, répondit Euric, avec cette arrogance qui le reprenait dès qu'il n'employait pas l'ironie, Falrik, tu sais bien qu'en cette circonstance Théodoric n'a accordé de pardon à personne, parce que personne ne lui a demandé pardon, et que nul n'en avait besoin, étant sous ma jjrotection; je te jure que si mes esclaves n'ont pas d'autre raison de se tenir cachés, ils peuvent reparaître en sûreté ; et si lu connais, par hasard, leur retraite, tu peu.v les en avertir. Mais, aujourd'hui, il serait trop tard, et toi-même as des choses plus importantes à faire. Es-tu prêt?
— Je le suis; et mes chants accompagneront ta marche vers le temple et ton retour dans ta demeure, comme il est convenu. Et même, ajouta-t-ild'un ton piqué, s'il te reste quelque attention pour les nobles chants des Visigoihs, après avoir entendu la Ivre des Romains et la barbare harmonie des Huns, je te dirai, durant 'le festin, les chansons qui conviennent à un si illustre mariage (55).
— Sache, Falrik, que si je mêle ces magnificenees étrangères aux coutumes de notre nation, ce n'est pas que je dédaigne celles qui nous viennent de nos pères, mais que je veux montrer à l'univers quelle est la grandeur de ce peuple qui a vaincu assez de nations pour réunir dans la même fête les chœurs romains, les cantiques grecs et les chants des Huns; et pourtant 11 manquera encore une majesté à cette cérémonie; je comptais avoir le Gaulois Armand : mais probablement, grâce à la fuite de Kamal, il se sera vainement présenté à la porte Dccumane; n'y trouvant personne, il n'aura pas osé pénétrer seul dans cette ville, où ses cruautés lui ont acquis une si dangereuse renommée. Allons, c'est encore une pompe à rayer dans les préparatifs de cette journée.
Comme il parlait ainsi, un jeune homme entr'ouvrit brusquement la porte. A son aspect, Euric congédia les trois ordonnateurs de la fête; puis, dès qu'il fut seul avec le jeune Frédéric son frère, car c'était lui qui venait d'entrer, il lui dit rapidement :
— Eh bien I l'as-tu vue?
— Oui, je l'ai vue! répondit le jeune homme; puis il s'arrêta, et levant les yeux sur Euric, il s'écria tout à coup :
— Oh ! mon frère, qu'elle est belle !
— N'est-ce pas? fit Euric avec un regard où la vanité de l'homme parut tout entière. Un moment après il ajouta : Et que t'a-t-elle dit?
— Je l'ai trouvée pleurant et résignée.
— Résignée I repartit Euric avec étonnement; Sathaniel t'a semblé résignée ?
— Ouil
— Résignée 1 répéta Euric. Mais voyons, raconte-moi ta visite dans tous ses détails?
— Ecoute-moi donc, reprit Frédéric. D'après ta prière, je suis parti • avant-hier et je suis arrive à la maison des Violettes quand le jour
commençait à s'éteindre. Un esclave veillait à l'enU'ée de ce chemin embaumé qui, de la grande route, conduit à la demeure de Sathaniel. En ra'apercevant, il m'a sans doute pris pour toi , et s'est enfui en criant : Le voilai Aussi, quand j'ai été devant la maison, je les ai tous trouvés à la porte; Hahen-Moussi, Mascezel et l'infortunée Sathaniel, à qui son frère a dit brusquement : J'étais bien sûr qu'il ne viendrait pas.
— Ah! s'écria Euric, Mascezel est chez sa sœur sans ma permission, sans mon ordre. Cet insolent esclave a fui sa servitude!
— Tu lui pardonneras, mon frère, répondit Frédéric, s'il ne s'est pas senti le courage de venir parer la fête du mariage d'.llidah, de celle pour qui tu as abandonné sa sœur.
— Cet homme m'appartient, j'ai acheté trois années de sa vie, il me les doit et je lui ferai payer sa dette : lui permettre de se retiier ce serait permettre à quelqu'un au monde de condamner ma conduite, et cela ne sera pas.
Euric prononça ces paroles avec colère, et en se promenant d'un pas agité , puis, après un moment de silence, il revint vers Frédéric, et lui dit en riant dédaigneusement :
—Et, di^moi,lepère et les enfants m'ont-ils bien accablé d'injures? le vieux Hften-Moussi a-t-il souvent étendu ses longs bras maigres et tremblants en s'écriant : Malédiction ! Mascezel a-t-il frappé sur son cimeterre en jurant vengeance? la jalouse Sathaniel m'a-l-elle prodigué les noms d'infâme et de parjure ?
—Non, mon frère, je le l'ai déjà dit, j'ai trouvé dans cette maison une douleur calme et résignée. Le vieux Haben-Moussi, qui ne me con-
(ss) Voir la note 30.
naissait pas, m'a souhaité la bienvenue, et, lorsqu'il a su mon nom, Il m'a dit : — Tu pourras dormir en paix sous le toit où ton frère a porté la désolation, car celui quia touché du pied le seuil de la porte d'un Maure est son frère, jusqu'à ce que son cheval l'ait emporté hors de l'atteinte d'une flèche. Après lui. Mascezel m'a adressé la parole et m'a fort étonné en me disant : Viens-tu de la part du roi Théodoric?
— De la part du roi Théodoric I s'écria Euric. T'a-t-il dit cela?
— Il me l'a dit. Et quand je lui répondis que c'était de la tienne, son front se rembrunit, et il s'éloigna en ajoutant : — Puisqu'il eo est ainsi, parle à celte femme.
— Tout cela est étrange! dit Euric, et lu es resté seul avec Sathaniel?
— Oui ; et comme je voyais couler des larmes de ses yeux baissés, comme les sanglots qui gonflaient sa poitrine l'empêchaient de me parler, c'est moi qui, le premier, lui ai adressé la parole.
Euric, devenu plus attentif à mesure que son frère racontait sa visite à la maison des Violettes, fit signe à Frédéric de prendre un siège, et, s'asseyant devant lui, la lêle dans sa main, le coude appuyé sur une table, les yeux fixés sur le narrateur, il reprit d'un air de profond étonnement:
— Sathaniel pleurait, disais-tu?
— Elle pleurait ; et, en la voyant si belle dans ses larmes, j'ai pensé combien elle devait être plus belle encore dans ses joies.
— Oh! oui, s'écria Euric, c'est une femme à qui le bonheur donne l'air d'une divinité, tant elle le porte avec orgueil et majesté sur son front; c'est une femme en qui la colère peut faire pâlir les plus intrépides, tant il y a d'éclair et de flamme dans ses yeux irrités. Mais Sathaniel pleurait, disais-tu? Je n'ai jamais vu pleurer Sathaniel que lorsqu'elle méditait une vengeance.
— C'est que jamais, sans doute, elle n'a été mise à une si rude épreuve, c'est que jamais le malheur ne lui était arrivé si soudain et si complet.
— Ce n'est pas cela, Frédéric, j'aurais dû voir Sathaniel moi-même. Quand ces tigres africains s'abritent ainsi dans une feinte tranquillité, c'est qu'ils guettent une proie. Mais continue.
— Je lui parlai donc, et, comme tu m'en avais chargé, je lui racontai que les ordres du roi t'avalent forcé de prendre Alidah pour épouse; je lui dis comment, ayant été surpris par Théodoric dans tes projets de révolte, tu n'avais pu refuser, au danger de la position et au pardon généreux qu'il t'avait accordé, de souscrire à ses ordres et de consentir à ce mariage.
— Et que t'a-t-elle répondu quand tu lui as récité celte fable?
— Elle m'a cru ou elle a feint de me croire, car elle m'a répondu avec douceur : — Quand j'ai appris cette union, j'ai Ijien pensé qu'il devait en être ainsi, et j'ai jugé qu'il n'avait dû rester à Euric d'auti-e parti que l'obéissance.
Le prince Frédéric s'arrêta : son frère, l'observant toujours d'un regard attentif, laissa s'écouler quelques minutes de silence et reprit ensuite :
— Et voilà tout ce qu'elle t'a dit? sans colère, sans emportement?
— Voilà tout.
— Mais cependant, reprit Euric, ce n'est pas à ce court entretien que s'est bornée la visite ?
— Sans doute, dit Frédéric; mais, à partir de ce moment, il n'a plus été question de toi.
— Tu me trompes I s'écria Euric avec colère.
Le jeune Frédéric se leva avec un mouvement non moins violent, et répondit aussitôt:
— Je vous ai donné le droit de me parler ainsi, lorsque, par amitié pour vous, j'ai consenti à tromper celle femme, en lui disant que le choix que vous avez fait vous avait été imposé, et en l'assurant que ce mariage, qui doit s'accomplir aujourd'hui, ne sera célébré que demain.
— Lui as-tu dit cela? reprit Euric en interrogeant Frédéric avec une si vive préoccupation de sa propre pensée, qu'on voyait qu'il n'avait fait attention ni à la colère avec laquelle il avait parlé à son frère, ni à la fierté que celui-ci avait mise dans sa repartie : lui as-tu dit cela?
— Oui, mon frère, car, pour vous, je me suis senti le courage de mentir.
— C'est bien I dit Euric d'un air plus satisfait; la perfidie que doit sans doute cacher cette tranquillité apparente arrivera trop tard.
Euric, après avoir prononcé ces paroles, put remarquer sur la figure de son frère un léger sourire de vanité et un regard plein de raillerie.
— Oh 1 tu ne la connais pas, dit Euric, si tu crois que tout ceci ne cache pas une trahison.
— Oh I dit Frédéiic en riant, je ne doute pas que la trahison ne vienne lot ou tard, mais je ne fais pas à Sathaniel, ni à toi non plus, riiijure de croire qu'elle sera si prochaine.
Euric regarda son frère d'un air surpris. Il parut frappé d'une idée soudaine, et, se reculant pour mieux le mesurer du regard, il lui répondit sur le même ton :
— Tu as' véritablement raison, et tu m'ouvres les yeux; lu as dix-
SATHANIEL
huit ans, Frédéric, tu es beau, tu es frère du roi, tu as un cœur qui sera bien facile à tromper, et, en vérité, je n'avais pas taul de titres à l'amour de Satlionicl quand je l'ai obtenu. Voyons, sois franc, que t'a-t-clle dit pendant cette longue visite où vous n'avez plus parlé de moi ?
— Puisque tu n'as plus été pour rien dans notre entretien, il est inutile que je te le rapporte.
— Mais je désire le savoir, moi, répondit Euric en souriant. Quand elle le veut, sa parole est si douce et si enivrante, que j'aimerais à en entendre rémotion dans celle de ta voix ; on ne parle pas de Sallianiel, vois-lu, sans garder en soi quelque chose de l'accent qu'elle donne à ses paroles! Lorsqu'elle dit à un beau jeune homme: Je t'aime I il semble qu'elle éveille autour d'elle des échos merveilleux ; on dirait que tout ce qui l'entoure tressaille de son amour; son regard éclaire la nuit, sa parole parfume l'air, et je voudrais savoir comment tu as supporté ce charme qui m'a si longtemps vaincu.
— Sathaniel, répliqua Frédéric, ne m'a point fait entendi'e cette voix si enivrante et ces mots si puissants; mais elle m'a longuement parlé de sa douce espérance de retrouver la tranquillité de son âme et de cacher le reste de ses jours dans l'asile enchanté qu'elle habite.
— Ah I oui, dit Euric, elle a tristement penché vers la terre ses yeux humides, elle a essuyé ses larmes avec distraction, et, comme elle était honteuse de pleurer devant toi, elle aura ramené ses longs cheveux d'ébéne comme un voile sur son visage.
— Oui, dit Frédéric, en rougissant devoir deviner, par Euric, tout ce qui l'avait touché si naïvement ; oui, elle s'est voilée de ses cheveux; mais bientôt elle a surmonté celte douleur, et m'a conduit dans un pavillon ou nj'attendaient des vins exquis et des fruits délicieux.
— Un pavillon magique, n'est-ce pas? tout chargé de peintures qui représentent des femmes que le peintre n'a pu faire aussi belles que la maîtresse de ce lieu enchanté?
— En effet ; et pendant que je goûtais quelques fruits, Sathaniel...
— Oh ! je la vois d'ici, dit Euric avec un léger sourire, je la vois couchée sur des coussins, la tète appuyée sur sa main si belle, oubliant son jeune convive, "lui laissant le loisir de parcourir la voluptueuse élégance de ses formes couvertes d'un lin si léger qu'il est transparent.
— Je ne dis pas cela, mon fière, reprit Frédéric troublé à cette peinture si vraie de ce qui lui était arrivé.
— Tu ne le dis pas, mais tu l'as vu : elle levait les yeux au ciel ; des yeux noyés dans une pensée triste, sa bouche, comme entr'ouverte par l'effort de sa respiration haletante, te laissait \oir des dents pures comme les perles d'Orient ; et puis par hasard elle aura doucement ramené vers toi ce regard perdu dans le ciel, et, en te voyant l'admirer, elle l'aura caché subitement sous ses longues paupières bordées de cils d'ébéne; mais avant de le voiler ainsi, elle l'aura lancé un de ces doux éclairs qui languissent dans sa noire prunelle, et qui brûlent tellement, qu'ils font porter la main au cœur comme si un fer rouge y pénétrait.
— Mon frère, qui' a pu te le dire? s'écria Frédéric qui se troublait de plus en plus.
— Allons, calme-toi, Frédéric; elle t'a ménagé, elle a jugé que tu n'étais qu'un enfant. Oh! que serait-ce donc si elle avait attache sur loi ce regard fascinateur dont le ciel ou l'enfer l'a doué, ce regard qui vous enlace et vous éircint, ce regard qui vous pénètre et vous dévore: mais si elle avait voulu, si elle avait endormi sur loi ce regard de serpent, si elle avait posé ses yeux sur les tiens, tu aurais tremblé et frémi, tu aurais éprouvé le vertige dans la tête et dans le cœur, lu te serais senti devenir insensé, et tu serais tombé à ses pieds en lui demandant grâce.
