‹ Ouvrés illustréesChapitre 135 sur 157 · LE CÛNSF.ILLER U'I.TAT · texte numérisé non relu

LE CÛNSF.ILLER U'I.TAT

main-foiic aux ordres ûu vieux soldai qui ne sait pas lire, les pauvres domiaiil la moitié de leur pain aux riches qui ignoraient où demeurait le hûulaiiger; les cafés, les cabarets ouverts à tous venants, où rien iieseconiplaiî, ni la dépense faite ni la dépense payée; les uns fournissant tout ce qu'ils pouvaient, diacun payant de tout ce qu'il avait. Immense conlianoc où personne ne fut dupe que le peuple qui se faisait tuer pour refaiix- un pouvoir non moins tyrannique que celui qu'il démolissait! spectacle intraduisible, tant il demanderait de magnificence et de précision, d'ensemble et de détails p»ur dire tout ce qu'il avait d'cxti'aordinaire, de surhumain ! tragédie sublime qui se jouait par huit cent mille habitants sur une surtace de dix lieues carrées, là à la lueur des flambeaux, ici dans les ténèbres, dans les rues et dans les maisons I Et cette journée de victoire qui suivit cette journée de combat, et ce drapeau qui, observé des banlieues de Paris, se plantait pas à pas dans la cité, et disait aux populations en attente autour du i:liamp (le lialaille : La victoire du peuple est en marche; il partit de rilùtel-de-A'ille, il arriva au Louvre; du Louvre il vola aux Tuileries, des Tuileries A l'arc-de-triomphe de l'Étoile; et, quand il eut tracé ce sillon victorieux, il ne resta plus un soldat dans la ville de Paris, et les lunettes braquées de plusieurs milles sur les édifices de la cité s'abaissèrent alors, n'ayant plus rien à voir.

Mais ceux qui étaient dans la cité virent ce fier et joyeux enthousiasme que versa alors toute la population dans ces rues hérissées de pavés, où osaient alors se montrer les épauletles d'or des généraux oublies la veille ; on ne leur demanda pas l'heure où ils étaient sortis ; on ne s'enquit pas s'ils avaient combattu ; on eut ui] sentiment unanime de joie indistincte pour tout ce qui vivait et qui voyait ce soleil si beau. Un moment on comprit Dieu, centre de tout l'univers et sentant par tous les organes de tout être; un moment toute celle multitude de huit cent mille hommes n'eut qu'une âme qui sent^iit : le peuple vécut. Tout cela n'est plus, mais tout cela fut ainsi un jour, un jour où tout le monde s'aborda comme frère, et se crut des dioils aux sentimens de chacun. Qu'importaient à ce momenl, il faut le dire, les douleurs partielles des vainqueurs et des vaincus, l'héroïsme de ceux-ci et de ceux-là; plus tard on pleura sur la défaite et peut-être aussi sur la victoire. A ce momenl, il y eut un sens universel et unique qui domina de sa joie louies les douleurs là où elles auraient pu se ressentir, comme serait celui d'un homme qui vient de briser ;>es fers et qui ne sent pas, au soleil et à l'air qu'il salue de sa liberté, quelques meurtrissures qui ont déchiré ses membres.

Certes, cet événement fut une révolution plus profonde que ne le montrent les apparences ; ce n'est pas seulement un trône qu'elle a renversé, ce sont les bases plus fondamentales de la vieille société qu'elle a ébranlées et lézardées de toutes parts; el, sans vouloir prendre cette immense secousse comme péripétie d'un aussi frêle récit que le nôtre, nous dirons qu'elle fut si puissante, que son action se fit sentir sur les intérêts mêmes dont la ténuité semblait devoir lui échapper, comme ces larges tremblements de terre qui, dé|)laçant les mers et déracinant les forêts et les palais, changent aussi le cours d'un obscur ruisseau, et renversent l'humble toit et la frêle plante qui rampe à son pied.

Can)ille, il faut le dire, avait peu occupé sa vie d'intérêts ou de soins politiques. Son mari, dans la position mixte d'un homme d'affaires, dont les relations touchaient à toutes les opinions, ne les laissait guère pénétrer chez lui ; et, Iden qu'il tint par le penchant de son esprit au parti qui avait pris en haine les nobles et les prélres, l'amitié de madame de Brémont, qui l'avait rendu le notaire des meilleures fortunes du faubourg Saint-Germain, lui imposait une certaine retenue. De celte façon, Alphonse passait, politiquement parlant, pour un de ces hommes sages et modérés qui, depuis, ss sont si bien a\)pe\és juste-milieu, et dont ce nom est, à notre sens, une admirable définition : car on ne peut passe constituer mieux le centre de loui, et tout rapporter à soi et à son intérêt, que ne le l'ont ceux, je ne dirai pas de cette opinion, mais de ce sentiment.

Madame de Lubois avait cependant entendu bourdonner autour d'elle le murmure politique qui annonçait depuis un an l'orage prés d'éclater ; mais ce murmure se perdit bientôt dans le cri de sa propre douleur, jusqu'au jour où sa douleur se tut devant la voix immense qu'éleva le peuple dans les journées de juillet.

Elle vivait dans l'espoir détenir bientôt d'Antoni un moyen de vengeance; mais elle ne s'apercevait pas qu'en échange de cet espoir, elle en avait donné un autre, et qu'il se trahissait dans la tenue confiante, dans la parole assurée du jeune t'ai. Elle n'apprit point que Maurice l'avait fait taire avec une fureur qui étonna tout le monde, un soir que le paie jeune homme avait osé dire:— Ah ! si je voulais!... Et Camille

ne pensait qu'à ses projets lorsque arrivèrent les terribles ordonnances.

Dans les premiers moments de cette nouvelle, il y eul un rapprochement entre madame de Lubois et son mari. Ils purent s'aborder l'un l'autre par un point où ils n'élaienl, d'aucun côté, hérissés de reproches el de torts, et de Lubois sortit le premier jour, comme firent les autres, pour aller voir, entendre et juger. Tous les jours, il rentra par instants dans sa maison, pour dire à sa femme : Voilà ce qui se fait, voilà ce qui se prépare. Il était exact ; elle était inquiète. Ainsi se passèrent le lundi, le mardi, le mercredi. Le soir même de ce jour, l'entretien fut long et animé entre eux; il y avait tant à apprendre et à conter! Ils demeurèrent tard ensemble: lui, exalté par le mouvement sublime de la population, éleclrisé par cette atmosphère électrique qui domina vingt-qualre heures tous les calculs et tous les dissenlirnents; elle, s'électrisant au conlact des récits de son mari ; et, quand l'heure du repos arriva pour tous deux, tous deux se quitlèrent amis, sinon comme époux, cl se serrèrent la main en se disant : — A demain.

— \ demain, dit .\lplionse, c'est le jour où tout bon ciloyeii doit, sous peine de lâcheté, montrer qu'il sait combatlre pour la liberté de son i)ays.

