LE SIÈGE
Depuis plus de douze jourSj les Visigoths étaient arrivés devant la ville de Narbonne: maisThéodoric avait trop compté sur leur sauvage valeur; toutes leurs attaques venaient se briser an pied de ces murs, dont quelques - uns avaient près de soixante pieds de liant. Leur fureur n'avait pu venir à bout de briser ces portes revêtues de 1er, et contre lesquelles ils ne savaient faire mouvoir que des béliers qu'ils balançaient sur leurs bras.
Les Visigoths étaient trop ignorants dans l'art d'élever des machines redoutables, pour pouvoir emporter une ville aussi imposante que Narbonne. Vainement plusieursassauls avaient été tentés à l'aide d'échelles immenses , les Visigoths avaient été toujours repoussés , et déjà le découragement se glissait dans l'armée.
Le découragement est bien vile suivi des murmures , et Théodoric était en butte à ceux de tous ses guerriers. On l'accusait de n'être propre qu'aux sourdes in- .trigues du palais, qu'aux ténébreuses adressesdes traités politiques. On ne lui tenait compte ni de son activité infatigable pour assurer les approvisionnements de son armée , ni du courage terrible qu'il avait montré dans toutes les attaques. Le succès mau- ((uait à ses calculs et à sa valeur; cela suffisait pour que l'un et l'autre fussent méconnus , nonseulement par les esprils les plus grossiers, mais encore par les plus habiles de ses chefs. Parmi les blâmes qu'on jetait sur le roi, il en était un auquel il n'avait pas droit de s'attendre après ce qui s'était passé ù Toulouse.
Il n'était pas un noble visigoth qui n'eût félicité Théodoric d'avoir mis un frein à l'ambition turbulente de son frère, el chacun s'était empressé d'applaudir au piège artisteinent préparc dans lequel il l'avait fait tomber. Aucun n'avait vu que la plus légère circonstance aurait pu le faire échouer, et le jugeait admirable cl juste , par cela seul qu'il avait réussi ; mais, devant Narbonne, le succès nuuKiuait aux efforts de Théodoric, et Théodoric était devenu un roi incapable et malhabile. Ce qui surtout lui était reproché sans méiiageineiit, c'elail d'avoir éloigné le prince Euric du siège de Narlmiiue pour l'i^uvoyer, sous la surveillance de Gandoin et avec (pielfiues iiiillieis de sulilats, combattre le comte Gilles et arrêter le secours que celui-ci a|iporlait il la capitale de la Narbonnaise. Il semblait que sa présence eût assuré la victoire, et, par cola seul qu'il manquait à l'armée, les esprits prévenus disaient que le roi en avait exclu son plus vaillant guerrier.
Bartlit'lemi se prccipiU en cnant ; — Gloire à Dieu el malheur aux impies ! — Page 4:
A vrai dire, Euric semblait avoir pris à lâche de mériter celte bonne opinion. Depuis le jour où la guerre avait ete décidée, on eût dit qu'il avait oublié tout d'un coup son juste ressentiment contre son frère et contre le peuple lui-même, dont les railleries ne l'avaient pas épargné. Le premier, il avait armé ses esclaves, et les avait mieux armes que personne; le premier, il avait distribué aux troupes la solde en nature qui leur était due (94), et il l'avait fait plus libéralement que personne. Irréprochable dans l'obéissance qu'il devait à son roi, comme guerrier, il avait supporté sans y repondre les reproches
qu'il n'avait pas mérités; destiné par sa naissance, par le rang qu'il occupait et les troupes qu'il avait fournies, à obtenir le premier commandement, après celui de Théodoric , il s'en (tait vu dépouiller en laveur de son jeune frère, sans montrer de dépit et sans reclamer contre cette injustice ; iifin , quand Théodoric I 11 confia quatre mille Idats, la plupart choisis parmi les Romains et les esclaves , pour aller s'opposer à l'arrivée du comte Gilles , il accepta cette mission sans remontrer que c'étiit nécessairement à une défaite qu'on voulait I envoyer , et probablement à une mort certaine.
