IV. — AMITIÉS
Quelques jours se passèrent sans que Camille voulûl voir personne. i:ile demeura an lit où la retint une fièvre couiinue, mais peu violente. Celait un aciablcnicnt où la douleur frémissait encore et ne
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bouillonnail plus. ALidame de Liibois avail excepte Alicia seule de l'exclusion générale; mais Alicia ne vint pas, ou pliitùt elle n'avait pas été exceptée de l'ordre plus formel qu'Alphonse avait donné de ne laisser pénétrer personne. La douleur est comme toutes les grandes préoccupations ; elle est systématique, elle lamène tout ù elle, die explique tout par ses causes. Ainsi les trois visites que tenia Adèle de Drancycliez Camille, et dont elle fut informée, lui furent comme une insulte à sa position; ainsi l'absence d'Alicia, dont on ne lui dit pas la venue, lui fut comme un abandon du seul cœur qui lui restât après celui d'Alphonse perdu. Le but de de Lubois, en isolant Camille quelques jours, avait été de prévenir ces conlidences imprudentes qui échappent au malbeur dans son premier transport. S'il eût mieux connu Camille, il n'eût point pris ces précautions. Elle était orgueilleuse, elle était forte, elle pouvait souffrir amèrement d'avoir été deux fois vaincue; car elle l'avait été le jour où Alphonse la quitta en l'appelant dédaigneusement : Pauvre fenjme! elle l'avait été plus cruellement encore, à cette dernière et fatale explication où elle était restée évanouie et mourante. Sans doute, sa nature hautaine se révoltait à l'idée d'accepter à tout jamais et sans défense le mépris elle malheur qu'on lui imposait; mais sa dignité se révolta encore plus du terrain sur lequel il fallait se défendre. Elle pensa que la résignation était aussi un courage ; et, comme ces cœurs désolés qui allaient chercher dans le couvent une protection contre les atteintes du monde, Camille se cloitra en elle-même et se voua à l'accomplissement de son malheur, niais le couvent avait un avantage, avantage purement matériel; c'était de séparer physiquement de la vie qu'on voulait quitter ; c'était de n'en laisser arriver l'action à l'àme que par le souvenir; c'était, pour nous faire comprendre tout ù fait, une forteresse où ne pénétrait aucune de ces occasions de faillir à sa volonté, qui vous appellent à toutes les heures et dans tous les sens, lorsqu'on ne met entre soi et le monde qu'une résolution. N'en déplaise aux âmes puissantes, il vaut mieux, en ces circonstances, un mur de pierres de taille qu'un caractère de fer. C'était un peu pour cette raison que nos vieux chevaliers féodaux, au bout d'une longue vie de meurtres, de pillage, de combats de toute sorte, pris tout à coup d'un saint scrupule de religion, demeuraient fidèlement enfermés dans le monastère où ils se vouaient à la pénitence. Au fond du cloître, ni voyageurs mal chargés d'armes et bien char'^és d'écus ne les incitaient à les détrousser, ni belles filles à les enlever ni chevaux hennissants à les monter, ni grosses terres voisines à les conquester; mais à coup sûr ils ne seraient pas restés si calmes dans leurs forts châteaux, ayant la lance sous la main et quelque ennemi au bout de la lance.
Donc, pour que Camille persévérât dans cette complète résignation qu'elle avait adoptée, dans ce délaissement d'elle-même qu'elle pensait irrévocable, il aurait fallu que rien ne vint agacer de nouveau sa dispositiun naturelle à combattre; il aurait fallu, disons le mot, puisque depuis une heure il tourne au bout de notre plume, il aurait'fallu que le diable ne vint pas la tenter. Nous dirons comment il vint
Une semaine s'était passée depuis la fatale nuit du bal. Camille, demeurée seule, n'avait pas été chercher hors de sa maison les co'nsolalions qu'elle ne voulait pas y laisser entrer. Cependant, un matin, il l'heure où il ne vient guère personne chez une femme, comme elle passait dans son salon, un violent coup de sonnette la fait écouter.
— Madame de Lubois ? dit une voix de femme en entrant.
— Elle n'y est pas, répond le domestique.
— Vous mentez, reprend madame de Brémont, car c'était elle; annoncez-moi.
— Madame, quand je vous dis...
— Ah I c'est trop d'insolence, s'écrie madame de Brémont. Caraizard, suivez-moi.
Et, sans autre discours, elle entra, ouvrit les portes elle-même et arriva jusqu'au salon où Camille était demeurée.
— Est-ce toi, lui dit sa marraine en la voyant, qui as défendu ta porte à tout le monde ?
— Je l'aurais défendue à tout le monde, que ce mot ne pouvait vous regarder.
— Je m'en doutais. Voilà trois fois que je viens ; j'espère que cela ne se renouvellera plus, entendez-vous? dit-elle en se tournant vers le domestique.
— Madame peut témoigner à monsieur que ce n'est pas ma faute si elle est entrée.
— Ah ! l'ordre vient de monsieur... fit Camizard; c'est bon, sortez.
— Entrons chez toi, ma pauvre Camille, dit madame de Brémont, en l'entraînant dans la chambre et prenant un siège. Pauvre enfant 1 pauvre chère enfant I...
— Quoi I ma marraine...
— Oui, oui, dit madame de Brémont, je sais tout... et où en èiesvous ?
Camille se tut et de l'œil désigna Camizard.
— Oh ! parle devant lui, chère enfant, c'est un ami : c'est un homme; il comprend mieux ces malheurs-laque nous qui ne les sentons qu'avec notre cœur. Ce n'est pas que M. Camizard en manque; il a été jeune (le conseiller d'Etat se mordit les lèvres] ; mais maintenant c'est un homme grave qui m'a sauvée de bien des positions critiques; enfin c'est un ami.
Camille ne remarqua pas qu'il y avait eu des positions critiques dans la vie de madame de Brémont.
— Voyons, continua madame de Brémont, où en êtes-vous?
— C'est monsieur qui vous a inf.irmée de ce qui s'est passé chez M. Derby? demanda Camille, pour ne pas répondre à la question de sa marraine.
— Ce n'est pas lui, et je lui en veux : qu'on ne se mêle |)as des affaires des étrangers, cela se conçoit ; mais qu'on ne veuille pas avertir une amie du malheur qui frai)pe sa fille adoiUive, car tu es ma flile adoptive, c'est une fausse délicatesse.
Camizard fit un geste d'excuse.
— Allons, Camizard, vous avez eu tort, n'en parlons plus; c'est une niaiserie à votre âge.
Le conseiller d'État se mordît encore les lèvres.
— Qui donc vous a instruite? reprit Camille qui s'alarma dès ce moment de la manière dont madame de Brémont avait appris sa mésintelligence avec son mari.
— Mais, répondit madame de Brémont, c'est une de tes amies, Alicia, qui s'est aussi présentée deux fois chez toi, et qui a elé cunstammeni refusée.
— Pauvre Alicia ! dit Camille qui la plaignait de l'avuir injustement accusée.
— Pauvre Alicia, pauvre Alicia... reprit madame de Brémont; je SUIS charmée qu'elle ne t'ait pas vue; elle t'aurait fait faire encore quelque imprudence. C'est bien assez de l'avoir entraînée chez ce Derby.
— 0 ma marraine ! je vous jure que ce n'est pas elle.
— Ta, ta, ta, fit madame de Brémont, je n'en crois rien. C'est une tête folle; je ne dis rien contre ses mœurs, mais ce sont de très-mauvais exemples que de telles personnes : une fille de vingt-cinq ans qui n'est pas mariée, qui va seule dans le monde comme un pandour. Ce n'est pas pour vous faire un mauvais compliment, Camizard, mais vous l'avez horriblement élevée; un jeune homme n'aurait pas été plus inconséquent. Enfin les cheveux blancs n'amènent pas la sagesse dans toutes les têtes.
