‹ Ouvrés illustréesChapitre 117 sur 157 · I. — NARBONNE · texte numérisé non relu

I. — NARBONNE

« Salut, Nai bonne I ville puissante par ta salubrité ; délicieuse à voir dans ta cité et d;ins tes campagnes ; admirable pour tes nnirs et pour ton enceinte, pour tes portes, pour tes auberges, pour tes portiques, pour ton forum et Ion tlieflire; pour tes temples, les capitoles et les l;ilii'iqups de monnaies; magnillque pour tes bains, pour tes arcs de li-iumplie, te^ grenieis, tes marchés ; riche par tes près, tes fontaines,les lies, tes salines, tes fleuves et tes étangs, ton commerce, les ponts et ta mer; illustre surtout fiar tes citoyens: lu vénères à juste litre Uacchus, Gérés, Paies et Minerve, qui t'ont dotée de les vignes, de les jaunes moissons, de les gras pâturages et de les oliviers onctueux; dédaignant l'aide de la nature, tu ne t'es point reléguée sur une haute montagne: tu n'en élèves pas moins haut ton front superbe, quoique tu ne montres plus tes largesfossés el tes remparts hérissés autour de toi. Loin de là, tu laisses voir tes murs fracassés et tes (ossés comblés de leurs ruines, nobles témoignages de la valeur. Tu mérites plus de louanges que ces villes qui étalent leurs murs intacts et honteux qui se sont ouverts devant le pas des ennemis; je ne te vanterai pas pour tes chaires recouvertes d'ivoire et d'écaillé, pour les marbres magnifiques, pour tes portes dorées et pour les pavés faits de pierres asaroliqiies (70); mais je te louerai pour tes remparts détruits, car, dans ce temps d'effroyables combats, il faut que la louange se mesure à la taille des cicatrices, et la honte est pour ceux qui, vivant de nos jours, vivent sans blessures ! »

Lorsque l'évéque Sidoine salunit ainsi la ville de Narbonne, elle était déjà au pouvoir de Théodoric, el portait les traces des deux sièges qu'il lui avait fallu soutenir : le' premier contre les Alains, le second contre Théodoric lui-même. Cette longue énumération des diverses richesses de la capitale narbonnaise, nous montre d'une pirl l'importance de celte cite, el nous explique de l'autre le singulier empire qu'avaient gardé les mœurs romaines au milieu des mœurs barbares ; on y voit surtout la puissance des souvenirs de la théogonie païenne à côté de la religion du Christ. Ainsi, c'est un évèque catholique qui place Narbonne sous la protection de Paies, de Ikcchus et de Minerve, comme il avait placé les entreprises de l'empereur Avilus sous la piolet lion du dieu Mars et de Jupiter. On ne s'étonnera donc pas de retrouver dans le langage des nouveaux acteurs de ce drame, dans les cérémonies mêmes que nous allons décrire, un mélange incohérent de croyances nouvelles el d'images antiques, de sentiments chrétiens et d'invocations à des noms réputés sacrilèges.

Or, c'était près d'un mois après le jour de la fuite d'Alidah ; Narbonne s'éveillait brillante, joyeuse el insouciante des dangers dont elle pouvait être menacée ; le forum était déjà rempli d'une foule de peuple déguenillé, sans manteau et sans souliers, se coudovant, se disputant, el parfois poursuivant de ses railleries et de ses invectives, tantôt les jeunes patriciens qui regagnaient tardivement, et dans un

(69) Salve, Narbo potens salubrilate, Urbe et rure simul bonus videri. Mûris, civibus, ambitu, tabernis.

Partis, porticibus, foro, theatro, Delubris, capitoliis, monelis, Thermis, arcubus, horreis, macellis, Fratis, fontibus, insulis, salinis, - Stagnis, jîumine, merce, ponte, ponio, Vnus..., etc., etc.

{Sid. ApolL, Carm. xxni.)

(70) Non tumarmora, bracteam, intrumque Non testudinis indicm nitorem

Non si quas eboris trabes refractis

Uostris marmarici dedere barri,

Figis mœnibus aureasque portas

Exornas asaroticis lapillis

Sic per. . . . elc, etc. {Sid. Apoll., Carm. xxui.)

Nous avons arrCttî l'atlentlon du lecteur sur les pierres asiirotiques, parce qu'elles nous ont paru remarquables. Les Romains en paraient leurs salles i manf;er et tes teignaient de toutes sortes de couleurs; ils les couvraient de peintures qui représentaient les choses les plus usuelles d'un repas, telles que des couteaux, des rourchettes, des morceaux de pain, et souvent nifme des bouteilles renversées et causées, de manière que la malpropreté passait pour du luxe, puisque le luxe cherchait à re[irésenter par la peinture le désordre et la malpropreté. Ces pierres avaient en outre la propriété dabsorher tous les liquides.

« Testulis in varies colores tinclls quales in asarolis pavimentis, do quibus Sietius Tiburtino Vopisci et Plinius, lib. xxxvi. Solus Pcrgami statuil quem vocant asaroton a;con, quoniarn purgamenta cœnas in paviraento, qnœque everrisoleut, veluti relicta fecerat parvis e testulis tinclis in varies colores.» (Sirmond.)

état d'ivresse complète, leurs riches habitations, tantôt les pauvres clients de quelque illustre maison, qui avaient passé une partie de la nuit à la porte d'un palais pour arriver les premiers à la distribution de la sportule (7i). Dans un coin du forum, on remarquait une longue file de ces malheureux dont le maintien modeste el l'air res'gné contrastaient avec l'insolence el les propos d'une foule tumultueuse qui occupait un autre coin du forum.

— Vois-tu, disait un misérable dont la tunique portait encore les traces de la terre sur laquelle il étail resté couché, vois-tu tout ce troupeau d'hypocrites qui se pressent à la porte de l'évéque Hernie? ils vont recevoir chacun dans le petit panier sportulaire une livre de pain, une demi-livre de viande et une once d'huile; puis ils emporteront leur proie dans leur tanière, comme des vautours, et la dévoreront en secret (72).

— Tu sais bien qu'ils ne peuvent pas faire autrement, répondit un muletier, en prenant place à coté de celui qui parlait ainsi el qui était un marchand de citrons, ou qui du moins déclara être inscrit comme tel sur la liste du four de son quartier (73) ; tu sais bien qu'ils ne peuvent pas faire autrement, et que jamais Herme n'a voulu consentir à changer les provisions qu'il donne, en une valeur d'argent, quoique je sois sûr qu'au prix où en sont les denrées maintenant, chaque portion dépasse la somme de cent quadrantes (7-i), qui est le prix ordinaire de chaque sportule.

— Que Jupiter le damme, le vieil avare! repartit le marchand de citrons, le comte Agrippin, dont je me suis fait le client, ne s'inquiète ni de la valeur des denrées, ni de l'usage que l'on fait de ses dons, et Momiillus, son intendant, nous distribue tous les matins une pièce d'argent de deux cents quadrantes, sans que des esclaves nous espionnent et aillent lui dire si en sortant de son palais je m'amuse à la jouer, ou si je vais la porter à ma ramille.

— D'après ce que tu viens de me dire, reprit le muletier, tu n'en as pas grand besoin, puisque tu es admis à la distribution des pains de ton quartier ; mais comment fais-tu pour te trouver en même temps aux deux entlioits ?

— C'est ma femme qui se charge du soin du four, et l'on ne m'y voit jamais, car je passe pour malade et estropié, ayant eu le bonheur d'être renversi! par le carrosse de Placentia, la maîtresse du préfet Maximius ; tous les matins ma femme va chercher chez le commissaire notre billet d'indigence, puis, de là, elle se rend à l'escalier qui est designé pour notre rue et monte au four qui a été construit à l'angle du forum Jovieii ; elle reçoit un pain de trois livres et une livre de lard : autrefois ou y ajoutait une demi-pinte de vin; mais depuis que ces brutes de Turles ont envahi la province, ils ont tellement arraché de vignes, i|ue c'est à peine si l'on récolte la dixième partie des vins que nous avions autrefois, et ces animaux affamés et altérés gardent pour eux le peu qu'on y recueille encore.

— Je suis de la montagne, répondit le muletier; il n'y a que deux jours que j'ai été admis parmi les clients du comte Agrippin, et je ne sais pas les nouvelles du pays. Qu'est-ce que c'est donc que les Turles dont tu parles? Est-ce encore quelque nation barbare descendue dans notre pays?

A cette question, le marchand de citrons, qui s'appelait Zaraa, se rail à rire aux éclats.

— Comment, tu me demandes ce que c'est que les Turles?

— Il m'est bien permis de l'ignorer, dit le muletier , la Narbon-

(71) Distributio sdemnium sporlularum. Les sportulas ou sportellœ étaient do petits paniers qui étalent supposés contenir une quantité de provisions chaudes de la valeur de cent quadrantes, ou environ vingt-cinq sous. On les langeait avec ostentation dans la première salle, et on les distribuait à la foule affamée qui assiégeait la porte. Les satires de Juvénal et les épigrammes de Jlartiai font souvent mention do cette coutume fastueuse et peu délicate. Voyez aussi Suelonius (tii Ctaud.,c. x\i; in Néron., e.xvi ; in Vomitian., c. iv-vi:). Ces paniers de provisions furent ensuite convertis en larges pièces d'or et d'argent monnayé, ou do vaisselles qui, dans les occasions solennelles de mariage ou de consulat, etc., étaient réciproquement données et acceptées par les citoyens du premier rang. (Voyez Symmaque, Episi. iv, as, vi, lâ», elMisreU.,ji. âS6.|

(7-Ji C'était li vérilablement l'origine de celte sportule à laquelle, plus tard, on vit accourir des sénateurs eux-mêmes, .(uvénal nous les montre cachés dans leurs Hlières el venant mendier des présents à la porte d'un .\uguste ou d'un César.

(73) Pour la commodité des pi béiens paresseux, on substitua aux distributions do grain qui su faisaient tous les mois une ration de pain que l'on délivrait tous les jours, l/'n grand nombre de fours furent construits et entretenus aux frais du public ; el, à l'heure lisée, chaque citoyen, muni d'un billet, nionlail l'escalier qui a\ail été assigné J son quartier ou h sa division, et recevait, ou gratis, ou à très-bas prix, un pain du poids de trois livres pour la subsistance de sa famille. {Amm. Marccllin.)

(7») Environ vingt-cinq sous.

SATHANIEL

ii.iise est occupée par tant de gens de toutes espèces, de toutes nations, et de noms si divers, qu'il faut être habile pour les connaître tous.

— Cependant, dit Zama, l'iiistoiredes Turles est bien ancienne: ne sais-tu pas que, lors(|ue ces brutes de Visigoltis entrèrent dans les Gaules, trouvant le pays dévaste par les Vandales qui les v avaient précèdes, ils payèrent jusqu'au prixde deux pièces d'or ce que les Alains apiiellent Turle, c'est-à-dire une demi-livre de farine; c'est de là que leur vient ce nom que tu ne comprenais pas.

— Ils avaient pille assez d'or à Rome pour pouvoir payer deee prix la satisfaction de leurs moindres désirs, et l'on prétend que le trésor Si'ul de Theodoric est si riche, que ce roi pourrait acheter toutes les Gaules, s'il ne préférait les conquérir. Outre les immenses sommes monnayées qu'il tient en réserve dans ses coffres, il a, dit-on, emporté de Borne soixante vases ou calices, quinze patènes, et plus de vingt coffres, tous d'or massif et enrichis deduimants, sans compter le fameux aiissorium.

— Qu'est-ce que le missorium? dit Zama.

— C'est , répondit le muletier, une table d'or, du poids de cinq cents livres, destinée à l'usage delà sainte table, et d'une valeur inestimable par la main-d'œuvre et par les pierreries dont elle est incrustée. Il possède en outre la merveilledu monde, la fameuse table formée d'une seule enu^raude entourée de trois rangs de perles, soutenue par soixanieliiiq pieds d'or massif, ornée de diaiùants et estimée à la valeur déplus lie cinq cent nulle pièces d'or.

