‹ Ouvrés illustréesChapitre 133 sur 157 · I.E CONSF.Ill · texte numérisé non relu

I.E CONSF.Ill

ces récils, on lui gardait sa part de mauvais propos : — Elle semblait bien facile a consoler: quebiucs-uns disaient même qu'elle était ravie de ce ((ui était arrivé, attendu qu'elle y trouvait le droit de mener cette vie de frivolité et de plaisir dont elle avait été longtemps sevrée, et qui était pour elle le bonbeur. Les amis mêmes de Camille prirent quelque chose de cette commode opinion sur son compte ; ils n'allèrent pas jusqu'à prouver qu'elle était heureuse de sa nouvelle vie, mais ils supposèrent qu'elle en était moins malheureuse. Madame de Brémont ny vit pas autre chose qu'une distraction qui avait vaincu la douleur; Alicia, une occupation qui la faisait taire.

Comme tout le monde, ces deux femmes jugeaient Camille par ellesmêmes : madame de Brémont, parce que sans doute elle était sortie de ses fameuses positions eriticiues par ce moyen ; quant à Alicia, atteinte deux fois en sa vie de véritables malheurs, elle avait trouve, dans l'étude de son art, une consolation si puissante, quelle imaginait que toute occupation devait avoir un semblable pouvoir. I.lle n'avait pas calculé que cette contemplation de l'art ou s absorbe l'âme pour vivre dans un autre ordre d'idées que celui qui nous importune, dans d'autres temps que ceux qui nous pèsent, avec des êtres de sa propre création qui nous remplacent le monde dont on se relire, est un bienfait dont il faut remercier le ciel, et dont le pri vilege n'appartient à aucun auire effort de la volonté. Qu'importent le bal, le spectacle, le concert, la promenade, pour distraire un cœur de la pen,séc qui le ronge? Le bàl et la promenade n'ont-ils pas des femmes heureuses, avec leurs maris qui vous disent à chaque pas : Pauvre femme abandonnée ! Le spectacle et le concert n'ont-ils pas des cantatrices renommées dont la voix n'a qu'un mot pour une ame en torture : Il est avec ta rivale?

Ainsi, malgré les apparences, la douleur de Camille, son ressentiment, s'aigrissaient chaque jour davantage. Dans toute autre position, elle eût trouvé les mêmes excitants. Orpheline, il ne manquait pas autour d'elle de femmes protégées par leur famille qui, par cet appui seul, l'avertissaient de son isolement: pauvre, elle eût rencontré des femmes que la fortune eût vengées, si elles eussent ete trahies comme elle. Le cœur des malheureux est si ingénieux à se toriurer du bonheur des autres, qu'il trouve toujours à envier. Ce n'est qu'à ce qui lui manque qu'il regarde ; et s'il arrive, comme pour Camille, que le malheur souffert soit une de ces injustices qui font douter de Dieu et du devoir, on comprend combien le cœur peut s'exaspérer par cette application brûlante de toutes les joies qui l'entourent à la blessure ouverte qui le déchire.

Dans cette vie où les âmes passionnées s'engagent trop facilement, il y a des écueils qu'elles évitent d'abord avec une extrême précaution, et "sur lesquels cependant la fatigue de la roule finit par les entraîner. De tous ces écueils, le plus redoutable, c'est le bonheur du vice; celui-là irrite, insulte et fait blasphémer. C'était un odieux spectacle pour madame de Lubois que l'impunité heureuse des désordres de madame Drancy. Bien souvent, pour tenter la justice du monde, l'idée de paraître avoir un amant avait surgi dans le cœur de Camille parmi les désespoirs auxquels elle se livrait dans la solitude. Cette idée de rage, pour ainsi dire, elle l'avait repoussée avec terreur dans les moments de réflexion. Ce n'est pas sans dessein que nous employons ce mot de terreur ; en effet, si ce n'eût été que sa vertu, son re.spect pour elle-même, qui eussent ramené madame de Lubois à des pensées plus conformes à toute sa vie, ce retour eût été plus calme; et, tout en s'accusant d'avoir eu ces pensées, elle n'en aurait pas tremblé. Un sentiment vague et qu'elle n'osait approfondir lui disait (lue pour elle une pareille action ne serait pas un jeu, non par rapport au monde, mais par rapport à elle-même. Elle éprouvait une sorte de vide en soi qui se montrait à elle pour la première fois; elle croyait s'apercevoir qu'elle n'avait point encore aimé, et que la soif d'aimer la prendrait peut-être, si elle s'y exposait.

C'est alors qu'elle repoussait toute idée d'accueillir les hommages d'un homme; il n'en était aucun auquel elle appliqufit cette crainte; Camille n'avait encore peur de personne que d'elle-même , mais elle en avait peur. Aussi, après ces réflexions, reprenait-elle avec plus de vivacité sa vie de bruit et de plaisir, car l'infortunée en était venue à avoir besoin de s'étourdir sur deux sentiments, sur ses regrets et sur ses désirs.

