V. — SATHANIEL
Cependant, après le combat, on avait conduit Armand dans la tente de Theodoric. Lorsque le Bagaude arriva, le roi, occupe à rétablir dans le camp l'ordre et la surveillaiîce nécessaires, n'y était pas encore reniré; du moins Armand ne parut pas en sa présence et demeura seul avec quelques chefs des Visigoths. Parmi ceux-ci se trouvaient Gandoin et son inséparable compagnon, le ministre Léon. Ces deux hommes marchaient sans cesse à côté de Theodoric; il semblait que l'un représentât la force brutale et réfléchie de ce peuple barbare, et l'autre la prudence rusée et pleine d'arguties qu'il avait prise dans son contact avec le peuple romain. Armand, placé entre ces deux hommes, fut en bulle aux menaces de l'un et aux persuasions de l'autre. Gandoin comptait l'effrayer en lui annonçant les su(iplices que l'oubli de son serment lui avait mérités; Léon cherchait à lui démontrer que son intérêt était plutôt lié à celui des Visigoths qu'à celui des Romains; mais la nature brute et absolue du Bagaud* ne se laissait point ébranler par les fureurs du Visigoth et résistait à l'adresse du Romain. Au premier il opposait un mépris sauvage de la mort; au second, une inflexibilité de haine coiure laquelle les raisonnements venaient se briser. A Gandoin il répondait :
— Ne m'as-tu pas vu combatlre, et penses-tu que celui qui a tant de fois et si joyeusement exposé sa vie, pour vous arracher une victoire sur ses anciens ennemis, penses-tu que celui-là ne vous donnera pas tout son sang pour vous enlever la gloire de l'avoir fait trembler? crois-tu que celui qui t'eût broyé s'il t'eût rencontré dans le choc du combat, pliera facilement sous la main; toi qui veux me faire pâlir, tu pâlirais donc si je le menaçais? Tu souris, pourquoi donc? penses-tu que je ne te vaille pas? S'il faut que je meure, je mourrai, et je vous laisserai le soin de prouver, en ordonnant mon supplice, ce que je dis depuis longtemps et ce que je \ous repète en face: c'est que n'ayant pas un guerrier capable de lutter contre le Bagaude .\rniand, vous avez chargé vos bourreaux du soin de le vaincre. Eu ett'et, n'estce pas là toute la gloire des Visigoths? Ils se disent les vainqueuis de l'Italie et de la Gaule; mais depuis quand la victoire est-elle un honneur, lorsqu'elle n'a rencontré pour combattre que des femmes ou des enfants? et comptes-tu pour autre chose tout ce ramassis d'esclaves et de stipendiaires que Rome oppose maintenant à ses ennemis?
Et comme Gandoin, irrité de ces paroles insolentes, le menaçait encore avec plus de colère en l'accablant d'outrages, Armand se posa devant lui les deux bras croisés, et lui dit en le regardant en face :
— Tues donc bien sur que ton roi me condamnera; tu es donc bien sûr qu'aucun supplice ne manquera à ma mort?
— Je le le jure, répondit Gandoin emporté par sa fureur.
— Ainsi donc, reprit le Bagaude, on ne m'épargnera aucune torture ni aucun outrage?
— Aucune torture, dit Gandoin.
— Eh bien I s'écria Armand soudainement, en s'élançant sur le vieux guerrier et l'entourant de ses bras nerveux, eh bien! puisque je n'ai a craindre rien de plus épouvantable que ce que tu me promets, j'ai
Il 2
SATHANIEL
lii( n o.ivio lie me (hjiiiu'i l.i salisfaction de te liriser le crâne ; je n'en souiTrirai pas plus pour cela et je me serai vengé par avance de les injures.
A celte attaque imprévue, à celle menace que rien ne pouvait empêcher Armand d'exécuter à l'instant même, Gandoin pâlit, maigre .<ûn courage connu. En sentant autour de ses reins cette étreinte de fer, qui pouvait l'anéantir tout d'un coup, Gandoin se mit à irembler cl laissa échapper un cri d'angoisse et de désespoir.
Aussitùt Armand ouvrit ses bras et repoussa le Visigoth loin de lui ; puis, avec ce ricanement féroce qui était la plus haute expression de son mépris, il dit au Visigoth :
— l.àchel lâche! tu as été un instant entre nies mains comme je vais èlrc bientôt entre celles de vos bourreaux, et tu as pâli et tremblé devanl tous tes frères; qu'ils s'en souviennent maintenant et qu'ils jiigeni du courage de celui qui insulte un captif.
' Misérable! s'écria Gandoin, j'ai combattu vingt ans.
— Oui, reprit Armand en l'interrompant, et lu n'as pas eu peur du combat; mais tu viens d'avoir peur de la mort. Tu as le courage d'une bêle fauve, mais tu n'as pas celui d'un homme.
A|nès cette scène, Armand s'était retourné vers Léon et lui avait dit:
— Quant à toi, Romain, tu me proposes de me vendre comme tu l'es vendu ; je ne le veux pas, je te l'ai déjà dit, et cependant je pourrais le faire avec plus d'honneur que toi ; car, en servant les Visigoths, mes ennemis, je m'armerais encore contre des ennemis. En choisissant entre eux et les Romains, je n'ai pas fait comme toi, je n'ai pas trahi les miens, je n'ai pas abandonné mon pays, j'ai aidé ceux que je méprisais le plus à l'aire du mal ,à ceux que je haïssais davantage; laisse-moi donc aussi en repos et ne m'offre plus un marché ipieje ne tiendrais pas. tu le sais bien, puisque j'en ai déjà accepté un à Toulouse, et que dès que j'ai pu le rompi'o, je l'ai rompu ; si tu l'as oubhé. ton maître s'en souviendra, et je l'attends pour qu'il décide de mon soi t.
Comme il achevait de parler ainsi, Théodoric entrait dans la tente. Il avait l'air sombre et mécontent, et, contre son ordinaire, il traversa les rangs de ses guerriers sans les saluer ni leur adresser la parole; seulement il murmurait tout bas avec colère :
— Sa volonté I il ose m'imposersa volonté!
Personne n'osait interroger le roi, lorsqu'il s'écria avec violence :
— Oh ! mon frère! mon frère ! bénissez, votre captivité, car je jure qu'une telle insolence ne peut pas rester sans châtiment.
— Qu'est-ce donc? s'écrièrent quelques personnes en s'approchant de Théodoric.
— Écoulez, répondit-il ; voici un message qu'une flèche lancée du haut des murs de Narbonneest venue m'apporter.
11 s'arrêta un moment, et lut les mots suivants écrits sur une bande de parchemin:
« Si nos lois guerrières ne sont pas complètement méprisées, le Bagaude Armand est mon prisonnier; s'il est mon prisonnier, il m'appartient, cl je ne veux pas qu'on dispose de sa vie ou de sa liberté, avant que moi-même je l'aie condamné à la mort ou à l'esclavage. »
— 11 a raison, dit Arm^d, et, comme il m'appartient aussi bien que je lui appartiens, j'ordonnerai de lui ce qu'il ordonnera de moi.
— A. la condition, sans doute, répondit le roi, que tu pourras transmettre aux liens ta volonté ?
— Et nul obstacle ne m'en empêchera, dit Armand avec insolence.
— C'est ce que nous verrons, repartit Théodoric.
— C'est ce dont tu peux être assuré, dil le Bagaude. L'intervalle qui séparera ma mort de celle de ton frère n'occupera pas plus de temps que cette flèche n'en a mis à t'apporler son message; et, si tu étais prudent, lu comprendrais que peut-êlre ne prend-il tant de soins de mes jours que parce que les siens y sont attachés.
Cette réponse d'Armand émut singulièrement tous les guerriers visigoths qui se trouvaient dans la tente ; la plupart n'avaient point approuvé la féroce brutalité de Gandoin; ils s'èlaienl indignés des menaces odieuses faites à un prisonnier sans défense et ils avaient applaudi en eux-mêmes à h manière dont il s'en était vengé. Mais quand, à cet intérêt que leur ennemi leur avait inspiré, vint se joindre l'inlcrêt du salut du prince Euric, chacun montra qu'il regarderait nonseulement comme une lâcheté envers Armand toute violence exercée contre lui, mais encore comme un assassinat du roi sur son frère, toute (^ndanmation prononcée contre le Bagaude, condamnation qui rclombacait .mr le vaillant guerrier qui avait ramené l'espérance dans le camp des Visigoihs. Chacun dit hautement qu'Euric avait raison de considérer .\rmand comme son prisonnier, et Théodoiic fut obligé de céder à cette nianifeslation générale de la volonté de tousses chefs.