— (Ju'iniporient toutes ces richesses, et à quoi leur servent-elles? C'est bien le cas de dire que ce sont des perles devant des pourceaux. ^i iiuelques-uns affectent un luxe grossier, la plupart ne sont-ils pas des brutes pour qui les palais qu'ils habitent sont comme un dédale 011 ils ne peuvent se retrouver; ils ne se connaissent ni au luxe de la ; Me, ni au luxe des vélements,ni à celui des théâtres ; s'ils sortent de 1 1 ^ille, ils ne sont ni précèdes ni sui\is par des nuées d'esclaves ranj: s en ordre de bataille ; s'ils s'arrêtent en route, ils dînent des mets niiscrables qu'ils rencontrent dans la maison ou dans l'auberge où ils s';ii ivtent ; ils ne font point marcher avec eux leurs fourneaux portatifs cl leurs savants cuisiniers : c'est à peine si, chez les grands, il y a quelques rares esclaves; et le prince Euricseul, dit-on, possède des eunu- (pics. Le n)ême vêtement leur sert non -seulement toute la journée, niaisencorejusqu'a ce qu'il soit compleiemeniuse; ils n'ont point une toilette pour se lever, une autre pour aller au bain, une autre pour en sortir. Ils se mettent à table avec l'habit qu'ils portaient à la promemenade, et assistent au conseil comme s'ils allaient au combat. Lorsqu'ils prennent le plaisir de la chasse , ils en gardent les dangeis comme de vils esclaves et poursuivent les bêtes féroces au lieu de les faire rabattre à la portée de leurs flèches. Enfin j'en ai vu vovager sur la Garonne,exposés à l'ardeur du soleil comme des rameurs d'Afrique: comment veux-tu que de pareils hommes puissent commander longtemps au magnilique peuple romain ?

Pendant que Zama parlait ainsi, un étranger, dont la taille colossale excita la curiosité de la foule, entra dans le forum; il regarda autour de lui comme embarrassé de l'endroit où il voulait aller, et s'approcha d'un groupe qui attendait à la porte d'une maison ; il y avait à peine pris place, que du milieu de ce groupe s'élevèrent de nombreuses réclamations.

— Quel est cet intrus? — Que cherche-t-il? Que veut-il? Nous ne le connaissons pas. Ce n'est point un client de Consense, qu'il cherche ailleurs!

Armand, car c'était lui, jeta un regard mécontent sur cette troupe ; mais cependant il s'en éloigna, et, s'etant approché du palais d'Agrippin.il se mêla de nouveau à la cohue de plébéiens qui se pressaient à sa porte. Ce furent encore les mêmes réclamations, mais plus ardentes et plus injurieuses.

— Que viens-tu faire ici? s'écria Zama ; qui fa inspiré l'audace, misérable étranger, de venir te mêler à d'honnêtes citoyens que le comte Agrippin honore de ses bontés?

— C'est donc ici la maison du comte Agrippin? dit Armand.

— Voyez le butor, qui ne connaît pas la maison du gouverneur de la ville.

Armand ne prit pas garde aux injures qui lui étaient adressées, et chercha d'un regard préoccupé l'endroit vers lequel il lui fallait se diriger; mais, craignant encore de se tromper, il s'adressa à Zama et lui dit doucement:

— Comme je ne veux prendre la place de personne, dis-moi où est le palais du saint évêque de cette ville ?

Zama, au lieu de répondre, se mit à rire insolemment en mesurant le Bagaude de l'œil, puis il s'écria :

— Regardez donc ce colosse qui va attendre la sportule à la porte d'Hernie ; je te plains, mon brave géant, tu ne feras pas un repas digne de toi : ce sera comme une fraise dans la bouche d'un éléphant ;^du reste, ajouta-l-il en lui montrant la porte du doigt, voici la porte que tu me demandes; tu vois qu'elle est assiégée de 'pauvres et de rachitiques, et si tu n'as pas le dernier de ces deux titres à la munificence de notre saint évéque, ton habit prouve que tu possèdes le premier; et je te jure, par Bacchus, que lu viens d'en acquérir un qui fera doubler ta pitance, si tu t'en vantes au chapelain qui fait la distribution.

— Et quel est ce titre? dit le Bagaude, prêt à se diriger à l'endroit qui lui avait été désigné.

— C'est ta patience toute chrétienne à supporter les injures, vertu que notre saint évèipie estime fort.

Les regards de la foule avaient été appelés sur Armand par la voix insolente et criarde de Zama, et Armand s'aperçut qu'il était l'objet des rires de tout le monde; un mouvement de colère agita ses traits, mais il le comprima bientôt et répondit:

— Je n'eciase pas les vers de terre que je reiicontre dans ma route; njais je corrige les chiens hargneux qui me mordent les talons et je les chasse du fouet.

— Toi, toi I se mita crier d'une voix plus aigre le petit marchand de citrons ; toi, toucher un citoyen romain, car je suis citoyen romain; ose seulement répeter ta menace.et je vais le dénoncer, et le fouet dont tu menaces les autres déchirera la peau et la rendra semblable à ta misérable tunique.

La nouvelle apostrophe de Zama avait encore plus excité l'attention; et, au grand étoniiementde tout le monde, le Bagaude s'éloigna sans répondre et alla se mêler à la foule amassée devant la |)orte du palais d'Hernie , où chacun s'empressa de faire place au nouveau venu. A ce moment, le muletier, qui avaitétê près de lui, dit tout bas àZama:

— Tu peux bien tuer une chèvre en l'honneur de Jupiter; car il faut qu'il t'ait protégé particulièrement, puisque tu vis encore après ce que tuas dit à cet homme.

— Je me soucie fort peu de lui et de toi, répondit Zama, et je te conseille même de ne pas parler si haut de tes offrandes de païen. Tu es à Narbonne, muletier; les sacrifices à Jupiter n'y sont plus permis, et ceux qui s'en rendent coupables sont sévèrement punis. Vous faites ce qu'il vous plaît dans la montagne; mais ici, il faut faire ce qui plaît à la loi.

— J'ai un excellent moyen de faire ce qui lui plaît, c'est de ne rien faire du tout.

^ — Eh bien I reprit Zama, avise-toi de ce moyen, et tu verras ce qu'il t'en arrivera ; avise-loi de faire chômer les mules un jeudi , et il t'en coiltera plus qu'elles ne pourraient te rapporter le reste de la semaine.

— Mes mules et moi, reprit le montagnard, nous nous reposons le jour où nous sommes fatigués.

—M tes mules ni toi ne doivent se reposer que le dimanche et les jours sabbatés, comme il est ordonné par la loi Theodosienne à tous les bons chrétiens. Il y a beaucoup de rebelles qui, ne pouvant rendre hommage à leurs dieux païens par des sacriflyes, les honorent le jeudi, jour de Jupiter, en s'abstenant de tout travail; si lu as envie d'encourir une amende de deux pièces d'or, tu n'as qu'à te reposer ce jour-là.

Comme il parlait ainsi la porte du palais du comte Agrippin s'ouvrit, et il en sortit un homme d'un âge niùr, mais vêtu avec une affectation ridicule. Une longue robe de soie flottait autour de son corps et laissait apercevoir une tunique ornée d'une broderie représentant la légende d'un saint ( 75 ) ; il avait les doigts chargés de bagues, et quoiqu'il marchât avec lenteur, il s'essuyait le visage avec un mouchoir passé autour de son cou , et qui laissait pendre sur sa poitrine ses deux longues franges d'or.

— N'est-ce pas le comte Agrippin? dit le muletier en s'avançant, comme s'il était empresse de parier au gouverneur de la ville.

— Le comte Agrippin ne soit pas de s"i bonne heure de son palais, et lorsqu'il va dans la ville, il ne la traverse point a pied, il est toujours dans son carrosse revêtu de lames d'or, el tellement haiif, qu'il atteint le premier étage de nos hautes maisons ; il ne marche pas avec un cortège de moins de cinquante esclaves, et va avec une telle rapidité qu'il faut être aussi agile pour ré\ lier que pour le suivre. Celui qui vient de sortir est l'administrateur des caves de la ville, et sa présence chez le gouverneur, à une heure si matinale, nous annonce qu'il y aura probablement une distribution de vin. D'ailleurs, c'est aujourd'hui jour de fête, on célèbre les Lupercales, et ce ne sera pas un spectacle moins curieux pour ceux qui demeureront dans la rue, que la course de chars qui nous a été promise par le sénateur Consense, pour ceux qui sont au cirque. Sans cette ciiconstance, tu verrais une bien autre fuule autour de ce palais ; il y a beaucoup de citoyens qui ont préféré aller s'assurer de leurs places, que de venir à la sportule; il y en a qui y sont depuis la pointe du jour; j'en connais qui ont même passé la nuit sous les portiques, pour être au premier rang. Quant a moi, je suis sur de tout voir à mon aise ; car ma fille est une des douze cents danseuses qui appartiennent à l'entrepreneur du théâtre, et par ce moyen j'ai toujours des places réservées (76).

(75) « Les longues robes de soie ou de pourpre de nos nob'es modernes flottent au gré du vent, et laissent apercevoir, ou par adresse, ou par hasard, de riches tuniques ornées d'une broderie qui représente différents animaux. [Ammien Marceltin.) „,

M. de Va'ois a découvert dans une liomélie d'Osterim, évéque d'Amasia {ad Am^-,j mmn., XIV, 6), que c'était une mode nouvelle de représenter en broderies des ours,;, des loups, des lions, des tigres et des parties de chasse, el que les élégants plus dévots y substituaient la figure ou la légende de k'Ur saint favori.

(76] Les vastes et magniliques théâtres de Rome avaient toujours à leurs gages trois raille danseuses et autant de chanteuses, avec les maîtres des différenls chœurs.

{Amn:. }larcel'in.]

SAÏHANIEL.

— Ainsi donc, reprit le muletier, ce sera aujourd'liui pour Narbonne un jour de réjouissances.

— Tu dis vrai, et probablement le comte Agrippin doublera aujourd'hui la magnilicence ordinaire de la spoitule, car sa générosité dépasse tout ce qu'on peut inuiginer, et le jour de son consulat, les diptyques qu'il m distribuer étaient de l'ivoire le plus pur, incrusté d'or (77).

Pendaut que tout ce peuple s'entretenait ainsi, ou vil passer successivement sur le forum les carrosses des nobles matrones de la ville, qui allaient se visiter pour savoir quel costume elles devaient choisir pour ce grand jour. D'autres allaient s'assurer d'une fenêtre dansquclque misérable maison pour voir passer derrière un voile la l'été im|)udi(pic des Lupercales. Un grand nombre de gens de toutes classes se rendaient aux bains de Maxime Firmin, qui étaient ouverts à des heures lixées pour le service des patriciens et du peuple. Ces bains contenaient douze cents sièges de marbre, et les murs des cellules étaient couverts de mosaïques qui imitaient la peinture par l'élégance des dessins et la variété des couleurs; on y voyait le granit d'Egypte, ingénieusement incrusté de marbre vert deNumidie; le réservoir d'eau chaude coulait sans cesse dans de vastes bassins, à travers de larges embouchures d'argent massif, et le plus obscur citoyen pouvait pour une petite pièce de cuivre, se procurer tous les joursla jouissance d'un luxe fastueux, et qui aurait excité l'envie d'un monarque asiatique (78).

On remarqua cependant, à travers cette foule qui semblait se préparer aux plaisirs de la journée, le départ du sénateur Vobiscus : c'était un homme renommé par son adresse à prévoir tous les événements publics, plus renommé encore par la mollesse extravagante de ses mœurs. Si une mouche traversait les rideaux de soie de sa litière ou de son lit, si un pli mal fermé laissait passer un rayon de soleil, il déplorait le malheur de sa situation et se plaignait, dans un langage affecté, de n'être point né dans le pays des Cimmériens, séjour d'éternelle obscurité. Il

Vobiscus poussa un cri qui méritoil une grande admiration. — Page '.7.

partait en ce moment pour sa campagne, suivi de toute sa maison ; et de même que, dans la marche des armées, les généraux font des dis-

(77| Les diptyques fiaient le registre public sur lequel s'inscrivaient les noms des consuls el des magistrats chez les païens , des évoques et des morts chez les chn'tiens. Les diptyques profanes étaient d'i'li'gantes tablettes, et s'envoyaient souvent en présent ; on les donnait même aux princes, et alors on les faisait dorer, comme il parait par Symmaque, 1. ii, p. 81. Lo plus ordinairement, ceui qu'on donnait étaient d'ivoire. Les consuls en faisaient distribuer au peupb: lo jour de leur élection.

(18) Gibbon.

positions iJOur la cavalerie et rinfantcrie, pour l'avaril et l'arrièregarde, les chefs des esclaves et des domestiques, portant une baguette en main, comme symbole de leur autorite, avaient distribué et rangé la nombreuse suite des serviteurs. Le bagage et la garde-robe marchaient en tète sur des chariots el des mulets; ensuite venaient les cuisines et les cuisiniers ; \obiseus voyageait lui-même au centre d'une foule d'esclaves, entremêlée de citoyens oisifs et de clients ; enfin un bataillon d'eunuques choisis faisait l'arrière-garde, lous rangés par ordre d'âge, depuis le plus vieux jusqu'au plus jeune (79). On racontait de ce >'ob:scus, qu'un jour, ayant demandé un vase

Les conseillers de Théodoric

lilein d'eau chaude, et l'esclave ayant tardé à l'apporter, il le fit punir de trois cents coups de fouet pour corriger sa lenteur, tandis qu'un autre esclave, qui venait de conunetlre un meurtre, reçut pour toute réprimande l'avis d'être plus cii'conspect à l'avenir.

