‹ Ouvrés illustréesChapitre 123 sur 157 · IV. — L'EVEQUE · texte numérisé non relu

IV. — L'EVEQUE

Pendant que cette scène se passait entre Euric el Salhaniel, une autre, d'un caractère bien différent, avait lieu dans le palais d'Herme.

Cùunne nous l'avons dit, Alidah était retournée Chez elle; elle y était retournée seule. Ce reste de protection que Théodoric lui avait accordée, en retenant le comte Bold près de lui, avait ajouté à son malheur cet isolement encore plus épouvantable que le malheur lui-même. Alidah, demeurée en présence de son père après la condamnation qui venait de la frapper, Alidah se serait sans doute trouvée exposée à des menaces, à des violences, à des malédictions; mais ces menaces, ces violences el ces malédictions eussent été pour elle comme un dernier lien qui l'attachait encore à une affection quelconque. Son père irrité n'en était pas moins son père. Il n'y a pas de colère au bout de laquelle ne puisse se trouver un pardon ; il n'y a pas de menace qui ne puisse amener une caresse, il n'y a pas de reproche qui ne puisse finir par une consolation; mais l'isolement, mais l'abandon, «mais n'avoir personnes qui demander grâce à défaut de protection, n'avoir personne à qui crier: « Je suis innocente! » au risque de s'entendre

CG

SATHANIEL

répondre: «Tu es coupable I » c'est un affreux et épouvantable supplice; c'est le supplice du malluniieux égaré dans le désert, et dont l'œil cherche vainement un ètie vivant, fùl-ce un ennemi ; c'est le supplice d'un infortuné qui meurt de soif et qui demande une coupe, fùt-elle empoisonnée; c'est le supplice du prisonnier jeté dans les oubliettes et qui appelle, quelqu'un, fût-ce le bourreau.

Ainsi fut Alidah durant la journée où elle demeura seule dans le palais de son i'.ère ; tout son jeune cœur se tordait à souffrir sans trouver une larme pom' se soulager, toute sa jeune tête se perdait à peser son malheur sans pensera un moyen d'y , échapper. Klle avait fini par s'asseoir dans le coin d'une salle .obscure; serrée et repliée sur ellemême, comme quelqu'un qui a froid, poussant au hasard des exclamations auxquelles elle-même ne prêtait pas un sens, tournant autour de la même idée avec cette inceriitiule qui amène la perte de |a raison, comme un voyageur tourne autour d'un précipice où il tombera nécessairement. Ses yeux promenaient autour d'elle d'étranges regards, plus étonnes que douloureux; il lui ven.iitsnr les lèvres des sourires vagues; elle jetait ses mains au hasard comme pour s'appuyer sur des objets qui n'existaient pas ; elle en était enlin à ce |>Qinl où l'on devient folle, lorsque tout à coup Armand entra dans la sslle où elle se trouvait.

Comme le voyageur égaré qui retrouve sa roule, comme le prisonnier mourant de soif ou de faim, à qui on apporte le pain ef l'eau, Alidah poussa un cri de remercîment qui ne pouvait que s'^diesser à liieu, en apercevant le Bagaude.

— Je sais, dit Armand, avant qu'Alidah eût le temps de prononcer une parole; je sais le jugement qui le flétrit; je sais que pour ne pas exposer les jours de Firmin, tu t'es laissé accuser, juger e( condamner; je sais ce que t'a réservé l'infâme Sathaniel, et je viens pour t'y soustraire. Déjà la nuit était assez obscure pour protéger pjQU entrée dans la ville de Narbonne, elle cachera de même notre spctic. Yiens, suis-moi, Firmin t'attend aux portes de la ville.

— Firmin! s'écria Alidah, à qui la tiansition subite d'qne si profonde douleur à une si grande joie donna une expression de bonheur impossible à décrire; Firmin! répéta-t-elle.

— Oui, reprit Armand, Firmin, ou plutôt .\spar, le fjls de Thorisniond; il est libre, je l'ai arraché à sa prison, j'ai gagné ou massacré ses geôliers; et tandis que les Visigoihs se reposaient ici dans leur victoire, je leur suscitais un plus puissant ennemi que tous ceux qu'ils ont vaincus; car cet ennemi, c'est la division ; viens, Fiiipin t'alteud.

— Il est libre! répétait Alidah, qui manquait de paroles et de force pour dire tout ce qu'elle éprouvait ; il est libre I il vienf me chercher ! où est-il? où est-il? courons vers lui.