Les regards de deux personnes l'avaient suivie avec attention dans sa nouvelle vie, , ceux du conseiller d'État et ceux d'Adèle Drancy. Le conseiller d'État l'avait jugée venue à ce point où une femme se compromet facilement; Adèle Drancy, à cet instant où une femme se console tout à fait. Ce fut à cette période de l'état du cœur de Camille et des observations de Camizard et de madame Drancy qu'arriva la scène suivante.

VW D'i'n AT.

Camizard avait coutume de venir voir très-souvent madame de Lubois. Sans vouloir pénétrer rinlérèt qu'il y mettait, nous dirons qu'il avait presque mission pour ces visites. Madame de Brémont était partie pour son château, et l'avait, par suite de la procuration générale qu'il tenait d'elle pour la gestion de ses affaires, chargé de surveiller Camille. Dans les, plans de la bonne dame, qui peut-être étaient ceux du conseiller d'État, une retraite à la campagne eût paru une désertion du champ de bataille. Or, au lieu d'emmener Camille, ce qui peut-être lui eût sauvé bien des douleurs, madame de Brémont la laissa à Paris, sans guide, sans amis; car Alicia venait de partir pour l'Italie, où ses éludes de peintre l'appelaient depuis longtemps. Très-souvent Camizard avait fait preuve vis-à-vis de Camille d'une rare complaisance pour ses caprices déjeune femme. Il élait toujours prêt à l'accomiiagner au bois, en soirée, lorsqu'elle était seule, ce ([ui lui arrivait souvent à cette époque de l'année, au mois de juin, saison déserte pour les promenades poudreuses et grillées de Paris.

l'eu à peu cette complaisance était devenue une sorte d'habitude, et déjà quelques remarques avaient été faites à ce sujet.

Un jour, Camille, demeurée chez elle pendant une de ces chaudes soirées où on laisse venir la nuit en contemplant l'air à travers une fi nétre ouverte, en jetant sa pensée sur tous les nuages qui passent, pour courir le vide avec eux, Camille vit entrer chez elle Adèle Drancy. Madame de Lubois s'était fatiguée à penser seule, elle éprouvait celte lassitude de l'esprit lorsqu'il a longtemps discuté avec lui-même, et qu'il semble avoir besoin d'un interlocuteur qui, pour nous servir d'une expression de théâtre, lui donne la réplique. Ce fut donc avec moins de retenue qu'à l'ordinaire que Camille reçut Adèle; et, après tous les propos oisifs qui sont le préambule de toute conversation, Adèle, assise à côté de Camille, finit par lui dire, d'un ton bien difficile à définir, d'un ton qui lient un peu de la fille et un peu de la femme dont lamilié a le droit de tout oser :

— Je suis bien aise que tu ne sois pas sortie ce soir -avec ton conseiller d'Étal.

— Mon conseiller d'Etal? reprit Camille d'un air presque fâche, mais en souriant.

— Ma foi, je crois qu'il t'appartient aussi complètement que possible : il est fou de loi.

— M. Camizard 1 dit Camille en riant cette fois de bon cœur; c'est toi qui es folle, je le jure qu'il ne se doute pas plus de sa passion que moi.

Adèle parut réfléchir ; puis elle reprit :

— Comment! il ne t'a pas fait le plus peUl aveu?

— Il a trop d'esprit pour se donner un pareil ridicule.

— Toi qui as autant d'esprit que lui, tu t'en donnes un bien plus grand.

— Quel ridicule? reprit Camille.

— Mais celui d'écouler avec plaisir les hommages surannés de l'ancien séducteur de ta marraine.

— Le séducteur de ma marraine? dit Camille fort surprise.

— Et le tuteur indigne d' Alicia.

— Qu'enlends-tu par là? demanda sérieusement Camille.

— Je n'entends rien de bien certain au sujet d'Alicia, quoique, dans le temps, la subite disparition d'une certaine cousine, et les égards tremblants de Camizard pour Alicia, permettent de croire qu'il y a eu quelque chose de grave entre eux; mais, quant à la marraine, c'est une histoire si vieiïle, qu'elle n'est plus vraie, quoiqu'elle ait clé fort amusante dans son temps; il n'y a que loi qui ne la saches pas.

— C'est une plaisanterie, dit Camille. M. Camizard a quarante-cinq ans, ce me semble; ma marraine en a soixante-cinq; je ne vois guère a quelle époque ou à quel âge M. Camizard eût été ce qu'on appelle le séducteur de madame de Brcinonl.

— A l'âge où un jeune homme de vingt ans finit ses éludes par une femme de quarante.

— Madame de Brémont, dit gravement Camille, est une femme qui n'a jamais donné prise à la calomnie.

— Aussi segarde-t-on bien de la calomnier; on raconte...

— Mais enfin que racontc-t-on?