— Mon frère, dit Frédéric, qui s'était remis de son trouble, je n'ai vu dans Sathaniel qu'une femme désolée.
— Je t'en félicite, reprit Euric d'un ton incrédule ; cependant, si ce que tu me rapportes est vrai, tu n'as pas complètement tenu la parole que tu m'avais donnée : lu n'as pas dit à Sathaniel que ce mariage ne romprait pas notre amour, et que j'irais moi-même la rassurer dès que la prudence me le permettrait.
^ —11 est vrai que je ne lui ai point dit cela, car j'ai supposé que c'était une ruse imaginée pour calmer sa douleur. D'ailleurs, en voyant Sathaniel si paisible, j'ai pensé qu'il n'était pas nécessaire de lui donner un espoir que tu ne voudras pas réaliser au risque de la perdre. Nos lois sont sévères contre les adultères, et je ne suppose pas que tu veuilles jamais exposer la maîtresse que tu as aimée ù devenir l'esclave de l'épouse que lu as choisie.
— Je te remercie de l'avis, reprit Euric, quoiqu'il parte probablement de mon frère, qui inspire à tout ce qui l'entoure une rage de lois qui nous fera bientôt remplacer nos armes par le sac de .cuir où les Romains enferment les pièces de leurs procès. Au reste, je jugerai seul de ce qui me reste a faire, et à moins que cela ne contrarie ta naissante passion pour la belle Sathaniel, je ne l'abandonnerai ni à son désespoir ni à ses espérances. Maintenant il est temps de nous occuper de la cérémonie de ce jour ; songe que si ton simple vêtement de voyage a suffi itour charmer les yeux d'une lllle maure, il ne serait pas assez éclatant pour attirer les regards des belles lionKiiiies de celle ville el des filles nobles de notre nation ; tu trouveras chez loi le cos-
tume que je l'ai destiné, et sa magnificence te prouvera, j'espère, combien je suis jaloux de faire ressortir aux yeux de tous la jeune beauté de mon frère.
Après cet entretien, ils se séparèrent pour aller s'occuper du soin de leur parure.
n. — nRMIN.
Maintenant il nous faut quitter le palais d'Euric, traverser d'un bond les cinq villes populeuses qui composaient la ville de Toulouse, et nous rendre au château Narbonnais occupé par le roi Théodoric. Nous y pénétrerons avant le jour, comme dans celui que nous venons de quitter, et nous y trouverons de même le maître debout et tenant conseil.
Théodoric, près duquel on venait d'introduire Gandoin el Léon, répondait à l'esclave qui les avait précédés :
— En quoi ce jeune homme dont vous me parlez a-t-il mérité que les gardes s'emparassent de lui ?
— Hier au soir, dit l'esclave, il s'est présenté aux portes du château Narbonnais et a demandé à vous voir ; vous étiez enfermé en ce moment avec le Maure...
— Je sais, dit Théodoric en interrompant l'esclave; mais ce désir n'était pas un crime pour lequel on dût arrêter ce jeune homme.
— Sans doute, reprit l'esclave ; mais l'entrée du palais lui ayant été refusée, il s'est emporté en injures contre vous, et a déclaré qu'il ne quitterait pas le seuil de la porte avant de vous avoir entretenu.
— Eh bien ! dit Théodoric, qu'on l'introduise ; si sa demande est juste, elle ne saurait lui être trop tôt accordée; si elle est déraisonnable, il sera plus tôt guéri de sa folie.
El après avoir échangé quelques paroles avec Léon, il s'assit près d'une table sur laquelle brûlaient des flambeaux de cire, poités dans des chandeliers d'or. Gandoin se plaça â côté de lui, et le Romain, comme un homme qui devait rester étranger à ce qui allait se passer, déposa sur la table divers papiers dont il commença tout bas la lecture en les corrigeant de temps en temps.
Un moment après, Firmin parut à leurs yeux, .\vanl que Théodoric eût le temps de le reconnaître dans le jour douteux qui éclairait la salle d'audience, il lui désigna du doigt une escabelle et lui fit signe de s'asseoir.
— Qui es-tu et que veux-tu ? lui dit-il aussitôt.
~ Le roi Théodoric ne me reconnaît-il pas, ou m'a- t-il déjà oublié ? reprit Firmin.
— Qu'es-tu venu faire ici, quand je l'avais ordonné de rester dans la maison d'Allale et d'attendre que mes ordres le permissent d'en sortir ? reprit Théodoric avec vivacité.
— Je suis venu, répondit Firmin, pour savoir si je devais me fier a ta parole. Lorsque tu m'as promis d'obtenir mon pardon du comte Bold, el de le faire consentir à mon mariage avec sa fille, je me suis laisse tellement égarer par la reconnaissance que, pour assurer mon bonheur, j'ai joué le rôle infâme que tu m'as enseigné. Je ne te rappellerai pas les espérances folles dont lu m'as enivré. J'ai honte de m'y être laisse prendre, quoique à la vérité lu pusses faire pour moi ce qu'Alaricfil pour mon tuteur Attale; mais je te l'ai dit, ce n'est pas cette promesse que je suis venu le rappeler.
— Quelle est donc celle que tu me condamnes à tenir?
— Ecoutez, vous les conseillers les plus dévoués de noire roi, reprit Firmin avec une modeste fermeté el une douloureuse expression de honte ; écoutez, vous qui avez le renom de lui faire entendre de sévères vérités ; voici ce qui s'est passé entre nous, et vous jugerez si ma demande est injuste. Il y a un mois, il me fit appeler dans son palais. — « Le moine Barthélemi, me dit-il, m'a appris que tu avais séduit la jeune Alidah, et, qu'abusanl de son amour, tu l'avais entraînée à abandonner la religion arienne pour embrasser le caiholicisme ; je ne le parle pas du crime (|ue lu as commis en abusant de l'hospitalité d'un vieillard ; je ne te parle pas de la faute d'Alidah qui a oublié les plus saints devoirs ; c'est à votre cœur à vous en punir: mais comprends-moi bien, tu es Romain, el la loi le défend d'épouser une fille barbare, comme vous les appelez ; elle est arienne, el l'esclavage la punira de sou apostasie, si je ne vous sauve tous les deux. » Voilà ce que lu m'as dit, Théodoric, cl c'est armé de ce teriible secret, que tu m'as forcé à surveiller le comte Bold el a le racouler luus ses projets. C'est ainsi que lu as connu les visites secrètes que lui faisait ton frère, ainsi que lu as appris tous les complots qui se tramaient contre toi; et comme à chaque nouvelle révélation tu voyais mon courage faiblir devant l'infamie de ma délation, lu le relevais chaque fois par une promesse plus magnifique. D'abord c'a été le pardon de mon crime, ensuite l'assurance de mon mariage avec AWah ; plus tard ce fut une armée à commander ; hier encore c'était l'empire à régir sous la tulelle; tu as dû bien rire de ma crédulité, Théodoric; mais enfin tu me dois une récompense quelle qu'elle soit : c'est celle-là que je viens le demander.
— Et à quoi s'est réduite cette haute ambition ? dit Théodoric.
— A peu de chose. Je ne le demande que de me remettre en la situation où lu mas trouvé, car, à cette époque, j'aurais su. crois-moi,
SATHANIEL
suffire aux dangers qui m'enlouraient, tandis que toi qui devais m'en sauver, tu les as rentîus plus pressants. Je savais que parmi ses calculs d'ambition Euric avait fait entrer son mariage avec la fille du dernier des Baltes, car les droits de cette famille lui donnaient une chance de succès : mais j'aurais prévenu ce malheur plus facilement que tu ne penses. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi, le mariage d'Euric est publiquement annoncé et approuvé par loi, Alidah habite un palais où il m'est interdit de pénétrer, et je n'ai pour garant de sa vie et de la mienne que ce peu de mots que tu m'as dits en sortant de chez le comte Bold : — « Attends avec patience, et tu seras récompensé. » J'ai attendu, et je ne suis pas seul à attendre. Les jours se passent : à peine reste-t-il quelques heures avant la cérémonie, et rien ne m'annonce que tu tiendras ta promesse. Jusqu'à cette nuit, Alidah rassurée par mes messages se laissait conduire, espérant comme moi dans ta parole ; mais enfin elle m'a fait informer que si, au moment où le cortège nuptial s'avancera vers sa demeure, tu n'as pas rompu cet hymen, il faudra bien qu'elle dise la vérité à son père. Tu vois à présent quel danger terrible et certain lu as fait du péril encore éloigné qui la mena(,:ai*; tu comprends que tu l'as laissée seule et sans défense devant la colère de son père, lorsque je pouvais lui en sauver les premiers transports ; dis-moi donc, maintenant si tu l'es loyalement conduit envers celui qui t'a peut-être sauvé le trône et la vie.
— Ce que j'ai promis je le ferai, dit Théodoric, et je te jure encore que l'hymen d'Euric et d' Alidah ne s'accomplira pas.
— Ce n'est pas là ce que je demande, reprit Firmin ; j'ai pénétré plus avant que tu ne crois dans tes projets; je sais qu'il est important pour toi qne ton frère n'unisse point par ce mariage ses prétentions au trône et les droits de 'la famille des Baltes. Mais pour que ce mariage n'ait pas lieu il suffit qu'Alidah avoue à son père noire amour, notre amour coupable, tu le sais. Cet aveu peut lui coûter la vie, et j'ignore s'il ne le conviendra pas d'acheter la sûreté à ce prix.
— Tu ijarles bien imprudemment, jeune homme, dit Léon qui jusque-là avait gardé le silence ; les secrets des rois ne doivent pas être devinés.
— Laisse-le dire, reprit Théodoric, qui observait Firmin pendant qu'il jiarlait avec une assurance qu'il n'avait pas encore montrée, laisse-le dire, reprit-il plus bas, je veux savoir aujourd'hui mieux que je ne l'ai su jamais jusqu'à quel point je puis me fler à sa docilité.
Il s'arrêta, et reprit bientôt après, en étudiant l'effet de ses paroles sur ce,jeune homme.
— Ecoute, Firmin, je suppose qu'il ne me restât aucun autre moyen d'empêcher le mariage d'Euric que d'attendre l'aveu d'Alidah ; je suppose que, forcé malgré moi de manquer à ma promesse, il me fallût laisser celte jeune fille en butte à la colère de son père.
— Cela est impossible, répondit Firmin avec une émotion menaçante dans la voix, c'est impossible; ce serait une lâcheté:
— Insolent I s'écria Gandoin en se levant.
Théodoric l'arrêta, et Firmin continua avec plus de modération :
— Ce serait un abandon indigne d'un si grand roi; loi qui as pardonné au frère qui voulait ta mort, lu ne délaisseras pas le malheureux orpfielin qui l'a servi. Est-ce donc l'infamie de mes services qui te rend si inexorable? mais tu sais bien, Théodoric, pourquoi je l'ai obéi; tu sais bien que c'était Alidah que je sauvais: Alidah, mon amour, ma vie; Alidah que j'ai séduite, à qui je prometlais un époux illustre et digne d'elle ; Alidah, un enfant qui s'est endormie confiante dans mon amour et qui m'attend dans les veilles et dans les larmes. 0 roi! tu ne nous abandonneras pas. Je te le demande pour elle; |)our elle je t'implore à genoux, pour elle me voilà à tes pieds. Théodoric 1 Théodoric!
Et vérilablement Firmin s'était jeté aux genoux du roi qui |e con^ lemplait avec un certain orgueil luêlé de pitié. Mais, voulant pousser l'épieuve jusqu'au bout, Théodoric répondit :
— Je (e plains, car lu l'aimes ; mais dis-moi, si je ne pouvais plus rien pour elle, que ferais-tu, loi, pour la sauver?
A peine Firmin eut-il entendu ces mots, qu'il se releva Iq pâleur sur le front, la colère dans les yeux, et le corps frémissant de rage.
— Si ce que tu viens de me dire était vrai, s'écria-t-il d'une voix qui prit tout à coup un accent terrible, si ce que lu viens de dire était vrail je ne sais pas ce que je ferais pour sauver Alidah ! mais je sais bien ce que je ferais pour la venger.
Le mouvement de Firmin avait été si rapide qu'il se trouvait presque face à lace avec Théodoric, le mesurant de son rpgard irrité, tandis que celui-ci le considérait avec une terreur qui semblait prendre sa source ailleurs que dans un dangei' présent.
— Dieu du ciel 1 s'écria Théodoric en reculant, c'est son regard et c'est sa voix.
— C'est le regard et la voix d'un homme qui te demande, à présent et sur l'heure, un gage du salut de celle que lu veux perdre, repartit Firmin en levant les'mains sur la tête de Théodoric, c'est le regard et la voix d'un homme qui ne se laissera pas tromper par toi, roi Théodoric.
— Insolent esclave, dit Gandoin, tu menaces ton maître I
— Sauveras-tu Alidah ! s'écria Firmin en saisissant le roi qui le repoussa violemment.
— Misérable I reprit Gandoin en s'avançanl vers Firmin et en tirant son épce, c'en est trop, tu vas payer ton insolence 1
— Approche donc, répliqua Firmin en s'emparautde l'escabelle sur laquelle il était assis.
Mais comme ils allaient se précipiter l'un sur l'autre, Théodoric se jeta entre eux en poussant un cri terrible d'angoisse, et les sépara de sa puissante main, sans prononcer une parole. Un tremblement convulsif agitait le roi, sa pâleur était effrayante et son regard égaré tournait autour de lui, comme celui d'un insensé. Enfin, ajirès un moment de silence, il dit à Firmin d'une voix entrecoupée et à peine intelligible:
— Point de sang 1 point de sang... va, Aspar, va, je sauverai Alidah, je te le jure par le sang de mon "frère 'Thorlsmond.