— Soit, dit-il, qu'il vive ; mais puisque vous avez si justement décidé qu'il n'était |)as mon prisonnier, qu'il aille dans la tente de celui dont il est le captif; je ne veux pas, si quelque malheur lui arrive, que les .soupçons de personne m'en rendent responsable; je ne veux pas que l'on puisse dire que le roi Théodoric, qui a pardonné à son frèi'c lorsqu'il avait de justes motifs de le punir, l'a indirectement frappé quand il veiiail d'en recevoir de si importants services.
Aussilùl, et sur son ordre, Armand quitta la tente royale et fut con-
duit à celle du prince Euric, siluée à l'extrémité du camp et à l'eiubviit le plus rapproché du rempart, poste le plus dangereux et le plus cxposj aux sorties des assiégés.
Dès qu'Aimand fut sorti, le roi donna l'ordre ù tous les gardinges de tenir leurs soldats prêts à marcher au premier signal, soit que ce signal leur arrivât vers la fin du jour qui n'était p:is trop éloignée, soit qu'ils le reçussent au milieu de la nuit, soit qu'il fût retardé jusqu'au lendemain malin. Ces ordres une fois donnés, Théodoric demeura seul avec ses deux confidents assidus, Léon el Gandoin, et le Romain, étonné de la facilité avec laquelle Théodoric avait cédé au voeu presque mutiné de ses guerriers, lui dit d'un air mécontent :
— Ainsi tu livres ton plus redoutable ennemi' parmi les Romains à ton plus redoutable ennemi parmi les Visigoths, el cela parce qu'un message de ton frère te l'ordonne, et que l'Insubordination de ton armée te soinnet aux ordres de ton frère I
11 est difficile de peindre l'expression qui anima le visage de Théodoric à ce reproche de Léon : un rire triste el comme honteux de se reproduire agita ses lèvres, une joie pauvre et humiliée d'ellemême parut sur son visage, et il répondit d'une voix si basse qu'elle semblait jeter un voile sur ses propres paroles, d'un Ion si sombre qu'il semblait répudier le triomphe qu'il venait de remporter :
— J'obéis à un ordre qui me sert, je cède à une insubordination que j'ai fait naître, et je livre le plus mortel ennemi d'Euric, parmi les Romains, à son plus mortel ennemi parmi les Visigoths : je livre Armand à Sathaniel.
— Et dans quel but? dit Léon.
— Penses-tu, reprit Théodoric, avec un accent d'amer désespoir ; penses-tu que je veuille attendre qu'on m'ait fait proposer un échange d'Armand et d'Euric, qu'il faudra que j'accepte? penses-tu ^ue je laisse rentrer mon frère dans ce camp pour que, plus heureux demain qu'aujouid'hui, il s'empare de Narbonne et ne me laisse que la honle d'y suivre le vainqueur? Non, non, Narbonne sera â moi sans qu'on puisse dire qu'Euric a participé à sa conquête, sans qu'on puisse cependant m'accuser d'avoir abandonné mou frère.
— Es-tu sûr de réussir ? dit Gandoin.
— Comme l'on est sûr de tout ce qui n'est pas encore achevé: je l'espère; mais cette espérance m'a été donnée par une femme à qui jamais n'a manqué le succès de ce qu'elle a voulu.
— Pourquoi donc alors celte irislesse? reprit Gandoin; pourquoi ce découragement dans ton accsiit, ces larmes de rage dans tes yeux?
— Oh ! c'est que je suis fatigué de la contrainte que je m'impose, c'est que je suis honteux du chemin dans lequel je marche ; c'est que je jetterais |)lutùt dans la fange mon manteau de roi que de m'y traîner moi-même pour le garder sur mes épaules. Ne vois-lu p.is qu'au milieu de l'admiration de mon armée pour les prodiges de valeur de mon frère, il a fallu que j'eusse l'air de me faire imposer l'envoi d'Armand dans sa tente pour qu'on ne soupçonnât pas de ma part une trahison contre lui? Et c'est un mois après avoir accordé son pardon à un rebelle, que les miens m'en font un ennemi et un rival. Ah! tu le vois maintenant, quand je te disais qu'Euric n'étail pas le voluptueux et le débauché que tu pensais, j'avais raison, n'est-ce pas? Tu l'as vu, l'habile politique, affectant la modesiie'jusqu'ùte séduire toi-même; tu l'as vu, le soldat terrible, révélant un courage qui nous a tous épouvantés; j'avais raison de te le dire : donne-lui de l'air, et l'aigle déploiera ses ailes et ses serres.
— El j'avais raison aussi, s'écria Gandoin, quand je te disais que tu devais enfin te faire justice !
— Oui, oui, reprit Théodoric avec une colère qui agitait convulsivement ses membres; oui, je le punirai, oui. .\h! ce n'est pas assez d'avoir conspiré contre ma vie, c'est contre ma gloire qu'il s'arme aujourd'hui. Ce crime-lâ je ne te le pardonnerai pas , mon noble frère ; lu m'as appris que j'avais eu tort de ne pas te punir, je l'apprendrai que lu as eu tort de ne pas m'assassincr.
— Enfin, s'écria Gandoin, tu ressens donc les injures en roi?
— Oui, s'écria Théodoric, je le mettrai si bas dans l'opinion des hommes, qu'il n'y aura ni courage ni vertu qui puisse le relever.
— Roi, roi, reprit Gandoin, il n'y a que la tombe dont on ne se relève pas.
Ce mot fut à peine prononcé qu'il sembla briser toute la colère de Théodoric. Le sombre abatlement qui le prenait toutes les fois que ce conseil lui elail donné, s'empara aussitôt de lui, cl il répondit douloureusement â Gandoin:
— On se relève de la tombe , Gandoin. Le remords est puissant comme Dieu dont il émane, il ressuscite les morts, il les fait marcher parmi les vivants et s'asseoir au chevet des coupables ! Oh! tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir tué son frère, el cfcpendanl lu devrais le douter que Dieu ne pardonne pas un tel crime; car lui seul a pu l'inspirer cette funeste persistance à me demander la tête d'Euric, afin que les paroles ne me laissent pas oublier un moment la mort de Thorismond; et pourtant je t'ai toujours répondu que je ne le voulais pas ; et pourtant, si une main implacable ne le poussait, tu aurais pu m'é paigner bien des fois cel horrible conseil... Je ne t'en veux pas, tu obéis le jour au pouvoir ennemi qui me déchire la nuil, lu retournes dans la blessure le fer que le speclre y a laisse. Oh I Gandoin, Gandoin ! je suis bien las de lutter.
SATIIANFEL.
Thcûdoric loniha sur un siège, la poiiiine hale(ante, le visage défait, cl le dur Visigolli, iiUeidil à celte soudaine transilion de la uulèroà l'accablement, répondit avec plus d'embarras que d'humeur :
— Pardonne-moi, Théodoric, mais en te voyant si irrité, j'avais cru que tu avais enfin dominé de vaines terreurs, j'avais cru que tu étais <tcidé....
— A tuer mon frère ! s'écria Tliéodoric en se levant pâle de rage et de terreur... vas-tu me le répéter encore? Tu veux que je tue mon
frère eh bien ! est-ce que je ne l'ai pas déjà tué? Veux-tu que je te
le montre?... il va venir tout à l'heure ici, dès que je serai seul ; il va venir avec son escabelle sous le bras ; il s'assiéra là, il attachera sur moi des yeux qu'on ne peut pas ériter, puis il se mettra à rire en grinçant les dents, et il me criera d'une voix acre et insolente : — Assassin!... assassin I lâche assassin !... — ]'ai voulu le tuer, ce fanlùme, j'ai combattu contre lui, je lui ai plongé mon èpée dans le sein, et il reculait devant moi sans que je pusse lui faire une blessure, et à chaque coup que je lui portais il riait plus fort et me disait d'une voix plus froide et plus acre : — Il n'y a plus de sang, il n'y en a plus, assassin... assassin... assassin!.... — Oh! si je savais qu'Euric dût souffrir ce que je souffre, si je devais lui apporter de l'enfer les tortures que m'apporte Thorismond, je recevrais la mort avec joie, je lui ouvrirais ma tente, je lui découvrirais ma poitrine nue!
— N'est-ce pas ce que tu fais, reprit Gandoin, et jenses-tu que tes ruses nu deviendront pas enfin insuffisantes contre un ennemi qui t'attaque l'épée haute ? Mais je ne dis plus rien : c'est ta volonté. Quand Euric sera roi, et il le sera, ce n'est pas ainsi qu'il combattra ses ennemis, s'il en a.
