III. — LES AMBITIECX
Dans le partage des terres et des propriétés qui avait eu lieu à Narbonne, le palais de ville de Maximius avait ete donné au prince Euric; ce hasard l'avait sauvé de la dégradation qu'avaient subie lanl d'autres monuments entre des mains plus barbares. Euric avait gardé chez lui tout le luxe de la vie romaine, el ce que nous avons dit de la maison de campagne de Maximius doit facilement faire supposer que sa mais m de ville était également un modèle d'elegance et de faste.
Ainsi donc, lorsque, le soir venu, Euric rentra dans celle maison pour se retrouver face à face avec Sathaniel, il ne s'étonna pas d':ipprendre qu'elle s'clail retirée dans l'apparlement le plus reculé du gynécée; il supposa qu'elle s'était laissée aller à celle crainte d'enfani. qui croit éviter le danger parce qu'il relarde son approche d'un in,tant.
SATHANIEL
— Elle a Ijoau mnfiiir, pensa-l-il, l'iieure est venue de briser celte i liaino, me fallùt-il un crime pour cela.
Il pénétra donc jiis(|ue dans la chambre où elle se trouvait. I liuricconiiaissail trop bien Satliaiiiel ponr s'allendie ;i la voir Ircmblanle devant lui. Il av;iit calculé que c'était une lulle longue cl acharnée d'abord, de l'esprit à l'esprit, de la volonté à la volonté; car il allait lui proposer, en premier lieu, de faire prononcer la rupture de leur mariage, chose toujours facile, tant la loi visigothique ■reconnaissait de cas de nullité. Si elle refusait, il ne lui restait pins que la ressource d'un crime, et, en celte occurrence, il savait encore que Sailianicl ne se résignerait pas à la mort plus facilement qu'à la honte, et que ce serait une lutte où toute sa force d'homme serait nécessaire pour vaincre tout le courage de cette femme.
De son côté. Salhuniel connaissait trop bien Euric pour ne pas être persuadée qu'il lui demanderait compte du nouveau scandale par lequel elle venait de le mettre à la iiierci des quolibets et des insultes de ses ennemis; elle ne se dissimulait point que ce compte serait sévère, et que son mari, poussé aux dernières extrémités, ne craindrait pas de j braver les arrêts de Théodoric pour satisfaire sa vengeance. [ Avec moins de courage et avec moins de confiance en elle-même, Saihaniel eût pu attendre le retour d'Euric dans le lieu le plus ouvert f de sa maison. Elle aurait pu ainsi se mettre à l'abri de ses violences l en se plaçant sous la protection de la présence de leurs serviteurs et i de leurs esclaves; elle aurait pu Calculer qu'Euric n'eut pas osé l'in- ' snlter par des paroles, ou la menacer dans un appartement où ses 1. cris auraient pu appeler de nombreux témoins; mais en cela, Sathiniel n'eût fait que retarder le véritable moment du danger : elle le savait; elle .savait que son époux u'abandonnerait pas le dessein iiu il pouvait avoir conçu, (jarce qu'il n'aurait pas pu l'accomplir dans 1rs premiers transports de sa colère. Elle ne s'était doiic pas ciiCDle devant le perd, comme le pensait Euric, elle l'avait atleiulu ' ^ l'endroit où elle croyait pouvoir le mieux se défendre; elle :i , pour ainsi dire, choisi son terrain pour le combat. Su] homme ne marche à l'accomplissement d'un projet, sans avoir examiné d'avance de quelle manière il le mènera à bonne On. Par un esprit de sage précaution, il s'enquiert en lui-même et se met en présence de tons les moyens par lesquels son ennemi cherchera ù lui échapper. Pour chaque ruse qu'il prévoit, il s'assure d'une ruse qui doit le faire triompher. Ainsi avait fait Euric. Soit(iu'il diit rencoulrer Sathaniel insolente et vaine de son triomphe, soit qu'il calculât qu'elle se montrerait à lui craintive et suppliante, soit encore qu'elle voulût essayer sur sou ccem- le pouvoir de ses charmes enivrants, de celle voix flexible, de ce regard magique dont elle enveloppait ceux qu'elle voii!ait sédiure; soit qu'il dût la renconiier indifl'en'ute et résignée, et feignant d'aece|)ter sa défaite sans résistance, Euric s'était promis de ne se laisser aller à aucun élonnemenl, de ne se laisser prendre à aucun des sentiments qu'on allait jouer devant lui. Et cependant Kuric fut étonné, quand il pénétra dans la chambre de Sathaniel. Elle était assiseà cotéd'une table sur laquelle se trouvaient une épée hors de son foiiireau, et un poignard sanglant. L'eunuque Eros gisait ù ses pieds, le front ouvert par une large blessure.