Deux jours avant, ce mot, prononcé par le plus audacieux, avait étonné et fait frémir beaucoup de mères et d'éjtouses ; à ce momenl, il n'était déjà plus qu'une chose ordinaire, comme tout le monde la faisait. La contagion des bonnes choses a aussi ses jours de pui.s.sance, comme celle des mauvaises. Il suffit de se rappeler cet unanime courage qui soutint sur l'échafaud de la terreur loules les victimes de la sûreté populaire. Dans ces milliers d'exécutions, si elles avaient été éparses dans vingt siècles, on n'eût eu à citer que quelques exemples de cette sublime abnégation de la vie; dans ces innombrablescharretées de condamnés qui se poussaient au pied de l'échafaud, on n'a trouvé qu'une heure de lâcheté ; c'esl que la nature est faite ainsi, qu'elle s'inspire de ce qui l'entoure et se sature, pour ainsi dire, des sentiments où elle vit. A celle époque de 93, cela était vrai dans les deux camps ennemis: on prenait hors de soi un couragepourtuercommeun couraiie pour mourir. 11 en fut de même en 1830 : chaque homme fut brave de la bi'avoure de tous,chaque femme fut dévouée du dévouement de toutes.

Ce fut donc sans eB'roi, sans cris, sans élonnement que, le jeudi matin, madame de Lubois vil son mari venir lui dire adieu, un fusil à la main, un paquet de cartouches à la ceinture. De tout ce qui s'était passé entre elle elson mari, rien ne lui revint à la mémoire. Elle fut toute au moment présent; et, comme aux temps heureux oU il sortait pour traiter des affaires d'intérêt, il ne lui était jamais venu à l'esprit de relarder ses sorties ou de hâter son relour par ces petites simagrées d'amour et d'ennui que les femmes mettent aisément en balance avec les intérêts les plus graves; de même, eu cette circonstance, Camille ne jeta pas à rencontre de la décision de son mari ses petites peurs de femme; elle le laissa |)arlir comme autrefois: |)ûur elle, il sortait pour l'alïaire du jour ; pour elle, il allait accomplir le devoir de son état d'homme et de citoyen.

Ce senliment, Camille en fut d'abord exclusivement dominée ; mais, à mesure que les heures se passaient el que le bruit du combat, devenu presque sans péripétie par sa continuité, excita moins son attention, elle pensa au nouveau jour sous lequel son mari se montrait à elle. Camille, longtemps retenue par sa vie monotone et régulière dans cette idée, que le bonheur était dans le calme et l'acconiplis.sement de ses devoirs, s'était aperçue, depuis qu'elle en était au malheiu-, qu'un sentiment avait manque à sa vie, celui du culte cl de la loi diuis un être supérieur dont on se pare; dont on esl Mère en soi par ce qu'il a de noble , et dont on est au.'isi la .seule pensée pour tout ce qu'un a de dévouement à lui rendre.

Jusqu'à ce jour, Camille avait peu compris la missiou de l'homme dans ce qu'elle a de grand. Kesserrée dans la société de notaires et d'avoués, les esprits supérieurs dont le nom lui arrivait élaieul pour elle des êtres à part, en dehors de sa sphère. Enfin Camille, si nous l'avons bien fait comprendre, était une âme recluse dans les habitudes d'un monde médiocre et qui pensait que là etaittoule vie convenable; comme les femmes d'Orient, nées avec des sens de feu et une léle intelligente, endorment tout cela dans l'habitude du harem et de l'opium.

C'était dans celte manière d'être que Camille avait vécu jusque-là, ne .songeant pas qu'elle fût de la nature do ceux qui ne vivent pas comme tonl le moule, pensant encore moins qu'elle pût être liée i^ar aucun senliment à nulle de ces existences privilégiées. Lorsque Alphonse fut parti, quand la lassitude d'écouter les bruits extérieurs la força à rélléiiiir sui' ce qui se passait, elle se fit une idée confuse de la grandeur de certains intérêts el de celle de ces hommes (pii s'en

LE COiNSF.lLLER D'ETAT.

portuient les défenseurs, et elle éprouva un singulier scnliment de joie en croy-aiit que son mari venait de se raiii;er parmi ces liommes. Camille en "élail à un moment on son âme devait prendre nn nouveau développement : alteinle à la fois de ce désir de donner sa vie ;\ une grande préoccupation , et de celte révélation du noble rôle que riiûiiime peut jouer dans noire société, elle eut, disons-nous, un étrange mouvement de joie. Ce que son cœur cliercliait lui sembla apparu, et, pour comble de bonbeur, apparu dans son mari.

— Oui, se disait Camille, c'est un délire cruel que celui qui l'éloigné de moi, mais ce délire ne préjudicie point ù ce qu'il se doit comme homme. Je puis lui reprocher beaucoup, mais je lui dois celte justice, qu'il est brave, qu'il est fort; et pour cela, je lui dois mon estime, mon dévouement... elle ne disait pas mon amour, il y avait entre la nature d'Alphonse et celle de Camille quelque chose de discordant qui répugnait à ce mot; mais madame de Lubois se sentait un si singulier et si nouveau besoin d'appuyer son êire à quelqu'un, que, trouvant un point par où elle pouvait se rattacher à son mari, elle s'y précipitait de toutes ses forces. Son mari lui redevenait un ami précieux, un époux honorable, et Camille, en honnête femme qu'elle était, s'en applaudissait. Ce mouvement de son cœur amena Camille à réfléchir à quel prix Alphonse s'élevait ainsi vis-à-vis d'elle: c'était au risque de sa vie, c'était en allant affronter un combat où les victimes étaient déjà nombreuses. Alors, des inquiétudes sérieuses, des inquiétudes tendres la pressèrent. Cet homme qu'à présent elle pouvait et devait estimer, cet homme, son mari, dont elle poi lait le nom, un nom qui redevenait honorable, plus qu'honorable, distingué, elle l'avait laissé partir sans un encouragement, sans un regret, sans une sympathie.

— Ou'ai-je fait ? se disait-elle ; il me croira insensible à ce qu'il a de noble et de bon en lui; peut-être me croira-t-il indigne de le comprendre, peut-être assez injuste pour ne pas le recùnnailre! et s'il lui arrivait malheur! oh 1 je serais bien plus coupable.

