VI. — DÉNOCEMENT
— Oui, disait Théodoric à Léon, j'approuve le plan de conduite que lu m'as tracé; oui, je parviendrai de cette manière à faire cesser les complots ténébreux de mon frère, et peut-être, ajoula-i-il en se tournant vers Herme, à etîacer ainsi ce remords qui me déchire; et, une fois cet acte de justice accompli, ajouta-l-il en adressant la parole à (îandoin, je te jure que ce n'est pas en vain cpie lu me donneras l'ilci lui conseil qui m'épouvanlail si horriblement.
(Vciait le lendemain de celte nuit dont nous venons de raconter les eNeucNieiiis, que le roi des Visigoths parlait ainsi aux trois personnes réunies avec lui dans la salle qui suivait celle où il donnait ses audiences. Ces paroles que nous venons de rapporter étaient la .suite d'un long entretien, et la résolution que le roi venait de prendre était sans doute d'une grande importance, car chacun avait un air grave et en même temps satisfait.
— Roi, dit Léon, je croirai avoir dignement reconnu la faveur que tu m'accordes, si j'arrive à faire entrer dans les lois de ton peuple la sagesse des lois romaines. ,
— Léon, reprit Herme, il en est une cependant que lu n'aurais pas dû proposer à -Théodoric d'adopter: c'est celle qui condamne comme complices ceux qui, étant instruits d'un complot contre le souverain, ne lui en auront pas donné avis.
— Et c'est la seule qui me plaise, dit Gandoin. Je n'ai point combattu la mesure par laquelle tu veux associer Aspar à ton pouvoir; car le danger le plus pressant à combattre, c'est l'ambition sans cesse éveillée de ton frère. Que cette loi nous serve une fois contre Euric, j'espère qu'après toi elle tombera en désuétude.
— J'espère le contraire, dit le roi ; celle loi est sage et s'implantera facilement dans nos mœurs.
— Ne l'espère pas, dit Herme; les lois sages et prudentes contrarient trop de mauvaises passions pour qu'elles n'aient pas de nombreux ennemis; celles, au contraire, qui servent les intérêts des puissants vivent éternellement; n'établis pas cette loi barbare parmi les tiens.
— Ce qui est décidé est décidé, dit Théodoric. Maintenant va me chercher ce jeune homme. Je te remercie d'avoir arrêté hier ma colère, lorsque j'ai appris, grâce à toi, son évasion et la présence du Bagaude Armand dans cette ville; la réflexion, les sages conseils de Léon et ton expérience m'ont éclairé. Je le vois, toute force nait de la vertu. Va donc, et que dans une heure Firmin soit près de moi.
— Roi, dit Herme, je t'avais laissé un otage pour le répondre de Firmin ?
— Tu as raison, Barthélemi est libre, puisque Firmin est encore à Narbonne; il peut ijuitter le palais où je l'ai retenu, et toi-même qui m'as répondu du Bagaude .\rmand?...
— Je reste ton prisonnier, dit l'évéque, en interrompant le roi, car le Bagaude s'est enfui.
— Enfui I s'écria Théodoric; il a trompé ta surveillance?
— Je lui ai ouvert les portes de mon palais.
— Toi?
— Moi. Penses-tu que si je n'avais pas résolu de les sauver l'un et l'autre, Barthélemi et moi nous serions venus le les livrer?
— Pourquoi donc l'avez-vous fait ?
— Parce que je savais que nous pouvions mettre notre tête à la place de la leur; sans cela, ni Barthélemi ni moi n'aurions consenti à cette lâcheté. Le Bagaude Armand a défendu Narbonne contre loi, et il l'a défendue pour nous. Malheur à qui trahit le soldat qui a fidèlement combattu pour ou contre lui.
Théodoric, devenu sérieux et inquiet , garda un moment le silence et finit par dire :
— Oui, c'eût été une lâcheté; tu as raison...
Léon , reprit-il , efl'ace celle loi si sévère contre ceux qui ne dénonceront pas les complices ; je ne veux pas faire proclamer comme juste une loi qui serait bravée par le plus vertueux des hommes (loo).
— Sois béni, reprit Herme, pour cette noble résolution !
— Prêtre catholique, dit Théodoric, tu bénis le prince arien.