— Ohl ohl dit Zama en voyant défiler ce long cortège, il doit y avoir quelque chose de neuf à Xarbonne, puisque" le noble Vobiscus s'en éloigne, c'est un homme qui sent un danger d'une lieue, comme dans un marché il sent une belle esclave ou un loir magnifique (80).

— Penses-tu, dit le muletier, qu'il ne puisse pas exister d'autres raisons que celles d'un danger pressant pour faire éloigner le patricien Vobiscus? La détresse, qui est souvent la suite el la punition d'un luxe extravagant, l'a forcé d'emprunter de très-grandes sommes, cl peut-être ne fuit-il d'autres périls que ses créanciers.

— Par Bacehus I ce n'est pas cela qui l'embarrasse ; autant il est bas et rampant lorsqu'il s'agit d'emprunter, autant il est insolent lorsqu'il faut rendre ; et nous savons que, dernièrement, deux de ses créanciers ayant voulu le poursuivre, Vobiscus obtint contre eux une accusation

(79) Gibbon.

Sénèque raconte trois circonstances curieuses relativement aux vovagesdes Romains (ep. cxxiii): i» ils étaient précédés d'une troupe de cavalerie numide qui annonce un grand seigneur par une nuée de poussière ; 2" on chargeait sur des mules non-seulement les vases précieui, mais encore les ustensiles fragiles de cristal et de murrha. Le savant U-aducteur français de Sénèque (t. m, p. 40S-4-ia) a presque démontré que murrha signifiait des porcelaines de la Chine ou du Japon ; 3" on enduisait d'une espèce d'onguent les belles figures des jeunes esclaves, pour les mcllre J l'abri des elfels du soleil ou du grand froid. Ammien Marcellin parle do l'ordre observé pour les eunuques.

(80) Ce petit animal habite les bois el parait privé de mouvement dans les froids rigoureux [Pline, t. viii, p, 81). Ce mets, si recherché que le commerce en était fait par les sénateurs, ce mets fut encore plus recherclié sur les l.ibles somptueuses depuis la défense ridicule des censeurs. Ou assure qu'on en fait encore un très-grand cas aujourd'hui à Knnie, el que les princes de la maison de Colonne en l'ont souvent des pr^'^ent-".

SATUANIEL.

demagie et de poison, et ne permit aux malheureux de sortir deprison que lorsqu'ils lui eurent donné (juillance (si).

— Et ces hommes, dit le muletier, peuvent trouver encore à emprunter?

— Les usuriers sont ainsi faits, répondit Zama, ils refuseraient une pièce d'or à un malheureux qui h leur rendrait avec probité, et offrent leur fortune tout enlière aux patriciens qui les en dépouillent.

Cependant l'heure avançait, les rues se remplissaient davantage, et les portes du palais ne s'ouvraient point. Ce retard commençait à exciter l'étonnement de tout le monde, et bientôt des murmures éclatèrent de divers cùlés : c'est que, chez ce peuple dépouillé de toutes propriétés, et qui avait vu passer peu à peu, dans les mains de la noblesse, toutes les terres qu'il avait autrefois possédées, la libéralité était comme un droit acquis qu'il n'efit pas élé prudent à ceux-ci de contester. Pour mieux expliquer les motifs qui avaient maintenu ces habitudes , nous comparelons les sportules des anciens à la taxe des pauvres en Angleterre; car, à la différence près du mode de distribution, elles étaient parties du même principe et étaient conservées par la même raison. Les libéralités des couventsde moines^n Espagne sont faites dans le même esprit, et l'on voit, partout où la propriété est concentrée dans un petit nombre de mains, celte prétention de nourrir le peuple plutôt que de lui accorder et de lui assurer le droit de vivre.

Toutefois l'attente ne fut pas longue. Lorsque les murmures de la populace eurent averti les nobles qu'elle s'impatientait, les portes s'ouvrirent et la distribution se lit dans chacun des palais , selon les habitudes et les mœurs du maître de la maison . Chez Agrippin , l'intendant , placé à l'entrée de la porte, donna à [chacun de ceux qui se présentèrent, une pièce d'argent qu'il lirait d'un bassin que lui tendait un esclave, tandis qu'un autre contrôlait la distribution sur une liste, où étaient inscrits les noms des clients de son maître, et s'assurait qu'il ne s'introduisait pas d'étranger.

Il en fut de même chez Consense; mais chez Herme, la sportule avait gardé sa forme primitive : une énorme quantité de petits paniers étaient rangés dans la première salle, et il en fut donné un à chacun des individus qui se présentèrent. Contre l'habitude, cette distribution n'était point faite par les esclaves de l'évêque : c'était toujours quelque prêtre qui était chargé de ce soin, quand Herme ne le remplissait pas lui-même, et depuis un mois on admirait la pieuse constance d'une jeune fille qui s'était vouée à cette rude tâche.

L'histoire du mariage d'Euric était trop bien connue à Narbonne, pour que personne eût osé calomnier la présence d'Alidah dans la de- • meure de l'évêque, lors même que la pureté de toute sa vie n'eût pas mis ce vénérable vieillard à l'abri de toute accusation.

Rien d'extraordinaire ne sembla donc arrivé dans la distribution ordinaire de la sportule, soit chez le comte Agrippin, soit chez l'évêque. Dès qu'elle fut achevée, les uns empressés d'aller jouer ou dé-

(81) Parmi les traits de «tjre d'Ammien Marcellin, celui-ci nous a paru digne d'être mis en scène.

Un vieillard à barbe blanche se plaja entre elle et le Bagaude. — Page 36.

penser la pièce d'argent qu'ils avaient reçue du gouverneur de la ville, les autres non moins désireux d'aller porter à leur famille les provisions qu'ils avaient reçues de l'évêque, s'éloignèrent de ces deux palais. Personne ne remarqua que le muletier, demeuré avec l'intendant du comte Agrippin, avait été introduit dans l'intérieur de sa demeure; et qu'en ap'ercevant Armand, Alidah avait laissé échapper un mouvement de joie et de surprise. Enfin on ne s'informa pas pourquoi Armand, de même que le muletier, n'avait pas quitlé le palais où il était entré.

Cependant ces deux hommes apportaient une terrible nouvelle à cette ville toute parée, et qui, éveillée de bonne heure pour ses plaisirs, restait toujours endormie pour sa gloire et pour sa sûreté.

L'un et l'autre venaient dire aux deux principaux personnages de la province que la guerre proclamée par ïhéodoric allait se diriger vers

Narbonne et que les armées étaient déjà en marche pour s'emparer de celle ville. Mais, par un singulier contraste , cette nouvelle alarmante apportée au comte Agrip- I)in, gouverneur militaire de la ville , fut reçue par lui comme un avis sans importance , tandis qu'elle jeta le plus grand trouble dans le cœur d'Hernie.

Ce qui est plus extraordinaire encore , le comte Agrippin ne prit aucune mesure pour la défense de la ville, tandis qu'Hernie s'occupa aussitôt des moyens de la sauver. Le gouverneur annonça qu'il allait se rendre au cirque pour assister à la course des chars; et l'évêque écrivit aux tribuns et aux centurions de se rendre immédiatement au palais du préfet des Gaules pour une affaire importante.

LES LITERCAI.ES

L'entretien d'Hernie avec le Bagaude Armand avait duré longtemps. Il eut lieu dans la salle même où la sportule avait été distribuée, et devant Alidah qui , occupée du soin de rétablir l'ordre , écoutait avidement tous les détails de guerre et de politique donnés par le Bagaude, pour y saisir un nom qui ne fut pas prononcé. Elle allait se retirer quand Herme annonça l'intention d'écrire à tous les magistrats, elle demeura sur un signe d'Armand.

Le moine Barthélemi avait été de même présent à l'entretien d'Armand et de l'évêque. Touché du plus sincère repentir, il cherchait une occasion d'effacer par un grand acte de courage les fautes qu'il avait commises. Depuis son arrivée à Narbonne, il restait enfermé dans une sombre méditation; mais, durant cet entretien, il parut frappé d'une inspiration soudaine : on put le deviner à la joie qui éclata tout à coup dans ses regards. Toutefois, comme s'il eût voulu s'assurer de la s'ainteté de cette inspiration, Barthélemi se mit en prière dans un coin de la salle ; il laissa donc à Alidah la liberté de faire à Armand les ques-

(82) Fêtes instituées dans l'ancienne Rome à l'honneur de Pan, lupercalia. Les lupercales se célébraient le 1 s des calendes de mars, c'est-à-dire le 15 février, ou, comme dit Ovide, Fast., lib. ii, le troisième jour après les ides. On crojait qu'elles avaient été établies par Évandre. Elles durèrent jusque sous l'empereur Anastase et le roi Théodoric, et par conséquent longtemps après l'établissement du christianisme. L'actede Théodoric qui les abolit existe encore. [Gibbon.)

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SATHANIEL

lions qu'elle brûlait de lui adresser, et la jeune fille et le Bagaude purent s'entretenir, lorsqu'enfin Herme le quitta pour se rendre à 1 assemblée que lui-même avait convoquée.

La préoccupation du moine était si profonde qu'ils eussent pu se dispenser de parler ù voix basse comme ils le faisiiient. Eu elVct, Barthélemi s'était souvenu loui à coup de l'héroïsme du moine Teleniaque (83) qui, à Kome, s'était précipité au milieu du cirque pour lau;e cesser au nom du Christ, le spectacle barbare des gladiateurs ; et il cherchait si, dans le danger qui allait menacer Narbonne et durant les fêtes qu'elle préparait, il ne trouverait pas une occasion de proclamer avec une pareille gloire la véritable religion, et de la faire triompher. Dans cette espérance il demeurait donc immobile dans un coin de la salle, tandis qu'.\lidah disait à Armand:

— Vous avez donc pénétré dans Toulouse, et vous n'avez pas craint d'exposer votre vie pour obéir à la parole de notre évèque et connaître les dispositions de nos ennemis? .

— Les considères-tu déjà comme tels, jeune liUe? répondit Armand; oublies-tu que le sang des Visigoths coule dans tes veines? . • •

— Le sang romain y est mêlé depuis longtemps, et si je suis la fille du comte Bold, je suis la petile-lille de l'impératrice Placnlie.

— Mais lui aussi, il est Visigoth, repartit Armand ; le coiisideres-iu aussi comme ton ennemi?

Alidah roueit et repondit tristement :

— Tu as raison, il ne faut traiter personne d'ennemi, car on ne sait dans ce tem|)s déplorable qui l'on peut maudire ; mais, dis-moi, en as-tu entendu parler dans ton vovage a Toulouse? les ordres de notre évèque t'ont-ils laissé le temps de l occuper de lui? . ^ ,. ^

A celte question le rude Bagaude sourit doucement, et répondit à Alid^b :

— Oui, la parole d'Herme m'a touché ; oui, lorsque je vous ai accompagnes dans voire triste vovage, j'ai reconnu en lui une si haute venu, 'que j'ai senii moins de haine pour le peuple auquel il commande; mais, crois-moi, jeune fille, je n'eusse pas choisi entre les Romains et les Visitfoihs. si je n'avais reçu de ceux-ci une sanglante injure. Quand Tliedodoric me'lint captif dans ses mains et me torça de paniiire comme un vil esclave dans la pompe du mariage de son l'rere il s'imagina que je ne relèverais pas la têie parce que je l'avais courbée'' facilement; il s'est irompe, le misérable, et il retrouvera à Narbonne le Bagaude qu'il tenait prisonnier à Toulouse.

— Tu as été heureux, dit Alidah, tu as échappe à sa vengeance.

— Je te comprends, et il fut un moment où celui dont tu parles, sans prononcer son nom et sans rien dire de lui, il fut un moment ou Firmin eut pu obtenir sa liberté comme moi, en consentante fuir les Gaules et à renoncer en ton nom à tous les droits de ta famille.

— Et il ne l'a pas fait? dit Alidah.

— Non reprit celui-ci, il ne l'a pas voulu, du moins c est ce que j'ai entendu dire dansToulouse; car, malgré les nombreux amis que j'y possède, je n'ai pu pénétrer dans sa prison.

— El lu es sur qu'il vil encore?