A l'aspect d'Euric, Sathaniel se leva en s'emparant de l'épée et du poignard. La porte par laquelle le prime venait de passer se ferma derrière lui, et ils se trouvèrent seuls, face à face, n'ayant qu'euxmêmes pour asile, pour appui et pour espérance. Il ne faut pas oublier que nous traçons ici le tableau d'une époque .qui, pour ne pas être aussi complètement barbare que celles (|ui la suivirent, admettait cependant déjà dans les mœurs des peuples con- Tpiei'anlsune feroeité qui, à ce temps, contrastait surtout avec le cadre où elle se produisait. En elfet, dans cette circonstance, la lutte brutale d'un homme contre une femme, le combat à main armée de deux existences ennemies allait se passer dans le fastueux et élégant réduit où Maximius cachait ses plus doux et ses plus enivrants plaisirs.
Dans un appartement pareil à celui où la Romaine Silia avait attendu le tribun Fausins, mollement couchée sur des coussins d'édredon, à peine voilée par des tissus nuageux, le sourire et la volupté dans les yeux, sur les lèvres et dans l'abandon de son corps, préparant aussi sa défense et sa victoire par des armes alors toutes-puissantes sur l'élégance et la mollesse romaines; d;«is un appartement paieil, une femme non moins belle, non moins adroite, dont on peut dire que l'esprit et la beauté étaient encore plus souples à prendre toutes les altitudes de séduction, celle femme attendait son époux, armée et déjà un pied dans le sang.
Lorsque Euric vit Sathaniel ainsi résolue, sa propre résolution s'ébranla. Tuer une femme sans défense était un crime infâme et une lâcheté; se battre avec elle à armes égales, c'était une lâcheté plus grande encore. Qu'on explique ce sentiment si cela est possible, mais il est vrai. Celui doiit le poignard nereculerait pas sur le sein nu d'une femme endormie, serait pris de honte en attaquant une femme qui se couvrirait d'une épèe.
Euric, s'arrêta donc un moment à considérer le-spectaclequi .s'otfrait à lui, et, s'adressanlà Sathaniel qui demeurait immobile et silencieuse il lui dit :
— Ah 1 vous m'avez donc deviné '?
— Je ne sais, dit Sathaniel, mais j'imite l'exemple que vous m'avez
donné la première nuit de noire hymen, cl de même que vous n'allez jamais chez vos ennemis sans être armé, je ne reçois jamais les miens sans être prête à me défendre;
Euric, à celte réponse, garda un morne silence. Sathaniel se tut de son côlé, et tous deux se regardèreni longuement, comme des lutteurs qui cherchent le poinl paroù ils doivent s'attaquer. Toutefois il y avait dans l'expression de leurs yeux un ensemble de cruauté et de précaution, de colère et de ruse, qui eût fait frémir quiconque eût été témoin d'une pareille scène. On eût dit un tigre et un serpent des déserts de l'Afrique en présence l'un de l'autre; le tigre aussi souple que le serpent, le serpent aussi terrible que le tigre ; l'un accroupi et crispant ses griffes de fer, faisant sourciller sa moustache sur ses dents pidssantes; l'autre se re|)li;intsur lui-même, et resserrant ses anneaux l'un sur l'autre pour pouvoir détendre dans tonte sa force leur spirale mobile ; le tigre mesurant la hauteur du bond par lequel il tomberait Comme la foudre sur son ennemi ; le serpent cherchant l'instant où il pourrait arrêter ce bond au vol et se nouer comme une étreinte de fer, autour du <orps de son adversaire; le tigre rugissant sourdement, le serpent silfl.mt de sa voix aigre ; tous deux l'œil sanglant et la gueule béante, tous deux envieux de se déchirer et tous deux craignant les blessures qu'ils allaient recevoir; tous deux avides de leur proie, et tous deux craignant de devenir la proie l'un de l'autre.