— (^i! dit fhéodoric, je lui en garde un qui lui sera plus redoutable que lui-même ne me l'a jamais été. Le jour où Euric mettra le pied sur le trône. Firmin aura la main sur le sceptre, et alors ils se disputeront le sceptre et le trône; mais ne prévoyons point de tels malheurs ! Que Sathaniel tienne sa parole, et je tiendrai celle que je lui ai donnée, et tu verras alors quel est le plus habile d'Euric ou de moi. Mainteîiant, suis-moi, pour que je m'assure que chacun est à son poste et à ses armes.
Sortant de la tente avec Gandoin, il laissa Léon à ses occupations habituelles.
Pendant ce temps, Armand avait été conduit dans la tente d'Euric.
Pour ces peuples conquérants, qui promenaient leur fortune d'une extrémité de l'Europe à l'autre, la tente était la véritable demeure de la vie ; et, comme tout ce qui dans les habitudes humaines est d'un besoin journalier, la fente avait été portée chez ce peuple nomade, à un degré de luxe et de commodité que les peuples stationnaires ignoraient autrefois et ignorent encore, malgré leur civilisation supérieure. •Ainsi donc la tente d'Euric, comme celles de la plupart des nobles visigolhs, était distribuée en plusieurs chambres séparées par des toiles qui leur servaient de cloison.
Quand Armand fut introduit dans celle du prince, il s'étonna de sa rirhesse. Amené au centre de cette espèce de palais d'étoffe, il éprouva v.ne crainte singulière. Laissé seul dans la chambre qui occupait le milieu de cette demeure, il regarda d'un air inquiet ces voiles qui lui défendaient de voir ce qu'il pouvait tenter pour son salut, et lui cachaient la surveillance dont il était sans doute entouré.
Dans un cachot de pierre, l'homme qui eût voulu le frapper eût été obligé d'entrer et de se faire voir ; et, à son premier geste, Armand eût deviné si cet homme apportait la mort, et il eût compris s'il fallait s'y résigner ou s'en défendre. Mais, dans cette prison de toile, une flèche pouvait traverser ce tin tissu de pourpre et le frappei' d'une manière invisible. Lui-même, s'il essayait de sortir, courait risque de se heurter à des pointes de glaives hérissées autour de lui, ou de se prendre à des pièges qu'il ne voyait pas. 11 s'assit donc immobile au milieu de l'enceinle, prêtant l'oreille au moindre bruit, épiant la plus légère ondulation de ces voiles qui l'emprisonnaient. Bientôt il entendit à côté de lui de profonds soupirs. De temps en temps quelques plaintes mal retenues se mêlaient à des sanglots, et Armand jugea qu'il était auprès d'un malheureux qui n'avait pas, comme lui, pour supporter son infortune, un cœiu' de fer et une âme inaccessible à la crainte. Toutefois la position d'Armand était assez grave pour qu'il n'eût point de pitié à donner aux souffrances d'un être inconnu, et il allait revenir à ses propres réflexions, lorsqu'il fut retenu tout à coup par le son d'une voix dont l'accent le surprit comme une harmonie qu'il n'avait jamais entendue.
— Helas I disait cette voix, toi que mon époux a chargé de veiller sur moi, si toute pitié n'est pas éteinte dans ton cœur, laisse-moi seule un moment, je t'en supplie; le plus malheureux prisonnier a du moins une liberté qu'on me refuse à moi, l'épouse d'un prince; i! a la liberté de pleurer sans qu'un regard curieux vienne compter ses larmes, sans qu'une oreille avide recueille les plaintes qui lui échappent.
A la voix harmonieuse qui avait prononcé ces paroles, répondit une voix acre et discordante :
—Non, Sathaniel, je ne te laisserai pas seule ; je n'ignore pas le pouvoir que tu as d'évoquer les magiques esprits de ton pays, mais je sais aussi que ce pouvoir ne peut s'exercer que dans la solitude, et c'est pour cela que je resterai à tes côtés
, — Ne sais-tu pas qu'Euric m'a enlevé le talisman qui me rend. > si puissante? Ne sais-tu pas que c'est à ce talisman seul qu'il a dû de pouvoir résister à ce vaillant et beau guerrier qu'il a combattu ce malin? Ne sais-tu pas que je ne suis plus aujourd'hiù qu'une femme comme les autres, sans force pour me défendre, sans pouvoir pour commander?
A ces singulières paroles, Armand écouta avec plus d'attention. Armand était, comme tous les hommes ignorants, facile aux idées de superstition qui avaient cours autour de lui ; sans doute sa nature, rebelle à toute volonté et à toute séduction étrangères, eût refusé celles qu'on eût voulu lui donner; mais il écouta sans défiance un entretien auquel il devait se croire étranger; et sou imagination, ou plutôt sa bonne foi, qui ne s'était encore usée dans les déceptions d'aucune passion, s'alluma à ces étranges paroles de talisman et d'espi'ils magiques. Une vive curiosité s'empara de lui, et il se rapprocha du voile qui le séparait des deux interlocuteurs.
La voix de Sathaniel, plus touchante, plus triste et plus harmonieuse encore, continuait doucement :
— Reste donc, puisque ton maître et le mien le veut ainsi; mais, ï>i je ne puis me livrer aux tristes pensées qui me déchirent, fais ;iu moins que quelque chose vienne m'en distraire. Appelle un esclave pour qu'il me chante quelques vers, ou donne-moi une lyre pour que moi-même je fasse parler à mes côtés une voix qui me comprenne et qui me réponde.
— Il n'y a dans la lente de ton époux, répondit Eros, ni esclave qui sache chanter, ni lyre pour accompagner tes chants; cependant, si tu veux, je puis satisfaire une part de tes désirs et je te dirai quelques récits de nos poêles.
— Parle, répondit Sathaniel: j'aime mieux encore écouter leurs mensonges consolants que d'entendre le cri désespéré qui se plaint dans mon cœur.
Déjà Armand avait perdu, une part de sa curiosité, et c'est à peine s'il donnait à l'entretien d'Éros et de Sathaniel ce reste d'attention que l'on accorde à toute chose que l'on a commencé à écouter, lorsque l'eunuque reprit, en donnant à ses paroles un accent cadencé, qui faisait de son débit un chant particulier :
« Nisus était roi de Mégare, et iMêgare était une ville puissante ; elle ne redoutait rien de ia'fureur de ses ennemis, car le destin avait décidé qu'elle demeurerait imprenable tant que Nisus ne perdrait point un cheveu rouge mêlé à sa blanche chevelure ; mais Nisus avait une fille qui, faite pour inspirer au maître des dieux lui-même un puissant amour, éprouvait un amour coupable pour un des plus implacables ennemis de son père. En effet, Scylla, ainsi se nommait la fille de Nisus, avait vu du haut des remparts de Mégare le jeune Minos ; elle l'avait remarqué parmi tous les Grecs qui assiégeaient la ville de son père; elle avait d'abord admiré sa beauté et sa grâce digne d'Apollon ; sa légèreté, qui eût laissé bien loin derrière elle la légèreté de Mercure; elle avait admiré sa force et son courage lorsqu'il combattait seul contre des bataillons entiers de Mégariens, et souvent elle l'avait suivi des yeux lorsqu'il se plaisait à dompter dans la plaine quatre chevaux ardents qu'il faisait obéir ensemble. Bientôt un amour dont elle ne fut plus la maîtresse naquit de cette admiration, et bientôt un projet coupable naquit de cet amour... »
Pour l'ignorance d'Armand, cette fable bien connue avait tout le charme de' la nouveauté, et il éprouvait déjà quelque intérêt à l'entendre, lorsque la voix de Sathaniel vint l'interrompre tout à coup avec une émotion si vive, qu'elle fit tressaillir le Bagaude.
— Pourquoi me dis-tu cette histoire ? s'écria-t-elle, je la sais depuis longtemps; je sais de quel amour brûla la malheureuse Scylla ; je sais comment, dans la nuit, elle s'introduisit près de la couche où dormait son père; comment elle lui coupa le cheveu fatal d'où dépendait la destinée de sa ville, et comment elle l'envoya au vaillant Minos.
— Pourquoi, si tu la connais si bien, reprit l'eunuque d'une voix insolente, t'a-t-elle donc émue à ce point?
— Je ne sais, dit Sathaniel, je ne sais ; mais cette histoire me déplaît, choisis-en une autre.
— Ton époux me l'a défendu, répliqua Eros.
— Mon époux ! s'écria Sathaniel d'une voix alarmée.