— Oui, l'acharnement qu'Euric met à le poursuivre est sa meilleure protection auprès du roi. Malgré raccusaliou portée contre lui, par le marchand d'armes Salomon, on ne l'a point encore mis en ju-

— Que Dieu le sauve! dit Alidah, dont la pensée désespérée et amoureuse ne parlait plus que par son regard, et qui, repentante et résignée, avait appris à ne plus prononcer que des paroles

saintes. , , . , , -, » j

— 11 faudra bien que les hommes y aident un peu, reprit Armand ; et un de ces hommes, ce sera moi.

— Toi! s'écria Alidah avec une vive expression de reconnais-

— Moi, qui t'ai vue marcher durant les nuits et les jours pour venir "agner ce'saint asile; moi, qui ai vu tes pieds saigner, sans t'arracher un' cri de douleur; moi, qui ai vu ton cœur se déchirer, sans que tu osasses le soulager par une larme; enfant si faible dans ton corps et si forte dans ton âme, je te sauverai parce que tu es courageuse en ion cœur, et moi fort par mon bras; parce que j'ai senti que nous étions frères devant le malheur et les proscriptions, et que je te devais

appui. , , . . ...,.,,

— Je te remercie, dit Alidah ; mais je ne sais si je dois 1 accepter. Celuf du vénérable évèque qui m'a recueillie sera sans danger pour lui, je l'espère du moins, tandis que le lien peut l'exposer à perdre

— Ma vie, proscrite parles Romains et les Visigoths ensemble, est moins eu danger que celle du plus obscur citoyen de ces deux peuples,

(Si) Ce fut au moine Téléniaque que l'on dut l'abolition définitive des gladiateurs. Assistant à un spectacle à Rome, il su précipita au n\ilivu du Cirque et sr'para les combattants. Dans le premier lilan de sa colère, le peuplu le massacra ; mais bientôt, reconnaissant le noble di'voilment de ce martyr, il rendit les plus grands honneurs 4 sa mémoire, et un décret d'Uonorius abolit ces combats.

et le secours que je puis t'offrir sera, crois-moi, plus efficace que celui auquel tu le confies. *

— Maintenant que j'ai rais toutes mes espérances dansle ciel, je ne dois suivre que la main qui m'a montré ce dernier asile, dit .\lidali en pleurant.

— Ainsi, dit le Bagaude, tu ne baisses plus tes regards vers la terre, et tout ce qui v demeure t'est devenu indiffèrent ?

— Ne parle pas ainsi, reprit Alidah, dont les larmes répondaient bien plus aux pensées douloureuses qui ragitaient qu'à ce que lui disait Armand ; ne parle pas ainsi, nesaislu pas que cette espérance que le saint évèque m'a laissée n'est qu'une voie de reconciliuiion avec les hommes, mais non pas une chance de pardon devant Uieuî Ne sais-tu pas que cette union une fois accomplie pour satisfaire aux lois humaines, il faudra que j'y renonce pour, persévérer dans la pénilence qui m'a été tracée?

— Elle est bien sévère, enfant, reprit Armand; as-tu bien mesuré tes forces pour être sûre d'aller jusqu'au bout, et ne te sentirais-tu pas plus de courtige, si un autre partageait avec toi les rudes privations qui te sont imposées?

— Il est prisonnier, dit Alidah; il est menacé de la mort, et Dieu sait si jamais il me sera donné de le revoir.

— Tu le reverras quand tu voudras.

— Lui! s'écria Alidah avec une vive e.xplosion, en s'approcliant vivement du B.igaude.

— Lui, si tu veux dire un mol; lui, si lu veux me donner, pour signe de ton consentement, une mèche de ces blonds cheveux que je lui ferai remettre bientôt.

Comme ils parlaient ainsi, ils entendirent dans le coin delà salle où Barthelemi s'était agenouillé, les sourds gémissements du moine et ses exclamations entrecoupées de sanglots. Ils tournèrent vers lui un regard éloriié, et remarquèrent l'agitation extrême qui s'était emparée de lu\. Ses yeux, levés vers le ciel, semblaient en recevoir une communication immédiate, et y répondre malgré lui.

— Vois, dit Alidah toute tremblante, vois où les fautes (pi'il a commises ont conduit cet homme; chaque heure de ses jours est une macération, chaque heure de ses nuits une piière. Son repentir est grand et chaque jour sa resolution s'affermit, tandis que la mienne chancelle ; regarde , voilà l'exemple qu'il me faut suivre.

— Toi, pauvre fille trompée! loi, pauvre enfant si belle! dit Armand ; toi , qui aimes et qui es aimée ; loi, née près du trône et qui appartiens à riiérilier du trùne; toi, tu serais condamnée à la vie détestable (le ce moine obscur I toi, la -victime, tu subirais la même peine ((ue celui qui t'a perdue 1 Non, Alidah, cela ne serait pas juste devant Dieu; il faut que tu revoies Firmin, il faut que tu le voies et que tu lui appartiennes, je le veux!

— 0 mon Dieu! reprit Alidah qui écoulait d'une oreille avide tous les discours d'Armand, tandis qu'elle suivait d'un œil effaré l'exallation croissanie de Barthelemi; ne me dis pas cela; non, je ne dois plus le revoir qu.'une fois, et pour le quitter ensuite à jamais. Eh bien! le le dirai-je, ajoula-t-elle en .se relournant tout à fait vers Armand, ce jour où je dois le revoir est le seul qui, dans les ténèbres de ma vie, brille à mes yeux comme un jour de bonheur, et c'est pour cela que je n'ose penser qu'il arrivera bientôt; car, le lendemain de ce jour, il faudra que je meure, que je meure, enlends-Ui. avec ma seule espérance. Oh! non, je ne veux pas le voir eiuore. j'ai besoin d'espérer longtemps que je le reverrai, car c'est le seul bonheur qu'on m'ait laissé.

— Folies, enfanl! dit Armand ; une fois qu'il sera ton époux. Dieu ne demandera pas que tu brises les liens que sa loi elle-même t'impose ; crois-moi, c'est un sacrifice dont Herme te menace, pour le faire sentir la grandeur de la faute.

— Le crois-tu? dit Alidah à voix basse, et en jetant un regard furlif sur le moine qui, saisi d'un enthousiasme extraordinaire, se battait la poitrine en criant sourdement :

— Gloire à Dieu! malheur aux impiesl

Ses traits avaient pris une expression de menace qui semblait montrer que le combat qui s'elait livré en lui avait cessé, et qu'une résolution puissante le dominait.

— Oui, dit Armand, en entraînant Alidah à l'extrémité de la salle pour la soustraire à l'effroi que lui inspiraient la pres>Mice cl l'exallalion de Barthelemi, oui, je crois que l'evéque le permettra d'aimer ton époux; et si je voulais être vrai, je te dirais que j'en suir sitr : donne-moi une mèche de tes cheveux nouée autour de l'auneau où est gravé le sceau de ta famille, et demain il est libre ; lu le verras, et lu ne le quitteras plus.

Alidah porta ses mains à sa tête , et séparant avec un geste rapide une mèche de ses cheveux, elle allait la couper : le Bagaude lui présentait déjà sou poignard, lorsque le moine se leva soudainement en s'écrianl : .

— Gloire à Dieu et malheur aux impies 1 malheur à ceux qui s attachent aux espérances de ce monde quand la colère du ciel est suspendue sur leur tête ! malheur à ceux qui rêvent les joies d'ici-bas quand la mort est près de les frapper; malheur 1 malheur! c'est la voix de Dieu qui parle par ma bouche.

SATHANIEL

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Ln c'iuendant celte voix inspirée, en voyant cet liomme qui, les mains levées vers le ciel, semblait prêt à en faire descendre la malédiction qu'il prononçait dans son eiilliousiasnie sauvase , Alidah poussa un cri d'effroi; elle s'imagina que la menace que Barlhelemi proferait au hasard s'adressait à elle, que sa sainte colère la désignait à la vengeance divine ; et elle s'éloigna du Bagaiide en lui arrachant celte mèche de cheveux qu'il était près de saisir, puis elle s'enfuit en s'ecriant :

— Jamais, jamais! Dieu ne le veut pas.

Le Bagaude Armand qui, pendant toute cette scène, avait plié sa nature brute et grossière au langage de la pitié, laissa échapper un de ces violents mouvements de colère qui lui étaient familieis, et montra ainsi que la délivrance de Firmin n'était pas seulement pour lui une afliiire d'affection envers Alidah, mais un projet auquel lui-même était intéressé. Le depii qu'il éprouva de la fuite de la jeune fille ne le domina pas cependant au point de le pousser à maltraiter celui qui l'axait provoquée, et il se contenta de jeter sur le moine un regard de mépris, pendant que celui-ci sortait du palais en criant de sa voix releniissante :

— Gloire à Dieu et malheur aux impies I

Le Bagaude sortit en même temps du palais, se dirigea rapidement vers mie des portes de la ville et fut bientôt hors de Narhonne.

Dans le chapitre précèdent, nous avons monti'é Narbonne se levant malinalenient pour se piéparer à passer au cirque et dans les fêles sa joyeuse journée. L'heure était venue, et Narbonne chrétienne préseniaii un spectacle étrange.

De tous côtés on voyait fumer, devant la porte des maisons, des feux sur lesquels on rôtissait des quartiers de chèvres, dont la peau sanglatite était suspendue à un bàion élevé; de tous côtes parlaient des cris qui invitaient les passants à prendre leur pari de la chair sacrée; partout on rencontrait des femmes, les unes le visage découvert, les autres soigneusement voilées, quelques-unes d'un âge qui tenait encore à l'enfance, d'autres déjà marquées des rides de' la vieillesse ; les plus jeunes et les plus vieilles, venues trop tôt ou li'op tard à cette fête que la superstition païenne avait maintenue parmi le peuple, lorsque la religion du Christ l'avait défendue depuis longtemps.

En effet, le dieu Pan n'avait plus de prêtres, les luperques n'e.sistaient plus, et les Lupercales existaient encore. Le Yisij;oth Théodoric (84) avait aboli cette fête impudique à Toulouse; mais le pontife romain n'avait pas eu ce pouroir au delà de Rome, et toute l'Italie et une partie de la Gaule célébraient encore les Lupercales. Toutefois, ce n'etaieni plus les prêtres des collèges Fabius ou Quintilius, institués pour représenter le parti de Romulus et de Rénuis, qui parcouraient la ville complètement nus et armés de lanières de cuir pour en fouetter les femmes qui désiraient être féconUs; c'étaient les jeunes gens de la cité, ceux de la classe la plus obscure et ceux du rang le plus noble, qui couraient à travers les rues, fi appant de droite et de gauche toutes les femmes qui s'y trouvaient. Des pères conduisaient leurs filles à leur rencontre, des maris v amenaient pieusement leurs femmes, tant la superstition était encore puissante! et ceux-là n'étaient pas les moins religieux, qui offraient leurs filles et leurs femmes au fouet des luperques, et l'on peut dire que l'aveuglement de leur foi les empêchait de voir l'obscénité d'une pareille fête.

Cependant ce n'était pas un motif si pur qui guidait toutes les femmes sur le passage des luperques, et les jeunes gens qui jouaient ce rôle le savaient si bien, qu'ils avisaient souvent des femmes entourées de voiles épais, qu'ils les poursuivaient, leur arrachaient ces voiles, et découvraient quelque illustre patricienne à qui les héritiers ne manquaient pas, et alors le fouet destiné à' les rendre fécondes se changeait en instrument de supplice et punissait leur impudique curiosité. D'autres fois, c'était une courtisane ou une mime dont on mettait ainsi la honte à découvert, et comme elles se vantaient les unes et les autres d'a\oir le privilège de ne pas donner de défenseurs à la patrie, grâce aux sortilèges des sorciers de la Thrace, la punition devenait plus cruelle, et souvent le sang coulait sous les coups des joyeux luperques. D'autres fois encore, c'était quelque matrone rigide, ou quelque jeune épousée d'un mari caduc ; et à chaque découverte c'étaient des rires, des quolibets, des histoires scandaleuses jetées d'un bout de la rue à l'autre, des interpellations obscènes, des récits grotesques, des cris de joie, des murmures bruyants, un tumulte, une agitation, une folie, enfin une ivresse qui semblait s'être emparée de la ville tout entière.