Puis il tomba assis sur un siège en cachant sa tête dans ses mains ; et Firmin, qiii n'avait pas remarqué le iiODi étrange qui vunaitde lui être donné, s'éloigna en disant;
— Et mol, je le le jure, quelque sang qu'il me faille répandre pour cela, je te le jure, je la sauverai.
Lorsque Théodoric fut demeuré seul avec ses deux conseillers, il leva lentement sur Gandoin un regard où la plus profontle tristesse n'iivait pas encore effacé le ressentiment d'un etîroi insurmontable ; et alors, désignant dn doigl la place que Firmin venait de quitter, il reprit d'une voix sombra et accentuée :
— Eh bien! l'as-lu reconnu? n'avait-il pas la voix, le visage, le regard superbe et le geste de son père? l'as-lu reconnu tel qu'il était dans cette iiuil fatale où nous l'avons immolé?
Gandoin ne répondit pas- Thèoduric se leva, et, poussant avec violence l'escabelle que Firmin avait fait tomber:
— Jusqu'à ce meuble, s'écria-t-il, que Dieu paraissaitavoir exprès placé sous sa main pour rendre encore cette image plus semblable.
— Et peut-être, dit Gandoin, eùt-il fallu que l'image fùi semblable en tout, et que le fils mort ressemblât au père mort, çoumie le fils vivant ressemblait au père vivant.
— Non, répondit Théodoric violemment, non, plus de sang, c'est assez d'un spectre toutes les nuits au pied de mou lit; c'est assez de la voix d'un frère qui me crie dans mou sommeil : « Assassin ! assassin Il »
— Faiblesse que tout cela, répliqua Gandoin; que ce quia été fait fût injuste, cela se peut; mais ce qui serait de toute justice, c'est la punition de ton frère Euric pour avoir comploté contre toi, c'est le cliâiimenl de ce jeune furieux, pour avoir osé le menacer.
— Non, reprit Théodoric d'un ton accablé; ce trône ne me coûtera pas une goutte de sang de plus que celui que j'ai versé.
Gandoin laissa échapper un gesle d'impatience, et le roi, qui s'en aperçut, continua avec plus de calme :
— Je l'ai décidé ; et si Euric doit acheter un jour mon trône au prix que je l'ai payé, je ne tirerai pas cette épée pour le défendre, comme je l'ai tirée pour le conquérir. Il y a assez du sang d'un frère sur sa lame, puisque celui de tous les ennemis que j'ai vaincus ne l'a pas encore lavé.
— Ainsi, dit Gandoin, tu te livres sans défense ù ceux qui en veulent à tes jours, et tu te rends, par la pusillanimité, complice de leurs projets ; tu le trahis toi-même, tu trahis la cause des Visigoihs en laissaut à un insensé comme Euric la chance de s'emparer du trône.
Théodoric sourit tristement, et déjà plus maître de lui-même, il répondit en reprenant sa place près de la table:
— Je ne me trahis point moi-même, car si je ne me défends pas en frappant mes ennemis dans leur vie, je saurai m'en préserver en les atteignant dans leur crédit, dans leur honneur et dans leur considération.
— Et si tous ces projets si habilement coiubinés viennent à échouer contre un hasard, ou devant la rage d'un jeune insensé comme celui qui nous quitte, il faudra donc que nous subissions le pouvoir de ton frère, d'un débauché qui abandonnera pour ses plaisirs le soin du gouvernement et la gloire des Visigoths.
— Tu te trompes encore, Gandoin, repartit le roi, le jour où Euric pourra saisir le sceptre, tu reconnaîtras le génie qui dort en lui, connue tu as reconnu le féroce courage de Thorlsmond dans le regard de Firmin. Vainement j'ai voulu étouffer cette nature sauvage sous la mollesse de l'éducation romaine ; à l'instant où le lion s'est senti blessé, il s'est réveillé ; il en sera de même pour Euric : crois-moi, du moment que l'aigle aura de l'air, il prendra son vol. Mais bientôt, je l'espère, j'aurai pourvu au plus pressant de ces dangers; plus lard, et lorsque j'aurai mis à l'ambition d'Euric un frein qu'il ne pourra briser, je m'occuperai de Firmin ;'car j'ai prononcé devant lui un nom qui a pu ne pas l'éclairer quand il était aveuglé par la colère, mais qui devra lui donner d'étranges soupçons, lorsqu'il réfléchu'a à cette scène. El peut-être, un jour, ses soupçons deviendraient-ils une certitude, si l'un de mes serviteurs cessait d'être discret.
— Est-ce à nous, dit Gandoin, que tu fais l'injure d'une pareille supposition?
— Jamais, reprit Théodoric, le courage et la prudence ne m'ont fait soupçonner une trahison ; mais la faiblesse, la vénalité et la perfidie sont toujours à redouter par ceux-là mêmes à qui elles ont le plus servi. L'homme qui les emploie est comme ces bateleurs de l'Orient
SATHANH'L,
qui gagnent leur vin en jouant avec des serpents et qui nieurcnl le plus souvent, élouiïés par les reptiles qui les faisaient vivre. Ainsi, Atlalc peut trouver un meilleur prix de son indiscrétion que de son silence. Kanuil a assez souvent trahi son maître pour moi, pour que je ne doive pas m'étonner (pi'il piU me trahir pour un autre, et liarlhclcmi peut espérer que sa religion trouvera plus d'appui dans un roi catholique ipic dans un bienfaiteur arien. N'importe, il est temps de nous occupeides aflaires|)réscnles.
Il s'adressa alors à son second conseiller, et lui dit : — Léon, es-tu sur de faire réussir le plan que tu as conçu?
L'cunuquo Eros.
I.i'on, qui pendant tout le temps qu'avait duré cette scène avait à peine quille des yeux divers manuscrits qu'il lisait atleutivement, se rapprocha de la tahle et se disposa à parlei'.
— Avant de commencer, dit Théodoric, il faut ^lue je m'informe si tout est prêt.
Il frappa du ided, et le chamhellan reparut.
— Kanial esl-il de retour? lui demanda sou maître.
— 11 vient il'arriver.
— Seul •?
— Un homme, de la taillcd'un géant, l'accompagne.
— C'est bien. A-t-ou conduit hors des porles de la ville la liliére fermée dans laquelle on doit introduire les personnes que j'allends-'
— Il y a une heure qu'elle est |)arlie; mais je n'ai pu délivrer au chef de l'escorte qui doit la suivre l'ordre nécessaire pour qu'elle entre sans être visitée.
— Le voici, ditThéodoric. Tu le remettras au gar<le de la porte, et lu lui diras que cette litière n'enferme aucune marchandise sujette à l'inqjot (56).
— Si les lois étaient exactement observées, reprit Léon en souriani, celle marc'handise ne paierait rien au publicaiu pour entrer dans Toulouse, mais elle devrait undroil à l'édile (loury rester.
— Sais-lu que si mon frère t'entendait parler ainsi de sa maîtresse, dit Théodoric , il ne te iiardonnerait pas le projet que tu as conçu;
(.'(6) Lo sy.^lèmn del'ocli'oi Olait parfailement organisé, et ressemblait éUangcmonl J celui qui nous rc^git.
Les fermiers ou les régisseurs du droit tenaient nui ontr.'es do chaque ville îles liureaux.
« Ilaliehant poniiciNi slalionarios, seu apparilorcs, seu milites, disposiios cerlis pnrlis, quorum manu cxigetianl vectig.ilia. »
I.e conduelcur de la voiture était tenu de faire la déclaration.
« Illud sciendum est mercatorcs debere pRoriTEni uierces apud publicvnos : id est. cxplicam mercium qualitalem, et pro eis \ccligal solveie, id est oct»vam parteni.
»t)uod si oniissa pro/'cssione, vecligalinnonsolverent, merces lisco commitloutur.» 'Cuj.is, O'sfii'. ;!(( lit. L\ui. au iv liv.)
mais , quoi qu'il en soit , parle : maintenant nous sommes prél à t'écouter.
Comme nous aurons à représenter plus tard eu action le plan de conduite qui avait été tracé par le ministre Léon, nous allons pénétrer dans la demeure où s'agitaient d'autres craintes et d'autres espérances.
IIL — AI.ID.Ml.
D'après l'ordre qu'il en avait reçu de Théodoric, le comte lîold avait abandonné son château pour venir habiter Toulouse. Mais, ainsi que beaucoup d'autres, il ignorait les raisons cachées qui avaient dicte la conduite du roi , et attribuait à la crainte de frapper des hommes trop puissants la générosité avec hupielle Théodoric s'était contenté de déjouer leurs projets. Peu d'amis , en effet , étaient dans la confidence des nuits terribles de ce malheureux souverain. A l'exception de Gandoin et de Léon, aucun de ceux.qui rapprochaient ne savait qu'à une heure donnée le spectre de Tliorisinond, évoqué par le remords, venait veiller et s'asseoir pâle et sanglant sur la couche royale. Ln le voyant, durant le jour, tranquille et quelquefois joyeux, s'occuper des affaires de son peuple, ou se mêler à ses plaisirs , on supposa facilement que Théodoric n'avait jamais éprouve le remords du crime qui l'avait placé sur letrùnc.ou bien que la gloire qu'il avait acquise avait étouffé ce remords, l'as plus que ses sujets, sa famille n'était initiée à ce terrible secret; mais Euric l'avait découvert, et il s'en servait avec un cruel avantage-.
Souvent ses amis s'étonnaient de l'assurance avec laquelle il blâmait la conduite de son frère, et ils en étaient venus à ne pouvoir s'expliquer l'audace qu'il mettait à traverser tous ses prujels. L'iilin dans cette
«Assassin! assassin II » —Page 33,
deniière cireonstance, la manière dont il avait bravé Théodoric, quand celui-ci avait de si justes raisons de se venger, avait inspire aux nobles ■N'isigoths assemblés chez le comte Bold la pensée que le courage d'Euric, sa fortune et sa popularité effrayaient le roi lui-même. 'Chacun s'était facilement attribué une part de la terreur (|u'epiouvait Théodoric, et quand le cirur des coupables aurait drt être (ilein de reconnaissance pour le pardon généreux qu'ils avaient reçu, ilsse vantaient tout haut d'avoir l'ait reculer la severile du roi.
|1e tous ceux (pii avaient cette opinion de leur iniporlance personnelle, le eointe liold eh.it eeliil ipii l.i poussiit le plus loin ; lier de sa
SATHANIEL
naissance, ayant conquis, grâceà la beauté d'Alidali, l'allié le plus puissant qu'il put espérer, il disait hautement qu'il ne considérait pas les projets d'Euric comme anéantis, mais simplement comme ajournés.
Dans la maison qui lui avait été désignée par le roi, tout le monde veillait aussi avant le jour. Le comte lui-même était entré dans la chambre de sa fille, longtemps avant l'heure où il avait coutume d'y pénétrer, et l'avait trouvée debout, longtemps avant l'instant où elle s'arrachait d'ordinaire au sommeil.
Au moment où il ouvrit la porte de sa chambre, elle était à genoux sur le marbre du pavé, et les yeux et les mains levés vers le ciel, elle lui criait avec désespoir ;
— Oh I qui me sauvera, qui me sauvera?
Quand son père parut, surprise pour ainsi dire dans le désordre de son âme et dans le désordre de. sa parure; craignant que le regard paternel n'eût lu, dans sa douleur ou sur sa personne, ce qu'elle n'osait kii avouer, comme si la nudité de ses sentiments ou de son corps eût dû révéler un crime, elle poussa un cri d'épouvante, et ses mains tendues vers Dieu se croisèrent rapidement dtvant elle.
— As-lu oublié, reprit le vieillard avec colère, comment le misérable qui te l'a inspiré s'en est rendu indigne ? Ah I lorsque i'ai reçu dans ma maison ce parasite romain, je ne devais attendre de lui que trahison et lâcheté. Pourquoi ai-je cru les récits mystérieux du moine Barthélemi, qui me faisait entendre que cette alliance me rapprocherait plus que toute autre du troue qui m'a été ravi? Quelquefois, je l'avoue, quand cet infâme racontait les exploits de ces anciens Romains qui ne sont plus, ou qu'il écoutait le récit de nos conquêtes, quelquefois j'ai vu s'allumer dans ses yeux une flamme qui éclairait pour moi le passé d'une lueur terrible. Je me suis pris à supposer que le fils de Tliorismond n'avait pas péri dans la nuit fatale où son père avait été égorgé. Je me suis demandé si ce Firmin venu, dit-on, de Rome et confié par une main inconnue aux soins du misérable Attale, ne serait pas cet enfant dont je ne me rappelle pas que le cadavre se soit trouvé à coté de celui de son père. Que de fois lui-même il a nourri ma fatale illusion, lorsque, parmi les frivoles discours qui semblaient cacher de graves projets, il me |)arlaitde trônes et d'empires. Je lui ai ofl'ert l'occasion de montier ce qu'il était: tu sais comment il s'en est servi;
Euric tenait ilnjà conseil avec trois hommes dont l'aspect était bien diffireut. — Page 20.
— Ne l'alarme pas , lui dit le comte Bold, c'est moi : je suis venu pour te donner du courage; car depuis le jour où j'ai reçu du prince liuric les arrhes { 57 ) de ton mariage avec lui, je me suis aperçu de la tristesse qui s'est emparée de toi.
Alidah écouta tristement ces paroles, que son père lui adressa d'un Ion de douce pitié; quelques sanglots murmurèrent encore au fond de son cœur, et, sans quitter sa position, elle répondit :
— Est-ce que ce mariage s'accomplira, mou père?
Le comte Bold se recula, et son visage prit soudainement un air de
SCVBl'ité
— Rien au monde, répondit-il, rien que la mort du prince Euric ou la tienne ne pourra rompre ce mariage au point où il est arrivé ! mais qui a pu te donner la crainte de le voir manquer?
— Mon père , dit la jeune tille, ce n'est pas une crainte, c'est une espérance.
— Une espérance 1 s'écria-t-il pendant que son regard semblait vouloir pénétrer, à travers la pâleur d'Alidah, jusque dans le secret de sa pensée.