— Toute bénédiction plaît à Dieu comme toute justice, et ce que lu as fait le sera plus compté que ce que j'ai dit. .Vdieu, roi, je vais chercher Aspar.
L'évéque sortit, cl Théodoric donna quelques ordres afin qu'on fit appeler sur-le-champ les premiers de la nation, et qu'on annonçât en même temps, dans toutes les villes, une assemblée générale du peuple visigoih, qui se tiendrait à .^arbonne, dans un délai de dix jours. Gandoin s'éloigna aussitôt après que Théodoric eut signé divers ordres rédigés par Léon, et celui-ci sortit en laissant sur une lablo quelques papiers écrits et chargés de ratuies : c'étaient ceux sur les- (|uels on venait de discuter.
Enfin il demeura seul, et, pour la première fois depuis longues
(100) Cette loi fui vi^ritablemeiit si funeste, que plus de dix siècles après elle lit Cdiiiiamner i mort un des hommes les plus verlufiix de notre liisluire. Co lui celte loi Thi'odosienne, que Léon introduisit plus lard dans le code visigolliiquc, qui lit condamnor l'inforlunii de Tliou.
SAniAMKL.
'années, il éprouva une douce tranq^iiillitc d'eppi-it et un calme de cœur qui semblèrent lui rendre une lorce depuis longtemps perdue; il souriait à l'espérance de sortir enfln de cette voie d'intrigues ténébreuses dans lesipielles il était engagé Ou voyait qu'il avait enlin jH'is le parti de mener et de conduire ses projets au grand jour, et ce l'ut dans ces dispositions qu'il reçut son frère, lorsque son chambellan lui annonça qu'il se présentait pour lui parler.
— J'aime Celte obéissance, dit-il, elle lui servira, car il va voir enfin ce que je puis, et reconnaître qu'il serait dangereux de lutter plus longtemps avec moi.
Il donna l'ordre d'iuModuire Euric, et, pour la première fois depuis longtemps, ils se trouvèrent seuls ensemble.
L'aspect d'Euric avait, aussi bien que celui de son frère, quelque chose de particulier. Ce n'était plus chez lui l'élégante et froide ironie dont il se servait pour cacher ses projets; ce n'était plus l'humilité «lu'il avait alfeclée dans le même but; ce n'était pas non plus celte assurance hardie et arrogante qu'il avait tant de fois montrée : c'était une préoccupation sombre et agitée, c'était une contraction furieuse et mal déguisée, c'était un abord triste et haineux; ses yeux ne raillaient point et n'insultaient pas; ils semblaient examiner et percer ce Tju ils cherchaient; on eût dit le regard de Sathaniel dans les yeux d'Euric. Il sortait d'avec elle, et elle lui avait donne, pour ainsi dire, son âme implacable et inspiré son funeste esprit.
Dès qu'il parut, le roi lui adressa sérieusement la parole, mais avec un accent de supériorité et de fermeté ^u'il n'avait jamais montré vis-à-vis de lui. "
— Je vuus attendais, mon frère.
— Tant mieux, répondit Euric, et je pense que vous aurez assei de temps pour m'écouter.
— C'est donc une explication que vous chet'clieÉ ? â\l ïbëôdoric : vous l'aurez.
— Une explication sincère, repartit son frèi'e. Il est temps que nous sachions à quoi nous en tenir l'un Vis-à-vis de l'autre : je ne veux point passer ma vie dans la condition subalterne où vous l'avez placée, j'ai besoin de savoir quels sont vos projets pour l'avenir. S'il n'y a pour moi d'autre place que celle que j'ai occupée jusqu'à présent, je cesserai d'y prendre part.
— C'est-à-dire, répliqua le roi, que vous cesserez de comploter contre mes projets?
— Je ne sais, répondit Euric, si je complotais contre vous quand je détruisais â^ire proDl l'armée du comte Gilles; je ne sais si je vous trahissais quand je vous ai facilité la prise de cette ville de Narbonne que vous avez ajoutée à vos Etats. ,
— La ville de Narbonne a été prise sans vous* repartit Théodoric avec flerié.