Le conseiller s'emporta un morceau des lèvres.
— Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, reprit madame de Brémont : parlons de loi... Oui, ma chère enfant, Alicia, alarmée de ne |)Ouvoir pénétrer chez toi, te croyant malade, morte, qui sait? est venue m'avertir, et elle m'a tout dit. Ah çà! c'est donc vrai que ton mari a une maîtresse, une fille de théâtre, qui s'appelle... Vous devez savoir ça, Camizard, vous qui, en qualité d'administrateur des hôpitaux, avez vos entrées dans tous les spectacles. Et c'est bien singulier qu'on tire les premiers revenus des pauvres, qui ne devraient venir que de la charité chrétienne, de si mauvais lieux; et c'est bien cruel qu'un homme religieux, qu'un homme respectable soit oblige d'aller porter sa surveillance dans de pareils endroits! Enfin, c'est comme ça, il faut faire son devoir; Dieu nous lient compte des sacrifices qu'il nous coûte.
Elle poussa un soupir; nous ne pouvons décider si ce fut par componction ou pour reprendre haleine. Elle continua :
— Voyons, comment s'appelle cette fille ?
— Cesarine, répondit Camizard. Mais son nom ne fait rien à l'affaire qui nous amène chez madame de Lubois.
— Vous avez raison. Elle s'appelle donc Cesarine? Hum! voilà encore un de ces noms qu'on ne voit que sur les affiches de spectacles. Du reste, je ne les en blâme pas; ces gens-là font bien; il n'est pas nécessaire qu'on proslifue les noms de saints à de pareils métiers.- Celte Cesarine est donc la maîtresse de ton mari?
— Oui, ma marraine, répondit Camille, qui tâcha de compenser par le laconisme des réponses la longueur digressive des questions.
— El sans doute il lui donne b(!aucoup d'argent ?
— Je ne sais pas, dil Camille.
— Oh ! cela doit être, repi-it madame de Brémont, tout notaire qu'il est, ton mari a toujours vécu avec ce qu'il y a de mieux; il a un peu
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les grandfs manières. Les gens comme il faut ont toujours cnomement donné à ces créatures-là. Tiens, par exemple, mon oncle M. (C Robcry, l'ancien intendant du Quercy, s'est ruine pour une lille de l'Opéra. Il est vrai que cette Césarine n'est pas de l'Opéra, je cruis ; et puis tout ça est bien déchu depuis la révolution. Il n'y a guère plus de mœurs nulle part: c'est égal, il y en a bien assez pour ruiner un notaire qui n'a pas deux cent mille livres de rentes comme mon oncle : ce n'est pas pour ça que je lui ai prèle quatre cent mille francs... non pas... non pas... il faut l'arrêter à temps; je ne veux pas payer ses folies ; non pas... non pas... . . ^ r -, „, „„
Et elle se trémoussa sur son fauteuil, s'y enfonçant tout à tait et en répétant indéfiniment : Non pas... non pas... Camille ne répondit rien ; elle avait trop ii penser et sur l'espèce d'intérêt que lui témoignai sa marraine et sur le nouvel aspect que lui présentaient les désordres de son mari. Lorsque madame de Brémont eut épuise les non pas... non pas... elle reprit ses idées par le tournant ordinaire qu elle s était formulé pour sortir de ses digressions et rentrer dans la voie de ses
'''-Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, les aliaires auront leur temps; c'est de toi, ma pauvre enfant, ma bonne chère Camille, qui faut que nous parlions. D'abord, il faut que je te gronde Comment ! une femme comme toi, dans ta position, s'exposer à aller chez ce. Derby, un homme dont on raconte des histoires inouïes, un homme chez qui l'on rencontre des gens de toute espèce ! .,,-,.,
— J'avoue que j'ai eu tort, dit Camille; mais grâce à M. Camizard qui a bien voulu rester près de moi... , t. • .
— Je te comprends, je te comprends, reprit madame de Bremont; lu veux dire que tu peux bien aller dans un salon où va un conseiller d'État, un homme de la gravité et de l'âge deCamizard.
L'impatience de Camizard tourna au pâle.
— D'abord, continua madame de Brémont, il a tort; cependant c'est bien différent, c'est un homme : et puis il est grand amateur de tableaux, il est forcé de voir ces gens-là; il les fait beaucoup travailler. Je sais bien qu'il lui suffirait d'aller le matin dans leurs ateliers; mais Camizard est outré en tout, il craint de les humilier, s'il n'allait chez eux amicalement.
Camizard fit un geste.
— Je vous conçois, mon cher, reprit rapidement madame de nrémont; c'est au fond un bon sentiment; mais avouez que ce qui est bon pour un homme d'un certain âge est très-inconvenant pour une jeune femme comme elle.
Camille souffrait horriblement de ce bavardage incohérent qui touchait à chaque instant à la blessure de son cœur sans y porter remède. En cette circonstance, madame de Brémont ressemblait a un chirurgien qui vient pour réparer une fracture, et qui d'abord s'empare du membre brisé et le quitte pour discourir sur la maladie, qui le reprend pour le quitter, et rediscourir sur autre chose, et qui recommence trois ou quatre fois ce cruel manège. Camille avait de plus misérable que le malade, en pareille circonstance, de n'oser se plaindre. Enfin Camizard, qui comprit sa douleur, et que la conversation de madame de Brémont blessait aussi pour sa part, Camizard prit la parole, et peut-être nos lecteurs trouveront-ils dans ce qu'il conseilla à Camille les derniers traits de ce caractère, dont quelquesuns nous paraissent suffisamment indiqués par madame de Brémont.
— Ce que vient de dire madame de Brémont sur ce qui s'est passé est parfaitement juste. Toutefois, reprit Camizard, la grande question reste à décider : quelle est la conduite que doit tenir madame de Lubois ?
— Maisc'est la chose laplus facile du monde, reprit madame de Brémont; je vais aller trouver Alphonse; c'est un charmant garçon, fort aimable, fort spirituel, qui a toutes sortes de bonnes qualités, mais à qui je dirai tout franc et tout net : — Mon cher ami, vous vous conduisez fort mal avec votre femme. Je vous ai prêté quatre cent mille francs pour la rendre heureuse. Primo, je retire mes fonds de chez vous, et j'en dirai les motifs à tous ceux de vos clients qui sont mes amis, en les engageant à en faire autant. Voyez si cela vous convient, ou si vous aimez mieux rentrer honorablement dans votre ménage. Et puis nous verrons ce que notre notaire nous répondra à cette proposition.
La vie a des filons de malheurs qui, s'ils n'ont pas partout la même densité, n'ont point cependant de solution de continuité. La visite de madame de Brémont pouvait être pour Camille un repos de ses tortures de la veille, une consolation où elle se fût soulagée par des larmes et réconfortée par une espérance ; mais la tournure que madame de llrémont donnait à sa protection avait pour Camille (piehiue chose d'odieux d de meivanlile qui la blessait dans ce qu'elle avait de sen-
timents élevés et délicats. L'idée d'aller voir marchander son repos, qui ne pouvait plus être son bonheur, au prix de quatre cent mille francs, lui serrait le cœur d'humiliation. Le taux du marche lui importait peu. Du moment que le respect peut se vendre, il n'a plus de prix. La duchesse qui répond : — Vous m'en direz tant ! à l'homme qui avait monté l'enchère de sa vertu à dix millions, cette femme se fût vendue pour trente sous, si elle avait été dans la misère; sa vertu n'existait pas. Madame de Brémont eût-elle payé d'un milliard la bonne conduite de de Lubois pour sa femme, le bonheur et la dignité de celle-ci n'en étaient pas moins perdus pour elle. Malgré tout ce que Camille avait de reconnaissance pour sa marraine, tout ce qu'elle s imposait de vénération aveugle pour ses bienfaits, la condition de celui-ci lui parut inacceptable.
