‹ Ouvrés illustréesChapitre 116 sur 157 · LA CONFESSION · texte numérisé non relu

LA CONFESSION

Comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent, le cocher qui conduisait la basterne envoyée par Théodoric enleva Alidah au galon de ses chevaux. Il eut bientôt dépassé les portes de la ville, et en moins d'une heure il en fut assez éloigné pour ne plus craindre aucune poursuite. Dans le premier moment, Alidah avait été tellement troublée qu'elle ne s'était point aperçue qu'elle fût [lariie seule. Lorsqu'elle reconnut que Firmin n'était point monte pris d'elle, elle essaya vainement de faire arrêter la course rapide de la basterne, le cocher lui répondit que les ordres du roi lui enjoignaient de poursuivre sa roule sans relâche.

Plus tard Alidah, mieux remise de sa première épouvante, voulut ordonner au cocher de la conduire dans la maison de Firmin, où elle espérait que celui-ci se rendrait de son côté ; mais le cocher lui répondit encore que la roule qu'il devait suivre lui avait été tracée d'avance, et qu'il ne pouvait pas plus s'écarter de sa marche que la .'^uspendre.

Alidah supposa que le roi lui avait choisi un asile plus sur que ee'ui vers lequel elle eat pu se diriger, et se laissa conduire alors sans r«sKs(ance et sans nouvelles observations.

Ses préoccupations et la rapidité de sa course avaient empêché Alidah de reconnaître d'abord les endroits qu'elle traversait; mais, vers la fin du jour, elle se trouva dans des chemins qu'elle avait souvent parcourus, et lorsqu'elle vit qu'elle avait repris la route qui conduisait chez son père, de nouvelles craintes s'emparèreul d'elle. Ce n'est pas qu'elle soupçonnât le roi Théodoric de l'avoir sacrifiée à la réussite de ses projets; elle était si faible devant ce roi si puissant, que l'idée ne pouvait lui venir qu'il put l'abandonner. Dans le peu de réflexions qu'elle avait eu le temps de faire sur tous les événements dont elle avait été témoin, elle comprenait que le roi des Visigoths, lullant contre la révolte de ses plus nobles sujets, eût mis tout sou pouvoir et toute son habileté à les renverser, c'était une preuve de son courage et un devoir de sa position.

Mais qu'il eût promis sa protection à une faible fille, innocente envers lui, et qu'il la traitât avec la même rigueur qu'un puissant ennemi, c'eût été une lâcheté qui ne se présentait pas comme chose possible à cet espril ingénu. Comme les enfVinls, Alidah avait confiance en sa faiblesse ; cependant, malgré tout ce qu'elle [louvail se dire, elle éprouvait un effroi insurmontable en pensant qu'elle allait rentrer dans la maison de son père. Tous les objets qu'elle devait y revoir lui semblaient autant de témoins qui allaient l'accuser de sa faute, et malgré les refus obstinés du cocher de répondre à ses questions, elle élait sur le point de lui en adresser de nouvelles, lorsque la basterne s'arrêta à la porte de la tour occupée par le moine Barthélemi.

Celte porte était ouverte, et Alidah, d'après l'ordre du cocher, entra aussitôt dans la tour. La crainte qu'elle avait éprouvée de se revoir dans la maison paternelle, lui fit accepter avec joie ce singulier asile. En effet, Alidah savait, comme tout le monde, que la prenùère loi des humbles anachorètes qui occupaient ce monasière isolé, élait que jamais une femme n'en franchirait le seuil. A peine fut-elle entrée, que la porte se referma derrière elle et qu'elle entendit la basterne s'éloigner; alors, se retournant pour remercier Barihélemi, qui sans loule avait ouvert et fermé cette porte sans qu'elle s'en aperçût, Alidah se trouva en face du nain Kamal.