Souvent il arrive que le feu de leur rage commune s'échauffe dans cette première lulle du regard contre le regard; et alors ils se précipitent l'un contre l'antre et commencent ini combat ou il n'y a d'autre vainqueur que la mort. Souvent il arrive que la commune crainte s'accroît dans celte mesure prudente du danger, et alors ils se retirent leniemeni et en s'observanl l'un l'autre, pour aller chercher ailleurs un ennemi moins redoutable.
Entre Euric et Sathaniel un pareil sentiment ne pouvait précisément naître d'une lutte pareille ; Euric ne pouvait craindre d'être vaincu, mais il craignait de combattre, et celte pudeur du soldat vigoureux eufaced'une femme débile, fut la seule cause qui prévintune lutte sanglante et acharnée. Euric aurait voulu ne |)as entrer dans cette chambre, il se décida donc à en sortir; mais lorsqu'il le voulut, il trouva la porte fermée, ei dans un premier mouvement de colère, il se retourna vers Sathaniel :
— Suis-je dans un piège où l'on veut m'assassiner?....
— Tu es seul avec moi, répondit Saihaniel.
— Seul avec toi et le cadavre d'Eros, dit Euric.
— C'est que je ne voulais pas, repartit Sathaniel, que tu trouvasses ici deux ennemis.
— Appelles-tu de ce nom le seul esclave qui me soit resté fidèle?
— .l'appelle de ce nom l'esclave qui t'a trahi.
— Eros I s'écrie Euric.
— Eros était à nmi, repartit Sathaniel ; Eros me .servait d'émissaire près du roi Théodoric ; Eros m'a aidée dans la ruse par laquelle j'ai surpris au Bagaude Annaiid le moyen de pénétrer dans la ville de Narbonne; Eros m'a aidée à livrer cette ville à ion frère; Eros acte mon complice pour t'.rracher la gloire de cette conquête.
— C'est toi qui as fait cela I s'écria Euric stupéfait de ce qu'il venait d'entendre.
— C'est moi ! dit Sathaniel.
— Et tu crois que je le le pardonnerai?
— Je ne te 'iemande pas de pardon.
— Oh ! je te le jure, lu n'en obtiendrais aucun Toi, qui m'as fléiri en ni'imposaiit ton alliance ; loi, qui m'as flétri en jetant à un autre la gloire que j'avais conquise, jeie jure sur la damnation de mon âme, tu périras.
— Tu vois que je t'attendais, dit Saihaniel, et je savais que tu n'avais pas besoin de connaître tout le mal que je t'ai fait pour me juger digne de souffrir lOut le mal que tu pouvais me faire.
— Oh ! réjouis-loi bien, s'é«ria Euric, car tu n'auras pas longtemps cette joie de m'avoir ravi ma gloire et mes espérances : tu vas mourir.
— Oh! hâte-toi bien, repartit Saihaniel, car je tiens enfin ta gloire et tes espéiances dans un piège où elles périront ensemble.
Euric s'arrêtîà cette menace ; et, se rappelant comment il avait été toujours vaincu par l'audace et la duplicité de Sathaniel, il s'écria avec une rage désespérée :
— Jlais c'est donc l'enfer qui t'inspire tous ces horribles projets de violence !
— Oh! dit Sathaniel en riant, est-il besoin de l'enfer pour inspirer aux hommes des pensées abominables? Le prince Euric, si élégant et si charmant dans ces heures d'amour, où il restait couché aux pieds d'une femme qu'il aimait, comme le' plus noble et le plus beau des guerriers ; le prince Euric, si fier et si superbe dans ces heures d'espérance, où il mesurait du regard le trône où il voulait faire monter celte femme avec lui ; le prince Euric, si joyeux et si serein quand il cachait ses projets sous l'enjouement d'un caractère léger; le prince Euiie, si habile dans le conseil, si brave dans le couibal, si noble par le sang et par le cœur; le prince Euric a-t-il eu besoin de l'enfer pour être râchenient implacable vis-à vis d'une femme qui n'a fait que se défendre ? Est-ce un démon qui l'a insiiiré, dis-moi , de m'oflrir ta main pour ensuite aller la donner à une autre ? Est-ce un démon qui
eu
SATHANIEL
t'a inspiré do traitor mon fréic en esclave, mon père en étranger? lislce un démon qui l'a conduit quand lu m'as amené cet eunuque pour f'tre le compagnon de tous mes jours et do toutes mes nuits? Est-ce l'enfer qui parlait par ta voix, quand lu disais à un fils de chasser son (lére à coups de fouet ?Non, non, tu as trouvé cela dans ta liaineetdans ion orgueil, et c'est ma haine et mon orgueil qui ont sufli pour m'inspirer tout le mal que je t'ai fait.