— Non, dit-elle, ce ne sont point des menaces qui peuvent me rendre l'amour et la considération.
— Comment, des menaces! s'écria madame de Brémont; mais, ma chère enfant, je le ferai comme je le dis... tu ne me connais pas. Crois-tu que l'embarras de trouver un autre placement m'arrête? Non pas, non pas, non pas ! tu es ma fille, et je te protégerai. Ohl je le mènerai, monsieur ton mari, de manière à ce qu'il s'en souvienne.
Camille, réduite au silence, désespérant de faire comprendre sa délicatesse à sa marraine, ne put s'empêcher de verser quelques larmes. Camizard vint à son secours.
— Permettez, dit-il à madame de Brémont ; sans doute, votre moyen est parfaitement excellent, mais il est trop violent et serait peut-elre inutile. Alphonse peut vous rembourser sur l'heure et sans se gêner, et peut-être, si on lui met si sèchement le marché à la main, il est homme à accepter. Le temps, ma chère madame Bremont, est un grand maître, il cicatrise des blessures qu'on peut rendre incurables en voulant les guérir trop vite. Il faut gagner du temps.
— Vous avez raison, dit vivement Camille qui était charmée de pouvoir reprendre son malheur comme elle se l'était arrange.
— Et que comptes-tu faire, dit madame de Bremont, avec ton système de temporisations?
— Hélas! souffrir et attendre.
— Ah! souffrir et attendre, reprit vivement madame de Bremont, voilà encore de ces mots d'aujourd'hui qui me crispent de la tête aux pieds. Je ne comprends plus les femmes : attendre et souffrir ! il ne manquait plus que d'ajouter sentimentalement : et mourir.
— Peut-être, dit Camille dont le désespoir ne tenait plus contre toutes ces attaques brutales.
— Voilà... voilà, reprit madame de Brémont; maisc'est une monomanie, comme vous dites je ne sais où... oui, ma chère, c'est une maladie; certes, ce n'est pas un monde que ce qui t'arrive ; ce n'est pas une monstruosité qui ne soit jamais advenue à personne. C'est, après tout, un malheur fort vulgaire, comme il s'en trouve partout, comme nous avions à en supporter beaucoup autrefois, et peul-êlre beaucoup plus qu'à présent. Mais nous ne parlions pas tout de suile de mourir. Ah ! de notre temps, et il n'y a pas des siècles de cela, je ne suis pas vieille comme Mathusalem ; de notre temps on était plus sage; on pre-
1 nait son parti, on se séparait ; ou bien, si pour des raisons de convenance, et ce sont celles qu'on ne respecte pas aujourd'hui, si pour des raisons de convenance on était forcé de rester ensemble, on vivait chacun de son côté... mais on ne mourait pas; il n'y avait pas le moindre scandale.
Camille, quoiqu'elle eût vécu sous la protection de madame de Brémont depuis son enfance, n'avait jamais été dans l'intimité de sa pensée. Toujours en pension, tant qu'elle n'avait pas été une jeune fille, et madée aumomentoù elle le devenait, elle n'avait presque jamais reçu de madame de Brémont que ces conseils vulgaires par lesquels on recommande la vertu et la bonne conduite , à la grosse , et sans y attacher d'autre sens que de pouvoir se dire en cas d'événement : Ah ! je I ai pourtant bien prêchée. Ce fut donc avec une peine toute nouvelle qu'elle découvrit le fond du caractère de sa bienfaitrice à travers sa loquacité. Enfin Camizard, qui vit, aux larmes silencieuses de Camille, combien elle souffrait de cet entretien, répondit doucement :
— Madame de Brémont a raison ; mais peut-être la violence de votre douleur vous a-t-elle empêchée de la bien comprendre. Croyezmoi, je connais un peu les hommes.
— Je le crois, dit madame de Brémont avec un petit hochement de tète et un petit sourire, qui assurément voulaient dire : mons^tre I
— Allez, allez, reprit-elle; c'est une pensée à moi. Camizaid continua. ,.f . .
— Je le connais aussi Alphonse ; son premier, son seul delaut peutêlro est de vouloir paraiire indépendant, l'hlnen, je dois vousle.'ire :
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. celte relraife absolue que vous voulez vous imposer lui semblera un reproclie perpéluel de sa conduite, et Dieu sait si, entraîné par celte vanité de ne céder à rien, il ne persévérera pas dans son abandon. l'ardonDez-moi, dit Camizard en prenant un ton humble, pardonnezmoi, madame, de donner à une femme d'une vertu, et je puis dire d'un mérite comme le vôtre, pardonnez-moi de vous donner un conseil si vulgaire; mais vous devez le savoir mieux que moi, le courage est souvent plus grand pour les flmes élevées à faire comme tout le monde, qu'à suivre leur propre nature. Eh bieni madame, il faut que vous ayez ce courage; il faut que vous ayez l'air de prendre votre parti, comme disait si justement madame de Brémont. Que votre mari vous voie calme, naturelle, indifférente, comme si rien ne s'était passé. Si une occasion de plaisir se présente, ne la refusez pas; si de nombreuses invitations vous appellent hors de votre maison, acceptez-les. D'abord votre mari trouvera cela fort commode; mais bientôt son caprice pour cette Césarine, n'étant plus aiguillonné par la contradiction, se fatiguera de sa liberté ; Alphonse aura bientôt ses heures d'ennui et de solitude, où il lui faudra rentrer chez lui. C'est alors qu'il commencera à sentir combien il a gâté sa vie; c'est alors que des réflexions faites en secret, et qu'il ne repoussera pas, parce qu'elles ne lui seront pas imposées, lui montreront l'indignité etsurlout la maladresse de ses procédés; c'est alors qu'il appréciera le trésor qu'il a perdu, alors qu'il voudra le ressaisir. Et, comme il faut tenir compte même des défauts des hommes dans les bonnes résolutions qu'ils peuvent prendre, peut-être alors sa vanité voudra reconquérir cet amour qu'il croira avoir perdu; il y mettra tous ses soins, tout son cœur, et vous le retrouverez, madame, croyez-moi, vous le retrouverez ce qu'il a été, bon, conflant, dévoue.
— Voilà absolument ce que je te disais tout à l'heure, reprit madame de Brémont, voilà qui est parfaitement raisonnable.
— Ce sera |ieut-être bien inutile, dit Camille.
— Inutile! inutile! s'écria madame de Brémont; oh çà ! ma chère enfant, quand ou ne veut rien tenter, on n'arrive à rien > tu ne monteras pas sur les tours Notre-Dame en restant là assise dans ton fauteuil.
— Pardon, ma marraine, répondit Camille, choquée du ton de madame de Brémont, ton qui, pour la première fois de sa vie, ne lui semblait pas une franchise originale; parJon, mais au point ou en sont les choses....