— Hélas I reprit-elle en se traînant sur ses genoux et en s'apppochant de son père, avez-vous oublié que vous m'aviez permis un autre amour?
(57) Voir la note so.
il nous a livrés à Théodoric. Non, non, ce n'est pas là le fils de Thorismond ; un sang si noble ne peut avoir si vite dégénère. La délation de Firmin ne me dirait pas assez qu'il n'est qu'un vil Romain, que l.i tendresse de Théodoric pour lui m'en convaincrait tout à tait.
Il s'arrêta, et continua en se laissant dominer par les espérances qu'il conservait encore :
— Mais son infamie n'aura perdu que lui, et maintenant que tu le connais, tu dois t'estimer heureuse que l'amour puissant du prince Euric ait prévenu les dangers de notre aveuglement.
— Mais quand je l'ai connu, mon père, repartit Alidah avec de nouvelles larmes, Firmin n'avait pas commis tous ces crimes... H était innocent quand je l'ai aimé. .
— Tu l'as aimé, malheureuse !... je le sais... Mais peut-être 1 aimestu encore ajouta-l-il d'une voix menaçante.
Alidah leva ses bras vers son père, et s'adressant à lui comme elle s'était adressée au ciel :
— Oui, je l'aime encore, et qui me sauvera si vous m abandonnez / Le comte Bold ne répondit pas, il s'éloigna de quelques pas, comme
pour dominer la colère qui s'emparait de lui ; mais elle se ut jour a\ec une nouvelle fureur, i!t quoiqu'elle ne s'adressât pas directement â Alidah, la jeune fille n'en fut pas moins épouvantée. ■■
— Oh! s'écria-t-il, le ciel m.' punit dans ma fille de l outrage que
SATHANIEL
j';ii laissé faire à ma mère; il me punit di' n'avoirpns vciitîe la mort de mon père Ataulphe, en me refusant des fils pour soutenir mes droits. Tant qu'a duré ma jeunesse, j'ai oublii' d:iiis les plaisirs que j'étais ne d'un sang doublement souverain; aujourd'liui que je me le rap|)elle, je ne trouve pour appuyer ma tardive es|)erani;e qu'un roseau qui plie et qui se brisera peut-être au moment où je vais touclier le but.
En parlant ainsi, le comte Bokl pressait sou front de ses poings fermés. Ce n'est pas que les paroles d'Alidali l'eussent irrité à un si baut degré, mais il s'apercevait enfin qu'en attacbantses projets d'ambition à' la première espérance qui s'était offerte à lui, il avait failli perdre le fruit de ses sourdes menées. Ce fut donc exaspéré par cette pensée et par cet intérieur mécontentement de lui-même qu'il reprit soudainement avec une nouvelle colère:
— Mais lu étoufferas cet indigne amour, je te l'ordonne.
— UélasI mon père, s'écria Alidab, est-ce donc en mon pouvoir?
— Eh bien! reprit le comte 15old, garde cet amour si tu veux; mais cache-le assez bien dans le fond de ton cœur pour que personne ne l'y puisse deviner ; cache-le surtout jusqu'à ce que ce mariage soit accompli. . , ,. , ,
— Mais ce mariage est impossible, mon père ! s ecria Alidali en se levant avec un geste désespéré. .
Le comte Bold saisit la main de sa fille, et, la parcourant des pieds à la tête d'un regard qui la fit frissonner, il reprit d'une voix sombre :
— Et pounpioi ce mariage est-il impossible?
Tout le courage d'Alidah succomba devant ce terrible regard, devant cette question si directe à laquelle il fallait une réponse qui pouvait appeler la mort; elle se détourna, cacha sa tête dans ses mains et laissa couler abondamment ses larmes. Son père ne prononça pas un mot de consolation, et, après l'avoir laissée pleurer quelque temps sans l'interrompre, il ajouta: . ^, , , .
— J'étais venu pour vous prévenir que, ce matin, le roi Theodoric , m'a fait mander à son palais.
Alidah leva sur son père un regard où sembla renaître une esjierance ; mais celui-ci s'empressa d'ajouter :
— J'irai où m'appelle mon devoir; mais si tu as compte sur les prières ou sur les ordres du roi pour échapper à ma volonté, je t'avertis que ni prières ni ordres ne pourront la fléchir. J'ai reçu les présents du prince Euric, et nulle considération au monde, nulle crainte ne me fera accepter le déshonneurqui suivrait la rupture dece mariage. Je te l'ai déjà dit, il n'y a que ta mort ou celle d'Euric, et maintenant je dois dire: il n'y a que votre mort ou la mienne qui puisse empêcher cet hymen.
Alidah courba la tête sans répondre, car cette intervention de llieodoric lui avait rendu quelque espoir; son père s'éloigna lentement, mais, au moment de quitter la chambre de sa (ille, il se retourna et lui dit: , „„ . ,
— Je serai sans doute de retour avant que les esclaves d Euric t apportent les présents accoutumés et tes riches vêtements de fiancée; mais s'il en était autrement, je te préviens que j'ai chargé Falrili de veiller sur toi, et tu sais que quelques ordres que j'aie pu lui donner, ils seront fidèlement exécutés.
Lorsque le comte Bold fut éloigné, les larmes d'Alidah se tarirent peu à peu dans ses yeux, et la confiance, qui l'avait si complètement abandonnée, rentra dans son cœur.
Quelques heures s'écoulèrent pendant lesquelles elle se laissa prendre à ces suppositions impossibles auxquelles se rattachent les malheureux qu'aucune puissance humaine ne semble plus pouvoir sauver.
Que de fois, dans un jour de désespoir, et lorsqu'on croit tous les secours amis épuisés, on rêve un roi qui vous rencontre et qui vous plaint, un trésor enfoui depuis des siècles et qui vous sauve. Quand tous les pouvoirs de la terre semblent insuffisants, que de fois aussi l'âme, exallée par la foi qui revient au malheur, a fait descendre des cienx un ange aux ailes dorées ou une vierge consolatrice.
Ainsi Alidah se remit en prière, et, confiante dans la miséricorde céieste, elle rattacha ses espérances à Dieu et perdit peu à peu l'inquiéludc que lui avaient laissée les dernières paroles de son père. C'est à peine si elle s'aperçut que les femmes chargées d'ordinaire des soins de sa toilette venaient d'entrer dans sa chambre; elles n'avaient pas encore disposé les essences qui devaient embaumer ses cheveux, elles n'avaient point encore préparé ses vêtements, lorsque Falrik entra soudainement.
— Votre présence est inutile en ce lieu, dit-il, et ce n'est pas à vous qu'est réservé aujourd'hui le soin de parer la fille de votre maître ; celui qui a envoyé les habits a envoyé aussi les esclaves qui doivent en revêtir sa nouvelle épouse.
—Je ne veux pas I s'écria Alidah, blessée par cette voix qui était venue briser toute sa céleste espérance ; je ne veux pas, reprit-elle en s'enveloppant dans un léger pallium, qu'aucune femme étrangère pénètre dans celte chambre. Je n'ai besoin que des soins de ma nourrice.
— Ce ne sont pas non plus des femmes étrangères qu'Euric envoie en ce lieu ; ce n'est pas la pompe vulgaire de nos cérémonies qu'il a jugée digne d'un si grand jour et d'un si noble hymen, et c'est en te traitant comme les impératrices qui régnent à Conslantinople qu'il a voulu montrer quel rang lu mérites d'occuper parmi les femmes.
Comme il achevait de parler ainsi, la porte de la chambre d'Alidah s'ouvrit complètement, et elle aperçut, dans la salle qui précedait,un long cortège d'esclaves qui s'avançaient silencieusement. Avant qu' Alidah eût pu s'écrier, ses femmes étaient sorties sur uii geste impérieux de Falrili, et les silencieux esclaves avaient commencé à pénétrer dans la chambre.
Ceux qui marchaient en tête portaient des encensoirs où brûlaient les parfums les plus précieux ; ils en envoyaient la fumée vers un coussin porté par quatre noirs africains. Une légère tunique de lin était posée sur ce coussin. Après eux venaient d'autres esclaves avec des encensoirs plus riches, et, sur un coussin plus riche aussi, une tunique de soie ; après ceux-là, d'autres esclaves encore, et sur un troisième coussin, une robe éclatante de pierreries; et encore aprè."!, des esclaves plus magninquement vêtus, des encensoirs d'or garnis de pierreries, et sur un coussin encore plus splendide, un manteau de pourpre ; et après le manteau de pourpre, toujours portés par de nouveaux esclaves, un bandeau et des bracelets d'cmeraude, des colliers de perles, des bandeaux de diamants, tout ce qui- l'avidité des barbares avait arraché de richesses à ce gouffre de richesses qui s'appelait Rome.
Quand ce somptueux cortège se fut silencieusement rangé tout autour de la chambre d'Alidah, quatre noirs vêtus de blanc, portant sur la tête des voiles blancs qui faisaient encore mieux ressortir la hideuse laideur de leurs traits, vinrent se placer autour d'elle en se prosternant à ses genoux.
L'un d'eux, auquel l'ironie impudique des Romains avait donné le nom d'Eros, prit la parole, tandis qu'Alidah restait debout, stupéfaite au milieu de cette troupe étrangère et s'enveloppant élroilemciit dans le manteau qu'elle avait jeté sur ses épaules. Frêle et élancée, avec ses cheveux blonds et son visage suave, elle semblait, au milieu de ions ces hommes à figures d'ebène, qui s'elaieiit mis à genoux autour d'elle, elle semblait, disons-nous, un ange lumineux descendu du ciel, devant qui s'inclinaient les espril .des ténèbres. Mais nous chercherions vainement une expression pour rendre la frayeur douloureuse qui s'empara d'elle lors(iu'elle entendit les paroles suivantes prononcées par la voix glapissante du plus hideux de tous :
—"Fille du comie Bold, noble fiancée du prince Euric, notre maître nous envoie vers toi pour te parer de ces magj|ifiques vêtenumls !
— Quoil s'écria Alidah en jetant sur Falrik iki regard oU l'etonnement, la honte et le desespoir se mêlaient ensanwje; quoi! s'écria Alidah, ce sont des hommes?...
— Je te laisse avec les eunuques de ton mari, répondit Falrik.
Et, repoussant la fille de son maître qui s'était élancée vers lui, il l'abandonua seule au milieu de cette troupe hideuse.
Nous ignorons ce que peuvent les habitudes prises dès l'enfance contre les sentiments naturels de la pudeur. Nous ne pourrions dire jusqu'à quel point les femmes de l'Orient, accoutumées au service de ces misérables, poussent le mépris pour leur odieuse présence ; mais ce qui nous semblerait encore plus difficile à peindre, ce serait l'elïroi de cette jeune fille de seize ans, livrée tout à coup aux mains impudiques de ces esclaves qui avaient encore une tiice d'homme. Froide, muette, immobile, elle les suivit du regard, lorsqu'ils s'approchèrent du coussin où était iilacée la blanche tunique de lin.
A ce moment, les esclaves qui composaient ce cortège, à l'exception de ceux qui étaient chargés du soin de vélir Alidah, inclinèrent letii' tête jusque sur la pierre ; mais la jeune fille ne comprit pas que c'était là un voile qu'on élevait entre elle et tous ces hommes à genoux. Quand les quatre eunuques se furent emparés de la tunique, après l'avoir encensée et saluée, elle pensa qu'ils venaient sans doute la déposer à ses pieds, et son regard les suivit encore avec un dégoût douloureux et humilié ; mais elle tressaillit d'un effroi que rien ne saurait peindre, quand deux de ces êtres abjects, la louchant de leurs mains infâmes, lui arrachèrent le manteau et le dernier sétemeut qui la couvrait, et le remplacèrent par celle tunique de lin, avec une adresse qui prouvait combien ils étaient accoutumés à ce service. Tremblante, epoi'due, portant autour d'elle des regards qui semblaient dire qu'elle se croyait sous l'empire d'un rêve épouvantable, elle ne vil ni le sourire que les eunuques échangèrent enire eux, ni le muet élon'nement qui parut .sur leurs visages; son regard demanda, non pas un secours, mais l'aspect de quelque chose qu'elle reconnût; elle s'agita sur elle-même, et secoua son front comme pour chasser le songe hideux qui pesait sur sa raison, et ce ne fut que lorsque les eunuques lui revêtirent la robe magnifique qu'ils -avaient apportée, qu'elle comprit enfin la réalité de ce qui se passait ; ce fut alors seulement que la honte lui revint au cœur, la rougeur au front, et que la crainte qu'un secret terrible n'eût pas échappé à la curiosité do ces esclaves, l'épouvanta et la fit trembler.
Par le même mouvement rapide qui l'avait saisie à l'aspect de son père, elle croisa ses mains devant elle, poussa un nouveau cri d'angoisse, et, le front baissé, anéantie par l'odieuse torture innigée à sa pudeur de femme, déchirée par l'horreur de l'hymen qui se préparait pour elle, n'avanl plus ni force, ni courage, ni pensées, elle se laissa attacher aux épaules le manteau de pourpre, à la tête la couronne de diamant; et peut-être serait-elle morte étouffée par tout ce qui groni dait en elle de huiile et de desespoir, si, lorsque les eunuques s'em-
SATHAMEL.
IMiùioiu lie st's mniiis pour les orner de bracelels, toute sa douleur iioùt pas éclaté en larmes convulsives et en sanglots déchirants.
Cependant celte heure ne devait pas être complètement malheureuse pour Alidah ; car a peine avait-elle repris assez de raison pour concevoir tout le malheur de sa situation, qu'elle entendit résonner, ;i la porte de son palais, le bruit des lyres et des cithares accomi)agnant les voix d'une nombreuse troupe de chanteurs.