Alors elle s'alarma, elle s'alarma tout à fait, en femme qui a eu un tort dont elle s'accuse; et, comme l'esprit n'entre pas dans une voie sans la poursuivre jusqu'au bout, elle se rappela qu'Alphonse lui avait donné des années entières de bonheur et de considération, .\lors elle plaida pourlui mieux qu'il n'eût pu faire lui-même, et, pendant ce temps, les domestiques coui aient Paris: ils avaient ordre d'aborder tout ami, tout client d'Alphonse, pour s'informer s'ils ne l'avaient point rencontré. Us rentraient, et personne de ceux qu'ils avaient interrogés n'avait vu M. de Lubois. — C'est qu'il est aux endroits où l'on se l)al; allez, disait-elle, allez. Us partaient et revenaient, mais ils n'avaient rien appris encore. — C'est que vous n'avez pas pénétré au cœur du danger, et c'est là qu'il est, j'en suis sûre, à l'endroit le plus exposé : allez, allez... retournez. Mais lorsque la limiJilé du domestique eut avoué qu'elle avait deviné juste, et qu'il n'avait osé se risquer parmi les balles et lamilraille, elle ne douta plus qu'Alphonse ne fût au plus dangereux du combat, elle s'écria qu'elle irait elle-même. Le domestique voulut en prouver l'impossibilité : et, comme elle ne tenait compte de toutes ses excellentes raisons, il lui déclara que monsieur avait ordonné à ses gens de la retenir par la violence si elle tentait de sortir. L'esprit de Camille était tourne à tout bien prendre. Cet ordre de son mari lui parut à la fois une précaution pour elle et une prévoyance du danger auquel il allait s'exposer. Elle le remercia d'avoir prévu son inquiétude; de ne l'avoir pas crue indifférente à son salut. Alors, elle attendit avec résignation, tant que le combat qui résonnait encore dans la ville lui dit : Il est encore nécessaire où il est ; mais, lorsque les derniers coups furent expirés, quand Paris se sentit libre, quand les rues affluèrent d'hommes et bientôt de femmes, elle attendit avec impatience : — Il ne venait pas : pourquoi? Elle bâtit dans son imagination toutes les raisons pour lesquelles il pouvait ne pas venir ; puis, quand le temps lut expiré pour l'accomplissement de toutes ses suppositions, elle se retrouva en face dune terreur qu'elle s'était voilée longtemps et de toutes les manières. — Il ne vient pas : il est donc hlessé; mais il se serait fait transporter chez lui : il est donc mort ; — mort : son mari I Ah 1 que ce mol lui redevint saint et grand lié à celui de mort! Son mari, avec qui elle était comme séparée d'âme depuis si longtemps, mort ! c'était affreux : mais mort sans qu'elle se fût réconciliée avec lui, sans qu'elle lui eût pardonné et demandé pardon ; ah ! c'était épouvantable, horrible, c'était un regret éternel !... et cela devait être, car la nuit était venue, la soirée était avancée, dix heures venaient de sonner.

Deux domestiques étaient dehors; ils ne rentraient pas; ils avaient donc un malheur à lui annoncer : ils reparurent, ils ne savaient rien. C'en était fait, elle n'osa les interroger davantage. Elle n'eut pas la

force de leur demander s'ils avaient soulevé la tête de tous les cada-

vres épars dans la rue; mais elle se crut (a force de l'oser; et avec ce désespoir impérieux (pii se fait obéir, parce qu'il démontre qu'il y a un plus grand danger à le laisser agir sur lui-même qu'à l'exposer même à des chances de mort, elle ordonna à ses domestiques de lui livrer passage, et elle sortit seule de sa maison. 11 était onze heures.

Elle savait où l'on s'était battu, elle savait où l'on avait établi des ambulances; elle voulait aller partout : et puis, elle avait en elle cette conflance qui persuade qu'on cherchera mieux qu'un autre, qu'on profitera mieux d'un enseignement stérile pour un indifférent, qu'on verra tout, qu'on n'oubliera rien.

D'abord, en sortant de la rue Godot-de-Manroy, et en remontant les boulevards, dominée par l'exaltation à laquelle elle s'était livrée, elle ne s'étonna point des premiers obstacles qu'elle rencontra. Elle franchit légèrement les arbres couchés en travers et répondit à quelques cris de qui rire avec un accent si ferme, qu'elle traversâtes divers groupes qui veillaient à chacune de ces barricades, sans qu'on l'arrêtât ni l'interrogeât. Elle marcha ainsi quelque temps, ne pensant à rien autre chose qu'à son but et sans prendre de route déterminée pour y arriver. Ce ne fut qu'à la hauteur de la rue de Richelieu qu'elle se demanda où elle devait s'adresser d'abord; Camille se décida à se rendre à la Bourse où se trouvait une vaste ambulance : elle prit la rue de Richelieu, où ce n'étaient plus déjà, comme sur le boulevard, des troncs d'arbres à franchir; c'éiaient des monceaux de pavés irrégulièrement jetés les uns sur Içs autres, et qui, plusieurs fois, roulèrent sous les pieds de Camille et les meurtrirent péniblement. Enfin elle atteignit la place de la Bourse, et se trouva en face de ce vaste monument silencieux, éclairé de quelques lampions fumeux qui gisaient sur les marches. Elle arriva près de la grille, et fut arrêtée par un spectacle qui la glaça d'horreur.

Deux hommes portant une échelle comme on fait une civière, descendaient lentement un fardeau recouvert d'une toile blanche. La rougcâtre lueur des lampions dessinait ces hommes *n noir sur la blancheur du monument, et ne profilait que vaguement le fardeau qu'ils portaient. A peu près au milieu des marches, le premier ayant fait un faux pas, l'échelle fui échappa, et un corps roula sur les degrés et s'étala en travers avec ce flasque abandon d'un cadavre dont les membres pendent au hasard. Camille poussa un cri et demeura immobile, collée à la grille, les yeux fixés sur ce s])ectacle horrible et silencieux. Les deux porteurs reprirent leur mort, le replacèrent sur l'échelle, et, descendant tout a fait le perron, tournèrent sur le flanc du monument et s'enfoncèrent dans un petit caveau au fond duquel brillait une lumière tremblante; puis, un moment après, ils en ressorlirent, l'un tenant l'échelle sur son épaule, l'autre la toile blanche sous son bras.

La terreur de Camille était à son comble; une affreuse question se prései'.ta : — A. laquelle de ces deux salles fallait-il demander son mari? Dans celle où l'on vivait encore ? Et si nulle voix ne répondait : — Me voici ! descendrait-elle dans l'autre, pour voir si l'un des cadavres qui s'y entassaient répondrait à son investigation : — Le voilà? Elle ne savait que faire, ses genoux tremblaient ; et quoique sa résolution ne fût pas ébranlée, < lie s'arrêtait devant son exécution : cependant elfe tenta un effort désespéré sur elle-même, et se iirésenia à la porte de la grille.

— Que vo\dez-vous ? lui dit la voix d'un homme qui veillait ù cette porte.

— Je cherche mon mari, réi)ondit Camille.

— 11 n'y est pas, dit la rude sentinelle.

— Merci, dit Camille.