Acetle parole, Euric répondit par un sourire de pitié etde dédaih, puis il continua du même air triste et sombre qu'il avait eu depuis le commencement decetenlrelieh :
— Vous mentez, mon frère , celui qui vous a liVré le lîagaude Armand a l'Ius fait pour la prise de NarbOhne que Sathaniel eUe-même, votre complice.
Cette révélation surprit Théodoric, sans toutefois l'aballre, car le parti qu'il venait de prendre était trop tlétisif j)0ur lui perineltré de s'arrêter aux petites considérations de vanité qu'il pouvait rencontrer dans sa route.
— Ahl vous savez cela? dit-il tranquillement à son frère.
— Oui, répliqua celui-ci d'un ton de menace, et déjà l'un des deux coupables a payé sa trahison de sa vie; l'eunuque Eros ne vous servira plusd'iutermédiaire et d'espion.
— Vous l'avez tué? dit Théodoric.
— Je l'ai tué.
— C'était votre droit, repartit froidement le roi.
Ce calme, cette indifférence étonnèrent Euric, et lui firent comprendre qu'il y avait quelque grande résolution de prise à son égard ; il garda un moment le silence, comme pour jeter un coup dœll sur la conduite qn'il avait à lenir, et reprit avec un accent qui affectait vainement l'aisance de la fermeté :
— Je vous remercie de reconnaître aussi bien mes droits, car il en est encore d'autres que je viens reclamer de vous. Votre justice a été implacable contre moi et contre tout ce qui m'aimait, ne saurait-elle être un jour, je ne dirai pas sévère, mais juste contre mes ennemis? Il y a un homme qui a voulu attenter à ma vie, cet homme, vous n'avez pas daigné même le mettre en jugement. Ne serait-il coupable envers vous que de n'avoir pas accompli le crime dont il est accusé, et ne le protégez-vous contre moi que pour lui donner occasion de leparer sa faute?
—Je ne connaispoint l'homme dont vous me parlez, répondit Théodoric; je me rappelle qu'un marchand d'armes juif a accusé un do vos esclaves d'avoir eu ce piojet; dès qu'il vous plaira, nous les ferons tous passer sous ses yeux, et je vous promets le châtiment de celui qu'il reconnaîtra.
— Vous savez bien, mon frère, de qui je veux parler, repartit le prince ; vous savez bien que celui qui s'était glissé dans le château du comte Boid comme espion, s'était glissé parmi nos esclaves, comme assassin?
— Celui-là, comme un autre, repartit le roi, sera présenté au juil Salomon, et si le juif Salomon veut le reconnaître, nous lui ferons son procès.
— Vous me dites cela parce que nous ne sommes pas à Toulouse, répliqua Euric qui contraignait à grand'peine la colère qui l'agitait; vous savez bien que ce procès est impossible.
— Si nous ne sommes pas à Toulouse, repartît le roi, Salomon est à Narbonne, où il est venu pour acheter de nos soldats les objets précieux qu'ils ont recueillis dans le pillage de cette ville, et ce procès commencera demain si vous le voulez.
— Aujourd'hui, si c'est encore possible, car votre lii-iSonnier s'est évadé de Toulouse, et bientôt il sera hors de votre puissance si vous ne le faîtes arrêter.
— Dans quelques moments il sera dans le palais, repartit le roi, et vous serez libre de poursuivre voire accusation contre lui, qilahd moi-même je lui aurai fait part de ses |)rojets à mon égard.
— Et ces projets, dit Euric en examinant attentivement le roi, ces projets doivent-ils me rester inconnus?
— Bien au contraire, ce sera devant vous, ainsi que devant votre jeune frère Frédéric, que je veux les discuter avant de les apprendre à tous les grands de la nation, qui vont bienlùt être réunis dans ce jialais, et avant de les soumettre au jugement de tout le |>euple convo(iué à cet effet, dans une convention générale marquée pour le deuxième jour, à partir de celui-ci.
— Quelle est donc celte aB'aire, reprit Euric, à laquelle vous n'appelez point vos conseillers habituels?
— C'est que là où il n'y a point de conseils à prendre, il n'est pas besoin de conseillers, repartit le roi. J'en instruis d'abord ma famille, j'en instruirai ensuite les grands de la naiion visigothe, j'en instruirai ensuite le peuple, et j'espère que je trouverai partout une égale obéissance. ,
— Puis-je savoir, répondit Euric qui contenait mal une agitation violenle, puis-je savoir à quelle heure cet entrelien doit avoir Heu?