Le Bagaude allait entraîner Alidah, dont l'agitation et le délire joyeux se trahissaient par des larmes et des cris, quand son désespoir n'avait pu trouver qu'un morne silence ; le Bagaude, disons-nous, allait l'entrainer, lorsque, par une singulière fatalité, l'homme qui lui avait déjà enlevé cette jeune tille comme une proie vint encore la lui enlever comme une espérance ; cet homme, c'était l'évèque Hernie.

— Où vas-tu? dit-il à Alidah en la retenant.

— Je vais retrouver mon époux, répondit-elle, lellement exaltée par le sentiment qu'elle éprouvait, que la présence d'Hernie ne la frappa point comme une surprise :

— Tu n'as point d'époux en ce monde, dit Herme, et ce n'est point là ce que tu m'avais promis.

— .Mon père! s'écria violemment le Bagaude, c'est assez avoir prêché votre morale à cette jeune fille, laissez-la partir ; celui qui l'atiend ne peut attendre longtemps, car il y va de sa tète, s'il était découvert dans l'asile où il est caché près de Narbonne.

— Oui, reprit Alidah, en s'adressant à Heriue avec ufie joie si confiante qu'il semblait impossible qu'on pût lui Qppuijur un r'ilus; oui, dit Alidah, Firmin est libre, il m'attend, il vient roe clierclier. Ne le savez-vous pas? il m'attend.

— Et dans quel but? reprit l'évèque.

— Tu le demandes? reprit le Bagaude; Alidah ii'est-elle pas son épouse devant Dieu, et ne doit-elle pas le devenir bientôt devant les hommes?

— Si elle sort d'ici, dit l'évèque, elle doit renoncer à cette espérance.

— Oh! mon père, s'écria Alidah, en reculant avec épouvante, ni'empêcheriez-vous de rendre légitime l'amour coupable que j'ai dans le cœur?

— Non. ma fille, je ne serai pas un obstacle à l'accomplissement des lois divines et humaines; mais je serai un obstacle à l'accomplissement de projets sanglants et sacrilèges, dit Herme en regardant Armand avic sévérité.

— Malédiction sur toi, prêtre obstiné! s'écria Armand en tirant son poignard, tu ne seras un obstacle à rien. Cède-moi la place, nous lie sommes pas ici dans la tour de Barthelemi, où j'avais le temps de l'écouter et où je pouvais me laisser gagner à les paroles; nous sommes à Narbonne, dans une ville où le marbre sur lequel je marche tremble sous mes pas, où le toit de cette maison tremble sur ma lête, où je puis être englouti ou écrasé.

— Va donc, repartit Herme, échappe-toi... fuis de celte ville, lu en as encore le temps... 11 Je reste cette nuit... c'esl la seule giàoe que

j'aie pu obtenir pour loi; mais lu n'entraîneras pas cette jeune fille; lu n'entraîneras pas Firmin dans l'abime où lu veux les conduire. .~ Je les conduis au pouvoir, à la gloire, au bonheur.

— Tu les conduis à la misère, à la trahison, à l'iufamiel

— Allons, s'écria le Bagaude en fureur, livre-nous passage. Viens, enfant, un instant de retard, et tu perds Firmin.

— Un pas hors de cette maison, s'écria l'évèque, et lu te perds!

— Mais vous ne savez donc rien, reprit Alidah, vous ne savez pas que je suis condamnée, que je suis une femme flétrie et désliouorée, si je reste?

— Une fille flétrie et déshonorée, si lu sors.

— Demain, je serai esclave.

— Demain, lu seras libre.

, — Traitée comme une crin)inelle.

— Çiére de ton iunorence.

— Je passerai pour la maîtresse d'Euric. r— Tu seras l'épouse de Firniin.

— Mon Dieu! que faire? s'ccria Alidah, ô mon Dieu I

Alidah se tenait entre le Bagaude et l'évèque, incertaine, jetant à l'un et à l'autre des regards suppliants, ne sachant à laquelle de ces (leux paroles elle devait obéir, lorsque Hernie, voulant faire cesser cplle incertitude, éleva la voix et s'écria :

— Viens, Firmin, viens décider toi-même de ton sort et de celui d'Alidah.

