‹ Ouvrés illustréesChapitre 121 sur 157 · l'adultkrk · texte numérisé non relu

l'adultkrk

Dans un de nos chapitres précédents nous avons montré de quelle manière Théodoric rendait la justice dans son palais de Toulouse; mais ce serait mentir à la veriic liist(>ii(nie de cette époque que de laisser croire qu'en toutes circonstances le pouvdjrdu roi lut aussi souverain. D'ordinaire, lorsque les affaires de l'État n'exigeaient pas une assemblée de la nation, on ne devait pas la réunir pour le jugement des affaires particulières, et alors le roi en conservait seul la décision ; mais lorsque, par le hasard d'une guerre, tous les nobles visigoths étaient réunis, et à celte époque la noblesse c'était la liberté, tous les 'Visigoths libres avaient droit de prendre part au jugement des affaires qui se préscnlaienl, el ils usaient de ce droit pluiôl pour le

maintenir que par intérêt |)ûur les causes qui leur étaient soumises.

Ainsi donc le jour ou l'on apprit que Sathaniel, épouse d'Euric, appelait devant le tribunal du roi la tille du comte Bold, une immense foule se rendit dans le palais ou se tenaient les assemblées provinciales, el les uns comme juges, les autres comme curieux, se pressèrent pour assister à ce nouveau procès.

Euric et le comte Bold avaient jugé que Sathaniel allait exécuter ainsi la menace qu'elle leur avait faite; mais ni l'un ni l'autre ne comprenaient par quel moyen elle pourrait atteindre son but.

Le comte Bold, à qui l'habitude de mei)riser tout ce (jui n'était pas Visigûth, fermait les veux sur le danger que sa fille pouvait courir. croyait que c'était déjà beaucoup pour Sathaniel que d^avoir force Alidah à venir se disculper d'un crime sans doute imaginaire.

Euric, qui connaissait mieux que le comte tout ce que l'esprit de Salhaniel avait de ressources, s'épaisait en vaincs conjectures sur (c qu elle pourrait inventer contre sa jeune rivale, el, quoiqu'il ne trouvât aucune raison de craindre, il craiguait cependant plus que le comte Bold et Alidah elle-même.

Si l'un ou l'autre de ces deux hommes eut été dans le secret de la position d'Alidah, sans doute il eût deviné quel parti en pouvait tirer contre elle une rivale irritée ; mais Alidah ne comiirenait pas que sa faute pût servir la vengeance de Salhaniel, et d'ailleurs elle de\ait croire que le secret qu'elle avait su cacher à son père, à Euric, cl qu'elle n'avait pas même avoué au vénérable évêque, Alidah dc\ ait croire que ce secret était demeuré entre elle et Firmin.

(.lomme on doit se le rappeler, elle n'avait pas vu le regard moqueur d'Éros, quand il était venu, au nom (le son fiancé, la revêtir de ses magnifiques babils; elle ignorait qu'Eros fût l'esclave dévoué de Sathaniel, el que Sathaniel devait savoir ce que l'eunuque avait découvert. Ce fui donc seulement avec celte crainte |)udique, que toute jeune fille éprouve à être mise en spectacle, qu'Alidah apprit que l'épouse du prince Euric demandait sa comparution devant le tribunal des Visigoths, pour avoir à répondre d'un crime qui lui était imputé.

Le matin de ce jour la salle d'audience, ainsi que nous l'avons dit, fut envahie de bonne heure, non -seulement par les Visigoths, mais encore par les Romains, aussi curieux de procès que de combats de gladiateurs et de courses de chevaux. C'est à peine s'il se trouva un espace libre pour laisser pénétrer au pied du tribunal les parties intéressées, et l'accueil qui leur fut fait par l'auditoire témoigna des sentiments qu'on éprouvait pour l'une et pour l'autre. Des paroles amies et des gestes d'encouragement accompagnèrent la jeune Alidah, tandis qu'elle traversait la foule, les yeux baissés, le front rouge, en suivant son père qui marchait devant elle avec un sourire méprisant sur les lèvres, et en montrant une assurance que son orgueil lui inspirait véritablement.