— tlientôt, bienlôt, mon frère, repartit le roi ; et s'il vous convient de m'attendie en ce lieu où j'ai mandé le prince noti-e ffère, je serai de retour dans un instant.
Euric demeura seul, après avoir regardé sortir son frère avec celle rage impuissante d'une bêle fauve qui voudrait s'élancer sur sa proie et qui ne l'ose pas. On voyait qu'il avait recule devant un projet arrélé d'avance, mais qu'il avait manqué de force pour l'accomplir. H murmurait sourdement le nom de Salluiniel, comme si en l'invoquant il devait y puiser l'audace et la force qui lui manquaient. Enlin, accablé et honteux de sa propre faiblesse, il tomba assis sur un siège, à la place que Léon avait longtemps occupée, et ses yeux s'arrélèrenl sur les papiers que le ministre i-omain avait laissés sur la table. Long-' temps ses regards, qui ne voyaient plus, pour ainsi dire, au dehors de lui-même, restèrent attachés sur ces précieux documents. Enliii ces caractères confus, cl qui n'étaiclit devant lui que comme un assemblage incohérent de lignes et de iraits noifs sitf des pages blanches, semblèrent se langer d'eux-mêmes et se dessiner plus netlementà ses yeux. Sans les comprendre encore, il put les lire machinalement, et ce fut sans fillaclier aUcùH Sens à la pronoiieiàtlon syllabique qui s'échappa dé ses lèvres qu'il lut à haute voix :
« ASSOCIATION d'ASPAR, FILS DE THORISMOND, AU POUVOIR DE THÉODO- RIC, ROI DES VISICOTHS. »
Comme si cette parole qu'il venait de prononcer avait soudainement éveillé sa préoccupation, il se pencha vivement sur ces papiers et relut une seconde fois, mais en les comprenant dans toute leur portée, ces mois terribles :
« ASSOCIATION d'ASPAR, FILS DE THORISMOND, AU POUVOIR DE THÉODO- RIC, ROI DES VISIGOTHS. »
La pâleur qui se répandit soudainement sur le visage d'Euric, le regard plein de rage qu'il portait autour de lui, le geste par lequel il saisit son poignard, tout cela prouvait qu'Euric avait enfln deviné le projet de son frèi'e, et la farouche expressioo avec laquelle il s'écria : — Oh I non ! non ! en frappant du poing sur la lable, montra qu'il était décidé à tout faire pour prévenir l'exécution de cette mesure. Il en cherchait peut-être déjà le moyen, lorsque le jeune Frédéric entra soudainement. En ouvrant la porte, celui-ci Ut voir à Euric que déjà une foule de nobles visigolhs s'étaient rendus à l'appel du roi, et le piince put reconnaître, au murmure agité de leurs voix, qu'ils secon-^ siiltaient sur l'importante nouvelle qui avait motivé leur reunion. D'un mouvement rapide Euric se précipita à la rencontre de son frère, pour l'empêcher de voir le secret que lui-mé.me venait de découvrir; et, par une inspiration soudaine, comprenant par l'instinct du crime que toirte présence étrangère ferait obstacle à la décision qu'il pourrait prendre, quelle qu'elle fût, il se résolut à l'éloigner.
— Mon ami, lui dit-il d'un ton triste, c'est le ciel qui vous envoie vers moi. Le roi est cruellement irrite ; je ne sais quel est le sort qu'il me reserve, mais j'ai appris qu'il voulait punir Sathaniel de m'avoir fait l'aveu de leur inlelligence. Peut-être, tandis qu'il me retient ici, veut-il la faire enlever et lui réserve-t-il quelque sanglant outrage 1 Oh! mon frère, j'ai pu la détester et vouloir la punir parce qu'elle
SATHANIKL.