Ce fut au milieu de cette foule turbulente, au milieu de cette joie furieuse, parmi ces rires effrontés et ces cris impudiques, parmi ces hommes nus et ces femmes voilées, plus impudiques sous leurs voiles que ces hommes dans leur nudité ; ce fut au milieu du délire de cette fête, que le moine Barthélemi se précipita en criant :

— Gloire à Dieu et malheur aux impies I

L'aspect du moine, parmi cette foule joyeuse, sa voix retentissant au milieu de ces cris effrénés , ces invoca'lions au Dieu des chrétiens au milieu deschantsgrossiers adressés au dieu Pan, ne furent pas d'abord remarqués ; mais on se prit bientôt à le regarder, à l'écouler, à le suivre, lorsqu'il s'avança à travers la foule, en frappant les hommes et en re-

(84) Voir la DOle 82.

poussant les femmes; lorsqu'il éleva ses bras au-dessus de la miiliitude, en répétant les paroles de saint Chrysostûme :

— Nocle Moab capta csl, Moab a été prise dans la nuit; Moali, sur les rives du Tibre, a été saisie par les Visigoths et dévorée durant se|it jours par le fer et par l'incendie ; Moab a été prise sur la rive africaine, elle a été prise durant le jour par les Vandales, tandis que la foule se livrait à la joie et applaudissait aux jeux du cirque, ef Moab a été pendant douze jours la proie de l'épée et du feu. C'est ainsi que sera surprise la Moab de la Naibonnaise, comme Rome et Carthage, elle subira la dévastation des barbares; que Dieu nous éclaire, car ils viennent d'un pas rapide, et ils tomberont au milieu de ces tables dressées comme autant de vautours altérés de sang. Hommes, allez revêtir vos armes les plus fortes ; femmes, allez vous cacher dans les lieux les plus inaccessibles, car ils vous apportent, aux uns la mort, aux autres une horrible lècondilé.

Barthélemi marchait en prononçant ces paroles d'une voix qui dominait le tumulte de la jnie publique, et déjà, une foule de curieux, frappés des malheurs qu'il annonçait, le suivaient pour le mieux entendre; tandis que, d'un autre côté, ceux qui savaient que l'aiitorilé ecclésiastique avait défendu celle fête des Lupercales, que les magistrats civils s'obstinaient à maintenir, essayèrent d'arrêier la marche de Barthélemi. D'abord ce fut par des plaisanteries: on le railla sur son costume malpropre, sur sa maigreur, sur son air inspiré.

— Laissez-le parler, disaient les uns, il annonce de grandes nouvelles.

— Il est fou, criaient d'autres, il faut lui faire prendre de relléborc.

— La ville est menacée, retirons-nous.

— C'est un traitre, il faut le punir.

— Ou bien un saint, et il faut le martyriser.

— Non, non ! s'éuria une voix plus aiguë, et qui n'était autre que celle du marchand de citrons; il a voulu "se mêler à la fèie ; eh bien I il faut qu'il y prenne part; il est assez beau pour rendre fécondes toutes les femmes qu'il rencontrera, il faut faire un luperque de ce moine, et, comme il a la barbe d'un bouc, ce sera une victime agréable au dieu Pan.

La proposition de Zama fut accueillie avec cette joie féroce de toute multitude à qui l'on jelle une victime. En un instant, les habits de Barthélemi furent arrachés, il fut bientôt *nu comme la plupart des hommes qui parcouraient les rues à cette heure, et on le força à s'armer d'une lanière de cuir.

En toute autre circonstance, Barthélemi se serait enfui honteux, en ne voyant dans cette scène scandaleuse qu'une punition du ciel ; mais dans la disposition d'esprit où l'avaient mis les jeUnes, les macérations et l'idée exaltée qu'il s'était faite del sa pénitence; il ne rougit point de l'état où on l'avait lois, il ne refusa pas le fouet qui lui tut présenté, el il s'écria avec une nouvelle exaltation :

— Oui, oui, je déchirerai le voile qui vous cache la véiité comme vous avez déchiré mes vêtements, et je fouetterai les forts et les faibles, les riches et les pauvres, je foueiterai cette ville impure, celle proslituèe toute vêtue d'or et de marbre, et je la rendrai féconde en guerriers ; car depuis longtemps elle n'enfante plus que des esclaves.

Et, en parlant ainsi, il s'en allait toujours devant lui, ivre de l'exaltation religieuse qui le remplissait, frappant à droite et à gauche, et au hasard, les hommes, les femmes, les enfants, les murs et les pavés, et criant sans cesse :

— Lève-toi de ta couche de volupté et d'orgie, Narbonne la belle, voici de terribles époux qui l'airivent et qui déchireront les flancs après les avoir souilles ; donne-nous les enfants, appelle-les autour de toi, mère désolée, ouvre les entrailles, et montre-nous tous les fils que tu portes ; car c'est l'heure de la guerre et des combats !

Et marchant toujours en prononçant ses terribles invocations, il s'avançait vers le cirque, suivi d'une foule tumultueuse qui l'accablait de railleries, qui lui jetait la poussière de la route, (|ui quelquefois le frappait du membre sanglant d'une chèvre enlevé au foyer préparé pour sa cuisson ; et ce fut ainsi que, couvert de boue et de sang, hideux à voir et terrible à entendre , Barthélemi arriva au cirque.

Il pénétra, par une des porles qui menait par un escalier rafiide, aux degrés les plus élevés de celte vaste lice, et tout à coup il apparut debout, au sommet du cirque et au milieu de l'attention universelle et d'un silence profond ; car la course allait commencer. A Ijeine arrivé, il s'écria d'une voix qui attira tous les regards sur lui :

— Vous vous livrez à la joie et aux vains jeux du cirque, cl les Visigoths -sont à vos portes, ils battent vos murs de leurs belins, ils déchirent l'air du cri de leurs trompettes, ils brisent les ri'inparts, ils rompent les obstacles, ils renversent les tours, les voici, les voici !

Celte apparition sanglante et hideuse, ces paroles menaçâmes appelèrent l'attention des spectateurs et commencèrent à les irouhle:-. On se leva, on s'interrogea, on s'alarma, tandis que le moine répétait incessamment :

— La mort, la mort vient, chrétiens, repentez-vous, repentez-vous. Comme une trombe qui passe sur une mer el qui tout d'un coui)

la bouleverse jusque dans ses entrailles, de même les paroles de Barthélemi jetèrent une épouvante et une hésitation terribles dans toute cette population. L'histoire de Cartilage surprise, au milieu des jeux

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SAIUAMLL.

ilti (ii(|ue. par une attaque soudaine des Vandales, était trop bien connue pour qu'un pareil malheur semblât impossible. Déjà on se consultait, on s'apprêtait à fuir, lors(|ne tout à coup la foule qui avait suivi Barthélemi, envahit le cirque en poussant de grands cris, tandis que le moine répétait avec plus de force :

— La mort vient I la voilà, la voilà ! • Ces paroles, cette invasion soudaine, ces cris réalisèrent ce danger supposé, le tirent imminent, terrible, présent. On crut entendre les trompettes des Visigollis et la chute des remparts. Aussitôt, comme si la terre eût été agitée par un tremblemenl convulsif, toute cette foule s'eimit, les uns voulant monter les degrés, les autres les descendre, chacun se culbutant, se déballant, pour son salut; épouvantable chaos, où l'on se foulait aux pieds, où des niasses entières roulaient d'une extrémité du cirque, trébuchant sur les gradins, se précipitant vers les issues, et finissant par aller s'abattre dans l'arène où les plus forts se relevaient, où les plus faibles demeuraient, écrasés par les hommes, écrasés par les chevaux préparés pour la course, et qui, épouvantés de ces cris, emportaient leurs chars dans l'arène, renversant tous ceux qu'ils rencontraient, écrasant sous les roues ceux' qu'ils avaient renversés, et mêlant leur hennissement furieux aux lamentations déchirantes de la foule; tandis que les lions et les tigres, enfermés dans leur cage, s'animant à ce fracas inaccoutumé, à celte odeur de sang qui montait déjà jusqu'à eux, se précipitaient contre les barreaux qui les retenaient prisonniers, tenaillaient le fer de leurs dents puissantes et mêlaient à ce tumulte épouvantable leurs épouvantables rugissements.

Aucune voix humaine, aucune raison n'aurait pu se faire jour au milieu de ce sanglant tumulte : l'effroi porté à un tel degré devient un torrent contre lequel ne peut lutter le plus intrépide courage: ce fut donc vainement que quelques magistrats tentèrent de retenir le peuple, ils furent bienlol entraînés eux-mêmes par la foule aussi bien que par l'épouvante.

On sait assez comment la terreur se gagne, comment elle envahit en quelques moments une armée entière, une population si nombreuse qu'elle soit; la fuite semble emporter la fuite sur sa trace, et, l)ar un de ces effets inouïs, ceux qui avaient apporté la terreur dans le cirque la subirent bienlùt eux-mêmes. Refoulés dans les escaliers qu'ils gravissaient, précipkés hors de l'enceinte, ils échappèrent à leur tour en répétant le cri qui retentissait d'un bout du cirque à l'autre : « Les Visigolhs ! les Visigoths! » A leur tour ils répandirent cette terreur dans toutes les rues de Narbonne ; chacun, voyant s'enfuir toutes ces femmes et tous ces hommes, s'enfuyait sans s'informer même de ce qui les épouvantait. Chacun rentrait dans sa maison ou la regagnait rapidement; les portes se fermaient et se barricadaient ; c'étaient des cris confus, des enfants abandonnés, des vieillards appelant vainement du secours. Tout était desordre, tumulte et épouvante. Puis, tout disparut, et, en moins d'une heure, toute cette ville si animée, si joyeuse et qui promenait sa vie sur la voie publique, devint déserte, silencieuse, et enferma ses terreurs dans la chambre la plus reculée de sa maison.

Tel était le peuple auquel les terribles Visigoths apportaient la guerre.

Nous allons voir maintenant quels étaient les chefs qui le commandaient, et l'on concevra facilement comment celle civilisation puissante par les arts, par les moyens de défense merveilleux que la science avait inventés, par l'organi-^ation civile, par le régime militaire; mais amollie par la paresse, par les voluplés, par la soif toujours rassasiée et toujours insatiable qu'elle avait des plaisirs, succomba facilement devant ces troupes de barbares qui n'avaient pour eux que leur courage, la force brutale de leurs corps vigoureux et l'ambition sanglante de conquérir et de régner.

CONSEIL DES nOlUINS.

D'après l'invitation de l'évêque Hernie, les divers magistrats de la ville, les tribuns et les centurions s'étaient rendus dans la maison du préfet des Gaules, qui habitait une maison aux portes de Narbonne.

Nous ne remplirions point le but que nous avons donné à cet ouvrage si nous ne montrions pas ce qu'étaient devenues les habitudes des Uomains, même parmi les plus vertueux ; car le préfet Alaximius passait pour un des hommes les plus estimables et les plus tempé-< rants de son époque (8»).

Sa maison de campagne s'élevait sur le sommet d'une colline dont le flanc était occupe par un bois épais; le chemin qui y conduisait suivait le flanc de cette montagne : c'était une suite d'allées droites et bordées d'arbres qui nidulaienl en terrasse jusqu'au plateau où la maison était bàlie. La première eliose que l'on renconirait elait le bain, eonslruit au pied d'un roclicr eouvrrl de bois et sonli-uaiit un innilense réservoir, de manière (|ik' le.s arbres que l'on aballail tombaient dans la fournaise sans (pi'oii IVil nhligc de les y iraîner, et que l'eau du réservoir descendait naturellement dans la chaudière immense qui four-

(83) La desciiplion Ao la maison de Masimius a èti! eslrailc presque lexluelleinenl de SIdonitis Apolllnaii-, ep. ii. Sidoni'iis PowitM sw S!iiii(i"n.

nissait au service de cet édifice somptueux. Après la chambre où étaient placés les fourneaux, on entrait dans la salle où étaient ranges les huiles parfumées et les onguents les plus rares. Cette salle précédait le bain proprement dit : c""etail un vaste b.issin semi-circulaire entouré de sièges de marbre où se plaçaient les baigneurs, et dans lequel les tuyaux de plomb, cachés dans l'épaisseur du mur, apportaient l'eau de la chaudière. La salle des bains froids venait ensuite; et là, comme dans la salle précédente, chaque siège était entouré de voiles pour empêcher les baigneurs de se voir entre eux, sans cependant les priver du plaisir de la conversation. De même, pour prévenir la curiosité de ceux qui passaient au dehors, on n'avait point ouvert de fenêtres dans les murs de ces diverses enceintes; elles étaient placées au plafond et laissaient tomber un jour douteux à travers leurs pierres traiisparenles. Plus loin encore elait la salle des lits de repos , aussi nombreux que les baigneurs et les sièges des salles précédentes; mais comme Maximius était un homme vénéré pour ses bonnes moeurs, les murs en étaient couverts d'un stuc éclatant de blancheur. On n'y voyail point ces peintures lascives qu'on renconirait chez la plupart des particuliers ; on n'y avait point représente les corps nus des pantomimes et des histrions : ils étaient purs de tous ces tableaux qui ne montrent le talent du peintre que pour le déshonorer. On y remarquait seulement quelques vers renfermant des principes de sagesse et le plus souvent de médecine.