A ce signal, les eunuques sorlirent de la chambre, et Falrik, qui remplissait, dans la maison, la double charge de chanteur et de maître des domestiques, se présenta et s'approcha d'Alidah qui baissa la tèle devant lui. Le vieux serviteur la considéra un moment d'un air mécontent; puis, voyant sa confusion, devinant qu'il y avait peut-éire dans son âme plus de honte que de désespoir, il lui dit d'un ton dont la rudesse n'excluait pas la pitié :
— Ton père l'a voulu, enfant, et j'ai dû lui obéir. Je te le jure cependant, si j'avais pu prévoir que ta résistance ne venait pas de ion amour pour un indigne Romain, je te le jure, je n'auraispas livré la fille de mon
' maître à la honte de celte cérémonie. .Mais celui qui craint la désobéissance pour une chose grave, l'exige pour les choses les plus petites, atin que le cœur, prêt à se révolter, comprenne bien que la volonté qu'il subit est implacable.
Alidah détourna la tête et répondit avec une indignation douloureuse :
— Gloire à vous, nobles Visigoths! qui- vous faites des esclaves de tous les peuples, et qui livrez vos femmes nues à ces esclaves. Dieu soit béni I vous conquérez à la fois les vices et la richesse des nations. Allons, parle, Falrik, reprit-elle en se levant avec une fierté désespérée, quelle nouvelle injure celui qui me veut pour épouse a-t-il a me faire? quel outrage mon père a-t-il accepté pour moi ? et ù quelle nouvelle humiliation le vieux serviteur de ma famille \a-t-il me conduire?....
— Ce n'est pas une humiliation, Alidah, c'est un sujet d'orgueil que le spectacle qui va s'offrir à tes yeux. Suis-moi, et tu verras combien le choix de ton père a été plus sage que celui de ton cœur. Viens, et parmi tous ces esclaves et toutes ces richesses qu'il l'envoie, tu reconnaîtras enfin quelle différence sépare le grand Euric et le méprisable Firniin.
— Oui, dit .\lidah avec dédain, je sais qu'Euric possède d'immenses richesses.
— 11 en est une, reprit le vieux serviteur d'un ton mystérieux, il en est une que tu ne lui connais pas et qui peut-être dans un moment te guérira de l'amour insensé que tu as dans le cœur.
Ces paroles de Falrik enlevèrent de nouveau à .\lidah l'espérance que la jeune fille avait conçue par l'absence de son père ; elle craignit que parmi tous ces présents qui allaient lui être offerts, il ne se trou- \àt un sceptre et une couronne. Les projets d'Euric avaient peut-être ivussi, une révolte, un assassinat pouvaient avoir renversé le roi qui avait promis son appui à Firmin. Poussée par la crainte de ce nouveau malheur plus qu'elle ne l'eût été par l'espérance d'un dernier secours; pressée du besoin de savoir toute sa destinée, arrivée à ce point d'odieuse incertitude où l'ou n'a de chance de recouvrer quelque force que dans l'assurance de n'avoir plus d'autre soutien que soi-même ; résolue à mourir, elle suivit avec rapidité Falrik dans la salle ou I l'altendait le second cortège de son futur époux. Mais vainement son regard chercha ces insignes de royauté qui devaient lui dire que pour elle il n'y avait plus d'espérance. . Malgré les trésors prodigieux que les esclaves i)roslernés devant elle déposèrent à ses pieds, elle se demandait quel était cet objet si mystérieusement annoncé par le vieux serviteur, quand celui-ci, ramenant le regard d'Alidah sur le jeune esclave qui était le plus près d'elle, lui dit d'un ton ironique :
— Regarde, .\lidah, vois les trésors que possède ton époux, admire la beauté des esclaves qu'il t'envoie.
Et Alidah, ayant baissé ses yeux vers celui que Falrik désignait ainsi, reconnut Firmin velu d'une' tunique de soie et portant dans chacune de ses mains un bassin d'argent rempli d'or et de pierreries.
.Uidah, quelques jours avant que le malheur ne lui fût venu, était encore plus un enfant qu'une femme. Poursuivie par l'amour imprrieux et suppliant du jeune Firmin, égarée par la prédication pernicieuse du moine Barihélenii, abandonnée par son père à la séduction (!;' l'amour et à l'empire d'une nouvelle religion, Alidah, élevée dans le château du comte Bold, ignorante, timide, plus frivole encore que son âge n'eût pu te laisser croire, Alidah avait aimé Firmin, s'éiail donnée à lui, avait abandonné la religion des siens presque sans se douter de l'importance de toutes ces graves actions.
Plus tard, lorsque le prince Euric, amené chez le comte Bold par ses projets ambitieux, lui parla de son amour et lui montra le trône sur lequel ils pouvaient monter ensemble, Alidah, toujours enfant, joua pour ainsi dire avec ce nouvel amour et ses folles espérances, sans comprendre encore tout ce qu'il y avait de terrible dans sa position. Vivant de l'heure présente, elle n'avait jamais pense au mallieur qui pouvait venir le lendemain ; elle ne s'imaginait pas que ce qui n'était pour elle qu'un rêve qui l'amusait, pouvait être pour d'autres un espoir sérieux.
Mais enfin le malheur était venu ; ce projet de mariage avec le prince Euiic, dont quelques mots lui étaient ;1 peine arrivés paruii les som-
bres préoccupations des deux conspirateurs, menaçait de se réaliser; Euric remit devant elle à son père les gages de fiançailles; le jour de la cérémonie fut fixé, et alors la jeune fille comprit tout d'un coup les fautes qu'elle avaitcommises et lesliensiprelle s'était imposes. Devenue en un moment aussi réfléchie qu'elle avait été légère, elle reporta sur son passe le regard attentif qu'elle ne lui avait pas donné à temps; elle le vit sous son véritable jour et le comprit enfin dans toute sa gravité.
Heureusement le courage lui vint avec la réflexion , et ne pouvant faire que le passé ne fùt»pas ce qu'il avait été, elle voulut en subir les conséquences, comme si elle les avait prévues; elle résolut d'effacer sa faute, autant que possible, en l'acceplanl toui eiilière. Aussi cet amour frivole dont Firmin l'avait raillée si ameremeiil dans leur dernière entrevue, s'était-il élevé soudainement, dans le cœur d'Alidah, it la hauteur, au courage, à la résignation d'un véritable amour. On eût pu même dire que ce n'était qu'à partir de ce moment que Firmin était devenu l'homme à qui appartenait toute la vie d'Alidah.
En grandissant ainsi, cet amour était devenu intelligent, et lorsqu'Aliclah aperçut Firmin sous l'habit d'un esclave, elle n'accepta point comme vraie la dégradation que Falrik avait supposée, et elle se dit aussitôt : « Voilà un secours qui me vient. »
Ainsi donc, après le premier moment de surprise que lui causa l'aspect de Firmin, Alidah domina son trouble et répondit à Falrik en regardant le jeune Romain de manière à lui expliquer sa pensée :
— Tu as raison, le prince Euric m'envoie des trésors et des esclaves que je n'attendais pas, et comme je sais qu'il se connaît mieux que personne à bien choisir ses présenis et ses messagers, je suppose qu'il aura chargé le plus noble de me remettre quelques dons précieux dont toi-même, Falrik, lu ne peux pas avoir d'idée.
Firmin ne répondit pas; mais .\tlale s'etant avancé, s'inclina devant .\lidah, et répondit avec toute la ridicule exagération qu'il mettait d'ordinaire dans ses discours :
— Tu as raison, noble Alidah. et c'est par mes mains que le puissant Euric t'envoie le don le plus précieux qu'il soit donné à un prince de faire à sa fiancée. Le poète Claudien a chanté dans ses vers le mariage de Théodose et d'Eudoxie, l'évéque Sidoine Apollinaire a célébré celui de l'empereur .Vvitus; mais ces poêles n'étaient que de médiocres citoyens, dont aucune noble charge n'avait illustré le nom, et il était réservé à toi seule de voir un empereur prêter sa voix et sa lyre à la célébration de ton hymen ; car ce que je n'ai pas fait pour ta noble aïeule, l'illustre Piacidie, je l'ai fait pour toi, et voici le poème qui, en plaçant mon nom à côté de celui d'Horace et d'Ovide, mettra celui d'Euric plus haut que le nom d'Auguste et rendra letien plus illustre que celui de Julie.
Après avoir ainsi parlé, Aitale remit à Alidah un long parchemin que Firmin sembla lui recommander du regard; elle le reçut avec un • sourire de remerciement pour le vieillard et d'intelligence pour son jeune amant. Et tandis que Falrik riait intérieurement du feint abaissement de Firmin, Alidah ouvrit le manuscrit et put lire les mots suivants qui avaient été tracés à la marge des vers d'Attale :
« Je n'ai trouvé d'autre moyen de t'approcher que de forcer mon tuteur à me recevoir parmi les esclaves d'Euric. Suis le cortège jusqu'au pied de l'autel, s'il le faut. Garde-loi snriont de faire aucun aveu et, au moment solennel, si Theodoric n'a pas tenu ses promesses, c'est moi qui te sauverai; car si la fiancée ne manque pas au mariage, ce sera l'époux qui y manquera. »
A peine Alidah avait eu le temps de lire cet avis, que le comte Bold reparut; depuis longtemps il était revenu du palais de Theodoric; mais les soins de la journée l'avaient tenu éloigne de sa fille. Son visage, ordinairement sérieux, laissait percer une sorte de joie ironi(|ue dont Alidah apprit bientôt la cause. Le comte Bold parcourut lentement tout le cortège d'esclaves qui encombrait les salles de son palais; il sembla compter avec bonheur tous ces trésors déposés à ses pieds; et, après s'être arrêté de temps en temps, comme pour les mieux admirer, il revint vers sa fille et lui dit en la raillant du regard :
— Je m'étais trompé, Alidah ; le roi Thèoiloi ic ne s'oppose pas ;\ ton mariage avec son frère. Bien loin de la, il veut que tu saches la joie qu'il en éprouve; et, craignant peut-être que les présents d'Euric ne suffisent pas à la fille du comte Bold, le roi des Visigoths a voulu y joindre les siens. Ouvrez cette fenêtre, esclaves, et vous allez voir l'estime que notre roi fait de nous par la magnificence des dons qu'il noua envoie.
La salle dans laquelle se trouvaient en ce moment le comte Bold et sa fille occupait à la fois tout le côté droit de la maison carrée qu'ils habitaient, et une partie de la façade de l'edilice élevé sur une rue qu'on appelait Voie Sacrée. Le comte Bold conduisit sa fille à une des fenêtres latérales de cette salle, et lui montra une basterne magnifiquement attelée de quatre vigoureux chevaux: elle poinaitse ferinera\ecsoin, et des rideaux de pourpre l'environnaient de toutes parts. Comme d'ordinaire, les quatre chevaux étaient attelés de front, et le siège du cocher était appuyé sur le timon.
— Ne trouves-tu pas le présent vérilablemeut royal? dit le comte Bold d'un ton railleur. On reconnaît ici toute la vertu et toute l'économie de notre roi, quoiqu'il ait voulu prêter à ce don une intention que, moi, je n'ai pas voulu comprendre,
— Qu'est-ce donc? mon pùi'e ? dit Alidah, qui cherchait un avertissement caché dans tout ce qui lui clail offert. Qu'est-ce donc et que vous a dit le roi Ttiéodoric, à propos de ce présent?
— 11 m'a dit que c'était une excellente baslerne de voyage,- et que ceux à qui la prudence ordonnait de s'éloigner de Toulouse feraient bien de s'en servir , et il a ajouté qu'ils le pourraient d'autant plus facilement que le cocher était habile et qu'il les conduirait par des chemins sûrs partout où ils voudraient aller, même hors des limites du royaume des Visigoihs. «
— Et que voulait-il dire par là? reprit Alidah toute tremblante du soupçon qui lui venait à l'esprit.
— Il voulait dire, sans doute, que je ferais bien de quitter Toulouse jiour qu'on ne m'en chassât point, et de choisir un exil pour qu'on ne m'en imposât pas un.
— Oui, oui, je comprends, dit Alidah, après ce qui s'est passé, la fuite est le parti le plus prudent... pour nous.
Et ces deux derniers mots furent portes à Firmin, par un regard, jusqu'au milieu des esclaves où il était caché; il répondit de même qu'il avait compris l'intention d'Alidah. Mais ce regard, si prompt et si rapide qu'il fût, n'échappa point à Falrik ; il devina à quoi celte basterne était destinée, et se promit de surveiller Firmin d'assez près pour rendre celte précaution inutile.
Toutefois l'heure se passait et les cloches de toutes les églises agitées d'un même mouvement appelaient la population au temple où la cérémonie allait s'accomplir (as).
Tout à coup le grand murmure qui s'éleva parmi la foule assemblée devant la maison du comte Bold, annonça quelque chose de nouveau.
Le vieux comte prit sa lille par la main et la fit asseoir sur l'espèce de trône où son époux devait venir la prendre pour la conduire à l'église. Firmin, demeuré parmi les esclaves qui devaient faire cortège à la nouvelle épousée, se rangea derrière Alidah, et Falrik, qui ne le quittait pas du regard, le suivit de même et se plaça près de lui.
Des fenêtres de cette salle, qui s'ouvraient sur la façade, la vue s'étendait jusqu'à l'extrémité de la Voie Sacrée, et déjà l'on pouvait voir la tête du cortège qui s'avançait au milieu des flots d'une population curieuse. Les premiers qu'on apercevait étaient des cavaliers maures; ils ouvraient la marche et faisaient refluer la multitude devant eux; armés de longues trompettes, ils déchiraient l'air de leur musique barbare, et précédaient un corps nombreux de Visigoths à cheval qui marchaient sans ordre.
Les Maures, comme nous l'avons dit, portaient tous les longs manteaux blancs qu'on leur voit encore de nos jours. Ils étaient armés de javelines qu'ils lançaient à la main; ils n'avaient pour toutes armes défensives qu'une cuirasse en mailles de fer, et un casq\ie qui affectait déjà le cimier pointu et la forme ronde d'une calotte.