A cet appel, Firmin parut, et.^lidah, chez qui tant d'émotions successives avaient épuisé toutes les forces du corps, fit un pas vers lui; mais comme si un coup terrible l'eut frappée au cœur, elle poussa un cri, pressa sa main sur sa poitrine, et, se laissant défaillir, elle tomba sur un siège, pâle, haletante, éperdue. Firniin voulut s'élancer vers elle, le Bagaude l'arrèia.

— Qui l'a amené? lui dit-il; pourquoi n'es-tu pas resté dans la maison de Zansa où tu devais m'attendre ?

— C'est chez Zanni que le saint évêque est venu me chercher.

— Viens dune, dit le Bagaude, nous sommes découverts, viens.

— Qu'on ferme les portes de ce palais, et que i)ersonue n'en puisse sortir ! s'ccria Herme.

— Trahison ! dit le Bagaude , trahison I Ah ! voilà donc le prix du sang que j'ai versé pour la défense de la ville , misérable évéque !...

— Vois cette clepsydre, dit Herme : quand l'eau marquera la quatrième heure de la nuit, les portes de ce palais .se rouvriront pour vous tous, et moi-niénie je vous conduirai jusqu'aux portes de cetii> ville; mais durant les deux heures qui vont s'écouler, vous resteriz en mon pouvoir et vous m'écouterez, car j'ai de grandes nouvelles à vous apprendre; à loi d'abord, Firmin; à loi, Alidah ; à loi-méme, Armand,

Le Bagaude contint sa fureur et dit à l'évèque :

— M'exi)liqueras-tu comment Firmin est en ce lieu et par quelles promesses lu l'as fait manquer à sa parole ?

— Je ne lui ai promis ni couronne, ni vengeance, ni gloire, car je n'ai qu'à lui offrir l'obscurité, le repentir et l'e.xil.

— Et il t'a suivi !

— Je le menais |U'ès d'Alidah.

— El il ne sait donc rien ?

— Non, dit l'evéque, j'ai voulu le laisser le soin de lui apprendre le destin que tu lui prépares, et c'est devant loi que je l'instruirai de celui que je lui puis assurer.

— Je te demande, dit le Bagaude, comment lu as appris l'évasion de Firmin; tu étais à Toulouse quand je suis parvenu à l'arracher à sa captivité et je l'avais dit nies projets. Je les ai tentes maigre tes vaines rcmuiitrauces, et je lesaccouqjiirai matgré tes menaces. .Slais, dis-n;oi, quelle magie t'a conduil à Narbonne aussi vile que nous ; quelle fatalité la poussé à »enir te mettre entre moi et ma vengeance, vieillard, qui suis pourianl bien que je l'atteiiidi-si, fallùl-il passer cette fois sur ion cadavre ?

— Si la marche des ambitieux est rapide, dit l'évèque, celle du prêtre chrétien est infatigable ; si l'amour d'une femme donne des forces à la jeunesse, la voix de l'humanité en donne de plus grandes à la vieillesse. J'étais déjà dans Narbonne quand vous eiriez encore autour de la ville pour attendre la nuit, et lu dis peut-être plus vrai que tu ne penses, quand tu dis qu'il te faudra passer sur mon cadavre pour atteindre ta vengeance.

— El qui l'a enseigné, dit le Bagaude, la retraite où j'avais caché Firniin ?

— Barlhelemi. qui le suivait, tandis que je me rendais au palais d'Euric. Mais ni loi ni moi n'avons de temps à perdre ; dis à ce jeune homme ce qu'il est ; je lui dirai, moi, ce qu'il dnit être.

— Quoi I dit .Vlldali en se levant, Firmin ignore encore...

— Laisse parler cet homme, dit Herme, et toi, Firniin, écoule altentivemenl cl n'oublie pas cjue cet entretien est plus solennel pour toi que pour aucun d'entre nous.

Firmin écoulait véritablement d'un air surpris tout ce qu'il entendait, et Alidah suivait avec anvélé le mouvement de cette si.èiic qu'elle cherclunl vainement à s'expliquer, et qui était peut-être encore olus incoMoevablc pour Firniin. Ce fut donc avec un sentiment indc-

sathaniel;

flnissable de crainte et d'espoir que le jeune Romain attendit les paroles du Bagaiide.