Déjà le jour avait baissé, et une faible lueur, pénétrant par une étroite fenêtre, éclairait la salle où elle se trouvait; Alidah ne reconnut pas d'abord le bouffon du prince Euric, et ce ne fut au'au moment où, |)Oussée par la frayeur, elle se relirait dans l'angle le plus reculé de celle salle, qu'elle aperçut un homme d'une taille énorme, appuyé silencieusement le long du mur.

— Où est Barihélemi? s'écria vivement Alidah.

— Barihélemi va venir, répondit Kamal ; mais il a reçu tout à l'heure une visite moins gracieuse que la tienne; il faut que lu attendes, ainsi que lui, qu'il en soit débarrassé.

— Grand Dieu I s'écria Alidah, qui dans son trouble ne s'aperçut pas qu'elle s'abandonnait à une crainte impossible, serait-ce mon père, serait-ce le prince Euric?

— Non, dit Kamal, ce n'est ni l'un ni l'autre. J'ai aperçu cet étrî'rixe visiteur, et, bien qu'il se soit fait ouvrir toutes les portes de la maison avec une autorité devant laquelle ne s'est élevée aucune résisiance, je ne pense pas que la robe de bure qu'il porte cache un prince ou un comte visigoth.

— Tant pis, dit sourdement l'homme qui se tenait dans le coin de la salle; que n'est-ce un de ces exécrables étrangers dont il m'a fallu subir la loi, grâce au piège dans lequel ta crédulité m'a attiré? Mais ne viens-lu |ias de dire,^ Kamal, que cette jeune fille appartenail à une famille de nobles visigoths ?

SATHANIEL

— C'est la fille du conilc Rdld, lépoiulit le nain, c'est la fiancte <lii liiince F.iiric, la pioléi-'ec ilu roi, la maiin'sst; de Firniiii.

— Je ne l'en demandais pas tant, répondit le Bagaude Armand, pour comprendre qu'elle m'apportait la vengeance dont j'ai soif. Fille d'un comte visigotli, fiancée d'un prince barbare, maîtresse d'un lûcli.! Romain, lu seras l'esclave d'un bagaude 1

A cette menace, Alidah poussa un cri d'effroi et Armand rcpiit avec un accent encore plus féroce :

— Tu es innocente, veux-tu me dire? je le sais aussi bien que toi. Tu es la victime des projets ambitieux des tiens ; mais que m'importe

à moi ? ce n'est ni ton père, ni ton roi, ni le prince Furie que je liais, c'est ta race tout entière, et je la frapperai partout où je la rencontrerai.

En entendant ces sinistres paroles la jeune fille se retourna vers Kamal, et s'écria douloureusement:

— Tu as reçu l'bospitalite chez mon père ; quand tu es arrivé dans sa maison, après une longue route, haletant de fatigue et exténué de soif et de faim, j'ai pris soin moi-même que rien ne le manquât, je t'ai protégé contre les railleries de nos esclaves. Oh I maintenant, je t'en supplie, protége-moi contre cet homme.

— Écoute, Armand, dit Kamal en s'elantant vers le Bagaude, je ne veux pas que tu touches à cette jeune fille.

— Eloigne-toi et tais-toi, reprit Armand en poussant le nain avec une telle violence qu'il le renversa; éloigne-toi et tais-toi, le temps est passe de mon obéissance. Assez longtemps je me suis laissé trom- |ier par toi ; je sais mainlenant d'où te venait l'or que tu m'envoyais; J liéodoric me l'a dit ; il m'a dit aussi tes espérances.

A ces mots, le boufi'on se prit à trembler, et, au moment où il se relevait, Armand le saisit par le milieu du corps, et, l'enlevant de terre, il continua en le secouant de sa puissante main:

— Oui, je sais que lorsque, me confiant à toi, je te disais tous les mouvements de nos compagnons, chacun de mes avis était rapporte par toi à Théodoric. Je sais que l'or que tu m'envoyais, et que je croyais devoir à ta litéralité pour la cause des Bagaudes, je sais que c'était le prix de ta trahison. Ah I tu m'as trahi pour ton maître? apprends donc que ton maître t'a trahi pour moi ; il m'a tout dit, il m'a dit même que je te retrouverais ici.