Aussi , depuis huit jours que l'on n'avait point reçu de ses nouvelles dans le camp du loi, Euric était devenu une victime que son hère avait cruellement sacriûée. L'intérêt que I on éprouvait pour le guerrier s'était élendii jusqu'à l'époux, et l'on disait ouvertement que SI Euric voulait en appeler au peuple assemblé du jugement du roi , on I isserait le mariage honteux qui lui avait été imposé.
Théodoric n'ignorait pas cette disposition de son peuple et il s'en alarmait. 11 pressait donc autant qu'il le pouvait le siège de Narbonne; assuré qu'une fois celle Mlle prise, l'ivresse du tiiomphe et du pillage ctîacerait facilement ces t icheuses dispositions. 11 (udonna donc pour le lendemain un assaut ou il se résolut à monter le premier. 11 comprit qu'il lui fallait ramener la contianoe de son peuple , et il ne balança pas à exposer sa vie, comme un simple soldat, pour atteindre ce but. Théodoric était trop habile pour s'êlre avancé ainsi vers Narbonne sans une espérance fondée de s'en emparer rapidement; et, si l'on se souvient de la résistance du comte Agiippinaux projets d'Ilerme, des dil'IieiiUès qu'il opposa ;i toutes ses ressources, on concevra quelle était lespeiaiiee du roi des Visigoths; mais la présence d'.Vrniand et de ses Bagaiules dans ^al•bonne avait prévenu la trahison du comte Agrippin, et de même que les Visigoths le rencontraient sur les remparts,
(94) Les troupes visigothiques, quand elles se mellaii^nt en marche, recevaient leur solde, non en argent, mais en provisions, en espèces. [Cad. visig., lib. ii, tjlie i, leg. 26; lib. vni. lilreii, le?;. 9)
r.'ris. — Tvp. Je V Dou>ley-l>uprt, rneSI-Louil, 46,iu Marais.
SATriANIEL.
lepousfani leurs allaqiips aux endroits où ils los poussaient avec lu plus lie vigueur, de même le gouverneur de la ville le renconlrail dans les conseils, déjouant les projets qu'il préparait avec le plus de perfidie.
En quelques jours cet homme était devenu le dieu de Narbonne. Revêtu d'armes éclatantes, portant de tous côtés son action, son courage indomptable et sa force surhumaine, il ressemblait à un de ces demi-dieux de leurs antiques fables, et beaucoup de poètes avaient trouvé, au milieu des désordres d'un siège, le loisir de lui adresser des vers élégants , où lui étaient prodigués les noms d'Hercule et de Mars.
L'espérance naissait dans la ville; on n'ignorait pas le découragement qui s'était emparé des Visigotlis ; et Maximius avait montré qu'il connaissait bien ces peuples lorsqu'il avait dit d'eux : que le moindre obstacle les arrêterait , et que ce qui les arrêtait les décourageait.
Cependant, au mouvement extraordinaire qui se passait dans leur camp , on avait compris que Théodoric préparait encore un assaut, maison pouvait espérer qu'après celui-là il n'en tenterait pas d'autres, s'il était repoussé avec le même succès que les précédents ; en effet, chacun de ces combats coûtait aux assiégeants un nombre de guerriers considérable , et les Visigolhs ne m.on- Iraient déjà plus la même ardeur pour attaquer des murs d'où l'on faisait tomber sur eux des niasses de |)ierres, de l'huile bouillante , des nuages de limaille de fer rougie dans le feu (90) ; ce n'étaient point là les ennemis auxquels ils étaient accoutumés , et Narbonneparaissait devoir leur échapper.