— Madame de Brémont, dit Adèle en s'accoudant sur le bras de son fauteuil et en se penchant vers Camille qui l'écouiait d'un air réservé; madame de Brémont venait de rentrer de rémigralioii; elle avait trente-huit ans liès-sonnes, mais elle élait encore belle. C'est l'ordinaire de toutes ces grandes femmes à traits caractérisés : elles ne sont jamais très-jeunes, mais elles ne deviennent pas aisément vieilles. Ta chère marraine aidait autant que possible à sa nature, el relevait sa jeunesse par toutes sortes de moyens cosmétiques el moraux. Les

LE IJONSElLLF.Ii DETAT.

pioniiiTsliii ont coilté beaucoup d'argent, les seconds lui ont valu l'avfiiiiiiL' suivante. Tu sais aussi bien que moi qu'une feiume J'este jeune pnf ce qui l'entoure, autant que par elle-nièn:e; les amants rajeunissent niimx que le rouge. Or, madame de Brémont se rajeunissait autant qu'elle le pouvait, mais cependant avec ménagement pour sa flgiue et sa réputation; c'est une teinte rosée de carmin et de galanterie admirablement fondus dans des restes de beauté et de réputation de vertu, t'amizard était auditeur à cette époque. Une des missions de celte belle jeunesse administrative que Bonaparte n'employait pas à la guerre était de lui conquérir le faubourg Saint-Germain, tandis f|ue ses soldats lui conquéraient l'Europe. Le faubourg Saint-Germain et l'Europe étaient les deux grandes ambitions de Napoléon, .\ulant le grand bonime se montrait sévère pour les aides de camp à épauletles qui faisaient trop complètement les honueurs de la maison de leur général, autant il était indulgent pour ses aides de camp civils lorsqu'ils compromettaient quelque vertu aristocratique. 11 y tenait d'autant plus, que les élégants du noble faubourg faisaient de terribles ravages dans les camps impériaux. Les femmes des sénateurs et des grands de l'empire avaient alors l'esprit de croire beaucoup plus à la noblesse de leurs amants qu'à celle de leurs maris, preuve qu'elles comprenaient très-bien laristocratie. Si aujourd'bui elles font l'étalage de celle de leurs époux, c'est parce qu'elles n'en ont point d'autre à espérer. Enfin c'était une lutte, un combat. Dans les rangs des auditeurs, Camizard était assez peu en bonneur, car il était vierge de tout triomphe de cette espèce : dans l'armée d'outre-Seine, madame de Brémont avait été inaccessible à toute autre passion qu'à celles de ses alliés. Cette conquête était donc le but de beaucoup d'intrigues. Camizard la tenta. Ce fut en pleine séance de mauvais sujets qu'il annonça son entreprise; il fut défié et jura d'apporter des témoignages écrits de sa victoire. C'était le coup de maître du Cid, c'était sauter à pieds joints au sommet de l'échelle que d'autres gravissaient échelon à échelon. Pour y parvenir, Camizard prit le chemin que tout homme habile choisit pour arriver aux bonnes grâces d'une femme : il se fit les goûts et les passions qu'elle avait ; elle était dévote, il alla à la messe; elle affectait un rigorisme de toilette complet. Il se boutonna jusqu'au menton. Madame de Brémont avait vu Camizard dans le monde sans le regarder; à la messe elle le remarqua. Elle ne lui en témoigna rien, mais elle avertit le curé que c'était une conquête à faire, un homme à avoir dansie conseil de l'empereur. Le curé prit la balle au bond, et de la messe il fit passer Camizard à la confession. Il parait que la confession fut une confidence, et le bon curé, tout alarmé, annonça à madame de Brémont qu'il ne fallait pas compter sur ce jeune homme : que ce n'était pas la foi, mais l'amour qui lui donnait celte ferveur si singulière. A ce mot, madame de Brémont rougit, et demanda le nom de la femme. Le malheureux ne l'avait pas voulu dire. La bonne dame sourit; elle se doutait un peu de la vérité, mais elle ne voulait pas que le confesseur en sût plus qu'il ne lui convenait : elle sut bon gré à Camizard de sa discrétion. Alors elle commença à ménager de son côté, tandis que Camizard poursuivait du sien. Cependant ce n'était pas impunément que Camizard se frottait à ce monde de prêtres et de nobles : l'espoir de l'accaparer lui avait valu des demi-confidences sur la puissance et les menées de ce parti, et, en homme de cette école politique, dont le chef a été prince de toutes les aristocraties, il garda son présent à l'empire, et mit son avenir sous la sauvegarde d'une restauration possible. Cette raison, et probablement quelques autres qui se découvriront un jour, donnèrent à l'entreprise de Camizard une tout autre issue que ses camarades n'en espéraient. Sommé par eux de dire ses progrès auprès de madame de Brémont, il déclara sur l'honneur que c'était une vertu inabordable. Un de ses amis, qui soupçonnait sa défection, lui dit assez brutalement qu'il faisait l'hypocrite; un duel s'ensuivit, et Camizard tua son meilleur ami pour la vertu de madame de Brémont.