— Le roi ! s'écria Kamal tremblant, le roi fa dit...

— Oui, continua Armand d'une voix où la colère croissait à chaque parole; oui, je sais à quel i)rix tu voulais te faire payer ta trahison; je sais que tu as voulu, toi, misérable 1 prendre la place que j'occupe; toi, reprit-il encore avec une férocité toujours croissante, toi qui n'es un homme ni par le cœur ni parle corps; toi, esclave d'un roi, bouffon d'un i>rince, espion de ton maître et de tes frères, lu as voulu être roi des Bagaudes, loi. Oh!...

Armand laissa échapper celte dernière exclamation de sa vaste poitrine avec un rugissement semblable à celui d'un lion, et lança le misérable Kamal contre la muraille de la ijrison, au pied de laquelle l'infortuné tomba en poussant un sourd gémissement.

Cette horrible scène avait tellement épouvanté Alidali, qu'elle s'était réfugiée dans une espèce d'embrasure étroite qui se trouvait au fond de celte salle; et là, lecorps serré au mur, comme si elle eût voulu se cacher derrière les énormes pierres dont il était composé, elle demeurait immobile et tremblante pendant que le Bagaude la cherchait de l'œil. Enfin il la découvrit, et il s'avançait vers elle pour s'en emparer, lorsque, par un prodige inoui, la jjierre sur laquelle elle s'appuyait sembla céder tout à coup à la pression de son corps; une porte s'ouvrit au moment où Armand étendait sa large main pour la saisir, et un vieillard à barbe blanche se plaça entre elle et le Bagaude.

A cet aspect inattendu, Alidah tomba à genoux, et Armand recula plus surpris qu'épouvanté. Derrière ce vieillard venait Bartliçlemi, le front baissé et portant dans ses traits la confusion d'un coupable. .\lidah n'avait pas encore remercié le ciel en son cœur de ce secours inespéré, que le Bagaude, que la présence des nouveaux venus n'eût pu empêcher d'accomplir son projet, s'écria violemment :

— {)m es-lu, loi qui viens m'enlever la proie que je me suis promise?

— Je suis Herme, répondit le vieillard, je suis Hernie, évêque de de Narbonne et primat de l'Eglise catholique dans les Gaules.

En entendant ce nom, Armand quitta l'attitude menaçante qu'il avait prise, et baissant la tète d'un air sombre, quoique respectueux , il répondit :

— Herme, lu es ijn saint parmi les hommes. Avant que lu ne fusses l'un des chefs de l'Eglise catholique, tu es venu souvent dans nos montagnes prêcher la parole de Dieu ; mon père m'a souvent conté comment tu blâmais, avec des paroles sévères, ce que lu appelais les brigandages des Bagaudes, et comment, après une expédition où tu n'avais pu les empêcher d'aller, tu soignais les blessés et consolais les mourants. Je n'ignore pas qu'à Narbonne ta maison est ouverte aux pauvres et i|iie chacun n'a qu'à te montrer sa misère, pour que tu l'admettes parmi tes clicnls; beaucoup de nos frères égarés dans cette ville ont dû ;i la ( haiile de pouvoir regagner nos montagnes. Ainsi donc, si tu as (pielque service à me demander, parle, et je te le rendrai ; mais hàtetoi, car il faut que je m'éloigne avec celle jeune lille.

— Celte jeune fille y consent-elle? reprit l'évéque.

— Oli! s'écria Alidah, sauvez-moi, mon |icre, sauvez-moi!

— Qui cs-tu? reprit Herme, avec un accent de louchante bonté.

— Oh ! mon père, répondit-elle, je suis une malheureuse qui :ii trahi mes devoirs de fille, et qui n'oserai jamais rentrer dans la maison paternelle. ^

— Eh bien ! lui dit l'évéque. Dieu vous recevra dans son sein, et le repentir vous ouvrira les portes de sa miséricorde ; mais quel est votre nom?