— Pardon pour moi-même, dit vivement Camizard en prévenant à la fois les refus de Camille et les exclamations fâcheuses de madame de Brémont, qui produisaient l'effet contraire à celui qu'elle croyait obtenir. Pardon ; madame de Brémont a parfaitement raison : le mot impossible est trop souvent une excuse de ce que je pourrais appeler la désertion de soi-même, pour que vous puissiez vous en armer. Vous voulez céder sans résistance ; mais à ce compte, madame, la vertu n'aurait pas même le droit de se plaindre, ou plutôt, elle ne serait plus la vertu, car la vertu veut dire aussi courage. Voulez-vous mettre le vôtre à souffrir? eh bien! madame, c'est peut-être de l'égoisme.
— Ohl dit Camille, de l'égoisme!
— Pardonnez-moi ce mot, madame, je n'ai pas osé dire davantage. Véritablement ce n'est pas un bon sentiment que celui qui, s'enfermant dans la forteresse inaccessible d'une conduite irréprochable, laisse froidement s'égarer ceux qu'il pourrait ramener dans la bonne voie. Que diriez-vous, et soyez indulgente pour la comparaison, que dirlez-vous de soldats qui, sûrs de leur courage et de leurs armes, et certains de ne pas être vaincus, verraient sans pitié la fuite de leurs camarades, et se refuseraient aies secourir, parce qu'ils ne se sont pas bravement battus? ils auraient tort pour les malheureux que la nature n'a pas aussi fortement partagés... ils auraient un plus grand tort, et je vous demande de ne pas sourire de la persévérance de ma métaphore, ils auraient, dis-je, un plus grand tort, c'est celui d'abandonner la patrie commune, le drapeau fraternel. Eh! madame, le ménage est presque une patrie; la considération du nom qu'on porte ensemble est une sorte de drapeau auquel il faut sacrifier bien des ressentiments, quelquefois bien des droits. Ce que je vous dis là, madame, vous l'eussiez senti de vous-même, si vous aviez eu le bonheur d'avoir des enfants : et, comme il vous arriverait peut-être, s'il en était ainsi, de devenir exigeante pour des intérêts pécuniaires que vous sacrilierlez légèrement aujourd'hui, parce qu'ils ne regardent que vous seule, il vous serait aussi venu à la pensée que vous deviez maintenir ou rappeler dans le chemin de l'honneur celui dont vos enfants doivent porter le nom. Ces devoirs, qu'une mère serait coupable de ne pas remplir, il serait peut-être cruel à l'épouse de les abandonner : vous ne le ferez pas. Prenez donc le seul moyen de rendre à votre maison ce respect
que vous ne voulez garder que pour vous seule. Quelques têtes fi ivoles nêvous comprendront pas; tous les esprits disùlugués vous apprécieront. Je ne parle pas des amis qui vous seront reconnaissants, vous ne me connaissez pas assez pour que j'aie le droit de parler à votre cœur.
— J'essaierai, dit Camille devenue pensive aux dernières paroles de Camizard, et prise à cette subtilité de vertu qui la lui montrait plus grande à tenir une conduite vulgaire, qu'à s'en créer une exceptionnelle.
Le raisonnement de Camizard revenait, dans son sens, à cette maxime adroite du déisme : Peu de philosophie rend sceptique, beaucoup de philosophie rend religieux. Maxime qui met sur là même ligne l'extrême Ignorance et l'extrême savoir, lladamc de Brémont faillit gâter tout l'effet du sermon de Camizard par un mot.
— Et puis, après tout, dit-elle, ça te distraira.
C'est ce dont Camille ne voulait à aucun prix : mais Camizard para encore ce coup avec une persévérance qui devait avoir un but caché, et commença par l'imperturbable phrase .avec laquelle il faisait tout accepter à sa vieille amie.
— Madame de Brémont a encore parfaitement raison ; oui, madame, quoique votre désespoir s'en révolte, cela vous distraira de ces préoccupations solitaires qui ôtent à l'esprit sa justesse, et, permettezmoi le jeu de mots si c'en est un, sa justice; préoccupations qui font du malheur une sorte de verre grossissant, à travers lequel le mal parait énorme : et vous devez vous le bien persuader, ce ne sont pas les esprits faibles, les cœurs médiocres qui sont exposés à ce danger, ce sont toujours les intelligences fortes, les âmes bien passionnées. Il'faut que vous ayez encore cette puissance sur vous-même, de sortir quelquefois de votre position pour la juger sainement. Ce n'est pas, el vous devez me trouver bien rhéteur pour un conseiller d'État, ce n'est pas de l'intérieur d'une forteresse qu'on juge les parties accessibles, et...
— C'est bon, c'est bon, dit madame de Brémont, que l'éloquence imagée du conseiller d'Etat commençait à ennuyer, c'est bon ; Camille a entendu raison, et elle suivra mes conseils; n'est-ce pas, mon enfant ?
— Oui, ma marraine, dit Camille mal persuadée, mais obéissant à cette loi fatale de l'humanité, qui résiste au cri instinctif et droit de la conscience, pour suivre la vaine route du raisonnement dont on a fait ce faux dieu qui s'appelle la raison.
— Voilà qui est convenu, dit madame de Brémont à Camille: il faut te distraire, l'amuser, et puis nous verrons ; mais, au moins, plus de bal chez des Derby, et surtout plus de demoiselle pour chaperon ; car voilà le plus mauvais de ton imprudence; si encore tu t'étais fait accompagner par une femme mariée!
— Ohl j'aurais été forcée d'avoir recours à madame Drancy, et... Elle s'arrêta pour ne pas dire du mal de quelqu'un.
— Et lu aurais mieux fait, repartit madame de Brémont.
— Oh ! ma marraine!... lit Camille presque en souriant.
— Ma chère enfant, elle est mariée, répondit madame de Brémont en faisant sonner ce mot. Je sais bien qu'on en raconte des horreurs; mais enfin son mari est là, et, s'il ne s'en fâche pas, c'est qu'il n'y en a pas tant qu'on en veut bien dire; et puis, je te le répète, elle est mariée, voilà l'essentiel.
— Vous savez qu'on nous attend au bureau central de bienfaisance, dit Camizard qui craignait l'effet des explications de madame de Brémont.
— C'est vrai, reprit celle-ci. Viens, chère enfant, viens me voir... Je viendrai aussi : oh 1 nous ne t'abandonnerons pas. A la bonne heure, te voilà plus contente... Cette chère Camille! Adieu, adieu.
Et elle s'envola avec Camizard, et laissa Camille abandonnée à toutes ses réflexions. Madame de Lubols pesa longtemps dans sa tête les avis du conseiller d'État, et ne se trouva pas éloignée de les suivre, mais pour une tout autre raison que celles qu'il lui avait données. Camille avait écouté cette conversation avec le ressentiment, au fond de l'âme, de la dernière injure d'Alphonse. Toutefois, ce ressentiment n'avait pas agi d'abord sur sa détermination; mais du moment qu'elle pensa à engager de nouveau la lutte, elle ne consentit pas à arrêter sa victoire à la limite qu'on lui avait marquée. Ce n'était plus l'abandon d'Alphonse qu'il fallait faire cesser, c'était l'horrible insolence de son injure qu'il fallait punir. Enfin, de tous les discours de Camizard, une seule idée resta dans l'esprit de Camille, celle de revoir son mari revenir à ses pieds : non que Camille voulût reconquérir cet amour qu'on lui prometiait, mais parce qu'alors elle