— Je ne vois pas, dit Camille, comment cette histoire peut en faire douter.

— Personne n'en douta alors, dit Adèle, et personne n'en douterait encore aujourd'hui, sans une grossesse indiscrète qui nécessita une absence dont on n'a jamais bien su la résidence.

— Et qui t'a dit que cette grossesse fût véritable ? Il n'y a personne autour de madame de Brémont qui doive laisser soupçonner l'existence d'un enfant non avoué.

— D'abord, fit Adèle, il est peut-être mort; et puis les Enfants- Trouvés ne sont pas payés par le peuple pour que les grandes dames n'en usent pas.

-— C'est une horreur I répondit Camille ; et qui t'a conté cette belle histoire ?

— Un homme que tu ne connais pas, mais dont je t'ai parlé déjà, je crois, une fois; et, d'abord, c'est à propos de toi (ju'il me la apprise.

— .\ propos de moi ? reprit Camille.

— Oui, c'est en me parlant des assiduités de Camizard qu'il me disait: Si madame de Lubois connaissait l'homme qu'elle laisse pénétrer si facilement dans son intimité, elle s'en repentirait cruellement. Et, comme je m'étonnais de ce propos sur un homme généralement respecté, il m'a dit ce que je viens de t'apprendre.

— Et quel est ce monsieur, repartit Camille, qui prend un soin si délicat de ma réputation?

— Un drôle d'homme, en vérité, répondit Adèle : on ne sait si c'est un mauvais sujet ou un homme rangé; il vit avec tout le monde, connaît tout Paris...

— Son nom? demanda' Camille d'un ton légèrement altéré.

— Je te le nommerais, que cela ne t'apprendrait rien ; il s'appelle Maucice Lambert.

— Jlaurice Lambert I dit Camille à qui ce nom arriva encore celte fois comme celui d'une sorte de protecteur inconnu et invisible. Mais avant qu'elle eût eu le temps de prononcer une autre parole ou de faire une réilexion, Adèle continua :

— Mais, pour en revenir au point dont nous sommes parties, répondsmoi sincèrement, comme on se parle entre femmes, entre amies : Camizard ne t'a pas fait la moindre confidence?

— Aucune, répondit madame de Lubois assez sèchement, d'abord parce que je ne pense pas qu'il ait à m'en faire, ensuite parce qu'il doit savoir que je ne suis pas femme à les entendre.

Le ton glacé de Camille parut déconcerter Adèle ; elle se lut un moment et reprit bientôt après en se penchant sur le dos de son fauteil:

— Que veux-tu, ma chère ? je te croyais tout à fait décidée.

— Décidée à quoi ?

— Mais à ne plus t'inquiéter de ce que fait ton mari.

— Il me semble que je m'en inquiète fort peu.

— Oh 1 ma chère, tu ne m'en feras pas accroire sur ce chapitre. Ta conduite avec Camizard est une preuve que tu espères rappeler ton mari. Si tu avais sérieusement pris ton parti, ce ne serait pas avec un homme comme Camizard ; il me semble que tu es assez jeune et assez belle pour n'en être pas réduite au galant Camizard. C'est tout simplement un épouvantait dont tu veux faire peur à Ion infidèle; car je suis bien sûre qu'il n'y a rien de sérieux entre toi et le conseiller d'État ; c'est une tentative pour exciter la jalousie de ton mari, et l'idée n'est pas absolument mauvaise. Mais que veux-tu faire d'un Camizard? Aussi Alphonse en rit comme un fou, et il a dit là-dessus un mot de notaire assez plaisant : il prétend que la marraine te l'a donné en avancement d'hoirie.

Cette femme avait itne adresse ou une nature fatale qui lui faisait presque toujours rencontrer juste l'endroit par où elle devait irriter Camille.

Ce n'était pas méchanceté, c'était abandon de sa propre dignité qui, la laissant sans ressentiment contre les propos dont elle pouvait être l'objet, l'empêchait de comprendre le mal qu'elle faisait aux autres. C'est aussi un des privilèges de la grossièreté poussée à l'excès, d'avoir la faculté de tout dire; elle vous saisit si brusquement à la gorge, qu'elle vous tient étranglé avant que vous ayez pu crier : Assez. C'est ce qui était aussi arrivé de la dernière phrase d'Adèle. Camille en avait été si stupéfaite, la pensée et la forme lui en avaient été si surprenantes, qu'elle avait écouté Adèle jusqu'au bout. D'ailleurs, le premier sentiment de dégoût qui avait saisi Camille avait été sur-le-champ remplacé par un vif mouvement d'indignation contre Alphonse, et ce mouvement fut si vif, qu'elle s'écria soudainement :

— Ah 1 j'aurais dû faire ce que j'avais résolu.

— Quoi?... dit Adèle.

— J'aurais dû m'enfermer chez moi, y rester seule, y souffrir seule.

— Pour que Camizard vînt t'y consoler secrètement? Ce serait bien pis.

— Ah ! fit Camille vivement, en voilà assez sur ce M. Camizard.