— Et tu n'as pas fini, n'est-ce pas? dit Euric.
— Comme toi-même, tu n'as pas encore achevé.
— El lu m'as attiré dans un piège où ma gloire et mes espérances doivent périr tout à fait ?
— Comme lu m'as poursuivie dans ma retraite, pour me tuer après m'avoir déshonorée.
— Ainsi donc, s'écria Euric, nous y périrons ensemhie?
— A moins que tu ne veuilles, reprit Salhaniel, que nous y triomphions ensemble.
Encore une fois Euric resta immobile. Déjil il y avait dans son regard plus de doute que de colère ; cl, s'il semblait encore incertain, ce n'était pas dans le parti qu'il devait prendre envers Salhaniel, mais dans la confiance qu'il devait avoir dans ses paroles. Salhaniel comprit que c'était l'heure d'assurer sa victoire ; et, comme pour elle c'était la vie, la gloire , la puissance à conquérir, elle jela dans la partie un enjeu qui risquait à lui faire perdre tout ce qu'elle voulait gagner ; elle y jeta son s.ilut, sa vengeance, sa vie même; elle repoussa loin d'elle ses armes, qui l'eussent mal défendue ; elle s'approcha de son é|)oux et &e livra à lui en lui criant douloureusement :
— l'ju'ic! Euric I voilà trois mois que lu devrais élre roi des \'isigolhs.
— l'eut-clre as-tu raison, répondit-il, si je ne l'avais trouvée sur ma roule.
— Peut-être si tu en avais suivi une autre, (juoi! ajouta-t-elle r:i|)idément, loi qui regard, ils ton mariage avec Saiii:iniel comme un obstacle à tes projets, tu les appuyais sur ton mariage avec la fille du comte 15old 1 Mais , femme perdue pour femme perdue, il valait encore mieux épouser ta maîtresse que
celle d'un lâche llomain. — Quoi ! s'écria Euric, quand lu as paru devant Théodoric à Toulouse ?
~ Je le savais ; et, outrage pour outrage, ne valail-il pas mieux l'infliger au comle Bold eu passant devant son palais avec une auire épouse, que d'y entrer pour te voir refuser l'épouse que lu allais chercher?
— Ainsi donc, dit Euric, qui marchande surprise en surprise, lu le savais quand je retournais chez le comle Bold pour m'excuser de cette mortelle injure, .\insi donc, aujourd'hui même, tu nous trompais tous quand tu feignais d'accuser sincèrement cette jeune fille d'adultère.
— Aujourd'hui, répondit Salhaniel, je punissais le comte Bold de sa cruauté envers mon père, aujourd'hui j'anéantissais les droits de la famille des Dalles en les déshonorant, car ils sont alliés à des droits plus puissants que les tiens au trùne des Visigoths.
— (Jue veux-lu dire? reprit Euric.
— Comment, reprit Salhaniel, en baissant la voix, l'aspect de Firmin n'a éveillé en toi aucun souvenir, son existence inconnue ne t'a
Celle fomms allenJail son époux, armi'e et déjà un pied dans le sang. — Page 63.
donné aucun soupçon. Ce serment d'Alidah, disant que son séducteur était un Visigolh , et du sang le plus noble de votre nation ; ce soin avec lequel 'Ihéodoric le protège contre loi, rien ne l'a donc ouvert les yeux, et lu n'as pas encore "connu dans Firmin le Visigolh Aspar, le fils Je Thorismond. celui que Théodoric compte avoir pour successeur et que peut-être il va bientôt prendre pour associé.