Quant aux Visigoths, le luxe de leur costume consistait surtout dans ta magnificence des fourrures dont ils étaient ornés. Que ce costume parût barbare au faste des Romains, et peut-être plus encore à leurs iialiitudes, cela n'est point étonnant. D'ailleurs ce mot barbare ne signifiait pas poureux ce qu'il signifie pour nous : il voulait dire plutôt étranger qu'inculte et grossier, et les Visigoths, qui apportèrent dans la Gaule une législation toute faite et presque aussi savante que la législation romaine, une connaissance exacte des temps, une langue qui ;ivail son alphabet particulier, n'en étaient pas à se vêtir sans art de peaux de bèie, comme les Huns et les Sicanibres. Ce qui surtout choquait les Romains habitués à leurs toges flottantes, c'était la forme du costume juste au corps ; l'espèce de caleçon qui couvrait les cuisses et les jambes, et le scapulaire de fourrure qui couvrait tout cela.
Le comte Bold et sa fdie ne s'étaient point approchés des fenêtres ; mais le vieux Dicenée, qui venait d'arriver, leur annonçait les merveilleuses choses qu'ils allaient voir, car c'était lui qui avait réglé l'ordre et la marche de la cérémonie, et il l'expliquait ainsi à son maître et à Alidah.
— Voilà près de deux heures que le cortège est parti de la demeure d'Euric, et il avait tant de stations à parcourir qu'il lui a fallu tout ce temps pour arriver jusqu'ici. Il s'est d'abord rendu à l'église de Saint-Pierre pour prendre les diacres qui doivent porter les voiles de la mariée; de là il est allé chez l'édile, qui s'est joint au cortège avec tous les magistrats de la loi romaine. Pour ne pas manquer à l'ordre voulu en pareille circonstance, il lui a fallu éviter le clu'iteau Narbonnais pour aller inviter les frères du roi avant d'invitervie roi lui-même ; de là il a dU se rendre devant la maison du chef des juges visigoths, de ces interprètes de notre loi qui occupent, après le souverain, la première place parmi nous; puis, après avoir rempli tous ces devoirs, il est revenu au château Narbonnais, où le roi, entouré des plus puissants de la nation, aura pris enfin près du futur époux le rang qui lui convient. C'est là que sans doute le prince Euric aura lui-même repris sa place dans le cortège, à moins qu'il ne l'ait rejoint ailleurs.
(SS) L'usage des cloches est très-ancien. Les Romains les employaient pour assembler certains comioes. Elles étaient mênio connues des Grecs ; Ovide, Tibulie, iVlartial, Stace, Manilius el les auteurs f-recs, font nienUon des cloclics. Cependant il [laraîtrait qu'elles uo furent employées i appeler les populations au service divin que par te pnpe Saliinien, qui succéda à saint Grégoire, el qui vivait J In lin du sixième si6ile. Nous sellons doue en a\aiiec d'un tiéele.
Le comte Rold, qui avait écouté tout ce récit de Dicenée d'un air de vanité satisfaite, laissa percer son étonnement à celte dernière phrase.
— Comment I lui dit-il, le prince Euric était chez le roi? moi-même j'y ai eic appelé ce matin, et je n'ai pas été informé de sa présence.
— Cependant, reprit Dicenée, il y était vers la troisième heure du jour. Il me donnait ses derniers ordres pour les préparatifs de la cérémonie, lorsqu'un messager est venu et lui a remis un parchemin signé par le roi lui-même, et qu'il a accueilli, après l'avoir lu, avec un sourire de dédain.
« Dites au roi, a-t-il répondu, que ce n'est pas en raison du péril dont je suis menacé que j'irai à son palais avant l'heure de la cérémonie; niais pour donnera l'insensé qui veut m'assassiner l'occasion de le faire, s'il lui prend envie de se trouver sur mon passage. » Et aussitôt il s'est rendu au palais iNarbonnais. Malgré son absence et d'après ses ordres, j'ai fait partir les divers cortèges; et ainsi que je vous l'ai dit, il a dû rejoindre la marche nuptiale avec son frère.
Jusqu'à ce moment, Alidah, indifférente au récit de Dicenée, avait attendu l'arrivée du cortège dans une immobilité silencieuse et une attente déses|ierèe; mais lorsqu'il en fut au message de Théodoric, elle écoula avec avidité; et quand Dicenée parla de ce projet vague d'assassinat, elle ne put s'empêcher de chercher Firmin des yeux, et, à l'agitation de ses traits, elle comprit comment l'époux, selon les termes du billet, devait manquer à l'hymen. Falrik suivait trop attentivement tous les mouvements de Firmin pour que ce signe d'intelligence lui échappât, et il se demandait s'il n'était pasde son devoir de le désigner à la vengeance du comte Bold, lorsque Dicenée s'écria :
— Le cortège approche, le voilà! le voilà 1
Et tout aussitôt les troinpettes des Maures et des Visigoths firent éclater leurs sons barbares.
Alidah, pareille au condamné à qui l'on a promis sa grâce, et qui marche vers l'èchafaud en détournant la tête pour voir si le message sauveur n'accourt pas derrièie lui; Alidah se leva soudainement et tourna autour d'elle ses regards effrayés et qui semblaient demander appui à tout le monde. Tout son corps frissonnait, et ses yeux se fixèrent enfin sur celle fenêtre d'où l'on voyait venir le fatal cortège.
— Point de vaine curiosité, ma fille, dit le comte Bold, si enivré de sa bonne fortune qu'il ne comprit rien à l'agitation de sa fille; point de vaine curiosité, ajouta-t-il en la faisant se rasseoir, on dirait que tant de bonheur nous égare et qu'il est au-dessus de nous.
— .\h 1 reprit Dicenée, voici mes Huns; ma foi ils font aussi bien avec leurs vêtements de peaux de bêtes, que le cortège d'ours que Monko faisait marcher devant lui. Leurs yeux gris brillent sous leurs ê|)ais sourcils roux, comme des étoiles dans un nuage rouge d'orage. La graisse qu'ils mettent dans leur barbe étouffera dans l'église tous les parfums des jeunes Romains qui les suivent.
— Point d'impatience, nous les verrons au fesliii, dit encore le comte Bold à sa fille qui s'agitait sur son siège et dont un tremblement convulsif faisait claquer les dents.
— Maintenant, reprit Dicenée que le comte écoutait avec attention, ce sont les Romains avec leurs armes magnifiques fabriquées à Trêves et damasquinées à la manière barbare. C'est une chose merveilleuse avec quel art les Francs savent plier l'acier et l'argent à tous les caprices du marteau. Ils fabriquent les armes d'une manière admirable (59).
— Et s'en servent-encore mieux qu'ils ne les fabriquent.
— Et pourtant les Romains leur achètent les plus magnifiques.
— Belles armes et pauvre courage ! dit le comte Bold d'un air de mépris. Ils ont des èpécs qu'ils ne peuvent plus porter.
— Le poignard n'est pas aussi lourd que l'épée, dit Falrik derrière le comte Bold.
Celui-ci allait se retourner jwur avoir l'explication de cette parole, quand Dicenée s'écria :
— Et voilà une surprise même pour moi !
— Qu'est-ce donc 1 dit le comte.
— \ la taille démesurée, ce ne peut être que le Bagaude Armand qui conduit cette troupe de Gaulois. Ce n'est pas le luxe des vètemenis qui éclate en eux; mais avoir réduit de pareils hommes au rôle qu'ils jouent ici, c'est en vérité la plus belle victoire d'Euric, c'est la plus étonnante et le plus curieux spectacle de cette journée.
La curiosité du comte Bold allait succomber à cette nouvelle tentation, lorsque Dicenée reprit encore d'une voix triomphante :
— Enfin j'aperçois au loin Euric sur le cheval richement harnaché dont le roi lui a fait présent.
(39) Il n'j avait dans la Gaule que huit fabriques ou ofûcines d'armes : elles étaient distribuées en sept villes; chacune de ces villes avait son attribution particulière.
Trêves seule avait deux fabriques.
Les Francs qui y travaillaient étaient appelés fabricemes barbaricarii, c'est-àdire ouvriers travaillant à la manière des Barbares.
I^eur travail consistait à graver, dorer et argenter, bronzer, damasquiner les armes.
Donal, commentateur de Virgile, dit ; « Barbaricarii dicuntur qui ei auro coloratis ■ lilis eiiprimunl honiumm formas, animalium el aliaruiii spocieruin imilanlur subtililalu venlalem. »
SATHAMEL.
— C'est probablement, dit leeomleBoldavec dédain, par éeonomie pour la récolle de ses foius que le roi dépeuple ainsi ses écuries.
Il se leva pour s'approcher de la fenêtre ; Afidah se leva aussi , pâle, éperdue, presque folle. Epouvanlée de voir s'avancer ainsi le moment fatal sans savoir de quel côte lui viendrait ce secours qu'on lui avait tant promis, elle se recula en laissant s'échapper de sourdes exclamations. Firmin la suivait des yeux avec moins de terreur. Enfin, au moment fatal où son père lui présenta la main pour la conduire au-devant de l'époux qui venait la chercher, perdant tout espoir et toute raison, elle regarda si elle ne pourrait pas profiter du lunuiUe qui avait lieu parmi les esclaves assemblés dans cette salle pour tenter la fuite qu'on semblait lui avoir conseillée, et déjà elle avait fait quelques pas, lorsque le comte Bold, triomphant et ne voyant pas son trouble, la prit violemment par la main et la traîna vers l'a fenêtre en «'écriant :
— Viens voir quelle magnifique destinée l'attend I...
Comme il prononçait ces paroles, le prince Euric arrivait en face du palais du comte Bold. Il marchait près du dais de soie sous lequel la mariée devait être portée à l'église.
— Viens voir! reprit Bold T c'est un trône qu'un siège si magnifique !
-Mais la place réservée à Alidah était occupée; une femme, vêtue d'une simple tunique de lin blanc, et dont les cheveux d'ébène n'étaient retenus par aucune parure, était assise sous le dais. En passant devant la fenêtre où le comte Bold demeurait immobile, ne coraprtnant rien à ce qu'il voyait, celle femme releva fièrement la tête, et, après avoir lancé un coup d'oeil de mépris au vieillard, elle arrêta sur sa (ille un regard de haine qui semblait enfermer un serment implacable de la perdre.
Le comte Bold poussa un cri , laissa échapper la main d'Alidali, tandis que chacun cherchait à voir ce qui l'avait troublé à ce poiut ; puis, les yeux fixés sur ce dais qui s'avançait lentement et sur celle femuie assise à la place de sa fille, il resta un moment muet de slupéfaclion. Mais enfin, quand cette femme fut précisément en face de lui, ne sachant si c'étaient encore quelques circonstances de cette cérémonie singulière, il dil à Dicenêe :
— iMais quelle est donc celte femme ?
— Celte femme, répondit celui-ci non moins étonné, mais bien plus épouvanté que son mailre, cette femme est Sathaniel. ■
— Sathaniel ! s'écria le comte Bold d'une voix terrible.
Et comme le roi Tbéodoric suivait le dais de la fiancée, il répondit à ce cri du comte Bold :
— Oui, Sathaniel, l'épouse du prince Euric !
Et le reste du cortège défila silencieusement devant la demeure du noble Visigolh, comme il avait passé devant celles des curieux qui s'étaient fait un plaisir de venir l'admirer.
Avant de dire l'effet que produisit dans la maison du comte Bold cet étrange événement, il faut raconter comment il avait été amené.
Les occupations de Tbéodoric étaient ordonnées avec une régularité dont il se départait rarement; il prétendait que l'ordre, dans la vie d'uu roi, est une économie pour ses sujets. Grâce à cette régularité, ceuxci savaient l'heure précise où ils pourraient s'approcher de leur souverain et le moment destiné à chaque espèce d'affaires. Il ne fallait pas moins que des circonstances très-graves pour apporter le moindre changement dans les habitudes de Tbéodoric; el, lorsque par hasard une partie du jour était consacrée à quelques occupations imprévues ou à quelques£érémonies extraordinaires, 'ibéodoric conservait à l'autre part de cette même journée les travaux auxquels étaient consacrées les heures qui lui restaient libres.
Cette conduite du roi elait tellement connue, qu'on ne s'étonna pas de le voir suivre ses habitudes le jour même du mariage de son frère. D'après la route qu'il avait prise, le cortège ne devait arriver au palais ([ue vers la cinquième heure (onze heures avant midi), et ce que nous pourrions appeler la journée royale de Tbéodoric était à peu près finie â cette heure. Il la remplit donc comme d'ordinaire: d'abord les soins religieux, puis les affaires publiques de sou peuple, ensuite le jugement des discussions des particuliers, .\iusi, en sortant du coiiseU qu'il avait tenu avec Léon eiGandoin, il se rendit, selon son habitude, dans la chapelle de son palais, et assista aux offices ou nocturnes (60) que ses chapelains chantaient avant le jour.
L'écrivain romain, qui' nous a laissé les détails les plus précis sur la vie de ce prince, accuse cette assiduité de politique, quoiqu'il soit permis de penser, d'après le témoignage même du plus chaud panégyriste des Visigoths, que le remords entrait pour beaucoup dans celle
(60| « Antelucanos sacerdotum suorum cœtus mimmo comitahi eipelit, grandi sedulitate Yeneralur : quanquam, si sermo secrelus, possis animadvertere, quod servet islam pro consueludine polius quam pro religior.e reverentiara. »
[Apol., ep. 11, 1. I.)
piété royale, el que les prières de Théodoric imploraient plulùt de Dieu le pardon du passé que la bénédiction de l'avenir.
Après avoir quitté la chapelle royale, il se rendit dans la salle d'audience dont les portes s'ouvraient à la première heure du jour. Celte salle était partagée en deux par une balustrade ; d'un côté, se tenaient tous ceux qui venaient réclamer la justice du roi ; de l'autre, siégeait le roi lui-même assisté de ses minisires et toujours accompagné de son écuyer qui portait ses armes. Le tribunal n'occupait poim toute la moitié de la salle où il était placé ; il était enlouré par nu voile, derrière lequel se trouvaient les gardes de Théodoric, vêtus, comme lo dit l'écrivain romain, de leurs habits de fourrure et chargés de leurs armes. De cette manière, la force brutale ne paraissait point à côte de la loi et ne semblait point l'intimider; mais en même temps invisible et présente, on savait qu'elle ne manquerait pas aux arrêts qui allaient être rendus.