U. CO Sl^ll.LI-.U in-lAT.
poiiiiail refusor le sien. Celle idée , loiigtoiiips métlilée , longtemps iliiiiitTee au IVu exaspérant de la reflexiLiii, airiva à faire crier au 'cœur de ( amille, dans un niomenl de colère : — Oh! quand pourrai-je lui (lire aussi : Je ne veux pasi , . ,
Si quelque chose eût pu prévenir cette funeste résolution dans l'esprit de madame de Lubois, c'eùi été la vulgaire acception ipie madame de Bremont donnait aux sentiments que Camille tenait toujours dans une sphère élevée. Et qu'on nous permette ici, et à propos de ces deux femmes, de montrer comment la forme des idées est souvent si puissante, qu'elle nous trompe complètement sur le fond. Madame de Brémont était une de ces natures communes qui, dans 1 âge ou l'espiit adopte les idées qui seront celles de toute la vie, grâce à cette vuln.irité même, trouvent juste, bon et convenable, tout ce qui est. J.une et belle avant la révolution de 89 ( madame de Brémonl avait soixanle-cinq ans avant i8?.o), elle avait imaginé que la vie devait se passer nécessairement comme elle la voyait se passer alors, et qu elle ne devait jamais se passer autrement. La révolution politique qui l'exila lui parut une maladie de la France, et la diOérence des mœurs qui s'étaient établies en raison de cette révolution lui semblait une conséquence de celte maladie. .\u fond, il y avait bien toujours des maris qui trompaient leurs femmes , des femmes leurs maris , des enfants qui abandonnaient leur père, ou s'en moquaient ; mais cela se faisait autrement ; et, à son insu, cela choquait madame de Bremont p'ar'les'deliors plutôt que par le fait lui-même. Rien n'eut été odieux àmadame de Brémont comme de voir entrer chez elle un jeune homme de notre époque, en frac, en boites, en pantalon et légèrement aviné; mais il n'est pas sur que, s'il eût eu le bas de soie mal tiré, la veste débraillée, le jabot de matines et les manchettes en désordre, elle n'eùl pas' dit: Que voulez-vous? il faut que jeunesse se passe. De ces petites choses aux grandes, il existe une plus intime liaison qu'on ne croit. Pour<;es sortes de gens, il n'y a plus de religion, du moment qu'il n'y a plus de bedeaux , d'ornements d'or et de châsses de cent mille écus dans une église ; c'est à peine s'ils comptent le prêtre pour quelque chose. N'avons-rious pas une bourgeoisie énorme qui dit piteusement qu'il n'y a pas de monarchie là ou il n'y a pas d'habit à la française? lih bien, cette façon de sentir s'applique à tout dans de pareils esprits : ce qui leur semblait naturel fait de telle façon leur parait immoral fait de telle autre. Voyez ce qui se passe en littérature. De combien d'analhèmes la piètre comédie de l'empire n'a-t-elle pas écrasé le drame moderne ! Est-ce donc qu'il a inventé des crimes, des ridicules, des saletés nouvelles ou inconnues à la scène? Point; mais c'est qu'il les présente sous une forme qui choque \es habitudes' prises. De combien de milliers de pièces à étouffer de rire le cocuage n'a-t-il pas fait les frais ! De dix mille peut-êlie, et c'était bien fort innocent : mais que nos auteurs modernes le prennent au sérieux tt l'appellent adultère, et toutes les consciences se révoltent. Pourquoi? parce qu'il y a un âge où l'on se fait à la vie pour le reste de ses jours, et qu'il n'y a que de rares exceptions qui s'acclimatent aux mœurs à mesure qu'elles changent.
Donc Camille qui, peut-être par sa nature, peut-être aussi par celle des idées sérieuses de notre époque, donnait un but élevé et puissant à sa résolution, s'en fût détournée, si elle l'avait considérée sous le même aspect que le faisait madame de Brémont, si elle eiU pensé que sa conduite se traduirait par celte phrase vulgaire : Elle a pris gaiement son i)arli. Mais elle avait trouvé dans Camizard un auxiliaire de ses idées, dont le style intime avait plus que balancé les mauvaises expressions de la marraine. Toutefois, Camille n'avait encore rien résolu, lorsqu'elle eut à subir deux nouveaux entretiens dont l'un la jelabien loin de ces premiers sentiments de résignation, et dont le second la détermina complètement à suivre les conseils de Camizard.
Après la visite de madame de Brémont, elle reçut celle d'Adèle Drancy.
-- Chère amie, lui dit Adèle en entrant, voilà deux fois que je suis venue. Tu as été malade. C'était bien fait pour ça ; mais j'espère que maintenant tu prendras un peu de courage. Il ne faut pas t'y tromper, ce n'est pas en pleurant que tu ramèneres ton mari... Tiens, c'est un misérable.
— Adèle, dit Camille, je ne me plains pas, et je me plaindrais, que j'aurais soin d'employer des expressions plus convenables.
— Oh! c'est que tu ne sais rien, chère petite, répondit Adèle : tu ne sais pas comme ils font des gorges chaudes de la scène avec ton mari, lorsque vous êtes rentrés. C'est ce mauvais plaisant de Farcy, un des élèves de mon mari, qui a arrangé l'histoire ; ce n'est pas que ce ne soit très-drôle pour ceux qui ne le connaissent pas, mais c'est abominable pour tes amis.
— Quelle scèfi», s'écria Camille, et quelle plaisanterie a-t on osé . faire sur moi?... str moi! répéla-t-elle.
— Oh! bon Dieu: ma chère, il ne faut pas l'alarmer plus que cela ne le mérite... mais c'est une peste que tous ces petits rapiiis; ils n'ont pas plutôt vent d'une sotte histoire, quaussilol c'est une caricature, et pis encore, une scène. J'ai entendu Farcy raconter la sienne, j'ai cru que j'en mourrais de...
L'expression du visage de Camille arrêta madame Drancy à la dernière parole qu'elle allait prononcer.
— Adèle, lui dit Camille, je ne te comprends pas : une scène, des histoires, que veux-lu dire? c'est affreux... Oh ! que s'est-il passé?
— Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis désolée de l'avoir conlé cela ! C'est une sottise, ma pauvre Camille, une de ces choses qui arrivent à tout le monde; j'ai eu à les subir comme les autres: c'est une folie qui s'oublie en quinze jours et dont il ne faut pas l'occuper.
— Oh ! tous ces ménagements sont plus affreux que la vérité, rnpartit Camille palpitante; parle, je l'en prie. — Qu'a-l-on dr(î?... qu'a-t-on osé dire?
— Rien, ma chère, reprit madame Drancy ; mais tu sais bien ce que c'est qu'une charge d'atelier. ■< *■
— Non, dit Camille étonnée.
— Tu n'as donc jamais entendu Henri Monnier conter une de ses charges? .
— Une fois, en effet, reprit Camille en cherchant un souvenir éloigné ; à la campagne, je me rappelle... je ne sais quoi... un M. Prud'homme... Mais qu'y a-t-il de commun entre une pareille plaisanterie
et moi ? . r^ f -,
— Eh bien, dil Adèle comme avec impatience, Farcy en a tait une sur ton mari et toi : ça s'appelle le Dieu et la Bayadète, du nom du dernier opéra d'Auber.
Camille se passa la main sur le front et reprit avec un accent nerveux :
— Mon Dieu ! c'est ma faute, sans doute... mais je ne le comprends pas... Une scène, une charge d'atelier... le Dieu et la Bayadère... tontes mes idées sont brouillées... que veux-tu dire?0 mon Dieu!... je ne comprends pas...
Elle se mit à pleurer.
— Eh bien ! eh bien ! dit madame Drancy qui, étonnée de ce que Camille ne la devinait pas à sa première phrase, crut véritablement qu'il y avait désordre dans ses idées, et qui pensa devoir lui porter seiours en les empêchant de s'égarer davantage... Eh bien, que vastu t'imaginir? Vovons, calme-toi ; voici la vérité : je ne sais trop comment on' a appris ce qui s'était passé entre toi et ton mari quand vous êtes rentrés de chez Derby, à moins que ce ne soit Alphonse qui l'ait raconté à Césarine, et Césarine...