Quand Léon révéla ses secrets à Salhaniel dans l'entrevue qu'il eut avec elle, par ordre de Théodoric, on ne peut savoir s'il obéit à son roi ou à l'habileté de Salhaniel, mais il est certain qu'il avait parlé : était-ce des projets de Théodoric ou de ses propres projets? la suite nous l'apprendra; mais Salhaniel les savait, c'était assez pour qu'ils lussent à moitié anéantis.
Toutefois, les projets de vengeance d'Euric avaient été facilement oubliés devant les révélations de Salhaniel ; ce n'étaient déjà plus deux
ennemis acharnés et ne cherchant que l'instant favorable pour se frapper et se perdre; leur entretien devenait celui de deux intéressés, menacés d'une perle et d'un danger communs, et qui se serrent l'un contre l'autre pour résister à l'orage et se sauver ensemble; c'étaient de la part d'Euricdes questions rapides , de la part de Salhaniel des réponses dictées par l'intérêt d'Eu-
— Quoil dit enfin le prince, ce Firmin est le (ils de Thorismond? et quel plan as-lu conçu pour faire échouer les projets de mon frère ?
Salhaniel laissa percer à celle parole un mouvement de joie. Elle venait donc d'amener Euric à lui demander conseil et secours; lui qui s'était cru si longtemps le pouvoir de mener seul sa fortune, il était réduit à la confier à une femme que, dans son orgueil, il n'avait jamais regardée que comme un faible obstacle à ses projets.
Toutefois elle sut se dominer assez pour qu'Euric n'efit pas la conscience trop rapide de sa défaite.
— Ce plan , réponditelle, Théodoric le le dicler.i lui-même par la réponse qu'il va te faire relativement à ce jeune Firmin. Grâce à mon accusalion , .-Midah est dans nos mains; grâce à l'accusation du juif Salomon, Firmin sera bientôt dans les tiennes. Comme j'ai demandé l'herilière
des Baltes pour esclave , il faut que lu obtiennes comme esclave l'héritier de Thorismond. La loi te donne ce droit. Attaque Théodoric avec les armes avec lesquelles il t'a attaqué; enveloppe-le dans les filets qu'il a tendus autour de toi.
— Mais lui, Théodoric, comment ponrrai-je enfin m'en délivrer.
— Théodoric, repartit Salhaniel, en baissant tout à fait la voix, Théodoric l'a donne tous les exemples, et tous les exemples de Théodoric sont bons à suivre; il sait, lui, que l'on ne dit pas à un peuple : Je veux m'asseoirsurle trùne où est assis mon frère; il sait qu'on lui dit : Je veux m'asseoirsur ce trône où il n'y a plus personne.
— Ainsi doni'? répondit Euric.
— Ainsi, dit Salhaniel en l'interrompanl, il fautallendre une occasion favorable. — Mais, dit Euric, il se délie de moi.
— Mais, repartit Salhaniel, il a en moi une confiance aveugle. Vois ce misérable étendu mort à nos pieds; tu sais qu'il a servi d'intermédiaire entre moi et Théodoric; suppose que tu l'eusses découvert soudainement : qu'eusses-tu fait?
Paris.— Typ. de VDomlcy-Uiipre.rue Sl-loui8,4l). au Marais,
SATHANIEL
— As-tu bpsniii (lo me le domanilt'r ? répondit le prince.
— tli bien! reprit Satliaiiiel, il te trahissait, lu l'as découvert et tu l'as puni. Ose t'en vanter en face au roi Théodoric, il croira plus que jamais à notre haine et à notre lutte, il se fiera encore au messager que je pourrais lui envoyer, et je saurai encore les secrets qu'il te cacherait à toi, qu'il me cacherait à moi-même s'il soupçonnait notre intelligence. Et pour qu'il ait une foi entière à ce que je pourrai lui faire dire, ce sera Wascezel, mon frère, que j'enverrai près de lui, Mascezel qui aura échappé par hasard à ta surveillance.
— Attendre 1 s'écria Euric avec impatience , toujours attendre I Se fier à des événements qui peuvent ne pas arriver..., ne vaudrait-il pas mieux les faire naître?