— Ei'oule, lui dit celui-ci : lorsque l'évêque Hernie m'envoya à Toulouse pour connaître les projets des Visigoihs, je lenlai de te sauver. La présence de Théodoric dans celte ville épouvanta les iiardu^ns, et ils refusèrent mes offres et mon or. Quand la trahison d une femme eut livré Narhonne aux Visigoibs, séparé des miens, demeure seul, n'ayant ni soldats ni pouvoir, une espérance nieresta: celle de te sauver encore. Je retournai à Toulouse, je me cachai dans les repanes les plus infâmes ! Je cherchai les amis que j'avais dans la ville, je demandai et j'obtins de leur dévouement ce qui leur restait d'or. J'exigeai d'eux qu'il."; risquassent leur vie pour un dernier service. Leur or servit à corrompre une partie de tes gardiens, leur dévouement m'aida à égorger ceux qui voulurent résister. Grâce à moi tu es libre.

— Je le sais, dit Firmin, et depuis deux jours je me demande encore quel intérêt a pu te pousser à une entreprise si périlleuse.

— Et cet etouuement n'a pas été au delà I dit Armand. Lorsque je t'ai dit qui j'étais, tu n'as pas cherché à comprendre que le roi des Bagaudes ne pouvait s'intéresser à un Romain obscur.

— Je venais vers .\lldah, je me suis oublié.

— El nwintenant ne comprends-U; pas que, pour moi et pour Herme, la liberté et la vie du pupille (lu vieil Attale serait une chose bien indifférente, si ce n'était que la vie et la liberté du Romain Firmin ? Ta naissance obscure ne t'a-t-elle jamais fait réfléchir ?

A cette parole, Firmin se leva; il regarda Herme, puis Alidah ; celle-ci, penchée vers lui, l'anxiété et la joie dans les yeux, l'observait avidement.

— Ah I tu sais qui je suis? s'écria Firmin.

— Oui, dit-elle, oui.

— Laisse finir cet homme, reprit l'évêque, arrêtant l'élan d'Alidah. Continue, Armand; écoute, Firmin.

Le Bagaude parut embarrassé, il voulait donner à sa révélation un caractère de surprise qui entraînât Firmin dans quelque résolution extrême : la présence d'Hernie le gênait. .

Firmin, à qui l'attente était devenue insupportable, s'écria:

— Eh bien ! qui suis-je ? quel est mon véritable nom ? parle !

— Ah ! reprit le Bagaude, tu n'es pas l'homme que j'avais espéré.

— Moi! et comment?

— Parce que, reprit Armand avec violence, tu n'as ni dans le cœur m dans le sang cet instinct des hommes forts qui leur révèle leur naissance, qui leur fait deviner leurs ennemis; tu as vu Théodoric de près, et lu n'as pas senti que cette couronne qu'il porte ne lui appartient pas; tu as louché cet homme, et le sang de ton père verse par ses mains ne s'est pas révolté en toi 1

— Quoi I s'écria Firmin.

— Oui, tu es Aspar, le fils de Thorismond, le roi des Visigoths.

— Moi I s'écria Firmin.

— Le maître de Théodoric, repartit le Bagaude.

— Moi !

— Le juge de ce juge qui a condamné Alidah à l'esclavage.

— Moi I

— Le roi de cet Euric, qui t'accuse d'avoir voulu l'assassiner.

— Moi I grand Dieu I

Et, tout incertain, troublé, éperdu, il se tournait vers Herme, vers Alidah, qui lui criait :

— C'est vrai !... c'est vrai I...

•— Ohl répète-moi que c'est vrai, répondit Firmin. Ah ! que je le punirai cruellement de tout ce que j'ai souffert, de tout ce qu'il t'a biil souffrir, Alidah! Ah! c'est le meurtrier de mon père qui m'a réduit au rôle d'esclave et d'espion I... Mon Dieu I... Alidah, tu es mon épouse, mon épouse devant Dieu. Je le mettrai sur un trône,... tu seras reine.... Herme, toi qui l'as protégée,... Armand, toi qui m'as fait libre,... je vous serai reconnaissant!...

11 s'arrêta un moment, et reprit avec une exaltation inouïe et en élevant au ciel sa tète :

— Je suis le fils de Thorismond, je suis de race royale, je suis le fils du vainqueur d'Attila ; pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt, Armand? ma vengeance serait commencée.

— Suis-moi doiic, reprit le Bagaude. Herme, ouvre -nous ce palais.

— Vieillard, dit Firmin, livre-nous passage ; Alidah, fuyons cette ville.

L'évêque se tint immobile.

— Oh ! dit-il avec dédain, le grand roi qui fuit!

— Il fuit vers une armée, vers les miens qui nous attendent et qui brûlent de défendre sa cause, dit Armand.