Finissons la phrase pour Adèle, et disons ce qu'elle ne voulut pas dire: Césarine à Drancy, Drancy a sa femme, sa femme à Farcy, l'amant de trimestre.
— Eh bien ? s'écria Camille.
— Eh bien ! Farcy s'est imaginé de vous mettre en scène tous les deux, toi avec ton costume de Bayadère, et Alphonse en divinité de riiidè... et puis c'estk scène del'opera à peu près... Que sais-je, moi?... Tu veux le séduire... tu fais de grâces... tu... je ne peux pas te dire tout ça... enfin il linil par répondre en te repoussant : — Je ne ceux pas! C'est niais... c'est stupide... continua Adèle, ça ne vaut pas la peine de s'en occuper.
— 0 mon Dieul dit Camille en laissant tomber à terre ses regards qu'elle avait jusque-là tenus fixés sur madame Drancy. Oh ! l'infâme! ohl les misérables!...
Elle se tut et demeura immobile... Un coup de sonnette qui retentit dans l'apparteinent la lit tressaillir.
— Pardon, dit Adèle embarrassée de l'effet qu'elle avait produit, et charmée de n'avoir pas un plus long interrogatoire à subir, c'est moi qui ai prié mon frère de venir me prendre ici ; je suppose que c'est lui... Je voulais te le présenter, mais une autre fois, plus tard...
— Oui... oui, dil Camille haletante et les yeux fixes, une autre fois, quand tu voudras. Va, qu'il n'entre pas.
El, dans un état d'égarement complet, elle poussa madame Drancy hors de la chambre. X ce moment, il lui semblait qu'elle allait paraître nue et sans voile aux regards de ce jeune homme qui avait dû entendre aussi cette cruelle histoire où sans doute les détails avaient été contés un à un ; elle ferma sa porte avec précipitation et se jela sur un siège en répelant :
— Oh ! l'infâme! oh 1 les misérables!
Que de pleurs, que de cris éclatèrent à l'âme de Camille ! que d'im-
LF. COXSElLLElt D'ETAT.
pirciilions décliiranles biisèrcntsa poitiine et y relombèreiU déseslic'i'ées! Si celui qui tient ce livre e.st un iiomnie, qu'il se réjouisse; car lui, si un pareil malheur, un outrage si épouvantable, l'atteignait à cette heure, il peut jeter ce livre pour courir à une épée, à un pistolet, poui' courir à celui qui a misses profondes et saintes douleurs à la merci de la risée des plus indignes; il peut aller le frapper au visage et le menacer h la poitrine; mais si c'est une femme qui parcourt ces pages, qu'elle pleure sur Camille ; qu'elle pleure sur ellemême, pauvre femme : car ni mœurs ni lois ne lui ont rien laissé pour se défendre, pour se venger de si effroyables horreurs. C'est dans ces mouvements funestes de l'àme où la pousse en riant la frivolité détestable du monde, c'est dansées désespoirs de l'impuissance, que la femme se révolte et accuse la société, accuse Dieu. C'est alors que vaincue, comme Brutus, elle se demande si la verln n'est pas un vain mot. Que pouvait faire Camille? Les lois ont donné un tuteur aux enfants ; mais à côté de ce tuteur elles ont mis un recours lorsqu'il trahit ses devoirs. On a bien donné à la femme un protecteur et un recours : le protecteur, c'est le mari, le recours, c'est la loi; mais là loi formule la trahison du mari; pourvu qu'elle n'habite pas le toit conjugal, elle peut mai'cher le front levé. Heureux ceux qui trouveront cela juste et respectable ! heureux ceux qui n'ont pas vu souffrir!
Camille, brisée, foulée aux pieds, se sentit un moment le besoin de mourir! C'est la seule vengeance des femmes, la seule qui jette, sur celui qui tue, un peu de réflexions fâcheuses ; on va alors jusqu'à dire :
— C'est un vilain homme, il a fait mourir sa femme de chagrin ! Camille pensa donc à mourir, elle y pensa avec désespoir, puis
avec sang-froid. Alicia lui sauva la vie. Qu'on nous pardonne l'expression ; mais il nous semble qu'on n'a jamais assez compté dans noire existence les paroles, les idées comme des événements; on ne tue pas toujours avec le fer et le poison , on ne sauve pas toujours en vous tirant des flammes ou de l'eau. La vie a des pensées où elle se noie, des espérances où elle reprend terre. Alicia arriva au moment où Camille manquait de force pour aborder à l'une des rives de sa position, pour accepter le silence résigné qu'elle avait adopté d'abord en elle-même, ou pour tenter la lutte que Camizard lui avait montrée possible. Alicia la surprit au moment où elle en était venue de la résolution de mourir à la manière dont elle l'exécuterait. En enirant dans la chambre de Camille, Alicia lui vil faire un geste d'impatience, comme si elle avait été maladroitement dérangée dans une occupation ordinaire. C'est une chose remarquable, comme la douleur et le désespoir, arrivés à leur extrême degré, reprennent l'aspect, les paroles, le ton de la vie commune.
— Je t'importune ? dit Alicra.
— Non, dit Camille, je pensais à quelque chose...
— A quoi? demanda Alicia en l'observani.
— A rien... je ne sais... une bagatelle, je l'ai oublié.
— Tu me trompes, Camille, je viens de rencontrer Adèle, elle m'a dit ce qu'elle t'avait appris.
— Elle a bien fait, c'est une amie aussi ; je ne lui en veux pas. Puis elle se mit à regarder autour d'elle avec un air d'indifférence
qui avait quelque chose de fou : des sons distraits et inarticulés lui vinrent à la voix, comme si son âme parlait malgré elle. Alicia la com|)rit.
— - Camille, dit-elle, je ne te quitte i)as. Puis elle reprit : Les misérables te feront mourir.
Ce dernier mot frappa trop juste à la préoccupation de Camille, |)our ne pas la faire résonner : c'est la corde d'une harpe qui gémit lorsqu'un instrument étranger frappe le ton auquel elle est montée.
— Oh I dit Camille, je n'ai pas besoin d'eux pour cela.
Alicia s'épouvanta du ton froid et abandonné dont Camille parlait; elle voulut l'arracher à tout prix de la pensée qui la tuait, et elle lui répondit :
— Et ils ne demandent pas mieux.
Elle crut avoir réussi, car Camille souleva îa tête, la regarda et demanda :
— Qui ?
— Eh bien! eux, ceux qui rient de ta doideur... Ils riraient de ta mort.
— Ce sera en effet bien plaisant, dit Camille en retombant dans cette lixilé de pensées qui paraissait dans ses yeux par la fixité du regard.
Alicia crut un moment qu'elle était venue trop tard, que le suicide était consommé ; elle se jeta à genoux devant Camille pour la voir en
fare, car c,elle-ci avait la télé penchée sur sa iioilrine et no regardait plus .\licia. Leurs yeux se rencontrèrent alors. Allria avait i.eurde parler. Camille n'avait rien à lui dire, rien ;i lui dcniaiuler : c'était une pauvi'e femme comme elle. Nulle espérance ne sortait de cette muluellc observation des yeux. Tout à coup .\licia se lève et sonne violemment.
— Que vas-tu faire?
— Je vais envoyer chercher madame de Brémont.
— Pourquoi? dit Camille en s'clançant vers elle.