A cùlé de ce bâtiment s'en élevait un second pour l'usage des voyageurs, dans lequel se trouvait également un bassin où ils pouvaient se laver les pieds et se rafraîchir le corps.

En quittant les bains on entrait sous un portique soutenu par des colonnes et qui conduisait jusqu'à l'habitation. Le long de ce portique on avait ménagé une pièce d'eau, dans laquelle douze tètes de lion versaient à grand bruit les eaux recueillies au sommet de la montagne.

A rextrèmité de ce portique s'ouvrait le vestibule, en avant duquel s'étendait un espace considérable destiné à prendre l'exercice du cheval ; à druile du vestibule éiait situé l'appartement de la maîtresse de la maison, à la suite duquel on avait placé le garde-manger, les lingeries, les offices et tout ce dont elle s'occupait le plus particulièrement. De l'autre coté du vestibule, on entrait dans un immense parloir, lieu d'attente pour les elien;s de .Maximius , et comme sa libêralilé prévoyait tous les besoins, il l'avait orné de lits pour ceux qui avaient besoin de repos, de jeux d'échecs et de trictrac pour ceux qui redoutaient l'ennui de l'attente.

Immédiatement après ce parloir venaient le salon d'hiver avec sa (•beminée, et après le salon d'hiver la salle à manger dont les vastes fenêtres avaient vue sur un nouveau lac. Aux angles de celte pièce s'élevaient les bufl'ets, les armoires et les coDTres couverts de tous les ustensiles nécessaires au service de la table; on pénétrait ensuite par une porte latérale dans la bibliothèque, dont les murs étaient garnis d'armoires toutes chargées de livres précieux. .4 ces trésors que Maximius possédait en sa qualité d'ami des lettres, il en avait ajouté de plus rares encore, en sa qualité de préfet des Gaules: c'était une copie des tableaux exécutés jiar les ordies de Tibère et qui représentaient la situation de toutes les villes de la Gaule, ainsi que le tracé des routes et des chemins qui la coupaient en tous sens (su).

Enfin, à l'extrémité de tous ces bâtiments, s'ouvrait le salon d'été, ouvert seulement du coté du nord, lieu propre au sommeil et à la méditation, à l'abri des chaleurs du jour et du bruit extérieur, et d'où l'on n'entendait que le bruit lointain des eaux qui descendaient dans la montagne, auquel se mêlaient, le matin, le chant des alouettes, à midi, la voix sèche des cigales, vers le soir, le cri rauijue des grenouilles et le sifflement des crapauds, et durant la nuit les accents prolongés du rossignol.

En sortant de ce salon, une vaste pelouse s'étendait sous les pieds des promeneurs; au bout de cette pelouse, une longue allée de tilleuls dont le sol battu était propre à jouer à la balle, sans que les joueurs fussent dévorés par l'ardente chaleur du soleil. i

Dans cette maison, chaque heure avait son occupation, tantôt le bain, tantôt la table, puis les jeux de toute espèce, les longues discussions sur le mérite de Cicerou et de Demosthène, l'exercice du cheval, la pêche, les promenades sur l'eau, la chasse dans la forêt, les chants des esclaves, et souvent même, entre les maîtres, la lutte de la lyre après celle du corps, l^à les jours se passaient si remplis, qu'ils paraissaient plus longs qu'ils n'étaient véritablement ; si réguliers, (prils senruyaicnt les uns après les autres sans que rien avertit du nombre de ceux qui s'étaient écoulés.

C'était une vie qui manquait peut-être de vives espérances, mais que ne suivaient aucuns regrets; c'était le repos occupé, le bonheur sta-

(80) Végèce parle souTent des cartes m'ecssaires à la conduite des armées. Cfsar avaitunecarle des Gaules, Agrippa de même. 11 existait une carte générale del'ernpirBi romain ; celte carie fui rapportée dans la tîaula par les Francs lors de l'eipédilinn de 4i5, et ensevelie dans un monastère, où elle resta ignorée pendant près de du siècles.

Dans le quinzième, lorsque les .«aïonts s'occupaient de fouiller et de reclicrclicr dans les l)ililiolhèques des raonaslères, pour en déterrer des manuscrits dignes de l'impriniiTic, cet itinéraire tomba entre les mains de Conrad Peulingcr, juriscon«ullP à Aug<bourg. Après sa mort celle carte fut connue sous le nom de carte de Peutingcr.

iblo, toutes les jouissances doucement acquises et douoement sciUios; 'i;'élait celle existence, enfin, qui énerve l'âme pai' le calme où elle vit, ■'|ui appauvrit l'esprit en l'attachant aux subliliiésde la discussion parce qu'il n'est plus accogiunié arix coniliinaisons difficiles d'une fortune à acquérir et d'une anibiuon à satisfaire; qui amollit le courage parce qu'il n'a plus de combats à supporter, et qui tut pour les Romains la fouclie voluptueuse oU ils s'endormirent, sans songer qu'à côté d'eux il y avait des précipices oU ils pouvaient tomber, et qu'en même temps là Nord amoncelait sur leurs tètes des nuées de barbares tout prêts à hs engloutir dans leur marche terrible.

Ce fut dans cette maison que se rassemblèrent, ainsi que nous l'avons dit, les magistrats et les officiers chargés du gouvernement de ]\ Narbonnaise; quelques-uns des principaux citoyens qui étaient venus chez Maximius, appelés jiar l'opalente hospitalité du maître de la maison, furent admis dans ce conseil, et parmi ceux-ci se trouvait le patricien Vobiscus, dont la suite nombreuse campait comme une pciiie armée dans un champ voisin. Ce furent d'abord, de tous côtés, des plaintes sur ce que chacun avait étédérangé dans l'emploi de sa journée, et peut-être l'évêque n'eùt-il pu apprendre à cette réunion la cause pour laquelle il l'avait convoquée, si Maximius, qui faisait profession de politesse et d'élégance, n'eût invoqué les égards dus au caractère d'Herme, etn'eùtobtenu en leur nom l'attention des auditeurs.

Ils étaient pour la plupart couchés sur des lits, un éventail à la main; c(îlui-ci ordonnant ù des esclaves de fermer une fenêtre qui laissait passer un courant d'air; celui-là demandant qu'on ouvrit une porte pour qu'il n'étouffât pas de chaleur; un autre attendant une coupe de vin pour soutenir sa faiblesse; un autre appelant l'échanson pour qu'il lui versât un mélange de miel, d'orange et d'eau, affermi par la glace ; puis, lorsque chacun se fut casé commodément, on pria rierme de vouloir bien expliquer la lettre pressante qu'il avait écrite ù tout le monde.

— Cette lettre, répondit Herme, je vous l'ai écrite pressante, parce que le danger est pressant.

— Je suis sûr, reprit Vobiscus en passant négligemment un peigne d'ivoire dans ses cheveux, que ce danger ne marche pas aussi vite que mes mules, et, comme ce soir ou demain au plus tard je serai embarqué pour ma maison de campagne d'Hyères, je ne pense pas qu'il m'atteigne. Je n'ai donc aucune délibération à prendre sur le danger qui vous menace, et je vous demanderai la permission de dormir'un moment au bruit de vos flatteuses paroles : en véiilé, je me suis tellement rassasié de ces loirs excellents que tu nous as fait servir, Maximius, que je me sens tout alourdi, et que je ne suis plus bon qu'à digérer en paix.

Tout aussitôt il se coucha sur son lit, où il ne tarda pas véritablement à dormir.

Herme avait laissé parler Vobiscus, il le laissa se coucher et s'endormir, et, sans répondre aux excuses de Maximius sur l'impolitesse de son hôte, il reprit bientôt:

— Regardez bien cet homme, voilà l'image vivante du peuple romain. Gorgé de puissance, de voluptés et de richesses, il s'enfuit ou il s'endort, et je ne sais même, si je criais à son oreille : « Les Visigoths sont à vos portes ! » je ne sais même s'il s'éveillerait.

— Assurément, répondit Vobiscus, en bâillant et en se retournant sur son lit, et il n'y a pas un muletier, accablé de fatigue après une marche de douze heures, qui ne s'éveillât à une si terrible parole.

— Eh bien ! dit Herme, puisque tu la trouves terrible, écoute-la et sache qu'elle est vraie.

— Je n'en disconviens pas, dit Vobiscus en se soulevant; mais on ne crie pas un malheur aux oreilles d'un honnête homme d'une manière si brutale ; je ne pardonnerais pas à mon meilleur ami de m'avoir appris, avec une pareille voix, la mort démon aïeul Carus, quoique ce vertueux vieillard doive me laisser quelques millions de sesterces.

— Et sais-tu, répondit Herme dont la patience ne fut point troublée par ces impudentes paroles; sais-tu si, dans quelques jours, tu posséderas seulement les biens qui te rendent si insolent, et si la mollesse que tu affectes ne sera pas cruellement corrigée par les rudes travaux que les Visigoths imposeront à leurs esclaves ?

— Je l'ai déjà répondu, dit Vobiscus, que je serais bientôt hors d'atteinte de ce malheur, car je quitte les Gaules; mais, comme je ne désire pas plus avoir les oreilles déchirées par la rudesse de ta voix, que d'avoir le crâne fendu par l'épée des Visigoths, je vais aussi quitter cette assemblée en vous laissant le soin de veiller au salut de la patrie.

Après avoir prononcé ces paroles entremêlées de bâillements et de hoquets, il se traîna péniblement hors de la salle, les yeux à moitié fermés et le corps affaissé comme un vieillard ou comme un honinie chargé d'un pesant fardeau. Et certes il ne pouvait i)as en avoir déplus lourd à porter que lui-même. Mais telle était la mollesse de ce temps, que les amis de Vobiscus, au lieu de le blâmer, lui adressèrent eu sortant un coup d'œil où on pouvait lire : qu'il était bien heureux de ne pas être retenu par ses devoirs; et Maximius selevapour le reconduire, en lui disant tout bas :

— Oui, les affaires publiques sont trop lourdes pour ta jeune tête et nos paroles trop dures pour ton oreille délicate; va dormir dans la salle d'été, et ton sommeil sera bercé parle chant des oiseaux qui sont enfermés dans la volière d'or qui est à son extrémil«.

SATHANIEL

— J'irai, répondit Vobiscus, si je puis me Irainer insque-là, mais en vérité, je crois que je vais défaillir.

Mais Maximius, ayant soulevé la portière qui fermait la salle où se tenait l'assemblée, reprit en riant :

— Esclaves, portez le noble \'obiscus sur le plus doux de nos lits. Les esclaves s'approchèrent du patricien qui s'écria vivement :

— Mettez des coussins sur vos bras ; avez-vous donc envie de me rompre les os en me touchant de vos mains nues.

Et six esclaves ayant entrelacé leurs doigts, tandis que d'autres jetaient des coussins sur leurs bras, Vobiscus se coucha sur celte espèce de litière vivante, et il dormait déjà quand il arriva dans le salon d'été que lui avait indiqué Maximius. Cependant celui-ci était rentré, et, eu passant devant tous ses hôtes il leur fit un signe et leur adressa un regard qui semblait les conjurer de vouloir bien entendre ce que l'évêque Herme avait à leur dire.

Le vieillard demeurait Impassible malgré l'indignation que lui causait la scène qui venait de se passer, si toutefois 'les plus rigides avaient la force de s'indigner encore de paroles et d'actions qu'ils voyaient se renouveler tous les jours. Comme l'évêque avait remarqué le signe et le regard de Maximius, il lui dit, lorsque celui-ci vint s'asseoir à ses côtés :

— Ne te donne pas tant de peine, crois-moi, car bientôt ils me prêteront une attention profonde; bientôt ils seront plus avides de m'enîendre que de fuir, car ces paroles que j'ai criées tout à l'heure aux oreilles de ce misérable Vobiscus, je vous les crie à vous tous, et je vous dis : Les Visigoths menacent la ville de Narbonne, en trois jours leur armée sera à vos portes, et, si vous n'y prenez garde, dans vos maisons.

— Cela est impossible, dit un des tribuns, le comte Agrippin nous eût prévenus de cette nouvelle si elle était vraie: il eût pris les mesures nécessaires pour la sûreté do la ville ; je viens de le laisser se rendant au cirque, où ses chevaux doivent courir contre ceux de Consensi\

— Depuis que les nobles romains, reprit Hernie, ont mis leur gloire dans l'agilité de leurs chevaux, il n'est pas étonnant de les voir aller au cirque plutôt qu'au Champ-de-Mars et au conseil ; je veux donc bien croire que le comte Agrippin ignore cet événement; cai', s'il le savait, je ne sais de quel nom il faudrait appeler son indolence.