D'abord Théodoric reçut les ambassadeurs des diverses nations qui étaient liées d'intérêt avec lui, ou à qui leur admiration pour un si grand roi inspirait le désir de lui envoyer des présents. Nous n'avons pas le dessein de montrer par quelle relation tous ces peuples étaient unis au peuple visigolh ; qu'il nous suffise de dire qu'a celle audience il se présenta des "ambassadeurs francs, sicambres, bourguignons, bérules, sollicitant l'appui de Théodoric ou sa médiation; en même temps, les Bomains venaient l'implorer contre les barbares qui dévastaient l'empire ; les Perses eux-mêmes lui demandaient des auxiliaires, et l'engageaient à f:iire une diversion en leur faveur eu poussant sa conquête contre les Parihes qui les menaçaient (Gi).
Si l'on compare nos relations politiques actuelles à celles qui existaient alors entre des peuples si éloignes les uns des autres, on jugera facilement de la puissance des ^■isigùlhs; et peut-êue perdia-t-ou l'idée fausse qu'on a de ces temps reculés, et surtout de ces peuples dont les noms sont devenus synonymesd'iguorance et de barbarie. Nonseulement on verra, dans ces temps et cîiez ces hommes, des pouvoirs réguliers et constitués, mais encore une politique extérieure habile, éclairée, et qui faisait entrer l'action des nations les unes sur les autres dans les calculs de sa conquête.
Tandis que dans nos idées générales, nous sommes accoutumés à les considérer comme un immense ramas de barbares, de soldats indisciplinés, allant et vaguant a travers les empires ; tandis que nous ne voyons en eux qu'un troupeau de bêtes féroces, se repaissant du sang versé, se couchant sur les ruines faites, sans aucun sentiment de prévoyance ni de conservation, nous trouvons, en lisant l'histoire, des hommes aussi adroits politiques qu'habiles guerriers. On reste honteux de ce qu'on appelle la flnessede nos fameux diplomates, lorsqu'on lit les dépêches d'.Altila et qu'on assiste à la réception des envoyés romains par ce barbare, à qui l'histoire accorde à peine une face d'homme.
Toutefois ce n'était pointdans ses audiences publiques que Théodoric traitait ces graves affaires. Il ne discutait pas en présence de son peuple les traités par lesquels il assurait sa grandeur, mais il aimait à lui donner une haute idée de sa puissance, eu lui montrant de quel poids elle était dans les destinées du nionde. ,\près celle solennelle réceplion, venait l'heure de la justice, et c'est alors que l'on appelait les causes qui devaient se plaider devant lui.
Au moment où on allait faire cet appel, un homme se présenta à la barre. Au milieu des hommes de toutes nations qui étaient alors rassemblés dans la ville de Toulouse, le visage de cet homme et son costume étaient remarquables. Son teint huileux et jaune, sa longue barbe noire et ses longs cheveux noirs lui donnaient un aspect particulier. Une longue robe de soie serrée à la taille par une ceinture crasseuse, et -une espèce d'écharpe qui lui entourait la tête, lui formaient un costume qui ne ressemblait à aucun de ceux que l'on rencontrait ordinairement. L'huissier chargé défaire avancer les plaideurs, demanda a cet homme ce qu'il voulait.
— Je viens, dit-il, dénoncer un homme qui médite un meurtre.
— Prends garde, dit Théodoric, en l'arrêtant: tu sais que la loi est implacable contre les dénonciateurs; tu n'ignores pas, sans doute, le jugement qui a été rendu, il y a quelques mois, contre deux prêtres qui voulaient accuser une femme d'adultère, et qui, n'ayant pu prouver leur accusation, furent condamnés au supplice qu'ils voulaient lui faire infliger (es). Comme il ne s'agissaitque de deux esclaves ûsca-
(61) NousaTons emprunté ces détails des audiences de Théodoric à Sidoine Apollinaire :
« Inter haec, intromissis genUum legationibus, audit plunma, pauca respondel. » {Sidonius, lib. i, ep. ii.)
Bien que ce poète ne parle de ces nombreuses ambassades qu'à propos d'Euric, nous avons pensé pouvoir les attribuer à Théodoric, son prédécesseur, afin de montrer quelle était alors la puissance des rois visigolhs.
(6i) Rustique parle, dans une lettre, d'un jugement qui avait été rendu dans une assemblée des notables du pajs, composée d'cvéques et de laïques qualifiés, contre deux prêtres de son église, nommés Sabinien et Léon, qui, ayant voulu poursuivre la punition d'un adultère, avaient été trop loin. On y dit que ces deux ecclésiastiques se portèrent pour accusateui-s dans les formes, sans avoir en main les preuves nécessaires pour convaincre les coupables, quoique le crime fût certain, ce qui les engageait i Cire condamnés euî-méme" comme fauv délateurs.
so
SATHAMEI.
lins (G3),lapunilion ne fui fiiiedecenlcoups (le fouet, comme elle eût cte contre les coupables si l'adultère eût été (irouvé; mais songe que lorsqu'il s'agit d'un meurtre, le châtiment est plus grave, et crains qu'il ne retombe sur ta lèle.
L'homme qui s'était présenté s'arrêta incertain de ce qu'il devait faire, puis il répondit:
— Je te remercie de ton avis, car il ne s'agit pas du meurtre d'un esclave par un noble, meurtre qui pourrait se racheter moyennant quelques pièces d'or; il s'agit de l'assassinat d'un noble visigotli, |)ar un Romain, qu'à sa tunique bleue j'ai cru reconnaître pour un des esclaves d'iùiric.
— Quel est cet homme? s'écria le roi avec vivacité. Sais-tu son nom, et pourrais-tu me le l'aire connaître ?
— Tu m'as trop bien averti pour que je le connaisse moi-même, répondit cet homme. D'ailleurs, je ne viens pas dénoncer un meurtrier, mais Je viens donner avis d'un projet de meurtre, et j'espère que le roi, qui en donne de si prudents à ses sujets, accueillera avec faveur les avis que ses sujets lui donnent.
— Parle, répondit Tliéodoric; je suis roi pour tout entendre, même les paroles insolentes que tu as osé prononcer. Qu'as-tu entendu et que viens-tu me révéler?
— 11 y a une heure, l'un des cinquante jeunes gens qui portaient à la lille du comte Bold les présents du prince Euric, s'est détaché du cortège qui passait devant ma porte et est entré dans ma maison, car je suis marchand d'armes.
— Toi, dit Tbéodoric en considérant la physionomie tremblante et basse du dénonciateur, tu vends des armes? Mais tu as raison, tu peux faire ce métier impunément; car assnrémeni ce ne sont pas des tiennes que tu trallques, et tu ne crains pas la loi qui punit le soldat visigoth ou romain qui vend sonépéeou eut bouclier.
— Non, non, répondit cet homme, ce ne sont pas mes armes, car la conquête romaine me les a arrachées comme à tous les enfants de la Judée.
— C'est un juif, murmura-t-on de tous les côtés avec un accent où perçait déjà la réprobation qui accueillit ce peuple infortuné dans les premiers temps de sa dispersion, qui le poursuivit à travers les siècles et que la civilisation moderne n'a pas encore fait disparaître chez tous les peuples.
— Oui, reprit ce malheureux en se relevant, je m'appelle Salomon, je suis juif, et je vois (jue j'ai eu tort d'a|iporter ici mon témoignage pour le salut d'un prince visigoth; ainsi je me retire.
— Ce que tu as fait est juste, reprit Théodoric, et je t'en remercierai lorsque tu m'auras dit entin de quoi il s'agit.
— Eh bien I répliqua le juif, l'esclave dont je t'ai parlé est donc entré chez moi, et m'ayanl monlié un poignard persan suspendu à la porte de ma maison, il m'en demanda le prix. Je lui dis qu'il coûterait dix pièces d'or; le jeune homme accepta sans marchander, et probablement il me l'eût payé beaucoup plus cher si ma probité m'eût laissé le temps de deviner le pressant besoin qu'il en avait. 11 cacha ce poignard dans sa tuniipie, et il avait déjà pris les dix pièces d'or dans un des bassins d'argent qu'il avait déposés sur une table, lorsqu'il les y rejeta avec mépris et en murmurant à voix basse : « Il n'est pas juste qu'il paie le poignard qui doit le tuer. Puis il s'enfuit après m'avoir remis la somme que je lui avais demandée, et rejoignit le cortège qui continuait toujours sa marche.
— Ceci est étrange, en effet, répondit le roi; et quelle figure avait cet homme, quel était son âge? Parle, je l'ordonne.
Le juif hésita: mais après avoir consulté du regard la figure des juges qui l'écoutaient déjà avec plus d'intérêt, il reprit :
— Je peux bien te le dépeindre, mais je ne m'engage pas à le reconnaître.
On sourit de cette restriction, par laquelle le juif se mettait à l'abri des dangers d'une fausse dénonciation; puis il poursuivit en disant:
— C'était un jeune homme de dix-huit ans, d'une taille élevée, d'un visage noble, ayant les yeux bleus des hommes du Nord, et les cheveux blonds de la race des Visigoths, quolipiil les portât coupés à la manière romaine.
Théodoric parut étonné.
— Et lu n'as remarqué, dit-il, aucun signe particulier qui puisse te le faire reconnaître parmi ces cinquante jeunes gens envoyés à Alidah?
— Roi, je t'ai dit que je ne le reconnaîtrais pas, repartit le juif; mais si toi-même peux le distinguer à la circonstance que je vais te dire, je ne vois aucun inconvénient à te la révêler. Aucun signe particulier, aucune marque extérieure ne m'a frappé dans ce jeune homme; mais lorsqu'il s'est emparé du poignard, j'ai cru reconnaître son visage. Comme dans une subite apparition, il m'a semblé que j'avais vu autrefois ces traits, il m'a seinhlé même que j'avais entendu cette voix ; puis, après son départ, et lorsque je cherchai à me rendre compte de ce singulier effet, j'ai été frappé dune soudaine lumière, et j'aurais juré presque que j'avais vu le visage et entendu la voix de ton frère Thorismond, comme si Thorismond lui-même venait de sortir de ma boutique : car ton frère était un grand amateur de belles armes ; il me
(63) Qui ajipai liMiaienl à l'Elal.
rendait souvent visite ; et maintes fois il a admiré la forme étrangère de ce poignard.
Le soupçon qui était entré dans l'âme de Théodoric se confirma tout à coup, et durant un moment la pensée de laisser agir la vengeance de Firmin s'offrit à son esprit; mais la crainte du sang répandu chassa bien vite cette pensée. D'ailleurs celte vanité que tout honimç possède, cette vanité de vouloir que les événements s'accomplissent comme il les a préparés, ramena Théodoric à son premier dessein, l'.ependant il prdfita de cette circonstance pour appeler Euric au tril)unal plus tôt qu'il ne l'eût fait peut-être, et, sous prétexte de l'interroger sur cette affaire, il lui envoya le message dont nous avons parié plus haut. L'idée de se servir aussi de cette découverte contre Firmin se présenta rapidement à lui, et, à tout événement, il ordonna au juif de rester dans l'audience, puis reprit l'ordre de ses occupations et fit appeler les causes.
Selon qu'elles exigeaient un mûr examen ou une prompte décision, il les renvoyait à l'audience suivante ou rendait son jugement sur-lechamp (04). Plusieurs femmes parurent, plaidant leur propre cause, ainsi que le permettait la loi visigothe (65,, et l'une d'elles vint demander l'annulation de son mariage, attendu qu'elle était plus âgée que son mari (66).
D'ordinaire c'étaient les jeunes maris qui prohlaient du bénéfice de cette loi ; mais cette femme ayant exposé que le sien avait engagé la totalité de ses biens sans son consentement, on comprit que sa fortune lui était plus chère que son époux, et le roi Théodoric reconnut son droit en cassant immédiatement son mariage.
Pendant ce temps, le prince Euric était arrivé et s'était assis à côté de Léon qui lui avait raconté la dénonciation du juif.
Malgré son audace habituelle, le prince n'avait pu dissimuler le trouble que cette nouvelle lui avait fait éprouver, et le jugement de Théodoric ayant été rendu dans le procès de la vieille femme et du jeune mari, Euric dit à haute voix:
— S'il n'y a pas d'autre cause, qu'on fasse revenir ce marchand d'armes.
— Il y a une autre cause, dit une voix grave qui s'éleva du fond de l'auditoire, et il semble que la justice de Dieu en prédise le succès en la faisant appeler par celui-là même contre qui je demande justice.
Aussitôt s'approchèrent deux hommes conduisant une femme voilée; ils s'arrêtèrent devant la balustrade qui divisait en deux la salle d'audience, et Euric reconnut Haben-Moussi, Mascezel, et entre eux une femme dont il n'avait pas besoin de voir les traits pour être assuré que c'était Saihaniel.
Malgré le trouble qui se peignit sur le visage d'Euric, et malgré le calme que conserva celui de son frère, peut-être n'était-ce pas le cœur de l'accusé qui battait le plus vite. Arrivé enfin en présence du projet qu'il avait conçu, Tliéodoric devait craindre que quelque circonstance ne vînt détruire tous ses calculs, quoiqu'il fût assuré que le mariage de son frère avec la fille du comte Bold ne s'accomplirait pas. Mais ce n'était pas là le but véritable où il voulait arriver ; selon ses vues, Euric devait sortir de cette audience déconsidéré pour jamais aux yeux de tous les Visigoths. Ce fut donc d'une voix mal assurée que lé roi adressa la parole au vieux Haben-Moussi.