— Comme tu voudras, mais c'est que j'ai beaucoup à t'en dire sur un autre.

— Quel autre?

— \\\ çà ! reprit Adèle en s'approchanl et en baissaiit la voix, écoute-moi sans le fâcher, ceci est à la fois une plaisanterie et une chose sérieuse.

— Je t'écoute, répondit Camille.

— Avec ta manière de faire la belle, ma chère, avec ton grand air de duchesse, ta beauté souveraine, tes succès dans le monde, tu ne fais pas d'heureux, et tu fais une foule de malheureux.

LE CONSEILLER D'ÉTAT

— Ma cIk'tc amie, dil Camille en posant la main sur le genou d'Ailèle, je ne veux ni me fàclicr ni te dire quelque chose de pt-niblc; leslons-en là de notre conversation ; il y a des confidences que lu peux vouloir me faire, mais que je ne veux pas entendre. Je suppose que tu me comprends.

— Soit, répondit Adèle d'un ton piqué, je te demande bien pardon de ce que je ne t'ai pas dit. Cependant tu me permettras de te faire observer que, quand on se donne la fausse réputation d'avoir un adorateur, il faut qu'il en vaille la peine.

— Et sans doute celui que tu avais à me proposer, dit Camille d'un Ion sec, en vaut la peine?

— Il me semble, repartit Adèle assez aigrement, que mon frère Antoni vaut bien M. Camizard.

— Qui ? demanda Camille dont ce nom désarma toute la colère, tant il portait de ridicule avec lui ; qui ? le sentimental Antoni ?

— Eli, oui 1 dit Adèle en saisissant au voile moment d'abandon du Camille, ce pauvre garçon est fou de loi.

— Tant pis pour lui, répondit Camille en reprenant son ton sec ; je lui crois toutes sortes de mérites, mais je n'y suis pas sensible.

— Es-tu folle de croire que je te parie sérieusement de son amour? Non. Mais il m'en obsède, il en perd la raison. Ajoute à cela la belle l)assion dont Césarine s'est prise pour lui à partir du jour du bal de Derby, ce jour où il l'a conduite très-respectueusement jusqu'à sa porte, 'sans vouloir rien enlcndrc à ses agaceries, et tu comprendras tout l'ennui qu'il me cause, d'autant que c'est un cerveau brûlé, capable d'une folie en règle.

— Quoi! dit Camille, celle Césarine, elle aime ton frère ?... niais Alphonse?

— Eh bien ! fit Adèle, qui se sentait le droil de tout dire puisqu on l'interrogeait, du momcnl qu'il paye, on le trompe : c'est la règle. C'est une espèce de mari... parmi ces sortes de femmes, reprit-elle en s'apercevant de son propre laisser-aller. Oui ; depuis le jour où Antoni a résisté, elle l'accable de lettres à propos de tout, elle s'est fait peindre dix fois chez mon mari et dans tous les costumes possibles, pour voir Antoni dans l'atelier. Cela coûtera plus de dix mille francs à M. de Lubois.

Les étonncmenls se succédaient dans l'esprit de Camille ; elle n'en était déjà plus à l'amour d'Anloni : elle pensait à son refus d'être un des mille préférés de Césarine, à la passion subite de celle fille pour ce jeune homme L'idée de l'expliquer par une sorte de rivallie que Césarine voulait encore élablir de ce ciilé, et l'idée de lui enlever celte adoration lui traversèrent l'esprit; mais elle l'en chassa rapidement. Peut-être allait-elle en finir pour jamais avec Antoni, et probablement elle allait signifier à Adèle de cesser ses confidence^,, lorsque l'idée d'enlever Antoni à Césarine se mêla tout à coup à une autre, et fil naiire dans l'esprit de Camille un de ces bizarres projets qui nous surprennent comme des révélations du ciel, et qui se présentent à nous tout armés de leurs conséquences : c'était un plan de campagne complet qui venait de jaillir aux yeux de Camille. Elle s'arrêta comme un prudent général qui, sûr de l'habileté de ses manœuvres, n'en prend pas moins tous les renseignements nécessaires, et elle

dit à Adèle : ,.,,,.

— Ton frère est, dis-tu, un cerveau brûlé? — une âme de feu.

— Oui, reprit Camille, un de ces jeunes hommes qui mènent les passions au rebours de la vie commune ; un de ces héros qui prouvent l'amour comme d'autres la haine, un homme enfin capable de faire sérieusement la plus folle plaisanterie?

— Je ne sais trop ce que tu veux dire, répondit Adèle ; mais il l'aime, et lu feras de lui tout... ce... que... lu... voudras.

Camille n'entendit pas la finesse de ces derniers mots adroitement détachés ; car elle était revenue à la pensée de son projet, et il lui souriait beaucoup, car elle-même lui souriait déjà.