Singulier et caractéristique dialogue ! L'homme qui veillait répondit sous l'impression de sa consigne qid ne voulait pas laisser pénétrer les affections intimes dans ces hôpitaux où chaque lit pouvait devenir le théâtre d'un désespoir qui eût embarrassé la pitié égale qu'il fallait à tous les blessés; consigne qui eût laissé pénétrer Camille, si elle avait répondu : — J'apporte du linge aux blessés. Ce jour-là, on n'acceptait que ce qui était fait pour tous. Singulier dialogue, disonsnous, où Camille répondit: Merci, comme déchargée d'une horrible crainte, et le cœur tellement plein de fa sainteté de son projet, qu'if lui semblait qu'il dût rayonner autour d'elle et apprendre à tous ce qu'elle voulait et qui elle était. C'était au point qu'à ce mot : — U n'y est pas, elle ne pensa point qu'd eût fallu que cet homme la connût pour lui répondre si péremptoirement. Sans faire aucune de ces réflexions, Camille s'éloigna; déjà elle avait tourné la Bourse et s'engageait dans la rue Notre-Dame-des-Victoires pour aller aux Petits-Pères, où elle savait que se trouvait une autre ambulance. Toujours c'étaient de pénibles obstacles à frandrtr, qui, sans rebuter Camille, la fatiguaient ù son insu. Comme elle allait passer une barricade, deux hommes se croisèrent.

LE COXSFIIJJR IVITAT.

— 0(1 allez-vous ? dit l'iiii.

— A l'Ilùtelde-Mlle purlfr relie liste des blessés et celte liste des morts qu'on a pu reconiiaitie.

— C'est une bonne précaution, dit l'aulre; car demain, au point du jour, il faudra enterrer tous ces cadavres.

Ils s'éloignèrent el continuèrent chacun sa route.

— A riIôtel-dc-Ville ! |)ensa Camille ; oui, c'est là qu'il faut aller ; \i>, je saurai s'il vit, je saurai s'il est mort.

Après le spectacle effrayant qu'elle venait d'avoir sous les yeux, elle sentit que son courage suffirait à peine à feuilleter ces listes de morts, pour y ti'ouver un nom, et qu'il était au-dessus de ses lorees de ieuilleter, pour ainsi dire, ces tas do cadavres amoncelés çà et là dans la ville, pour y trouver son mari... A l'Hôtel-de-Ville, répéta-t-elle ; el, changeant soudainement la direction de ses recherches, elle gagna la rue Montmartre, la rue Montorgueil, la rue Saint-Denis.

Dans ce centre de la ville, la marche de Camille était moins pénible. Des lampions posés à la crèle des barricades, des chandelles allumées aux fenêtres, lui sauvaient la fatigue de l'obscurité; mais, d'un autre côté, ces barricades qui, sur le boulevard, étaient à de grandes' dislances, se dressaient ici à chaque pas. Il semblait que le sol ondoyât en lames courtes et serrées. Camille les gravissait intrépidement, longtemps légère par la fermeté même de sa marche : mais lorsqu'elle fut sur le point d'atteindre le marché des Innocents, déjà plusieurs fois elle avait trébuché et s'était aidée de ses mains el de ses genoux pour franchir les obstacles qui l'arrêtaient. Elle s'était assise sur une borne, et le silence, la solitude, la fatigue la dominant, elle sentit fléchir son âme comme son corps, et se trouva le cœur douloureux d'un pressentiment de malheur. Cependant une vive clarté qui s'échappait d'un rez-de-chaussée, avec un murmure du voix, lui lit espérer un endroit où elle pourrait se reposer un instant, el peut-être apprendre quelque nouvelle.

Camille se remit donc en marche et gagna la haule barricade deirière laquelle était le magasin éclairé et ouvert. Arrivée à son sommet, elle vit que c'était un café où buvaient et mangeaient des gens de toute espèce, ouvriers, commis, étudiants. Un mot, un nom rarrêlèrent aussiiût.

— Oui, père Launay, disait un charbonnier en s'adressant à un vieillard qui l'écoutait d'un air de triomphe; oui, Charles s'est battu comme un vrai crâne, il les descendait comme des moineaux.

Launay! c'était le nom de la mère de Camille, Charles celui de son cousin. Le café où tout enfant elle avait reçu des morceaux de sucre de la libéralité de son oncle, était agrandi, mais il avait gardé son enseigne : c'était encore l'estaminet du Petit-Univers. Camille oublia que, depuis longtemps, depuis son enfance, elle n'avait revu son oncle que rarement ; que, depuis son mariage, de Lubois avait écarté le plus possible cette parenté de bas étage et de mauvais goût, et qu'ellemême, habituée à voir toute sa famille dans madame de Brémoul et plus tard dans son mari, avait laissé faire celui-ci. Dans le desordre de ses idées, elle ne se rappela que ces noms qui avaient été amis de son enfance; elle s'élança donc vers l'estaminet ouvert, et, oubliant les précautions qu'il fallait prendre pour descendre du sommet de cette haute barricade, elle posa le pied sur un pavé mal assuré, il se détacha de la masse, et Camille tomba alîreusemenl, en poussant un cri aigu. Son pied avait tourné, et lorsqu'elle se releva, elle y sentit une violente douleur. On était accouru de l'estaminet ; on entourait Camille, on l'interrogeait : c'étaient quelques hommes du peuple, compatissant à toute peine physique, qui l'enlevèrent et la placèrent sur une chaise en lui offrant u?i verre de vin. Charles, attablé dans un coin où il buvait force petits verres d'eau-de-vie en racontant les exploits de la journée, vil entrer une femme et n'y prit point garde autrement que pour se lever, la regarder de loin et dire à son père :

— Tiens, voilà la bouteille d'eau-de-vie.

Le père Launay, au contraire, s'approc-lia de Camille, et l'ayant nu moment considérée, recula, se rapprocha, et linit par lui dire d'un air stupéfait :

— Je ne me trompe pas... comment, c'est vous?

— Oui, dit Camille, pâle et brisée; oui, c'est moi.

— Ehl mon Dieu! reprit Launay, que failes-vous, dans ce quartier el à pareille heure!

— Je cherche mon mari qui est disparu depuis ce malin.

— Pauvre femme! murmurèrent toutes ces rudes voix ([ui l'enlouraient. — Oui, continua le charbonnier, il y en avait aussi des bourgeois, des braves gens, qui se sont battus. Comment qu'il est fait voue mari ?

— 11 s'a|ipelli' M. de Lubois. dit Camille.

— Connais pas, reprit le cliarbonnier. Puis élevant la voix : — Y en a-t-il qui connaissent M. de Lubois !

— .Moi, dil Charles, je le connais et je l'ai vu il n'y a pas une demiheure.

— Vous l'avez vu, monsieur! s'éciia Camille en voulant .se lever, incapable de .se soutenir sur son pied foulé.

— Eh bien, donnes-en des nouvelles à cette petite dame qui est sa femme, à ce qu'il parait, dit le charbonnier.

Charles sauta par-dessus la table en s'écrianl:

— Sa femme ! Puis se plaçant devant madame de Lubois : Vous êtes donc ma cou.sine? ajouia-t-il.