— Je m'appelle .\lidah, je suis la fille du comte Bold.

— La lille du comte Bold! répondit encore l'évéque avec son doux accent de pitié; la fille d'un Visigoth, d'un arien; d'un ennemi de notre Église; relevez-vous, j'écouterai le récit de vos malheurs.

— Mais, moi! s'écria Alidah, je suis catholique.

— Catholique, dit Herme en se penchant vers elle; suivez-moi, ma fille, j'entendrai votre confession.

Alidah se releva, et elle s'apprêtait à sortir de la salle lorsque le Bagaude reprit brutalement :

— Vieillard, puisque c'est ton ministère d'entendre la confession des pêcheurs, tu dois tes premiers soins ù celui qui gémit dans un coin de cette salle, et qui sans doute n'aura pas, comme cette jeune fille, de longues années pour se repentir.

itamal, comme s'il eût entendu les paroles qu'Armand venait de prononcer, poussa quel(|ues faibles soupirs, et le vénérable Herme s'avança rapidement vers l'endroit où gisait le malheureux. Ce mouvement isola Alidah de son protecteur, et le Bagaude s'avançait déjà pour s'en emparer, lorsque le saint évêque, se plaçant devant la porte qui ouvrait sur la route, lui dit avec la dignité d'un courage inconnu à la férocité de ce brigand :

— Il n'y a que celte issue par où tu puisses sortir, et cette issue, je te l'ouvrirai de ma main, si tu veux l'éloigner seul ; mais tu la franchiras sur mon cadavre si tu veux emmener cette jeune fille.

Peut-être la rage du Bagaude n'eût-elle pas été arrêtée par ce saint obstacle, si à l'instant où il balançait entre le respect que lui inspirait ce noble vieillard et la vengeance que lui promettait l'enlèvement d'.\lidah, Kamal ne se fût traîné jusqu'auprès de la porte et ne lui eût dit :

— Laisse-la, Armand, laisse-la ; sa vie et sa liberté le serviront mieux contre les Visigoths, que sa captivité ou sa mort; l'heure est venue où je dois révéler un secret qui changera à jamais sa destinée.

— Que veux-tu dire ? s'écria la jeune fille en se penchant vers le mourant.

— C'est encore quelque trahison, murmura .\rmand, tandis que Barthélemi se penchait vers Kamal et lui disait :

— Ce secret n'est pas le tien.

— Parle, dit Herme, avec l'autorité calme de sa vertu ; et toi, Bar- Ihélemi dontje suis venu surveiller la conduite, agenouille-toi et écoute, car ta pâleur m'annonce que c'est encore une accusation qu'on va porter contre toi.

Deux anachorètes, de ceux qui habitaient la tour avec Barthélemi, s'agenouillèrent près de Kamal et le placèrent sur son séant, .\lidah, attachée à la robe du vénérable évêque, se tint à côté du misérable nain, tandis que Barthélemi, le front p'enché sur la pierre, murmurait ses prières en les entrecoupant de sanglots. .Armand avait profilé de ce mouvement pour fermer la porte qui menait dans l'intérieur de la tour, et empêcher ainsi qu'aucun secours ne pût arriver à ceux qui se trouvaient ainsi enfermés avec lui. 11 s'appuya nonchalamment contre cette porte, attendant du secret qui allait être révélé, la décision qu'il prendrait relativement à .\lidah.

• — Je l'écoute, dit l'évéque à Kamal, et puisse Dieu l'inspirer un aveu sincère de tes fautes, non pas dans un esprit de vengeance, mais dans un esprit de repentir!