— Ne reconnais-tu pas, répondit l'eunuque, les soins d'Euric à l'entretenir des choses qui te sont agréables? il sait par moi de quel œil curieux tu as suivi les combats du Bagaude Armand : Scylla n'était pas plus attentive à épier les actions du roi Minos que tu ne l'as été pendant deux jours à admirer la beauté de ce soldat mercenaire ; seulement l'objet de tes vœux était sur les remparts, et loi dans la plaine ; seulement lu n'avais pas de ville à lui livrer ni de talisman à détruire, car tu l'eusses fait, Sathaniel, tu l'eusses fait pour obtenir son amour, tant il est déjà maître du tien.
A cette singulière découverte, la surprise d'Armand fut extrême : soldat sauvage, occupé sans cesse de ses dangers ou de ses entreprises, jamais sa pensée ne s'était arrêtée sur une femme, soit pour l'aimer, et encore moins pour en être aimé. Cette virginité du cœur d'un homme à qui sans doute les occasions n'avaient pas manqué de satisfaire ses désirs parmi les femmes grossières, cette virgmite de son cœur devait faire supposer une certaine noblesse dans ses sentiments. S'il avait souvent détourné les yeux avec dégoût des plaisirs
SATHANIEL
))iu(aux de ses soldats, ce n'élait pas sans doute insensibilité ou vertu, c'est qu'il n'avait pas leiieontré une femme qui eût éveillé la passion amoureuse (juetout honinie porte en lui.
11 s'étonna donc ù ces mots d'amour prononcés à son sujet ; Ils ne eliarmèrent point sa vanité et ne touclièrent point son cœur, car l'enveloppe en ('lait trop rude et trop inculte pour être percée si facilement ; mais, par un sentiment qu'il nous est diflicile de mieux exprimer, il écouta Satlianlel, la main sur son propre coeur; il l'écouta pour l'entendre et pour observer sur hii même l'effet de ses paroles. Il se surprit dans le cœur une émotion qu'il ne connaissait pas ; et comme il arrive de nos jours à un homme qui touche pour la première fols une machine électrique, et qui renouvelle ce contact pour en, étudier l'elfel, Armand attendit la parole de Salhaniel pour éprouver si elle le troublerait encore. Il lui sembla que, derrière ce voile, il y avait toute une vie qu'il ignorait, il lui sembla que, derrière ce voile, se cachait un flambeau qui devait éclairer le monde d'un autre jour que celui qu'il avait vu; enfin sa curriosité devint avide et tremblante.
Cependant Sathaniel n'avait point répondu à l'accusation de l'eunuque, et Armand pouvait seulement entendre (pi'elle pleurait.
— Pourquoi donc pleures-tu? reprit Eros ; né suis-je pas un esclave bien fidèle et bien complaisant? et, selon les préceptes d'Ovide, ne suls-je pas habile à te flatter en le parlant de celui que tu aimes?
— Oh ! que Dieu te maudisse I répondit Sathaniel avec force, que Dieu le maudisse pour ce que tu viens de dire I
— Oserais-tu nier, repartit Kros, que lu aimes cet homme ? N'astu pas fait éclater assez de douleur lorsque tu as appris qu'il était notre prisonnier? N'as-tu pas dit imprudemment que, si Enric ne l'avait pas enlevé ton talisman, tu aurais bientôt arraché Armand de nos mains?
— Tu m'as entendue? répondit Sathaniel avec effroi.
— Ton époux ne m'a-t-il pas ordonné de toul entendre?
Les larmes de Sathaniel parurent redoubler, et Armand, agité des .sentiments les plus divers, se sentit enchaîné malgré lui à écouter cet entretien où l'on parlait d'amour, de pouvoir magique, et dans lequel Il croyait entrevoir une espérance de salut.
— Eh bien! reprit Eros, tu ne ré()onds plus, Salhaniel, et cependant j'ai de tristes nouvelles à l'apprendre : il périra, le beau soldat que tu aimes, il périra dans des torlui'es épouvantables et que tout ton pouvoir ne pourra lui épargner.
— Ohl reprit Sathaniel, il n'appartenait qu'i'i Euric d'ordonner un pareil supplice, lui qui n'a résisté a ce héros que grâce à la puissance surnaturelle que lui a donnée mon anneau ; il doit avoir hâte de faire disparaître du monde un homme qui prouverait bientôt combien il lui est supérieur par la force et par le courage. Et ce supplice, quand donc aura-t-il lieu?
— Demain au point du jour.
— Ils ne l'oseront pas, reprit Sathaniel ; ils penseront que les Bagaudes de Narbonne pourraient rendre au prince Euric les tortures infligées à leur roi.
— Tu as raison, reprit l'eunuque; mais il faudrait pour cela que Narbonne lût encore demain au pouvoir des Bagaudes et que le comte Agi'ippin ne nous eût pas livré la ville au milieu de la nuit qui va venir.
A cette parole, Armand oublia tout ce qu'il avait entendu, et dominé par la pensée de cette trahison, il déchira le voile qui le séparait de Salhaniel et de l'eunuque, et s'écria avec violence en paraissant à leurs yeux :
— Es-tu sur de ce que tu dis, esclave ? es-tu sûr de cette lâcheté du comte Agiippin I
Eros recula épouvanté devant le Bagaude ; et Sathaniel, se levant soudainement du lit où elle était couchée, demeura immobile devant lui en le contemplant avec un regard où vibraient une joie tremblante et une admiration mêlée de terreur. Fuis aussitôt, tombant aux genoux d'Armand, elle lui dit, comme un enfant qui a peur :
— Oh 1 ce n'est pas moi qui ai espère ta mort : noble Armand, ne me punis pas du mal qu'on veut te faire.
Armand baissa ses yeux sur celle femme à genoux, dont les cheveux noirs et luisants comme le plumage du corbeau se déroulaient sur ses blanches épaules : il put contempler, tremblante et humiliée devant lui, cette liera beauté dont la renommée l'avait si souvent entretenu, comme d'une de ces merveilles qu'il ne lui était pas donné de connaître. Cette femme, à laquelle il n'avait pris aucun intérêt, parce qu'elle était tellement séparée de lui que rien au monde ne semblait pouvoir l'en rapprocher, cette femme était là, à ses pieds.
Armand la regardait sans croire à ce qu'il voyait; il éprouvait ce sentiment indehnlssable d'un homme qui a passe vingt fois devant la porte d'un palais et qui n'y a pas jeté un regard curieux , parce qu'il sait que rien ne peut abaisser les obstacles' qui l'en éloignent, et qui se voit soudainement transporte au sein de celte demeure avec cette l)ensée dans l'esprit : si je voulais, elle seiaii à moi.
Ainsi Armand contemplait longuement Sathaniel ; il avait peur do lui parler ; pour la première fois il sentit que sa main était trop rude pour la tendre à celte femme si délicatement belle ; pour la première
fois il eût voulu adoucir cette voix puissante et cette parole farouche avec laquelle il commandait aux siens ; il trembla de la blesser en la touchant ou en la consolant; et lorsqu'enlin, averti par rimmobilité de Salhaniel et par le silence qui régnait autour de lui, que la maîtresse et l'esclave attendaient l'arrêt qu'il allait prononcer, il fit un violent effort sur lui-même pour dire ces seuls mots:
— Je ne suis point un barbare.
Sathaniel se releva ; elle n'eut pas compris, dans la réponse d'.\rniand, que déjà il s'excusait de l'avoir épouvantée, qu'elle eût deviné, dans l'émolion de sa voix, que cet homme lui appartenait. Elle se releva dune d'un air timide et alla s'asseoir humblement sur le bord du lit qu'elle venait de quitter. Peut-être si Armand eût su de quelles paroles se servir pour parler à cette femme, il eut oublie l'eunuque qui tremblait à côte de lui ; mais l'embarras du Bagaude le ramena à une autre pensée, et, ayant delourné ses yeux de Salhaniel, il les porta sur Eros et lui dit brusquement :
— Ce que lu viens d'arnioncer à la maîtresse est-il vrai? le comte Agrippin doit-il livrer aux Visigoths la ville de Narbonne, et mousuppllce doit-il être le prix de celtf; trahison ?
— Hélas! repartit l'esclave, plus tremblant encore, j'ai répété ce que j'ai entendu dire à un muletier qui sert d'intermédiaire entre le conile Agrippin et le roi.
— Un muletier de la montagne? dit Armand, en paraissant réfléchir, c'est possible. Je fai vu un jour à la porte du comte .\grippin ; et depuis ce temps, il est souvent entré dans la ville et en est sorti sous prétexte d'y iniroduire des provisions. Souvent j'ai admiré l'habileté avec laqfielle il échappait aux Visigoths, tandis que c'était une trahison. Mais ne sait-il pas, lui qui nous a souvent rencontré%dans nos montagnes, que ce n'est pas la distance qui me sépare de Narbonne qui peut m'empêcher d'y transmettre mes ordres? Ne sait-il pas qu'il doit y avoir plus d'un de mes soldats attendant autour du camp un cri qui peut s'en élever, et qui, volant de voix en voix jusqu'aux remparts où veillent les miens, leur porterait à l'instanl même l'ordre de inassacrer leur prisonnier.