était un obslacln !i mes anciens projets; ni;iisaujourd'imi, que je suis résigné au rùle obscur que notre frère m'a marqué, je ne veux point que Sathaniel ait ii souffrir pour avoir voulu être à moi. Frédéric, fais que je ne sois p;is réduit à cMc liumilialion, de n'avoir pas pu protéger celle qui porte le nom de mon épouse; va vers elle , defends-la par ta présence dans mon palais, et, s'il le faut même, fais-la sortir de Narhonne et guide sa fuite vers quelque retraite cachée. Ce soir, dans quelques heures, je serai près de vous. Mon frère, je t'en supplie, tu es le seul ami sur lequel je compte encore en ce monde, ne me refuse pas. Sathaniel te suivra avec confiance ; je sais qu'elle a pour toi l'affection et l'estime qu'inspire ton cœur noble et dévoué. Ne prêteras-tu pas ton appui à une femme qui, bientôt peut-être, n'aura plus que toi pour la protéger ?
Ce ne fut point poussé par la passion qu'il avait gardée pour Sathaniel que Frédéric céda à la prière de son frère; niais ce doux orgueil de sauver la femme qu'on aime, alors même qu'on n'en espère aucune récompense; ce besoin de lui prouver qu'on était digne d'eu être aimé, alors même qu'on est certain de ne pas l'être; la générosité naturelle à toute jeunesse, empêchèrent Frédéric de réfléchir, et il accepta, sans la comprendre, la mission qui lui était donnée par le prince Euric.
Après quelques paroles rapidement échangées, Frédéric s'éloigna, et Euric, jetant autour de lui un regard satisfait, murmura sourdement ce peu de mots .
— Nous serons seuls.
Durant l'intervalle qui s'écoula entre la sortie de Frédéric et la rentrée du roi, Euric se tint éloigné de la table où il avait découvert le fatal secret, et, appuyé dans l'embrasure d'une fenêtre, il sembla attendre patiemment les ordres suprêmes de son frère. Ce ne fut pas le roi cependant qui parut le premier.
Finnin, ou plutôt Aspar, fut introduit par i'évêque Herme , et celui-ci s'étant reliié , Aspar et Euric restèrent seuls un moment.
Euric se contenta d'observer le fils de Tliorismond d'un regard rapide, et garda son silence jusqu'au moment où Théodoric parut à son tour. La première parole du roi fut de demander si Frédéric s'était rendu à ses ordres , mais Euric lui répondit aussitôt : — Notre frère
est venu ; sans doule il élait attendu à (pielque rendez-vous bien important pour sou jeune cœur ou sa jeune tête, car il s'est empressé de médire qu'il était ravi de ne point vous avoir Irouvé pour ne pas être obligé de demeurer jusqu'à une heure avancée ; il a ajouté, du reste, que, quelque affairé que vous eussiez à traiter, il s'en rapportait aveuglément à votre volonté.
— Je l'espérais bien ainsi, répondit le roi; mais sa présence n'en est pas moins nécessaire à notre entrelien, je vais lui faire mander de revenir.
Euric ne répondit point. Le roi fit appeler sou chambellan, et, après un moment d'attente, celui-ci vint déclarer qu'on n'avait point trouvé le prince Frédéric dans le palais.
— Ne vous a-t-il point dit, reprit Théodoric, en s'adressant à son frère, en quel lieu il se rendait?
. — J'ai cru entendre, répondit Euric, qu'il s'agissait d'une femme chez laquelle il était pressé d'aller, et avec laquelle il devait s'éloigner de Narhonne pour quelques jours ou pour quelques heures; j'avoue que je n'y ai point pris garde.
— N'importe, dit Théodoric après un moment de réflexion, il est temps d'en Unir, et d'ailleurs sa part n'en sera pas moins bonne parce qu'il ne sera pas là pour disculer. Asseyez-vous là, mou frère, continua-t-il, en s'adressant à Euric et en lui désignant un siège. Et toi.jeiHie homme, preiuls cette place.
Après ces paroles, le roi s'assit devant la table où étaient les papiers, et à l'endroit où s'étaient déjà mis Léon et Euric. A sa droite, et à l'extrémité de cette table, était le prince; en face et de l'autre côté Aspar, dont le visage exprimait une vive anxiéléetune sorte de ressenlimenl.
Alidali se relira dans une solitiijc
Le roi, après ce moment de silence, pendant lequel il sembla recueillir ses idées, s'adressa au prince Euric :
— Mon frère, lui dit-il, voici votre neveu et le mien, voici le fils de l'infortuné Thorismond.
