VI. — A QUOI SERT UN AMANT
Au bout d'un mois, il n'était question, dans les médisances des salons et des foyers de théâtre où Césarine avait emporté à sa suite le nom do Camille, que de la passion d'Antoni pour madame de Lubois. La manière dont elle l'accueillait donna un moment créance à certains bruits de succès qui toutefois ne dépassèrent pas alors ces cercles de mauvaises mœurs, pour qui trois visites consécutives d'un homme à une femme sont une preuve irrévocable de la défaite de celle-ci. Dans le premier mouvement de sa colère, Camizard avait élé sur le point do défendre madame de Lubois de manière à la comprometlre à jamais. Admirable perfidie des femmes, que le conseiller d'Etat avait apprise probablement dans leur commerce assidu I Mais, par des raisons de profonde corruption, il se départit de ce système. Au troisième jour, il devina que l'accueil de Camille à Antoni était un jeu; et, n'ahanijonnanl point l'csp':'ranca d'allciiidre le but qu'il s'éla'.l proporé, il
ne voulut pas faner du moimlrc souffle de calomnie la belle répulalion de vertu qu'il avait le projet de flétrir pour son propre compte. Citait moralement la surveillance de ces impudiques lilierlins qui défendent par des soins protecteurs l'innocence d'une belh enfant qu'ils se gardont le plaisir raffiné de démoralisera un âge convenable.
Quant à Adèle, elle voulait trop de bien à Camille pour n'être pas crue sur son compte, et son désespoir de la résistance de madame de Lubois défendait celle-ci mieux que toutes les protestations d'Antoni.
En butte aux questions de ses amis, à celles de Césanne, cclui-ci avait toujours répondu par une admiration sincère, mais amplifiée de grands mots, pour la vertu de Camille. Les liommes d'esprit ne doutaient pas un moment qu'il ne dit vrai, tant Antoni leur semblait ridicule ; les femmes de sens n'étaient pas bien sûres qu'il ne fût que discret' tant il leur paraissait beau. Les premiers moments de l'assiduité d'Antoni avaient donné quelque espérance à Camille, car de Lubois en avait paru sérieusement alarmé; mais il avait habilement 1 sondé Antoni, et celui-ci l'avait rassuré, sans s'en douter, par la partie ridicule de sa passion. Alphonse savait à sa femme un tact d'esprit qui ne lui ferait jamais accepter sérieusement un hommage aux longs cheveux pendants, et qui procédait par élégies en stances ayant pour titre Amnur à elle. 11 mit donc habilement Antoni sur le rang de Camizard;il le rangea parmi les essais maladroits tentés sur sa jalousie, et en fit à Camille un nouveau petit ridicule qu'il propagea heureusement dans l'intérêt de sa vanité d'homme et de mari.
Camizardne fut point sans en avertir Camille; mais celle-ci n'en tint compte, car l'espoir d'exciter la jalousie de de Lubois n'entrait qu'en seconde ligne dans le profit qu'elle comptait tirer de la passion d'Antoni. D'ailleurs, elle savait qu'Alphonse n'était devenu indifférent que par la certitude où il était de l'impossibilité d'un pareil amant; en conséquence, le dédain persévérant de son mari, sa façon de tourner tout ce qu'elle faisait contre elle, rendirent son projet plus précieux à Camille, et elle pensa enfin à le mettre à exécution.
C'eût été une curieuse succession de scènes à observer que celles qui se passaient entre Antoni et Camille. D'un côté, celte passion plutôt rêvée que sentie, et qui, par cela même, exagérait l'expression de son dévoùment; d'un autre côté, cette acceptation si formelle de l'amour d'Antoni en face du monde, et si retenue dans l'intimité, que lui-même s'en serait étonné, si sa poétique en fait de passion n'avait pas trouvé naturel précisément ce qui ne l'était pas du tout.
C'est en le maintenant dans ce travers d'esprit, que Camille put arriver à lui faire la proposition suivante. N'oublions pas qu'Antoni n'avait que vingt ans, et qu'à cet âge on vit de bonne foi dans la vie et surtout dans les rêves qu'on en fait.
On était déjà arrivé au milieu de juillet 1830; madame de Lubois était avec Antoni dans sa calèche; ses chevaux l'emportaient rapidement vers le bois; la journée avait été brûlante, et le soir n'était supportable que par l'absence seule du soleil ; l'air était chaud et absorbant, et, depuis dix minutes, la voilure roulait sur les bas-cùlés poudreux des Champs-Elysées sans que madame de Lubois et Antoni eussent échangé une parole.