— Oli ! reprit vivement Salhaniel, ne pousse pas ce cri, n'essaie pas de donner la mort à mon époux, c'est alors qu'il ne te pardonnerait plus.
— Le défends-tu donc, dit Armand, pour le bonheur qu'il le donne?
— C'est mon devoir, répondit Sathaniel en levant au ciel ses yeux pleins de larmes, quoiqu'il soit maintenant à l'abri de tous les dangers que lu peux lui susciter.
— Et c'est mon devoir, à moi, dit Armand, de sauver la ville de Narbonne.
— Tu ne la sauveras pas ainsi : la trahison du comte Agrippin livrera-l-elle moins la ville aux \isigoths? et les coups de les soldats n'atteindront point Euric.
— Je ne sais, dit Armand, si je ne pourrai prévenir la trahison d'AgrIppin ; mais je suis sur que du moins je me vengerai par avance du supplice qui m'attend ici. Je connais la iidélité de mes soldats.
— Mais lu ne connais pas le pouvoir qui protège mon époux.
— Quel qu'il soit, il serait inutile, car mes Bagaudes ne sont pas hommes à s'arrêter devant le seuil d'une église.
Sathaniel se tut devant cette obstination d'Armand, et, changeant aussitôt d'expression, elle lui dit d'une voix pleine de larmes et en jetant sur lui un regard qui donna à se> paroles l'accent d'une prière paiisioiinée :
— Mais voulez-vous donc mourir?
— Il faut bien que je m'y résigne, répon.lit Armanrlen |)oussant un profond soupir, car je ne vois rien au moniîequi puisse me sauver.
— Ah! je l'aurais pu, moi! s'écria Sathaniol avec une expression d'amers regrets.
— Toi, dit Armand, en la contemplant pendant qu'elle baissait son fiont et semblait le cacher devant l'aveu qu'elle venait de faire; oui, dit-il, tu l'aurais pu, n'est-ce pas? grâce à ce tallsmui que fa enlevé ton époux et qui a fait que nous sommes tous deuv ses esclaves.
— Et je le puis encore! reprit Sathaniel comme inspirée par une pensée soudaine, si cet homme.... ajonla-t-elle en montrant Eros.
Elle n'avait pas prononcé celle parole, qu'Armand "lendit sa large main sur la tète de l'eunuque tremblant. Ce geste inuel semblait dire que Salhaniel n'avait qu'un mol à prononcer pour que ce misérable ne fut plus un obstacle à ses projets.
— Non, reprit Sathaniel, lui seul peut me faire sortir do ce camp, lui seul a dans cette tenie le pouvoir absolu qui fermera les yeux de tous les esclaves qui l'hibltenl. Ils n'obéiraient pas plus aveuglement à mon époux qu'à celui <pi'il leur a laisse pour maître; et si, quand la nuit sera venue, lu peux le lorcer à dire a tout ce qui nous entoure qu'E.nric a ordonné qu'on le rende la liberté, nous n'aurons plus à tromper que la surveillance des Visigoths qui gardent les issues de notre camp.
Aussitôt Armand se retourna vers Eros, et lui dit lentement, comme pour bien lui faire comprendre la portée de ses paroles :
— Ecoule bien ceci- de la lente où nous sommes je puis ordonner la mort de ton nuiitre. Voici déjà la nuit qui vient; dans une heure elle sera assez obscure pour cacher ma fuite; jusqu'à ce moment, lu seras à côté de nous, lu y resteras atlaclié de manière à ne pouvoir
SATHANIF.I..
nller avertir personne de nos projets. Quand l'heure sera arrivée île lenlir la fuite, tu me guideras hors de celte tente et hors de ce c.amp, et, Cl! nie sauvant, lu sauveras Ion maître. Si lu résistes, ou si tu hésites, je briserai ta lèle entre mes njains, et je pousserai sur ton cadavre le cri de la condamnation d'Eur.ç. Maintenant, choisis, et considère si lu resteras plus lidéle ù tun maître en le sauvant qu'en lui gardant son prisonnier.
l'iiis, sans attendre la réponse d'Eros, il lui lia les pieds et les mains, et le laissa dans un coin de la tente où il pouvait le surveiller du regard.
Ce que venait de faire le Bagaude Armand allait ù sa nature grossière, hardie, et qui en présence d'un danger avait toute l'adresse et toute la résolution nécessaires pour échapper; mais il lui restait une heure à passer avec Salhaniel, une heure durant laquelle il demeurait, à vrai dire, seul vis-a-vis de celte femme, dont il avait entendu de si étranges paroles et à l'amour de laquelle il devait croire. Son embarras le reprit, et il resta un moment à la considérer, tandis que, muette et les yeux baissés, elle semblait attendre que celui qu'elle voulait sauver daignât lui adresser une parole.
Toutefois le service qu'elle avait espéré rendre k Armand était un
<"h'\ trop naturel d'entretien pour qu'il ne l'abordât pas fiicilement.
apiirarha d'elle avec un sentiment de timidité qui lit sourire l'eii-
Mie, étonné devoir cet homme si puissant ircmbler devant cette i mine si faible; il s'approcha d'elle et lui dit :
— Pardonne-moi, si je ne témoigne pas comme je le devrais ma reconnaissance ; je ne sais point l'art des paroles flatteuses ; mais je puis donner mon sang et ma vie à qui a protégé mon sang et ma vie. Si je ne me suis pas trompé dans ce que j'ai cru entendre de tes paroles, tu souffres, et tu dois avoir besoin de quelqu'un qui te serve ou de quelqu'un qui te venge.
— Oh ! repondit Salhaniel, les temps prédits seraient-ils donc venus? Non, non, reprit-elle, comme si elle chassait une pensée à lacpielle elle n'osait croire, cela est impossible, et mes dieux m'ont trompée.
— Tes dieux ! dit Armand, n'es-lu donc pas chrétienne ?
— Je ne l'ai pas toujours été, repondit Salhaniel, et ce n'est que depuis répoque où j'ai été exilée de ma patrie, ce n'est que depuis le jour où j'ai retrouvé mon père, Hahen-Moussi, que j'ai pris ces dieux et ' abandonné ceux de ma mère Cadija.
— Ta mère n'était donc pas chrétienne? reprit le Bagaude.
— Ma mère n'est point de la nation des Maures, ma mère est une Arabe de la Mecque, ma mère est une des filles de la tribu de Koreish, ma mère est de la famille des Hashéniites, gardienne héréditaire de la Caaba ; ma mère est une descendante du patriarche Abraham.
Armand, étonné de tous ces noms étrangers qu'il entendait pour la prendère fois, et désireux de poursuivre un entretien qui ne lui laissait pas l'embarras de sa position et l'instruisait de ce qu'était cette femme extraordinaire, Armand répondit h Salhaniel :
— Où donc est celle contrée que tu appelles la Mecque? quel est ce peuple arabe dont tu me parles? quelle est cette famille à laquelle tu appartiens?
— Hélas! dit Salhaniel, c'est un bien long récit à te faire, et peutêtre n'aurais-tu pas la p.itience de l'écouter; mais s'il est vrai que lu désires me pa\erdu service que je vais te rendrç, prête-moi un moment d'attention, et lu verras ce que je puis attendre de toi. C'est plus que la vie et la liberté que tu me rendras, et si les paroles de nos prophètes ne sont pas mensongères; si, comme tout doit me le faire croire, tu es celui qui doit les accomplir, ce sera pour toi une destinée à laquelle aucune en ce monde ne pourra être égalée.
Armand passait d'élonnement en étonnenienl; chaque parole qu'il entendait excitait sa curiosité, et il repondit encore avec un empressement qui témoignait de sa conliance dans la vérité des paroles de Salhaniel :
— Je l'écoute, je t'écoute.
— Attends, lui dit-elle, attends qu'on ait apporté ici les flambeaux dont on éclaire ma tente à celte heiu'e, pour que nul ne vienne nous interrompre pendant mon récit.
Sur un signe qu'elle donna en frappant dans ses mains, deux esclaves apportèrent des flambeaux de cire dans des chandeliers d'arcent, sans pai'ailre étonnés de ce que Salhaniel ne fût point seule. Aussitôt! désignant un siège à Armand, et se l'ecouchanl sur le lit qu'elle avait quitté, -comme si sa languissante jeunesse se fatiguait dans toute autre position, elle commença son récit en appuyant sur Armand ses regards timides et conDanls à la fois, comme cenxd'un enfautqui ^adire à sa mère u,ne faute d'amour pour laquelle il est sur d'obtenir son indulgence.