Quant à Euric, il s'était placé dans l'enceinte réservée aux avocats; mais il affectait vainement celle gaieté el cette indilférence dont il ..s'était armé dans des événements non moins graves que celui-ci. 11 semblait accablé par le sentiment de son impuissance : on eût dit qu'il reconnaissait enfin avoir tenté une lutte impossible, el lorsque Sathaniel parut, il ne la mesura point du regard avec cette insolence moqueuse dont il l'avait poursuivie le jour de son mariage ; mais il la considéra avec cette attention rellechic et ciainlivc d'un homme prés de passer devant une porte fermée, derrière laquelle il y a peut-être un ennemi qui va le tuer.

Depuis longtemps Théodoric était sur son siège; et, quoique d'autres procès eussent précédé celui ([ui allait .s'agiter, il n'avait pu léiissii' à y prêter son attention, et avait laissé à Léon le soin de les diri.'or et de prononcer le jugement.

Ce n'était plus comme le jour où il condamna son frère à épouser Sathaniel; ce n'était plus cette inquiétude active, touleprêle il la lutte, et qui poursuivait le succès d'un plan depuis longtemps combine : c'était l'altitude morne d'un homme force a une injustice qui lui déplaisait, et qui cependant était inévitable. 11 jetait sur Euric des regards mécontents etdans lesquels il semblait lui reprocher le mal qu'il l'avait toicé à lui faire; il regardait Alidah avec une pitié désolée, et, par un singulier retour sur lui-même, il semblait honteux de la place ou il se trouvait.

Salhaniel seule avait gardé son calme et sa hauteur dédaigneuse au milieu de toute celte foule qui lui jetait ses regards et ses sourires iiièiii isants ; mais le prestige de cette femme était si extraordinaire ; on sentait si bien i» son aspect qu'elle avait en elle une force et une volonté capables d'arriver à tout, que ceux-là mêmes qui parlaient bas entre eux et racontaient quelque histoire scandaleuse sur son compte, s'arrêtaient comme épouvantés, s'ils rencontraient par hasard le regard de Sathaniel arrêté sur eux. Il leur semblait qu'elle les entendait à (iueh|uc distance qu'ils fussent d'elle; il leur semblait qu'un jour elle saurait les atteindre pour les punir de leurs paroles, quelque incounus ou (pielque puissants qu'ils fussent. Tout le monde, il faut le dire, semblait petit devant cette femme; Théodoric lui-même, dont elle venait implorer la justice, avait plutôt l'air d'un accuse que d'un juge; l'on eût dit que, par avance, il était condamné au jugement qu'il allait rendre.

C'est que Sathaniel était une femme qu'on ne mêlait point impunément aux inlcréls de sa vie ; c'est que Théodoric avait commis l'imiiru-

SATHANIEL

tlcnce de lui dcvoii' (|nclqiip clioso, et que Sri!li:init'l st> fiiisnil Knijours larin'inenl payer des services qu'elle avait rendus. . Cependant "le moment vint où allait s'engager le débat, el Tliéodoiic, s'adressanl ù Satlianiel, lui demanda sévèrement :

— N'as-lii point un avocat pour plaider la cause?

— Non, dit Satlianiel ; je suis seule devant ce tribunal, comme je suis seule dans notre nation; je n'ai im amis, ni clients pour me défendre; je n'ai ni fortune, ni pouvoir pour en acheter; je n'ai (|,ue moi ; et, puisque la loi me permet de défendre ma cause, j'en profilerai.

Tlicodoric, se tournant alors vers AJidah, lui demanda d'une voix douce et protectrice :

— Avez-vousuu avocat pour vous défendre, jeune fille?

— Pour medéfendrede quoi? répondit Alidaii. Je neconnais point l'épouse du prince Euric. C'est la première fois que je la vois depuis le jour où vous lui donnâtes la place qui m'attendait dans le cortège nnpiial; jamais je ne l'ai offensée, et je ne sais, en vérité, à quel propos j'aurais pu demander le secours d'un avocat.