— Eh bien!... dit-elle, eh bien!... tu peux me présenter... L'embarras de répondre si directement à la confidence d'Adèle, en

agréant les visites de son frère, arrêta Camille, quelque besoin qu'elle eût de ce nouvel auxiliaire; mais le hasard lui sauva cet embarras : une voix qui pariait haut dans le salon la fit écouler.

— Entrez donc, jeune homme, disait Camizard, madame de Lubois vous permettra bien d'attendre voire sœur chez elle.

— Qu'est-ce donc? demanda Camille à Camizard qui entrait avec

Antoni.

— C'est M. Leroux, dit Camizard (Antoni fit une mine singulière ; il ne pouvait supporter qu'on l'appelât Leroux), c'est M. Leroux que j' li renconlré devant votre porte, allant et venant avec la régularité d'une pendule ■ je l'ai abordé ; il m'a dil qu'il attendait mailaiiie Draiicy,

et je n'ai pas voulu le laisser ainsi s'ennuyer lorsqu'il y avait ici deux belles dames à admirer.

— Je vous remercie tous deux, dit Camille d'un ton qui pouvait être très-poli ou très-sec, selon l'imterprétation des auditeurs; vous, monsieur Camizard, de ra'avoir amené monsieur; vous, monsieur Antoni, de votre discrétion à ne pas troubler les confidences de deux amies; mais on ne peut pas mieux arriver... Tout est dit.

-- Oui, tout est dil, répéta Adèle avec une prodigieuse intention de finesse qui eût vivement choqué Camille, si la muette contemplation où était Antoni ne l'eût pas assurée qu'il n'y avait rien compris.

— Quelles étaient donc ces mystérieuses confidences? dit Camizard en prenant place avec une aisance qui, pour Ja première fois, parut à Camille être trop familière.

Ce qu'on peut faire de chemin dans l'intimité des habitudes d une femme est prodigieux, lorsqu'elle est occupée ailleurs et qu'elle ne surveille pas suffisamment ce qui se passe à coté d'elle. Camille voulut juger jusqu'où Camizard croyait être arrivé ; et jetant la conversation" dans un de ces thèmes généraux où l'on peut tout demander et tout répondre sans avoir l'air de parier pour soi, elle dit :

— Le mol confidence mystérieuse esl assez mal choisi pour noire entretien : nous pariions très-vaguement d'un sujet sur lequel .Vdèle et moi ne sommes pas d'accord.

— Puis-je vous ofi'rir ma médiation? dil Camizard.

— Ah ! fil Camille, vous êtes un homme trop sévère pour que je ne sache pas d'avance voire opinion, et puis il se mêle à tout cela une aU'aire de cœur, et je vous crois peu indulgent de ce côte ; mais, ajoula-l-elle, voici M. Antoni : il esl jeune et cependant grave; je serais curieuse de connaître son opinion à ce sujet.

— Hélas! madame, répondit le pâle jeune homme, je serais un mauvais juge ; j'ai ôlé ma raison de mes sentiments; au premier aspect le monde m'a paru si odieux, que j'en ai détourné ma vue pour la concentrer sur une espérance, et je puis dire que je ne le connais pas pour l'avoir trop bien jugé.

— Ceci devient difficile à comprendre, dit Camizard : on ne juge guère les choses que parce qu'on les connaît.

— Pourquoi? repartit Antoni. Croyez-vous qu'on ne puisse pas juger sur le seuil de la vie comme sur celui d'un mauvais lieu, que c'est un réceptacle de vices et de crimes? Et celui qui, au lieu de s'y engager et d'en étudier les odieux détails, s'est reculé en lui-même et s'est retiré dans la solitude de son âme, peut dire qu'il ne le connaît pas pour l'avoir trop bien jugé.

— Voilà qui est plus subtil que vrai, répliqua Camizard ; car si on se recule de la porte d'un mauvais lieu, on ne se relire pas de la vie, si ce n'est par le suicide ou la retraite au désert; et, du moment qu'on y est, c'est qu'on n'a pas fait retraite. Avec votre système, je me serais fait trappiste, ou je me serais brûlé la cervelle.

— Vous avez raison, dil Antoni d'une voix émue; il faudrait faire cela si, à travers l'obscurité où l'on marche, on n'avait aperçu une étoile au ciel, un ange sur sa route, une espérance de bonheur à laquelle on voue les labeurs de sa vie dans le secret de son cœur, sans espérer de les lui faire accepter un jour.

Le mysticisme du langage d'Antoni et l'adresse de sa déclaration étourdirent Camille, qui'avait pensé que c'était tout à fait un niais, comme peuvent être niais un notaire et un avoué; elle ne connaissait pas celte langue entortillée de mots sans précision, de pensées sans ncllelé, et dont usent volontiers les hommes et les femmes soi-disant passionnées, qui avec ces grandes phrases espèrent tromper les autres, et quelquefois se tromper eux-mêmes. Camille voulut rompre la conversation sur ce sujet, et reprit :

— .\insi, ma chère Adèle, nous voilà entre deux hommes dont aucun ne peut nous dire si une femme est une espèce de paria, une sorte d'esclave, contre lequel tout outrage est permis, sans qu'elle ait le droit de représailles.