— Ecoute, Armand, la Mecque est une ville de l'Arabie qui se baigne dans les flots du Caïbar; c'est dans cette ville que s'élève la Caaba, qui "Si le temple de nos dieux ; c'est près de ce temple que se trouve le puits de Zemzem, que l'ange montra à la malheureuse Agar lorsque son lils Ismaël périssait de soif dans le désert; les Arabes sont les descendants de cet Ismaël, et leur race vaa:abonde a cruellement accompli les menaces du Dieu des Juifs. Ma famille esl la prentièro de celte race, et c'est à elle qu'est conliée la garde du temple. Ma mère, Cadija, était une des neuf jeunes lilles chargées de jeter, sur le tombeau d'Abraham, le voile de lin envoyé tous les ans par le roi
des Ilomériles. Il y a vingt ans, Haben-Moussi suivit une caravane de pieux pèlerins qui venaient à laMecqne; et (iiioiqu'il fût déjà chrétieu, il osa s'introduire comme un des nôtres dans le temple d'Hébal. 11 vil ma mère aux pieds de la statue d'agate rouge de ce dieu terrible, et il prit dans ses yeux un amour non moins puissant que celui qu'il lui inspira, car à cette époque Haben-Moussi était dans toute sa beauté ; il séduisit ma mère par des charmes inconims, et ce fut dans le temple même de la Caaba que Cadija fit de son amour un horrible sacrilège. Je naquis lorsque mon^ père avait déjà quitté la Mecque depuis longtemps; ma mère Cadija parvint à cacher ma naissance, et me fit passer pour un de ces enfants qu'on dé|)Osait quelquefois à la porte du temple. Mais, voulant que mon nom aussi bien que raa naissance lui rappelassent la profanation dont elle était coupable, elle me donna ce nom de Salhaniel, que je porte, comme si j'étais née de Satan, qui séduisit la première femme et qui voua à la mort la race humaine tout entière. Je fus élevée par elle et iii.iiee dans. les secrets du temple : j'appris à adorer le soleil, la lune ai les étoiles; j'appris leur nom, leur disposition et le lieu du ciel où elles se montrent chaque jour; j'appris le langage secret dQ leur mouvement régulier; j'appris l'art de les faire obéir par de puissantes conjurations; et moi, que ma naissance devait condamner à servir de victime dans ce temp|e, je devins une des filles sacrées chargées de veiller à sa propreté. J'y demeurai ainsi jusqu'à l'âge de rpiinze ans, et probablement j'y aurais fini mes jours, si, à celte époque, le secret de ma naissance n'avait été découvert. Ce muiheur ariiva il y a trois ans. Après avoir visité sept fois les montagnes voisines delà .Mecque et avoir jeté, à sept reprises, des pierres dans la valiée de Mina, à l'époque où les pèlerins de l'Arabie ahoiulent à la Mecque, une troupe de ces hommes s'avança un malin vers la Caaba. Arrivesà quelque distance du temple ces pèlerins se dépouillèrent, selon l'usage, de leurs vêtenients, et firent sept fois le tour de la Caaba en baisant, à cha(|ue fois, la pierre noire du seuil; ils entrèrent ensuite dans le temple, et, p;;r une magnificence inouïe, ils inimotèrent un mouton devant chacune des trois cents statues d'aigles, de lions et de gazelles qui ornaient le» temple. Lorsqu'ils s'approchèrent de la statue d'Hcbal, il sembla que l'enceinte s'éclairât d'une plus vive lumière, le dieu parut s'agiier sur sa base, et Abdol-Motalleb, le plus ancien et le plus vénérable des gardiens de la Caaba leur dit en voyant s'avancer douze chameauxdestinés au sacriflce : — « Avez-vous donc un si grand crime à expier, pour offrir de si riches offrandes ? — Non, répondit le chef de ces pèlerins, mais voici ce qui nous est arrivé il y a peu de jours. Nous traversions lentement ledésert, lorsqu'un vieillard, que nous n'avions point aperçu dans celle plaine immense, où le moindre brin d'herbe attire les yeux du voyageur, se montra soudainement à nos veux et dit : « Vous allez au temple de la Caaba: vous êtes de fidèles Arabes, et vous vous chargerez de la mission que je vais vous confier. Le temple est souillé, et il n'y a qu'un large sacrifice de sang qui puisse laver cette souillure: faites immoler les trois cents moutons et les douze chameaux que voici, devant les statues de nos dieux; si ces victimes ne leur suffisent pas, ils désigneront celle qui doit les apaiser. » Nous écoulions ce vieillard avec surprise, car tandis qu'il parlait de ces trois cents moutons et de ces douze charnca\ix,il était seul devant nous; mais au moment où nous allions le traiter d'insensé, il disparut, et les douze chameaux et les trois cents moutons parurentà nos yeux sans que nous puissions dire de quel coté ni de quelle manière ils ctaienl ainsi ariivés dans le désert. .Maintenant nous avons acconqdi les (udres du divin vieillard, c'est à toi de savoir si nos dieux sont satisfaits. » — Abdol-Motalleb écouta ce récit d'un air farouche, et se lournantvers notre dieu, les mains appuyées sur l'épaule de deux esclaves selon l'usage observé dans nos saintes prières il demandai Hébal s'il ne desirait point d'autre victime. Ce dieu terrible porte dans sa main sept flèches sans plume ni pointes, symbole sacré de la science qu'il a du passé, du présent et de l'avenir. A peine .A.bdol-Motalleb eut-il prononcé les dernières paroles de sa prière, que le dieu tourna lentement sa main vers l'endroil où je me tenais, et que ces flèches, dirigées contre moi, me désignéi-ent à tous les regariis. — « Voilai voilà la victime qu'il faut immoler!» s'écria Abdul- Motalleb; et déjà il s'avançait vers moi le poignard levé, quand ma mère, emportée par sa tendresse, se précipita au-devant de ses cou| s en s'écriant: « Non! non! vous ne tuerez point ma fille. » — Celle révélation inattendue frappa tout le monde d'une telle stupeur, que ma mère eut le temps de passer à mon doigt l'anneau sacré qu'elle possédait, en me disant rapidement : — « Prends cet anneau, car celui qui le portera ne périra jamais, ni par les armes des hommes, ni par les orages du ciel, ni par les tempêtes de la mer. » Elle n'avait pas achevé qu'elle tomba sous les coups d'Abilol-Molalleb, car elle s'était dépouillée pour moi du talisman qui protégeait sa vie. Souvent, dans ses jours d'amer désespoir, elle m'avait reproché ma naissance, et m'avait dit le nom de mon père en le maudissant; mais à ce moment j'appris quel grand sacrifice sa tendresse pour moi venait d'accomplir. En effet, tandis qu'elle tombait à mes pieds sanglante et inanimée, les coups d'Abdol-Motalleb glissaient sur moi, les lances dirigées contre ma poitrine semblaient s'emousser, et les flèches qu'on me lançait expiraient à mes pieds. Je m'enfuis de la Caaba, poursuivie par les traits et les pierres, dont aucune ne vint m'aiteindre; mais la
SATHANIEL
vengeance des gardiens du temple ne pouvant s'exercer par la forée, espéra réussir d'une autre manière. Il fut ordonné à tous les Arabes de me refuser le pain et l'eau néecssaires à la vie; toutefois nos dieux ne voulaient pas sans doute d'autre victime que celles qu'ils avaient obtenues, car les racines et les fruits que je dérobais dans les jardins soutinrent ma misérable existence. Ce ne fut qu'après de longues tortures que je me décidai à abandonner ma patrie. Ma mère m'avait dit flue je retrouverais mon père Haben-Moussi de l'autre côté de la mer Bleue, qui sépare l'Afrique de l'Europe. J'entrepris seule ce rude voyage, seule je m'aventurai dans le désert malgré tous ses dangers. Vainement le vent fatal de l'Afrique élevait autour de moi ces tourbillons de sable qui engloutissent des caravanes tout entières, ils m'enveloppaient sans me toucher, et, par un prodige inouï, je m'élevais sans cesse au-dessus de leurs flols, comme un'habile nageur au-dessus des vagues d'un torrent. Vainement les lions et les panthères hurlèrent autour de moi, il me suffisait d'attacher sur eux mes regards, et ils venaient en rampant lécher mes pieds brisés par la marche. Souvent ils m'ont conduite à la fontaine, où j'ai pu rafraîchir ma soif ; souvent ils m'ont conduite dans les cavernes, où je pouvais me mettre à l'abri des rayons ardents du soleil. Enfin , lorsque j'arrivai au bord de cette mer qui me séparait encore (le la terre habitée par mon père , j'osai seule me confier sur un «IVêle esquif à ses vagues redoutables, et, de même que le désert, la mer me laissa passer malgré ses tempêtes et ses vents furieux. Je traversai de même cette terre d'Europe hérissée de barbares ; partout je marchai librement, grâce au précieux talisman de ma mère, et ce fut grûce à lui, sans doute, que je retrouvai mon père Haben-Moussi.