— Qui es-tu? lui dit-il, et que demandes-tu?
— Je m'appelle Haben-Moussi, repondit le vieillard, comme si le roi ne le reconnaissait pas, et je viens demander que ton frère tienne la promesse qu'il a faite à ma lille.
— Quelle est cette promesse? repartit Théodoric, en regardant son frère qui, le coude appuyé sur le bras de son siège et le front soucieux, semblait plus attentif à sa propre pensée qu'à ce qui se disait devant lui.
— C'est la promesse d'épouser ma fille, dit Haben-Moussi.
11 se lit un moment de silence, comme si l'on eût veulii donner à Euric le temps de réclamer, mais il demeura immobile. Il se passait en ce moment dans l'esprit d'Euric une de ces révolutions soudaines qui étonnaient souvent ceux qui croyaient le connaître. Ainsi on le voyait poursuivre avec une persévérance infatigable les projets les plus difficiles, et quelquefois les abandonner avec une insouciance qui semblait se rebuter du moindre obstacle. Si l'on eût étudié à fondée caractère, on n'eût pas attribue, comme on le faisait, à l'inconséquence et à la légèreté ces conversions rapides et ces retraites précipitées. Euric était un de ces esprits qui di.spulcnt la victoire tant qu'il y a des chances de l'obtenir, mais qui se retirent du combat dès l'instant qu'ils la jugent impossible.
En cette circonstance, il devina qu'on l'avait amené dans un piège d'où il lui serait difficile de sortir. Sans connaître les ruses de ses ennemis, il les savait assez habiles pour être 'persuade que toutes les précautions étaient prises contre lui. l\ comprit qu'il allait payer le pardon accordé chez le comte Bold, et, sûr d'être vaincu, il tenta de rabaisser la victoire de son frère en n'essayant pas même de combat-
(G4) « Si quid tractabilur, differt ; si quid expedietur, accélérât. »
(Sidon., lib. i, ep. 1.) (oa) Voir la note «o.
Iiiti\ Voir la mèiue note.
Ire. Il rto pcmbin donc pas entendre la réclamation d'Haben-Moussi, cl liiiTa le loi à lui luli-esser de nouveau la parole.
— :\lon frère, dit Thcodoric, avez-vous fait quelque promesse à celle femme?
— En vérité, répondit Euric, je n'en sais rien ; mais probablement tout cela est assez bien arrangé pour que je l'aie faite... Continuez, continuez.
Le roi lut troublé de cette espèce d'indifférence à laquelle il ne s'attendait pas, et iUlemenrait assez embarrassé de poursuivre son interrogatoire, lorsque Léon vint à son secours en lui disant :
— Avant de rendre justice à cet homme, il est nécessaire de savoir en vertu de quelle loi il la reclame; car, à son vêtement, je dois penser que c'est un de ces Maures qui n'ont point de tribunal particulier parmi nous.
— Je serai juste, dit le vieux Haben-Moussi, et je n'invoquerai que la loi de celui contre qui je demande justice.
— Tu choisis donc la loi visigotbe? reprit Théodoric, revenu de son trouble.
— Je la choisis.
— Jure donc de l'accepter dans tout ce qu'elle peut avoir de favo- Mble et de défavorable à la cause.
— Je le jure.
— Jure-le aussi, jeune fille.
Sathaniel teudit sa main vers les juges; mais, avant qu'elle eût prononcé le serment, Léon lui dit :
— Femme, lève Ion voile; c'est le visage découvert qu'il faut prêter un serment, afin que les hommes puissent voir si la conviction est dans les traits comme dans le geste et dans la voix.
Sallianiel leva son voile. Tous les regards cherchèrent cette beauté surprenante dont on faisait de si merveilleux récits; et tous, en la voyant, la trouvèrent si fort au-dessus de re qu'ils avaient imaginé, qu un long murmure d'admiration courut dans toute l'assemblée. Euric, lui seul, détourna la fête conimes'il cherchait quelqu'un, et le roi, d'autant plus empressé de satisfaire les moindres désirs de son frère qu'il allait lui porter un coup plus redoutable, lui dit aussitôt :
— Que demandez-vous?
— Je cherchais, répondit Euric avec indifférence, si notre frère Frédéric n'était pas ici, car je m'étonnais que son admiration pour la beauté de Sathaniel n'eût pas été plus bruyante que celle de tous ces nobles Visigoihs ; mais continuez, continuez.
— Vous jurez donc, jeune fille, reprit Léon, d'accepter la loi visigothe dans tout ce qu'elle peut avoir de favorable et de défavorable à votre cause?
On n'entendit pas les mots « je le jure » que prononça Sathaniel, car Euric s'écria avec quelque impatience :
— Elle le jure; vous savez bien qu'elle le jure. Dépéchons, car ni vous ni moi n'avons de temps à perdre.
La contenance d'Euric donnait à cette scène un aspect différent de celui qu'on avait prévu. Le roi et tous les nobles visigoths en étaient si surpris, que tout ce |)lan, longuement prépare à l'avance, eût peutêtre échoué faute d'être bien dirigé, si l'impassible Léon n'avait encore une fois repris la i)aroIe.
— Et sur quoi, dit-il à Haben-Moussi, appuyez-vous, en vertu de la loi visigothe, votre demande contre le prince Êuric ?
— Sur les arrhes que j'ai reçues, répondit le vieux Maure, et ces arrhes, les voici.
Et tout aussitôt il montra l'anneau d'Euric, et le remit à un des juges, qui le fit passer au roi.
— C'est votre anneau, en effet, mon frère, reprit celui-ci; le reconnaissez-vous?
— Certainement; et je suis ravi de le retrouver, car voilà piès de six jours que je le croyais perdu.
— Voulez-\ous dire par là, réprit Théodoric, qu'il vous a été surpris et que vous ne l'avez pas donne à cette femme?
— Je ne prétends rien, répondit Euric; cette femme a mon anneau , et c'est à vous de juger si une pareille preuve suffit pour que je sois condamné à l'épouser.
— Il a raison, reprit Léon, en s'adressant au roi: cet anneau' peut a'oir été surpris, volé, et ce n'est pas nn£ preuve suffisante, si le plaignant ne peut justifier qu'il lui aété remis comme gage de fiançailles.
Euric regarda Léon d'uu air railleur, et lui dit gaiement :
— Très-bien, noble Romain, vous faites ressortir à merveille toute l'habileté de votre comédie : voulez-vous me permettre de vous y aider?
Puis se retournant vers le vieillard, il lui dit :
— .41lons, Haben-Moussi, pourquoi hésiter à répondre? Tu peux en appeler au témoignage de tes juges eux-mêmes, car plusieurs d'entre eux, et le plus puissant de tous, peuvent attester m'avoirvu remettre cet anneau à mon bouffon Kamal, pour le porter comme gage de fiançailles à la belle Sathaniel.
— Nous ne pouvons porter de témoignage dans une affaire dont nous sommes les juges, dit Théodoric, et si Haben-Moussi n'a pas d'autres témoins à produire, il peut se retirer.
— Ce ne sont pas les témoins du message, mais le messager luimême que je veux faire parvenir, dit ILîben-Moussi.
Il s'écarta do la barre, et le bouffon Kamal parut aussitôt.
— Ah I te voilà ! dit Euric; à la bonne heure, je t'attendais ; car une comédie sans bouffon me semblait manquer de son personnage le plus important : voyons, parle 1
Kamal, que l'ironie de son maître n'avait pas troublé, répondit sans hésiter :
— Je jure qu'il y a huit jours, le prince Euric m'a dit, dans celle salle même, et au sortir d'une audience pareille à celle-ci : « Prends cet anneau cl va le porter à Sathaniel comme le gage de notre futur hymen. »
— Cela est vrai, murmurèrent quelques voix parmi les seigneurs visigoths.
— Ne témoignez pas, mes juges, dit Euric ; notre roi vient de vous avertir que cela n'était pas permis par la loi, et comme la loi est une chose sacrée ici, je crois devoir vous la rappeler. Elledit, si toutetbis je ne me trompe, car je ne suis pas bien sûr de connaître notre loi, elle dit quelque part qu'un seul témoin n'est pas un témoin : qu'en pensezvous, savant Léon ?
^ C'est un axiome de la loi romaine, dit Léon ; c'est un axiome de toutes les lois humaines, et il se trouve aussi dans la loi visigothe; ainsi donc, Haben-Moussi, ré|)onds, as-tu d'autres témoignages à fournir sur les projets d'hymen d'Euric avec ta fille?
— H reste encore le mien, dit un homme colossal en sortant de la foule.
Euric reconnut le Bagaude Armand.
Cette apparition soudaine décoticerta le prince; et, malgré la résolution de calme qu'il avait prise, il fut si irrité de voir que l'habileté de son frère avait séduit jusqu'à ce rebelle, qu'il s'écria violemment :
— Cet homme est hors la loi, cet homme ne peut témoigner.
— Cet homme a fait sa soumission aujourd'hui même, dit Théodoric, et il n'a plus rien à craindre des lois qu'il a reconnues.
— Et qu'a-t-it à dire? reprit Euric, d'une voix dont tous ses efforts ne pouvaient dompter l'émotion.
— J'ai à dire, répondit Armand, que lu es venu il y a huit jours pour me demander si je voulais me mêler à la cérémonie de ton mariage; et quand je t'ai demandé s'il s'agissait de ton mariage avec Sathaniel, lu m'as répondu : Oui.
Euric, qui jusque-là avait fait bonne contenance, cacha son visage dans ses mains, et ses doigts crispés sur son fiont laissèrent voir la rage impuissante qui s'était emparée de lui et qui avait fini par le dominer; cependant il se leva soudainement, et, prenant la parole avec fierté, il s'écria :
-^ Et si je vous disais pourquoi j'ai remis cet anneau à Kamal, pourquoi j'ai caché l'usage auquel je le destinais sous les paroles que vous avez entendues, osei'iez-vonsme condamner à épouser cette femme?
L'autorité ;ivec laquelle Euric prononça ces paroles rendit l'assemblée iiict'rtaine, el chacun s'interrogeait du regard, lorsque le farouche Gaiidoin se leva aussi, et menaçant Euric d'un geste insolent, il lui répondit :
-^ Alors nous chercherons quel est l'usage que l'esclave a fait de cet anneau, alors nous le découvrirons sans doute ; et lorsque nous en serons informés, non pas dans le château du comte Bold et duns une réunion de chasseurs, mais ici, dans cette salle où siège le tribunal suprême des Visigoths, nous aurons à juger si cet usage a'élé innocent ou s'il ne mérite pas une condamnation plus terrible et plus promple que celle que demande ce vieillard.
Euric garda encore un moment le silence ; il comprit que toute lutte était impossible, et se repentant déjà d'avoir dit un mot qui pût faire croire qu'il avait voulu se défendre, il se mit à cligner des yeux et à regarder Gandoin, dont l'altitude elle regard le menaçaient avec autant de férocité que d'insolence, et il lui dit, pendant que toute la salle restait dans l'attente, épouvantée du sombre accent et de la colère de Gandoin :
'— Essuie ta moustache, il y a du sang royal.
Puis il se rassit, et reprenant son ironie, il répliqua :
— Allons, les rôles étaient bien appris et surlout bien distribués, et comme vous savez mieux quemoi, sans doute, que la loi ne permet pas aux nobles visigoths de se défendre eux-mêmes, comme je ne vois aucun avocat qui consentît à se charger de ma cause, il ne vous reste plus qu'à prononcer la sentence.
Pendant que les juges entouraient le roi pour donner une apparence de délibération à leur décision , on entendit les premiers chants du cortège qui venait chercher Théodoric,
— Hàtez-vous! s'écria son frère ; car l'heure de la cérémonie approche, et je ne veux pas faire attendre le vénérable évêque de Saint- Pierre.
roui le monde crut qu'Euric bravait jusqu'au bout la justice dont on le menaçait. Les juges indignés reprirent soudainement leur place, et Léon prononça d'une voix forte le jugement suivant :
« Attendu que le prince Euric a donné à Haben-Moussi, homme libre, vivant sous la loi visigothe, et à Sathaniel sa fille, femme libre, vivant sous la même loi, les arrhes de son prochain hymen avec elle, les juges de sa nation le condamnent à épouser Sathaniel dans le délai de deux jours. »
— Sur l'heure 1 s'écria Euric : le condamné quia subi sa peine
SATHAKIEL.
n'est plus coiipnlilp, et je ne veux p:is qu'un i-rince visigolli demeure deux jours sous le poids d'une condamnation ; d'ailleurs, reprit-il en riant, je veu\ profiter des dépenses que j'ai faites, cela est d'un prince rangé, n'est-ce pas, mon frère?
A peine avait-il achevé que Frédéric, à la tète d'une troupe de jeunes Visigoths, entra dans l'assemblée.
— Roi, dit-il à Théodoric, ton âge le donne sur nous les droits d'un père, et c'est en cette qualité d'abord, et ensuite comme souverain, que je viens t'inviter à assister au maiiage du pins puissant de tes sujets.
Le roi et tous ceux qui l'entouraient saluèrent en silence, et Frédéric, s'^dressant au futur époux, ajouta :
— Et maintenant que le fiancé nous suive, puisque nous le trouvons ici.
— Tu y trouveras plus que le fiancé, répondit Euric , et la fiancée partira aussi de ce palais.
— Quoi I la fille du comte Bold est en ce lieu? reprit le jeune prince en regardant autour de lui : où donc est ton épouse, Euric ?
— La voici, répondit son frère en arrachant tout à fait le voile de Sathaniel.
— Sathaniel ! s'écria le jeune homme.
— Sathaniel! reprit F.uric : n'est-ce pas qu'elle est bien belle?
Et donnant la main à son épouse , qui n'avait pas prononce une parole durant ce long débat, il la conduisit fièrement jusque sous le dais préparr pour Alidali. Le roi et les nobles visigoths le suivirent; le cortège se remit en marche , cl nous avons dit comment il arriva et passa devant la maison du comte Bold.