XIX. — INFOnMATIONS
La tristesse était toujours dans la maison; toutes les démarches faites par iM. Thoré, par sa femme, par M. Villon, par tous ses gens, n'avaient abouti à rien.
La police informée avait déclaré sou impuissance à retrouver un jeune homme dont personne n'avait entendu parler depuis deux jours, et sur la trace duquel on ne pouvait pas lui donner le plus léger renseignement. Charles était sorti de chez sa mère, la veille, à cinq heures du matin, et Charles n'avait pas reparu, c'est tout ce qu'on pouvait dire.
Aucun message ne lui était arrivé, si ce n'était la lettre d'Amah, lettre restée dans les mains de M"'" Thoré; aucun ami n'était venu le prendre, aucune habitude antérieure ne pouvait indiquer de quel coté il s'était dirigé.
Un seul homme, un seul avait dit qu'il croyait connaître une fenmie à laquelle il pourrait demander si elle savait des nouvelles de Charles. Cet homme, c'était Amab ; cette femme, c'était madame Léona de Cambure.
M'"° Thoré avait dès l'abord voulu dénoncer ce nom à la police, mais elle hésila, d'une part, à disposer d'un secret qui apparlenait à Amab, et de l'autre, elle se demanda scelle avait le droit de faire intervenir la police sur une aussi vague indication que celle que Victor lui avait donnée. Mais ce n'était pas là surtout ce qui retenait M™" Thoré, c'était les informations qu'elle avait prises sur Léona.
Il faut que nous disions d'abord à ceux qui nous lisent, par quelle filière elle était arrivée à connaître, en quelques heures, une femme qui était un mystère pour des gens qui la connaissaient depuis longues années, et dont nous faisons le portrait sans prétendre l'expliquer.
Si l'on se rappelle les commencements de ce récit, on a peut-être remarqué une circonstance fort minime, mais qui devint d'une grande importance pour aider M"" Thoré dans ses recherches.
Elle savait déjà que la femme qu'on lui désignait, comme pouvant lui donner des nouvelles de Charles, s'appelait madame Léona de Cambure. Elle savait aussi que cette femme était probablement la même que celle qui, sous prétexte d'acheter des porcelaines, était venue dans ses magasins, le jour même de la disparition de Charles ; et M""> Thoré devait d'autant mieux croire que cette femme avait intérêt à cette disparition, que M. Villon lui avait appris avec ([uelle curiosité elle s'était enquise de la famille du riche négociant.
Pour dernière raison enfin, delà supposer intéressée à cet enlèvement, M"" Thoré se rappelait le refus qu'avait fait cette étrangère curieuse de donner son nom et son adresse.
Mais tout cela ne suffisait pas à mettre ^1°"= Thoré sur la trace de cette femme, et cependant cette trace existait dans sa maison même.
En efl'et, la veille du premier jour de l'an, un service complet avait été expédié, au compte de M. de Monrion, à une personne dont M. Thoré avait remis secrètement l'adresse à M. Villon ; cette personne, c'était M"*^ de Cambure.
A peine M"" Thoré eut-elle prononcé ce nom devant le caissier, que celui-ci lui apprit cette circonstance.
M. Thoré, encore mieux informé, révéla à sa femme les relations qu'on disait exister entre M. de Monrion et M"' de Cambure. M. de .Monrion était un des clients de la maison; il y avait donc un moyen de savoir par lui ce qu'était devenue cette dame.
Mais comment aborder un pareil sujet avec le jeune comte, qui pouvait se fâcher de voir accuser sa maîtresse d'avoir enlevé un beau jeune homme.
D'ailleurs, le comte de Monrion, célèbre par ses éclatantes folies, était-il un homme à écouter patiemment les doléances d'un père ou d'une mère de famille? ne vaudrait-il pas mieux s'adresser t\ l'un de ses parents?
Dans ce cas, la solution se présentait en même temps que la difficulté, car, depuis longtemps, la maison de M. Thoré avait pour clients toute la famille de Monrion, et le marquis de Montaleu, oncle et tuteur du jeune comte, avait toujours montré la plus grande bienveillance à celle honnête famille de bourgeois.
C'était donc à lui qu'on avait décidé de s'adresser; et M""" Thoré voulut aller elle-même chez le vieux marquis.
Nous ne rendrions pas compte de celte entrevue si elle ne devait pas révéler à nos lecteurs quelques circonstances qui les mettront à même d'apprécier ce qu'avait élé et ce que pouvait être Léona.