— Que le débat soit donc entre vous deux, dit le roi, et que celle qui accuse parle la première.

— Je parlerai, dit Satlianiel d'une voix haute, et qui fit taire tous les murmures de l'assemblée, tant il y avait de menace dans son accent. Je parlerai, et que Dieu prenne en pitié ceux qui m'y ont forcée.

Elle s'arrêta en laissant échapper un profond gémissement, puis elle rejiiit en relevant la tête :

— Oh! ne croyez pas, parce que j'ai voùlu que celui qui m'avait demandé mon amour en retour de son nom, tînt sa promesse, ne ( royez pas, parce que je n'ai pas voulu rester une fille déshonorée el perdue, que je sois une femme implacable et sans pitié. Non, je vous le jiu'e; si mon mari m'avait laissée souffrir seule dans la chambre où il m'avait enfermée sous la garde d'un eunuque, je n'eusse pas songé à me plaindre; lors même qu'il eut persévéré dans les rigueurs qu'il iimposait à mon père et ù mon frère, je n'eusse pas reclamé; quand il aurait encore montré plus hautement aux yeux de tous le mépris qu'il faisait de moi et l'abandon dans lequel il me laissait, je me serais résignée : eût-il étalé, plus cruellement qu'il ne l'a fait encore, l'amour dont il brûle pour la rivale qui a voulu me l'enlever, je lui aurais pardonné; car moi, j'aime encore celui qui ne m'aime plus ; car je sais, par la torture que j'éprouve de n'être plus aimée, le ilésesjioir qu'il doit éprouver d'être enchaîné à moi; car je sens que j'ai brisé en lui de bien hautes espérances... Mais un autre est venu! un autre qui a posé le poids de sa main débile sur la main qui pèse sur mon front; un autre est venu, qui a ajouté les injures de sa vieillesse imbécile à la puissante injure faite à mon père! un autre est venu qui a osé joindre son mépris d'étranger au mépris que mon époux avait pour moi; iln autre est venu qui m'appela prostituée! Oh! celui-là, j(^ ne lui av.iis fait aucun mal et je ne lui devais rien. Comte Bold, ajouta SaLliaiiiel en se retournant vers lui, tu as méprisé ton père, toi qui as voulu vendre la fille à celui qui fiattait le plus ton ambition; tuas méprisé le vieillard qui gemissnit à la porte de sa fille, toi qui veilles ;'i la porte de la lien.Me pour qu'on ne trouble pas ses entretiens secrets; tu m'as appelée, devant mon père, prostituée, toi qui protèges la prostitution de ta fille!

Cette accusation dépassait de si loin toutes les prévoyances, que Sathaniel eût pu poursuivre encore longtemps sans que personne eût songé à l'interrompre. Théodoric lui-même pensa que la jalousie et la colère avaient égaré l'épouse d'Euric. llien ne pouvait rattacher dans son esprit l'amour coupable d'Alidah pour Firmiu à une cause dans laquelle Sathaniel se disait intéressée, et il s'écria avec un accent de véritable indignation :

— Femme, "la passion t'égare, la jalousie t'aveugle; prends garde à ce que tu as osé dire 1

— J'ai osé dire la vérité! s'écria Sathaniel, tandis que chacun, se regardant attentivement, semblait se demander où prétendait arriver une si étrange accusation; j'ai osé dire la vérité, et j'accuse ici Alidah, fille du comte Bold, du crime d'adultère avec le prince Euric, mon époux.

— Moil s'écria Alidali, avec une épouvante et un étonnement indicibles.

— Elle ! s'écria Enric en se levant soudainement et en regardant Sathaniel avec le mépris que semblait mériter cette accusation, nonseulement pour son infamie, mais encore pour son invraisemblance.

— Ma fille! dit le comte Bold avec un saint mouvement d'indignation qui la défendit mieux que toute l'arrogance qu'il avait affectée jusque-là.

— Oui, répéta Sathaniel avec un implacable sourire de triomphe, et en répétant sa phrase, comme si chaque syllabe eût été un coup de poignard dont elle frappait le comte Bold; oui, j'accuse ta fille d'adultère avec le prince Euric, mon époux.