— Tu as raison, reprit Maximius ; mais je suis de l'avis du tribun : cette guerre ne peut être si imminente. Sans doute lu auras été trompé par de vagues rumeurs et des nouvelles supposées.

— L'homme qui m'a instruit arrivait de Toulouse; il a vu l'armée des Visigoths réunie. Les gardinges, qui doivent commander chaque corps d'armée, ont été élus il y a peu de jours; et les tyuphadesout parcouru toute la province pour faire partir tous ceux qui sont en étal de porter les armes.

— Eh bien I dit Maximius, qu'ils viennent s'ils l'osent! croyez-vous qu'une armée comme celle-là soit bien redoutable pour des hommes enfermés derrièie les murs d'une ville comme Narbonne? Sans doute ils sont courageux, et, dans une plaine, leur férocité les a fait tiiompher quelquefois de notre discipline ; mais lorsqu'il s'agit d'un siège, le moindre obstacle les arrête, et ce qui les arrête les décourage. Ainsi donc, à supposer que la nouvelle du vénérable évêqiie ne soit pas une fiction, nous n'avons rien à redouter de ces troupes indisciplinées.

— Je ne sais, reprit Herme, quelle assurance peut vous donner la hauteur de vos remparts; mais je sais quelles alarmes doivent vous causer les mesures que le roi Théodoric vient de prendre; non-seulement il a appelé les Visigoths libres de toutes classes, mais encore les affranchis et les serfs liscalins, avec ordre à tous de se faire suivre par la dixième partie de leurs serfs et de leurs esclaves ; et non-seulement il a appelé les Visigoths, mais encore les Romains, qu'il a assujettis à le servir par une loi nouvelle ; et pour que cette loi soit efficace, il condamne ceux qui manqueront à son appel à des ciiàiiments auxquels ils préféreront les chances du combat. Pour ceux qui sont riches et revêtus de quelque dignité, il a prononcé l'exil et la confiscation de tous leurs biens; les autres sont condamnés à recevoir deux cents coups de fouet, à avoir les cheveux entièrement arrachés, et à payer une livre d'or d'amende ; et, pour que les plus pauvres n'échappent point par ce supplice à l'obligation d'être soldats, il a condamné ceux qui ne pourraient payer cette amende considérable à être éternellement esclaves (87'.

— Mais c'est une odieuse tyrannie! s'écria un patricien, et on n'a jamais forcé un homme à se battre lorsqu'il n'en avait point envie.

— Mainlenani, reprit Herme, sans repondre à cette interruption, pensez-vous que le roi, qui a eu recours à de tels moyens pour rendre son armée formidable, n'ait pas une volonté bien arrêtée de triompher de ses ennemis? Pensez-vous qu'il ne trouve pas dans les Romains, qu'il a forcés de marcher avec lui, des hommes qui lui enseigneront l'art de renverser les murs les plus épais et d'escalader les remparts les plus élevés?

Les détails qu'Herme venait de donner coinmeneèrent à rendre plus sérieuserattention de l'assemblée, et déjà plusieurs questions lui avaient été adressées, lorsque le comte Agrippin entra soudainement dans la salle, la colère sur le front et le visage altéré. Avant de s'adressera

(87) Toutes ces dispositions sont relatées dans le code visigothique. [Coi!, risig. lib. IX, lit. II, leg. I, 2, 4, 8, 9.)

SATHAMEL.

Waxiniius poui' le saluer, il s'avança vers le vénérable évêque el lui dit avec violence:

— Venez-vous potier ici le désordre et l'épouvante que vous avez fait l'ppandrc par le moine liarilielemi dans la ville de Narlioiiiie? Vous avez recueilli uu noble fruit de vos craintes ridicules ; des femmes et des enfants ont élé écrasés, le cirque ressemble à un champ de bataille ; vous avez fait plus de victimes en un jour avec vos paroles insensées, que n'en eussent fait tous les Visigolhs avec leurs armées. Des vieillards ont élé foulés sous les chars, et des chevaux d'un haut prix se sont blessés les uns les autres; enfin c'est une conslernalion telle, que le sac de Narbonne par les barbares n'en eût pas produit une plus grande.

Chacun écoula cette violente aposlrophe sans la comprendre, et ce fut le tour du comte Agrippin d'élre accable de questions. Enfin, lorsqu'il eut expliqué les malheurs qu'avait causés la folie de Barthe- Icmi, chacun se répandit en lameniations sur celle horrible catastrophe.

— tt votre attelage de chevaux numides at-il été blessé? disait l'un.

— F.t moi qui avais permis à mon fils d'aller au cirque avec son précepleurl s'écriait l'autre; il faut que je parle pour savoir s'il ne lui est point arrivé quelque accident.

— Voire fils se porte bien, grâce aux efforts du précepteur qui l'a couvert de son corps; mais celui-ci a été tué.

— J'en suis désolé, parce que c'était un Grec fort instruit : il m'avait coulé cinq cents onces de poivre que j'avais données à son niailre.

F.n même temps, celui-ci s'informailde ses amis, et souvent riait des accidents qu'il apprenait sur leur compte ; celui-là s'infoi-mait de ses ennemis, et se désolait de ce qu'ils avaient échappé sains et saufs à ce désastre. Enfin un dernier s'éiria :

— Je parie que je suis assez malheureux pour qu'aucun de mes créanciers n'ait péri dans cette aventure I

— El par contre votre frère aîné, dit le comte Agrippin, joue assez de bonheur pour y avoir perdu sa femme.

— Par Bacchusl reprenait un autre, je voudrais que l'édile s'y fût cassé la jambe gauche, car je suis fatigué de ne le voir boiter que de la jambe droite.

— Mais, dites-nous donc, ajouta un vieillard, les pantomimes et les danseusesétaient-elles arrivées au moment fatal?

— Pas encore, répondit le comte Agrippin.

— Dieu soit loué! s'écria-t-on de tous côtés, cela n'empêchera pas le spectacle ce soir.

Et des propos pareils continuèrent longtemps avant que l'évêque eût l'espérance de pouvoir de nouveau se faire entendre. Heureusement pour lui, qu'emporté par la pitié que lui causait le récit de celte catastrophe, il s'écria :

— Que Dieu pardonne à l'insensé qui a causé ces malheurs ! car moi je loferai sévèrement punir.

— J'ai déjà pi'is ce soin, dit le comte .\grippin, et deux cents coups de fouet rudement appliqués le guériront de la manie d'apporter de fausses nouvelles.

— Je ne vous blâme pas de cel acte de sévérité, répondit Hernie avec douceur, quoiqu'à vrai dire cet homme ne relevât de votre juridiction d'aucune manière ; car, comme citoyen, il appartient au royaume des Visigolhs, et. comme prêtre, il est soumis à mon jugement ; cependant je dois ajouter que s'il a fait un usage falal des nouvelles qu'il annonçait, ces nouvelles ne sont point fausses, comme vous le dites, et vous le savez mieux que personne.

Le comie Agrippin parut troublé de celte espèce d'accusation, mais il repondit bientôt avec plus d'assurance:

— Depuis quand donc les évêques s'occupent-ils de la marche des armées el de la défense des villes?

— Depuis que les gouverneurs militaires négligent d'y pourvoir.

— (Isez-vous m'accuser de trahison ! s'écria Agrippin.

— Pourquoi ce soupçon vous vient-ii si vite à l'esprii? reprit Hernie.

— Parce que, reprit le comte Agrippin avec violence, il n'est pas d'accusation que vous ne portiez contre vos ennemis.

— El peui-étre n'en est-il pas une qu'ils ne méritent, repartit l'évêque.

I.a discussion était près d'éclater en injures, surtout du côté du comte Agrippin, lorsque Maximius, s'interposanl avec celle autorité que les Romains n'avaient plus dans leur caraclère, mais qu'ils savaient admirablement représenter dans leur personne, leur dit d'une voix grave :

— N'oubliez pas que si vous êtes lousdeux chez votre ami Maximius, vous êtes aussi tous deux chez le préfet des Gaules, et puisqu'il faut absolument faire un conseil de ce qui ne devait être qu'un entretien d'auiis, je suis prêt à vous entendre.

A ces paroles chacun reprit sa place, et l'évêque put expliquer comment il avait reçu l'avis que Theodoric s'apprêtait à marcher contre Narbonne, et qu'à peine il restait quelques jours pour préparer les moyens de défense el pourvoira l'approvisionnement.

•— Je suiipose, dit h' comte Agrippin^ que, puisque vous êtes si bien informé du malheur qui nous nienaci', vous avez dû penser à le |)revenir.

— Ce n'est point mon devmir, répliqua Henné, c'est vous que cela regarde, el c'est à vous de prendre les mesures nécessaires.

— Eh bieni si l'on m'en croit, dit le comte, je crois que la meilleure défense que nous puissions opposer aux Visigoths, c'est un traité qui garantisse la ville du pillage el les particuliers d'un partage trop inégal des terres.

— Quoi I s'écria Herrae, c'est le comte Agrippin qui parle ainsi ! Il propose de se rendre avant même d'avoir essaye de combattre.

— El avec quoi voulez-vous que je combalie? répondit .Agrippin; est-ce donc avec les trois légions que je possède el parmi lesquelles il y a plus d'officiers que de soldats; avec des cohortes dont les centurions ne commandent pas dix hommes, el dans lesquelles le décurion forme à lui seul la manipule qui lui obéit (88)?

— Narbonne ne renferme-t-elle pas des milliers de citoyens capables de porter les armes, et tous ne doivent-ils pas leurs services à la patrie lorsqu'elle les leur demande?

— Et tous ont acquitté ce service en payant l'impôt moyennant lequel ils peuvent s'en exempter.

— Mais dans des circonstances pareilles, reprit l'évêque, il faut arracher le magistrat à son tribunal, l'avocat à ses affaires, le rh^tiur à son école, l'ouvrier à son atelier, le médecin à ses malades, l'histrioQ à son théâtre et le prêtre à son église, pour en faire autant de soldats qui défendent la patrie (89).

L II sourd murmure répondit à cette allocution de l'évêque, et on entendit de toutes parts ces mots échangés à demi-voix : ^11 devient fou I

— Est-ce que c'est notre affaire de nous battre?

— Je n'ai jamais manié la lance.

— Je n'ai pas besoin de me brûler les doigts à faire bouillir de l'huile et à faire rougir du sable pour le jeter sur la tête des assiégeants.

— Est-ce que je sais lancer une flèche enflammée ?

— Est-ce qu'd croit que je veux m'écorcher les pieds et les mains à monter des pierres sur les remparts?

— Les nuits passées dehors me font tousser horriblement.

— Quand je reste deux heures au soleil, je suis brisé pour huit jours.

— D'ailleurs ce n'est pas mon affaire, je suis exempt du ser\ice militaire et je ne le ferai pas (90).

^■oilà ce que disaient tous ceux qui étaient présents à cette assemblée, à l'exception des tribuns que les devoirs de leur charge empêchaient d'exprimer aussi librement leurs pensées. Maximius s'interposa encore, et tel elait l'état des mœurs à celle époque, que cet homme qui passait pour un magistrat rigide ne se trouva pas le droit de blâmer celle résistance. Cependant, comme il ne voulait point abandonne-, comme le comte Agrippin, la défense de la ville, il ouvrit un avis qui obtint rassentimenl de tout le monde.

— Si nous manquons de soldats, dit-il, nous ne manquons point d'argent ; et, si nous ne pouvons forcer les citoyens de Narbonne à défendre leur cité, nous pouvons du moins les forcer à payer pour que nous la fassions défendre.

— Et par quels suidais prétendez-vous la faire défendre? reprit le comte Agrippin; quels auxiliaires comptez-vous appelei' à voire aide? Theodoric ne s'esl-il pas allie avec presque tous les barbares qui nous entourent? et, à moins que Uicimer n'envoie quelques légions à notre secoui s, je ne sais à qui vous pourrez vous adresser.

— Le comte Gilles est dans les Gaules, repondit Maximius, et je vais lui faire expédier l'ordre de marcher immédiatement à la rencontre de Theodoric.

— Le comte Gilles est à Marseille, et il lui faut plus de huit jours de marche pour arriver jusqu'à Narbonne.

— En ce cas, dit Hernie, il suffira d'une résistance de huit jours, pour que nous soyons secourus : ne la tenterons-nous pas?

— Et avec quoi voulez-vous que nous la tenlions? dil le comte Agrippin, résolu à repousser toutes les propositions d'Hernie; disposition qui devait cacher nécessairement des projrls peu honorables, et dans laquelle il montrait un courage de lâcheté ou de trahison qui attestait une grande force de caraclère.