— Oh I le noble roi des Visigoths qui va se faire chef de brigands ennemis de son peuple.

— Misérable vieillard ! j'ai défendu ta ville.

— Oui, contre ceux à qui tu veux donner un roi. Ne vois-tu pas, Aspar, que l'ambition du Bagaude Armand a rêvé les succès du puissant Alaric? Il veut faire d' Aspar ce que le grand guerrier a fait d'Altale, un roi esclave.

— Folie ! reprit Armand. Ouvre-nous ce palais, ou songe que tes

satellites ne sont pas assez près de toi pour nous empêcher de te puninl'une Irahison.

— Tiicz-moi, dit Herme... la loi de tous les peuples punit les homicides...

— Traître I traître I traître I dit Armand avec rage... et moi insensé, misérable ! qui me suis fié à un prêtre, qui t'ai livré mes secrets, qui t'ai défendu!... Ah ! tu m'as vendu à Théodoric...

— Je t'ai arraché à sa vengeance...

— Ses bourreaux m'attendent.

— Ce n'est pas toi qu'ils trouveront.

— Alors, m'expliqueras-tu enfin pourquoi nous sommes prisonniers?

— Je t'ai laissé parler, tu vas m'écouter; toi aussi, Firmin ; toi aussi, Alidah.

La violence de cette scène avait jeté un tel désordre parmi tous ceux qui y avaient pris part, qu'il se passa un assez long temps avant que chacun eût le calme nécessaire pour écouler la parole austère de l'évêque. Ce moment de trouble profita an désii' d'Alidah et de Firmin. Ces deux jeunes gens, amants, pour ainsi dire sans se connaître, et qui s'étaient dévoués l'un pour l'antre sans savoir s'ils ne feraient pas de sacrifices à un cœur incapable de les apprécier, se retrouvaient avec un sentiment tout nouveau pour eux. Firmin était devenu pour Alidah le généreux amant qui avait refusé sa liberté afin de ne pas attenter aux droits de sa famille; Alidah était devenue pour Firmin la femme dévouée qui avait accepte l'esclavage afin de ne pas livrer ses jours à la vengeance de son pèie. 11 f avait' bien loin d'eux à eux-mêmes ; il y avait bien loin de l'amour qu'ils se portaient après deux mois de séparation, à celui qui les avait donnés l'un à l'autre; que cet entretien les trouvait diflerent» de celui qui eut lieu sur la tour du ('hâteau, quand tous deux, en présence d'une situation menaçante, jouaient encore, sur des querelles de mots et des reproches frivoles, la destinée future de leur vie.

Le moment où ils se rapprochèrent, où, la main dans la main, ils se regardèrent et se reconnurent si dignes l'un de l'autre, la douce et silencieuse contemplation où ils resièrent un moment, le seul mot qu'ils écliangèrent pour se lier l'un â l'autre : « Partout ensemble ; » ces inap|)réciables expressions de la voix, du regard, du geste, qui disent tant de choses à ceux qui se les adressent, passèrent inaperçues pour la sauvage brutalité du Bagaude et pour l'austérité de l'évêque : ni l'un ni l'autre ne comprirent la noble pudeur de ces deux âmes, qui avaient besoin de la solitude pour se découvrir l'une à l'autre. Deux enfanis amoureux s'étaient quittés, deux cœurs pleins d'une profonde passion venaient de se retrouver.

Enfin tous deux se reiournèrent vers révê(|ue pour l'écouter, bien assurés que la résolution de l'un serait celle de l'autre.

— Enfants, leur dit-il, après ce que vous venez d'entendre, il me reste bien peu de chose à vous dire. Armand vous a expliqué le sort qu'il pouvait vous do'nner; quand l'heure que je vous ai marquée sera venue, je vous laisserai fuir avec lui, si telle est votre volonté. Tu t'en iras, toi, jeune fille, au milieu d'une troupe de brigands pour qui ta présence sera un sujet de discorde honteuse; coupable envers Ion père et envers Dieu, lu .deviendras encore plus coupable envers les tiens. Je note parle pas des rudes privations auxquelles tu t'exposeras, le moindre courage suiflt pour les supporter; mais je dois te dire quelles souffrances t'attendront quand tu verras celui que tu aimes associé à une vie de meurtre et de |)illage. Sans doute, l'esclavage t'attend et la honte des jugements pèse sur ta tête ; mais quelque part que tu fuies, tu remporteras avec toi ; demeure, et bientôl je t'en aurai affranchie. La parole d'un vieillard et le témoignage de celui qui est la première cause de ta faute, détruiront facilement l'accusation de Salhaniel.