La veille du jour où devait avoir lieu ce dernier assaut , les assiégeants eurent une dernière crainte , et les assiégés une suprême espérance : les uns se crurent perdus, les autres sauvés , au point que, durant quelques heures.lajoielaplusvive régna dans les murs de Narbonne, et la consternation la plus profonde dans le camp des
Visigolhs. C'est que des hautes tours de la ville et du sommet où était assise la tente de Théodoric, les uns et les autres avaient vu à l'horizon s'élever un nuage de poussière , qui annonçait l'approche d'une nombreuse troupe, et les uns et les autres, ne pouvant supiioser que le peu de soldats que l'on avait confiés au prince Euric, lui eussent suffi pour battre l'armée du comte Gilles , crurent que c'était ce général lui-même qui venait au secours de Narbonne.
Jusqu'à ce que Théodoric eût pu apprendre par les hommes qu'il envoya au-devant de ces nouveaux venus, que ce n'étaient point des
(95) QuinleCurce fait mention de ce procédé en parlant du siège de Tyr. « Si clypeos œneos mullo igné torrebant, quo3 replelos arena cœnoque Jecocto, ex m ris sutiito deTolvebant.» {l'oHorc, p. 191.)
Théodoric, roi des Visigottis.
ennemis; jusqu'à ce que les Romains eussent pu reconnaître, en les vovantdeplus près, que ce n'étaient point des auxiliaires, la joie fut extrême parmi'ceux-ei, et la terreur extrême parmi ceux-là ; mais quand on sut que c'était le prince Euric qui venait réunir ses soldats vainqueurs aux soldats découragés de son frère, la joie revint dans le camp, et la terreur passa dans la ville.
Seul au milieu de toute son armée, Théodoric apprit ce retour d'un air de mécontentement. Il ne s'était pas laissé tromper à la résignation de son frère, il savait que, pour Euric, les vertus comme les vices
étaient un moyen de parvenir ; il savait que la modestie qu'il avait affectée ne lui servirait qu'à faire mieux éclater le faste de son triomphe aux yeux des Visigoths, et il voulut prévenir l'effet que produirait l'entrée de son frère, en défendant à tous les soldats de quitter le camp , et en se rendant lui-même auilevant du prince , accompagné seulement de quelques guerriers ; mais il n'avait pu exclure du cortège qui le suivait les principaux de son armée.
Frédéric marchait à côté de lui , Hunierie, Gundiac, Garpt et le comte Bold lui-même, tous ces anciens amis d'Euric s'étaient joints à ceux sur lesquels le roi croyait pouvoir compter davantage.
Cette troupe, plus nombreuse que ne l'eût voulu Théodoric, s'avança donc du côté où venait l'armée victorieuse qu'Euric amenait au camp. Après Il ne demi-heure de marche, Théodoric la rencontra, et les premiers soldais qui l'aperçurent le saluèrent avec des cris joyeux. Cet accueil, qui contrastait singulièrement avec le morne silence de son camp, lorsqu'il le parcourait , blessa Théodoric , mais réjouit le cœur des guerriers qui l'entouraient, heureux d'entendre ces cris de victoire auxquels ils n'étaient plus accoutumés.
Le roi mécontent traversa rapidement les premiers pelotons de troupes qui formaient l'avant-garde de cette petite armée,et sonœil cherchait , sur la route qui s'étendait devant lui, un escadron plus brillant et plus nombreux, au milieu duquel il pût découvrir son frère, lorsqu'il se trouva face à face avec lui, sans avoir eu, pour ainsi dire, le temps de le reconnaître.
En effet il n'avait point supposé qu'Euric marcherait au milieu de son armée, à pied, comme le dernier de ses soldats, vêtu d'armes simples, comme le plus obscur, la tête nue sous le soleil, comme le plus infatigable, et l'air triste et morne, comme s'il eût été vaincu.
Tbéodorlc éprouva donc un vif étonnement, quand- son frère, ayant posé la main sur la bride de son cheval, lui dit d'un ton modeste :
— Mon frère, je viens vous rendre l'armée que vous m'avez confiée. Vous m'avez ordonné de vaincre le comte Gilles, et le comte Gilles est vaincu ; vos ordres n'allaient point au delà, et j'ai dû vous ramener
SATHANIEL
vos soldats pour que vous en disposiez à voire gré, car j'ignorais à quoi vous les destiniez.