— Oublies-tu, femme, dit Léon d'une voix sévère, qu'il faudra que tu prouves cette calomnie ?

— Pourquoi l'appelles-tu calomnie, repartit-elle hautainemeiit, lorsque tu me demandes de la prouver?

— Parle donc, dit Théodoric au milieu de l'émotion extraordinaire

qui agitait toute l'assemblée, parle donc et liàlo-loi, car nous sommes las d'entendre de si inràmcsacciisalions contre la vertu de celle noble Jeune fille.

—Est-ce que le roi s'en fait garant? répondit insolemment Sathaniel.

— Parle, répliqua Théodoric avec violence, et n'oublie pas que les paroles prononcées ici peuvent devenir des crimes.

— Eh bien ! dit Sathaniel, en se penchant nonchalamment en arrière, et en couvrant d'un regard superbe de mépris tous ces regards irrités, hérissés, pour ainsi dire, autour d'elle; ne savez-vous pas qu'avant mon mariage avec le prince Euric, celui-ci se rendait souvent chez le comte Bold, durant la nuit et aux heures où l'on n'a pas coutume de faire ou de recevoir des visites honorables ?

— Nous le savons, dit Théodoric, et quand j'ai oublié et pardonné le motif de ces visites, personne n'a le droit de le rappeler.

— Mais une femme a le droit d'en chercher un autre, repartit Sathaniel, et aujourd'hui j'ai l'assurance que l'amour du prince pour la charmante Alidah était aussi puissant pour l'attirer chez le comte Bold que son ambition même.

— Et quand cela serait, s'écria Théodoric, qu'importerait cet amour?

Sathaniel se retourna froidement vers Théodoric et lui répondit:

— Roi, j'ai connu votre justice plus calme et plus patiente. La premièie fois que j'ai paru devant vous, vous n'avez pas repoussé si violemment la demande que je venais vous faire.

— C'est que cette demande était juste.

— Et d'où savez-vous que celle que je vous adresse aujourd'hui ne l'est pas, vous qui ne voulez pas m'écouter?

— Continuez donc, dit Léon, qui retint d'un geste la colère qui s'était emparée de Théodoric ; continuez, nous serons patients, parce que nous voulons être justes.

— Oui, c'était l'amour, rei)rit lentement Sathaniel comme pour irriter la patience de ses juges, c'était l'amour qui conduisait le prince Euric aux pieds de la belle Alidali avant qu'il ne fût mon époux, et ce fut encore l'amour qui le ramena dans le palais de son père la nuit même de mes noces, pour aller demander grâce à sa fiancée du jugement que vous aviez prononcé en ma faveur. A quel litre, si ce n'est a titre d'amant, eût-il obtenu tout d'abord son pardon du comte Bold? iiar quel désespoir, si ce n'est par celui d'un amour trompé, la belle Alidah a-t-elle pu èire entraînée à fuir la ville de Toulouse, quand elle a vu son hymen rompu? quel sentiment, si ce n'est celui d'un amour indulgent parce q.u'il est coupable, lui a inspiré de recevoir les excuses et les serments du prince Euric après le sanglant outrage qu'elle en a reçu? à quel signe peut-on mieux reconnaître une passion qui oublie les motifs de haine et de séparation?

— Que tout cela soit vrai, reprit Léon d'un ton dédaigneux, que la conduite du comte Bold et d'Euric ait droit d'étonner ceux qui les connaissent et de faire soupçonner qu'il existe en eux de secrètes espérances, cela se peut, mais ce n'est pas sur de pareils indices qu'on appuie une accusation d'adultère.

— Et comptez-vous pour rien, dit Sathaniel avec la même lenteur implacable, ces visites assidues faites à Alidah, et qui durent tout le jour et une pailie de la nuit?

— C'est que probablement, dit Léon avec un dédain ironique, l'entretien d'Alidah lui plaît nueux que le tien.