— Oui, monsieur, dit Camille; et vous avez vu mon mari?

Charles regardait Camille avec curiosité ; il considérait celte élégante qui aurait pu être sa femme, devenue, à son dire, une grande dame qui méprisait ses parents. Un sourire de mauvais vouloir accompagnait l'inspection qu'il faisait de Camille.

— Oui, je l'ai vu, reprit-il, je l'ai vu, monsieur mon cousin, pas plus lard qu'il y a une demi-heure.

— El il n'était pas blessé ? dil Camille.

— Blessé de quoi? répliqua Charles en ricanant, blessé d'être resté tout le jour enfermé chez sa maîtresse?

— Sa maîtresse ! sa maîtresse I répéta-t-elle; c'est impossible... impossible, vous vous trompez... vous ne le connaissez pas.

— Que si, je le connais, dil Charles avec un air de colère concentrée; elle aussi, je la connais avant lui.

— Césarine! reprit Camille de plus en plus étonnée.

— Catherine Tochon, répondit Charles avec un nouveau ricanement plus sombre; elle a aussi pris un beau nom comme tant d'autres.

Camille posa la main sur son cœur, et baissa la tête, les yeux fixes, la bouche entr'ouverle, quelque chose d'anéanti.

— Tiens, crièrent plusieurs voix, Catherine Tochon: la petite qui a tenu comptoir ici, il y a cinq ou six ans?

— Celle-là, dit le père Launay, que cet imbécile de Charles voulait épouser.

— Ah bien ! elle lui en aurait fait voir, la cocole, reprit une voix.

— C'est possible, répondit Charles; je l'ai aimée, voilà tout... el maintenant... enfin suffit.

— Maintenant tu en perds l.i tête, dil le père Launay! qu'as-liiélé faire chez celle...?

— Ah! mon père, dil Charles brutalement, n'en dites pas de mal, elle vous a fait gagner assez d'argent.

— 11 est vrai, reprit le charbonnier, que jamais l'estaminet n'a été si achalandé; y en avait des petits farauds d'étudianlsqui venaient tourner àl'entour.

— C'est possible encore, dil Charles; mais ils se sont brûlé les doigts à la chandelle.

-^ Ouais ! dil le charbonnier, et ce grand avec qui tu l'es battu, el qui t'a planté un coup d'épée si soigné.

— M. Maurice... dit Charles, oh! celui-là, je lui pardonne, parce qu'enfin c'est lui qui a fait son étal et qui la mise au Conservatoire. D'ailleurs, aujourd'hui, tout est oublié. S'il m'a planté un coup d'épée dans le ventre, il m'a garanti hier d'un coup de lance qui m'eOl piqué un peu plus avant; je l'ai laissé à l'Hùtel-de-Vdle, et il m'a promis de venir...

— Eh! mon Dieu! dit le charbonnier, elle se trouve mal, la voilà qui tombe de la chaise; un verre d'eau, quelque chose, allons !

En effet, Camille, frappée au cœur de celte révélation épouvantahle, qui défaisait d'un mot tout le rêve qu'elle avait bâti durant tout le jour, Camille, à qui venaient ainsi coup sur coup ions ces noms qui entraient plus ou moins dans le désespoir de sa vie, Camille se trouva prise d'un serrement froid et douloureux dans la |>oilnne, qui, se joignant à sa souffrance physicpie, la fil défaillir tout à l'ail. Pendant que le père Launay lui faisait respirer du vinaigre, et (jue l'allenlif charbonnier lui glissait quelques goutles d'eau dans la bouche, on dit tout bas à Charles :

— Comment vas-tu le vanter devant celte dame d'avoir vu son mari chez sa maîtresse ! ça l'a troublée.

— Bail! ré|)ondit Charles, elle sait ce qui en est: d'ailleurs, elle n'a que ce qu'elle mérite; elle a voulu s'élever, elle nous a méprisés... eh bien!... tant mieux... ça apprendra aux autres à se tenir à leur place.

Camille était déjà assez revenue à elle pour avoir eulendu ces I odieux propos.

LE CONSEILLER D'ETAT

Honteuse de ce qu'elle avail espéré, indiguée de ce qu'elle avait ri('couvert, révoltée de ce que disait Charles, étourdie, presque folle de tout ce qui s'était passé en elle et de ce qui se passait autour d'elle. elle se leva avec une force désespérée, et dit, d'une voix qui mentait à ses paroles :

— J]aintenant que je suis tranquille, je vous remercie ; je puis rentrer chez moi.

Et, comme elle se dirigeait en chancelant vers la porte, pendant que le père Launay lui disait : — Nous ne vous laisserons pas partir comme ça... elle se heurta contre un homme qui entrait, et, sans doute elle serait tombée de nouveau, si le nouveau venu ne l'avait retenue dans ses bras.

Comme le coup léger qui frappe la capsule et fait détoner le fusil fortement cliargé, ce fiiible accident détermina l'explosion de tout ce qui remplissait le cœur de Camille: ses larmes éclatèrent soudainement, elle se laissa aller dans les bras de cet homme, baissant la tète qu'elle cachait dans ses mains, et poussant de douloureux gémissements. Camille était arrivée ii un de ces moments où une ilouleur poignante, aigué, multiple, mais mal comprise encore, et à qui la réflexion a manqué pour se reconnaître, s'échappe en exclamations et en cris confus comme elle.

— Mon Dieu, disait-elle, mon Dieu, mon Dieu... oh ! emmenezmoi.

Celui qui la soutenait, tout en la conduisant vers un siège, demandait à voix basse quelle était cette dame. Launay lui répondit :

— C'est ma nièce, c'est madame de Lubois.

— Madame de Lubois! s'écria Maurice en relevant la téie de Camille et en la regardant lixemeni, ne pouvant associer dans sa pensée le nom de madame de Lubois avec le titre de nièce de M. Launay. Camille, à celte voix qu'elle avait entendue si rarement, qu'elle croyait l'ignorer, mais qui se trouva avoir gardé un éclio dans .son ànie, Camille, à son tour, regarda Maurice, et ses larmes et ses sanglots s'arrètant soudainement, elle recula ens'écriant!

— Vous, monsieur!

H y avait dans l'accent de madame de Lubois une terreur profonde, comme à l'approche d'un fantôme longtemps redouté et qui vient cnlin.

Une supposition affreuse s'établit soudain dans la têts de Maurice. Madame de Lubois, à celte heure, chez un homme qui l'appelait sa nièce ; venait-elle enfin, abandonnée qu'elle était de son mari, demander un asile à sa famille oubliée, et en était-elle repoussée avec dérision? Le regard que le jeune homme jeta sur le vieux Launay lui demanda tout cela, car Maurice tremblait de prononcer une parole qui frappât juste. Launay allait lui répondre, lorsque Camille se hàla de dire :

— Je me suis blessée en descendant cette barricade. Je venais voir mon oncle, monsieur ; je l'ai vu, je vais retourner chez moi. Voilà tout. Si mon cousin Charles veut bien m'accompagner, il m'obligera.