Une femme et une mère obiiennent toujours plus de la confiance d'un homme que l'ami le plus persévérant, que le père le plus tendre.
LA LIONNE
I 0 nviivinis av.iii ivçii M""' Tlioré nvco colle noble bienveillaiicc qui ne rrainl pas de (les.-eii,lrc jusqu'au respecl vis-a-yis .l'une honnèlc femme quoiqu'elle soil d'une eondilion infi'neare. 11 1 availerouleL Daliemiiieiiî, mais tiislement, et avsit fini par lui dire :
— Je ne nuis croire que madame de Cambiire soil pour (juclque chose dans la disparilion de voire fds. Eu effet, quels rapports une pareille femme peul-ellc avoir avec Charles, un eufaiU sans nom (je vous demande pardon de vous dire cela ), et à qui vous ne donnez pas sans doute assez d'argent pour qu'il puisse satisfaire des caprices in-
' "i-'commcnt se fait-il donc que M. Amab ait i.aru soiqiçonner qu'elle r.ourrait nous donner des renseignements?
Ce M. Amab est le maître de voire fils ? N'csl-il pas l auteur d un tableau qui fait grand bruit?
— Oui, monsieur.
— Qu'il a refusé de vendre à mon neveu jjour nu vrn lou .'
— C'est lui-même. „ , , ,, Ce tableau était destiné à M""' de Camhure, et M. Amab 1 a le-
fusé el votre lils est un élève de M. Amab... dit le vieux marquis en • prenant des noies; j'avoue que, ju.squ'à présent, il ny a rien dans tout cela qui puisse juslificr une accusation; loulefois i y a dans relie rirconslanee, dans la visite m^lerieuse que M'»= de Camburc a faiie ilans vos magasins quelque chose qui peut faire supposer -que Charles a pu avoir des rapports avec cette femme. ■ - Charles est beau, jeune, aimable, dit M""^ Thoré qui semblait reconnaiire à regret les qualités dont elle avait été si fiere.
q vous connaissiez M"" de Cambure, vous jugeriez que ce sont là des avantages qui ne sufliscnt pas à cet esprit désordonné; qu elle se fût éprise d'un homme comme M. Amab qui occu|.e rallenlion publique c'est possible ; mais d'un beau jeune homme obscur... non...
— Cependant, reprit M"» Thoré, on prétend que ces femmes ont des préférences inexplicables. ,
- Vous vous trompez sur ce qu'est M™<= de Cambure : ce n est pas une de ces courlisanes vulgaires, qui font prudemment la part de leur fortune et la part do leur amour...
Et cependant, celte lemmecst si extravagante... ou si habile... si Charles peut la servir dans quelqu'un de ses projets... elle l'aura conduit 0(1 elle aura voulu. ., . ,. i .„„ .u Espérez, souhaitez qu'il y ail un tout autre molif a 1 absence de Charles que la volonté de Léona, i:e serait peut-elre attreux. —Vous me faites trembler... mais quelle est donc celle femme.' — rjle est veuve d'un homme qui lui a laissé un nom qui la protège et la ciasse plus haut que ses pareilles. Elle est riche... mais sa position n'est pas ce qui importe, c'est elle-même.
Eh bien c'est un em|)ortement aveugle, des colères frénétiques qui semblent vous la livrer tout entière, el à côté de cela, c'est une astuce calme et souterraine qui ne laisse rien deviner de ses projets. Dans un moment d'ormieil el de ressentiment, elle brisera, elle foulera aux pieds tous les liens qu'elle a imposés, el puis elle mettra une patience infatigable à renouer tous ces fils rompus ; vous la verrez à la même heure, fière, hautaine, implaeable , puis, humble, repenlanie dévouée ; elle a des élans magniliques pour pousser un homme à la sloire, au travail, à l'honneur, el jamais bouche n'osa renverser en termes plus hardis tous les nobles sentiments de l'honneur et du devoir • les larmes, la raillerie, l'éloquence la plus vive, la logique la plus froide elle emploie tout avec une rare supériorité; c'est le cœur le plus dissolu, l'esprit le plus pervers, le langage le plus ehonle que j'aie jamais entendu, et c'est l'àme la plus haute, l'intelligence la plus droite, la parole la plus noble qu'on ail jamais écoutée ; elle a des dédains qui écrasent et des llatteries qui enivrent...