— Et ne voyez-vous rien, reprit Sathaniel, dans ces éloges fastueux qu'il fait sans cesse de la vertu et de la beauté de cette belle et vertueuse fille ?

— C'est que sans doute il la trouve plus belle et plus vertueuse que toi, repartit Léon avec le même dédain qu'il avait déjà montré.

— Mais n'est-ce donc rien, dit Sathaniel, toujours calme et assurée, que d'avoir dit cent fois devant vous tous qu'il i)0ursuivrait sans relâche la rupture de notre hymen, pour pouvoir épouser un jour la fille du comte Bold ?

— Cela prouve tout au plus, reprit Léon, qui se plaisait à renverser par l'insolente froideur de ses réponses les accusations successives de Satlianiel; cela prouve tout au puisqu'il a dans le cœur un désir et une espérance qui ne sont ni déraisonnables, ni impossibles.

— Et pour vous, s'écria Sathaniel en souriant amèrement, cela ne preuve rien de plus? cela ne prouve pas qu'il l'aime, que je suis trahie et abandonnée, et vous, qui me l'avez dbnne pour époux, vous trouvez que je suis trop heureuse de l'avoir obtenu à ce prix?.Vh! vous avez une singulière justice, nobles Visigohs !

— Notre justice, dit Théodoric, ne peut pas descendre jusque dans le cœur des époux; nous n'avons pas a juger si le prince Euric aime Alidali, mais si le prince Euric est coupable d'adultère.

— Vous reconnaissez donc qu'il l'aime? dit Sathaniel, en laissant percer une sombre joie dans ses yeux et un sourire cruel sur ses lèvres.

— Et qu'importe? s'écria vivement Théodoric, qu'importe qu'il l'aime? rien ne prouve l'adultère.

— Eh bien ! s'écria Sathaniel en regardant tous ses juges avec un regard souverain de haine et de mépris, eh bien! reprit-elle en faisant éclater tout l'accent de sa voix puissante, eh bien ! répéta-t-elle encore en laissant échapper un rire triste et fatal, eh bien ! si le prince

SATHANIEL

Eiiric aime Alidali, el s'il n'y a pas d'acinllère entre eux, qu'AIldah vous nomme donc le père de l'enfniil qu'elle porte dans son sein I

Comme si un coup de foudre cOi CLlalc dans l'assemblée, celte parole sliipélia tous ceux qui l'enteudiieut: tous les regards, depuis lonsteraps lixés sur Sallianiel, se i)recipitèrent soudainement vers Alidah et semblèrent chercher la preuve de ce qu'ils venaient d'entendre. Par un mouvement spontané, Tliéodoric se leva comme pour mieux voir Alidah, Euric ût un pas vers elle, el l'impassible Léon Ininième, penche sur son siège, sembla inierroger du regard la jeune fille tombée à genoux a côté de son père, el qui, la lête dans ses mains el repliée sur elle-même, semblait cacher à la fois dans celle posture la honte empreinte sur son visage, el la faute qu'on eùl trop vile reconnue si elle fût resiée debout devant ses juges.

Ce fut un geste terrible que celui par lequel le comte Bold rompit le silence et l'aUenle de toute l'assemblée; il saisit sa fille par les deux mains, la releva avec violence, el, comme pour la mieux considérer, il la repoussa à quelques pas de lui avec une fureur si brutale, que si elle n'avait été retenue par les personnes qui étaient près d'elle, elle fui tombée sur le pavé de cette salle.

A cet instant, le poignard qui brilla dans la main du comte Bold dit à tous les juges, aussi bien que l'aspect d' Alidah, que l'accusation de Salhanicl elail juste. Quelques mains empressées arrètèrenl la main du comte Bold, et Euric s'écria en se levant soudainement, et avec un tel accent de vérité qu'il étonna toute l'aiseniblée :

— Sur Dieu I sur mon âme, sur celle de mon père I je vous le jure ! je vous le jure ! celle enfant est innocenle de ce crime infâme !

— Oui, je suis innocente, s'écria à son tour Alidah, je suis innocente du crime dont m'a accusée l'épouse d'Euric... Mon père... 0 mon père, je suis innocente !...

