‹ Ouvrés illustréesChapitre 124 sur 157 · V. — RÉSIGNATION · texte numérisé non relu

V. — RÉSIGNATION

Pour oser écrire dignement la scène qui suivit cet entrelien, il fondrait une plume sans doute plus habile ([ue la nôtre, il faudrait des lecteurs plus faciles à persuader que ceux du temps où nous xivons. La naïve bonne foi de certaines croyances, l'audace de certains scrupules, effaroucheraient peut-être les plus religieux et feraient sourire de pilié les plus incrédules. Il n'est donné qu'aux chroniques ellesmêmes de cette singulière époque de raconter les conversions soudaines des pécheurs, et surtout d'entrer dans le détail de ces conversions. Grégoire de Tours en cite plusieurs d'une charmante bonhomie, entre autres, celle d'un mari pris tout à coup, pendant la nuit, de la crainte d'être trop heureux.

Au milieu de toutes ces dévastations dont il est entouré, parmi tous lesmartyres soufferts autour de lui, il s'épouvante auprès de sa belle et jeune épouse de l'amour qu'il a pour elle et de celui qu'elle a pour lui ; tant de félicités lui semblent une tentation infernale, et il se croit coupable de n'avoir pas encore eu sa part de misères et de douleurs.

A une époque où tant de calamités pesaient sur les peuples que la vie humaine n'était plus comptée que comme une expiation, on comprend ces peurs soudaines devant un bonheur exceptionnel; aussi voyez le mari jeune et amoureux, sa femme jeune et amoureuse : ils s'interrogent, ils se racontent les souffrances dont sont accablés leurs meilleurs amis. Ils connaissent une jeune fille dont le fiancé a été massacré par un soldat ivre qu'il a rencontré ; un père dont les petits enfants ont été briilés par les barbares; il y a non loin de leur demeure une famille dont les vieillards ont eu les yeux crevés, dont les jeunes femmes ont subi les derniers outrages; ceux-là sont entourés du respect et de la pitié i)ublique, ceux-là passent pour des saints que la main de Dieu a voulu éprouver : Ceux-là, se disent-ils, sont assurés que le Seigneur leur rendra auprès de lui le bonheur qu'il leur a enlevé SIM' cette terre ; ceux-là seront les plus heureux dans le ciel, parce qu'ils ont été les plus malheureux ici-bas; mais nous qui sommes heureux ici-bas, que deviendrons-nous dans le ciel ? quelles douleurs, quels sacrifices pourrons-nous offrir au Seigneur pour que sa clémence nous admette parmi ses élus? Pour une vaine joie de quelques jours dans ce monde, nous faudra-t-il perdre l'éternelle félicité dans l'autre I Puisque la grâce de Dieu se détourne de nous, ne pouvons-nous pas l'appeler sur notre union ? ne pouvons-nous pas lui témoigner quele malheur nous trouverait forts, que les plus dures privations nous trouveraient résignés, qu'iln'est aucuns sacrifices, mémo les plus grands, dont nous ne soyons capables, et qu'il n'est aucun bien dont nous ne soyons tout prêts à nous dépouiller ?

Et comme pour deux jeunes époux en qui la beauté donne à chaque instant de nouveaux attraits à la passion qui les a unis, comme pour eux l'amour est le premier des bfens de ce monde, les voilà qui se jurent tous deux une chasteté éternelle, non pas une chasteté protégée par une séparation, mais la chasteté l'un près de l'autre, dans la même couche, durant de longues années.

El le vénérable évêque de Tours, qui raconte cette merveilleuse histoire, ne doute pas un moment qu'ils n'aient tenu leur serment, et il les place avec un saint enthousiasme parmi les plus saints martyrs, parmi les plus purs des enfants de Dieu. Malgré tout ce qu'on peut jeter de moquerie sur cette naïve histoire, nous croyons pour notre part à sa réalité et à sa sincérité. Il y a dans toute existence des phases qui présentent les mêmes caractères.