— Voilà longtemps que tu as suivi cette route, repartit Salhaniel, et tout ce que tu as combiné avec tant d'art a échoué. Moi, j'ai attendu les circonstances avec la ferme volonté de profiler de celles qui se présenteraient, et, jusqu'à présent, j'ai réussi. Croismoi, le premier pouvoir de l'ambition, ce n'est pas l'audace , c'est la patience. Toutefois , tu as une belle occasion de l'orcerThéodoric à recommencer la lutte avec loi :
demande le jugement immédiatdePirmin ; qu'il te l'accorde ou qu'il le le refuse, il doit naître de ce conflit des événements dont il faut que nous sachions profiter.
Et celle conversation, commencée sous de si terribles auspices , s'acheva de part et d'autre dans l'intimité et la confiance de deux conspirateurs unis par le même intérêt. Toutefois, malgré tous les efforts de Satlianiel, elle ne put faire sortir cet entretien de la voie politique dans laquelle il était engagé. Vainement elle essaya envers Euric toutes ces douces familiarités qui le subjuguaient autrefois: aulani elle put se réjouir dans son orgueil de femme ambitieuse, autant elle dut souffrir dans sa vanité de femme belle el charmante Salhaniel conquit un complice , mais ne retrouva pas un amant. Ce fut en cela que cette femme si adroite se trompa; elle se tint pour satisfaite de la victoire qu'elle avait remjiortée, oubliant ce qu'elle-même avait fait de son complice Eros, s'imaginant que la reconnaissance lui ramènerait l'amour; ignorant, au milieu de sa profonde science des faiblesses humaines, que le cœur qui n'aime plus est le juge le plus implacable qu'on puisse rencontrer. Elle ne s'aperçut pas que, si Euric l'avait aimée encore, elle n'avait pas besoin de le placer sur le trône pour s'y asseoir près de lui ; elle ne comprit pas qu'elle aurait beau l'y faire monter, Euric qui ne l'aimait plus, ne la supporterait pas longtemps à ses côtés.
Ils se séparèrent donc, tous deux la joie dans le cœur : elle, se croyant au bout de la lutte; Euric, voyant enfin comment il pourrait la terminer. Après de longs mois de douleurs et de calculs, Salhaniel se trouva vaincue par la victoire même qu'elle venait de remporter.
Qu'on nous pardonne d'avoir fait pénétrer le lecteur dans cetl§
Regarde ce cliéne, les Visigoths y ont penJu h dernier Gauloi;. — Po^e "3.
lutte incessante de trahisons et de perfidies. Les chemins honteux par lesquels passent les mauvaises passions, sont souvent plus honteux encore que nous ne l'avons moniré. C'est vainement que l'on a prêté à la civilisation les plus adroites combinaisons de la duplicité : les faux semblants d'amitié, d'amour et de dévouement, ne salissent pas l'histoire humaine des peuples civilisés d'une façon aussi abominable que celle des peuples demi-barbares. Vainement les sophistes ont attribué la corruption des peuples à tous les intérêts et à lous les besoins d'une civilisation avancée ; les récils véridiques des événe-
nienls sont là pour les démentir. Et l'on ne s'étonnera ni ducaractère de Salhaniel, ni de celui d'Euric, si l'on veut bien se rappeler qu'ils ne précédaient que d'un siècle le temps de Brunehaut et de Frédégonde , et que jamais perversité si grande , crimes plus audacieux, perfidies plus ténébreuses , n'ont marqué aucune époque.
Ainsi donc, dans cette suite de meurtres el de basses conspirations que nous venons de tracer, on doit reconnaître que nous n'en sommes qu'au commencement de cette effrayante saturnale de crimes qui constitue l'histoire du sixième el du septième siècles; on doit reconnaître l'influencedu contact de la civilisation romaine qui adoucissait encore un peu ces natures ardentes el sauvages.
Un siècle plus tard, on aurait grand'peine à retrouver, parmi toutes ces puissances qui disposaient du sort des hommes, un exemple de justice et de modération pareil à celui de Théodoric; on fouillerait vainement les chroniques les plus détaillées pour rencontrer de saintes résignalions el de nobles dévouements semblables à ceux qui nous restent à raconter.