Elle pressa sa tête dans ses mains, et reprit, en se jetant aux genoux de Tliéodoric :

— Innocente, innocente! vous le savez, vous, innocente, innocente!.. Ah I mon Dieu !

— Alors, dit Sathaniel cruellement, alors il y a un autre coupable, et si Alidah consent à le nommer, je reconnaîtrai que la jalousie m'a égarée el que ce n'est point le prince Euric.

— Oh ! lui ou tout autre, s'écria le comte Bold, lui ou tout autre, il paiera de sa vie l'outrage qu'il m'a fait. Théodoric, continua-l-il en s'adressant au roi, tu es le premier juge de notre nation, je te demande la tête (le celui qui a séduit ma fille.

— La loi est le premier juge, répondit Théodoric, la loi ne peut condamner le coupable qu'à une répaialion pécuniaire, s'il est de notre nation.

— Mais s'il n'en est pas, reprit le comte Bold, dont les soupçons s'étaient arrêtés sur Firmin dès le premier moment, s'il n'en est pas, il mourra I

— Le connais-lu donc? dit Théodoric en interrompant le comte Bold... Jeune fille, consentez-vous à le nommer et à le livrer à la vengeance de votre père ?

— Roi, répondit Alidah en le conjurant du regard... je suis innocente...

— Infâme ! s'écria Bold.

— Oh ! repartit Alidah avec une fierté magnifique, innocente du crime que m'a imputé Sathaniel, oh I oui... oui !... bien innocente !

Tout le monde resta dans une attente indicible, tout le monde palpitait d'espérance el de crainte, tant Alidah semblait digue de pitié el Sathaniel redoutable.

— La jiistifi'catiou de ce crime serait trop facile à ce prix, s'écria l'épouse d'Euric avec colère; et en vérité il serait trop aisé de dire, pour faire disparaître le crime, qu'on ne veut pas nommer le coupable.

Excepté pour Théodoric et pour ses deux ministres, qui connaissaient le secret d'Alidah et de Firmin, la rédexiou de Sathaniel était juste ; pour tous les autres, Euric était le vrai coupable, car aucune circonstance ne leur en montrait un autre, el toutes se réunissaient au coiilraiie pour désigner l'époux de Sathaniel. GarpI, qui se trouvait parmi ces juges, Garpt, toujours rempli du souvenir de l'injure qu'Euric lui avait adressée, Garpt le deinier descendant des Amales et l'ennemi né de la famille des Baltes, éleva alors la voix.

— L'épouse d'Euric, dit-il, a raison; les lois contre l'adultère seraient vaines si l'on pouvaitles éluder avec une pareille défense; il est donc nécessaire ijue la jeune .Alidah, non-seulement nous dise le nom de l'autre amant sur lequel elle rejette le poids de sa faute, mais encore qu'elle nous prouve qu'il en est coupable.

Un mouvemeni d indignation vint saisir Théodoric sur son siège ; mais Sathaniel, allachanl sur le roi un regard impérieux, lui dit aussitôt :

— Le roi Théodoric ne me doit-il donc rien? Elle s'arrêta et ajouta lenlemeni :

— 11 me doit jusii' e, ce me semble, el il n'a pas le droit de s'élonner que je vienne la lui demander.

Tliéodoric comprit qu'il lui fallait tenir le marché par lequel Sathaniel lui avait livré la ville de Narbonne, el il imposa silence aux murmures qui éclataient de tous côtes et eu sens divers.

— Je comprends mieux «[uc personne, dit-il, l'implacable sévérité

de mes devoirs : celle cause ne peut avoir que deux issues : ou bien Alidah donnera les preuves justement, quoique sévèrement réclamées par Gaipt, ou bien nous serons forcé de tenir l'accusation de ^^athaniel comme véritable.

— Votre justice est bien sévère, mon frère, dit le prince Euric : je vous ai pardonné celle que vous avez ri^ndue entre moi et Sathaniel, parce que vous frappiez un homme assez fort pour en appeler un jour; miiis Dieu seul peut vous pardonner celle que vous allez rendre contre cette enfant, qui peut être coupable envers son père et envers Dieu, mais qui ne l'est pas envers nous.