Oh' je la connais, Madame, j'ai lutté avec elle, j'ai voulu lui arracher mon pauvre Gustave... j'ai voulu faire de la morale, elle en a fait el a rompu avec Gustave. , . . . ,
Huit jouis après, il voulait se brûler la cervelle, et j ai ele la prier de le consoler un peu. Je lui ai reproché la ruine de mon pauvre neveu • elle lui a restitué toutes ses folles dépenses, et un mois après je préférais le voir satisfaire les caprices de Léona que de savoir qu il mareliail à sa ruine par des voies plus honteuses.
Alors je l'ai menacée et c'est alors qu'elle m'a juré la perte cl
la ruine complète du comte de iMourion, el elle a tenu parole.
— Mais n'avez-vous pas averti votre infortuné neveu?
— Elle l'a averti elle-même.
— El il n'a pas brisé cet indigne lien ?
Le marquis leva les yeux au ciel, el dit avec une tristesse désespérée :
Ne l'accusez pas trop... Ah! q^ielle femme!... C'est le mal incarné... , . ■ ■< ^
Le lendemain, il avait réformé sa maison: pendant six mois il s^. prépara, par les études les plus graves et les plus assidues à ijarailrc^ un jour avec éclata laCliambrc, où l'attend, depuis son enfance, le siège de son père. . „ „ .,
Je le croyais sauve, Léona avait disparu! Fol espoir! elle ne 1 avait pas quitté : cachée sous les habits d'un jeune homme, elle lui servait de secrétaire, l'aidait, l'encourageait, le soutenait... lout ce temps avait été cmplové h reprendre sur lui l'empire qu'un mol lui avait fait perdre. Elle s'empara de cet esprit facile... et-., alors... alors...
Le marquis se détourna et ajouta :
- l'riez Dieu, ma chère dame, que voire fils n'ait rien de commun avec cette femme.
— Ob ! s'il en était ainsi, Monsieur, je lui arracherais mon lils, moi...
— Peut-être avez-vous raison, dit le marquis : une mère qui irait franchement chez Léona et qui lui dirait:
« — Je ne veux pas lutter avec vous ; je viens implorer votre iniie, je m'en remets à votre générosité Hendez-moi mou fils! «
Peut-être celte mère touchei ait-elle cette femme si étrange, et peutêtre Leona serait-elle capable de lui demander pardon du chagrin qu'elle lui a cause.
Voilà ce que M"' Thoré avait appris chez M. de Monlaleu, qui, du reste lui avait promis de faire prendre des informations.
Lorsqu'elle eut rendu compte à M. Thoré du résultat de celte entrevue, celui-ci, avec cette immortelle assurance des sots, traita de poésie'stupide le prétendu pouvoir de cette Armide moderne.
— Tout cela, disait-il, est bon dans les poèmes et dans les romans; mais dans noire siècle de lumières cl de liberté constitutionnelle, on a raison de pareilles drùlesses , comme des loups-garous qui font peur aux petits enfants; on dissipe les fantômes à coups de canne. Je me charge de la voir, celle dame, el je la traiterai... d'une façon...
M»= Thoré n'av.iit pasune idée précise de ce que pouvait être Leona; mais en sa qualité de femme, elle savait trop bien par quelles inno-' centes ruses elle avait toujours fait plier la volonté de sou mari, pour ne pas craindre l'abus qu'un esprit méchant pouvait faire de la supériorité des femmes en ce genre. Elle craignait surtout d'irriter la vanité de Léona, vanité dont M. de Montaleu lui avait montre les funes-
"^ Elle obtint donc de son mari qu'il ne cliercherait point à voir M-"'' de Cambure, avant que M. Amab n'eût tenu la promesse qu il avait faite la veille.
Tout ceci avait été discuté hors de la présence de Julie. Mais quand la curiosité d'une jeune tille est éveillée par un sentiment puissant, elle perce les murs, elle franchit les espaces; elle arrive par des voies incompréhensibles. Qu'on ne s'imagine pas que Julie écoutât aux portes, elle n'y eût pas même pense; mais un reste de conversation prolongée après sa venue, une exclamation échappée pendant le repas, ou le travail ; quelques conseils de ceux quon croit bien discrets parce qu'on invente des noms eu l'air pour cacher a qui ils ont rapport, conseils que M. Thoré donna à M. Villon; mille renexions étrangères au fond de l'inquiétude qui remplit la maison, mais qu'on ne^ faisait jamais autrefois; une question eu apparence sans but, mais à laquelle la réponse donne un sens détermine , tous ces atomes dispersés dans l'air d'une journée d'attente, et rassembles précieusement par un esprit allentif , Unirent par prendre un corps, une forme, un sens. . .