— Mais le comte Bold ! s'écria Armand, demandera la tête du Romain qui a séduit sa fille?

— Le comte Bold, dit l'évêque, donnera sa fille avec joie au fils de l'illustre Thorismond.

— Mais Théodoric tuera le fils de Thorismond I reprit le Bagaude.

— Il y a un mois, dit l'évêque, que Théodoric peut le tuer, et il ne l'a pas fait.

— Mais il faudra donc, reprit Aspar, que je renonce au trône de mon père?

— Ton père n'avait point de trône à te transmettre, répondit l'évêque; si lui-même a succédé à son père Théodoric, si son frère l'a remplacé, c'est parce que Thorismond était le plus brave guerrier de sa nation, c'est parce que la sagesse et le courage du roi actuel des Visigoths lui ont fait pardonner le crime par lequel il a monté sur le trône. De quel droit iras-tu, toi, inconnu, demander le suffrage de tes concitoyens? La longue coutume qui a maintenu le sceptre dans la famille des Balles, tant quelle en a été digne, et celle qui semble devoir s'établir en faveur de la famille qui nous gouverne, n'ont pas détruit le droit primitif des Visigoths d'élire leur roi. Quelles victoires, quels services invoqueras-tu pour demander cette haute récompense? Si les droits de la naissance suffisaient, pourquoi le comte Bold n'estil pas le souverain des Visigoths? Je ne veux pas le dire que tu ne trouveras point parmi cette nation des mécontents, tOut prêts à se rattacher à la première ambition qui leur offrira des chances de dis-

os

SATHANIEL

cordes et de tiouble; mais si cette voie mène quelquefois au trône, elle mène aussi souvent au supplice et toujours à l'infamie.

— -Me faudra-t-il donc lionleusement cacher le nom que je porte, répliqua Asi)ar, parce qu'il peut être un danger pour moi et pour d'autres?

— Il faudra le proclamer bautement, répondit l'évéque, et t'en faire une sauvegarde et une espérance ; il faudra le proclamer pour avoir le droit de prendre rang parmi les tiens, et pour l'assurer le droit plus noble encore d'acquérir le renom qu'obtiennent tout courage et toute vertu. Va, si tu veux, iila suite de ce Bagaude, emmène avec toi ta maîtresse, proclame iiarmi des brigands qu'elle est ton épouse et que tu es le fils de Tliorismond. On te répondra de celte ville que tu es un imposteur, et qu'elle est la proslituèe du prince liuric. Les Visigoths iront t'attaquer au milieu des soldats honteux que lu commanderas; ta lête sera mise à prix comme celle d'un criminel ; ton union sera llelrie par le mépris public ; la home el la mort sont au bout de ton entreprise. Viens, maintenant, si lu l'oses, au palais de ion rei; dis-lui que tu es le fils de 'Ihorismond, et mon témoignage el celui de Bartliélemi, le lénioiguage de sa conscience même, l'obligeront ù te reconnaître. Dis-lui que cette jeune ûUe n'a commis d'autre crime que celui de l'aimer, et demain je bénirai solennellement votre union, demain vous serez unis pour ne plus vous séparer.

— Grand Dieu! s'écria Alidah, en sera-t-il ainsi?

— Le sort t'a assez cruellement frappée, répondit l'évéque, pour que la justice 'de Dieu soit satisfaite.

Alidah regarda son jeune amant, comme pour lui dire qu'il ne devait plus y avoir de doute dans la résolution qu'ils allaient prendre; mais, par un de ces senlimenis qui tiennent, pour ainsi dire, à la force exubérante de la jeunesse, celui-ci ne pouvait se décider k accepter ces moyens calmes et directs de parvenir. Il lui semblait que toute position conquise par la force était plus honorable. Le combiit lui offrait des chances de gloire. Il montrerait dans la lutte ce qu'il avait de courage et d'éclalanle vertu, il obtiendrait l'admiraiion des Visigoths et la crainte de ses ennemis ; il ferait enfin du nom d'Aspar, un nom redoutable et qui appellerait l'alienlion des peuples.

Toutes ces diverses pensées qui agitaient Firmin ou plutôt Aspar, se montrèrent dans la réponse qu'il fila l'évéque.