— J'en suis désolé, dit Charles, mais on m'attend au corps de garde, on peut se battre encore demain matin, et je veux y être.

Maurice s'approcha de Camille, et lui dit, d'un ton qui avait quelque chose d'un triste reproche :

— Je vous aurais offert ce service, madame, sans vous demander pourquoi vous étiez ici, et je vous l'otîre encore.

— Acceptez, madame, dit le père Launay, acceptez, c'est un digne jeune homme.

— Acceptez, reprit à voix basse le charbonnier, Charles est à moitié soid. C'est plus convenable.

Ce mot, sorti de cette bouche grossière, sonna étrangement à l'oreille de Camille ; l'avis de cet ouvrier, qui sentait que Camille semtrmteux placée sous la protection d'un homme de son langage et de ses habitudes, lui donna à penser que son refus étonnait et pouvait dénoncer une raison secrète et facile à deviner. Elle existait, celte raison secrète; mais Camille avait trop préjugé du discernement de ceux qui l'entouraient ; ils ne l'auraient certes pas soupçonnée; mais elle crut devoir la cacher à tous, comme elle eut voulu se la cachera elle-même. Maurice lui faisait peur : cependant elle accepta, cl répondit à Lambert :

— Pardonnez-moi, monsieur, c'est une peine que je ne voulais pas vous donner.

— Mais vous êtes blessée, avez-vous dit, madame? reprit Maurice. Une voiture, c'est impossible... un autre moyen...

— Une civière, dit quelqu'un.

Camille pâlit. Elle avait vu une civière occupée place de la Bourse, et il lui vint au coeur la crainte de Juliette, condamnée â se coucher vivante dans une tombe.

— Elles sont toutes prises pour les blessés, répondil nue voix.

— Ce n'est rien, dit Camille, je marcherai, monsieur : je suis forte, j'ai du courage.

Maurice regarda son pied.

— Vous ne ferez pas deux cents pas ainsi.

— Cependant, s'écria Camille, je veux partir... je le veux... je... il le faut absolument, monsieur... venez. Il faut que je sois chez moi avant que mon mari...

Elle s'arrêta. Maurice devint plus pâle, il ne savait que penser, et n'osait s'informer. Pourqui donc est-elle sortie? se disait-il. Cependant il voyait Camille résolue.

— Permettez, madame, reprit-il, en entourant le pied et la cheville de bandes très-serrées, la douleur sera moindre et le pied plus ferme.

— Oui, oui, dit Camille, faites et hâtez-vous, je vous prie.

Elle s'assit, elle était plus calme ; et, pendant que Jlaurice, à genoux devant elle, serrait son pied avec force, Camille causait avec son oncle, lui parlait de sa fortune que celui-ci disait avoir portée plus haut qu'elle ne croyait peut-être.

— Je puis donner deux cent mille francs à Charles, disait-il ; il aurait la femme qu'il voudrait, mais il me tourmente bien avec cette petite...

— Cela finira, répondit Camille en l'interrompant.

— Oh! c'est une rusée coquine, reprit le vieux Launay, vous en savez quelque chose aussi. Enfin, enfin... Dieu est juste...

— Oui, répondit Camille en baissant la tête, Dieu est juste... Il devrait l'être du moins.

Eu parlant ainsi, elle vit qu'elle avait oublié son pied sur le genou de Maurice, elle retira vivement.

— Essayez, madame, lui dit Lambert, essayez si vous pourrez marcher.

— Très-bien, répondit-elle en se levant. .'Vdieu, mon oncle, adieu. Venez me voir... venez...

— J'irai, repartit le vieux oncle, j'irai. Prenez-en bien soin, monsieur Maurice.

Et, lorsqu'elle sortit, tout le monde se leva et la salua d'un air d'intérêt.

Quand ils furent â quelques pas de la porte, Lambert dit à Camille :

— Si vous voulez, nous suivi'ons la rue Saint-Denis jusqu'au boulevard ; une fois là, notre marche sera assez libre et deviendra moins fatigante pour vous.

— Comme vous voudrez, monsieur, répondit Camille froidement; je vous suis.

— Prenez mon bras, madame.

— C'est inutile, vous devez vous-même être fatigué ; je vais vous suivre.

Maurice se soumit sans insister et marcha devant madame de Lubois , il avait pris une lanterne et éclairait chaque pas qu'elle faisait, en lui montrant les endroits où elle aurait pu trébucher. Us allèrent ainsi quelque temps et franchirent plusieurs barricades, occupés seulement de l'endroit où ils posaient leurs pieds. Camille faisait de violents efforts pour cacher la douleur que lui causait son accident. Cependant, avant qu'ils eussent atteint le haut delà rue Saint-Denis, elle demanda à se reposer un moment, et s'assit sur une borne. Maurice demeura debout devant elle; ils étaient tous deux silencieux. Camille souffrait : et Dieu seul peut dire pourquoi, parmi toutes ses douleurs, la présence de Maurice lui était la plus poignante. Le silence continuait. Camille comprit que la pensée de tous deux allait trop vite, elle l'interrompit pour ramener l'attention de chacun à des banalités d'usage.

— Combien je suis désolée, dit-elle, de vous imposer cette fatigue monsieur ! j'abuse de votre obligeance.

— Vous souffrez beaucoup, lui dit Maurice, sans répondre à ses excuses; une fois au boulevard, vous n'aurez plus d'efforts à faire.

— Sans doute, dit Camille. Eh bien! allons, remettons-nous en marche.

Elle quitta sa borne, et chancela au premier pas.

— Prenez mon bras, dit Maurice.

Camille s'y appuya sans s'excuser, vaincue qu'elle était par la douleur : il lui vint des larmes aux yeux. Pourquoi donc avait-elle remords de ce qu'elle faisait? pourquoi prenait-elle en elle-même la résolution de ne jamais revoir Maurice.