— Je souffre horriblement, mon père, dit le nain ; j'ai l'épaule brisée et ma tête bourdonne comme si un animal étranger s'y était logé ; ma mémoire s'en va, et je ne sais plus si je retrouverai ce que j'avais à vous dire. N'ai-je pas entendu que le moine Barthélemi était à mes côtés ? Dites-lui d'achever ce que je ne pourrai vous révéler jusqu'au bout, car il sait ce secret aussi bien que moi.

— Approche, Barthélemi, lui dit l'évéque; vois ce que c'est que la mort, vois comme elle nous surprend avant l'heure du repentir, et repens-toi tandis que tu le peux encore.

— C'était une nuit, dit Kamal, qui entendait à peine ce qui se passait autour de lui ; Théodoric, qui n'était alors que le frère du roi, me fit appeler dans sa chambre : un homme était près de lui, un homme avec une longue robe, un homme... Oh! je souffre, dit Kamal.

— Cet homme, c'était moi, dit Barthélemi.

— En effet, c'est sa voix, reprit Kamal en faisant un effort. Théodoric nous dit : (I Je suis roi : » oui, il nous dit : « Je suis roi, et voilà

lecorpsdemon frère assassiné » non, il nous dit : voilàrenfant......

Oh! ma tête, ma tête je ne me souviens plus

— 11 nous dit, reprit Barthélemi, que son frère avait été assas.sinc par les nobles visigoths que lassait sa tyrannie ; il nous dit qu'il l'avait vainement défendu.

— Il mentait, reprit Kamal avec une force soudaine ; car c'est moi qui lui avais consiille de s'approcher de luiien feignant de le défendre pour pouvoir le frapper plus >ûri'meiit ; il mentait encore en nous disant que les nobles visigoths voulaient assassiner le fils, après avoir assassiné le père ; il mentait, ajouta-t-il encore en s'aniniaiil. lors-

SATHANIliL.

qu'il nous dit qu'il voulail conserver ses jours pour lui rendrele trône qui lui appartenait... Mensonge, mensonge ! s'écria-l-il, pendant que ses yeux hagards se promenaient autour de lui ; il m'a promis que je serais roi des Bagaudes ; il a promis un trône à Firmin , il a promis ton evêehéù Barthélenii... mensonge, mensonge... ohl comme il a menti! il t'a menti aus.si, Armand I cet homme est le mensonge incarné.

— Oublie cela, dit Hernie en se penchant vers le moribond, mais rappelle-loi ce qu'il l'a dit sur cet enfant.

—Il a menti, il a menti, répondit Kamal, dont les idées s'embarrassaient de plus en plus, croyez-moi ; moi, je' vous dis la vérité, on ne ment pas à l'heure de la mort.

— 11 nous dit, reprit Barthélenii, qu'il voulait sauver le fils de Thorismond ; il le remit à Kamal et lui ordonna de le faire élever dans la religion catholique, parce qu'il voulait qu'un jour cette religion triomliliàt parmi les Visigoths.

— Oli ! comme il a encore menti, niurniura Kamal, et comme il savait bien que c'était un obstacle invincible à son retour au Irùnc.

— Mais cet enfant, dit Herme, qu'est-il devenu?

— Ah! oui, l'enfant, reprit Kamal, c'est moi qui l'ai emporté : c'était dans la nuit, il faisait froid, et il criait dans ses langes; je lui mis la main sur la bouche pour l'empêcher de crier : quand nous fûmes .Horiis du camp, je regardai son visage ii la clarté de la lune, il était violet.

— Tu l'as tué ! dit Herme avec éjiouvante.

— Non, mon père, répondit Barthélenii, si Kamal a rapporté la vérité au roi, il a fait déposer cet enfant dans la maison du vieil empereur Aitale; cetenfanty a été élevé, cet enfant, ce doit être le jeune Firmin.

— Firmin ! s'écria Alidali avec une joie qui domina un moment toutes ses craintes et toutes ses douleurs.