— Et que serai-je, s'écria-t-il, en suivant tes conseils? un misérable guerrier, perdu dans les rangs les plus obscurs de notre armée, obéissant à des chefs qui seront assez jaloux de mon nom pour me mettre à l'abri des dangers où je me pourrais illustrer.

— Et qu'était Ataulphe avant d'être le roi des Visigolhs? qu'élail ton aïeul lui-même? des guerriers qui sont devenus les plus illustres, parce qu'ils étaient les plus braves. Crois-moi, les dangers ne manquent jamais à ceux qui les cherchent sincèrement.

— Il faudra me faire l'égal de ceux à qui j'aurais le droit de commander?

^ — Préfères-lu te faire leur ennemi ? Veux-tu que, lors même que l'on croirait à la naissance, le premier mol qu'on ajoute à ton nom soit celui de trailre ? car celui qui combat. contre son peuple, pour quelque droit que ce soit, celui-là est un traître.

— Et qui es-tu donc. Romain, s'écria violemment le Bagaude, toi qui plaides si chaudement la cause des Visigolhs ? Qui es-lu donc, loi, qui, après avoir défendu Naibonne contre eux, crains qu'une discorde civile ne la leur fasse perdre? Il y il un mois, elais-Uuionc traître aux Visigoths, ou aujourd'hui es-lu infidèle aux Romains?

— Mon peuple, à moi, dit l'évéque, ce sont les infortunés. Quand les Visigolhs sont venus attaquer cette ville, j'ai essayé de la sauver de leur domination, parce que je savais que cette domination ne s'établirait que jiar la dévastation, le pillage et la ruine de tous les citoyens romains. Aujourd'hui cette œuvre sanglante est accomplie :ji^ demanderai au ciel que ceux qui régnent régnent longtemps. Malheur au champ fertile sur lequel une troupe de loups se disputent leur proie I les riches moissons périssent, arrachées par l'effort de leurs griffes sanglantes, et la stérilité naît à l'endroit où s'est livré le combat. Malheur aussi aux contrées où les ambitions se disputent un trône I les cites el les villages disparaissent sous leurs luîtes terribles ; les populations périssent, écrasées sous les chars des vainqueurs ou des vaincus; ils se jettent l'incendie d'une ville à l'autre, pour s'enlever un asile, sans s'inquiéter s'ils l'enlèvent à des milliers d'innocents. Ce n'est donc pas le peuple visigoth que je défends contre lui-même : ce sont les Romains, peuple misérable et couché par terre, sur lequel passent les nations en le foulant aux pieds, en lui brisant la léle, en le mulilam, en plantant leurs glaives dans sa poitrine, en assurant leurs tentes sur ses cadavres; c'est ce peuple misérable que je voudrais sauver.

— Que Dieu vous aide, mon père! s'écria Alidah, que sa jeunesse el sa faiblesse de femme rendaient plus sensible à de tels tableaux.

— Et cependant, reprit Herme avec un doux accent de persuasion , je ne l'eusse point tenté si je n'avais dû m'adresser à toi, jeune homme, habitué à entendre les austères paroles de notre sainte religion ; à toi jeune fille, qui maintenant que tu en comprends

le pouvoir, sais combien elle apporte de douces consolations à ceux qui marchent d'un pas ferme dans le chemin de la vertu, de la justice et de la vérité. Je ne l'eusse pas tenté si j'avais du ordonner il Aspar d'abandonner des droits sacrés ou des esjjerances légitimes; mais j'ai complé remporter la victoire parce que je viens (le dire à l'un et à l'autre : « Enfants si faibles et si abandonnés tous deux, vous portez cependant en vous une grande puissance de mal : est-ce sur celle-là que vous voulez vous appuyer? Vous portez en ^ ûus une grande espérance de bien : ne sera-ce pas vers celle-là que vous marcherez ? »

— Toujours, s'écria Aspar, sans trahison, mais sans lâcheté.