Ils marchèrent ainsi quelque temps encore, et arrivèrent au boulevard. Durant ce trajet on eût dit que Camille, confiante dans la résokuion qu'elle avait |)rise pour l'avenir, se croyait autorisée à accorder davantage au présent. Ainsi c'était avec moins de retenue qu'elle se livrait aux soins attentifs de Maurice : elle s'appuyait sur lui, et se

LE C0NSE1LLI;R D'ETAT.

liiissail soiili-nii' dans les passages (liriiiilcs. Eorsqu'ils fiireiit sur le bouievaid , Maïu-ice lui (lit :

— Maintenant, madame, dans une lieure vous serez chez vous, prenez un instant de repos. ... r

La voix de Maurice elail haletante en parlant ainsi ; el, comme Camille s'assit sans lui répondre, il se plaça lui-même sur quelques pavés près d'un pot-à-feu qui flambait encore, et posa sa tète dans ses mains Mors Camille osa le regarder à cette sombre lueur qui l'edairait sinistremeut. Ses vêtements étaient en désordre, sa tète nue, el sur ses mains il y avait du sang ; il coulait de profondes ecorchures qu'il s'était faites en dérangeant des pavés pour rendre (pielques endroits plus aisés à franchir. Camille osa donc le regarder, et ne |»ul s'empèrlier de penser alors à cet homme qui le premier avait jeté le désespoir dans son cœur, mais dont elle avait trouvé si souvent la parole prêle à la proléger, et qui aujourd'hui lui servait de guide. Miser;d)le service à la vérité, et qui pourtant avait quelque chose d'étrange et de solennel, renfermé qu'il était, parla delicaiesse de Maurice, dans les termes d'une aclion ordinaire, sans que celui-ci demandai à Camille ce nui l'avait appelée hors de chez elle, sans qu'il laissât échapper un mot de ce qu'il savait si bien de ses douleurs. Camille le regardait, et mille pensées se succédaient en elle, à la vue de cet homme qui lui était presque inconnu, et voici ce qu'elle se disait: - Quel est cet homme dont la vie est si vulgaire, qu'elle se passe comme celle de tant d autres de son âge, el qui cependant porte en lui quelque chose de dilférent et de redoutable ? 11 me connaît, il sait ma vie, il la sait peutêtre mieux que moi-même... pouniuoi ne me dit-il rien? .. S'il me disait un mot de moi, je lui montrerais que cela me déplaît; s il se vantait de m'avoir défendue, je lui apprendrais que je sufhs a me laire respecter... Quelle pensée a-t-il sur moi? pourquoi esl-il triste?... nournuoi ce profond soupir à présent? Il cherche pourquoi je suis ici. Je puis bien le lui dire... Oh I à lui!... non, non, il s'en lerait un droit ■ il ne faut pas qu'il sache ce que j'ai rêvé, et ce que j ai trouve au bout de mon rêve. Voilà pourtant ce que j'avais espère d'un autre 1 lui qui est là devant moi, il l'a fait! c'est un homme fort et digne, et peut-être personne ne s'enquiert de ce qu'il est devenu; méconnu peulétre aussi, me donnant à moi, qui ne suis qu'une âme étrangère à la sienne me donnant cette heure où il semble qu'on poserait avec tant d'orgueil sa tête sur les genoux d'une femme... et cesta peine si je l'en remercie!... Je serai donc comme toutes les auires femmes pour lui. je ne l'aurai pas compris... Ne suis-je pas ingratel Que pensera-t-il de moi, de moi... de ma conduite envers lui, de ma présence chez mon oncle? Oh 1 s'il allait simaginer quelque chose de honteux I Non ! ce serait indigne de lui, ce serait mentir à ce qu'il a de généreux ! D'ailleurs, il saura la vraie raison de ce qui m'arrive. Il retournera chez Launay, j'en suis siire... pourvu qu'il ne l'apprenne pas de moi, c'est tout ce que je veux... Mais commeildemeureimmobile lia fatigue l'accableaussi, le malheureux!... Mon Dieu! je suis sûre qu'il soutfre... peut-être pour moi... Ah! que vais-je penser?... Allons, il faut repartir.

— Monsieur Lambert! dit-elle vivement.

Maurice se leva. Les dernières lueurs du pot-à-feu vacillèrent au mouvement qu'il fit; elles éclairérenl son visage: il était pâle el soui-

— Je suis à vos ordres, madame, dit-il humblement.

Mon Dieu! dil Camille attendrie de l'expression de résignation qu'il V avait dans ses traits, laissez -moi vous eimrgner une plus longue fatigue, maintenant je rentrerai seule; voilà le jour qui vient, el je n'ai plus rien à craindre.

— Et peut-être, avec le jour, dit Maurice, des hommes qui se sont cachés tant que la'rue était un danger. Qui sait s'ils n'y promèneront pas dans une heure l'insolence et l'insulte à la faiblesse, force de la lâcheté? Nous sommes déjà au lendemain de la victoire.

— Le croyez-vous? dil Camille, ravie d'un sujet de conversation qui pouvait rester imlifferent entre eux.

— Madame, dit Mauric-, j'en suis sûr. Le jour qui vient de se passer nous a donné en quelques heures l'argument de l'hisloire de l'avenir. Le malin, nous étions à rHùtel-de-Ville les premiers arrivés ; le jour commençait comme à présent, et l'on se battait encore. Nous sommes allés où l'on se battait, et quand la victoire a été décidée, nous sommes relournés à cet Hùiel-de-Ville dunl nous avions ouvert les pories avec la pointe de nos baïonnettes, elles se sont trouvées fermées pour nous ; il y avait dej:'i des maîtres de la maison avec des antichambres où il fallait attendre, et des valets pour nous y retenir; il y avait déjà des cabinets ministériels où l'on obtenait audience.

— Et cela vous rendait triste sans doute? dit Camille.

Non, dit Maurice naturellement; je n'y pensais pas, je... Remeltons-nous en marche, madame, riicnre se passe.

C imille essava d" faire queWiues pas seule, sans prendre son bras qu'il ne lui offrit pas. Il était en avant et niaicli:iil sans regarder a ses cotes Cependant on voit sans regarder; il s'aperçut qu'il manquait une ombre près de lui; il se retourna : il vil Camille appuyée à un arbre; il courut à elle... . ., .

— Oh! lui dil-ilavec un cri de repcnlir, oh! pardonnez-moi ; j ai cru que vous ne souffriez plus.

— Laissez-moi, monsieur, dit Camille faiblement, c est une odieuse charge que je vous impose... En vérité... je vous le jure... j'arriverai très-bien... seule chez moi.

Et, en parlant ainsi, elle pliait sous elle-même.

— Ah! je mérite que vous me parliez ainsi, je vous ai abandonnée, madame; je ne le devais pas, moi...

— Vous? reprit Camille avec étonnement.

— Madame ! madame I s'écria Maurice avec une singulière exaltation... venez, marchons... par pitié, ayez du courage, marchons.

Il pril son bras pour l'entraîner, el elle le suivit rapidement, plus rapidement qu'ils n'avaient encore marché : ils allèrent longtemps ainsi, el pareoururenl tout l'espace qui sépare la porte Saiiil-Deiiis du boulevard Montmartre. Comme ils allaient franchir les arbres qui le barraient à cet endroit, Camille, haletante, s'arrêta.

— Je ne puis, dit-elle, je ne puis aller plus loin...

Et son bras échappant à celui de Maurice, elle tomba tout à fait par terre. Maurice se jeta à genoux à coté d'elle, el d'un Ion désole, d'un ton qui accusait un remords, il s'écria :

— Oh! je suis indigne, madame, pardonnez-moi encore. C'est que... je voudrais vous remettre bientôt dans \otre maison, car enfin la nuit se passe... l'heure à laquelle votre mari doit rentrer est sonnée, et... vous devez craindre...