Comme la douce crédulité, comme les sacrifices volontaires, comme les dévouements sans bornes, appartiennent aux jeunes passions de l'homme; de même les résignations excessives, les pénitences imméritées, les repentirs sans crimes, appartiennent aux jeunes croyances de l'humanité. L'enfant de dix-huit ans qui se fait couper un bras afin d'obtenir l'amour d'une femme qui a aimé un beau soldat mutilé dans une bataille, explique peutrétre le sacrifice des deux jeunes époux pour obtenir la faveur d'un Dieu qui étend surtout sa main sur les infortunés.

Peut-être n'est-il pas besoin de ce que nous venons de dire pour comprendre la pudique résistance d'Alidah aux désirs de Firmin, lorsqu'ils se trouvèrent seuls après une si longue séparation ; mais peut-être était-il nécessaire de montrer comment on faisait, pour ainsi dire en soi-même, des marchés avec Dieu pour faire croire au partage qu'Alidah voulait s'imposer.

— Oh ! lui disait-elle, ne me demande plus de l'aimer comme je l'ai aimé ; ne comprends-tu pas que Dieu nous a choisis pour donner à notre peuple un saint et éloquent exemple de vertu? Si celui qui n'a pas péché n'a pas toujours droit au bonheur en ce monde, de quel droit oserons-nous le demander, nous qui avons été si coupables I nous devons avoir encore beaucoup à souffrir.

— Non, reprit Firmin, Dieu ne t'en demande pas davantage, et tu as entendu le saint évêque qui, d'abord, avait exigé notre séparation comme un devoir, promettre de bénir notre amour et ne plus nous en faire un crime.

— C'est qu'il a jugé notre courage au-dessous de notre destinée.

— Tu le trompes, Alidah, il en 'faut un plus puissant que tu ne penses pour accepter celle qu'il veut nous imposer. Crois-lu donc

que je pense sans remords à l'avenir que l'a fait mon amour ? croistu qu'il me faudrait plus de force pour te foire monter sur le trône des Visigoths , qu'il ne m'en a fallu pour y renoncer ainsi que loi ? Oh I mon Alidah , je n'avais encore aucun droit à cette place, que mes espérances t'y voyaient déjà; oui, je voulais te donner une noble excuse de ta faute ; je voulais, en montrant que tu avais choisi le plus brave et le plus audacieux, faire regretter à toutes les femmes de n'avoir pas été coupables comme toi ; je voulais, en te plaçant plus haut que la rivale qui t'a poursuivie , prouver au monde que ta faute n'était pas irréparable, et que la gloire pouvait la cacher. •

— Hélas! reprit Alidah, d'un air plutôt mélancolique que triste, tu regrettes celte puissance et ce trône qui t'appartiennent?

— Pour toi seule, Alidah, pour loi seule.

— Oh I continua Alidah, en souriant doucement avec un accent presque maternel et indulgent; oh I je t'ai mieux deviné que lu ne penses, je t'ai mieux compris que toi-même : tu n'as cédé qu'à mes larmes et non point aux discours du vertueux Hernie ; c'est moi que tu as voulu sauver ; c'est pour devenir mon époux devant les hommes, pour effacer de mon nom cette tache d'adultère dont on a voulu le flétrir, pour m'arracher au châtiment immérité qui me menace, que tu as abdiqué les superbes espérances, tes droits, ton nom, ta gloire : eh bien! ce sacrifice que tu as fait pour me rendre l'honneur et la liberté, je puis te le faire, moi, pour te rendre ton nom, ta gloire, ta puissance.

— Toi ! s'écria Firmin.

— Oh ! reprit Alidah, avec un enthousiasme profond et passionné. Dieu doit accepter un tel échange, il prendra toutes les pénitences de ma vie pour toutes les fautes de la tienne. Oui, mon Firmin, si le saint évêque veut le permettre, tu seras grand, tu seras heureux.

V— Que veux-tu dire! repartit Firmin; comment peux-tu parler d'un bonheur que tu ne partagerais pas!

— Ohl ce serait le plus doux que je pusse espérer. Oui, vois-tu, Firmin, si, pour notre faute commune, il me faut souffrir toute seule, ce sera avec joie. Je resterai, s'il le faut, flétrie aux yeux des hommes, pendant que toi tu grandiras devant leurs regards. J'irai, si Dieu l'exige, dans la maison d'Euric; j'irai comme \ine esclave, si mon esclavage peut racheter le serment que tu as fait de renoncer à tes droits; je subirai l'opprobre du jugement qui me condamne, si tu peux ainsi ressaisir ta gloire; je servirai la fière et impure Salhaniel, si toute cette misère, toute cette douleur, tout cet opprobre, peuvent te faire pardonner et l'ouvrir le chemin du trône qui l'appartient!