Il y a de ces heures indicibles de bonheur où le silence est une ivresse et dont le charme une fois épuisé ne se retrouve jamais ; bonheur préférable aux délices mêmes et aux émotions ignorantes d'un premier amour, bonheur qui n'appartient qu'à celui qui se comprend et s'apprécie lui-même. Ces heures, ce sont celles où, lorsque toute la vie d'une femme vous a dit qu'elle vous aime, on la sent calme et délivrée des inquiétudes douloureuses qui ont longtemps pesé sur elle; ce sont les heures où, dominée par l'amour, bercée par l'oubli du passé et par l'espérance qui vole devant l'âme, on voit son cœur se gonfier de joie, et ses yeux de larmes, où la parole est prête pour le dernier aveu. Oh! qu'à de pareils moments il est doux de courir à son coté, sur des roues qui vous emportent et font passer autour de vous tous les objets! vainesimagesdumondedonl on semble se dégager sans cesse et qui vous laissent seuls ensemble. Quel charme alorsde poser ses yeux sur ces regards vaguement jetés en avant, sur ces lèvres à demi ouvertes, qui sourient et frémissent en aspirant eu longs soupirs l'air tiède dont celte femme inonde sa poitrine; quelle sereine volupté, de tenir pressé contre le nôtre son corps qu'elle oublie; de se la rappeler si craintive et de la senlir si confiante; de se souvenir de l'effroi qu'elle a eu de son amour, et de voir la joie qu'elle en éprouve, et de se dire, rien qu'avec le cœur : Cette femme est à moi!... Oh! si ces extases du ciel ne descendaient sur les hommes que comme des éclairs, c'est ainsi qu'il faudrait vivre av;uit d'avoir inscrit au front de sa divinité : Tu n'es qu'une femme. Ou bien, si l'on pouvait
LE CONSr.lLLER D'ETAT.
prévoir qu'un jour viendra où l'on recommencera une pareille couise avec une place entre soi, où s'assiéra l'ennui, c'est ainsi qu'il faudrait mourir.
Ce n'est point pour dire ce qu'éprouvaient Antoni et Camille que nous avons essavé de peindre dans de vaines (laroles la souveraine joie d'un tel moment : c'est qu'à les voir tous deux si jeunes, si beaux, si silencieux, entraînés avec une rapidité dont ils ne paraissaient pas s'apercevoir, on eût pu croire qu'ils s'enivraient ainsi d'eux-mêmes. Mais il n'en était rien : Camille méditait son projet; Antoni se créait un avenir à sa guise: ni l'un ni l'autre n'étaient à l'aise dans le présent. Camille était sortie ce soir-là avec la résolution de s'expliquer avec Antoni : celui-ci lui en fournit le moyen.
Ce n'est pas impunément qu'on habitue son cœur à l'image d'une femme; et, quoiqu'on se trompe souvent sur la force véritable de la passion qu'elle vous inspire, on ne s'accoutume pas moins à la voir comme le but de ses désirs. Il est impossible que ces désirs demeurent longtemps calmes, lorsqu'on a, comme Antoni, relégué sa passion dans un rêve d'amour frénétique. Amour singulier qui dédaigne les longs combats, les chastes retenues du cœur, et veut que l'âme, pour être grande au sens de cette nouvelle poétique, procède comme la féroce lubricité des courtisanes et crie à une autre âme : — Tu me veux... me voilà. — Mais, pour en rester dans ces termes décidés de la passion moderne, il faut ne plus avoir vingt ans : il faut ne pas sentir tout son cœur bouleversé à l'approche de la femme qu'on aime, et en même temps timide et à genoux devant elle. Le pauvre Antoni en était là. Cette femme assise à ses côtés, qui lui donnait tant de droits apparents et dont il n'eût pas osé toucher le gant, lui devenait femme malgré lui. Son front pur et empreint de pensées, ses yeux à demi clos par la méditation, celte bouche vermeille entr'ouverte sur ces dénis qui scintillaient d'un émail humide, ce corps souple affaissé dans le pli de la voilure; cette élégance de tout son être, qui se trahissait sous la mousseline vaporeuse dont elle était voilée, toute cette femme enfin le troublait au delà du cœur, et il la regardait avec un sentiment de désir et de crainte plus fort que lui, lorsque Camille s'aperçut de son attention. Quelle femme si pure ne voit l'émotion qu'elle inspire? Celles sur qui cette émotion peut réagir haussent les yeux et se couvrent de leur paupière comme d'un bouclier. .Mais Camille soutint le regard d'Antoni sans le redouter, et lui dit gravement :
— A quoi pensez-vous ?