— .Ne vous restât-il que vos esclaves, s'écria l'évêque, il faut les armer; et il vaut mieux encore les envoyer mourir pour la défense de voire ville, que de les tuer vous-même, comme vous le faites pour la moindre désobéissance.

Cette proposition excita encore plus de murmures parmi les auditeurs que n'en avait fait nailre celle de combattre eux-mêmes. Maximius, comme les autres, la désapprouva, et répondit vivement à l'evéïiue :

— Ce serait, de toutes les imprudences, la plus grande : armer nos esclaves, leur montrer leur nombre, ce serait appeler dans une ht-ure l'assassinat dans toutes les familles, regorgement de tous les maîtres, le pillage de toutes les richesses (9i). Ne sais-lu pas que, dans le

(88) On appelait manipule, dans l'organisation primitiTe des légions romaines, les dii tiommes commandés par le décurion ; plus tard, on s'est servi indilTéreminent du nom de mani|iule pour celui du cotiorte : mais telle était sa première signilicauon.

(8!)) Ces |iarcilcs furent adressées leiluetlemenl à l'empereur Hunorius par un évèque plus jaloux de la lilierlé et de l'ind pendance romaines i|iie les empereurs enx-m.'mes.

(»0) Ce Tut TItéodosien qui établU cet abus, par lequel on pouvait s'eiempter du service militaire en donnant une somme d'argent.

(91) Plusieurs fois ou voulut donner un costume parUculier am esclaves, mais on

SATHANIEL

dernier sac de Rome par les Vandales (93), les esclaves onl fait plus de victimes que les barbares eux-mêmes? Ne sais- tu pas que, lorsque Doniilien voulut leur donner un liabit iiarliculier, pour les distinguer des citoyens libres, il fut tellement épouvanté de leur nombre qu'il renonça à ce projet . quoique cet empereur reculât rarement devant l'exécution de sa volonio, quelque dangereuse qu'elle fiU?

— Et quel espoir vous ret^te-t-il donc, vous qui ne voulez pas combattre, s'écria Hernie, vous qui ne voulez pas laisser combaltre vos esclaves, vous qui tremblez à la fois devant vos ennemis et devant vos serviteurs ?

— 11 nous reste l'espoir d'un traite avantageux, répondil Agrippin ; et l'exemple de Toulouse , le bonheur dont e"lle jouit sous le règne du roi Tliéodoric, seront notre excuse.

— Il n'y en a pas, s'écria l'évèque, pour celui qui, pouvant défendre sa (jatrie et sa religion, les abandonne lâchement ou les tjablt en secret.

— Qu'oses-tu dire ? s'écria le gouverneur en se levant avec colère.

— Je dis ce que tu fais, reprit l'évèque; et ce que tu fais m'autorise à soupçonner ce que tu espères.

— En effet, dit Maximius, qui devenait plus séri^eux ainsi que l'assemblée, à mesure que la discussion avançait; en effet, je ne t'ai jamais vu désespérer si facilement, et je n'ai pas oublié que tu as déjà défendu cette ville avec moins de ressources contre des allaques plus formidables. Ne t'emporte donc point contre l'accusalion du vénérable Herme:je veux la croire injuste; mais assurément tout autre l'eiU faite à sa place.

Agrippiu reprit son siège d'un air mécontent et répondit avec aigreur :

— Je répondrai sur les remparts de Narbonne à cette accusation : quand vous aurez décidé qu'il faut défendre Narbonne, je la défendrai ; mais j'avoue que je n'ai point un génie assez profond pour comprendre comment ou peut la défendre.

— Comme Maximius vient de le le dire, répondit Herme, en soldant des troupes étrangères; et ces troupes sont à nos portes, et pour la moitié de l'or (pie vous auriez donne aux Alains el aux Suèves, les Bagaudes combatiront pour vous.

— Les Bagaudes, répondit-on de tous côtés; ces brigands indisciplinés qui obéissent aveuglément au chef féroce qu'ils ont choisi ?

— S'ils obéissent fidèlement à ce chef, reprit Herme, ils ne sont donc point indisciplinés ?

— .Mais ce chef, dit Agrippin, qui nous répondra de sa volonté?

— Moi, répondit l'évèque.

— Et en quel lieu le trouveras-tu?

— A Narbonne, s'il le faut; ici, si vous le voulez.

— Décidément, s'écria Agrippin, les évèques se font généraux, et si tu as besoiud'une cuirasse et d'un casque, dit-il en s'adressant au vieillard, je te les prêterai, car je vois bien qu'ils me deviennent inutiles.

— Trêve de plaisanteries, dit Maximius ; remercions plutôt le vertueux Herme d'avoir pris pour nous le soin qui nous était confie, ilais il serait nécessaire de nous entendre avec ce chef do Bagaudes.

— S'il a suivi l'ordre que je lui ai donne, dit l'évèque, il doit être aux environs de cette maison de campagne, et si tu as un esclave, parmi les tiens qui sache imiter le chant du coq, tu le verras bientôt accourir.

Il est difficile de le croire, mais ces derniers mois portèrent un trouble singulier dans l'assemblée; chacun se leva aussitùt.

— Qu'est-il nécessaire d'un esclave? dirent deux ou trois patritiens en même temps, j'imite parfaitement le chant du coq, et vous allez le voir.

— Et moi aussi, reprit un autre.

— Je suis sûr que je suis plus habile que vous, dit un troisième; écoutez.

— Je parie que je m'y entends mieux que personne, s'écria un homme grave qui remplissait les fonctions de censeur, j'ai appris à imiter le chant de tous les animaux, à Milan. J'ai eu des leçons du GrecNarsès, qui avait donné ce talent à l'empereur Arcaduis, qui, vous le savez, s'occupait fort à élever des poulets et qui se faisait suivre par un troupeau de poules, tant il imitait bien le cii du coq, leui- maître.

— Je n'ai pas reçu de si savantes leçons, mais je suis sur de moi, dit l'un.

— Ecoutez-moi d'abord, s'écria l'autre.

— Non, c'est moi, dit un troisième, écoutez.

Et il poussa un long cri, cherchant à imiter celui du coq, quand cet oiseau annonce l'approche du jour.

— Ce n'est pas cela, reprit le censeur, et voici un cri admirable.

recula toujours devant !e danger de leur montrer combien ils étaient nomhieuï. Du res'.e, ils prolitèrent cruellement de la connaissance qu'ils avaient de l'endroit où leurs mailres cachaient leurs trésors, à l'i'poque de ces invasions terribles où toutes les venjrcnnres trouvèrent moyen de se satisfaire.

(9-2) Ce fut particulièrement dans ce sac que les esclaves, comme nous l'avons dit plus haut, tirent cruellement payer à leurs maîtres les mauvais traitements qu'ils en avaient reçus ; et, si l'on en croit quebiues historiens, ils firent peut-être plus de niclimes que les barbares eux-mêmes.

Et il se mit à crier.

— Ce n'est pas meilleur, reprit l'un des autres prétendants, el voici qui vous passe tous.

Et il se mit à crier.

El chacun, voulant montrer son talent, se prit i imiter léchant du coq avec un enthousiasme croissant; c'était un mélange de cris aigus, oi'i les uns cherchaient à dominer les autres, et l'on ne peut prévoir où se serait arrêté ce bizarre concert lorsque Vobiscus parut à la porte de la salle.

— Que les furies vous déchirent de leurs serpents, s'écria-t-il, et que les bourreaux vous arrachent la langue, pour le tapage infernal que vous faites! Quel est ce nouveau jeu? quelle est cette nouvelle musique'? Ma.ximius, n'esl-on plus en sûreté chez 'loi? a-t-on décidé de m'y as.sassiner?

— Non, illustre Vobiscus, répondit Herme, avec un accent dont la charité ne put exclure le mépris ; ces braves citoyens s'occupent du salut de la patrie.

— Eh! voilà qui est excellent, répondit Vobiscus en se mettant ù rire aux éclats, et, s'il en est ainsi, j'en veux être.

Tous ces patriciens, honteux du mouvement puéril auquel ils s'étaient laissé entraîner, répondirent à Vobiscus en lui expliiiuant ce qui avait amené les cris étranges qu'il avait entendus.

— Par Bacchus! s'ecria-t-il, c'est un emploi qui me revient, et il ne sera pas dit que le plus riche citoyen de Narbonne aura quitté celle ville sans avoir tenté un grand effort pour la défendre; conduisez moi donc à l'endroit oïl je dois pousser ce cri sauveur, et, j'en jure par Jesus-Christ et le dieu Mars, je veux, après cet exploit, me faire dresser une statue avec une couronne de crêtes de coqs. Venez, venez, continiia-t-il en sortant de la salle el en poussant de grands éclats de rire, suivez-moi, je vais devenir un dieu, je vais deveinr un être sacré, je vais monter au rang des oies du Capitole.

En parlant ainsi, il sortit de la maison, gravit l'éminence où était situé le réservoir des bains, et poussa un cri qui méritait véritablement une grande admiration par la vérité de l'imitalion.

Presipie aiissilôt on vit Armand descendre du sommet de la colline; sa course rapide, sa taille gigantesque qui paraissait et disparaissait à travers les arbres de la forêt, le faisaient ressemblera une colonne déladiêe de sa base et roulant sur le penchant de la moniagne. Arrivé à une certaine hauteur, il franchit d'un bond l'espace qui le séparait du patricien Vobiscus et tomba soudainement à ses côtes. Celui-ci le regarda d'un air curieux, puis charme, et avant mesuré de l'œil la hauteur de sa taille, il lui dit sans autre préambule :

—Veux-tu te vendre? jeté joune mille, deuxmille.troismille, dix mille sesterces; j'ai une petite t.-iclave nubienne que je chéris tendrement,* elle n'a pas plus de trois pieds de haut; j'ai un nain d'Afrique encore plus petit ; je les ferai mettre chacun dans une cage d'or, je ferai suspendre ces cages aux deux extrémités d'un bàloi'i, et tu l^s porteras ainsi dans tes dents comme uu chien d'Espagne bien dressé ; ce sera fort gracieux à voir.

A celte singulière proposition, le Bagaude fronça le sourcil, et, prenant le jeune efféminé par la ceinture de sa robe, il lui dit brutalement :

— Les bains froids sont excellents pour les fous.

El sans autre parole il le plongea à plusieurs reprises dans' le réservoir, malgré sa résistance et ses cris. Alors on put voir un singulier spectacle : le fard qui couvrait les joues de Vobiscus descendit le long de son visage et alla tacher sa tunique ; l'onguent qui teignait ses cheveux se répandit sur sa loge, et ce visage, 'qui semblaU si frais et si jeune, parut à tous les yeux fiélri par la débauche, usé, décrépit; cette chevelure noire était déjà mêlée de cheveux blancs, et les sourcils épais qui couronnaient ses yeux se décollèrent et disparurent.

Tous les nobles romains ne purent s'emoêcher de rire à cette plaisante métamorphose, et Vobiscus s'éloigna au milieu de leurs railleries en les vouant à tous les malheurs et en les menaçant tous de sa vengeance.

Cependant l'aspect du Bagaude avait amené plus de réserve dans la tenue des patriciens; la houle de paraître si vains et si ridicules devant un homme qu'ils regardaieni comme une brute sauvage, les força à se montrer plus sérieux, et bientôt, grâce à Maximius et à l'evéque, on convint du nombre d'hommes qu'Armand devait amener à Narbonne, de la solde qui leur serait payée, et du leiups que durerait leur service.

Toutefois on ne voulut point laisser ces étrangers presque maîtres de la ville sans y mêler des hommes qui pussent surveiller leur conduite, et il fut décidé qu'on appellerait tous les béneliciaires ( 93 ) qui

(93) Parmi les proprii^tés domaniales de la Gaule, les empereurs en avaient détaché une quantité considérable, dont la jouissance avait été abandonnée, à litre de récnm. pense, à des citoyens hors de la conscription, viagèrement seulement, el .i la charge de réversionau domaine au décès de coucessionuaire : c'est U ce qu'on a|.pelle bénêjice militaire.

Le; citoyens qui en avaient la jouissance prenaient le nom de béneliciaires et • devaient le service à l'État. N'y aurait-il pas là une portion de l'origine des liefs... et la féodalité ne serait-elle pas autant romaine que normande?

bs

SATIIANIF.I,.

possédaient dus terres aux environs de Narbonne, cl que cliacun de ces bénéficiaires, élevé, pour cette ciicoustauce seulement, au grade de décurion, commanderait ii dix Bagaudes, et qu'Armand lui-même serait soumis à l'autorité du comte de la ville.

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