A ce cri, Kamal se leva tout à coup, comme soutenu par une force surhumaine, et se mit ii crier parmi les convulsions de l'agonie :

— N'e dites pas que Firmin est le fils de Thorismond, ïhéodoric le ferai t assassiner ; Théodoricferaassassiner tous ceux qui lui disputeront le trône : il ne veut pas d'autre roi que lui dans ce monde ; il n'a pas voulu que je fusse roi, moi ; Firmin ne sera ni empereur ni roi ; tu seras son esclave, Armand; vous le serez aussi, vous tous, comme je l'ai été... Ne dites pas... ne dites pas...

11 s'efforça vainement de poursuivre, sa langue s'embarrassa, ses yeux se troublèrent, et il retomba sur le pavé de celle sombre salle.

Hernie s'agenouilla à côté du cadavre et chercha vainement à ranimer un reste d'existence qui lui permit de donner au mourant les dernières consolations. Kamal était mort.

— Regarde, dit-il à Barthélenii, regarde; il paraîtra devant Dieu sans qu'une parole de repentir lui ait préparé les voies de la miséricorde céleste; regarde aussi, jeune lille, et avoue tes fautes pour que je t'en absolve.

— Oh! mon père, s'écria Alidah, en tombant à genoux, le front couvert de rougeur, ne nie demandez pas cet aveu en ce moment, ne me faites pas rougir devant d'autres que devant vous.

— Eh bieni dit Barthélenii avec une sainte exaltation, je ferai cet aveu pour loi et pour moi, car j'ai été le complice de tous les crimes qui se sont commis au nom du roi Théodoric. Oui, mon père, repritil en s'adressant à l'évéque, c'est par ordre du roi que j'ai ramené cette jeune fille à notre sainte religion, parce qu'elle aussi avait au trône des droits qui épouvantaient le souverain ; lorsque je l'ai averti du hasard qui avait mis dans le cœur du flls de Thorismond et d'Alidah un amour qui n'était pas encore coupable, c'est par son ordre que je leur ai conseillé de s'abandonner à cette fatale passion ; et c'est par son ordre aussi que j'ai refusé de bénir leur union, quand il ne leur restait plus que celle espérance de rendre moins honteux le crime auquel je les avais poussés.

— Oh! malheureux! malheureux! dit Hernie; qui t'a inspiré de souffler la corruption dans ces cœurs innocents? C'est l'ambition, c'est le désir d'occuper cette place où tu me vois, et qui n'est, sache-le bien, qu'une croix plus élevée où l'on souffre davantage.

— Non, mon père, reprit Barthélenii; ce n'est pas l'ambition qui m'a égaré! Ou bien si c'est ce sentiment, ce n'est pas pour moi que je l'ai éprouvé : je ne pensais qu'au triomphe de notre sainte religion, à laquelle Théodoric m'avait juré de prêter son appui.

— La vraie religion du Christ, dit Hernie, ne marche pas par des voies souterraines et perfides : c'est au grand jour qu'elle fait ses conquêtes, c'est sous le ciel qu'elle fait triompher sa parole, c'est en plein soleil qu'elle combat.

— Hélas I mon père, reprit Barthélenii, je le vois maintenant; mais

parmi toutes ces fautes que j'ai commises, peut-être la conversion de celte jeune lille me sera-t-elle comi)tée devant Dieu comme une œuvre sainte.

— Tu te trompes encore, répondit l'évéque ; Dieu n'accepte pas les cœurs liés que par des attachements mondains. Réponds, jeune fdie : n'est-ce pas ton amour pour Firmin qui t'a fait abandonner ta religion? N'est-ce pas ton amour pour ce jeune homme qui a fait ton amour pour le vrai Dieu?

— Oui, mon père, répondit la jeune fille en courbant le front ; mais ce que ses paroles d'amour ont commencé, vos saintes paroles viennent de l'achever ; bénissez-moi, mon père, et parlez-moi, car je suis digne de pardon, digne de vous entendre.