— Je pense, répondit Antoni, qu'il y a des gens qui, me voyant ainsi près de vous, me croient bien heureux.
— Comment l'enlendez-vous ? lui dit Camille.
— Je n'oserais vous dire, reprit Antoni, comment l'entendent les plus timides, et il peut s'en trouver dont la parole serait si hardie, que vous rougiriez de l'écouter.
11 y avait un sincère mouvement d'amour dans ces paroles d'.\nioni, et elles touchèrent Camille : il lui vint un remords de se jouer de la passion de ce jeune homme; mais ce remords ne dura que l'instant où Antoni avait cessé d'être ridicule parce ([u'il avait été naturel. Il renfoureha tout aussitôt ses grandes phrases et rendit à Camille son impitoyable indiilérence. En France, la seule chose qu'on ne puisse pas être impunément, c'est être ridicule. Le génie et l'argent, ces deux grands privilèges d'avoir tous les vices, n'ont pas même pu le supporter. Antoni redevint ridicule; il trouva une phrase à poésie pour dire ce que son instinct d'homme amoureux lui avait inspiré de taire, et il continua :
— Ils disent peut-être entre eux : Celui-là a élevé ses regards jusqu'à cet ange et lui a demandé le ciel, et l'auge, à son tour, a baissé ses regards vers lui et le lui a envoyé.
Il yen avait assez de cette phrase pour calmer les scrupules de Camille; Antoni était en verve, il ajouta:
— D'autres peut être, crédules en apparence des choses qui frappent les yeux, disent: Voilà celui pour qui il n'y a plus de mystère dans cette femme, celui qui la sait du cœur et des yeux : et ils se trompent, madame, et je suis triste, car je suis seul dans notre existence.
Ceci était passablement clair pour Camille, et nous demandons la permission de ne pas le traduire littéralement à nos lecleurs; mais madame de Lubois était toujours embarrassée dans la filandrerie des mots d'Antoni. Cependant il était temps pour Camille de faire de cette passion ce qu'elle voulait en faire ; elle se décida donc à arriver à son but, et, comme elle désespérait de ramener Antoni à l'expression vulgaire du caprice qu'elle voulait lui imposer, elle prit le parti de le suivre dans les régions pathogiaques où il tenait son langage.
— Vous avez raison, lui dit-elle, et l'indifférence que je mets à supporter ces propos vous est une preuve que je me suis dégagée des
LE CONSEILLER D'ÉTAT
cliaiiies pesantes que ce monde impose aux ftmesvéritablenieul nobles. Mais, monsieur, vous-même y tenez pcui-cUe plus que vous ne pensez.
— Moi, madame, reprit Antoni, je n'en ai jamais subi aucune.
— C'est peut-être pour cela, c'est parce que vous n'avez pas eu à les lonipre que vous les croyez légères. Vous m'aimez, monsieur?
Antoni tressaillit; il n'avait pas encore prononcé ce grand mot qu'il gardait pour un jour d'explosion etdont la ressource lui était si froidement ravie. Camille continua :
— Vous m'aimez, et moi, sais-je, pour y répondre, quel est votre amour?
— Oh I reprit Antoni, c'est l'amour du solitaire pour la vision céleste qui descend dans son désert.
— Non, reprit Camille, c'est l'amour aveugle de tout cœur qui commence la vie, pour la première femme à laquelle il trouve quelque ressemblance avec l'être qu'il a rêvé. Mais, monsieur, demain peut-être tuera votre illusion et... la mienne... avec la vôtre.
La répugnance que Camille éprouva à prononcer ces derniers mots, le rouge que leur fausseté fit monter à son visage, se traduisirent pour Antoni en craintive retenue et en sainte pudeur. Camille poursuivit :
— Oui, monsieur, l'avenir peut vous désenchanter le présent, en vous montrant que vous vous êtes trompé.