— Grand Dieu ! s'écria Firmin , à qui des larmes vinrent aux yeux, en voyant Alidah s'exalter dans cette généreuse pensée, et tu crois que je l'accepterais"?

Mais Alidah, sans répondre, se laissa tomber à genoux, en disant, avec un accent de sainte prière :

— Oh ! mon Dieu , vous qui vous êtes dévoué pour les hommes, laissez-moi me dévouer pour lui I vous qui avez racheté de tout votre sang les crimes de l'humanité, laissez-moi racheter de toutes mes douleurs son ambition et ses passions de gloire! ajoutez une misère à ma vie à chaque victoire qu'il obtiendra;. donnez-moi une souffrance pour chacune de ses joies! et je vous remercierai, mon Dieu, je vous remercierai de votre clémence, je vous adorerai dans votre bonté, je vous glorifierai dans votre grandeur!

— Alidah! Alidah! que dis-tu? reprenait Firmin, tandis que la jeune fille prononçait cette prière d'une voix ardente et les yeux trempés de larmes; Alidah, pourquoi ces pensées, pourquoi cette séparation, pourquoi cette prière odieuse? oh! ne m'aimes-tu plus?

Alidah se tut, et lorsque Firmin la releva, presque malgré elle, du sol où elle s'était mise à genoux, elle cacha sa tête dans son sein, en versant d'abondantes larmes, et sa voix murmura doucement et en paroles entrecoupées:

— Mais toi! toi, Firmin, m'aimes-tu encore?

— Tu en doutes, Alidah, tu en doutes! que t'ai-je donc fait pour cela?

— Hélas ! reprit-elle doucement, tu m'aimes, mais tu m'aimes moins que la haute fortune qui l'attend.

— Alidah! peux-tu le croire?

— C'est que moi, Firmin, quand l'évêque m'a dit que tu m'étais rendu, j'ai éprouvé une si vive joie que j'ai tout oublié, tout, jusqu'à la colère de mon père.

— Et moi aussi, j'oublierai tout, mon Alidah.

— Ohl Firmin, ne sens-tu donc pas qu'il y a un bonheur au-dessus de toutes les ambitions?... Thcodoric veut notre exil... qu'il le marque où il voudra, aussi loin de son royaume qu'il pourra l'inventer, si ce doit être à coté l'un de l'autre. Firmin, depuis que je t'ai quitté, j'ai vécu dans cette sainte maison, j'ai vu des misères que tu ne peux imaginer, et, parmi ces misères, des joies que je ne m'étais pointfigurées. C'est que ceux qui les ressentaient étaient devant Dieu, résignés et soumis : ceux-là supportaient de cruelles douleurs sans plainte, d'amères privations sans envie, et pourtant il y en avait qui n'avaient ni amour ni espérance pour les soutenir.

— Oh! tout ton amour me sulïira.

SATHANIEL

— Ecoute-moi, Firmin, écoute-moi! J'ai appris bien des choses depuis que nous nous sommes quittés. La vie, vois-tu, la vie n'est sur cette terre qu'une longue et rude épreuve pour arriver à un bonheur éternel.

Et en parlant ainsi, Alidah embrassait Firmin de son doux regard, sachant qu'il emportait avec lui la persuasion.

— Oui , disait-elle, il y a après la mort un bonheur qui ne finit point, et, si tu en démérites qn faisant toutes les funestes choses que le saint évèque noua a défendues, il faudia bien que moi je souffre ici-bas pour nous deux, afin que lu sois pardonné et que nous soyons ensemble dans le ciel.

Et l'amour de la jeune fille, qui croyait ne penser qu'à Dieu, tout occupée qu'elle était de Firmin, éclairait son visage d'une sainte et douce lumière. Le jeune homme, ému, attendri, lui répondit avec la même ferveur :

— Et moi, pour l'épargner une larme en ce monde, penscs-tu que je ne sache pas sacrifier tous ces brûlants désirs de fortune qui me dévorent?