Armand avait écouté ce récit débité avec une si naïve simplicité, qu'il semblait que Sathaniel racontât des choses qui ne devaient étonner personne.
Subjugué à la fois par tout ce que la renommée racontait de cette femme, par le charme d'une beauté que la nature semblait avoir douée de toutes les séductions , par l'harmonie d'une '^x qui vibrait à la fois
jis l'oreille et dans le cœur, Armand ne douta
d'aucune des choses qu'il venait d'entendre, et le premier mol qu'il adressa à Sathaniel fut celui-ci :
— Et tu n'as plus ce précieux talisman?
— Je l'ai perdu, répondit-elle, et j'ai perdu, avec lui, non-seulement le pouvoir qui me protégeait, mais la destinée qui y était attachée.
— Et quelle était celle destinée? dit Armand.
— Helas I dit Sathaniel, c'était une trop haute fortune pour moi ; car celui à qui j'aurais donné cet anneau en même temps que mon amour, devait devenir le roi le plus puissant de ce monde.
— Et tu l'as donné au prince Euric? s'écria .-Vrniand.
— Le prince Euric me l'a ravi pendant mon sommeil ; mais cet anneau n'a gardé, pour lui, que cette vertu qui l'a fait échapper à tes coups et qui m'avait, jusqu'à présent, sauvée de ses violeiu'cs; car niainlenant il faut que je me résigne à la mort dont il m'a souvent menacée.
— Et penses-tu, reprit Armand, (pie je ne saurai pas t'en préserver? Tu m'as offert la liberté, ma libnte sera Ion saint.
Sathaniel sourit Iristeinent, et répliqua en altachaiit sur la terre un regard sombre el lixe :
— Si tu ne peux me rendre cet anneau, tu ne peux pas me protéger contre mon époux. Tu ne sais donc pas qu'Euiic, s'il le veut, viendra au milieu de tes montagnes, pénétrera dans ta demeure et me frappera même dans tes bras, sans que tes coups effleurent sa poitrine invulnérable? Et ce pouvoir, il le gardera tant qu'il gardera son talisman.
— Et ne sais-tu aucun moyen de le lui ravir?
— Un seul, et c'est celui qu'il a employé contre moi : il faudrait le surprendre dans son sommeil. Je l'ai tenté souvent sans pouvoir jamais l'approcher. 11 le savait si bien, que sa défiance plaçait des gardes a toutes les entrées de son appartement ; et maintenant il est à Narbonne, et demain Narbonne sera à lui.
— Mais, dit Armand à voix basse, que je sorte de ce camp, tt je serai à Narbonne avant les Visigoilis.
— Tu pourrais y rentrer? s'écria Sathaniel. Oh I nous serions sau-
vés alors, car tu saurais bientôt la demeure d'Euric ; ton autorité te la ferait ouvrir , et alors même qu'Euric ne dormirait pas, il suffirait de la force pour le contenir pendant que je lui arracherais le fatal anneau.
— Tu as raison, dit Armand : la nuit doit èlre close, et il est temps que nous parlions.
A ce mot d'.\rinand, Sathaniel parut frappée d'un nouvel effroi. Il sembla qu'elle découvrit tout a coup le danger el l'audace d'une pareille action, et elle s'écria en reculant :
— Partir avec toi !..
partir... moi!.,, non...
non ! Sauve-toi, Armand; quant â moi, je reste.
Elle s'arrêta, puis reprit en cachant son visage dans ses mains :
— Que ferais - tu de moi, grand Uieu?
— Sathaniel, dit Armand , dont le co'iir bondit pour la première fois dans sa poitrine ai;;lee par un senlimenl indéfinissable ; Sathaniel I laisse-moi te sauver, et tu me diias après ce que lu veux que je fasse; et, ccj.que lu voudras, je l'accomplirai.
Sathaniel écarta ses mains de ses yeux, et fixant un regard de désespoir sur Armand, elle lui dit :
— Je suis mariée, .\rmand.
— Ton époux ne sera pas toujours invulnérable, répliqua le Bagaude en retrouvant cette féroce expression de menace qui lui était habituelle.
Sathaniel détourna les yeux et reprit, après un moment de silence:
— Mais es-tu sûr de pouvoir rentrer dans Narbonne? Elle, s'arrêta, et reprit à voix basse :
— Ecoule, écoule. Quand je t'ai promis ton salut, je n'ai -pensé qu'A toi; j'étais résolue à mourir; maintenant, oh! maintenant je voudrais vivre... Si tu ne peux rentrer dans Narbonne et reprendre ce talisman, je suis perdue.
— J'y rentrerai, te dis-je. Ce sont mes soldats qui occupent la plupart des portes ; ils doivent être à celle qui est en face du camp; un cri qu'ils connaissent les avertira de mou approche.
— F.n es-tu sûr?
— Ecoule, reprit Armand.
Et, tout aussitôt, il jeta un cri lent et prolongé dont la note aiguë sembla percer l'air comme une flèche, et dont bientôt ils entendirent l'écho plus près d'eux qu'ils ne l'avaient pensé.
— Silence, dit Sathaniel.
— Tu as entendu, reprit Armand; maintenanl ils savent que je
Vovons, ose ordonner à les esclaves de me chasser, moi, ou de me tuer I — Page 60.
SATHANIEL
puis être litre. — Sans doute, dit Satbaniel; mais en te voyant accompagné d'une étrangère, peut-être refuseront-ils de l'ouvrir les portes ?
— lis m'ouvriront, fussé-je suivi d'une armée, quand je leur aurai dit le mot sacré qui nous sert de talisman; celui pour lequel ils me livreraient Narbonne pourla livrer aux Visigotlis, si je le disais ; le mot qui nous fait reconnaître les uns par les autres quand nous nous rencontrons :\ des distances éloignées; car notre associalion s'étend d'un bouta l'autre des Gaules; elle embrasse les villes aussi bien que les forêts et les campagnes ; mais il me sera inutile, ils reconnaîtront ma voix.
— Oh ! s'écria Satbaniel avec une surprise haletante , au fond de laquelle perçait une joie anxieuse ; votre association s'étend sourdement d'un bout de la Gaule à l'autre... Mon Dieu...
ne me trompe pas, Armand I C'est ainsi que m'a été désigné celui ù qui doit appartenir ce précieux talisman ; un roi caché dans l'ombre jusqu'au jour où il se lèvera radieux et puissant comme le soleil ; un roi qui n'aura qu'un mot à dire pour se faire obéir, et ce mot, n'estce pas...
Elle s'arrêta comme épuisée par tout ce qu'elle éprouvait de violentes sensations ; puis elle reprit :
— Oh ! non, je suis folle : ce ne peut être celui qui est gravé sur l'anneau sacré !
— Que dis-tu? reprit Armand ; ce mot est gravé sur cet anneau?
quel est-il ?
— Je me trompais, reprit Satbaniel; car il m'a été dit qu'il me serait prononcé par la bouche même de celui qu'attend celle grande destinée.
— Et ce mot, n'estce pas : Abraxas (98) ?
dit Armand à voix basse , entraîné qu'il était par l'espérance inouïe que Satbaniel lui avait jetée dans le cœur, égaré par cet entretien ou tout était enchantements surnaturels , et les choses qu'il entendait et la femme qui les lui disait.
— Abraxas ! s'écria à son tour Satbaniel d'une voix retentissante et comme emportée par
la joie... Abraxas I répéta- 1- elle, c'est cela... Puis elle tomba à genoux et dit humblement :
— Si les oracles d'Hébal sont vrais, maître, commande à ton esclave.
— Oh! silence, silence, reprit Armand, et hâtons-nous.
(98) C'est à la fois le nom de pierres précieuses sur lesquelles on gravait des caractères hiéroglyphiques, el le nom d'un dieu cabalistique. Ces pierres, qui ne s'appelaient abraxas qu'à cause du nom qu'on y gravait, étaient considérées comme des charmes et des amulettes très-puissanles. D'après saint Irénée, ce nom, ce mot, ce dieu, ce signe de reconnaissance fut inventé vers le milieu du deuxième siècle. Nous ne chercherons pas à deviner s'il veut dire soleil, ou à donner un tableau des nombres qui se trouvent dans les lettres; mais nous dirons avec lui qu'il fut le mot de ralliement de tous les hommes liés à quelque association secrète ou à des ^iratiques oc-
— Oui, dit Satbaniel en se relevant et en retombant sur son lit, oui... mais ma tête s'égare, mon cœur se perd... Oh! je ne rêve point, n'est-ce pas?...