— Madame !
— Ecoulez, monsieur, reprit vivement Camille qui, arrivée au fatal aveu qu'elle avait à faire, voulut s'en débarrasser sur-le-champ; écoutez : l'avenir peut vous jeter aux séductions d'une fennne dont l'adroite coquetterie vous fasse honte de cet amour pur que vous avez pour moi. Eh bien ! comprenez-moi, sans qu'il me faille prononcer un nom indigne d'être dit entre nous... comprenez-moi; je veux que vous ayez posé vos lèvres au bord de celte coupe qu'on dit si enivrante; et si, après avoir goùlé ce breuvage, vous revenez à moi encore pur et calme.
alors.
Elle s'arrêta, parce qu'elle n'avait plus rien àdire qu'elle voulût dire ; mais, s'emparant de l'étonnement profond qui se peignait dans les yeux d'Anloni, elle reprit :
— Vous ne m'avez point comprise ?
— Je ne sais, madame, si j'en dois croire ce que vos paroles semblent renfermer; mais ce qu'elles demandent...
— N'est pas l'ordinaire des femmes vulgaires, dit aussitôt Camille; elles craignent une rivalité et défendent qu'on l'affronte; moi, monsieur, je veux que vous la rendiez complète; je veux que vous mesuriez ce qu'il peut y avoir de charme et d'amour dans les bras de celte femme ; j'en veux la preuve... ou je ne croirai rien de cet amour si pur que vous m'offrez; alors seulement je saurai ce qu'a de force ce coeur qui est descendu dans l'abime et qui est remonté pur; alors, je ne craindrai plus cet avenir qui m'effraye; car, comme je vous l'ai dit, il sera devenu le passé.
Malgré tout l'alambiquage des phrases de Camille, sa proposition n'en était pas moins si extravagante, qu'elle confondit Antoni luimême. Une femme qui demande en preuve d'amour qu'on se fasse l'amanl d'une autre n'est pas une idée de tout le monde. Un plus adroit qu'Antoni eût démêlé, sinon le vrai sens, du moins une raison plausible à ce caprice. Il était d'assez forte portée dans la position de toute femme de pouvoir dire à sa rivale : J'ai ordonné à l'homme qui m'aime de vous avoir ; il vous a eue, parce que tout le monde le peut, il vous a laissée parce qu'il avait hâte de se débarrasser de la pénitence qui lui était infligée. Entre femmes de rang égal, c'eût été un droit d'impertinence admirable pour qui l'aurait su conquérir; mais de Camille à Cêsarine, rien ne pouvait exister de semblable. Ce n'était pas à une pareille créature que madame de Lubois prétendait faire honte, ce ne devait donc être qu'à son mari. Un Camizard l'eût deviné. Antoni, tout en ne saisissant pas le but vrai de ce qu'on lui demandait, n'avait pas non plus foi à ce but apparent d'épreuves amoureuses; cependant, sa manie de voir le bizarre et l'excessif comme la vraie nature d'une passion d'homme le persuada mieux que Camille elle-même n'eût pu faire. Ce fut donc après un long silence qu'il répondit à madame de Lubois :
— Camille, je ne sais si vous êtes un ange ou un démon : n'importe! vous m'avez dit : Voilà où il faut que tu ailles; j'irai. Le ciel ou l'enfer connaissent seuls le secret du cœur des femmes : n'importe I pour vous, je flétrirai le repos éternel d'un ange dans ce monde; pour vous, je goûterai les baisers impurs pendus en étalage aux lèvres d'une courtisane ; vous n'oublierez pas que c'est vous qui l'avez voulu.
— Mais, dit Camille, j'en veux la preuve.
— Je vous la donnerai, madame, reprit Antoni sérieusement, ctalors...
Si
C'était là la question, et c'était là que commençait l'improbilé du marche de Camille; car elle ne voulait rien rendre en retour de ce qu'elle exigeait. Elle esquiva une première fois en reprenait :
— Ce que je veux encore, c'est un mystère absolu. Elle craignait que de plus avisés n'éclairassent Anioni, et qu'une
indiscrétion qui pouvait arriver jusqu'à Cêsarine ne fit encore tourner cette ruse contre elle-même.
— Je me tairai, madame; mais quand j'aurai obéi, serai-je encore à vos yeux digne de vous dire : A vous, Camille, ma vie, mon âme, ma vie... à vousl
— Alors, monsieur, dit Camille, je vous répondrai.