— Je ne sais pas, répondit Alicia en éclatant en larmes; mais c'est la marraine, c'est ta mère, puisque tu n'en as pas d'autre... c'est elle qui répond de toi au monde... il faut qu'elle soit ici, car je ne sais pas ce que lu as fait... je ne sais pas ce que lu veux faire... Camille! cria-t-elle en la pressant dans ses bras, en l'arrosant de ses larmes, je ne veux pas que tu meures... non, Camille, ma sœur... mon amie...
Et Alicia pleurait si cruellement qu'il se trouva qu'elle était plus désespérée que Camille; que celle-ci la crut plus malheureuse qu'ellemême, et que, sa forte nature se réveillant alors, elle s'oublia pour la consoler.
— Non, lui disait-elle en la calmant et essuyant ses larmes, non, je neveux pas mourir... non, tu es folle.
Un domestique parut.
— Que veut madame?
Cette subite apparition coupa les sanglots et les larmes d' Alicia : c'était comme un verre d'eau glacée jetée au visage de quel(|u'un qui a le hoquet. Cependant elle ne se remit pas assez vite pour répondre : ce fut Camille qui s'en chargea ; elle prit la première phrase qui lui tomba sous la parole, comme on prend, pour cliasser un animal importun, le premier objet qui se présente sous la main.
— Mademoiselle Vanini dînera ici, vous mettrez un couvert de plus.
Le domestique se retira, elles se retrouvèrent seules.
— Oh! liiidit Alicia, tu m'as épouvantée.
— Merci, merci, répondit Camille, tu as raison, j'ai été folle un moment ; je ne puis te dire ce qui se passait en moi quand tu me parlais : j'élais morte, je me voyais là, sur ce lit, froide, pâle, glacée; je voyais la consternation de ceux qui entraient dans ma chambre, j'entendais leurs cris; je voyais Alphonse accourir... je le voyais me contempler, tuée par son indignité, et je cherchais sa pensée... Mais je t'avais oubliée, Alicia, je t'avais oubliée, ma sœur, je suis ingrate ; je ne voyais personne pleurer autour de moi.
— Commentas-tu osé avoir cette affreuse pensée de mourir?
— Tu sais ce que m'a appris Adèle, et tu me le demandes 1 dit Camille.
— Et c'est à cause de l'ignoble plaisanterie de son amant ?
— De son amant? reprit Camille.
— Oui, ce Farcy est son amant.
— Elle ne l'a pas fait taire ! s'écria madame de Lubois.
— Un autre s'en est chargé, dit Alicia.
Camille n'osa pas demander si c'était son mari : elle eut peur d'apprendie que non; mais elle le sut malgré elle, car, après un moment de silence, Alicia lui dit :
— Est-ce que lu connais Maurice Lambert?
Camille devina qui l'avait protégée; mais, par un étrange sentiment de trouble au nom de cet homme, elle ne voulut pas entendre dire l'ormellementque c'était lui, et répondit sur-le-champ :
— Non, tu sais bien où je l'ai rencontré. Mais, reprit-elle rapidement, j'ai vu ce matin madame de Brémont et ton tuteur, M. Camizard.
— Mon tuteur, dit Alicia étonnée; au fait, reprit-elle en souriant, c'est presque le directeur civil de ta marraine, elle lui confie tout. Et que l'a-t-il dit?
— Oh ! ma marraine a été excellente, elle voulait s'interposer entre moi et Alphonse. Je l'en ai empêchée.
— Tu as bien fait, dit Alicia, ton mari l'aurait tournée contre toi.
— Contre moi?
— Oui... oui, contre toi : s'il ne l'a pas tenté, c'est qu'il n'en a pas trouvé l'occasion ; mais il est capable d'y parvenir avec ses phrases passionnées et hypocrites; car il est plus hypocrite que tu ne crois. Mais enfin, maintenant que ce vertige de douleur est passé, que comptes-tu faire, Camille?
— Ililas! ma pauvre Alicia, dit madame de Lubois, tristement replacée en face de sa position, que veux-tu que je fiisse? Je souQrirai, et j'attendrai que Dieu m'accorde de ne plus souffrir.
LE CO.NSEILLEK D'ETAT
— Eiicûi'e celle odieuse pensée, telle odieuse pensée de mourir ? Camille, toi en qui je croyais du courage...
— Et à quoi me servirait-il, Alicia, si ce n'esta supporter patiemment ma douleur?
— Il faut qu'il le serve à la vaincre.
— Tu en parles bien facilement.
— Qui te l'a dit? reprit Alicia d'un ton profondément soucieux; qui l'a dit que moi, pauvre lille, sans parents, sans amis, comme loi, je n'aie pas eu ù supporter de plus vils chagrins que les tiens ?
— Toi I tu me l'aurais dit, répliqua vivement Camille, tu serais venue à moi, si tu avais eu de ces chagrins qui tuent l'avenir.
— Non, répondit Alicia, je ne le les ai pas dits. Quand le premier et le plus épouvantable
m'a frappée, tu ne pouvais pas éire ma confidente : tu étais encore une jeune fille orpheline et dépendante ; lorsque le plus douloureux m'a atteinte, tu ne pouvais me comprendre, tu élais une iiiureuse femme.
— .Mais maintenant, tu me les diras I reprit Canilileavec une amitié suppliante.
— Maintenant je ne le jiuis [lUis, un serment solennel m'interdit de te parler du premier. Je ne voudrais pas l'avouer l'autre, et cependant , reprit-elle avec une sorte d'enihousiasme, serment et honte, j'oublierais tout pour loi. Écoule, s'il le fallait l'aveu de mes secrets pour le sauver, pour te l'aire comprendre ce qu'une femme peut avoir de courage, je te ferais cet aveu ; je ne serais pas humiliée devant toi. Pour te sauver de toi-même , Camille, jeté contiei'ais ce que je ne dirais pas il ma mère, si elle sortait de la tombe et me I ulemandait à genoux, i'u me regardes, Ca- Miille, tu le demandes ■ iiiaudetcommeiitcclte lille de vingt-cinq ans, que lu as \ue toujoui's librement porter sa vie, a pu subir de ces malheurs qui toident l'âme li la sèchent en sa Heur; lu ne te rappelles aucun jour de tristesse dans nos quinze ans d'amitié, et cependant j'ai bien pleure seule, j'ai pleuré dans la nuil.
0 Camille 1 j'ai de l'orgueil aussi, moi: jamais je n'ai donné à mes
ennemis la joie d'une de mes larmes. Et toi, à ta première douleur loi, tu parles de mourir. Ah! c'est de la faiblesse, c'est une faiblesse indigne de loi.
Camille restait stnpéfaile de ce langage d'Alicia. En ce moment, elle se trouvait petite devant celle femme qu'elle avait l'habitude de dominer. Elle en revenait :1 celte phrase d'étonnemenl incrédule qui lui était d'abord échappée.
— Toi aussi, Alicia, lu as souffert, souffert d'un abandon inliime peut-être?
— Oh ! reprit Alicia, se laissant emportera ses souvenirs propres, un abandon I qu'est cela?Tu asvonlu mourir pour l'insulte d'un misérable qui l'a faite le sujet d'une plaisanleiie. l'auvre Camille ! lu ne sais ras a quel jeu plus Inuaible on peut jouer l'honneur et la vie d'une liiiinie, plus que son honneur, Camille, plus que sa vie! Oh! si j'osais le dire ce ([uej'ai soullVrl I mais non.repiil-elle vivemenl cl cnrssiiyanl
Calhfrine Tochon. — Page 4.
quelques larmes, c'est toi qui es malheureuse, car lu es faible; c'est toi qu'il faut secourir, car lu t'abandonnes. Je le parle de moi, c'est à loi qu'il faut penser... 'Voyons, réponds-moi, que t'a dit ta marraine?