— Oh! que Dieu, s'écria Alidah, te donne celte pensée et la fasse mûrir en ton cœur!

— Ah ! déjà c'est une résolution prise.

— Ami, dit Alidah, demandons au Seigneur de l'y affermir.

— Alidah, je prierai comme loi.

— Eli bien i mon Dieu ! reprit Alidah en se remettant à genoux et en attirant Firmin près d'elle, donne-lui le courage d'aimer l'obscurité, éioiiffe ces fiers emportements de son cœur, fais qu'il aime et préfère la parole aux louanges du monde, ta gloire à la sienne. Ion triomphe à son triomphe. Mon Dieu! il te prie comme je te prie!

El elle parlait ainsi, ingénue et amoureuse, ne sachant pas qu'elle disait au fond de son âme qu'elle n'avait pas encore appris à sonder :

— 0 mon Dieu! fais qu'il me préfère à tout, fais qu'il n'aime que moi sur cette terre!

El Firmin, surpris, charmé, ému, répétait ces douces paroles; et tous deux, unissant enfin leur âme dans une commune prière, restèrent à genoux, suppliant sincèrement le Seigneur de leur , arracher du cœur l'ambilion-et les désirs superbes. Obtenant sur eux-mêmes cette force, déjà résignés et prêts à trouver bientôt un motif de joie dans ce qu'ils avaient regardé comme une pénitence, tant la persuasion de la misère humaine arrive aisément à ceux qui ont une foi sincère et fait commencer leurs espérances au delà du but où la plupart des hommes arrêtent la leur.

La nuit qui vit cette scène dans le palais d'Herme et celle que nous avons racontée dans le palais' fl'Euric fut vite passée, et le jour se leva où le sort des divers personnages de cette histoire devait enfin être fixé.

Ils étaient arrivés au moment où la crainte de leur avenir devait les reprendre, et déjà ils s'étonnaient du retard d'Herme dans sa maison lorsqu'ils entendirent des pas lourds; ils s'élancèrent vers la porte, et leur terreur fut grande en apercevant le comte Bold. Alidah tremblanle se jeta au-devant de lui comme pour prévenir le premier mouvement de sa fureur ; mais son étonnemenl fut aussi grand que sa joie lorsque son père, lui souriant avec bonté, lui répondit :

— Je sais tout; j'ai tout pardonné.

— Aspar, ajouta-t-il en se tournant vers Firmin, j'espère que tu seras digne de t'allier à la noble famille des Baltes ; je compte que tu ne seras pas au-dessous de la haute destinée que le noble roi Théodoric te prépare.

— I\lon père! mon père! que voulez-vous dire? s'écria Alidah...

— Je ne dois point révéler ce secret. Dans une heure Herme viendra chercher, en ce lieu, le noble Aspar. Firmin apprendra son sort de la bouche du roi, tu l^ sauras de la bouche de ton époux.

Le ton, les paroles du comte Bold frappaient Alidah de stupéfaction, et peut être allait-elle obtenir de son père une explication, lorsque Falrik entra d'un air consterné, en annonçant que Mascezel venait chercher, au nom de l'épouse d'Euric, l'esclave qui lui appartenait. A peine avait-il annoncé cette fatale nouvelle, que Àiascezel parut. D'un rci^aid il iiKinnut Firmin, et remarqua la flère tranquillité du comte Hiild cl l'Iiaiiiionie qui semblait régner entre le vieillard et le jeune homme.

— Esi:lave, cria le comte en l'apercevant, sors de ce palais; tu dois savoir que ma rencontre est fatale à ceux de ta famille?

— Je suis ici en vertu d'un jugement.

— Qui n'existera plus dans une heure.

— 11 ne me faiulia pas une heure pour enlever la fille.

— Est-ce que Sathaniel l'attend? 'Va lui dire que je n'irai point pleurer à sa porte, et que si elle ne veut pas que son père vienne encore pleurer à la mienne, elle obtienne mon pardon pour l'infâme calomnie qu'elle a o.sé soutenir et pour laquelle elle peut être con • damnée à l'esclavage qu'elle a demandé contre les nobles descendants des Baltes.

Mascezel se retira, et un moment après Sathaniel et Euric tenaient conseil sur cet étrange cvcnemenl.

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