Nous ne prétendons pas excuser la mauvaise foi de Camille, quoique ce soit un être de notre prédilection. Et, s'il fallait être juste, nous devrions reconnaître qu'en cette circonstance, Antoni était le plus honnête des deux dans la véritable acception du mol.
Le bon jeune homme ne douta pas que la l'éponse promise p.nr Camille ne fût telle qu'il la rêvait. Quand on demande à un homme une preuve d'amour quelle qu'elle soit, et qu'il la donne, son droit est d'espérer une récompense, et Antoni se crut assuré de celle que devait mériter un dévouement aussi prodigieux que le sien. Il faut le dire pour excuser Antoni; il était, dans la vie réelle, le produit de celte vie fantastique écrite dans la poésie moderne. Ce n'était pas un caractère do sa nature, que celui qu'il s'était fait; il l'avait trouvé séduisant dans les livres et les drames en vogue, et le jouait sincèremenl comme le meilleur qu'on pût prendi'c. Antoni se fût peut-être habille en berger du temps des succès A' Estelle cl Ncmorin; probablement aussi, il eût été fort prétentieux à la corruption, s'il avait été de l'époque lies Liaisons dangereuses et de Faublas, et il eût fait des cantates à Cincinnatus, lorsque le Romain trônait, les jambes nues, sur le théâtre, et le tout nu sur les toiles de l'empire. Que si l'on nous conteste la vérité de cette intluence, nous auiions en preuve mille fails vrais à fournir, et la plus triste serait peut-être cette manie de suicide qui a pris naissance dans la dramaturgie des pièces et des romans actuels.
VIL — RLiVOLtTÎO.N.
C'est ainsi que se passait la vie de Camille, tout enfermée dans un intérêt domestique si excessif, qu'on l'eût beaucoup étonnée si on lui eût dit que des événements auxquels elle se croyait tout à l'ait étrangère allaient bientôt donner une nouvelle direction à sa douleur.
La sottise des bourgeois en France est de se prendre pour sages lorsqu'ils ne se mêlent pas des affaires publiques, et l'argument le plus irrésistible qu'ils opposent aux hommes qui s'en préoccupent est de demander : Qu'est-ce que cela vous fait? Les femmes ont surtout la prétention de se soustraire à la politique. Celles qui permettent qu'on substitue dans leurs salons une conversation grave au galantisme et à la médisance des petits propos sont en général tournées en ridicule par celles qui préfèrent échanger entre elles des adresses de marchandes de modes et de couturières, ou parler de la littérature du Gymnase et de la musique de l'Opéra-Comique. Elles ne peuvent comprendre que leur existence, et jusqu'à leurs frivoles passions, aient intérêt à l'ordre social et politique. Pourvu qu'on maintienne la securiié du bal et la liberté de la toilette, elles n'en exigent pas davantage. Quelques-unes même se rappellent sans désespoir combien les Prussiens étaient meillears valseurs que les Français ; et les invasions de 18 14 et 1815 ne leur furent vraiment désagréables que parce que le bois de Boulogne en souffrit.
Ce n'est point de l'amertume injuste contre les femmes, c'est la vérité lâcheuse à reconnaître, fâcheuse à dire. Cette disi)osition de leurs habitudes a même cela de remarquable, qu'elle les pousse à agiter plus bruyamment leur vie insoucieuse au chant des orchestres, à mesure qu'il sort de la foule populaire un grondement sourd qui promet quelque tempéle. Jamais plus de fêtes ne semblèrent attester la joyeuse satisfaction de la France que dans l'hiver de 1830. Aujourd'hui que toute l'Europe chancelle, les journées ne sont pas assez longues pour satisfaire aux fêtes, aux bals, aux concerts qui nous appellent de tous côtés. Toutefois, serait-ce sagesse et non folie cette incurie de l'avenir qu'on ne justifie point par des raisonnements, mais qui a sa raison d'être, puisqu'elle est? tiendrait-elle à cette conviction instinctive qu'il n'y a plusde calculs possibles contre un avenir aussi incertain que le nôtre? Au milieu de ce conflit d'idées qui ne laissent aucune institution tranquille sur sa base, pas même celle de la propriété et du droit d'hérédité, n'est-ce pas prévoyance de jouir le plus grandement possible
.1 ' lOMl nriviU-c et de toute fortune, tandis qu'on les possède encore, i,uisnu'en .ielinilive ils paraissent devoir tous tomber dans une vaste iii'.e en commun pour être distribues a nouveau? Car espérer que la so.'ielé se reconstituera sans privilège et sans inégal et injuste partage (les richesses c'est s'imaginer que 1 humanité ne sera plus m ambitieuse ni serv'ile ni mi partie composée de fripons et de mais.