La question était trop clairement posée pour ne pas être comprise par les deux prétendants, et chacun crut devoir lui donner une solution à son profit.

— Madame, répondit Camizard, je crois peu aux grands mots de paria et d'esclave, je vous en demande bien pardon. La vie n'est pas un malheur pour la plus belle moitié du genre humain; sans cela, il v aurait rébellion. C'est aujourd'hui en morale, comme autrefois en politique, un despotisme tempéré par les mœurs. Certes, les devoirs d'une femme, à les prendre au pied de la lettre du Code, sont un esclavage; mais les lois ne .sont pas en vigueur, roule femme qui souffre d'un contrat qu'elle seule tient rigoureusement ne doit peutêtre son malheur qu'à sou rigorisme. Le monde comme l'Eglise a des

LE CONSEILLER D'ETAT

iiiiliilgcnces pour elle ; seulement il faut les aclieter par quelques concessions. Et quelles sont ces concessions? des précautions ijui souvent sont les plus doux atlraits de ce qu'on ose; c'est quelquefois le mystère, ce doux asile des saintes voluptés de l'âme, comme le boudoir est celui des plaisirs de l'amour : plus souvent c'est un prétexte banal d'intimité patente, quand le mystère semble trop gênant.

11 se tut, mais personne ne ré|)Ondit: il était entré trop avant dans le vif de la question; il voulut s'en assurer.

— Quand on ne donne pas leurs noms aux choses, ajouta Camizard en souriant, il est difficile de se faire comprendre; mais vous seriez de mon avis, si je vous disais que l'une de ces concessions, la dernière, par exemple, entre pour beaucoup dans les succès des cousins et des frères des bonnes amies.

— Et quelquefois dans celui des tuteurs, dit Adèle qui prit pour elle et Antoni la dernière partie de la phrase du conseiller d'Étal, et qui voulut, comme dit Figaro, le payer en sa monnaie.

Si l'on n'avait été dans le sombre crépuscule d'une soirée avancée, on aurait vu rougir le front madré de Camizard.

Camille comprenait parfaitement Camizard ; elle jugea trop bien qu'il la croyait arrivée à ce point où on démoralise les idées générales d'une femme afin d'en profiter personnellement, pour ne pas vouloir entendre jusqu'au bout la morale du conseiller d'État : elle feignit donc de ne pas avoir aperçu l'attaque directe d'Adèle et reprit :

— Vous avez raison, monsieur Camizard ; et la vie, prise sous cet aspect, peut être, sinon heureuse, du moins supportable; mais j'avoue qu'il y faut une dextérité qu'il est difficile de posséder du premier coup, une perpétuelle attention qui doit décourager bien des femmes et les porter à prendre un parti plus décisif.

— Et bien plus compromeilant , dit Camizard. Mais en vérité , madame, celles qui s'effrayent devraient prendre courage en voyant combien celles qui n'ont rien do leur esprit s'en tirent aisément.

Ceci était à l'adresse de madame Drancy; elle se réserva d'en tirer satisfaction. Camizard continua :

— Entre nous soit dit, et nous pouvons tout dire, puisque nous parlons sur des généralités, le mariage est, grâce à nos mœurs, une chaîne fort élastique; on peut la tendre, chacun de son cùté, à une bienvaste liberté; l'essentiel, c'est de ne pas la rompre. Elle a même cela de merveilleux, qu'après avoir été ainsi tendue, elle se resserre et redevient étroite comme si on avait toujours marché côte à côte. Que de vieux époux que l'âge a confinés au coin du même feu en sont la preuve I Combien, se retrouvant ainsi dans la vieillesse, se félicitent de s'être montrés indulgents à une autre époque I Tout cela semble impossible aux âmes nobles, et cela est pourtant ainsi. Je n'y ai pas cru, et je ne voudrais y faire croire personne; mais l'expérience est un maître qui vous enseigne la vérité quoi qu'on en ait.

— Je vous comprends, dit Camille; tout cela dépend beaucoup du choix qu'on fait. Un prétexte d'intimité pour tout le monde et la certitude d'une discrétion à toute épreuve, et...

Elle s'arrêta.

Elle ouvrait l'oreille et se mêlait à une conversation qui la révoltait; mais elle avait une expérience à faire, et, comme un opérateur curieux, elle se résignait à mettre les doigts dans la boue au fond de laquelle elle voulait voir. Antoni lui vint en aide, en fournissant à Camizard un antagoniste qui le poussa, par la vivacité de la discussion, à mettre à nu toute sa pensée. Il prit au vol la phrase de madame de Lubois, et s'écria :

— Et tout cela n'est que vice et infamie ! c'est ce monde et ses contrats honteux dont je vous disais qu'il faut détourner la vue. Qu'ils conviennent à ces cœurs corrompus qui calculent l'amour comme un trafic de Bourse, pour n'y jouer que le superfiu de leur considération et s'en garder le nécessaire avec le plaisir pour bénéfice, je le comprends. Mais, monsieur, pour ces âmes privilégiées ou plutôt maudites, qui ne tiennent aucun compte de ces odieuses transactions et les méprisent, qui ont soif d'un amour exclusif, ce n'est qu'un malheur de plus que vous leur proposez; à celles-là, il faut une âme de leur trempe, une âme qui leur dise : Tu souffres et je souffre ; unissons nos douleurs dans le mystère profond d'un amour inconnu. Il faut que la femme puisse dire à l'homme à qui elle confie sa vie : Le jour où l'on saura que nous sommes coupables, nous mourrons ; et il faut qu'il accepte et qu'ils tiennent parole.