— £h bien! dit le vieillard, résigne-toi, pécheresse, car ta vie ne sera plus qu'une longue pénitence ; renonce à l'armer du secret que tu viens d'apprendre pour susciter, grâce à tes droits et à ceux de Firmin, la discorde civile parmi tes frères.

— J'y renonce.

— Ne garde qu'une espérance en ton cœur, et celle-là, la faute même te la commande; ne garde que l'espérance de voir légitimer un jour l'amour fatal auquel tu t'es abandonnée.

— C'est un bienfait que je n'espérais pas.

— Mais une fois ce jour passé, une fois la loi des hommes satisfaite, ton expiation ne sera pas accomplie: si le spectacle que lu viens de voir t'a touchée, tu dois renoncer à celui qui n'aura que le nom de ton époux.

— Mou père! mon père! s'écria Alidah, faut-il le perdre à jamais?

— Où serait donc la vertu, dit l'évéque, si le crime avait la même récompense?... Tu ne reverras Firmin qu'une seule fois en ce monde.

— Eh bien! s'écria Alidah, une fois encore!

— Et maintenant que Dieu le prenne en pitié, car tu n'as plus d'autre protection que la mienne. Quant à toi, Barthélenii, ajouia-i-il en s'adressant au moine, ta pénitence sera plus rude, car je te condamne à témoigner de la vérité comme tu as longtemps témoigné du mensonge; mais, avant que je l'explique par quels moyens tu peux racheter les fautes que lu as commises, dis-moi, est-ce encore l'ordre du roi Théodoric qui a amené cette jeune fille dans ce monastère?

— Oui, mon père, répondit Barthélenii; et bientôt un messager envoyé par lui doit venir m'apporter ses dernières intentions.

— Les chevaux du roi Théodoric sont rapides, dit la voix d'Armand, qui s'approcha alors du vénérable évêque ; et quoiqu'ils passent par les sentiers battus qui tournent autour de nos montagnes, ils ont parcouru la distance qui nous sépare de Toulouse, presque aussi vite que moi-même, qui lésai franchies à vol d'oiseau et par des sentiers (jui leur sont inconnus. Hâte-loi si tu veux sauver cette jeune fille, et n'oublie pas que lues sur le territoire du roi Théodoric, et que tu ne pourrais arracher cette jeune fille à ses projets, s'il la trouvait encore dans ce monastère.

— Tu as raison, repartit l'évéque, et je veux que l'innocent et le coupable échappent également à sa volonté. Barthélemi, lu vas conduire cette jeune fille à Narbonne ; tu la remettras dans mon palais, et toi-même y attendras mon retour.

— Oui, dit Armand; qu'il parte sur-le-champ: pour lui, qui connaît tous les sentiers cachés de ce pays, pour lui que mes compagnons sont habitués à vénérer, cette heure est la meilleure qu'il puisse choisir ; il trouvera peu de Romains et de Visigoths dans ces collines, et mes frères le laisseront passer.

— Ne peux-tu l'accompagner, reprit l'évéque, pour assurer encore mieux sa marche dans la nuit?

— N'est-ce pas assez que je laisse sortir cette jeune fille ? répondit Armand, et ne crains-tu pas de me lavoir suivre?

— Non, répondit le vieillard ; car je crois que ton cœur a été touché du triste spectacle que tu viens de voir ; je crois que tu as renoncé à tes projets de vengeance contre les Visigoths.

— Tu le trompes, dit Armand; car je vais attendre ici l'envoyé du roi Théodoric.

— Soit, dit le prêtre; je vais donc attendre avec loi.

Le Bagaude haussa les épaules et ouvrit la porte qui donnait sur la route.

— Allez, dit-il, et n'oubliez pas le sentier qui lourne dans le bois, à deux pas de celle maison.

Alidah et Barthélenii s'éloignèrent; les autres moines rentrèrent dans l'intérieur de la tour sur un signe de leur évêque, eu emportant le corps de Kamal, et le vieillard et le Bagaude demeurèrent seuls enfermés dans celte salle basse.

Page 1