Mais liissons l'avenir dont il est peut-être bien audacieux de vouloir mesurer la portée, et retournons à ce passé dont les causes sont encore si contestées, que les uns regardent comme un événement (lui a tenu à une maladresse de général, la levohition que d'autres considèrent comme le résultat inévitable de la volonté de
'° En vénlé,''le"passé est si l'ris de nous par la date, qu'on est tenté
de ne le rappeler que
liar son nom , et de
croire (pi'il va se représenter à tous les
esprits tel qu'il s'est
accompli, foudroyant,
lumineux, magnifique;
puis , lorsqu'on reflé-
cliit aux sentiments
qu'il a excités , aux
espérances qu'il a fait
naître, aux promesses
dont il fut accompagné,
on s'aperçoit que tout
cela est si oublié , si
éteint, qu'on désespère
de rendre probable C3
qu'on a à raconter, si
on ne remet les lecteurs
en scène, si on ne leur rend idée de cette so lennelle ci)oque. En eiïet, en est-il beaucoup ([ui se souviennent encore de cette fusion de loutes les existences en une seule , de celle :ihilicaliûn de tout iiiicrél particulier, et, |iiiur ainsi dire, de tout nom patronymique, qui tirent que , pendant trois jours , tout le monde s'appela Peuple?
Ne remontons pas plus loin que le moment où rojiinion publique, insultée par les ordonnances de Charles X.
lui demanda compte de l'outrage. Aujourd'hui nous ne pourrions plus aller au delà de celle époque, et expliquer, par des motifs honorables, la lutte législative qui finit par le combat de juillet. Aujourd'hui il ne nous est pUis |)ermis de dire, ce que nous croyions alors, que cette opposition persévérante qui
dura quinze ans vou- ^licla, p^-^n^
lait l'abolition des privilèges politiques et des monopoles de toute
espèce ; qu'elle avait en elle le besoin d'une li!>erlé large pour tous ; qu'elle avait soif de déchirer les lâches traités de 1815, honte des hommes qui pliaient le front de la patrie aux ordres des étrangers, horreur de ceux qui aguerrissaient leurs soldatsà des combats contre les citoyens, .aujourd'hui qu'elle a pris la place qu'elle convoitait, nous savons que toute sa pensée est satisfaite; aujourd'hui, il nous faudrait avouer que la révolulion de juillet fut une duperie. iMais alors on avait foi à toutes ces paroles démenties depuis, à toutes ces probités maintenant si dévorantes, à toutes ces indépendances devenues si servîtes, à ce respect de la justice qui se pavane si insolemment dans l'arbitraire. On y croyait, et, avec cette puissance de la foi qui est la plus forte de toutes les forces humaines, on renversa le tronc qui faisait obstacle ii l'application de toutes ces belles théories.
Le plus grand mal, il faut le dire, le plus grand mal qu'aient fait ù la l''rance les apostasies de ceux dont elle avait fait ses anùires, ce
LE CONSEILLER D'ÉTAT
n'est pas de lui avoir refusé les choses pour lesquelles elle a combattu. Non car nous ne supposons pas qu'eux-mêmes aient la prelention d'imaginer qu'il faudrait autre chose qu'un souffle du peuple pour les faire disparaître de leurs pouvoirs usurpés ; mais ils ont tait pis que de tromper le pays, ils l'ont démoralisé, ils lui ont rendu suspecte toute parole, ils lui ont fait soupçonner tout dévouement.
Ouelles garanties peuvent offrir des hommes nouveaux, qui n aient été ruinées par ceux qui régnent à présent? Est-il nécessaire d'être né parmi le peuple? faut-il avoir été soi-même victime de l'arbitraire? est-il utile d'être reste longtemps conséquent à ses doctrines ? doiton avoir été proscrit? est-ce assez d'avoir exposé sa tête en consl)iranl' faut-il aussi l'avoir offerte aux balles des Suisses? Tout cela suffit il pour aimer le peuple, détester l'arbitraire, ne pas mentira
ses antécédents, rapporter les lois d'exil, et ne pas ordonner le massacre des citoyens?