Cela est si vrai que JuUe, a qui on n'avait rien dit, savait parfaitemeul que M- de Cambure était une femme dangereuse et d iine seduciion irrésistible. Elle l'avait vue el savait combien elle était belle. Et Amab la connaissait.
Voilà quel fut le dernier mot de cette patiente recherche. Ainsi donc, Julie aussi craignait cette fée aux enivrants poisons : mais ce n'était pas pour Charles, c'était pour Victor.
la femme qui aime a des instincts merveilleux; le mal qu'elle ignore la fait souffrir. Les sottes appellent maux de nerfs les tristesses q^ui les prennent à certains moments ; celles qui savent la vie se disent qu'on les trompe, et elles devinent juste neuf fois sur dix. Cela se sent à cent lieues de distance. Pourquoi cela?
Quand quelque savant aura expliqué comment un pigeon expédie a trois cents lieues de son colombier, dans les icnèbres d'un panier couvert de'.inc son nid el y retùurne dès qu'il est en liberté, nous essaierons d'expliquer ces inexplicables sympathies qui lient un cœur :1 un autre i.ar un fil électrique qui lui apporte des nouvelles coufuses, mais ccrlaines, de ce qu'il éprouve.
U LIONNE
Il faut liien que cota soil vrai : car, durant toute la matinée de ce
joiir-là, Julie avait attendu patii'iiiiiu'iit le relour d'.Vmab, et ce u'élait
■mn'ii l'heure ;■! peu près où Victor rcncoiilrait Léona dans le buis de
TSOidogihe qu'elle avait éprouve une inquiétude , une impatience et
une douleur qui allaient aux larmes.
In liiimme comme .M. Villon aurait expliqué cela le plus ualurellenieut du monde, et il aurait dit :
« A deux heures, on a envoyé chez M. Amab , et l'on a répondu » qu'il veuaitde monter à cheval; alors l'inquiétude a commencé; en » effet, ce Monsieur qu'on adore en secret, dont on voudrait faire un » héros de dévouement aux yeux de la famille, ce Monsieur qui devait » découvrir Charles, et sur la parole duquel on comptait si bien qu'on » avait l'air de dire que toute autre démarche était inutile; ce gi'and » cœur, ce génie, cet ami dévoué, est allé se promener iranquillenient » au bois de Boulogne.
» Aussi, voyez comme M"* Julie se dépile, comaie elle tressaille A » chaque bruit, dans l'espoir que c'est lui^ui arrive, et comme l'heure » se passe; et comme voilà déjà quatre heuFes, quathi Henres et. demie, » cinq heures, elle ne tient plus en place, elle va et vient sans pré- » texte, elle monte dans l'appaitement, t^lle ouvre la fenêtre pour voir » si elle ne l'apercevra pas au bout de la rue: tout cela , c'est de la » colère excitée par l'insouciance de M. Anub ; c'est du dépit et » non pas une sympathie éibérée, un raiiport magnétiiiue, un aUim- » liiquage stupide. »
A'oilà ce qu'eût dit M. Villon, et peut-être cet homme habitue à faire avouer aux chiffres toutes les vérités qu'ils renferment, avait-il rencontré la vérité morale de toutes les nombreuses agitations de Julie, peut-être .M. Villon avait-il raison.
Mais qui voudrait d'une pareille raison, si ce n'est un jaloux comme lui? Et d'ailleurs, y a-l-il rien de plus odieux au monde qu'un homme qui calcule si froidement?
Oui, certes, il y a quelque chose de mille fois plus odieux : c'est un homme qu'on n'aime pas et qui a raison.
Or, M. Villon avait raison pour M. et M''^ Thoré lorsqu'il disait qu'il ne fallait plus compter sur. M. Amab, qu'il ne viendrait pas; que c'éluit un liomme fort indifférent aux chagrins de la f.imille Thoré; que dans tous les cas, il ne fallait pas beaucoup espérer d'une intervention qui peut-éire protégerait encore plus la coupable que la vic^ lime, et mille autres paroles qui eussent fini par faire éclater le cœur de Julie, si tout à coup on n'eût entendu le pas d'un cheval s'arrêter à la porte de la rue, et si presque aussitôt Amab n'eût paru.