— [)e Thorismond que vous avez assassiné! répondit Euric.
— Mon frère 1 s'écria le roi avec violence.
— .Mon frère ! répondit Euric en le regardant fixement.
Ce fut un bonheur pour Euric que l'audace de cette observation: elle fil supposer au roi qu'Euric était toujours le même homme, préi à sacrifier sa sûreté à une insolente observation, et aucune autre défiance n'entra dans l'Ame de Théodoric.
Aspar avait baissé les yeux et était demeuré immobile. On voyait qu'il élait résolu d'avance à ne se laisser aller à aucun mouvement de colère, et Théodoric fut obligé de reprendre la parole, sans y être provoqué ni par l'un ni par l'autre de ses auditeurs.
— Eh bieni oui, reprit-il avec une nouvelle assurance, oui, j'ai assassiné mon frère, et Dieu m'en a cruellement puni en m'en donnant un tel que vous; mais j'espère que le remords que je souffre de|)iiis de longues années aura enfin apaisé la colère divine, et (|ue la justice (]ue je veux rendre à son fils éteindra dans celui-ci la juste haine qu'il peut me porter.
— Le remords sur le trône n'est pas bien pesant, et la justice qui y prend sa source n'est pas bien coûteuse, repartit Euric, j'avoue que l.i
générosité ne m'y semble pas merveilleuse.
Un nouveau mouvement de fureur contracta le visage du roi, et il allait imposer silence à son fière, quand Aspar, prenant la paiuli>, Ini dit d'un ton -aime: — Prince, sic'est ion intention d'exciter le ressentiment dans mon âme. je le préviens que lu n'y réussiras pas.
J'ai appris d'une voix plus puissante que la tienne que le pardon élait •première vertu de l'homme et la |ireniière gloire du chrétien.
— Et c'est sans doute aussi, reprit Euric, la première vertu et la première gloire d'un roi que d'être pardonné par son sujet.
— Du moins c'est sa première consolation , répliqua le roi, et je te remercie, jeune homme, d'être moins sévère envers moi que je ne l'ai élé moi-même ; mais vous, mon frère, continua- t-il en s'adressant au prince, saviez-vous la naissance de ce jeune homme que vous m'en ayez témoigné si peu d'étonnement?
— Je ne sais rien, reprit Euric qui avait retrouvé un peu de sa nonchalante ironie, je ne sais rien, mais je ne m'étonne de rien. Vous qui avez découvert que j'avais promis d'épouser Sathaniel ; vous qui avez découvert que j'étais l'amant ailultère de la jeune Alidah, cl qui nous avez condamnés tous deux, vous avez bien pu découvrir que le Romain Firmin, le pupille d'Altale, élait le fils du Visigoth Thorismond. J'aime à penser que les preuves seroiU aussi convaincantes en faveur de celui-ci qu'elles l'ont été contre nous. J'ai subi vos deux premiers jugements, et je subirai le troisième.
' — Je l'espère, repartit Théodoric, et cette fois-ci, j'ajouterai un conseil à ce jugement. Vous allez déposer ici toutes vos ambitieuses espérances, car ici même, je vais élever entre vous et le trône, un obstacle infranchissable. Dans une heure le fils de Thorismond sera reconnu comme tel; dans une heure je l'aurai présenté au choix des Visigoths, et fait accepter par eux comme héritier de ma puissance.
— Luil s'écria Euric en se levant soudainement.
— Moil s'écria Aspar en se levant de même.
— Oui, reprit Théodoric en les imitant et avec un accent de commandement, oui, dans une heure tu seras reconnu comme l'héritier de Thorismond; dans huit jours, et pour prévenir, à l'exemple des empereurs romains les désordres et les intrigues d'une élection; dans huit jours, tu seras reconnu comme mon successeur ; dans huit jours, Euric, il sera ton roi.
— Grand Dieu! s'écria Aspar à qui tant de fortune et de bonheur paraissaient un rêve, serait-il vrai? ai-je bien compris. Théodoric?