Antoni avait assez bien commencé, mais la conclusion de son amour sentait trop le cinquième acte d'un drame fameux, pour ne pas avoir montré le bout de l'oreille de ce rôle, appris au théâtre et récité dans le monde.

— Tardit'u, dit Camizard, voibi un benu dénoùmenl , d'aiilaiil.

mieux choisi, qu'il est imnianfiiial)Ie. Ponfez-vous qu'un amour demeure longtemps inconnu dans le monde, lorsqu'il existe ? On est déjà bien heureux qu'il ne soit pas soupçonné avant d'exister.

— Alors, répliqua Antoni avec le dédain qu'on éprouve pour un homme qu'on va batire, à quoi servent ces prétextes, ces concessions, ces petits et hypocrites mensonges dont vous parliez comme du voile impénétrable de toute passion ?

— A quoi ils servent, monsieur? repartit Camizard avec impatience; ehl mon Dieu, à la chose la plus vulgaire, à faire comme tout le monde, à signer, pour ainsi dire, sa vie d'une formule reçue, comme on finit ses leltres par des mots que personne n'écrit pour y faire croire et auxquels personne ne croit, mais qu'on ne peut cependant omettre sans manquer à toutes les convenances. Je ne dis pas qu'on ait foi aux simulacres de vertu dont on couvre sa conduite, mais le monde les exige. Vous, monsieur, vous écrivez à l'homme que vous méprisez : « Je suis voire serviteur, » et cela veut dire pour lui ce que cela signifie pour vous. Eh bien I on vous demande de cacher sous les mêmes termes de convention les sentiments de votre vie, et pour cela on vous accorde d'avoir l'air de les ignorer ; il me semble que l'échange en vaut la peine.

— Oui, vraiment, dit Camille qui en avait assez de ces fins aperçus du monde, et qui voulait frapper un grand coup, je vous crois tous deux; mais jem'imagine que ce serait avoir tous les bonheurs ensemble, que de rencontrer un cœur d'un amour absolu, comme ceux dont parle M. Antoni, et d'obtenir de cet amour de se plier à ces convenances qui le révoltent. Je me rappelle que c'est vous qui me l'avez dit, monsieur Camizard : l'effort le plus difficile pour un noble cœur est de faire comme le vulgaire. J'avoue que je ne trouverais aucun mérite, et je me mets en scène par simple supposition, je ne trouverais aucun mérite à obtenir d'un homme rompu et presque usé aux servilités de la vie tous ces petits ménagements si nécessaires à l'honneur d'une femme ; mais ils me deviendraient bien chers, si je les savais gardés par une âme pour qui ils seraient un sacrifice de toutes les heures.

Camille était une femme trop franche et trop haute pour n'avoir pas été plus que gauche dans la leçon qu'elle voulait donner à Camizard et dans l'appât qu'elle voulait jeter à Antoni ; le dédain était aussi manifesle d'un côté, que l'encouragement de l'autre.

Camizard, pris à son propre piège et blessé cruellement de la dédaigneuse épigramme de Camille, trouva qu'elle avait de beaucoup dépassé le point de démoralisation où il croyait l'avoir amenée, il jugea qu'Adèle avait travaillé souteirainement à ce résultat, et se proposa d'en tirer parti. Quant à Antoni, Camille lui i)arut un de ces anges tombés, qui se relèvent plus purs; et, appliquant à Camille un des vers dramatiques et inédits d'un poème de son école, il s'imagina que l'amour allait la lui donner,., et refaire à son âmeune virginité.

La seule madame Drancy douta de la sincérité des paroles de Camille ; mais comme elles répondaient à ses projets, et que ce n'est point l'ordinaire de l'esprit de repousser une espérance même quand elle se présente de travers, Adèle la redressa en l'expliquant par un mouvement de vengeance qui, bien dirigé, pourrait avoir l'efficacité do l'amour.

Camille demeura donc seule dans le secret de sa pensée, et ce fut dans celle disposition de chacun, que ces quatre personnes se séparèrent: Antoni ivre d'amour ; M. Camizard avec un désir encore plus ardent d'arriver, désir qui ne répugnait plus à se servir de moyens ouvertement haineux pour réussir; madame Drancy incertaine, mais espérant; Camille avec un nouveau plan de conduite bien arrclé.

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