— Il eût mieux valu attendre mes ordres que de venir les chercher, répondit le roi d'une voix dure.
— Je reconnais ma faute, reprit Euric humblement, mais je craignais d'ètie blâmé pour les avoir entendus.
— Et c'est ce qui serait probablement arrivé, murmurèrent quelques voix autour de Théodoric.
Le roi s'aperçut que raccucil qu'il faisait ù son frère vainqueur, lui qui n'avait éprouvé que des revers, niécnnlentait même ses amis les plus dévoués, et il répondit à Eurie avec plus de douceur :
— Je ne dois pas moins vous remercier de la victoire que vous avez remportée et ù laquelle, ajouta-t-il en apercevant Gandoin qui s'avançait, je suis sûr que ce braveguerrier a dû vaillamment contribuer.
L'air de Gandoin, si sombre d'ordinaire, était plus farouche encore, et il répondit au roi avec sa brutalité accoutumée :
— Je n'y ai contribué que comme le dernier ries soldats de cette armée. L'habileté avec laquelle Euric a divisé les troupes du- conïie Gilles, ot les a battues successivement; l'ardeur indomptable avec laquelle il a renversé leurs bataillons, la rapidité qu'il a mise dans nos marches, la prévoyance qui lui faisait deviner les moindres mouvements de l'ennemi, le courafe qu'il inspirait à nos troupes par le courage qu'il montrait, la patience qu'elles ont fait voir malgré les plus cruelles faiigues, tout cela est à lui. En huit jours, nous avons livré treize combats, en huit jours nous avons remporté treize victoires, en huit jours, quatre mille hommes de troupes inexpérimentées ont dispersé vingt-huit mille hommes de légions romaines ; la gloire de tous ces succès est due au prince Euric; je puis le haïr, et je dois l'admirer. Roi Théodoric, ton frère est ungrand guerrier.
Ces paroles du farouche Gandoin produisirent un effet magique parmi les Visigoths qui entouraient le roi. Ce furent de tous côtés des cris, des acclamations que Théodoric écoulait les yeux baissés et le visage contracté par la colère, tandis qu'Euric les recevait d'un air modeste elconfus; uneseule fois, au milieu de toutes ces félicitationset des bruyants désordres de la joie, Euric et son frère se regardèrent furtivement : et tous deux, et eux seuls, lurent dans leurs regards qui se croisèrent comme deux éclairs, que l'un avait gardé sa deliauce et l'aiilre son ambition.
Cependant Théodoric, obligé de céder à l'entraînement qui s'était emparé de tous ceux de sa suite, voulut se donner la bonne grâce de le partager ; il descendit de son cheval, força le prince à y monter à sa place, et s'étant mis a ses côtés sur le cheval de l'un de ses serviteurs, il le conduisit lui-même en triomphe vers lecamp, en l'accablant de protestations et en le montrant à ses soldats comme un guerrier dont il était fier d'être le frère.
Cette conduite obtint tout le succès que Théodoric en attendait : on sut bon gré au roi de récompenser par des atieniions celui qui avait vaincu en son nom, et Théodoric partagea ainsi avec son sujet les acclamations et les cris joyeux qui sans cela ne se seraient adressés qu'à son rival. Peut-être l'habileté de Théodoric n'eûl-elle pas suffi à lui inspirer cette sage résolution; mais l'arrivée du prince lui avait rapporté une espérance que personne au monde n'eût été capable de soupçonner.
Pendant que le roi était arrêté avec son frère sur la route où l'armée s'avançait, de nombreuses mules chargées de butin, de vastes chariots chargés de charpentes, dont nous verrons plus tard l'usage, avaient continué à déliler. Parmi tous ces bagages, quelques basternes fermées avaient passé devant le roi ; le rideau de l'une d'elles s'était entr'ouvert, et Théodoric avait vu briller un moment le regard furlif de Satlianiel.