— Et s'il est vrai, continua Hernie, que la voix de Dieu soit sincèrement écoutée par vous ; s'il est vrai que vous deviez aspirer à voir tous les yeux aveugles s'ouvrir à la sainte lumière du catholicisme, ne sentez-vous pas que ce sera un bel exemple à donner à votre peuple, au milieu de toutes les divisions qui le menacent et de toutes les ambitions qui l'obsèdent, que celui de deux jeunes coeurs déposant publiquement des droits assez douteux pour être soutenus, immolant en eux-mêmes les espérances des factieux, et ne demandant à leurs frères que la place que Dieu et la vertu leur marqueront en ce monde? Pensez-vous qu'il n'y ait nulle gloire à ce sacrifice? pensez-vous qu'il ne vous sera compté pour rien dans Je jugement que la justice des hommes el de Dieu portera un jour sur vous? Toute renommée a-t-elle donc les pieds dans le sang et un glaive en la main? et Jésus-Christ n'a-l-il pas conquis beaucoup plus de sujets dans son humilité et sa pauvreté que l'illustre César, notre premier vainqueur; que le farouche Attila, ce grand dévastateur du monde? La gloire en est-elle moindre?

— Celle gloire est la sienne, reprit Aspar en baissant les yeux; mais qui oserait espérer d'y arriver?

— Que si ces gr.ives paroles ne peuvent te toucher, jeune homme, reprit Herme avec douleur; si la gloire humaine t'a déjà altéré de sa soif mortelle, demande où sont les héros, cherche s'ils sont parmi les traîtres ou parmi les fidèles, parmi ceux qui ont combattu pour leur propre cause ou pour la cause générale. Toi à qui ton malheur même a donné un plus riche savoir, une plus noble instruction qu'à tous ceux de ton peuple, rappelle-toile sort quiafrappé tous les injustes ambitieux. Choisis entre le mépris et la haine des gens de bien et leur admiration, et n'oublie pas surtout qu'il arrivera un jour où tu devras un compte lerribre de chaque moment de la vie.

Alidah se tourna vers Aspar, qui paraissait troublé el incerlain, el lui dit doucement:

— Le ciel est un asile où l'on est encore ensemble. Aspar lui tendit doucement la main et répondit :

— Et je te laisserai donc dans ce monde, sans pouvoir, sans bonheur!

A ces mots Herme reprit avec plus de force:

— Sans bonheur, dis-tu? Oh! si lu avais approché ce roi dont tu envies la place, tu saurais à quel prix horrible il l'a conquise ; lu le verrais marcher comme un esclave courbé sous le fardeau de son re- ' mords ; tu le verrais en butte aux besoins et à l'horreur du crime ; lu le verrais seul dans sa vie, seul dans ses jours el seul dans ses nuits ; car Théodoric n'a pas osé associer une épouse à l'horrible tourment qu'il lui faut snpportei'; sur sa couche qu'occupe le remords, il n'y a jamais eu de place pour l'amour. 11 faut aux ambitieux comme Euric des épouses comni^ Salhaniel ; aux coupables il faut des complices, aux maudits il faut des femmes perdues.

— Que dites-vous? s'écria Alidah en s'altachant à Aspar.

— Va donc maintenant, continua l'évéque, car l'heure est sonnée. Ouvrez, ouvrez les portes, reprit-il ; que ceux qui veulent sortir de ce palais en sortent.

— Ah! nous restons, dit Alidah, Aspar, nous restons.

— Faites place aux ennemis de Dieu et des hommes! faites place à ceux dont la grandeur ne s'assied que sur des ruines, dont la gloire ne s'abreuve que de sang 1

— Aspar.... reprit Alidah en le conjurant du regard.

— Restons, reprit Firmin en baissant' les yeux, et que Dieu nous protège !

— Laissez-moi donc passer, répondit le Bagaude en se relevant de toute sa hauteur. Demeure, enfant timide : tu es bien digne d'appartenir à ce peuple exécrable que je hais et que je méprise ; demeure ici, prêtre imbécile ; je reviendrai un jour dans cette ville de Narbonne: j'y reviendrai, comme tu l'as prédit, sur ses ruines: et alors je serai pins grand que la vertu que tu prêches si éloquemment, car je l'aurai abattue à mes pieds et je m'élèverai sur elle.

Tout aussitôt le Bagaude s'éloigna. Herme le'suivii jusqu'aux portes du palais, pour lui faire livrer passage, el les deux jeunes gens demeurèrent seuls ensemble.

Soit que l'évéque comprit tout ce qu'ils avaient use dire, soit qu'il eût senti que la détermination d'Aspar lui avait été plutôt dictée par son amour pour Alidah que par sa résignation, il voulut laisser à celle-ci le soin d'affermir la victoire qu'elle venait de remporter, et il se contenta de leur faire annoncer par un esclave que le lendemain, à la poinle du jour, il bénirait leur mariage, et qu'il obtiendrait du roi Théodoric et du comte Rold le pardon du passé.

SATHANIEL

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