Bien de cela ne prouve rien.
Nous pourrions compter un à un les hommes dont la vie aurait pu repondre d'eux à tous ces titres, et qui les démenlent cruellement aujourd'hui.
Que ceux qui mènent la société ne s'y trompent pas, c'est au mépris pour l'humanité cpi'iuspire leur conduite , qu'ils doivent d'être encore où ils sont. Dans la persuasion qu'on n'a rien ù gagner à les chasser, ou s'épargne la i)eine de les mettre à la porte; c'est le maître qui à sou dixième domestique se lési^Mie il être vole par k dernier qu'il prend.
( e découragement de la liberté, ce doute delà VLilu politique, n'existaient pas en 1830.
t e fut donc une merveilleuse chose que le soulèvement unanime de la population pour venger une injure qui, 1 viai dire, ne s'adressut qu'indirectement i"!
elIt Tous les grands mots qui semblaient dire de grandes choses sonnèrent à la fois le to sin. C'étaient les mandataires du peuple qu on chassait du temj 't de la loi, les transtig^s de Gand qui souffletaient de nouveau la dignité nationale, le despotisme des prêtres et des nobles qui ressaisissait son sceptre brisé en 89. A tontes ces voix le peuple répondit. Paris fut nu surprenant théâtre où se joua de bonne foi le drame sublime de l'afiiaiichissement d'un peuple. .
Et d'abord, ce mouvement spontané qui lit lever lout Pans a I heure où la moitié de sa population dort encore. ., . v ■
Pourquoi, à la première ligne de ce Moniteur, distribue à six heures du matin , chacun alla-t-il aussitôt éveiller sa femme et ses enfants pour leur lire ces ordonnances dont sans doute ils ne comprenaient pas la porlie, mais dont il semblait qu'il lalliU donner avis à sa famille, comme d'une catastrophe au ciel, qui pouvait changer la lace du monde? Pourquoi, quand chaque maison se trouva ainsi éveillée, chaque homme se hâta-t-il de sortir de chez lui et alla-t il aborder son voisin, qu'il n'avait jamais salue, pour lui demander s'il savait la nouvelle ? Pourquoi de là courut-on chez tons ses amis pou ' kiir crier : Debout I pourquoi se répandit-on dans le.; rues pour se
l'an». — T>l'. OcV- Uoii.lo-lllilirr,riicSl-Lonis, 40, au Marais.
LE CONSEILLER D'ETAT
niniiiior i-l ivg.ii'iler? D'où vient qu'on se crut autorisé à entrer dnns lies ni.ii.sons où on n'avait jamais eu accès pour dire : I\Ie voilà ; qu'on se donna des rendez-vous aux journaux, comme au Forum, sans y être connu ; qu'on encombra les cafés où on s'abstenait d'aller ; qu'il se trouva des crieurs pour tous ces journaux improvisés, et qui désobéissaient à l'autorité; que la police demeura inerte devant cette première protestation ; que des hommes, emprisonnés sur parole dans des maisons de santé, s'écliap|)èrent pour être de ceux qui étaient libres à cette heure ; qu'on oublia toute affaire d'intérêt personnel, et que chacun vint s'offrir aux autres eu se recommandant à tous? C'est qu'il y eut un premier et universel mouvement de surprise, qui eut besoin de l'attestation publique de la cité, pour croire à ce qu'on avait osé contre la France; que ce fut comme un appel mutuel et général de toute la population qui , en s'épandant à travers la ville, disait ù tous les yeux : Insensés, compiez-nous, et repenlez-vous.