Théodoric ne répondit pasft se retourna vers A idah :

— Tout le monde vous défend ici, jeune Olle ; serez-vous seule .i ne pas dire un mol en votre faveur?

— Eh bien! donc, dit Alidah, j'en dirai un seul.

— Est-ce le nom du coupable ? dit Théodoric.

— Non, repartit Alidah, mais je dirai que, si je cache ce nom, c'est que j'enverrais à la mort celui qui le porte.

— Ce n'est donc pas un Visigoth? dit Euric, frappé à son tour du souvenir de l'amour de Firmin et d'Alidah.

— Il l'est, je vous le jure, répondit Alidah; il est Visigoth, et du plus noble sang de cette nation.

Euric et le comte Bold lui-même demeurèrent étonnés de cette déclaration qu'ils ne pouvaient concevoir ni l'un ni l'autre, car ils ignoraient le secret de la naissance de Firmin. Théodoric seul et ses ministres devinaient la cause de l'assurance avec lacpielle Alidah venait de faire un serment qui la compromeilail assez pour que Sathaniel reprit aussitôt :

— Eh! ne voyez-vous pas que son remordsl'égare? Oui. le coupable est Visigoth et du plus noble sang de cette nation : est-il nécessaire de nommer le prince après cet aveu?

Déjà les réponses ambiguës d'Alidah, déjà la découverte de sa faute avaient désintéressé de sa" cause la plupart de ceux qui étaient le mieux disposés en sa faveur; Sathaniel demanda que le jugement fût rendu, et les uns, indifférents entre le comte Bold et l'épouse d'Euric; d'autres comme Garpt. obéissant à leur haine pour ces deux perturbateurs du repos public; quelques-uns jaloux de marquer d'une tache d'infamie l'illustre famille des Baltes ; ceux-ci, croyant flatter le roi en frapp.iut d'un même coup ses deux ennemis; le roi lui-même, enchaîné par les promesses faites à Sathaniel : tout cela conspirant contre .Alidah, elle fut déclarée coupable du crime prévu par la loi gothique, qui condamne la maîtresse du mari à devenir l'esclave de sa femme.

A peine le jugement fut-il prononcé, que Sathaniel se retourna vers le comte Bold. et lui dit avec une cruelle ironie :

— Comte Bold, je serai plus généreuse que toi ; tu as refusé une heure à mon père pour embrasser sa fille, je le donne un jour entier pour faire, les adieux à la tienne. Tu peux l'emmener maintenant ; mais songe que demain j'attends mon esclave.

— Oh l" je te remercie, s'écria le comte ; mais que ce palais m'écrase si jamais la maîtresse voit l'esclave qu'elle attend.

Sathaniel se retira sans |)araître avoir entendu cette menace du père contre sa fille; mais Théodoric, qui avait mieux compris le sens des paroles du comte, ajouta aussitôt :

— Gandoin, reconduis cette jeune fille dans la maison de son père. Comte Bold, il est nécessaire que je te parle avant que tu ne revoies ta fille.

Puis il se pencha vers Léon et lui dit tout bas :

— Oh ! je ne veux pas qiie ce jugemeni s'exécute. Qu'un messager parte sur l'heure el que Firmin soit ici demain. Maintenanl tu vas suivre Sathaniel chez elle, et tu lui porteras mes ordres absolus.

\]n moment après la salle d'audience était vide et .Midah était rentrée dans le palais d'Herme. Le comte Bold, retenu par ordre du roi, exhalait en vaines menaces les premiers transports de sa colère, et Léon, introduit par le roi auprès de Sathaniel, avait avec elle un entretien où peut-être le jeune ministre de Théodoric apprit que la froideur a aussi sa vanité, et qu'elle n'est pas à l'abri de la séduction de la flatterie.

Léon, reçu par Sathaniel comme le génie vivant de Théodoric. laissa échapper des paroles dont il ne prévit pas le funeste résultat.

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