C'est alors qu'il s'iMait décidé à se montrer envers son frère tel qu'il aurait dû être véritablement avec lui, t'est alors qu'il lui prodigua les noms de vaillant, de brave, d'illustre ; c'est alors qu'il l'appela son fière bien-aimé, le soutien de sa couronne, le plus cher de ses sujets, assuré qu'il était de posséder dans sou camp la femme qui l'aiderait à humilier ce vaillant et à perdre ce frère chéri.
Si l'assaut projeté pour le lendemain n'avait pas été publiquement annoncé, si le prince Euric n'en eût été instruit par les félicitations de ses amis qui lui montraient le lendemain comme un jour de gloire pour lui, il n'est point douteux que Thcoiloric o'eùl retardé cette attaque afin de trouver un moyen plausible d'éloigner son frère du camp de Narboiine ; mais renvoyer ce combat ou faire partir Euric, le jour même de son arrivée, était également impossible. Théodoric accepta donc toutes les conséquences de la présence d'Euric, et, ne pouvant en éviter les dangers, il voulut au moins en recueillir les avantages.
Ainsi, quelques heures après son entrée dans le camp, Euric livra à son frère le buliu (lu'il avait rapporte, et le roi fit immédiatement distribuer a ses soldats la pari qui lui revenait. Théodoric reçut même avec joie le secours inespéré dont Euric enrichit son armée, en lui donnant les machines de siège qui lui manquaient absolument. Ces machines, que le prince avait surprises dans le camp du comte Gilles eussent de inutiles aux Visigoths qui ignoraient l'an de les nieilre en mouvement, si Eurie n'avait fait luisonniers et n'avait amené avec lui les soldats romains , habitues il les défaire et à les
reconstruire en peu de temps. C'étaient des béliers, des tortues, des balistes , des onagres et quantité d'autres constructions légères dont l'énuuieration serait trop longue à faire, caries Romains avaient poussé l'art de l'attaque des places à un degré prodigieux.
Ainsi les assièges virent bientôt s'élever en face d'eux des tours mobiles destinées à s'approcher des remparts et a jeter sur leur sommet un pont propre à y conduire leurs ennemis. En même temps ils virent dresser les terribles béliers dont les uns. garnis à l'extrémité d'une masse de fer, ébranlent les murailles les plus épaisses, dont les autres, armés d'un trident énorme, brisent et arrachent à la fois les pierres les plus solid iS des fortilications.
Les Visigoths admiraient ces machines à mesure qu'elles s'élevaient devant eux, et, bien qu'ils ne comprissent pas l'usage de la plupart d'entre elles, ils demandaient sur-le-champ à les essayer contre ta ville, l.'jtioeuretlaconliancequeleuravaitinspirées le retour d'Euric étaient telles qu'ils considéraient déjà Narbonne comme leur proie, et qu'ils raillaient de leurs cris les assièges dont un grand nombre assembles sur le rempart suivaient avec inquiétude les travaux que leurs concitoyens étaient obligés d'exécuter contre eux sous la menace de leurs ennemis.
Euric, qui voulait réserver pour le lendemain l'emploi de ces machines, consentit cependant à satisfaire la curiosité des Visigoths en faisant jouer ce qu'on appelait alors un tollrunn, et ce que nous ne pouvons appeler qu'une bascule. Elle se conjfiosait d'un mat d'une grande hauteur, porté sur un chariot et fixé sur un pivot tournant ; au sommet de ce mût était cmboitée une vaste poutre transversale qui, tenue par une cheville de fer, s'élevait ou s'abaissait à volonté, comme les bras d'une balance. A lune des extrémités de cette poutre se rattachaient ries cordes retenues par des soldats; à l'extrémité opposée on suspendait, soit des crochets de fer, soit des paniers, selon l'usage que l'on voulait faire de la bascule. Ce fut de crochets qu'on l'arma en cette circonstance. Dès qu'elle fut prête, on la poussa rapidement jusqu'auprès de la muraille. Le levier transversal étant complètement abattu le long du grand mât, on ne voyait point sescrochets pendants par en bas. Dès qu'on fut à portée, les soldats tirèrent les cordes et la bascule joua ; la poutre, s'abaissant d'un côté, enleva les croehels à la hauteur des murs, et un mouvement de rotation ayant été imprimé au mât qui supportait la bascule, ces crochets traînèrent rapidement sur le rempart, déchirant et saisissant ceux qu'ils pouvaient atteindre. Quelques uns furent enlevés : ces malheureux restèrent ain-i suspendus dans les airs pendant qu'on faisait retirer la machine à la grande joie des Visigoths, qui riaient de voir ainsi se débattre à une grande hauteur les soldats accrochés par le corps, ou par un membre dans lequel avait pénétre le fer des crochets. Les barbares trouvèrent cela si plaisant qu'ils les laissèrent ainsi comme un trophée dresse à la face des assiégés.
