XX. — TENTATIVE d'AMOIH
Julie lança un regard de triomphe du côté de M. Villon ; mais le commis ne lui donna pas la joie de le recevoir; il avait baissé la tète sur son registre, et, chose inouïe, il se permit de laisser échapper un léger ricanement; décidément la Içle du commis s'exaltait de la façon la plus inconsidérée.
— Eh bien ! eh bien ! s'écrièrent à la fois M. et M"" Thoré.
— Rassurez-vous, Madame, votre fds vit.
Assurément c'était là une grosse nouvelle, et Victor avait compté sur l'énorme effet qu'elle devait produire. L'effet ne manqua pas; mais une fois cet effet épuisé, arrivèrent les questions, les doutes, les suppositions.
— « Où est-il ?
— Que fait-il? pourquoi est-il parti?
— L'avBz-vous vu?
— Ne peut-il vous écrire?
— Qui vous a donné cette assurance?
— iX'est-ce pas un leurre?
— Un faux espoir?
— Etes-vous sur de la personne qui vous a parlé ?
— La connaissez-vous bien? quelle est-elle ?
— Comment vous l'a-t-elle dit ? etc., etc. »
Questions auxquelles Amab ne savait que répondre par la plus excellente des raisons, c'est qu'il n'en savait rien.
Aussi fut-il obligé de se retrancher dans une foule de phrases ambiguës, solennelles et horriblement compromettantes, dans le genre de celles-ci :
« J'ai vu quelqu'un qui sait ce que Charles est devenu. Charles est » en sûreté, je ne dois pas vous en dire davantage; je ne puis vous » nommer la personne que j'ai vue; je dois la revoir demain ; je ne » puis vous conduire près d'elle, — ce serait manquer à l'honneur, — » ce serait peut-être accroître les dangers de Charles.
» N'insistez pas, si vous voulez que je puisse vous être utile. » Et mille autres balivernes où le poussaient les objections, les prières de M"'" Thoré, et qui ilonuaienl à celte aventure une couleur vénitienne très-remarquable.
On insista, on pria, mais il fallut s'en tenir à la déclnralion suivante, faite la main sur le cœiu- :
— Sur mon honneur, je ne puis m'exiiliquer plus clairement; fiezvous à mon désir de vous servir, à mon amitié pour Charles ; croyez que mon vœu le plus sincère est de ramener dans votre maison la joie et le repos, et laissez-moi la liberté d'agir.
C'était peu, mais encore fallait-il remercier de ce peu, et voilà M. Thoré qui prend la parole pour dire :
— Je voudrais, Monsieur, qu'un jour put venir où je pourrais vous témoigner, mieux que je ne le puis maintenant, la reconnaissance que nous vous aurons.
11 n'y a que les sots pour faire de ces phrases-là; mais jamais compère n'eut donné plus heureusement la réplique à ,\mab, qui, nous l'avons dit, était venu avec le projet très-arrêté de s'engager vis-à-vis de Julie.
En effet, Viclor s'inclina, prit un air modeste et ému :
— Ce n'est pas votre reconnaissance. Monsieur, c'est votre estime, votre amitié que je voudrais mériter.
— Pourrions-nous vous les refuser, après un pareil service? fit .M. Thoré; nous sommes tout à vous, ilonsieur, et si jamais il se trouvait... je ne sais quoi, où je puisse avoir la moindre influence, tenezvous pour assuré qu'à votre première demande je serai lu-êl...
— N'allez pas plus loin, dit Victor d'une voix bien apprêtée, peutêtre vous deraanderais-je plus que vous ne voudriez m'accorder.
Madame Thoré trembra d'inquiétude, Julie trembla de joie, M. Villon Irembla de fureur, M. Thoré seul resta calme ; il n'avait rien compris.
Mais quelle nécessité qu'un mari, un père ou un patron comprenne quelque chose? Quand un homme s'appelle le maître de la maison, il en a bien assez comme cela, et il n'a pas besoin de savoir ce qui .s'y passe.
Comme nous l'avons dit, Victor s'était éperonné le cœur pour le lancer dan.s le c'.iastc amour de Julie, amour que lui conseillaient sa raison, son intérêt et son calcul; l'espèce de déclaration qu'il venait de faire était le résultat de l'excitation factice qu'il s'était donnée, mais elle ne put aller plus loin.
Tous les beaux rêves qu'il s'était faits s'évanouirent en présence de celle pour qui il les avait faits, la présence de cet ange de grâce et de beauté, qu'il avait voulu mettre sur l'autel pour l'adorer, glaça la ferveur qu'il se croyait; rien ne le touchait dans cette belle jeune fille ; Dieu avait refusé au cœur froid et égoïste de l'artiste, l'intelligence des douces et chastes sensationa: Léona devait l'emporter.
Cet effet fut si puiss.mt sur Amab, qu'il ne sut plus que dire, et qu'après quelques phrases embarrassées il se relira.
Oh I comme Julie l'aima pour la hardiesse qu'il avait eue de lui montrer ses piojets, et pour la timidilé ((u'il avait éprouvée ensuite. Quel amoivp plus sincère, plus complet et plus humble pouvait-elle espérer ?
Le mal, comme ou le voit, allait en augmentant, et M""^ Thoré lui donna des aliments, car elle ne pouvait traduire autrement que ne le faisait Julie, les paroles d'Amab; seulement, pour la fille, c'était une espéiance, et pour la mère une menace de mariage.
Madame Thoré avait beau se rappeler tout ce qu'elle avait vu ou entendu, elle ne sentait pas sa fille aimée.
Quant à Amab, il s'en alla mécontent de lui, en trouvant qu'il .avait été froid, malavisé; il se dit qu'il n'avait pas su tirer parti de la bonne position où il se trouvait pour se montrer tel qu'il voulait être, c'est-à-dire très-amoureux. Car décidément Amab voulait être amoureux; il se promit de revenir et revint en effet, car son heure avait sonné : il le sentait, et l'habile calculateur avait admirablement nompris de quel côté était la chance honorable, heureuse, pleine d'avenir, et il l'avait choisie. Mais sa nature même, en lui dictant ce choix, s'y refusait.
C'est une chose que nous voudrions liiire comprendre à nos lecteurs que celte lutte de la volonté raisonnéc non plus contre les entraînements, mais contre l'insensibilité du cœur.
Il y a dans le monde, et chacun en connaît, des âmes qui, endurcies par la débauche, les violentes sensations, les excès aventureux, n'ont plus la faculté d'aimer ce qui est simple, chaste, naïf; celles-là, on les conçoit. Mais un homme jeune, qui n'a pas encore usé de son cœur, peut-il avoir celte insensibilité? voilà ce dont on peut douter,
LA LIONNE
voilà cependant ce qui est vrai, voilà ce que nous voudrions persuader ''°n; n.,.piu linmmes peuvent parvenir à épouser une femme noble,
pour leur arraclier un soupir, des excilanls plus ûcres, des dissolvants plus énergiques que l'amour modeste d'une jeune fille, ses joies timides et ses chastes rrwisscments.
Mais en vérité ne vaudrait-il pas mieux raconter que disserter, quoiqu'il y ait des gens qui croient que dans l'histoire du cœur, disserter c'est raconter.