Mais, le lendemain, quand on vit la gendarmerie se porter aux abords des journaux pour exécuter la loi nouvelle , ranger ses canons aux portes des ministres pour les défendre ; quand on suit les régiments consignés dans leurs casernes , les cartouches prêles, les muniiions ordonnées , souvenezvous de ce bouillonnement sourd de la population , des ateliers déserts, des boutiques fermées , de ces rassemblements où la parole était au plus hardi, de ces messages qui couraient d'une réunion à l'autre, de ces milliers de proteslations dont chacun se croyait le distributeur obligé , de ces paroles d'indignation qu'on échangeait en coui'ant, de cette curiosité qui allait longer les files de cavalerie, pour voir le lieu du combat, s'il fallait l'engager ; et puis, plus lard, quand on fut assuré de la persévérance du pouvoir; quand on eut épuisé, sans bruit, les provisions des débitants de poudre, qu'on eut arraché les dalles de son toit pour en faire des balles, qu'on eut battu la pierre de son fusil , neltoyé son canon , vous souvienl-il de cette soirée du mardi où l'on alla donner une dernière chance au repentir de la royauté , où l'on s'assembla devant les troupes , en poussant des cris de F ne la Charte l qui avertissaient les coupables de prendre garde? Il était encore tempsi ils répondirent à cet avertissement par les coups de fusil : un homme fut tué.
Cet homme, on le prit, on l'attacha sur une planche, on le porta sur les épaules, on le promena dans les rues de Paris, on le montra à ceux qui étaient dans les rues, à ceux qui étaient aux fenêtres. C'était la suprême siguiOcation de la volonté royale : les ordonnances étuient signées avec du sang.
Mon Dieu ! qui n'a pas vu celle solennelle promenade du cadavre.
Nuit (i'i'tiS qui se dissipa Tile, pour moutrer la citi' en veste, debout, et le fufil à la i
escorlée de flambeaux; qui n'a pas entendu ce grand cii qui le précédait et le suivait, disant ironiquement : — Laissez passer la justice du roi, — qui ne l'a pas suivi ft travers la cité indignée et frémissante ; qui ne s'est pas arrêté près de lui lorsqu'il fut déposé sur les marches de la Bourse, et que chaque passant vint étendre la main sur sa tête en jurant vengeance, tandis que brûlait alors ce corps-de-garde de gendarmerie dont les flammes éclairaient un pavé noir, ouvert par une fos.se au fond de laquelle était un cadavre; qui n'a pas frémi î"! ces acclamations de la multitude qui soulevaient l'air jusqu'à la nue
et lui envoyaient les flammèches de l'incendie; qui n'a pas été témoin de tout cela peut jouer avec le peuple; mais malheur à qui l'a vu et qui l'a oublié I qui a oublié ces presses scellées le matin et ballant le soir , ces hommes écrivant la niaiu sur leurs armes, les plus délicats s'offrant à des travaux de manouvrier, les plus soigneux du calme de leur intérieur oubliant leurs maisons où s'alarmaient leurs familles ; nuit sans sommeil , où tout Paris, illuminé de ses mille réverbères, s'éteignit en une heure ; où tous ses murs revêtus d'insignes royaux se dépouillèrent de leur livrée, nuit d'été qui se dissipa vile, courte qu'elle était, pour montrer au soleil la cité en veste, debout , et le fusil à la main.
F.t ce jour, vous qui l'avez vu, je vous atteste, jamais rien de pareil a-l-il été dans la puissance des rêves d'un homme? La vie habituelle de la cilé suspendue tout à coup ; ces rues où ne bruissaient plus les murmures continus, ni des équipages, ni des charrettes, où ne s'entendaient plus ni crieurs de marchandises ambulantes, ni le piétinement de ses mille passants; ce silence coupé de fusillades et de détonations d'artillerie ; ces combats épars dans la cité, et bientôt enfermés entre des barricades qui s'élevaient à droite, à gauche, devant , derrière ; ces grands arbres séculaires des boulevards tombant comme des arbrisseaux sous quelques coups de hache; la cité ,. ,, , se découronnant de
son diadème de verdure pour se faire des remparts ; ces milliers d hommes de tout âge, de tout rang, se divisant par pelotons, comprenant au premier mot l'ordre de bataille, partant ceux-ci pour a porte Saint-Denis, ceux-là pour le Pont-Neuf, les autres pour 1 Hotel-de-Ville, et quand tous furent là où le sang coulait, cette solitude qui s'ajouta au silence et qui laissa six heures durant les rues désertes avec rincertitude dans toutes les maisons !
Quelle soirée terrible succéda à cette terrible journée! comme on se cherchait pour savoir les succès de chaque combat, chacun ignorant où on était vaincu, où on était vainqueur ! Puis cette seconde nuit de veille, où tout Paris se dépava pour se barricader, les femmes et les enfants se mêlant aux hommes faits, les maîtres de la science prêtant