Mais si d'un côté les Visigoths possédaient, grâce à la prévoyance d'Euric, les moyens d'attaque sans lesquels ils n'eussent pu jamais entamer les remparts de Narbonne, d'un autre côte, les habitants de cette ville connaissaient l'art de détruire ces machines ; et, forcés de résister â une nouvelle attaque, ils se préparèrent à une nouvelle défense. On les vit rapidement élever sur leurs remparts des bascules, des balistes, et, lorsque les Visigoths se croyaient assures de pouvoir aborder les murailles avec leurs tours mobiles, ils s'etonnêreni d'en voir partir des nuées de flèches enllammêes (96), dont quelques-unes, atteignant leur but, s'attachèrent à plusieurs de ces constructions et les dévorèrent sous leurs yeux.
C'était un spectacle tout nouveau pour ces barbares ; mais ils y portaient, à vrai dire, plus de curiosité que de confiance. Ils considéraient toutes ces inventions plutôt comme un jeu que comme une chose utile. Ils comprirent pourtant de quel secours elles pouvaient être, lorsqu'ils virent agir devant eux une toi'tue à béliers et une catapulte.
Lorsque la tortue eut approché du mur et qu'elle commença â le battre avec une force dont ils n'avaient puinl d'idée, ils furent tellement étonnes qu'ils reculèrent eux-mêmes devant leur propre attaque, craignant que les murs, frappés avec cette violence, ne s'ei-roulassent tout a coup et ne les engloutissent sous leurs décombres. Mais bientôt, en voyant combien ce bélier puissant entamait peu ces murailles plus puissantes encore, ils reconnurent, mieux qu'ils ne l'avaient fait, combien tous leurs efforts eussent été inutiles pour les renverser, sans les machines qu'ils devaient au prince Euric.
Les elTetsde la balistelesélonncrent encore plus; et lorsqu'ils virent des pieiTes du poids de cinq cents à six cents livres s'élever dans les airs, franchir les remparts et s'abattre dans la ville, un sentiment de pitié, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'empara de ces hommes grossiers, en faveur de ceux ([ui étaient exposes à de si effroyables allaqiu's. Et ces hommes qui, dans l'ivresse d'un assaut, eussent égorgé tous les lia-
(90) « Malli-oli velu! sagitUc sunt, et ubi adli.Tserint.qiiia ardentes vcninni, ibi univei'sa cniillagrant. » iVégtee.)
« Figuranlur lioc S( ccie : sa^iUa esl cannoa, inlsr spicutum el aruridinom, ranilindo fiiio coa^nicnlalci, qiiœ in mulieliris colli formain concualiir. ventre sulilililcr el pluiil'aiiam lalcns. » (.imm. .Uorrsl/in.)
« Ul sic emissa lenlius arcii invalida (iclu enini raiidion- intinjuiUir). et si hœsenl U'îiiiiam lenaciUT i-roMial. » [Anim. Marcel'in.)
SATHANIEL
(lilanls d'une ville, se dematitlèrent s'il était humain de les attaquer ;ivcc des armes si cpouvanialiles.
CepiMKlani la journée s'acheva au milieu de tous ees préparatifs, et e'.arun atlendil avec impatience l'assaut du lendemain.