— Mais, répondit Camille, que l'agitation d'Alicia préoccupait, elle m'a dit beaucoup de choses que je pourrais résumer en un mot... elle ma conseillé de prendre un parti.
— Et qu'entend-elle par là?
— Mais... de voir le monde, de chercher les plaisirs, et s'il faut te le dire, reprit-elle d'un air dédaigneux, de me distraire.
— Eh bieni elle a raison. Que ce soit dans le but de te distraire, comme elle entend ce mot, je ne le le conseillerais pas ; mais que ce soit pour ne pas donner à celui qui t'insulle l'odieux triomphe de la
douleur ; pour qu'il sente dans toute sa force qu'il est tombé si bas à les yeux, qu'il est devenu impuissant à te faire du mal, pour l'accabler de ton indifférence, s'il le faut, de les succès.
— Ahl dit Camille, veux-tu me faire jouer le sol rùle de coquette?
— Non, dit Alicia ; mais je veux que lu prennes la plaeedefemine comme toutes de- \ raient la prendre; que tu n'acceptes pas l'hunuliatioii,parcequ'onle jette riiumiliation : que tu ne sois pas honteuse, parce que ton mari se ilishonore. Crois-moi, Camille, si les femmes ivaient davantage 1 prouvé combien 'il leur est facile de se passer de celle protection des hommes, qu'ils leur font payer si cher, elles ne demanderaient qu'a elles-mêmes l'appui qu'elles mendient d'un mari. Vois les quelques femmes qui ont osé tenter leur forlune: parmi lesclientes de ton mari, vois celle riche fabricante d'étoffes...
— Madame L...? dit ('amille.
— Eh bien , dit Ali- (ia, elle possède d'immenses eapilaux ; elle a des milliers d'ou- ^^iers, n'est-ce pas?
cependant elle est rude cl grossière, et les plus musqués élégants de la Bourse la reçoivent dans leurs salons. On lui donne pour amants trois ou quatre de ses plus beau.x commis, et les maisons les pi us prudes ne se ferment pas devant elle.et ce sont les
hommes, ces rigoristes sans pitié conire la femme faible, qui les lui ouvrent. Pourquoi ? Parce qu'elle s'est fait une vie indépendanle liarce qu'elle a une force qu'on respecte, parce qu'elle tient ran<^ d'homme dans la société. Oh I je le le reflète, si les femmes employaient la moitié de leur persévérance et de leurs facultés ù entreprendre les barrières qu'elles se ferment elles-mêmes par l'habitude quelles ont de s'en croire incapables, elles auraient bientôt obtenu cet allianehissement que les plus hardies demandent aux lois. Ce n'est pas ainsi qu'agissent les hommes : ils envahissent jusqu'aux arts et ;nix métiers futiles que leur frivolité semblait rendre indignes d'eux bienlùt il ne nous restera plus que la servitude du ménage. C'est noire faute, c'est...
Elle s'arrêta d'elle-même, et reprit doucement :
— El ce sera aussi la faute, Camille, si, liaiiée comme tu l'as été lu ne l allranchts pas, nnn des .levnirs de l'Iinnnêlelé, mais de cet cs^
LE CONSEILLER DËTAT.
clavage (|ui t'flaoe poiii' ainsi dire la femme de la société, le jour où son mari ne la compte plus pour queliiue chose dans sa vie. C'est assez se faire le satellite d'un astre appelé mari, et qui croit nous plonger dans les ténèbres du monde parce qu'il nous relire sa lumière ; n'empruntons notre éclat qu'à nous-mêmes, et il n'y a que nous qui le pourrons ternir.
— Ma bonne Alicia, dit Camille en souriant, tu parles en artiste qui a une gloire, en femme dont le nom lui est personnel, et qui lui a donné l'autorité du talent.
— Et celle de la vertu? reprit vivement Alicia. Ah I le monde serait trop détestable, s'il ne la reconnaissait pas. Camille, ose te montrer partout, seule, avec ta beauté admirable et ta conduite si irréprochable, et bientôt on se demandera quel est le mari de celte femme qui nmrche isolée ; et lorsqu'on en sera arrivé
à cette question, la réponse sera facile et victorieuse, la vérité s'en chargera.
Mais si lu te renfeimes dans la solitude, on t'y oubliera, et peut-être fera-t-on plus , ou t'y calomniera. Tu n'as pas le droit de le permettre. Si j'étais législateur, je punirais l'homme volé qui n'accuse pas ses fripons :
ce qu'on appelle pitié en ce cas est presque toujours la crainte d'une peine à prendre; c'est son repos qu'où paye de quelque argent, c'est le vice qu'on encourage. Camille, il faut suivre les conseils de la marraine.
— J'y suis bien résolue, répondit Camille, qui avait pensivement écouté les paroles d'Alicia.
Et pourtant , en paraissant céder aux avis de ceux qui l'entouraient, Camille n'obéissait qu'à sa propre nature, qu'à cet orgueil personnel qui avait été si profondément blessé. Ce n'était pas pour ramener, par les regrets, son mari dans une voie honorable , comme l'avait dit Camizard, que Camille voulait rentrer dans le monde. Il eût fallu, pour que madame de Lubois cédât à un pareil motif, qu'elle eût éprouvé pour Alphonse une de ces passions extrêmes qui se sacrifient à l'idole qu'elles adorent , qui donneraient leur sang
pour releindre la pourpre tachée du manteau olympien dont elles la couvrent. Maintenant, nous pouvons le dire : Camille n'avait jamais aimé son mari dans le sens où nous entendons le mot aimer. Ce n'était pas non plus pour prendre sa place de femme forte dans la société, que madame de Lubois voulait y renirer : Camille n'avait pas sa force dans la léle, son cœur seul était audacieux. D'ailleurs, elle ne s'était pas accoutumée, comme Alicia, à celle vie indépendante que celle-ci avait menée; elle n'avait pas vécu dans ce débat perpétuel des idées sociales qui avaient été l'élude et la nécessité d'Alicia ; elle n'avait pas eu, comme elle, à voir son nom mis dans la discussion publique h côté de ceux des peintres les plus célèbres ; elle ne tenait pas rang d'homme, selon l'expression d'Alicia, et ne se souciait pas de cet avantage. Logiquement, Camille comprenait les idées de son amie, parce qu'elle avait une lucidité d'esprit qui eut suivi dans leurs développemenis les plus hautes considérations du droit humain ; mais ces considérations n'arrivaient pas à sou cœur, elles lui répugnaient
même. Camille avait une pudeur d'âme qui lui faisait peur de celle vie audacieusement offerte en vue du monde; elle était trop femme dans le sens habituel des mots pour se poser dans la société sur une ligue si tranchée. Toute vertu de femme comme toute beauté ne lui paraissait noble et pure que voilée. Elle ne comprenait pas qu'Alicia pat regarder sans rougir la nudité d'un modèle : elle n'avait pas celte préoccupation de l'art, qui, dans la nature physique, ne voit que des lignes, dans la nature morale, des principes.
Si donc elle n'eût eu que les raisons de Camizard et d'Alicia pour taire ce qu'ils lui conseillaient, assurément elle n'v eût pas consenii ; mais, ainsi qu'elle avait écoulé le conseiller d'Etat^ de même elle avait écouté son amie avec un désir dans le cœur. Au fond de sa pensée, il y avait le dernier mot d'Alphonse, celte ironie impudente, ce mépris fatal dont il l'avait accablée, et c'est ce qu'elle ne voulait pas accepter, ce qu'elle voulait venger à tout
prix.
Elle sentit un baiser s'appuyer sur ses épaules. — Page 17.