— Et pourquoi me croyez-vous donc sortie? s'écria Camille en se dressant sur son séant.

— Mais... fil Maurice interdit, je ne sais... je n'ai pas le droit de savoir... ,

—Oh! reprit Camille enselaissant aller à seslarmes. cesl affreux...

ahl... c'est horrible!

— Non, je ne crois rien, dil Maurice, rien dont M. de Lubois doive s'irriter...

— .Mais c'est pour lui, monsieur, s'écria Camille à travers des larmes et des sanglots, pour lui que je suis sortie, parce que je l'ai cru blessé, mort!... El savez-vous ce que j'ai appris? c'est qu'il était chez sa maîtresse, mou.sieur : et voilaque \ous me dites maintenant... Je ne sais ce que vous me dites... Mais c'est affreux... laissez-moi... laissez-moi mourir ici ; un mendiant aura pitié de moi, monsieur, laissez-moi.

— Oli ! dit Maurice toujours à genoux, méprisez-moi, madame, méprisez-moi, vous ne pouvez me comprendre... Un moment j'ai été fou, un moment j'ai cru que ce qu'il y a de plus pur sur la terre avait été vaincu par la douleur... j'ai cru... mais qu'importe !... ce n'est pas à d'autres qu'à vous que j'ai montré jamais mes soupçons; ils sont demeurés dans ce cœur qu'ils dévorent. Je n'ai rien à vous dire pourm'excuser... d'ailleurs, je puis souffrir, cela ne vous regarde pas.

En parlant ainsi, la voix de Maurice se troublait, elle devenait haletante, entrecoupée : Camille frissonnait en l'entendant... elle comprenait trop le désespoir qu'il semait d'avoir mal pensé d'elle... elle avait peur de celte émotion dont Maurice n'était plus le maiire. Un bruit léger les interrompit : à côte d'eux une porte s'était ouverte el fermée ; un homme en sortait. Maurice se dressa entre lui el Camille qui cacha sa tête sur ses genoux.

— Ahl c'est vous, Lambert... dil de Lubois; que faites-vous là à cette heure?. . Pardon... une femme blessée peut-être... voulez-vous que je vous aide ?

— Non, dil .Maurice à voix sourde, laissez... ne l'approchez pas.

— Comme vous voudrez, dit Alphonse... Adieu; il faut que je rentre. Imaginez-vous que j'ai été tout le jour chez cette folle de Cesarine, pour l'empêcher de courir les rues à travers toute cette bagarre... Adieu... ma femme est peut-être inquiète... je me sauve.

11 sauta légèrement par-dessus la barrière au pied de laquelle gisait Camille. Maurice, épouvanté, n'osait se retourner vers elle... Quand il lui parla, elle ne répondit pas; quand il la toucha, elle était tout à fait immobile, elle était évanouie. Que faire?

Il essava de la rappeler à elle, mais tout secours lui manquait ; mille idées alïieusis lui passèrent par la tête. Oh! s'il allait offrir ce corps froid el inanimé aux yeux de sa rivale, peut-être lui donnerait-il un

LE CONSEILI.EU D'iiTAT.

romords.,. Mais non, le cœur de cctîe crcadire élait gangrené à fond, elle eût ricané! le ricanement, celle époiivanlable insulte ù loiil noble niiillieurî... C'est aux pieds de son m;iri qn'il faut la porter, sedil-il... lui, il a le monde au moins pourconseieme.

1! voulut le faire, et s'armant d'une foice surhumaine, il cnlevn Camille dans ses bras, gravit les barricades et marcha droit devant lui avec une sorte de fureur. Il alla comme si, depuis trois jours, il n'avait pas été debout, sans cesse et sans repos, comme s'il eût porté un enfant. Cependant le mouvement, la fraîcheur du matin ranimèrent un peu Camille un sentiment confus de son être lui revint, sans qu'elle put compreiulie pourtant où elle était, ce qui lui était arrivé et le mouvement qui l'emportait. D'abord, il lui semblait être dans un tourbillon de combat qui l'entraînait; c'était un mort qui s'était levé et (|ui la tenait embrassée... c'était Charles Launay, puis son mari... enfin Maurice... Cette pensée devint à la fois plus claire et plus confuse : c'éiait Maurice, sanglant, blessé pour s'élre mis entre elle et sou mari qui avait voulu la tuer ; il avait été frappé, et le sang ruisselait sur son visage; il était mort, et cependant il l'emportait pour la soustraire à Alidionse qui la poursuivait... Le hasard de la marche lit que les mains de Camille, qui chercliaitdéjà à se soutenir, s'appuyèrent sur le front de Maurice ; il ruisselait de sueur. Celte chaude humidité réelle, jointe à cette pensée fantastique de sang qui tournait dans l'imaginalion de Camille, la réveilla en sursaut; elle se redressa dans les bras de Maurice, et s'écria :

— Ah ! il vous a tué... il vous a... Puis elle reprit en se dégageant avec terreur de ses bras : Ah! c'est vous, monsieur... c'est vous... Pourquoi m'cmpurter aiisi?...

Maurice la laissa échapper de ses bras.

— Vous voilà à la porte de votre maison, lui dil-il... vous étiez, évanouie... et...

— Je me souviens maintenant, dit Camille... je me souviens.

Elle s'arrêta. Maurice avait fait un effort désespéré; sa poitrine battait avec violcice, sa respiration haletait courte et intense; le jour, qui venait, éclairait l'affreuse pâleur de son visage; il ne répondait rien. Camille ne savait que dire à cet homme qui l'avait si noblem^-nt secourue, elle ne savait comment le remercier, elle se taisait aussi devant lui, elle le regardait avec pitié et terreur; elle le devinait et craignait de l'entendre : la pitié lui disait qu'elle ne pouvait pas ainsi quitter cet homme, et sa terreur, qu'elle devait le quitter ainsi... Le premier de ces sentinents fut le plus fort. Mais, craignant à la fois d'être trop reconnaissante et de ne pas l'être assez, elle l'interrogea au hasard, et lorsqu'elle eût dil lui adresser un remerciement, elle lui fit d'une voix troublée cette étrange question :

— N'avez-vous rien à me dire'?

— Rien (lu'à vous demander pardon du délire qui m'a [lorté à vous soupçonner...

— Eh ! pourquoi! reprit Camille, pourquoi ce délire?

— C'est que j'étais jaloux, répondit Maurice d'une voix mourante et en la regardant fixement.

Camille se recula ù ces mots, les yeux fixés !\ son tour sur la pâle figure de iîaurice. Elle fil de même les queliines pas qui la séparaient de sa porte, toujours en reculant, toujours les yeux attachés aux yeux de Maurice; elle frappa, la porte s'ouvrit; Camille entra, et la porte se referma, sans que son visage eiil quitté son expression d'étonnement, de terreur et de désespcjîr ; car elle venait de lire à la fois dans le cœur de Maurice et dans le sien.

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