Il n'entre pas dans notre dessein de raconter, dans tous ses détails, le siège de la ville de Narboiine. Le peu de circonstances que nous valions de rapporter, montrent jusqu'à quel point les Romains avaient pp.issé l'art d'assiéger et de defendie les places, et nous pouvons cerlii;jr que la science actuelle a bien pende secrets qui ne fussent conniv- à cette époque, soit qu'on voulût aborder les places par des mines et '■henuns couverts, soit qu'on voulût les renverser par des projecliles puissants (97).*-
Nous n'en nionirerons donc que ce qui a un rapport direct avec les évéïienienis et les personnages que nous avons mis en scène. Nous ne siinrous pas les Visigolhs dans tous les efforts qu'ils tentèrent inutilement , jusqu'au moment où le prince Euric parut au milieu d'eux, pour y exécuter une attaque d'une audace tellement inouïe qu'assiegeauls et assiégés deraeurèreut un moment immobiles à la contempler.
Depuis le matin , une immense tortue , traînée au pied du rempart occidental de la ville, le frappait sans relâche de son bélier et l'ébranlail malgré son épaisseur. Vainement les assiégés avaient lancé sur celte machine des pierres énormes, de l'huile enflammée ; le toit solide, et les cuirs dont elle était couverte avaient prévenu les effets du choc et de l'incendie; enlin , quelques pierres se détachèrent du sommet, el bientôt le mur, sans cesse battu à sa base, s'écroula en partie et offrit une assez large brèche à l'attaque des Visigoths; mais la partie du mur qui était restée debout, s'élevait encore à plus de vinst pieds au-dessus du soé, et les échelles que les Visigoths avaient dressées pour arriver à celte hauteur, avaient été renversées successivement.
En effet, Armand était accouru à cet endroit oii le combat clait le plus terrible et le plus dangereux, et l'on eût dit que son courase et sa force )• tenaient facilement la place du rempart qui n'y était i)lus. Mais il se présenta bieniôt à ce terrible combattant un adversaire digne de lui. Eiinc, qui jusque-là ne s'était occupé qu'à diriger les effwts des machines, p:uut tout à coupdevantcetle brèche; il ordonna qu'on en déblayât rapidement le pied , et, quand le sol fut assez dégagé de décombres pour que des hommes pussent facilement s'y tenir pressés les uns contre les autres, il fit avancer un peloton de soldats portant tous leur boucher sur leur tête ; les plus grands se trouvant près du rem|)arl, les plus petits en étant les plus éloignés, et ceux du dernier rang se mettant à genoux, comme pour ménager une pente douce à ce chemin en fer.
A peine furent-ils placés que les soldats d'un second peloton, disposés dans le même ordre, s'avancèrent à leur tour et montèrent sur cette plate-forme de boucliers, en portant de même leur bouclier sur leur tele. A ce spectacle inaccoutumé, les Visigoths détournèrent leur attention de l'attaque, et en donnèrent une partie à l'admiration que leur causait cette nouvelle manœuvre ; celte admiration devint si vive, qu'ils oublièrent presque le combat, quand ils virent un troisième peloton gravir les deux autres et former encore, avec ses boucliers, un troisième étage d'hommes si admirablement disposé qu'il parlait du sol et s'élevait pi-esque à la hauteur du rempart.
Toutefois ils ne iiouvaient s'imaginer quels seraient les nouveaux guerriers assez intrépides pour se hasarder sur ce chemin mobile, qui semblait devoir s'écrouler sous le moindre poids qu'on voudrait y ajouter, lorsque tout à coup ils virent Euric, sa lourde éi)ée d'une main et une javeline de l'autre, s'élancer sur cette voie dairain. Et, pour que son audace animât encore plus par l'exemple l'audace de ses guerriers, ce fut à cheval qu'il se précipita sur ces boucliers dont le fer éclata en étincelles sous le fer des pieds de son coursier, tandis qu'il brandissait ses armes en poussant de grands cris et appelant les Visisjoths à le suivre. Mais ce spectacle inouï les avait frapiies d'une telle' stupetaction, qu'il arriva seul jusqu'à la hauteur delà brèche où se trouvait Armand, élonné lui-même de cette superbe témérité.