SATHANIEL
— Je le le jure, repartit le rûi, tandis qu'Etiiio murmurait en le regarilant :
— Oh I mon frère I
— Et pour que tous les droits soient satisfaits, continua le roi pour enlever toute espérance à de nouveaux complots, la famille des ISaltes s assiéra près de toi sur mon tronc. Je casserai le jugement qui flétrit Alidali, elle sera ton épouse, et nous verrons désormais sur quoi s'appuieront les ambitieux qui voudront renverser les droits du (ils de Thorismond unis ù ceux de l'Iiéritière des Baltes.
— 0 roi, roi! s'écria Flrniin en s'élançant vers Tbéodoric et en tombant à ses pieds, tant de générosité m'accable, sois béni, et que mon père te pardonne du fond de sa tombe !
— Oh 1 je l'espère, s'écria le roi en se penchant vers Firmin pour le relever.
— A'a donc l'apprendre I murmura Euric sourdement.
Et, au moment où Aspar saisissait les mains de Tbéodoric pour les porter à ses lèvres, il sentit qu'elles le pressaient d'une étreinte convulsive, un sourd gémissement se fit entendre, et Tbéodoric tomba mort à côté de lui ; l'épée d'Euric l'avait frappé comme la sienne avait frappé Thorismond , et il était tombé de même sans pousser un cri, sans prononcer une parole.
Aspar se releva en poussant un cri terrible ; mais il cherchait encore de quel coup imprévu le roi avait pu être atteint, quand Euric, ouvrant avec fracas les portes de la salle où étaient assemblés les nobles de la nation, se prit à crier :
— A moi, à moi I un infâme vient d'assassiner notre roi... Voyez! voyez, le voilà qui contemple sa victime !
• — Moi I s'écria Aspar.
— Luil dit Hernie, lui I le flis de Thorismond 1
— Il a voulu venger son père , répondit Euric.
Le tumulte effroyable qui suivit cette parole d'Euric, l'épouvante qui se peignit sur le visage d'Aspar , les ordres précipités que donna le prince pour son arrestation, la découverte surprenante de l'existence du fds de Thorismond ; la raison plausible de la vengeance qui avait pu le pousser à un si grand crime, tout cela réuni ne permit pas de douter sur-le-champ de la vérité de l'accusation d'Euric.
Aspar fut entraîné au milieu des menaces et des violences de toute espèce. Vainement Hernie voulut élever la voix : Euric lui imposa silence en l'accusant d'avoir conduit lui-même l'assassin dans le palais; d'ailleurs, c'était le prêtre catholique qui avait défendu Narboniie contre les Visigoths, c'était lui que Tbéodoric avait exilé à Toulouse, et qui s'en était échappé, sans doute pour accomplir son abominable crime; il en fallait moins à des esprits prévenus pour croire à sa complicité, et l'ordre de son arrestation fut accueilli comme une juslice. Personne ne chercha à s'enquérir dans ce tumulte comment Bar-
Lorjque la main du prêtre les eut unis, celle du bourreau les sépara. — Page "3.
tliélenii avait paru soudainement dans cette assemblée, et l'étonncmenl de Herme fut grand quand le luoine se retira, sans paraître vouloir s'occuper de ce qui allait se passer.
Tbéodoric avait bien jugé son frère : deux heures ne s'étaient point passées depuis sa mort, que déjà Gandoin avait été arrêté et que Léon était le conseiller d'Euric. L'esprit de ce Romain, en qui l'élude des lois n'avait point fait naître l'amour de la justice, fut facilement séduit par les espérances dont Euric le flatta. Léon ne serait point le ministre obéissant aux volontés d'un maître, mais celui qui réglerait tojites
les affaires de l'Etat, .asn-^ tandis qu'Euric ne s'oc-
cuperait que de la gloire guerrière des Visigoths. Le lendemain , les émissaires d'Euric parcouraient déjà tout le royaume en semant l'or et les promesses ; et, quand le jour de l'assemblée générale du peuple arriva , Euric étail déjà assuré que toutes les voix se réuniraient pour le proclamer. Sans doute ce n'était point la nation qui avait élu le meurtrier de Thorismond , qui devait repousser le meurtrier de Tbéodoric ; mais elle ignora ce crime jusqu'au moment où son choix était déjà consacré et irréparable.