— Viens... viens..., dit Armand, la nuit s'avance.
— Oh! l'heure est encore bien loin où ils doivi'nt entrer ii Narbonne... Un moment... un moment, je l'en supplie, attends un moment .. Ecoute... écoute... écoute, on approche de cette tente.
Ils prêtèrent l'oreille, et la voix de Tliéodoric se fit entendre.
— Pourquoi, dit-il, des flambeaux dans cette tente? Apprenez à l'é-
pouse de mon frère qu'il n'y a plus d'allumés que les feux de garde; allez, et j'espère que bicntùt ces flambeaux seront éteints.
— Je vais lui Iransmettre ta volonté, répondit une autre voix.
— Du reste, ajoula l'héodoric, mes ordi'cs sont-ils exécutés?
— Les soldats d'Euric, répondit-on, seront prêts à la sixième heure de la nuit.
— Qu'on ait soin de les éveiller à l'heuri'.
désignée.
— Il suffit.
Tout rentra dans le
silence, et Satbaniel reprit :
— Nous avons assez d,fi temps. Maintenant, Eros, dit-elle, en s'adressant à l'eunuque , tu vas me guider pour recoiTnaitre de quel côté s'est dirigé Théodoric, car lui seul serait assez hardi pour oser arrêter notre marche.
— Ne sors point seule avec cet homme , dit Armand.
— Je prendrai ce poignard, repartit Satbaniel, avec un sourire superbe ; et tirant cette arme du chevet de son lit, elle ajouta : Il ne faut pas plus que le courage d'une femme pour faire trembler un vil eunuque.
Armand délia Éros, et Satbaniel, s'élant approchée d'Armand, reprit tout bas :
— Eteins ces flambeaux pour que Théodoric n'ait pas un prétexte à repasser de ce côté.... et maintenant attends-moi... attendsmoi...
En prononçant ces paroles elle s'arrêta devant Armand, l'enveloppa, pour ainsi dire, d'un regard éclairé de joie, de
courage et de triomphe; puis, appuyant la main sur son cœur, elle
s'écria :
— Armand, Armand I je l'aime 1
Mais avant que le Bagaude pût répondre à cet aveu, elle souffla sur les flambeaux et sortit de la lente.
cultes. La franc-maçonnerie n'a pas d'autre origme, la cabale non plus, et Abiaxas est le dieu de toutes les sectes occultes. Du reste, je profite de cette noie pour dire qu'à l'eiception de la partie surnaturelle de l'histoire de Satbaniel, elle repose toute sur des coutumes et des mœurs vraies. Ce n'est pas sans intention que j'ai fait Satliaiiiel de la famdle qui, quelques années plus tard, vit naître Mahomet. Quant aux pèlerinages à la Mecque, ils existaient avant lui. D'une autre part, les .luifs, que les Arabes appelaient les peuples do grand livre [h IMlile), avalent accepté l'origine qu'il leur donne, et regardaient Ismaël comme leur gAni^rateur,
Aramnd la regardait sans a;oire à ce qu'il voyait. — Page S4.
SATHANIEI.
Armand, demeuré seul dans l'obscurilé, l'écouta tandis qu'clli' s'éloignait. , , „ , ..
Bienlût il se prit à repasser tout ce qu il venait d entendre. Il était dans la position d'un lioniinc à qui l'on a jeté à pleines mains des diamants cl des pièces d'or, et qui, ébloui de leur éclat, ivre de tant de richesses, occupé à les dévorer en espérance, n'a pas eu le temps d'en reconnaître la justd valeur.
Armand se re|)laoa en face de Salhaniel.
11 avait écoulé durant une heure des choses si étranges, qu en se les rappelant les unes après les autres, même sans les discuter, il laissa s'écouler un temps assez considérable avant de penser au retour de Salhaniel. Cependant, quand après celte espèce de revue de son long enirelicn, il en revint à l'instant où elle l'avait quitté, il commença a l'alleiidre et à mesurer l'heure qui s'était écoulée ; puis l'inquiétude le «ai;na, sinon pour lui, du moins pour elle. 11 ciaignil une trahison d'Kros; cette crainle l'occupa encore assez longuement, et son alleiile devint tellement inquiète qu'il se repenlail, |)our la première fois de sa vie, d'avoir risqué le salut ou la vie d'un autre pour son intérêt personnel. Le sort de celte femme seul l'alarmail.
Il était demeuré sous un charme si puissant que la pensée dune rube de Salhaniel ne pouvait lui venir à l'esprit. D'ailleurs ù qui aurait pu servir cette ruse?
Le lîagaude Armand, qui avait servi les projets de Salhaniel contre son époux, n'ignorait pas que le mariage qu'elle avait imposé à Euric, Euric le lui avait à son lour impose conimeun esclavage.
Cependant le temps se passait et rien ne venait.
Enfin «Vrmand se décida à sortir de celle lente, et, comme il cherchait dans robscnriié l'issue par où Salhaniel avait fui, il aperçut tout à coup une vive lueur qui pénétra à travers l'épaisseur des toiles; il entendit des cris lointains et un tumulte qui n'étaii point celui d'un camp qui se lève. Il étendit les mains de toutes parts, et en même temps il loucha la toile de la lente, mais il n'y put trouver d'issue.
Alors une terreur inconnue s'empara de lui, tandis qu'il voyait la lueur qui pénétrait dans la lente devenir plus vive, et qu'il entendait le tumulte grandir au loin. L'elfroi qui surprit Armand ne dura qu'un instant ; les conles fabuleux de Salhaniel se dissipèreul devant ce jour sanglant qui se levait sur sa tèle. Il chassa loules ces idées de puiss;inres surnaturelles dont il s'était laisse élourdir. Pour parer à un danger présent le courage lui revint avec la raison. Saisissant ces voiles
jiendanls autour de lui, il les arracha, les fit tomber, et se vit au centre de ce camp presque désert. La lueur sanglante qui l'éclairait était l'incendie allumé dans les premières inai>ons de Narbonne. Les cris, le tumulte qui l'avaient frappé, c'étaient les angoisses d'une ville surprise dans sou sommeil. A la clarté des llammesqui rougissaient les remparts, il voyait les Visigoths courant sur les murailles, il voyait ses propres soldats fuyant ou conibailanl, mais partout massacres. Il restait immobile a contempler ce spectacle, ne pouvant rassembler ses idées ; mêlant, dans les imprecalions sourdes qui s'exhalaient convulsivement et comme malgré lui de sa poitrine, les noms du comte Agrippiii et de Salhaniel, et ne pouvant se rendre compte de celui qu'il accusait dans son désespoir ; enlin il se baissait pour ramasser une arme qui était a ses pieds lorsque tout à coup Gandoin, i\ la tête d'une troupe de soldats visigoths, parut devant lui. L■a^|lecl de cet homme rappela Arnianil ;■! lui-même. Sa rage ne fut pas moindre, mais elle trouva à qui s'adresser.
— Oh 1 s'écria-t-il, lâches, qui tuez la nuit les villes endormies ; il y a donc ici un homme plus Ukhe que vous, le comte Agri|)pin vous a donc livré la ville ?
— Ce n'est pas lui, répondit Gandoin en s'approchaiit du Bagaude et en lui parlant à voix basse.
— Ce n'est pas lui, c'est donc elle, c'est donc Salhaniel? reprit .\rmand avec un cri où il y avait autant de douleur que de colère.
— Ce n'est pas Satlianiel.
— Et qui est donc l'infâme ?
— L'iulàme I dit Gandoin, c'est le Bagaude Armand qui a livré la ville aux Viaigoths, en disant à la femme d'un de leurs princes comment on pouvait y pénétrer.
Armand demeura un moment anéanti. Un sourd gémissement sortit de sa poitrine. On vit se gonfler les veines de son front, sa face devint pourpre, puis une pâleur livide succéda à cette rougeur; il parut prêt a défaillir : mais tout à coup, comme un tigre entouré de chasseurs, il tourna auiour de lui ses regards fauves et furieux et s'élança d'un bond sur Gandoin. il le renversa comme un faible enfant, et, avec une rapidité qui trompa la poursuite des soldats visigoths, et qui le mit bientôt hors d'atteinte de leurs traits, il disparut de leurs yeux.
Toutefois ils s'assurèrent qu'il n'avait poinl dirige sa course du cùle de ^arbonne, et qu'il s'était enfoncé dans un bois qui bordait la route de Toulouse.