A ce moment, le prince et le Bagaude se rencontrèrent, et alors s'engagea entre eux une lutte aussi terrible par le courage et la force des deux adversaires, que par le champ extraordinaire ou elle se passait. Le prince et Armand s'attaquèrent avec une fureur égale ; Euiic avait sauté de son cheval qui s'était enfui avec épouvante, et ces deux hommes restèrent seuls sur cette plate-forme humaine qui semblait à chacpie instant devoir les engloutir. Emportes tous deux par l'aveuole fureur du combat, tantôt le prince s'avançait jusque sur le rempart où il faisait reculer Armand ; tantôt Armand s'avançait jusque sur les boucliers des Visigoihs oU il faisait reculer Euric. Il y eut un moment où le combat devint si acharné, .qu'ils tournèrent tous deux sur cet espace suspendu, et que ce fut Euric qui sembla défendre le rempart et Armand l'attaquer. Cependant les coups des deux ennemis parés avec adresse ou repoussés par la force de leurs armes ne suffi.saient plus a leur rage. Par un même mouvement, ils jetèrent leurs epêes et tentèrent l'un contre l'autre une lulle corps à corps. L'immense taille d'Armand et sa force prodigieuse devaient lui donner un grand avan-
(07) On trouvera, i la (in de ce volume, la description de la plupart des machines el des moyens employi'sdaus un siège régulier.
tage sur le prince; mais la souplesse vigoureuse de celui-ci semblait échapper aux étreintes du géant, et à plusieurs fois ils se qiiillèrentet se ressaisirent avec une fureur nouvelle; enlin, dans un effort desespéré, Armand saisit de ses deux puissantes mains les poignets d'Euric el s'apprêtait à I enlever de terre en tournant rapidement sur lui-même comme tout les enfants dans leurs jeux, quand Euric, pour prévenir ce mouvement dans lequel il aurait pu être brisé contre les pierres de la muraille, appuya son pied sur la poitrine du Bagaude, et, l'attirant violemment à lui, le (il gémir sourdement sous cette furieuse pression. Un moment le Bagaude devint rqugo comme s'il allait étouffer. A cet instant, ils se trouvaient lous deux en dehors des remparts, Armand du côté des Visigoths, Euric du côté de la ville. Le prince, voulant profiter de cet avantage, cria aux guerriers, dont les efforts impassibles soutenaient sur leur léle ce terrible combat, de s'éloigner de la muraille. Armand sentit trembler sous lui ce sol dont iravail oublié la mobilité dans sa rage, el, par un effort désespéré, il (il plier la lorce d'Euric, le ramena à lui, le saisit rapidement par le milieu du corps, et, emporté lui-même par la tortue bouchère qui reculait pas à pas, il précipita le prince dans la ville, où celui-ci disparut derrière le rempart, tandis qu'Armand, de son côté, s'abîmait et dis|iaraissait |iaimi ces hommes dont le mouvement rétrograde avait disjoint le bon ordre et fait écarter les boucliers.
De|)uis un moment, un silence presque religieux s'était établi autour de ce combal extraordinaire, et ce silence ne fut interrompu qu'au moment où les deux combattants disparurent. Un long cri partit à la fois des remparts et de la plaine. En les voyant (ous deux demeurer prisonniers de leurs ennemis, chacun se demanda, dans son admiration pour ces deux terribles soldats, s'il y avait avantage pour lui à ne plus avoir un si redoutable ennemi, lorsqu'il perdait un si vaillant défenseur. L'issue de ce combat mil un terme à l'assaut de ce jour ; on se retira des deux parts, chacun pensant qu'il n'y avait plus rien à faire de glorieux après ce qu'avaient fait ces deux hommes, chacun inquiet sur le sort de celui qu'on lui avait enlevéet curieux de voir le prisonnier qu'il avait l'ail.